‹ Insurrection et régénération de la Grèce (volume 2)Chapitre 2 sur 11 · RUE DES GRÉS, N · texte numérisé non relu

RUE DES GRÉS, N

INSURRECTIOS ET RÉGÉNÉRATION

DE

. LA GRÈCÏL

iir

L'ouverture d'une route par mer vers l'Inde et la dé- Leroywjned'Ei

^ pagne et l'empir

couverte du Nouveau-Monde avaient été une des consé- ottoman, quences de l'extension de la pui^ance ottomane en Europe. Les Espagnols avaient ouvert, dans rextréme Occident, de nouveaux empires à l'influence européenne, au moment où l'islam, à l'esfr de TEurope, avait enlevé au christianisme les pays qui avaient été le berceau de la plus antique civilisation. Dails les dix années qui avaient vu la perte des conquêtes espagnoles, les Osmanlis avaient aussi perdu, par une commotion intérieure, une partie de ces territoires mêmes de TEurope, auxquels le monde civilisé se rattache par ses souvenirs les plus chers. La coïncidence de ce double fait n'a rien d'accidentel. Depuis le temps où l'Espagne paraissait appelée en première ligne à arrêter le débordement des Turcs jusqu'à ces événements appartenant à l'histoire la plus récente, on remarque un parallélisme frappant dans l'histoire du royaume catholique et dans celle de l'einpire musulman. Par toutes les phases de leur élévation et de leur décadence simultanées, ce parallélisme montre que les mêmes grandes causes qui avaient développé la puissance ottomane» avaient égale- I. K

ment fait naître la prospérité de l'Espagne, causes qui ne pouvaient ni changer, ni cesser,' sans amener une série de modifications correspondantes et analogues dans Tétat des deux empires. Quapd les Osma^, apj*ès la chute de Byzance (1453), livrèrent aux Vénitiens, pour la possession > .- de la péninsule entière du Balkan, les dernières batailles, auxquelles mit nn la paix de 1479, la réunion de fa Camille et de l'Aragon (1474) commença l'édifice de la monarchie espagnole. Le conquérant Mahomet II, que, dans leur admiration, mêlée d'effroi, les Occidentaux nommaient le Grand, menaçant le centre de la chrétienté éà Italie, s'était depuis un an (1481) établi en vainqueur à Otrante, quand les grands rois Isabelle et Ferdinand (1482) entreprirent la guerre contrôles Maures, dont ranéanlissemenl fut une taible compensation de la ruine de fèmph^e byzantin. Quelques années après la réduction des Maures, Naples et la Sicile furent réunies à l'Espagne, et ainsi un pouvoir plus fort fut élevé en 'Italie pour servir de boulevard contre lïslam. Mais, depuis ce moment, il sembla

que les deux puissances qui représentaient l'islamisme et le christianisme voulaient s'éviter prudemment, ou ne se rencontrer qu'avec les forces réunies de vastes empires. Immédiatement avant que Cortès et Pizarre (à partir de 1518) étendissent à l'ouest la domination espagnole dans le Nouveau-Monde, à Test les Turcs s'étaient avancés jusqu'au Tigre, vers la Syrie, vers l'Yémen et l'Egypte. La rencontre des deux puissances sur la côte septentrionale de l'Afrique sembla alors devoir amener nécessairement une crise terrible et décisive , et mettre un terme à la marche parallèle de leur histoire; mais, à ce moment même, il arriva que Charles-Quint d'Espagne fut engagé dans ses guerres difticiles avec la France . periuaiit que les Osmanlis combattaient pour la conquête de^ a Hongrie.

IT^TRODUCTION.

De là il résulta que le centi^ d'activité des deux peuples fat transporté suiUle continent , et que la lutte aUraud se borna à des actes de piraterie réciproques, à des entreprises insignifian^lf sur Içs côtes àe^ mér Méditerrao^ • ft et à la rivalité ^entre leurs flottes nouvellement créées , dénuées toutes deux de ce qui^, constitue H véritable marine. Aux deu^rillants monarques espagnols du xvi* siècle, Clj[arles, ■ et Philippe, correspondent les deux grands sultans Sélim et Soliman à la tête de la puissance ottomane ; immédiateméQt après eux, le déclin frappant des familles souveraines "et de la puissance politique succède, dans les deux empires, à leur aiiéienne grai\i(l^ur si éclatante et si orgueilfiluse. Lorsque, dans le cours du xvu^ siècle, l'Espagne perdît les Pays-Bas et le Portugal, et que la Sicile, Naples et la (Catalogne furent agitées par des soulèvements^ la Turquie vit s'ouvrir l'ère des émeutes des janissaires et des révoltes les plus terribles, et le déborde-. ment des Ottomans fut refoulé, dès que ceux-ci eurent éprouvé des pertes en Hongrie et en Morée. Il n'y eut plus que des moments passagers de bonheur, quand quelques rares hommes d'État et de guerre s'opposèrent encore, de temps à autre, à la ruine des États. Les deux empires continuaient à végéter par la force de leur constitution, et déjà le mal avait gagné le cœur ; les poètes espagnols se miraient encore dans la domination de leurs rois, dont les États voyaient le lever et le coucher du soleil, et les Osmanlis étaient encore convaincus qu'il n'y avait en Europe que sept rois devant leurs couronnes au sultan , quand déjà, depuis longtemps, on avait vu clairement l'affaiblissement des deux États et prédit leur ruine Ce ne fut cependant qu'au commencement du xviii® siècle qj'il arriva qu'au même moment les deux puissances, domiliant dans le Nord, se levèrent comme des adversaires

