‹ Insurrection de Naples en 1647Chapitre 17 sur 34 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La junte continuait encore son pénible travail lorsque le soleil vint dissiper cette nuit tumultueuse. C'était le quatrième jour de Tinsurrection ; la ville ai^arut inquiète et armée. Masani^Uo^ dont l'activité prodigieuse s'unissait à ua instinct inné de commandement, songea sans retard à poursuivre son œuvre organisatrice des masses. Elles vaguaient sans but par la ville ; il fallait nécessairement les soumettre à une discipline quelconque pour les rendre capables d'agir avec ensemble. Il imagina de passer une revue générale, au grand effroi de la population paisible qui vit plus de 11 2,000 hommes se réunir en cette solennité. Le chef plébéien les divisa par compagnies de 15 à 16,000 hommes, et de la réunion de plusieurs d'entre elles ayant formé des corps à bannières distinctes,

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il leur assigna des postes et des points stratégiques à défendre en cas d'alarme; il s'occupa de créer une cavalerie en s'emparant de tous les chevaux que Ton pouvait rencontrer; puis il fit monter des canons sur des trains de charrettes et parvînt à établir quelques batteries d'artillerie. Tout cela fut exécuté avant la fin de la journée, et Masaniello, confirmé avec acclamations dans sa dignité de capitaine général du peuple^ s'entoura d'une garde choisie de sept à huit mille hommes et fi:?ta officiellement son quartier général à la place du Marché.

Ensuite, malgré ses promesses à l'archevêque, et malgré l'arrêté publié la nuit précédente, il ordonna une nouvelle descente au palais Gaivano, sur l'avis que des richesses considérables y étaient cachées. On les découvrit, en effet, derrière une cloison de briques, et le feu reçut une nouvelle pâture. Giraffi raconte que des femmes obligeaient les plus jeunes enfants à porter de leurs innocentes mains quelques matériaux dans la fournaise, chargeant d'horribles imprécations ceux qui s'engraissent avec le sang des pauvres.

Le palais de Maddaloni avait été sauvé la nuit précédente; une colonne d'insurgés s'y dirigea de sonpro-

pre mouvement dans l'intention de le détruire ; mais elle le trouva si bien gardé en l'absence du duc par les spadassins et les gens sans aveu qui le regardaient comme leur père, qu'elle ne s'aventura point à franchir les portes et se contenta de briser les vitres à coups de pierres.

. Â peu près dans le même temps , la cupidité qui déjà commençait à lever la tête , ou peut-être une inimitié personnelle sut arracher à Masaniello Tordre d'assaillir l'habitation de Cornelio Spinola. Cependant il était de notoriété publique que, loin de contribuer à l'oppression du peuple, ii avait courageusement exhorté le duc d'Arcos, d'abord à ne point décréter l'impôt sur les fruits, ensuite à l'abolir ; mais quoique personne n'ignorât combien la source de ses richesses était honorable, elles n'en étaient pas moins immenses, et c'est un titre suffisant aux persécutions populaires. Une fois le frein des lois rompu, l'envie et la rapacité ne s'embarrassent guère du choix de leurs victimes. Heureusement, l'opulent Génois trouva de nombreux amis, décidés à défendre résolument sa maison contre toute attaque, jusqu'à ce que ses trésors et ses effets les plus précieux fussent en sûreté.

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La nécessité de combattre arrêta les incendiaires ; et quanta Masaniello^ soit qu'il craignît de s'engàjger dans une expédition d'un mauvais effet , soit qu'il cédât aux conseils de Genovino auquel le riche armateur avait rendu d'importants services, il accourut lui-même afin de contenir et dissiper le rassemblement.

Le chef de l'insurrection s'aperçoit que sa conduite est vivement approuvée par la grande majorité ; et pour donner plus entière satisfaction à Spinola, il le proclame intendant général des approvisionhemeiats de la ville. La multitude inconstante et passionnée change aussitôt ses cris de mort en frénétiques applaudissements.

