CHAPITRE II
A Naples de nouveaux mouvements prouvaient à chaque instant combien l'esprit de révolte était loin d'être étouffé. Le 19 juillet, la populace reprenait les armes sur la fausse rumeur que les Espagnols avaient assassiné l'élu du peuple. La journée du 20 était signalée par une émeute des plus graves, les gabellieri ayant voulu percevoir les droits comme par le passé, sans respect pour les clauses de la capitulation . La fureur populaire faillit se diriger encore contre la personne du vice-roi ; mais Giulio Genovino, jaloux de montrer son zèle au gouvernement légitime, afin d'obtenir le plus tôt possible la présidence du tribunal qu'on lui avait promis, parvint avec son adresse ordinaire à calmer l'exaspération des mutins en leur persuadant de porter leurs plaintes à l'archevêque,
lequel s'entendrait beaucoup mieux avec le duc ; il n'hésita point d'ailleurs à affirmer que les employés subalternes étaient seuls coupables de cette exaction, dont l'autorité suprême n'avait pas même eu connaissance ; effectivement, de respectueuses représentations furent rédigées par écrit et présentées au cardinal (1).
Un gentilhomme espagnol appelé Don Miguel Sanfelices courut de grands dangers en cette occurrence ; car ayant rencontré l'une de ces bandes furibondes, et lui ayant lancé cette téméraire apostrophe : « Criez, criez! vous avalerez bientôt des pierres, » il ne dut son salut qu'à la légèreté d'un excellent cheval, qui l'emporta rapidement. Mais cet incident redoubla tellement l'effervescence, que le vice-roi, pour la calmer, fut contraint de mettre à prix la tète du fugitif comme s'il s'agissait d'un traître ou d'un bandit (2).
Vers le milieu de la journée, alors que tout paraissait rentré dans l'ordre, la ville fut de nouveau troublée par une descente des habitants de Melito, village situé aux portes de Naples; ils vociféraient de toute
(1) Voir l'Appendice, no 12.
(2) De Santis. — Capecelatro, M. S.
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k force de leurs poumons, accourant dans l'intention arrêtée de massacrer le conseiller Antonio Moscattola, leur seigneur. Celui-ci dînait fort tranquillement en famille lorsqu'il vit tout à coup sa maison envahie par les paysans, escortés d'un nombre considérable de curieux qui augmentaient la confusion. Il n'a que le temps de s'enfuir et de se cacher avec sa femme, abandonnant de grandes richesses et une précieuse bibliothèque au vandalisme cupide de ses vassaux révoltés, qui brûlent, détruisent, pillent toutes choses, sans rencontrer la moindre opposition et s'en retournent triomphants dans leur village, regrettant seulement de n'y point rapporter la tête du seigneur.
Il y eut aussi deux émeutes notables où le comique remplaça l'odieux. Les femmes de la populace la plus infime prirent les armes à leur tour et se dirigèrent bruyamment vers le Mont-de-pîété, afin de réclamer l'abolition de certains articles du règlement, qui, favorisant l'engagement des objets précieux déposés par les gens riches, préjudiciait aux apports de minime valeur ; elles demandaient qu'au contraire ces derniers obtinssent la préférence. Le diredeur de l'établissement, homme habile et plein
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de sang-froid, leur ouvrit les portes, leur fit les offres les plus conciliantes accompagnées de mille bonnes raisons^ et les renvoya très-satisfaites, célébrant leur triomphe par des libations copieuses et les chants les plus discordants. — Les mendiants de la ville furent les héros de la seconde émeute qui fut dirigée contre les moines de la Chartreuse. Ces religieux distribuaient à la porte de leur monastère, un certain jour de la semaine, des aumônes provenant d'une œuvre pie, fondée jadis par la fameuse reine Jeanne; or ceux qui en profitaient, ennuyés sans doute de monter jusqu'au couvent bâti sur une cime élevée près du château Saint-Elme, prétendirent exiger que la distribution fût faite sur la place du Marché. Les religieux repoussant naturellement une semblable prétention, les intéressés ne songèrent à rien moins qu'à la soutenir les armes à la main. I^s flancs agrestes du rocher se couvrirent donc tout à coup d'une légion de gueux. Aveugles, boiteux, manchots, estropiés, grimpaient ensemble, porteurs de bâtons, de piques et d'arquebuses, parlant d'incendier le monastère et d'égorger tous ses habitants. Les chartreux avaient d'abord fermé leurs
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portes et demandé du secours au château voisin ; mais l'attaque prenait des proportions si effrayantes, grâce au concours des nombreux et dignes amis de ces braves gens, qu'ils durent se résoudre à transiger. Deux d'entre eux sortirent en parlementaires, et les assiégeants ayant obtenu une partie de leurs exigences redescendirent dans la ville tout fiers de leur glorieuse expédition (1).