4 Jl/^ IXTRODUCTION.

réellement redoutables, l'Aûgleterre protestante contre TEspajlne catholique, la Ruâsi^. grecque contre Fempire musulman. Tant que dura la lutte des Osmanlis avec les Magyares et les Polmiais, ils avaient j|gMté les Hongrois, dans une suite de courtes guerres et de. longues trêves, comme, plus tard, les Russes les traitèrent eux-mêmes, et deux fois ils c'étaient avances Jusqu'à Vient^ ; ils s'étaient rendus maîtirts des deux rives du Danube et de toOt le littoral de la mer Noire, et avaient poussé leurs conquêtes jusque dans l'Ukraine et jusqu'à Kaminiec. Les choses changèrent d'une madiëre frappante, depuis <fiie la Russie et rAngl(^terre firen( presque cAitinuellement la guerre, Tune aux Turcs, l'autre à l'Espagne ;. d'ailleurs, %es deux puissances étaient rivales des deux voisins >des royaumes attaqués, liés avec elle^. en apparence d'tKie amitié plus grande : l'Angleterre rivalisait avec la France,. et la Russie avec l'Autriche. A la fin du xvii* siècle et au commencement du xviii®, deux grandes coalitions se formèrent contre la Turquie et contre l'Espagne : les Anglais s'établirent dans Gibraltar et les Russes dans Azof, et les Anglais hérétiques commencèrent à jeter les premières idées révolutionnaires dans les colonies espagnoles, comme les Russes infidèles parmi les rayas de l'empire turc. Ce fut à peu près à la même époque que la czarine Anne (1736-39) soutint une guerre contre Mahmoud P', et que (aussitôt après' la fin de cette guerre) TAngleterre attaqua de nouveau l'Espagne; et les deux États n avaient évité un plus grand dommage que parce que la Russie avait été arrêtée dans la guerre par son alliance désastreuse avec les Autrichiens, et que l'Angleterre en avait été détournée par la guerre de succession d'Autriche. Ce fut encore à peu près dans le même temps que l'Angleterre, par suite du pacte de famille conclu entre les Bour-

INTRODUCTION. Jfe. 5

bons (1761), porta un autre coup plus rudeà TEspagne, et la Ru^ie à la Turquie, otus la guerre qui se ^termina par- la paix de KouRhouk-Kainardjy (1774); et ces dangers, venant de la part de leurs amens ennemis, se re- ^

.^ nouvelèrent encore une fois, presque à la même époque, pour les'^yeiix royaumes , lorsque l'Espagne se mêla à la guerre de rAngleterre avec l'Amérique da N$rd, ejt que la Russie s'âilia avec l'empereur Joseph conlire la Porte. Dans cette lutte de forces si inégales, les moyens de combattre s'épuisèrent dans les deux nations, les ressources se tarirent, l'énergie guerrière s'engourdit, la force morale et intellectuelle 'is'émoussa au plus haut point ; aussi le désesjpoir poupa, dans les deux empires, les princes à tenter une réforme et les peuples à faire des révolutions. Parmi les chrétiens de Turquie, jcomme dans les^colonies espagnoles, . les premières idées de soulèvement furent le fruit du ^yeloppement du commerce, de la prospérité matérielle et de la, culture intellectuelle, autorisé d'en haut; mais il fallait que, dans les deux pays, la Révolution française, comme un puissant foyer, s'ajoutât à ces

„ éléments destructeurs pour rendre T incendie général.

Ainsi la Turquie était tombée dans un extrême engour- situation po dissément, bien plus encore que les contrées romanes du sud les plus négligées; plongée, depuis longtemps, dans le désordre le plus barbare, elle ne présentait plus, au milieu des nations européennes, que la caricature d'un État. Fondé sur l'égoïsme du conquérant, Tempire ottoman ne s'était jamais élevé au-dessus du despotisme militaire; maintenant, il était même tombé au-dessous de ce régime. Sa force morale avait eu autrefois la religion pour base; mais la religion avait, depuis longtemps, perdu son ancienne influence sur les esprits. Sa force militaire avait eu ses racines dans une armée véritable-

6 MÊk IKTRODUGTIOH.

ment ïiationule; mob actuellement les janissaires, qui jadis ay aient reculé les liiMfes de l'empire , àègénérés en redoutables ennemis de traitât ^^laient devenusi de fp lâches défenseurs al* extérieur, et à Tintérieur de braves voleurs, qui n'ofFrd^t au pays aucune garantie, ni peu--, dant la guerre, ni pendant la paix. De mêm^la ^issance - politique deaOsmanlis avait reposé sur rautorité despotique de ses^Sîllants* sultans; mais maintenant les empereurs turcs avaient, depuis longtemps, changé Tancienne vie des camps contre celle du sérail, et renoncé à leur pouvoir militaire et à la sévérité jje la discipline, tandis qu'à l'intérieur leur despotisme n'a^t rien emprunté au caractère bienfaisant" du despotisme 0(MMental, qui, mû par une philanthropie toute bourgeoise, "^'applique à soigner l'État et le peuple^comme la maisori" et la femille. Tout ce que, chez d'auirfe peuples, l'État a pour mission de garantir, la sécurité des personnes et des biefi&, liberté, honneur, culture intiellectuelle , tout était entièrement ou en partie refusé d'une, certaine façon aux sujets turcs,

- d'une autre aux sujets chrétiens. ■ Pas même le Sultan ,

l'ombre de Dieu sur la ^erre, n'était garanti dans sa

..famille, sa personne et sa dignité contre la barbarie de

■^'^ coutumes et d'institutions fanatiques. Ce que l'âge brutal de la conquête avait vu avec horreur durait encore dans le siècle de la civilisation la plus délicate ; chaque beaufrère, chaque gendre du Grand-Seigneur devait se faire le meurtrier de ses propres fils ; la mort violente de tous le^ parents dangereux pour la couronne était justifiée par la maxime du Coran , ([ue « l'inquiétude est pire que le supplice»; et Mahomet II avait déclaré comme permis par la loi que le successeur au trône, sortant de la plare de rEpêe, pour ceindre l'épée d'Omar, fît exécuter ses frères pour assurer la tranquillité du monde. Le pouvoir

H^ODUGTION. ^ JjjjL 7

ded!ffetchas les plus ind^ndants, placés aux extréiffiës de rmpirê, et dont la puissaÀSe limitait celle 4h P&dichah, n'était^u'un esclavage piTO ou moins déguisé, qui ne les . mettait pas, pour cela , à l'abri de la ruine et du dernier A supplice. Posséder le rang du prem8|.lieu tenant des sultans était devenu, sous Sélim P% une malédiction. C'était en tremblant que le grand-vizîr devait lire,. au moment de son installation , la f^euse phrase stéréotJ^Pb : «' Voyons un peu comment tu t'y prendras », qurfeisait d^endre sa dignité et son sortf non de l'accomplissement consciencieux de fon devoir, mais de son adresse à s'assurer le succès ^|ans éveiller le soupçon. Cet état de choses développa , au lieu d'une irréprochable probité, tous les artilices de la corftption et de l'intrigue dans les hommes d'État du plus haut rang, exposés, comme tous les hauts fonctionnaires de l'empire, à ^m dangers d'autant plus grands que leur position était plus élevée. Tous les biens, toutes les fortunes considérables, rarement les fruits de la probité, durent se cacher; car, ni la vie, ni la mort du possesseur ne les gawtntissaient contre les poursuites et ^ la confiscation de la part du Sultan au centre de Tempire, encore bien moins de la part des pachas, qui, engagé^ vis-à-vis des usuriers arméniens pour le prix d'achat de'4fc leurs places, tombaient sur les provinces comme des loups aflfamés* Cette lèpre, la vénalité des places, existait déjà sous le règne de Soliman le Grand ; mais elle éclata au grand jour à l'avènement d'Amurat III (1574), qui, le premier, donna l'exemple de la corruption, en forçant ses hauts fonctionnaires à lui acheter le droit de rester dans leurs places. ^Ainsi les régions les plus élevées de l'Élat furent atteintes par la plaie des bakchich (pourboire), cette lèpre qui ronge le peuple turc, et dont Frédéric le Grand disait qu'elle ferait vendre aux Turcs leui* prophète

