‹ Insurrection de Naples en 1647Chapitre 21 sur 34 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Les conditions proposées par le peuple étaient acceptées par le vice-roi. Le privilège de Charles-Quint rétabli dans toute sa vigueur, les gabelles abolies sans restrictions, les motifs de révolte avaient entièrement disparu. Il semblait donc naturel que les esprits se calmassent, que tout rentrât dans Tordre, et que l'autorité légitime remplaçât la dictature du poissonnier. Cependant les choses furent loin de se passer ainsi, et le jour qui suivit cette entrevue où Ton avait cru toutes les difficultés levées fut précisément l'un des plus turbulents, l'un de ceux oîi le chef plébéien étala davantage son orgueil grossier, et fit peser le plus durement son odieux despotisme.

Le bruit qu'une seconde expédition de bandits menaçait la ville avait fait d^ rapides progrès durant la

nuit, exaltant toutes les têtes, ^t préparant pour la matinée de nouveaux éléments de troubles.

Masaniello laissa de côté les somptueux habits de la veille, reprit son costume de pêcheur, et réinstitua son tribunal de la Grande Place; non plus sous le dais précédemment construit, mais à la fenêtre dé sa propre habitation oîi les pétitions et les mémoires lui étaient présentés au bout d'une pique. En rendant » ses décrets il tenait à la main, prêt à faire îpu, une arquebuse mèche allumée, et plus de deux mille hommes armés stationnaient toujours à sa porte, exécutant sans réplique ses moindres volontés;

Il envoya de fortes colonnes garder à rextérieur les abords de la cité; à Tintérieur il chargea ses lieutenants les plus dévoués de rechercher et d'exterminer impitoyablement tous les bandits qui pourraient encore avoir trouvé un refuge. On peut imaginer si les exactions et les vengeances particuUères jouèrent un rôle important dans ces perquisitions. Le résultat fut de lui fournir un nouveau contingent d'une centaine de têtes pour ses horribles décorations de la place du Carmel. Ensuite il réitéra ses défenses de porter des habits longs ; et comme on prétendait avoir saisi

un brigand déguisé en femme dont les armes étaient dissimulées sous ses vêtements^ il décida que toutes les robes seraient coupées à la hauteur du genou , ce à quoi durent se soumettre non-«eulaaient les femmes du peuple, mais aussi les plus illustres dames.

U réduisit considérablement le prix du pain, et fit brûler vif dans son propre four un misérable boulanger qui résistait à ses injonctions. Quatre brigands découverts au fond d'un faubourg lui ayant été amenés, il ordonna que leurs tètes fussent tranchées avec ie couteau de la halle aux poissons. Le vertige de meurtre s'était véritablement emparé de Masaniello. Pour rendre les exécutions plus violentes et plus notoires, il établit au milieu de la rue de Tolède, en vue du palais, un gibet colossal muni des plus Croyables instruments de mort, et de deux bourreaux qui ne passèrent point leurs journées dans l'oisiveté.

On arrêta à laMarinella une felouque suspecte, venue des côtes de Sorente, montée par six matelots et quatre hommes armés. Un paquet de lettres ayant été trouvé sur l'un d'eux, l'équipage entier fut traîné devant le souverain maître, et lacorrespondance reconnue pour être celle du duc de Maddaloni avec

son secrétaire; mais comme elle était écrite en chiffres inintelligibles et en généralités ambiguës dont il était impossible de tirer aucune lumière^ les prisonniers subirent un long interrogatoire danslequelils assurèrent ne rien savoir qui concernât le duc, et ne point connaître les individus qui avaient frété leur barque. Soumis alors à d'affreuses tortures, ils durent confesser mille absurdités contradictoires, et Ton finit par les décapiter.

Cet événement augmenta les craintes de la populace, qui redoutait sans cesse de nouvelles machinations de l'implacable Maddaloni. Quant àMasaniello, il ne rêva plus que complots dirigés contre sa vie ; sa cruauté et sa soif de sang n'eurent plus de bornes ; il condamnait indistinctement tous les infortunés qu'on lui amenait sur de simples soupçons , envoyant à la potence et à la roue ceux que la multitude ne se chargeait point de mettre en morceaux.

II décida, ce jour-là même, que tous prêtres ou religieux rencontrés dans les rues seraient conduits en sa présence ; il voulait, disait-il, juger par lui-même s'ils étaient véritablement gens d'Eglise , et non pas des émissaires déguisés. La mesure, fidèlement exécutée.

causa mille vexations à des hommes inofîensifs ; trop heureux lorsqu'un ennemi privé ne les vouait pas au dernier supplice en les qualifiant de bandits. Ordre fut agnifié sous peine de môrt^ à tous individus réfugiés dans les couvents ou maisons particulières, de retourner immédiatement chez eux, attendu qu'on allait entreprendre une perquisition générale. Aussitôt on vit passer de tous côtés les visages mornes d'ecclésiastiques, de négociants étrangers, de vieillards, de malades et de femmes quittant l'asile qu'ils avaient choisi, afin de n'être point assassinés. Ordre fut également donné à tous marchands et artisans de rouvrir à l'instant leurs ateliers ou boutiques et de reprendre les travaux accoutumés. On obéit sans réplique. Enfin, pour éviter l'encombrement, le chef populaire fit dissiper les masses, et posta au coin de chaque rue une escouade de cinq hommes. Environ trente mille insurgés demeurèrent ainsi sous les armes, gagnant chacun un carhn, le pain, la viande, et une ration de vin.

