‹ Insurrection de Naples en 1647Chapitre 8 sur 34 · CHAPITRE il · texte numérisé non relu

CHAPITRE il

Don Rodrigo Ponce de Léon, duc d'Arcos, qui dans plusieurs missions importantes avait déjà fourni des gages de la dureté et de la ténacité de son caractère, fiit choisi par la cour d'Espagne, pour succéder au duc de Médina et remplacer dignement ce qu'on appelait la mollesse et l'incapacité du prédécesseur. Après une longue et pénible navigation, présage des tempêtes qu'allait soulever son gouvernement, le nouveau vice-roi fit son entrée à Naples le 11 février J646. Le jour suivant l'amiral quittait la ville, emportant les témoignages les plus expressifs de l'amour qu'il avait su inspirer aux Napolitains durant la courte période de son règne ; il les laissait, il est vrai, chargés de cette lourde contribution des farines, mais personne n'avait ignoré

sa répugnance à l'établir, non plus que son vif désir d'améliorer le. sort du peuple. On savait que s'il abandonnait un poste si important et si ambitionné, c'était uniquement pour ne point devenir un instrument d'oppression.

En présence de.la détresse et de l'irritation universelles, le duc reconnut bientôt l'imprudence des promesses exagérées qu'il avait faites avant de quitter la Péninsule. Toutefois/ pour ménager son crédit à la cour, et pour se faire bien venir du peuple qui voit toujours de mauvais œil les spéculateurs de sa misère, il s'occupa de poursuivre les contribuables retardataires et les fermiers d'impôts à découvert de sommes importantes; se flattant par ce moyen de répondre aux exigences de Madrid, sans-cr^r de nouvelles charges.

C'était un antique usage, introduit par les vice-rois, d'affermer non-seulement la plus grande partie des revenus permanents et des contributions smnuelles, mais aussi les impôts provisoires, et les octrois destinés à couvrir les services et les libéralités extraordinaires. Cette méthode procurait au gouvernement des résultats plus prompts^ tout en le libérant des embar-

vasj des retards et des procédés odieux du recouvrement. Lorsqu'il ne se présentait personne pour soumissionner ces fermages, on obligeait souvent les plus riches à s'en rendre adjudicataires; si bien que ceux qui devenaient fermiers des impôts d'une façon ou d'une autre, les exigeaient sans aucune miséricorde, s'arrangeant d'ailleurs avec les commissaires et les autorités, à l'effet d'obtenir, au moyen d'une partie de la somme payée immédiatement et comme par anticipation, des remises et des délais pour le versement de la totalité (1). Ce fut donc sur les adjudicataires fortement endettés par de semblables marchés, que le vice-roi fit peser une sévérité ineiQorable, et en cela il fut généralement approuvé, la justice étant de son côté. Il voulut réprimer également la contrebande devenue scandaleuse, . et ne montra d'indulgence qu'en faveur des contribuables arriérés dont le dénûment absolu rendait la poursuite aussi dangereuse qu'inutile. Afin de procéder avec des formes moins arbitraires, il créa deux commissions composées de magistrats et de fonctionnaires d'une intégrité reconnue qui durent se réunir chez

(1) Capecelalro, TumulH diJfapoli del 1647, M. S.

MASAJVIELLQ; 15

L'inspecteur général du royaume et discuter, sous sa présidence» les mesuresà prendre à l'égard des con-^ trebandiers et des fermiers retardataires (i).

Le duc d'Arcos était tout occupé de ces réformes, lorsqu'un événement inattendu vint porter le trouble dans son esprit, en lui montrant avec quelle facilité les Napolitains se mettaient en mouvement; il est vrai qu'il reconnut en même temps à quel point ils étaient désunis et par conséquent peu redoutables, du moins quant au présent.

On sait le culte rendu par la ville de Naples, depuis les temps les plus anciens, à son patron saint Janvier^ et le miracle annuel de la liquéfaction du sang de ce martyr. Une antique coutume encore existante aujourd'hui voulait que l'effigie en argent du saint et l'ampoule renfermant la précieuse liqueur fussent transférées du trésor de la cathédrale,^ lieu de leur dépôt, à l'église où devait se célébrer la fête du premier dimanche de mai. Cette translation a toujours lieu la veille au soir, elle s'effectue en grande pompe et attire une immense affluenee. A

(1) Parrino, Teatro eroico e politico de Goherni de Vicere, etc* — Tommaso de Santis, Istaria del tumuUo di Napolû

i6 INSURRECTION BR NAPLBS.