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lui-mêSe pour de l'argent. La cqiîruptioii étouifa danS^les gouverneurii des provinces toiit esprit politique de famule et tout sentiment d'honneur. Tpii auraient pu i^fréner m^ l'abus des privilèges de leur position; elle étouffa toute sympathie pour les^tits et les faibles dans le cœur de tous les fonctionnaires subordonnés, tels que woïwodes, ayans , agas^ possesseurs de fiefs et cadis. Tous ces employés suHiternes rivalisaient av^ les grands d'arbitraire |it de coÔcussion ; les juges et les témoins ièe laissaient corrompre et acheter; ceux qû, dans la vie privée, étaient les plus honnêtes gens, devaient, une fois entrés en fonctions, suivre le courant de la corruption, ou renoncer aux affaires gubll^ues. Toute pondération des devoirs et des droits, sur laquelle repose toute économie politique bien ordonnée, avait dij^aru dans un État oîi, de tradition, la notion du devoir '^était sacrifiée au désir d'obtenir des droits, ainsi que la notion du droit au penchant pour l'arbitraire et pour l'oppression. La sécurité des personnes étant ainsi constamment troublée, il pouvait y être encore

" moins question de sollicitude bienveillante pour favoriser l'essor de la prospérité générale et nationale. Comme il gi'y avait, pour ainsi dire, pas de flotte marchande turque,

M il n'y aurait pas eu de commerce turc sans les privilèges accordés à certains districts habités par des rayas, sans les factoreries concédées aux étrangers, sans la juridiction et les immunités des diplomates étrangers, dont les résidences étaient considérées comme ne faisant pas partie du territoire turc; sans tous ces avantages, le* commerce aurait été huI, malgré la position de la Turquie, pays merveilleusement propre au commerce, ricjie en côtes et en golfes, entouré de tous côtés de la mer et placé entre . trois parties du monde; il aurait été nul, malgré l'absence de toutes les barrières artificielles qui entravent le corn-

raerce, telles que douanes, droits protecteurs, contrebande et impôts indirects. L'isolement dans lequel se platt l'Orient est antipathique au mouvement du commerce, qui efface les différences de religion et de nationalité , et qui ^ fait voir darifc les étrangers des amis à la place d'ennemis. Nos modernes admirateurs des Turcs, qui ont découvert dans le caractère national des musulmans des traits qui feraient honneur à un Romain *, ont troîiîfé deux principes dans ces saines doctrines commerciales d'une antique simplicité arabe et dans l'organisation indépendante des provinces et des communes; principes qui, selon eux, rendent l'administration inférieure en Turquie aussi excellente que l'administration supérieure était pernicieuse , et qui, pour cela même, expliqueraient la conservation de l'empire et en garantiraient la régénération ". 11 est à regretter seulement que ces tétooins aient affaibli euxmêmes leurs propres arguments, en avouant que ce n'étaient pas les Turcs, mais exclusivement les chrétiens qui avaient profité de ces principes, et encore seulement là oîi le gouvernement turc, par exception, abandonnait les chrétiens à eux-mêmes. D'ailleurs, ces libertés concédées au commerce ne s'étendaient à aucune autre industrie; les agriculteurs et les fabricants, exposés aux vexations de * l'arbitraire, vivaient dans une crainte continuelle, résultat naturel de l'absence de toute sécurité. C'est pourquoi les neuf dixièmes peut-être des meilleures terres du pays le plus fertile restaient incultes; la plus belle contrée du monde était devenue un désert, et là oîi la population la plus nombreuse aurait pu vivre dans l'abondance, les quelques habitants clair-semés y souffraient quelquefois de

' Urquhart, V Esprit de l'Orient, traduit en allemand par Buck, 1839, t. II, p. 478, 279, 288.

« Urquharl, Turkey and its rcsources, 4833.

10 ^^ iflTRODUCTlOK.

la famine. L état de nature dans lequel vivent les peuples sauvages qui .ne font pas attention aux conséquences et aux effets des choses, pesait sur le pays ; le manque d'ensemble et d'unité se faisait sentir dans tous les travaux publics. Il s'était établi une espèce de coutume qui faisait que ce qu'un sultan ou un vizir avait commencé ou favorisé, était délaissé et abandonné par son successeur. En général, ^ ne connaissait nî administration embrassant tout rÉtat, ni service pour protéger les propriétés contre le feu, ni remèdes contre les désastres, causés par les débordements des torrents, et contre le mauvais état des routes , ni garanties contre la peste ou les maladies contagieuses, ni quarantaine, ni même organisation systématique des défenses contre les invasions des ennemis. Ces vastes pays ressemblaient a une immense ruine, et le centre de Tempire, la capitale, n'était qu'un amas confus de décombres, séjour de la luxure fastueuse et de la misère., La malédiction qui pesait sur ce pays et qui le portait à se détruire lui-même avait sa cause dans cette administration. Depuis longtemps, personne ne songeait plus au but élevé de la culture morale et intellectuelle. La littérature, Tarchitecture, la science étaient mortes. Les accents d'une ^fc musique harmonieuse, qui ailleurs sont d'ordinaire les premiers à transformer l'état sauvage d'un peuple, n'avaient pu vaincre les bruits stridents et discordants de la musique des janissaires. Tout mouvement intellectuel s'était éteint, si l'on en excepte les accès de fanatisme religieux qui se renouvelaient de temps à autre. Aucune iristitution ne se donnait pour mission de dompter l'homme à l'état de nature et de lui donner une idée plus élevée de lui-même, comme le mariage, la famille, l'école et l'Eglise auraient pu le faire. Ces hordes sauvages, parmi lesquelles régnait l'amour physique, dans les deux sexes,

