CHAPITRE VI
Le 29 août, le vice-roi a'ayant fait connattre encore aucune détermination, le peuple, sans s'in* quiéter de la trêve, continua ses préparatifs hostiles, déployant surtout son activité à la Chartreuse de Saint-^Martin, afin d enlever le château Saint^Elme, dont il ambitionnait la possession avec ardeur. Plus de cinquante mille hommes armés s'étaient réunis sur ce point dans la nuit, prêts à donner l'assaut dès que la mine aurait joué. Ils la croyaient beaucoup plus avancée qu'elle ne l'était en réalité, ignorant le changement opéré dans les dispositions de Polito. Le gouverneur du fort, bien qu'il eût reçu quelques secours, ne pouvait se dissimuler le danger de la situation; il fit des signaux à Castelnuovo et, n'en recevant point de réponse, envoya l'enseigne
296 HfSURRECnON DE NAPLES.
ï)on Âlonso de Céspedes prendre lès ordres du viceroi. L'officier scMrtit déguisé par une poterne et traversa fort heureusement les lignes ennemies; mais il trouva le duc dévoré d'inquiétude, car les révoltés avaient ouvert -une tranchée dans la rue deltOlmo, et l'avaient garnie de dêiix grosses pièces d'artillerie capables d'enfoncer la porte de Catlelnuovo et d^ renverser la courtine. Le péril devenait d'autant plus grave que le eemmandefident de cette haiterie était confié à OtUivioillian^hese, artilleur très-^inteliigeBt. Le duc avait rMaaié pontre cette infraction àM'aêmistice^M^hit avant répondu que rcmvruge datai! du jotirprAràd^gil. LesnoàtieHes que lui apporta Géqiedes augmentèrent encore ses alarmes; il expédia des émÎKaives secréfsài'archerréque, ainsiqu'à Toraldo, et se pkigiiit amèrement aux députés; de la junjle'de la mauva^ foi dont on usait à son égard.
Le càpitaine-généi^âl se rendit propiptement à la Cliartreuse et^ secondépar l'adroit AndhreirPQfito; parvint à modérer l'impatiente ardeur des assiégeants. 'Il leur persuada même, à l'aide d'arguments tirés de ta ^ienee militaire^ qu'une telle aggloméré^hde gens; loin d'être utile aa succès dé l'entreprise,' pourrait
«0 eoDtmire loi inm^ eon»âérïd^B&^|:;'i]t en ren-: Toyadmic^le^ troift; quarts:, et doQtia pour^ ctief^ ceux qui restaient l'homme qu'il jugea le plus :dis^ pofié àcahiier les ^esprits. Un riB^^ai^ur du nom d'A* vellone, ami de Desio, fut chargé de conduire les travaux de la mine avec des instructions prépises pour les prolonger indéfiniment. Bnfin Torsido changea la^amîscm du mona^lère, sous prétexte, de faire repoeer les bataillons qui depuis trois jour^ étaient privésde sommeil et^(HiffraieB^ cruellement du manque d'eau; il eut-soin de les r^R^lacer par d'autres:beaâco$q> moins: exaltés et beaucoup plus facileis à dirige; puis il aj^iqua le même système à tous les ..postes populaires.
> Son lieutenant Bosio lui représenta qu'il serait impo^ible de rétlkblir un certain ordre tant qiie les légions urbaines seraient exclusiveiyent cop»po6ées de plébéiens infiiDes et de geqs sans aveu ; qu'il serait indispensable d'obligé à prendre les armes et d'appeler également au. service public, les citoyens aisés, les marchands, les artisans, et tous ceux sur les^els on pourrait compter afin d'avoir en eux des auxiliaires puiissants, intéressés d'abord à ramener la tranquISilé^
et plus tard à la maintenir. Le prince comprit la sagacité du c^onseil ; il publia sur-le^hamp un ordre à tous les habitant» de la cité de venir partager les mêmes fatigues et la même gloire, et cette mesure fîit vive» nient applaudie par la populace qui n'en aperçut point la portée.
Le cardinal Filomarino agissait d'autre part avec non moins de sagesse ; il prodiguait ses alIocutk>ns et réunissait une seconde fois au couvent de Saint- Augustin les personnages les plus influents. Comme chacun paraissait irrité de ce que le vice-roi retînt depuis vingt-quatre heures sans daigner leur répondre les émissaires porteurs de propositions, le prélat écri* vit à Gastelnuovo pour presser raccommodement.