Mais ce fut le 29 juillet que l'insurrection reparut menaçante, formidable,universelle. Francesco Arpaja, traversant au point du jour la place du Marché, fut pris à part en grand secret par un certain Vanno Panariello, chef populaire très-influent, et par Gennaro Ânnese, qui déjà commençait à se poser en successeur de Masaniello. Ils lui dirent que le peuple avait élé complètement trompé, attendu qu'en lisant les conventions jurées on avait passé sous silence plusieurs phrases insérées depuis, pendant l'impression, et dont la teneur annuUerait ou dénaturerait les articles les plus importants ; qu'heureusement personne encore ne s'en était aperçu ; mais que si l'on ne rétractait pas immédiatement un acte d'aussi mauvaise
(1) De Santis.— Raphaël de Turris.
foi, ils seraient les premiers à dévoiler publiquement cette indigne supercherie en excitant les Napolitains à se faire eux-mêmes prompte justice. Comme Arpaja témoignait son étonneraent d'une méfiance s«ion lui sans motifs, ils mirent sous ses yeux un exemplaire imprimé de la capitulation^ oit l'article consacrant l'abolition de toutes les gabelles postérieures au temps de Charles-Quint était suivi de cette clause additionnelle : en exceptant celles qui ont été affeinmes à des particuliers ; or, toutes les gabelles étant affermées à des particuliers, la concession capitale demeurait complètement illusoire.
L'élu déconcerté assurait qu'il s'agissait unique-^ ment d'une faute d'impression; on le conduisit ans-»sitôt à l'imprimerie, et l'exhibition du manuscrit ne lui permit plus de conserver aucun douté. Alors il offrit aux deux chefs d'en parler à l'instant au vice-roiy afin que l'équivoque fût réparée; il les priait seulement de ne rien divulguer avant son retour. Ils le promirent et venaient de se retirer satisfaits, du moins en apparence, lorsque Arpajase vit abordé de nouveau. Cette fois c'était par un clerc à moitié défroqué, appelé Onofrio Jacutio qui avait fait
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la même découverte et demandait deux mille sequins pour garder le secret. Tout en repoussant ces ouvertures, Télu sut contenir prudemment Tindignation qu'elles lui aspiraient ^ puis il courut prévenir le viceroi, ne doutant point que la nouvelle n^ fût promptement répandue et qu'elle n'eût les plus déplorables résuUats.
Toujours flottant, toujours incapable de mettre à profit la triste expérience qu'on aurait pu lui croire acquise à ses dépens^ le vice-roi ne comprenait pas encore que lorsqu'il devient indispensable de transiger avec le peuple exaspéré, le mieux est de faire les concessions alors qu'elles sont demandées à genoux comme une grâce, sans attendre le moment où, les armes à la main, on les exigera peut-être comme un droit. Il reprit donc sa politique ordinaire de conférences interminables et de réponses évasives, alléguant qu'il ne pouvait d'un trait de plume ruiner cinquante mille familles intéressées de tout temps au fermage des impôts. Cette raison, puissante en elle-même, était sans valeur dans la situation. Assurément c'est un principe de haute justice que tous les droits acquis sont respectables dès qu'ils ont eu pour eux la sanction
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des lois du pays, et que si par hasard ils reposent sur des abus dignes de réformes, ces réformes doivent s'effectuer peu à peu avec beaucoup de mesure, en prenant soin d'indemniser les possesseurs de bonne foi; mais ici les circonstances étaient singulièrement exceptionnelles. L'abolition complète et immédiate des gabelles avait été la condition première de l'accommodement ; condition débattue, acceptée et jurée, qui ne pouvait plus être mise en discussion. Chercher des prétextes pour en éluder l'accomplissement devenait un parjure, un acte d'indigne mauvaise foi dont les funestes conséquences devaient infailliblement raviver les haines et les rendre plus terribles que jamais. Ces considérations furent exposées au duc d'Arcos par le cardinal-archevêque, par quelques conseillers et par un grand nombre d'hommes judicieux ; il fut forcé d'en reconnaître la justesse, mais il se maintint dans sa fatale inaction, laissant le bruit de sa fourberie se répandre rapidement jusque dans les faubourgs.