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sans freim aucun et en s' égarant souvent de son but naturel, ne qpnnaissaient pas la monogamie , institution qui , plus ^[ue toute autre 'chose, sert à refréner les instincts brutaux de l'homme. Toute vie intellectuelle avait été anéantie ■ par un culte machinal. Ceux qui connaissent le mieux le peuple turc et qui le jugent le moins sévèrement l'ont trouvé ignorant, paresseux et fanatique dans les basses classes, honnête dans le commerce, et soutient généreux vis-à-vis des opprimés dans les hautes classes; mais les riches et les grands sont hébétés par l'excès des jouissances sensuelles, plongés dans une apathie rêveuse à côté de leur chibouk et rongés par une sombre mélancolie qui est presque toujours la suite de leurs anciennes débauches. Les Turcs de toutes les classes repoussent tout ce qui est étranger avec dédain et montrent un orjgueil qui va jusqu'à l'absurdité, bien qu'ils sentent clairement qu'une fatalité terrible [kismet)']es menace et que leur décadence a commencé déjà, décadence que, d'après une étrange croyance populaire, Jésus arrêtera quand il reviendra un jour sur la terre. Le' véritable sens de cette fatalité est que l'idée du développement et du progrès a été étouffée par l'inertie orientale, qui nie, pour ainsi dire, toute perfectibilité humaine. Il n'y a que quelques rares Turcs, ' parmi les plus instruits, qui avouent, et ils en gémissent, que leur ijation est tombée parce qu'elle a perdu sa foi active et militante sans avoir acquis la science de l'Europe, et pourtant, disent-ils, le Prophète appelait l'encre du sage plus précieuse que le sang des martyrs. La plupart des Turcs ont bien reconnu qu'une législation changeante et variable peut être avantageuse pour d'autres nations, mais non pour la leur, puisque tout est renfermé dans les écrits du Prophète, qui, d'après eux, n'a rien omis de ce qui peut être nécessaire aux vrais croyants.

Tous ont fermé les yeux pour ne pas voir les causes de leur décadence et de l'essor des Francs. Vivant àvurie époque où le progrès marche à pas de ^éant, mais s'isolant complètement et repoussant toute réforme venant de l'étranger, les Turcs ont dû bientôt voir qu'ils dépendaient ^^^ de tous ceux d'entre leurs voisins qui les avaient dépassés, et même les peuples soumis à leur domination, qui savaient mieux suivre le mouvement du temps, leur faisaient courir de sérieux dangers. Heureusement pour la .^ Turquie, les grands Etats voisins et la plupart des tribus des rayas n'étaient pas trop civilisés eux-mêmes: heureusement pour la Turquie, les Albanais, qui, à l'ouest, touchaient à la civilisation franque, étaient, de toutes les tribus, les plus sauvages et les plus divisées par des sectes,' des haines nationales et les conditions territoriales, et leur pays, quoique situé vis-à-vis de l'Italie, était plus inconnu que l'intérieur de l'Amérique. La population grecque de la Turquie, en supposant qu'elle aurait habité les côtes de l'Occident au lieu des côtes de l'Orient, aurait ramené bien plus vite la civilisation européenne dans les pays d'oîi elle était sortie. Une loi aussi exclusive que celle •des Turcs ne pouvait servir qu'à de petits peuples, tels que les Juifs et les Spartiates; mais le politique "de tous les grands États conquérants avait toujours eu pour but d'absorber tous les principes vitaux qu'ils trouvaient dans la civilisation et dans les éléments populaires des nations conquises, et de les fondre tous dans une même nationalité. La domination des Osmanlis, au contraire, avait été imposée à un mélange de peuples; ici, comme en Autriche, on voit plutôt les parties que le tout, plutôt les forces dissolvantes que celles qui poussent à l'unité, et on est frappé surtout de l'absence de toute civilisation qui, comme un ciment, devrait faire un tout homogène des membres

séparés de l'empire. Les Turcs avaient donc pu à peine établir une unité purement extérieure parmi les peuples qu'ils avaient subjugués, dans un pays qui, depuis les temps les plus reculés, avait accueilli, tout en les séparant, l€B tribuâsjbarbares dans l'intérieur de ses montagnes inhospitalières. Ni les anciens Grecs, ni les Romains, ni les Byzantins n'avaient réussi, pendant leur domination, à faire pénétrer la civîlisafion dans toutes les classes du peuple; à plus forte raison les Turcs y échouèrent-ils. Valaques, Arnautes, Slaves , Tartares (Bulgares) et Grecs mélangés avec des Slaves, juifs et musulmans, sunnites et schiites, chrétiens grecs et arméniens, chrétiens unis et cathonques, parlant les langues turque et schkipétaire (albanaise), les langues romane et romaïque (le grec vulgaire) et la langue slave, et se séparant ainsi en trois éléments d'une nature irréconciliable, étaient mélangés dans cet empire et entretenaient les vieilles haines de tribu à tribu. Une tolérance libre d'égoïsme et une véritable sagesse politique auraient pu se concilier les sentiments antipathiques et les dispositions contraires de tous ces peuples, et reconstituer un empire fort de toutes ces parties qui s'écroulaient; mais cette tolérance et cette sagesse faisaient complètement défaut aux Osmanlis. Cette race dominante n'avait pas la moindre conscience des rapports sociaux inviolables qui rattachent l'individu à l'État ; c'est à peine si, dans le choc avec des puissances étrangères, elle commençait à sentir quels étaient les liens qui la rattachaient elle-même à l'ensemble de l'empire. Par les souvenirs de leur histoire , par leur langue, leurs mœurs, leur foi, leur origine, leur ci\Tilisation et par leurs occupations, toutes les tribus soumises des rayas avaient été attirées par leurs voisins dont ils partageaient la foi; jamais, à aucune époque, elles n'avaient été attachées au centre commun de l'empire; les

yas

derniers temps, au contraire, les en avaient de plus en plus détachées.

