CHAPITRE III
Le cardinal Mazarin, irrité contre le nouveau pape qui avait refusé le chapeau à Tun de ses neveux, voulut lui susciter des embarras, sous prétexte qu'il protégeait ouvertement les intérêts de la maison d'Autriche et d'Espagne au détriment de la France, et après avoir encouragé la révolte des Barberinis, il résolut de s'emparer des places espagnoles de la Toscane.
Au mois de mai 1646, une flotte française, commandée par le jeune amiral duc de Brézé, débarque aux marais de Sienne huit mille hommes sous les ordres du prince Thomas de Savoie, qui s'emparant tout d'abord de Telamon ainsi que des forts Saiinas et Saint-Étienne, met bientôt le siège devant l'importante place d'Orbitello, défendue par le valeureux
Carlo de la Gatta, gentilhomme napolitain, auquel le \ice-roi en avait confié la garde depuis quelques jours seulement.
Cette invasion inattendue fournit au duc d'Arcos l'occasion de déployer autant d'activité que d'énergie. Deux mille hommes de troupes espagnoles et quelques bataillons allemands composaient toutes les forces du royaume ; il lève de nombreuses recrues, il arme des galères et, sans se laisser décourager par deux expédition* malheureuses, parvient enfin, grâce à rîntervention d'une flotte castillane et grâce aux talents militaires du marquis de Torrecusa, à secourir Orbitello déjà réduite aux plus pressantes extrémités.
Les Français opérèrent aussitôt leur retraite, et le duc eut le tort de laisser la flotte libératrice regagner les ports d'Espagne, au lieu de la conserver à sa disposition, dans un temps où l'ennemi pouvait revenir à la charge, où le royaume était si dégarni de troupes, et où tous les symptômes d'une conflagration générale se manifestaient déjà si clairement.
En effet, Mazarin n'était pas homme à se décourager facilement; il fit partir une nouvelle expédition dirigée cette fois contre Piombino, apana^ç
d'un parent du pontife, et contre l'ile d'Elbe occupée par les Espagnols. Tandis que ces deux positions tombaient au pouvoir des Français, le pape témoi-* gnait un grand refroidissement à l'égard du gouvernement de Naples, par suite de certains différends avec le nonce. Le vice-roi s'inquiéta vivement de cet état de choses, et se vit dans la nécessité de veiller de plus près que jamais à la sécurité du royaume. Il doubla les fortifications de Gaête et autres points importants de la côte, il augmenta le nombre de ses vaisseaux, et, comme les milices du pays déclaraient hautement qu'elles n'iraient pas combattre au delà des frontières, il fit recruter^ six mille auxiliaires ailemands, lesquels profitèrent du besoin que l'on avait d'eux pour imposer les conditions les plus onéreuses. Tous ces préparatifs exigeaient d'énormes dépenses; les expéditions précédentes avaient absorbé déjà de telles sommes que le duc était à bout de ses ressources ; de concert avec le conseil collatéral, et sous le nom de service extraordinaire, il en vint à demander un effort suprême au pays épuisé. Parrino, auteur digne de foi qui raconte minutieusement ces événements, et après lui l'historien Giannone, dir
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sent que le vice-roi s'adressa au parlement afin de légaliser cette nouvelle exigence; néanmoins des documents authentiques contemporains, que nous avons été à même d'examiner, démontrent clairement que ce ne fut pas au parlement (depuis longtemps on ne le convoquait plus), mais bien aux sédiles de la ville de Naples que le duc eut recours en celte occasion. U voulait qu'ils prissent une décision obligatoire pour tout le royaume, ce qu'ils repoussèrent à l'unanimité, déclarant que leur pouvoir ne s'étendait point au delà des murs de la cité. Alors il leur demanda un million d'écus en don volontaire, et bien que plusie\irs sédiles, entre autres celui de Gapuano, refusassent d'abord énergiquement leur sanction, à force d'intrigues et de menaces on sut enfin l'obtenir.
