‹ Insurrection de Naples en 1647Chapitre 28 sur 34 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'homme qui savait exercer sur les masses un pouvoir magique, était mort; les gabelles étaient abolies; les privilèges concédés rendaient impossible pour l'avenir toute exaction arbitraire ; la révolte avait donc obtenu la réalisation de ses vœux ; le peuple était las de mouvement, et la ville, glacée d'horreur par les scènes sanglantes dont elle avait été le théâtre, n'aspirait qu'à ressaisir son calme tant re-

gretté. L'autorité du vice -roi était rétablie de fait; il avait des troupes bien disciplinées à ses ordres, la noblesse entière à sa dévotion, et même tout disposés à la servir, les plus influents des chefs populaires entraînant après eux une grande partie de la plèbe. Il semblait, enfin, que la tranquillité dût renaître dans ce malheureux royaume; mais la mauvaise étoile du duc d'Arcos amoncelait de nouvelles tempêtes, et préparait pour la domination espagnole des dangers bien autrement sérieux.

Si les obsèques du dictateur avaient révélé que l'insurrection n'était point morte aVec son chef, les jours suivants démontrèrent clairement que le perplexe vice-roi était aussi incapable de la dompter que de l'anéantir. Ici des rassemblements tumultueux saccageaient impunément la boutique d'un boulanger, sous prétexte que son pain n'avait point le poids voulu; plus loin on incendiait tranquillement les maisons qu'avaient habitées les meurtriers de Masaniello, actuellement réfugiés à Gastelnuovo. Des luttes furieuses s'engageaient sur la place du Marché, sans que personne s'inquiétât de les arrêter, entre des groupes s' accusant mutuellement d'être sou-

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doyés par Maddaioni; Une foule déguenillée^ ^tatioi^r nant à poste fixiB devant le palais, faisait entendre d'inadmissible&et continuelles réclamations, toujours accueillies avec la plus indigne faiblesse. Les soldats espagnols et allemands assez imprudents pour s'aventurer seuls et désarmés dans les rues, se voyaient souvent assaillis à coups de pierres et forcés de regagner précipitamment leurs quartiers. Cependant on attendait vainement quelque mesure vigoureuse pour rassurer et contenir ; aucune disposition n'était prise contre un pareil désordre ; les crimes mêmes demeuraient impunis; en un mot, il n'y avait point de gouvernement.

La situation des provinces n'était guère moins triste que celle de la capitale ; partout l'insurrection avait étendu quelques racines, partout le pouvoir légitime avait perdu son prestige. Dans les grandes villes, l'élément populaire débordant comme à Naples, on avait égorgé les autorités , aboli les gabelles, armé les faubourgs, et commis toutes les atrocités imaginables. Dans les campagnes, la plupart des barons s'étaient fortifiés dans leurs palais ou leurs châteaux ; et contraint^ de se défendre contre leurs vas-

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saux révoltés, ils avaient à leur solde des bandes de brigands à l'aide desquelles ils exerçaient une rude tyrannie. En certains lieux les paysans avaient pris les devants, incendiant les demeures seigneuriales et déclarant ne plus relever que du roi. Là seulement où les garnisons étaient assez nombreuses pour tenir la population en respect, l'insurrection mal comprimée se cachait sous le masque d'une apparente tranquillité.

De leur côté les hauts seigneurs feudataires faisaient de puissants efforts pour contenir le désordre, et montrer leur fidélité au souverain. Comprenant bien que les tendances de la populace ne sauraient jamais se conciUer avec leurs propres intérêts, ils étaient prêts à seconder énergiquement l'autorité légitime; mais l'autorité légitime, soit défiance, soit désir d'éviter la guerre ouverte, leur ordonna de licencier les forces considérables qu'ils avaient levées et qu'ils entretenaient à leurs frais. Elle perdit ainsi son plus actif instrument de répression, et priva l'Espagne de la plus solide garantie contre les influences étrangères qui allaient chercher à lui enlever la suzeraineté de ce magnifique pays.