Pendant ce temps-là les députés négociateurs cherchaient sous main à gagner Giulio Genovino, réfugié auprès du vice-roi, et lui faisaient demander une entrevue, soit qu'effectivement ils regrettassent pour leur cause la profonde expérience du vieillard, soit <iu'ils voulussent l'attirer dans un piège afin d'assurer leur vengeance. Genovino, avec le flair d'un fin renard, évita tout rapprochement et répondit aux ouvertures détournées qui lui étaient faites^ qu'il ne
TORALDO, !29«
Se fierait jamais à la légèreté d'un peuple si ingrat. Peu de jours'après;, le vice-roirenvoya en Sardaigne, Il en partit pour '9e rendre à Madrid ; mais dans une relâche, à Mahon, il mourut chargé d'ans et de -trahisons (!)• r
Ce même matin, profitant de la trêve, bien reconnue sinon toujoursrespectée, le prieur de la Roccella, le grand-croix Giovanni Battista Garraciolo et le duc de San-Pietro sortirent de Gastelnuovo où ils ne se trouvaient pas traités avec assez de considération (2). Ne s' étant jamais attiré personnellement la. moindre artimoaté populaire, ils croyaient pouvoir regagner tranquîlleiïtfent leurs demeures, lorsqu'ils se virent assaillis bnrtalement par la plèbe et conduits devant Tôraldo auquel on demandait leur supplice. Celuici, saisi d^horreur,* cherche à convaincra la foule qu'elle s'attaque injustement à des .habitants pacifia qlies, protégés d'ailleurs par la trêve ; mais les vociférations deviennent telles contre ceux qu'on appelle espions et traîtres, qu'ils se croient un instant perdus. Ils sont sauvés cependant, grâce aux supplica-
(1) De Sanlis. — Raphaël de Tunis.
(2) Capecelatro, M. S.
3#d INSURRECTION W NAPLBS.
1191^ et; aiùLjarmeB de la belle. priocewe de Bbasa, qui le& réclame en qualité de pmooniers, et qui s'^fife elle-^iDèine comme geôlière (!)«. ;
Don {uan de ^anfeliew» p^re.de cehii qiû «vait failli payer sa témérité de sa vie, fut mains h€iureiix que. ces itfni seigBj^urs. Reconnu pr^ de la ville au milieu d'une ëglisey il se sauva daœ une couir v<risiiiey ou .les femmes de la maison raoeueilr lireot à coups de. iMerres, le proMUfit pour un voleur. Le pauvre vieillard eirt la triste inspintion de leur dire son ncflPQrra leur offrant une large récompense si elles consentaient à le caclM^. Mais ces furies se ruèrent sur lui, le gaifrottèrent, ^t attendirent le ï^OAir de leurs ntarisy afin de' thmt glorieu-seitient m gage 4e féa^ocî^. Toraldo auqu^l on IV nieda fit d'inutiles e£[6rts ,pour l'arracher des mains de la canaille^ qui^ voyant qu'elle n'4>btiendrait- rien du capitaine-généaral^ forgea sa victime sur la jdace du llbrché. et promena par les rues le cadavre mutilé. '
La ville de Naples était dans une situation sans nom. Il existait une trève^ et l'on ne combattait
(0 De Sana«.
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pas il est \rai, mois les hostilités • n'étaient point' pour cela suspendues. Les préparatifs d'attaque et de^ défense continuaient de part et d'autre^ Tandis que le vice^roi persistait dans ses irrésolutions, que les députés plébéiens demeuraient à GastelnooTo , que* là junte continuait de siéger à Saint - Augustin , le peuple, revenant à ses instincts de pHlage et de vengeance, saccageait les palais et les maisons opulentes.
La mine du château Saint^Elme avançait rapi* dément en apparence, et le gouverneur Galiano, qui ne connaissait point les bonnes intentions dé l'ingénieur, s'apercevant seulement que les travaux arrivaient déjà jusqu'aux fondations de la for*teresse, se mit à préparer de son côté tant de moyens de défense, que les assiégeants effrayés commencéï*ent à réclamer l'observation de la trêve. Le Castillan répliqua vigoureusement qu'il prenait exemple de ses ennemis; puis il donna connaissance du tout au yice-^roi qui ne répondit rien.
Le président Cennamo fut victime à son tour de cet état d'anarchie. Ne se croyant plus en; sûreté dans une maison de Pizzo-Falcone, oii il se tenait caché
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depuis sa fuite du tribunal, il essaya de quitter cette retraite pour chercher sur la plage deS^glute-Luoie une barque à l'aide de laquelle ^ put rejoindre sa famille à Sorente. Il sortit danB une chaise à porteurs aux rideaux soigneusement fermés et par excès de précaution se couvrit le visage d'un mouchoir; mais c'était lutter contre sa destinée ; à peine arrivé à Sainte-Lucie^ il fut reconnu et aussitôt arrêté. En vain quelques amis dévoués, et par-dessus tout l'influente intervention d'Ono&io Cafiiero^ lui procurèrent-ils momentanément un asile ; an vaîn le vice-roi envoya-t>*il \xn détachement dcis gardes du palais. La sanguinaire populace parvint à s'emparer de sa personoe, prolongea son agonie pour l'accabler de coups etd'injums^ <et finit par lui trancher la. tête sur la place ordinaire de ses exécutions, abandonnant ensuite les nestes/trainés etdéiigui^és scms le pont de la MadeleiiSLéoù ils devinrent la. pâture des chiens et des oiseaux de* proie (1 ) .