îondiUon des Quaud même lés rayas n'auraient pas été souvent en contact avec leurs voisins chrétienté, contact qui, pour ainsi dire, attirait la sève nouvelle de l'arfere moulfttnt vers les branches jeunes et vigoureuses, on comprendrait îrèsbien que la condition de Tétai ^i anormale et si insuj^ portable, et qui faisait prévoir la ruine physique dans la ruine morale, dut affecter le plus douloureusement les peuples qui en souffraient le plus et qui durent les premiers à l'attaquer. Comme dans-le royaume d'Espagne, de furent les créoles qui, les premiers, se portèrent à des actes de révolte contre la mère patrie ingrate, ce furent en Turquie les possesseurs de Tancienne terre qui se révoltè- . rent contre leurs fiers conquérants. Les mauvais traitements qu'eurent à subir les créoles de la part des Espa- ^ gnols, et les rayas de la part des Turcs, produisirent les mêmes résultats, la révolte et la défection, malgré les dif- ^ férences dans la condition des révoltés, dans ces deux pays, vis-à-vis de leurs maîtres. En effet, en Espagne, les oppresseurs et les opprimés montraient le même zèle à professer la même foi, et les sujets les plus loyaux avaient été, depuis longtemps et avec le plus grand soin, préserva vés de tout contact étranger, tandis qu'en Turquie les maîtres et les esclaves avaient été séparés par les haines religieuses les plus ardentes et les plus implacables, et que le peu de fidélité des opprimés avait été ici toujours exploité par le calcul des étrangers. Dans les deux pays, les partis se séparèrent de la manière la plus éclatante dans les jugements qu'ils portèrent sur les abus du pouvoir, sur l'anomalie de l'oppression et sur les droits des opprimés à la révolte, et il faut avouer que les deux opinions différentes n'étaient pas sans fondement et qu'elles

^^ n'étaient pas entièrement incompatibles. Les défenseurs les plus zélêl des Turcs n' auraient pas essayé de nier la dureté des plus anciennes lois fondatnentales du calife Omar sur les rapports des infidèles avec les croyants. Ces lois plaçaient les. chrétiens dans un demi-esclavage igno- -t minieux quant à leur position religieuse, civile et indivi- » duelle. Elles leur interdisaient la construction de nouvelles églises et la réparation des anciennes, de même que l'emploi public de leurs symboles et des Écritures, ainsi que le service divin célébré à haute voix ; elles leur défendaient d'apprendre l'écriture s^âbe ; de porter des armes et de monter des chevaux sellés; elles leur imposaient certains signes distinctifs dans la coupe et la couleur de leurs vêtem^iats. M^s comme en Amérique (tel pouvait être le langage des légitimistes turcs) la législation indienne si douce mettait un frein à la manière barbare dont les premiers conquérants traitaient les indigènes, les Turcs, au contraire, adoucissaient la loi si dure par la clémence de la pratique. Nulle part sur la terre d'Europe ils n'ont suivi la politique des Sarrasins, qui, en Espagne, en Sicile et dans l'île de Crète (au ix® siècle), voulurent convertir les habitants de vive force à l'islam. Dans leurs annales, il n'est pas question d'une destruction des chrétiens, organisée parle gouvernement, comme la destruction des Maures en " Espagne ; elles ne parlent paà d'une Saînt-Barthélemi, ni de dragonnades, ni d'oppression rehgieuse consacrée par la constitution , comme en Irlande. Les Grecs eux-mêmes devraient rendre ce témoignage que la haine religieuse des Turcs s'appesantissait plus sur les hérétiques dans leur propre Église (les schiites) que sur les chrétiens, absolument comme là haine des Grecs contre les catholiques remportait sur leur aversion pour les mahométans. Immédiatement après la prise de Byzance, Mahomet II avait con-

firme le patriarche grec dans sa dignité, qui en faisait, pour ainsi dire, le chefii'un État chrétien daife l'État turc ; il avait, de plus, accordé aux membres du clergé grec l'immunité du tribut personnel, l'inviolabilité de leurs églises et la liberté de célébrer leurs fêtes sans y être troublés. Et qui, pourraient ajouter encore ces apologistes, qui ne saurait, par mille exemples, de quelle façon ces concessions ont été maintenues : combien d'églises les chrétiens ont continuellement construites et réparées, combien, de couvents leur ont été laissés etconservés, avec quelle liberté ils ont célébré leurs fêtffiÈ>javec quelle publicité et avec quelle pompe ils ont pu faire souvent leurs pèlerinages, leurs mariages et leurs enterrements! Et à quoi bon disculper les Osmanlis du reproche d'une dure intolérance et leur chercher des avocats, si les témoignages des chrétiens mêmes parlent si haut dans l'histoire, quand ils disent qu'au xv® siècle les Serbes préféraient appartenir à l'Eglise grecque sous le sceptre des Turcs, plutôt que d'être de l'Église latine sous la domiaation de la Hongrie ; quand ils racontent qu'au xvi^ siècle les Cretois désiraient ardemment être délivrés du pouvoir des Vénitiens pour retourner sous l'empire des Osmanlis *, et qu'enfin au xvni* siècle les Grecs de la Morée aflirmaient aux voyageurs francs combien plus les Vénitiens les avaient importunés et tourmentés, par leur prosélytisme, que les Turcs," qui « leur avaient laissé toute liberté désirable *? > Si, malgré tout cela, rhistoire de l'Église grecque en Turquie présente l'image unique d'une Église dans laquelle se perpétuent la bigoterie, la simonie, la démoralisation, la grossièreté et la bassesse des pasteurs et des troupeaux, qui en

* Rapport du syndic Garzoni de 4 586, Pashloy, Travekin Creie^ 1837,t. I«S p. 3i.

« La Motraye, Voyages, 4727, t. K p. 462.

tt

wudrait rejeter la faute sur les Turcs? Si, dans les villages habités exclusivement par les infidèles, les paysans «témoignaient leur indépendance chrétienne en laissant de sales pourceaux vivre avec eux dans la plus grande intimité, rien que pour montrer qu'ils faisaient une chose enitièrement contraire aux lois de Vislam, étaient-ce les Tyrcs •qui leur avaient appris une telle conduite ? Quant à la«conditîon civile des chrétiens, elle ressemblait à leur condilion religieuse. Pour ne pas parler des terres où régnait, une liberté sauvage, ni des terres privilégiées qui formaient j'apanage des princàjrfjÉ. du grand-amiral et du grandvizir, les chrétiens étniçers eux-mêmes n'avaient jamais trouvé que, dans les terres féodales, divisées en bannières et sabres {sandchaks et timars), l'impôt légal exigé des rayas cultivateurs, que la capitation à payer au Sultan et que la redevance due aux propriétaires suzerains fussent ni injustes ni durs. Mais dans la Morée, où les primats, les archontes et les proëstes chrétiens eux-mêmes étaient les grands propriétaires des terres, on voyait même régner cette constitution autonome qui était un objet d'admiration et d'envie pour des connaisseurs chrétiens, tels que Blaque et Urquhart. Dans les communes, tous étaient électeurs et éligibles; tous les électeurs élisaient leurs anciens [démogérontes) ; les anciens , à leur tour, élisaient les chefs [kodcliabackis) des districts [âparrkies) parmi les habitants du chef-lieu ; fe montant de l'impôt était fixé, sous la direction du gouverneur turc à Trîpolitza, par une assemblée des démogérontes qui se réunissait dans le chef-lieu de ce pachalik; ensuite c'étaient les kodchabachis qui, sous la direction des démogérontes, distribuaient l'impôt dans les communes, oii les anciens imposaient, à leur tour, les familles. Le même système était en vigueur sur le continent voisin, la Rou- I. ^ 2