l'époque dont il s'agît, chaque sédile conduisait alternativement la procession, et, subvenant à toutes les dépenses, érigeait sur la place principale de son quar* tier un autel autour duquel le cortège faisait une halte assez prolongée. L'an 1646 c'était le tour du sédile de Capuano, et sesnoUes avaient pris soin d'élever un magnifique Teposoir; mais lorsque les délégués, accompagnés de l'élu, se présentèrent à là cathédrale pour emporter la statue d'ai^ent ainsi que la miraculeuse ampoule, le chanoine trésorier leur signifia sèchement qu'il ne pouvait livrer ni l'une ni l'autre sans un ordre écrit de l'archevêque. La députation s'irrita de cette exigence inattendue, elle voulut se prévaloir de l'usage établi et refusa de se plier à des exigences sans précédents. La contestation s'échauffait de part et d'autre, le retard de la procession commençait à produire son effet ; le vice-roi, prudemment conseillé, envoya le régent de la vicairie inviter l'archevêque à laisser les choses suivre leur cours habituel ; mais le prélat demeurait inflexible, et tout ce que put obtenir l'intervention de la vice-reine qui le fltjHrier de terminer ce conflit par considération pour die, ce fut qu'il transféferait

lui-même les objets sacrés en suivant toutefois un chemin différent de celui qu'on avait préparé. Le duc goûtait fort peu cette transaction dont il prévoyait les suites ; l'urgence de la situation l'obligea pourtant à l'accepter.

Or, l'archevêque de Naples était le cardinal Ascanio de Filomarino, dont nous aurons beaucoup à parler dans cette histoire^ personnage d'une sagacité excessive, mais opiniâtre et orgueilleux. Noble par son père, il était né d'une mère plébéienne, ce qui lui attirait parfois le dédain de certains seigneurs trop rigides en matière de descendance. Il en nourrissait intérieurement de l'aigrour, et son ressentiment personnel contre les principaux gentilshonames du sédile organisateur de la fête, lui avait inspiré ce moyen peu prudent de les mortifier. Il se rend donc à la cathédrale, dispose la procession, se met à sa tête revêtu des ornements pontificaux, et, suivi d'un nombreux clergé, la dirige par d'autres rues que celles où on l'attendait. Indignée de cet affront, prête à user de violence pour en tirer elle-même une réparation éclatante, la noblesse cède pourtant aux sages conseils de ceux qui redoutent le scandale ; elle se contente de

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marcher en foule à la rencontre du cortège, emme^ nantavec elle Paolo Milano, le notaire du sédile, afin de protester en forme au nom de la cité. Le cardinal- . archevêque refuse d'écouter, la colère le transporte, il déclame dans les termes les plus acerbes contre ce qu'il appelle une odieuse irrévérence. Arrivent enfin sur ces entrefaites le duc de Maddaloni avec son frère don Giuseppe Caraffa, le chevalier Tommaso Caracciolo, l'élu du peuple, et plusieurs cavaliers de haute distinction , dont les paroles conciliantes parviennent à calmer un peu le prélat. La procession s'arrête donc ; mais comme le notaire commence immédiatement à haute voix la lecture de la protestation écrite, le cardinal-archevêque, exaspéré, la lui arrache violemment, la met en pièces, et s'écrie d'une voix altérée que l'image et la relique étant sa propriété et celle de son église, à Rome seule appartient le droit d'en demander compte. Les nobles, non moins irrités, le contredisent rudement. Ces récriminations violentes répétées par mille bouches produisent un tumulte effroyablCj, et l'épouvante s'empare du clergé qui s'enfuit en déposant l'ampoule et le patron de Naples au palais Montecorvirîo.

Le débat s'envenimait, la confusion croissait , le prélat ne s'en montrait que plus inébranlable ; il fallut un moment de désordre où sa personne fut outragée, pour le décider à se réfugier haletant et plein de rage dans la maison d'un seigneur appelé César de Bolonia; il s'y dépouilla des ornements sacrés et ne put regagner son palais qu'à la nuit. — Quant aux reliques, elles furent enlevées triomphalement parles délégués du sédile, et la cérémonie s'accomplit sans obstacles le jour suivant, l'agitation de la rue s'étant peu à peu apaisée, et de sages conseils ayant décidé les adversaires à se réconcilier.

Ces événements n'étaient qu'un léger prélude de commotions plus sérieuses et de troubles plus durables ; de cruelles inquiétudes firent oublier au viceroi ses bonnes résolutions de ne pas imposer au pays de nouvelles charges, et la nécessité de défendre ses Etats menacés par les Français, l'y contraignit bientôt.

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