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Les environs de la capitale avaient suivi à la lettre ^ les ordonnances de Masaniello, dont les lieutenants

faisaient de fréquentes incursions, à la tête de nombreuses bandes napolitaines. Les localités plus éloignées ne reconnurent point d'une manière aussi absolue les pouvoirs du poissonnier, mais elles n'en suivirent pas moins dans toutes ses phases les progrès du soulèvement. A Otrante le conflit fut épouvantable; à Lecce une rivalité entre deux fonctionnaires publics, Anolini et Boccapianola, eut pour résultat des scènes de carnage et d'incendie. La ville d'Aquila fut inondée de sang; celle deNardo, fief du comté de Conversano, voulut se soustraire à la domination de son seigneur, qui exerça de terribles vengeances lorsqu'il fut rentré dans ses droits. A Chietti, cité des Abruzzes que Don Ferrante Caracciolo avait récemment achetée à la couronne, les nobles prirent aussi les armes, pour secouer le joug du nouveau suzerain, et se déclarer comme par le passé vassaux directs du roi.

Foggia, Falerne, Tarente étaient en proie à toutes les horreurs de l'anarchie; aucune province enfin n'avait été préservée des sanglants excès du fléau ré-

volutionnaire. Les monastères sacrés de la Cava et de Montecasino s'étaient vus eux-mêmes assaillis par les révoltés; ces riches archives de la science hmnaine, après avoir traversé les siècles de barbarie, failUreat cette fois devenir la proie des flammes. La déclaration que l'abbé de la Cava sut arracher au chef de l'expédition dirigée contre son couvent est une des pièces les plus curieuses que nous ayons eues souslesyeux(l). Tel fut l'entraînement de ce vertige de désordre qui semblait répandre dans l'atmosphère comme une contagion pestilentielle^ enflammant toutes les têtes et troublant tous les esprits, que dans le hameau de Schiavoni composé seulement d'une trentaine de chaumières, les habitants se réunirent un dimanche afin d'avoir aussi leur émeute. Comme par malheur ils étaient tous parents ou amis, qu'il n'y avait ni autorité à renverser, ni impôts à refuser, ni richesses à piller, ils demeuraient fort embarrasséset fort chagrins, lorsque l'un d'eux, paraissant saisi d'une irrésistible inspiration, s'écria tout à coup : « Venez et brûlez ma maison; peu m'importe, pourvu que nous fassions queU que chose, et qu'on ne puisse dire que nous sommes

(I) Voir l'Appendice.

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des lâches ou de mauvais patriotes;» et les pénates de ce héros, qui s'immolait pour la réputation de son village, furent immédiatement réduits en cendres, tandis que les malheureux paysans s'efforçaient d'imiter par leurs vociférations ce qu'ils avaient entendu raconter des fureurs napolitaines. A Tutturano, près de Brindes, afin de faire aussi quelque chose, on mit le feu au cabaret (1) ; et dans un autre village, en Calabre, les femmes, révoltées contre les maris, en firent périr deux avec leurs enfants au milieu des flammes, en incendiant une grange où ils s'étaient retirés (2). Nous regrettons que les matériaux nous manquent pour présenter plus en détail le tableau de ces violentes commotions : les épisodes donneraient une idée exacte du caractère de l'époque et du chaos dans lequel le royaume de Naples était tombé. Mais il n'existe aucun document contemporain parmi les archives publiques; et les historiens du temps, donnant toute leur attention à la capitale, parlent à peine des provinces, ou bien font simplement allusion à des évé-

(1) DeSantis.

(2) Relation manuscrite, tirée de la bibliothèque du prince de San- Giorgio.

neiBents particuliers dont le souvenir est perdu. Toutefois l'esquisse que nous avons pu tracer d'après les traditions les plus authentiques, aura démontré d'une manière suffisante que si l'État était profondément ébranlé, cependant, heureusement pour l'Espagne, il n'existait jusqu'alors ni révélation du sentiment national, ni direction déterminée, ni chef unanimement reconnu qui réunît en faisceau les armes de l'insurrection. En un mot, les populations déchaînées s'abandonnaient à la plus efiroyable anarchie ; mais la rébellion n'avait pas encore levé la tète. Elle ne tarda pas à se montrer, amenée par la force des circonstances, ainsi que nous le verrons bientôt.

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