18 INTRODtICTIOW.

mélie, avec la seule exception que le chef-lieu central y manquait ; et l'on comprend que la sphère d'action du woïwode ou bey et du cadi turcs, qui se trouvaient dans chaque éparchie, était très-limitée par cette influence des communes, comme par celle du clergé. Les sombres idées •que l'on se fait de 'l'oppression liirqae doivent nécessairementi prendre une couleur moins noire, si l'on réfléchit encore à ce que dans les villes, avec leur population trèsmélangée, les besoins réciproques rendaient le Grec,, homme de finance et industriel, indispensable au Turc paresseux, tandiè que le Grec ne pç^hait se passer du Turc comme acheteur, et si on n'ouHBrpas que la force de l'habitude nivelle toutes les différences entre les races, quelque hostiles qu elles soient, pourvu qu'elles ne soient pas séparées par une civilisation trop inégale. Bien qu'il fût vrai qu'aux yeux de la foule grossière en Turquie tous les chrétiens étaient des chiens portant* la même queue, et des cochons ayant les mêmes soies, il fiiut avouer que le gouvernement turc n'avait jamais été aussi loin que le gouvernement vénitien, qui donna l'ordre formel à ses provéditeurs de traiter ces Grecs infidèles, qui ne méritaient que du pain et des coups de bâton, < comme des bêtes féroces et de leur écourter les griffes et les dents* ! » Et encore dans les temps les plus modernes, n'était-ce pas un témoignage éclatant rendu à l'administration turque, qufr la conduite d<B russophiles, qui, après avoir émigré de la Bulgarie en 1829, quittèrent la Bessarabie et s'en retournèrent pleins d'impatience vers les « potées de chair > du pays des Turcs? Il faut avouer que les musulmans nç sauraient répondre des péchés commis par les chrétiens euxmêmes 1 Ou serait-ce peut-être la faute des Turcs que de tous les districts habités par les rayas, aucun n'était, sui-

* Dai*u, Histoire de Venise, t. XXXIX, p. 17.

vant le témoignage de tous les voyageurs chrétiens, plus misérabléi^i)lus pauvre et plus déchiré que le Maïna, dont les Turcs n'avaient jamais foulé le solî Était-ce leur faute si les Ioniens des sept îles étaient, à la fin de la domination vénitienne, bien plus grossiers et plus abrutis que les insulaires de la mer Bïanche^Archipel) qui échappèrent à la domination turque ? Étaîent-ce les Turcs qui forcèrent les hospodars de race grecque à singer les coutumes les plus absurdes et les abus de leurs liJîlttres orientaux, ou qui obligèrent les seigneurs de se faire circoncire pour pouvoir prendre leur part 8ans tes fiefs turcs? Ou enfin, contraignirent-ils les kodraabachis à s'unir aux pachas pour pressurer, jusqu^âîi sang les chrétiens, leurs coreligionpaires? Était-ce une preuve de l'astuce turque, si le gouvernement permettait à ces primats de se gonfler d'or, comme s'il avait voulu leur faire rendre gorge ensuite d'autant plus facilement? Dans ce cas, les primats auraient été encore plus rusés que leurs maîtres ; ils auraient bien plus souvent attendu le moment oîi leurs richesses devenaient un objet de convoitise, pour se mettre, moyennant un.barat, sous la protection d'une puissance étrarigère qui les maintenait dans la possession de leurs biens ! Ce ne sont certainement pas les Turcs qui ont inventé le proverbe grec qui, parmi les trois fléaux du pays, ne compte les Turcs qu'une seule fois et en dernière ligne après les prêtres et les kodchabachis ! .

Des réflexions de ce genre peuvent, il est vrai, jeter un s«**jour moins sombre sur le système turc. Cependant on f^sàt preuve d'une grande faiblesse d'imagination et de memoke, aussi bien que d'une grande dureté de cœur, si Ton ^croyait sérieusement pouvoir se consoler ainsi soiinêmë ou les opprimés. Si encore aujourd'hui, après un changement formel de système, après la publication ex- •

20 INTRODucTlO^^

presse des statuts, après toutes les interventions, et malgré toute la surveillance des puissances européennes, les ordres du Sultan relativement à la modération et à la justice à montrer aux chrétiens, égaux des Turcs, ne sont que lettre morte, quelle dut être la condition des chrétiens à une époque oîi les anciens prinqfctes régnaient encore sans conteste 1 Les lois , les coutumes et les règlements du gouvernement et de l'administration turcs avaient beau être irréprochables , leursprincipes les plus sains ne pouvaient porter de fruits tant que les provinces restèrent livrées à Tarbitràîrè d'une bmtiifa^lîcrflrchîfi militaire. A Tapogée de l'insurrection grecqueniii tjgtûme • qui, mieux que tout autre, connaissait les griefs des rayas, les énuméra sommairement de ^ la manière suivante : « Les cruautés et les injustices commises, à Finsu du gouvernement, par les vizirs, les woïwodes, les cadis et les bouloukbachis, qui fermaient le livré de Mabomet pour ouvrir le leur, qui faisaient violence à toute femme qui leur plaisait , qui décapitaient tous les négociants riches pour s'emparer de leur fortune , qui permettaient à tous les vagabonds d'assassiner impunément tous les Grecs respectables sur la grande route. » Peu de temps auparavant, lord Strangford avait expliqué officiellement l'insurrection grecque par la même cause , quand il disait « qu'il était de tradition que, loin du centre du gouvernement, les caprices des fonctionnaires jse substituaient à* la loi. » Le ministre turc alors avait dû avouer que Tordre politiqug et religieux de ce pays rendait bien difficile la réforme des abus, auxquels on ne saurait toucher sans faire .tombp*, en même temps, la loi et les coutumes [adet) *. fie que

^ Lettre d'Odyssevs à Méhmet-Pachâ, en date du 27 novembrti822. * Conférence officielle de lord Strangford avec les ministres turcs du 27 août \ 822.