Bientôt les cris d'alarme et de trahison retentissent de toutes parts; les bandes armées reparaissent, et les masses se lèvent pour soutenir la validité du traité, non tel qu'il est sorti de l'imprimerie,
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mais tel qu'elles Font entendu lire à la cathédrale. La place du Marché sert encore de point de ralliement. Des sculpteurs et des marhriers y travaillaient précisément à dresser les tables sur lesquelles on devait graver les fameux articles. Le peuple veut massacrer ceux qu'il nomme faussaires exécrables, ils n'ont que le temps de s'enfuir sous une grêle de pierres. Enfin l'insurrection suivit aussi puissante que le jour où elle proclamait généralissime le poissonnier Masaniello.
Quant au duc d'Arcos, il reprit son manège invariable : se renfermer à Castelnuovo, envoyer des émissaires au peuple, et offrir toutes espèces de conces^ sions. Mais cette fois rien ne réussissait; la défiance générale repoussait avec indignation les promesses d'un pouvoir déconsidéré ; les messagers étaient insultés, toute médiation semblait impossible. Le prince de la Rocca, neveu du cardinal, s'aventure pourtant à cheval au milieu dés groupes, et, grâce à sa popularité bien établie, parvient à se faire écouter. Les paroles conciliatrices calment peu à peu la première exaspération, il s'efforce de tout rejeter sur une erreur involontaire des copistes, fruit de la précipita-
tion extrême avec laquelle cm avait transcrit la capitulation; il obtient qu'un délégué sera dioisi par le peuple, afin de corriger l'article défiguré en le rédigeant d'une manière si claire et si précise qu'il ne puisse plus désormais donner matière à interprétation. La multitude désigne le clerc Jacutio, lui-même, et le prince l'emmène dans l'église du Carmel pour régler le différend sans désemparer.
La conférence fut de courte durée; les deux négociateurs tombèrent d'accord sur une rédaction stipulant très-particulièrement l'abolition des gabelles affermées; mais lorsque le clerc sortit pour annoncer à la foule cette heureuse entente, on lui fit passer une si prodigieuse quantité de feuilles manuscrites contenant des corrections et des additions relatives, nonseulement à la clause principale, mais aussi à tous les articles qui pouvaient donner lieu à la plus légère équivoque, qu'il fut obligé de rentrer dans l'église, et de s'y entretenir longuement avec le prince de laRocca* Celui-ci comprenait trop bien l'inutilité des résistaurces inopportunes pour élever en ce moment la moin-* dre objection. Il s'adjoignit un certain Gregorio Accieto, marchand de soie très-estimé des Napolitains^
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et toujs trois allèrent incontinent exposer les nouvelles exigences à qui de droit.
Le duc d' Arcos les reçut, selon sa coutume, avec toutes les apparences d une sincère cordialité; il leur réitéra les protestations les plus exagérées de sa bonne foi, accepta sans, aucune difficulté les modifications proposées, et les signant presque sans les lire, il déclara de nulle valeur l'édition précédemment publiée^ Il chargeait, en outre, les députés de Tinsurrection d'affirmer au peuple qu'il n'était occupé que de son bien-être. Grâce à cette triste comédie, il les congédia fort satisfaits^
Le prince, le clerc et le marchand retouraèrent à la place du Marché où les attendait la foule armée déjà fatiguée de son inaction. Aussi se dispersa-t-elle en groupes joyeux dès qu'elle apprit le j^ein succès de sa manifestation.
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