Mais le Génois, aussi froid devant cet honneur inattendu qu'il l'avait été en présence du dangef, s'excusa d'accepter ce poste élevé , alléguant que sa qualité d'étranger lui interdisait d'enlrer au conseil, et par conséquent d'exercer légalement de telles fonctions. Masaniello insistait cependant, et il fallut de graves incidents, que nous allons raconter, pour tirer Spinola de cette situation embarrassante. Le tout puissant poissonnier, ne se bôrnjsdt plus à

organiser les forces* de Tinsurrection ; il s'occupait aussi du gouvernement de la ville^ publiant des règlements de police, avisant aux subsistances de la population, et veillant à toutes les affaires publiques. Il fit élever sur la place du Marché une estrade recouverte d'un dais sur laquelle, as^sté de ses lieutenants Domenico Perrone et Giuseppe Palumbo, de Giulio Genovino, du secrétaire Marco Vitale, et du nouvel élu Francesco Ârpaja, il administrait la justice, rendait force décrets, prononçait des sentences, entendait les plaintes, et tranchait rapidement les Questions les plus graves, non sans déployer une grande lucidité, de saines intentions et un jugement droit. Vêtu d'une grosse chemise rapiécée, serrée à la taille par des chausses de toile rayée, nupieds, la poitrine découverte, et coiffé du bonnet rouge des pêcheurs, il gouvernait comme chef suprême, décidant sans appel des causes militaires, civiles ou ecclésiastiques, écoutant avec aisance les avocats et les notaires, les solliciteurs et les plaideurs, et les soumettant tous à sa volonté absolue. C'était Genovino qui lui dictait à voix basse les arrêts ; et le chroniqueur Santis rapporte qu'avant de pro-

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noncer , Masaniello inclinait un instant la tête, portant la main à son front comme pour réfléchir, mais en réalité pour mieux entendre le con,seiller. Il ajoute même qu'un jour, afin de se donner plus d'importance (car malgré son ignorance il avait un instinct profond du charlatanisme nécessaire à son rôle), ayant dit aux assistants : « Peuple bien-aimé, quoique je n aie jamais été soldat ni ju^ge, j'ai la pru-dence et la sagesse que minspire le Saint-Esprit^ » une voix lui cria: «Dis plutôt le Père éternel, » faisant ainsi allusion au vieux Genovino dont on remarquait la tête chauve et la longue barbe blanche. Vers midi on terminait, daps l'église du Carmel, le traité qui devait être soumis à l'approbation du peuple, et le cardinal chargeait un de ses frères (lequel était capucin), d'aller instruire le vice-roi de tout ce qui s'était passé, en l'exhortant à ne point opposer une inutile résistance aux nouvelles concessions réclamées. Le duc répondit qu'il sanctionnerait la capitulation aussitôt que le peuple l'aurait acceptée; il joignît à cette assurance une pragmatique en règle, validant le privilège de Charles- Quint, abolissant toutes les gabelles, et concédant une

amnistie complète sans employer les mots pardon ni rébellion^ qui avaient produit un si mauvais effet. Un billet entièrement écrit de sa main, invitait le prélat à publier ces documents dans les formes pontificales (1).

En recevant d'aussi bonnes nouvelles Tarchevèque crut fermement à la fin si désirée de ces déplorables scènes ; il engagea Masaniello à réunir le peuple sur la place du Marché, afin que lecture lui ^fût faite des articles arrêtés, et qu'on les présentât sans retard à la ratification du vice-roi, en publiant solennellement le privilège et la pragmatique. Le chef populaire donna aussitôt des ordres pour qu'à deuxheuresde l'aprèsmidi tous les capitaines de quartiers se rassemblassent au lieu fixé avec une partie de leur monde, tandis que l'autre partie garderait à elle seule toutes les positions.

L'heure arrivée, l'immense place se couvrit encore de son immense multitude, impatiente et inquiète, cette fois, de voir le dénoûment du terrible drame, et la fin si impatiemmentattendue d'une si violente isituation. Bientôt arrivent à cheval trois cents brigands de la campagne parfaitement armés. Cette apparition inat-

(1) Voir, l'Appendice, n» 2.

tendue surprend autant Masaniello que le peuple luimême. Domenico Perrone le rassure, en lui disant que ce sont des gens dévoués et dignes de toute confiance venus comme auxiliaires. L'explication satisfait si médiocrement le chef plébéien, qu'il veut assigner un poste aux étrangers et surtout les séparer de leurs chevaux, fort gênants au milieu de la foule. Mais Perrone leur faisant mettre pied à terre, renouvelle si bien ses assurances qu'enfin les bandits se mêlent au flot populaire, quelques-uns pénètrent même dans l'église du Carmel, sous prétexte d'adresser leurs prières à la Vierge.