Après mille délais «t mille conférences^ le vice-roi déclara «enfin, aux députés plébéiens qu'il ne pouvait accepter l'article oc^cernant la remise du ch&teau
(1) Deéàntfe. ' ' » • ' i y i ■ -
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SaÎHt-Ëlaie^ et cela par les motifs déjà exprimée» lorsque cette prétention s'était produite pour la première £oi&. Il repoussait également la clause tendant à retinsc aux Espagnols la garde du palais, attendu que ce serait un affront fait à l'armée de Sa Majesté. Cette r^me promptement connue de la populace exdta chez elle un redoublement de cris de guerre et de manifestations furibondes.
< I4B voilant cardinal^ les partisans de la paîx et les chèfe. véritablement soumis à. ToraLda apaisèrent pourtant, l'effmèscence et se réunirent^ à. Sâint- Âug^siin. La question de s^yoir si l'occupatàon du chàleKu Saint^^Elme constituerait bu non un acte de rébellion soulè\a>les discussions les plus confuses. Une commission composée di& lêitrés fut chargée de l'examiner. La plupajrt opinèrent nettement pour l'affî^cmatiw, d'autres ajdutèi^eat que le yice-roi n'av;aît même aucune action sur îes gouverneurs espagnols^ ceux-ci. recevant dtjreatément leurs pouvoii^ du souyeraîn. La condlu^oi[> âtaitd'aiUeunsJdimttcpe; mais comtna il m manque jamais dei sa trouver . au milieu d'une ai^mUée quelqiii^l)rQuillons kitraita^ bles^ ou quelques ageiits.fialdés(parijôi?jéifiulger pour
304 INSUftHÊonON tk NAPLBS.
entretenir la méskiteHîgeûce, cette mimftiÊè tiifebu- ^nte persiâta ^oîàtréBieBt .dan. son opîokm de rompre toute négodation et de reeourir à la voie des iMEies. Le débat s'irritut, la foptle qui bouillon*^ nait dans les rues avotsinantes mêlait ses clameurs à celles des orateurs, lorsqu'un lettré prmid la parole : « CtmcUoyeMt s'écrie4-il, vauhns^wms ou ne vaiÊUnunous pas être vassaux du roi dEspagnel Si itot» le voidans, numtrons-k pornos actes; soumeitçhs-^noue honoraUetnent, sinon, rompons le serment de fidêliêë; et déclarons-nous franehèment rebdles. » La que6ti<t>n posée si nettement interdit les plus entreprenants ; alors un marchand de soie, Matteo Joyele, se lève et répond d'une voix tonnante : « Oui, nous voulons être vassaux du roi d Espagne, mais nms'vouko^is être Heu gouvernée i » Des appIaudissemetHs^'unani* mes couvrent ce^ paroles. De^io profitant de il^nthôu* siasme qu'elles excitent, s'écrie à son tour àvéê chaleur : « Eh Uènï si nous sommés et si fkPOs/voiâ&ns être vassaux du roi ^ Espagne, scmièetmm^n&us au viee^roi qui le représente, et consùlidms la'base^ubôn gouvernement en observmt de bonne foi la cùpitùia'^ tion. » C^He attocwtioii ramène la modération chttis
TORi^^LDO. aôr,
VasmmliUéjyei l'oii décide ayant de M\èr la aéancé, t^uë ifenOtiQSiit auï ciaUâesTelatiye& à1:6é^upation du -ehâAeaiilSaiirtrËiixue et du pafaîs/ on deibaadera purement et simplement au duc d'Ai^DSi la ratiflcactîorid^&Âtltiies; articles:
i La nouji^eUe jdépûtatioo, chargée de ^rter à Castel- ,nupvo les'ppopo^tiims ainsi ttiodifiéci, se:C()im{K)s)Bi du fils de I^olito, celui qui devait étreévè(fué; et du petit clerc Fatt^rpso dant nous avons d4jè tait meïitlon da^ cçttehiâtoiFe. Desîo et Mat^hesQ moAtèrent ;à cheval et parcoururent la ville, criant : Paix ! paixl et agitant des mouchoirs blancs. Mais à Pizzo-Falcone, où se tenait la partie la plus exaltée de la populace, le chagrin fut tel en apprenant cette bonne nouvelle , qu'une bande de furieux se jeta sur Desio, dont le cheval s'était abattu , et l'appelant traître au trè&fidèle peuple, se disposa sur-le-champ à lui dresser un gibet. Déjà le confesseur et le bourreau étaient à l^H* poste, lorsque le prince de Cellamare et le marquis d'Oliveto, seigneurs très-populaires àNaples, arrivèrent fort à propos. Secondés par les plébéiens Onofrio Rosmundo, Genovino, Ottone et Pietro CannOy ils sauvèrent la vie du prisonnier en signi-
fiant avec énergie à ceux qui l'entouraient que la paix était définitivement conclue, que la ville entière l'avait désirée et qu'elle saurait faire respecter sa su^ préme volonté.
La nouvelle parvint au château Saiut-^Ëlme, juste au moment où, ne comprenant rien à cette agitation générale dont il augurait du reste fort mal, Galiano se disposait à recommencer le feu. Ce fut l'élu Arpaja qui fit éteindre lès mèches en élevant un rameau d'olivier pour qu'on abaissât devant lui les ponts-levis.
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