liNSlKRECTlON DE NAPLES
de Palumbo, connu par sa violence, et celui d'un autre à Gennaro Ânnese, maître arquebusier, destiné par la suite à jouer un rôle marquant. Pour les emplois d'une moindre importance, il les distribue entre ses créatures les plus sanguinaires, les plus féroces et les plus sourdes à toute espèce d'accommodement.
Le nouveau mestre de camp, plaçant son amourpropre et sa gloire dans le raffinement inouï de ses cruautés, les autres chefs, afin de ne point se laisser primer, se montrèrent inexorables pour quiconque leur fut dénoncé comme suspect, à tort ou à raison. Les plus exécrables crimes devinrent un sujet d'émulation ; la ville hérissée d'échafauds fut bientôt semée de cadavres. Enfin Tétat-major, impatient de manifester son ardent patriotisme et son dévouement sans bornes au dominateur, adroitement influencé d'ailleurs par les instigateurs étrangers qui désiraient pousser plus avant les choses, se rendit en corps auprès de Masaniello et lui représenta que dans l'intérêt de sa propre sûreté aussi bien que de celle du peuple, il était indispensable que la garde du château Saint-Elme lui fût provisoirement confiée, jusqu'à
ce que la capitulation revint à Naples, validée par le roi d'Espagne. On se souvient que cette prétention s était déjà produite lors de la conférence du Carmel, oii elle était tombée devant les arguments du cardinal et de Genovino ; maintenant elle reparaissait formulée par les principaux chefs populaires, et appuyée de si bonnes raisons, que le poissonnier l'accueillit chaleureusement et courut prier Tarchevêque de la transmettre sans retard au vice-roi. Le sage prélat ne voulut pas combattre la motion dans le premier moment d'enthousiasme ; il porta donc le message à Castelnuovo, et le duc d'Arcos répondit : que, disposer du château Saint-Elme et des autres forteresses fermées, n'était pas en son pouvoir, attendu que les gouverneurs espagnols, recevant directement du roi leur titre et leur commandement, ne pouvaient les remettre à qui que ce fût sans un ordre exprès et direct signé de Sa Majesté ; que dans le cas même où son désir de complaire au peuple l'entraînerait à demander une telle chose, il ne serait pas obéi; qu'ainsi donc on n'exigeât pas de lui l'impossible, et qu'il affirmait derechef sur sa parole, que les conditions une fois acceptées et jurées par tous, le souverain les
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ratifierait promptement. — Filomarino rapportant cette réponse au chef populaire, y joignit encore les raisonnements les plus propres à le convaincre ; si bien que Masaniello, véritablement persuadé, rejeta avec énergie la proposition de ses lieutenants, et pour couper court à de nouvelles réclamations, décréta la peine capitale contre ceux qui, à l'avenir, oseraient parler d'occuper , sous n'importe quel prétexte ^ Tune des forteresses ou l'un des châteaux de Sa Majesté (1).
A midi, le duc revint au palais où il eut avec Genovmo et Arpaja une conférence officielle, touchant le cérémonial à suivre dans la prestation du fameux serment. Pendant ce temps-là le cardinal disposait l'église, et le capitaine général mandait, sous peine de mort, sanction indispensable de tous ses arrêtés, que les rues fussent balayées sur le parcours de la procession, que les maisons fussent ornées de belles tapisseries^ et que tous les habitants de Naples participassent à la solennité populaire (2).
L'approche de la fête changeait peu à peu l'aspect
(l)DeSanlis.
(2) Giraffl. — De Santi?. '
MASANIELLO. iS'à
de la ville; les bourreaux essuyèrent leurs souillures, les gibets disparurent, les édifices fuirent revêtus de superbes tentures, la plèbe oublia ses armes, et le soin di^s préparatifs calma les têtes, en distrayant les esprits. Ainsi les masses populaires tombent sans transition d'un extrême dans l'autre ; ainsi les hommes, isolés ou réunis, se laissent entraîner par l'impression du moment, passent instantanément d'une passion à une autre, fe' agitent et se calment sans savoir pourquoi, obéissant toujours en aveugles aux impulsions les plus légères et les plus inconnues. Les idées religieuses n'exercèrent pas une médiocre influence dans la transfiguration opérée ce jour-là. C'était précisément un samedi, jour de la Vierge, et l'on £^prochait beaucoup de l'anniversaire consacré à Notre-Dame du Carmel. Cette coïncidence, soigneusement constatée par la foule, fut considérée comme d'un excellent augure pour le retour du calme et de la prospérité.