les dipIopAates d'alors appelaient « le chaos des iiiconséquences,» nom technique par lequel ils désignaient la politique turque, l'arbitraire du caprice et le caprice de l'arbitraire, faisait qu il y avait une si grande différence, dans le régime intérieur, entre la tyrannie sauvage qui régnait en Turquie et la tyrannie systématique telle qu'elle se pratiquait en Russie. Par cela même, le despotisme turc était plus du goût des désespéras, ou encore d'une populace qui, comme les Bulgares, préférait l'anarchie relâchée en Turquie, puisqu elfe permettait la résistance, le combat et la vengeance, au despotisme russe, qui, enlaçant tous les sujets d^un réseau inextricable, les bâillonne et anéantit leur individualité. Mais, pour les sujets paisibles et sans armes, qui voulaient vivre du fruit de leUr travail et de leur industrie, le despotisme turc était ce quïl y avait de plus pénible et de plus intolérable. A quoi servait-il, eo effet, au paysan de payer les impôts modérés, tels qu'ils étaient établis par la loi, s'il était pressuré et réduit au désespoir par les soldats qu'il était obligé de loger , par la vente forcée de ses produits , par les fournitures en nature et les contributions de guerre , par des corvées pour travaux publics , en un mot, par des taxes extraordinaires imposées sans règle, et par le seul caprice des fonctionnaires? La bête de somme surchargée rompaU al<8B tous les liens, et se changeait en bête féroce pour ^buvir sa soif de vengeance. Le paysan quittait les champs pour les landes, les plaines pour les montagnes, où, aiyé ,étroitement aux bergers, il se faisait brigand (klepm^. Comme cela se pratiquait en Apulie et dans tous les pays romans, dont Torganisation politique n'était q[u'uDe anarchie déguisée, le paysan vivait dans une lutte continuelle et vive contre le pouvoir turc; il opposait la violence à la \dolence que faisait régner le pacha dans sa

province, le bey dans son éparchie et Taga dans la commune. Dans la montagne, le klephte pouvait, avec une fierté toute théâtrale, porter publiquement les armes que chez lui il devait cacher soigneusement. En effet , malgré la décadence complète du pouvoir militaire desTurcs, ils excluaient toujours les chrétiens du service dans les armées, ou ne -; le leur permettaient qu'exceptionnellement , ou quand le besoin était grand; par exemple, quand il s'agissait do gagner des marins pour la flotte, oii aucun Turc n'avait jamais pu apprendre ce que c'est que avoir le dessus du vent et rester sous le vent; ou quand il s'agissait de dompter les janissaires par les Albanais, et les Albanais par les Armatoles. Malgré la communauté séculaire dans laquelle avaient vécu les Turcs et les chrétiens, on avait toujours, comme en Amérique, maintenu la défense d'une éducation savante pour les chrétiens, défense dont on ne s'était relâché qu'exceptionnellement. Par la différence prescrite dans la forme et la couleur des vêtements et des maisons, on avait toujours maintenu une ligne de démarcation bien tranchée, comme en Amérique elle était indiquée par les nuances du teint. Ainsi le nom de raya (troupeau) était devenu un terme d'insulte, par opposition aux citoyens musulmans libres. Cette ligne de démarcation était si bien entrée dans la conscience populaire*, qu'à chaque fois oîi, suivant l'exemple donné, pour la première fois, par le grand Moustapha Kœprili, on publiait de nouveaux règlements pour la protection des chrétiens, il fallait faire des concessions à la populace et lui accorder une compensation, en donnant une nouvelle rigueur aux lois ignominieuses sur les vêtements. Ces anciennes lois d'Omar n'étaient jamais entièrement et réellement tombées

* Hammcr, Histoire des Osmanlis, t. VI^ p. 551, 584.

^ IKTRDDUCTION. 23

*n (jjé^ixétude ; la pratique les avait autant de fois remises en VigàQ^r qu'on les avait adoucieij;. elles interdisaient, à la vérité, d'infliger de mauvaîà ;ltBÎteraents aux infî- • dèles; mais, dès le commencement même, les abus que se permettaient les Cjadis et les soldats dans les campagnes avaient été si criants, que tous ceux qui pouvaient le faire s'enfuyaient dans les grandes villes, oîi l'on pouvait, du moins, trouver encore des juges pour de ^arge;lt^ Mais quels juges pouvaient, même dans les villes, protéger les ^ ch^|fians contre les attaques du fanatisme religieux et contre les caprices despotiques de la vile populace des lajes, qui, à un simple soupçon , §ur un faux bruit, et même à la seulj^^ sortie de la bannière sacrée, pouvait éclater, et qui, dans ces occasions, montrait toujours la redoutable nature'' d'une tourbe barWe et abrutie? Opposer au pape romain le patriarche romaïque dans toute sa grandeur et dans toute sa splendeur ; conserver TÉglise d'Anatolie, en opposition avec la catholicité chrétienne, eomme une barrière entre Saint-Pierre et Sainte-Sophie, la Caaba et Saintnîean-de-Latran ; maintenir les rayas dans l'obéissance par la servitude, imposée à leur patriarche; se servir de la caisse où entraient les revenus du primat de TÉglise comme d'une banque utile, et ménager les rayas qui désiraient travailler et gagner de l'argent, et qui, pour ce motif, étaient plus productifs pour l'État : c'étaient autant de raisons pour faire désirer aux Turcs des sujets chrétiens plutôt qu'une population nivelée sous le raçj^rt religieux. Les premières concessions que l'on avait ajoutées à ces institutions furent effacées dès qu'elles devinrent gênantes. L'immunité d'impôts, accordée au premier patriarche, se changea bientôt en un tribut et

* Zinkeisen, Histoire de V empire ottoman en Europe^ t. \l\, p. 360*

24 INTRODUCSlOk.

détint ensuite une somme d'argent à payer par. les patriarches à leur instillation \ et dont le montaqt sfélèvft . de plus en.plus;^';Iiî?.)Sberté dans l'administration des Eglises et daiis le cmte public, el la protection contre les poursuites et les persécutions les plus affreuses, coûtaient aux patriarches, aux évêques, aux couvents et aux paroisses des bakchich et des rançons énormes et continuelles. Si, même dans les rapports internationaux, le fetwa du mufti pouvait, dans l'occasion, établir, comme ^article de foi, qu'une paix conclue avec les infidètefcne liait les musulmans qu'en tant qu'elle serait avantagéS^ ii « 4 tout l'empire, comment aurait-on pu s'attendre à ce qu^^. dans ce peuple, pour lequel la haine contre leslnfidèïésh'. était une inimitié mtiirelie*, on tierrarait ses engagements vis à-vis d'uï^'peuple d'esclaves, appartenant aux: Turcs vainqueurs, en leur qualité de vaincus ', pour nepas parler de ce qu'ils étaient des infidèles? On voulait que la capitation qu'ils avaient à payer leur rappelât constamment qu'ils ne devaient leur vie et l'exercice de leur ■ culte qu'à une faveur continuelle. L'établissement du corps des janissaires, pour lequel on avait pris un cinquièuK^ des enfants chrétiens mâles, datait de Orkhan (1326-1360),. qui le considérait comme une mesure utile pour allumer dans le cœur des infidèles le désir de se laisser convertir, et pour procurer peu à peu, et sans faire de bruit, la suprématie exclusive à l'islam; car la polîlique hypocrite de ces barbares se gardait bien de vouloir établir cette suprématie de lïslàm par la force et la violence. Ce but sem-

* Zinkcison, Histoire de Vempire àitoman en Europe, t. 11^ p. 10-13.