La plupart des crimes de cette funeste journée furent accomplis par la fameuse compagnie de la mort dans laquelle figurait, au premier rang, le célèbre peintre Salvator Rosa. Nous avons examiné avec at-

teotion plusieurs tableaux de lui reproduisant des scènes de l'insurrection; mais ^quoiqu'il fit partie de cette bande sanguinaire, nous ajoutons peu de foi à sa. prétendue intimité avec Masaniello, non plus qu'aux étranges aventures que lui attribue la plume romantique d'une illustre Anglaise.

Quelques gentilshommes, pour se concilier les bonnes grâces du dictateur, imaginèrent de lui envoyer des chevaux de luxe et des joyaux de grand prix ; il les refusa sèchement déclarant qu'il ne voulait rien accepter de la noblesse! — Des espions vinrent lui annoncer que dans les chapelles et les monastères étaient enfouies des richesses considérables appartenant aux personnages dont les palais et les maisons avaient été saccagésles jours précédents. Il ordonna sur-le-champ une reconnaissance générale de tous les endroits indiqués, et l'on jiéterra effectivement une grande quantité de bijoux, de vaisselle et d'argent monnayé. On ne détruisait plus; les trésors, transférés soigneusement aux magasins.de la place du Marché , furent destinés à la solde des troupes de l'insurrection, et à grossir le don volontaire qui devait être offert au roi d'Espagne. Divers auteurs assurent que

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des pensées cupides et ambitieuses commençant à ger^ mer dans le cœur du poissonnier, il espérait s'approprier toutes ces richesses; mais4'état de misère dans lequel il laissa sa famille, prouve du moins que s'il conçut de semblables projets, il ne sut point les réaliser. Ce qu'il y a de certain, c'cst]que la valeur des trouvailles atteignit un chiffre énorme, puisqu'une seule fouille produisit cent mille écuB, sans qu'on en fit mention particulière.

Incendier le palais du due de Maddaloni, c'était l'idée fixe de Masaniello ; mais il luttait contre ce désir incessant par la crainte que des poudres n'y fussent préparées pour une effroyable explosion. Il dépêcha donc quelques-uns de ses satellites, avec mission d'explorer minutieusement les lieux et d'en achever le pillage. Ceux-ci trouvèrent dans le palais deux Maures esclaves du duc, qu'ils conduisirent à la place du Marché. Le dictateur leur enjoignit de déclarer à l'instant tout ce qu'ils savaient de relatif à leur maître, et de se faire .-baptiser sans objection. L'un d'eux repoussa opiniâtrement cette double exigence, et périt sur la roue après avoir enduré les plus atroces tortures avec le stoïcisme musulman. L'autre, of-

frant sans hésiter d'abjurer le mahométisme^ déclara que le due son maître avait résidé momentanéinent à Bénévent, d'où il était parti pour les montagnes de la Calabre afin d'y réunir une armée de brigands. En récompense de ses révélations spontanées et de sa docilité à embrasser le christianisme, le converti fut immédiatement nommé capitaine de Tune des compagnies composant la garde prétorienne du pois* sonnier.

Un changement notable s'opérait dans le caractère de l'homme extraordinaire qui avait oi^anisé le mouvement. Il devint tout à coup soupçonneux, taciturne, insatiable de pouvoir ; sa crainte continuelle <ie tomber dans quelques embûches en avait fait une bête féroce; il fuyait tous les conseils, et ne souffrait plus la moindre observation. Il agissait par luimême, il éloignait avec une aigreur dédaigneuse Palurabo, Genovino, et l'élu Arpaja. Recherchant les ovations, savourant la flatterie, il en vint à concevoir des rêves d'autorité durable et d'ambition illimitée ; mais ne sachant comment parvenir à leur réalisa^• tion, il y travaillait de la façon la plus contradictoire et la plus extravagante. L'idée lui passa par l'es-

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prit de convertir en magnifique patais son humble demeure, et tout aussitôt la démolition des maisons environnantes fut entreprise, sans écouter le moins du monde la clameur des intéressés. Il manda des architectes, puis des maçons, et aussi divers marchands, appelés à fournir les plus riches étoffes. Il n'oublia point la formation d'une nombreuse livrée, et commença d'entremêler à ses manières incultes des airs pompeux de grand seigneur/Pauvre Masaniello !