Ce n'était point sans une grande méfiance et sans de vives appréhensions que le vice-roi se disposait à traverser la ville; il s'attendait tellement à devenir victime de la populace, qu'il fit son testament, remplit ses devoirs de chrétien, et chargea le cardinal
Trivulcio, accidentellement à Naples, de prendre le gouTernement du royaume en son lieu et place, s'il i^enait à succomber, jusqu'à ce que Sa Majesté eût pourvu à son remplacement suivant son bon plaisir (1). Craintes chimériques! Il ne tarda pas à reconnaître que loin de conspirer contre sa vie, personne n'avait même songé à lui manquer de respect.
A deux heures de l'après-midi, il sortit du palais dans son carrosse de gala suivi de beaucoup d'autres dans lesquels figuraient les fonctionnairesdu royaume, et entouré de pages et d'éeuyers à pied et à cheval. Cent cavaliers espagnols marchaient en avant précédés de cin)baliers et de trompettes ; Masaniello avec son habit de drap d'ai^ent, et son frère revêtu d'un costume, où l'argent brillait sur un fond bleu céleste, se tenaient aux portières, montant de superbes chevaux magnifiquement caparaçonnés. Par derrière venaient : Genovino, en chaise à porteur à cause de son grand âge, puis enfin Arpaja, Palumbo et les autres chefs populaires, chevauchant fièrement et mieux
(I) Nicolai, istoriaovero narratione giornale dell* ultime revoluxioni délia cittàe regno di Napoli, (Nicolaï était secrétaire du cardinal Trivulcio.)
MASAxMELLO. 185
armés qu'il ne semblait conyenir à une cérémonie si pacifique»
La procession prit par la rue de Tolède ; le viceroi, sur son passage, reçut d'unanimes témoignages d'un respect profond^ sans entendre une seule parole, sans apercevoir un seul geste dont il eût à s'offenser. Dans toutes les rues il vit des portraits de Philippe IV et. autres rois ses prédécesseurs, abrités sous de riches dais. De tous côtés retentissaient les cris : Vive le roi d'Espagne! Vive le duc d'Arcosl et celui-K^i, mettant la tête à la portière de son carrosse, répondait: Vive le très- fidèle peuple napolitain ! Ce fut donc au milieu des manifestations les plus syippathiques, que le brillant cortège arriva jusqu'à la cathédrale. Masaniello et son frère mirent pied à terre avec empressement, ils tendirent la main au vice-roi pour l'aider à descendre de carrosse , et le grand-aumônier du royaume. Don Juan de Salamanca, se décida sur un regard expressif du duc, auquel il présentait l'eau bénite, àrendre le même honneur au capitaine général (1).
Au centre de la nef principale, le cardinal archevêque, couvert des ornements pontificaux, reçut le
(I) DeSanlis.
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vice-roi à la tête du chapitre et du haut clergé ; puis l'ayant conduit au dais préparé pour lui vis-à-vis du sien, Masaniello occupant un siège à la droite du prélat et tous les fonctionnaires étant placés selon leur rang, le conseiller Donato Goppola, duc de Causano, secrétaire général du royaume, lut à haute et intelligible voix les articles accordés. Écouté avec l'attention la plus profonde et l'intérêt le plus puissant, il ne fut interrompu que par les explosions de l'enthousiasme universel, ou par les explications, observations et commentaires que lançait le rustre poissonnier malgré l'improbation générale, donnant alternativement à sa voix aigre et pénétrante l'intônation emphatique de la chaire ou l'accent impérieux du dictateur (1).
La lecture terminée, l'élu du peuple suivi du corps municipal s'approcha respectueusement du vice-roi, le remercia au nom de la ville, et dans un discours fort adroit le pria de sanctionner par un serment solennel les grâces qu'il venait d'accorder. Alors le duc d'Arcos, debout, la main droite posée sur les Évangiles, qui lui furent présentés par l'archevêque, jura
(OGiraffi.