Déjà Masaniello s'y était rendu pour avertir l'archevêque que le peuple attendait avec impktience la fameuse lecture. Debout à la porte de la sacristie, il s'entretenait avec le prélat lorsque Perrone lui fait signe de loin, l'appelant du côté du sanctuaire comme pour lui donner un avis urgent. Masaniello s'empresse d'accourir à cet appel de son ami et lieutenant. Tout à coup les voûtes du temple retentissent d'une détonation d'arquebuse, et la balle siffle à ses oreilles : Trahison ! trahison ! crie le chef populaire. Cinq décharges nouvelles lui répondent sans réussir aie blés-

ser; Perrone avait disparu. Le tumulte que soulève cet événement se communique instantanément de l'intérieur de Téglise aux extrémités de la place, et l'indignation de la multitude se tourne avec furie contre les bandits, qui songent tout d'abord à se défendre vigoureusement. Les armes s'entre-choquent ; mais un combat tellement inégal ne peut être de longue durée. L'innombrable multitude se rue impitoyablement sur les étrangers dont elle fait une horrible boucherie. En vain ces misérables veulent-ils fuir, en vain cherchent-ils un asile : ni l'inviolabilité du lieu , ni la sainteté de l'autel, ni l'image vénérée de la Vierge ne peuvent leur servir de refuge. Plus de trente sont mis en pièces sur les degrés du sanctuaire , inondant de leur sang les dalles de la nef et de la chapelle. Ceux qui se réfugient dans le couvent, croyant échapper aux massacres de la place où gisaient déjà plus de cent cinquante cadavres, n'en subissent pas moins le même sort. Trois sont égorgés dans la sacristie, et l'un d'eux sous le fauteuil même de l'archevêque, quoique voilé par les vêtements pontificaux. On savait déjà que Domenico Perrone était l'àme de la conjuration. Découvert dans

une cellule^ il est tué à coups de couteaux, sous la robe d'un moine carmélite, qui le défend d'abord avec une valeur surhumaine et l'exhorte ensuite à bien mourir avec une pieuse f(^veur. Ce religieux est ensuite obligé d'embrasser l'image de la Vierge pour sauver sa propre vie de la fureur populaire. Un frère de Perrone tombe frappé de deux balles. On s'acharne à poursuivre les bandits qui se sont précipités dans les maisons voisines, comme ceux qui se sont enfuis au loin ; leur extermination était irrévocable. La plupart périssaient entre les bras des. moines qui, le crucifix à la main, et lesparoles évangéliques à la bouche, confessaient les uns, absolvaient les autres^ priaient pour tous, et se préparaient eux-^mémes à la mort, se sentant au moment d'être enveloppés dans l'aveugle rage de la populace.

Le cardinal-archevêque tint la conduite la plus digne et la plus héroïque, cherchant à contenir les furieux et à protéger les fuyards, assistant les moribonds, et se portant partout oii il espérait sauver quelque victime, sans s'inquiéter du sifflement des balles, ni du reflet des poignards. Au milieu de la confusion, poursuivi et déjà blessé, un certain Antonio

Grasso se jette à ses genoux : c'était un chef populaire, arai de Perrone et son complice. Il demanda là vie pour faire d'importantes révélations, et parvint à retarder un instant sa triste fin, en déclarant que les bandits étaient venus par l'ordre et d'après les instructionsdu duc de Maddaloni et de son frère don Giuseppe Caraffa, d'accord avec Perrone, afin de tuer Masaniello et de s'emparer de la ville ; il ajouta qu'à cet effet de nouvelles troupes de brigands étaient embusquées aux environs et se présenteraient à l'entrée de la nuit. Cette déclaration de Grasso vola de bouche en bouche, mais si défigurée et si monstrueusement exagérée, suivant la coutume, qu'on arrivait à certifier que la place du Marché, ses alentours et le couvent du Carmel étaient complètement ruinés, et que vingt-huit barils de poudre étaient déjà enterrés pour exterminer d'un seul coup le peuple tout entier. L'invraisemblance, on peut dire l'impossibilité d'une pareille entreprise, n'empêchèrent point la crédulité des masses d'y puiser une nouvelle exaspération ; il se trouva même un écrivain contemporain pour donner le fait comme certain (1).

(I) Giraffl.

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L'implacable exécution était terminée, le temple profané, la terre rougie ; l'atmosphère, chargée de fumée et surtout de poussière, retentissait de cris de vengeance insatiable, qui empêchaient d'entendre les clameurs douloureuses des mourants. Les têtes des bandits furent tranchées ; Masaniello les fit planter sur une longue rangée de perches tout autour du Marché. Les cadavres mutilés, traînés par des femmes et des enfants jusqu'aux faubourgs les plus éloignés, disparurent au fond des fossés et des cloaques, ne laissant dans les rues que des traces sanglantes et quelques membres détachés, bientôt même engloutis par la voracité des chiens.

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