Son antipathie pour l'aristocratie grandissait en proportion de ses efforts à la plagier; et ce jour-là, deux gentilshommes lui ayant fait demander justice par leurs procureurs dans une affaire contentieuse, il refusa de les entendre en vomissant mille injures contre la noblesse. Mais la haine qui lui rongeait le cœur, le point de mire dé son ardeur vindicative était plus que jamais le fugitif Maddaloni. Dans son impuis-^ sance à l'atteindre, il fit assassiner tous ceux qu'on lui indiquait au hasard comme ses serviteurs ou ses protégés; puis il courut, escorté de ses sîcaires les plus furibonds, assaillir un second palais de ce personnage, situé sur la côte de Chiaja. Avant d'y allumer l'incendie, il se promena dans les appar-

temeuts, criblant de coups de hallebarde les portes et les tapisseries. Enfin ayant aperçu au fond d'une galerie les portraits du duc et de son père/ il entra dans un tel accès de rage^ qu'il po^nardal'iinage du vieillard, découpa la tête du iSls, et remporta triomphalement à la place du Marché après lui avoir crevé les yeux. Elle fut accrochée à la poutre où pendait encore le cadavre à moitié corrompu du malheureux frère de Maddaloni, Don Giuseppe Caraffa. Étrange coïncidence ! cette tète peinte, et ce cadavre mutilé figuraient précisément à la place, où peu d'années auparavant avait subi le dernier supplice l'innocent et infortuné prince de Senza, victime d'une trame odieuse ourdie par les deux frères; le portrait de l'un et les misérables restes de l'autre semblaient figurer là pour proclamer une justice supérieure h celle des hommes (1), Le capitaine général du peuple rendit ce jour-là même divers décrets administratifs, notamment sur l'approvisionnement des huiles (2). De son côté, le vice-roi, retiré de nouveau à Castelnuovo, en publiait un relatif aux bandits, validant ainsi ceux de Masa^

[{) Giraffl.

(2) Voir r Appendice, à la fin da n. 8.

n4 INSURRECTION DE NÂPLES.

niello, par ce principe constant devenu son idée £a* vorite^ de vouloir que Tautorité suprême parût toujours émaner de lui (1); ensuite, afin de ne pa« interrompre les bonnes relations, malgré l'horreur de cette désastreuse journée, il fit demander des provisions de bouche que l'homme du peuple s'empressa d'expédier en y joignant un convoi de fourrages pour ses écuries*

La duchesse d'Arcos s'était mise aussi en communication officieuse avec la femme du poissonmeir. Elle lui envoya des joyaux et des habits magnifiques dont celle-ci ne tarda pas à se parer, a£fectani des airs d^un haut comique vis-à-vis de ses parenltes et de ses amies, toutes de la plusr humble conditi(»i.

Dans l'après-midi trois galères arrivèrent. eo: vue de Naples, et Tamiral Doria en avertit le vice-rw qui, fidèle à sa politiquetle complaisance, ordonna .deiles mettre à la disposition, de Masaniello, lequel leur recommanda de jçter Tancre le plus loin possible, et leur promit des vivres en abondance, pourvu que personne ne débarquât.

Le soir le cardinal-archevêque se rendit au Carmel,

(1) Voir TAppendice, à la fin da n. 9.

MASÂNlBIiLO. 17^

SOUS prétexte d^nvoquer la Vierge, mais en réalité pour essayer d'adoucir cet homme intraitable, ar^ bitre^absoki de la ville. Masaniello le reçut avec les marques du respect le plus profond ; il. écouta hum*^ blement ses remontrances^ et finit par le prier de monter au clocher de l'église afin de bénir le peuple et son épée de capitaine général.

Le prélat fut blâmé par les gens sensés d'avoir satisfait à cette double exigence ; et véritablement sa foi ne pouvait pas être bien vive dans la bénédiction qu'il donnait à une plèbe souillée de sang, éclairée par les derniers rayons d'un soleil témoin de tant d'horreurs, au milieu d'une enceinte entourée de débris humains, et sous l'influence d'une atmosphère empestée par une fétide exhalaison de cadavres.

Jamais la tyrannie populaire ne s'était montrée si hideuse ; le despotisme du misérable poissonnier atteignait les dernières bornes du possible. Plus de quinze cents personnes avaient péri par le poignard des assassins, par la hache des bourrea;ux ou par le supphce du feu. Les quatre cent mille habitants que comptaient déjà la ville et les faubourgs de Naples, atterrés devant l'inexorable frénésie du dominateur,

se plièrent servilement à ses plus extravagants caprices!...

Le vendredi 12 juillet 1647, sixième jour du soulèvement, est re^é gravé dans la mémoire des Napolitains ; tes souvenirs s'en transmettent encore aujourd'hui de père en fils.

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