MASAMELLO. . 187
d'observer les coiiYentions arrêtées et de solliciter activement l'approbation royale. — Avait-il déjà l'arrière-pensée d'employer le parjure comme une de ces tristes ressources gouvernementales dont il donna trop souvent l'exemple ? Nous ne saurions l'affirmer positivement ; mais sa conduite postérieure, indigne de son grand nom, donne à penser que ce serment ^eligieux et solennel ne fut qu'un nouvel acte de faiblesse et de mauvaise foi . — Après le vice-roi, les conseillers et les dignitaires jurèrent à leur tour sur les saintes Écritures, en suivant l'ordre hiérarchique; puis l'on entonna majestueusement le Te Deum.
Tandis que les chants se mariaient aux sons des orgues et d'une musique éclatante, Masaniello se tenait debout, l'épée nue , ébloui de son triomphe, exalté par les applaudissements populaires et par la déférence que lui accordaient les autorités supérieures. La magie de ce spectacle lui fit sans doute perdre la tête, car il appela impérieusement l'un des gentilshommes de l'archevêque et l'envoya plusieurs fois au vice-roi, chargé des messages les plus absurdes et les plus impertinents. Tantôt il lui signifiait qu'il entendait conserver le commandement de la
ville comme capitaine général, et qu'il exigerait, à ce titre, une garde devant sa porte, ainsi que le droit de délivrer des brevets d'officiers dans l'armée; tantôt il manifestait la fermé intention d'expulser .tous les nobles et tous les riches des châteaux où ils s'étaient réfugiés; inventant toujours quelques nouvelles exigences non moins extravagantes et d'un augure non moins fâcheux. Le duc d'Arcos, pour ne point' troubler la cérémonie religieuse, disait oui à chaque demande, dissimulant l'irritation et la méfiance que lui inspiraient de telles ambassades; et commele messager confus de ses propres démarches s'en excusait auprès de lui, il le pria au contraire de les continuer sans se rebuter, de peur de susciter imprudemment un éclat déplorable dans un moment où le devoir était de temporiser à tout prix.
Ce manège se prolongea donc tant que dura le Te Dewm; lorsque le dernier chant se fut perdu dans l'espace, lorsqu'on ne songeait plus qu'à sortû* de l'église, Masaniello éleva la voix et dans un long discours d'une incohérence inimaginable, où des périodes d'une véritable éloquence s'entremêlaient aux idées les plus bizarres, prenant des airs d'il-
lumiiié et passant en un instant de la modestie des anges à Vorgueil de Satan, il parla du peuple, de la noblesse, du roi, de ses propres services rendus à la couronne, de la loyauté napolitaine, des gabelles, des fermiers de Fimpôt, des bandits, du duc deMad* daloni, enfin de tous les événements accomplis, concluant suivant sa coutume par répéter qu'il voulait revenir à son humble condition de poissonnier, afin de prouver au monde entier que Tamour du roi et de la patrie lui avait seul inspiré cette entreprise si heureusement couronnée. Il déclamait avec violence et comme possédé d'un accès de folie; il commençait à lacérer son splendide costume, courant du cardinal au vice-roi pour qu'ils l'aidassent à s'en débarrasser, tout en faisant de telles contorsions et de telles grimaces, que la multitude s'en impressionnait vivement. L'archevêque et le duc stupéfaits lui rappelèrent qu'il était dans la maison du Seigneur, et que ses bonnes intentions pouvaient seules excuser l'inconvenance de ses gestes ; ils le continrent et le calmèrent à force de douceur et de bonnes raisons; le repentir produisit alors l'abattement (1).
(l)Girara.
L'archevêque accompagna le vice-roi jusqu'à la porte, elle nombreux cortège se dirigea vers la place du Marché, dans le même ordre qu'il était venu à la cathédrale, entouré de la même affluence, escorté des mêmes vivats. Comme il défilait devant la chétive maison de Masaniello, la femme du poissonnier se fit AToir à sa fenêtre, parée des présents de la vice-reine, et le duc d'Arcos se découvrant en sa présence la salua aussi respectueusement que s'il eût aperçu la plus illustre princesse (1); après quoi, salué à son tour par les Salves royales des trois châteaux et par l'ébranlement de toutes les cloches, il rentra dans son palais, comme les derniers rayons du soleil disparaissaient derrière la cime verdoyante duPàusihppe.
(1) De SanUs.