Il fallut aviser ensuite aux nK)yens d'arracher le million accordé, et la mauvaise étoile du vice^roi lui inspirant l'idée d'une taxe sur les fruits, il oublia qu'une semblable mesure avait suscité sous le comte de Benavente des troubles interminables, tandis que le dernier duc d'Osuna n'avait eu qu'à l'abolir pour devenir l'idole des Napolitains. L'immense popula-
tion pauvre de la ville allait souffrir surtout du nouvel impôt. Les fruits étaient son aliment de prédilection ; en faire monter le prix plus haut que ses faibles ressources ne lui permettaient d'atteindre, c'était la priver de son unique subsistance pendant l'été (1). Les élus et les députés ne manquèrent point d'exposer avec insistance ces puissantes considérations et lorsqu'ils cédèrent devant la ténacité du duc d'Arcos ils eurent peut-être l'arrière-pensée de risquer le tout pour le tout.
A peine la nouvelle imposition fut-elle publiquement annoncée, le T' janvier 1647, que l'on remarqua le mécontentement général, le sombre abattement et le chagrin menaçant des classes nécessiteuses. Plus on approchait de l'été, plus se multipliaient •les représentations orales ou écrites adressées au viceroi, pour le supplier de ne point mettre à exécution une si désastreuse mesure ; les coins de rues se couvraient de pasquinades et de protestations, les autorités étaient poursuivies de suppliques, de réflexions et de menaces anonymes. On ne parlait point d'autre
(!) De Sanlis. — Capecelàtro, M. S. — Raphaël de Turris, dissidente desciscentis receptaque iVeapo Ïw.—Baldacchini, Storia Napoletana delV ûnno 1647.
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chose dans la ville ; et chacun prédisait de grisinds malheurs. Un matin, vers ïa mi-avril, le duc d'Arcos s'étant rendu à Tégliae du Gartâel, la populace entoura son carrosse ; elle étaîèeÉuxwe respe<etuQusè, mais en demandant l'abolition de cette taxe qui allait la faire mourir de faim, elle lài^t entendre de douloureuses clameurs, i ./. l,. . -' /.[ :
Ven de temps après, et comme on venait de l'achever, .un,é petite maison *de b<Hs' élevée au milieu du marché pour. lè^gaheUieri (collecteurs dés gabelles (i)), futtôut à coup réduite en cendres sans que Ton pût découvrir la main qui l'avait incendiée.
Toutefois les difficultés de la situation n'empêchaient pas le vice-roi de penser à la défense du royaume. Il poursuivait son plan de fortifications sur les côtes, levait des troupes, et armait des vaisseaux. De leur côté, les Français étaient loin d'abandonner leurs plans ; avertis de ce qui se passait à Naples ils résolurent de commencer l'attaque avant que la dé-
(0 Désespérant de trouver un juste équivalent à Texpressioû ù la fois italienne et espagnole gabelle^ nous la conservons en prévenant le lecteur que ce mot, . auquel s'attache chez nous Tidée de l'impôt du sel, devra dans le cours de cet ouvrage, s'entendre de toute espèce de taxes sur les objets de consommation.
fense fût oi^anisée. Ils réunirent leurs forces navales disséminées entre Piombinq et Portolongone j et le 1*' avril ils apparurent dans le golfe de Napies, se proposant de surprendre et d'incendier l'arsenal. Us capturèrent sur leur passage plusieurs barques de pécheurs en vue de toute la ville, et leur apparition partageant les esprits entre la crainte et l'espérance, l'agitation devint générale. Le duc songea d'abord au danger le plus pressant, il donna l'ordre de faire sortir tous les vaisseaux en état de prendre la mer et tous ceux que l'on pourrait équiper à la hâte ; ces derniers furent armés en grande partie par la noblesse, qui rivalisa de zèle autant que de générosité (1). Un calme subit paralysant toutes manœuvres, mit seul obstacle au combat dont le succès n'eût pas été douteux. Aussi la nuit suivante, les Français voyant leur projet évente se retirèrent, et le départ de l'ennemi tranquillisa les Napolitains.
Peu de jours après, tandis qu'on préparait plusieurs galères pour porter en Espagne les sommes produites par le fatal impôt, à trois heures du ma-
(1) Parrino. — Raphaël de Turris.
tin, le 12 mai, sans qu'il fût passible de savoir ni même de soupçonner comment, la capitane disparut avec près de 400 hommes à son bord, ainsi que le trésor public et les richesses, plus ou moins bien acquises, de diverses personnes, qui prévoyant de grands bouleversements cherchaient à les mettre en sûreté. Cette aventure, dans laquelle le hasard et peut-être la trahison firent ce que les Français avaient vainement tenté, affligea les uns, réjouit les autres, et effraya tout le monde, comme un présage de terribles calamités (1).
(1) Giannone, Tsloria civile del regno di NapolL
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