* Hammcr, Constitution et administration de Vempire ottoman^

» Hammer, Hisloire des Osmanlis, 1. 1<^^ p. 9i.

INTRODLXTION. 25

blait devoir être atteint dans la suite des temps., La panique que la conquête turque répandit tout d'abord avait, dès le xv^ siècle, poussé les Bulgares en masse dans le camp de l'islam et des janissaires ; et, dès l^xvi® siècle, on voit, parmi les Bosniaques et les Albanais^ des conversions, des mariages mixtes, des unions entre chrétiens et ^musulmans , qui établissaient entre eux des liens comme entre des fibres et des compères; on y trouve encore les conversions siinulées des chefs de tribu à la conscience large, qui, très-souvent, portaient deux noms: un nom chrétien et un nom musulman, et qui gardaient leurs saints, les patrons de leurs familles, à côté du Coran, Sur- h tout, vers la fin du xvu*" et le commencement du xvni'' siècle,

il arriva un moment oii, à en juger d-après différents indices, le christianisme semblait être tfiSBiisicé, dans toutes les parties de la Turquie, d'une fin et d'une destruction silencieuses.

Ce daneer avait été créé par les rapports et les rela- L'^s euréueus la-

^ t^ ^^t^ tins s'intéressent

lions qui existaient entre l'Europe et les chrétiens de la au sort d^s Grec». Turquie.. La f^oflquéte turque était un de ces grands événements qui, depuis les temps les plus reculés, faisaient époque dans la lutte entre l'Asie et l'Europe, lutte où la victoire et de grands désastres étaient tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Cette conquête était une réaction contre les croisades ; pendant plus d'un siècle, la chrétienté tout entière n'en supporta la honte et le danger qu'avec la plus grande impatience et la plus vive émotion. La haine nationale contre ces intrus, contre ces hordes étrangères et suspectes , l'intérêt que les chrétiens portaient au sort de leurs coreligionnaires en Orient remuèrent tout l'Occident jusque dans les dernières couches de la société, les hommes d'État, les gens de guerre, les gens d'église et le monde savant. Le désir d'étudier Tantiquité grecque.

26 lî^TRODUCTIOTH.

éveillé parmi les humanistes italiens par l'école des Grecs bannis de leur patrie, qui, s'étaient établis en Italie pour y miner le papisme. et îe. nouveau monde romain, comme jadis Tart;-^ la philosophie des anciens Grecs avaient vaincu les Vainqueurs romains, ce premier philhellénisme déposa alors dans le domaine de l'intelligence le germe de tout le mouvement intellectuel et de la science dés' temps modernes. Dans ce fùonde de$ sa.¥ant^pn vit nattre le défidr ardent de délivrer l'antique foyer' de la civilisation, avec autant de force qu'en avait l'enthousiasme des pieux fidèles pour la délivrance du Saint-Sépulcre. ■* Dans cette impatience fiévreuse qui s'était emparée de tous les esprits, le moindre nouv^u fait d'armes qui ajoutait aux succèdes insolents BaAares, semblait faire trembler tous le^^ys de l'Europe et les appeler, par un mouvement involontaire, à la résistance. Déjà, dès les premiers dangers que courait la ville de Belgrade (1439 et les années suivantes), le Saint-Siège parut vouloir se rendre l'organe de cette disposition des esprits en Europe. Il poursuivit la vaine chiofcère d'une unio^^des Églises; il chercha à conclure des alliances politiques ou fédératives avec tous ceux qui avaient encore quelque puissance en Orient, avec les despotes de la Servie et de la Bosnie, avec les tyrans du Péloponèse, avec le Drngon de l* Albanie, ce célèbre Dchour Kastriotitch [Scander beg), en même temps qu'en Occident il appela tout le monde à une croisade oflfensive. Après la chute de Byzance , Pie II mit en jeu toutes les forces de son intelligence et risqua toute sa santé pour se mettre à la tête d'une croisade (1463). Après la prise d'Otrante (1481), la Castille leva la bannière des croisades contre les Maures, et Charles VIII poursuivit ses desseins aventureux, qui' devaient le porter sur le trône des Paléologues. Depuis la chute de Lépante (1499),

la république de Venise, qui autrefois haïssait plus les Grecs qu'elle ne craignait les Turcs, se mit pendant quarante ans au premier rang de ceux qui combattaient en Orient. Après» que, sous Sélim, la puissance des Osmanlis avait pris une extension immense, François I" essaya d'unir les grandes puissances, l'Espagne, TAUemagne et la France daoJa une sainte confraternité (1517). Ensuite, après la prise de Belgrade et de Rhodes (1521- 1522), les Minorités inventèrent,, en 1523, un projet d'après lequel tous les couvents de l'Europe devaient équiper une armée d'un demi-million de croisés, et les protestants zélés et ardents de rAUçmagne auraient voulu mettre en mouvement ciel et terre, avec leurs appels aux armes contre cette nation Itale des dieux et des hommes. Et plus tard encore , lorsque la flotte turque dominait dans la 'mer Méditerranée, que la côte septentrionale de l'Afrique avait été conquise, que Malte était assiégée et que l%,Dalmatie (1570) était menacée, on forma encore une fois une ligue des puissances du midi de l'Europe, dont la flotte. devait, après sa grande victoire navale à Lépante (1571), reconquérir Constantinople* Mais cet espoir fut déçu, comme tant d'autres espérances dont on se berçait dans tous ces projets et dans toutes ces entreprises, qui avaient pour unique résultat d'éveiller la vigilance et d'opposer une certaine barrière aux conquêtes turques. Les temps n'étaient plus ou l'on pouvait allumer un enthousiasme religieux assez fort pour résister au fana tisme sauvage des Osmanlis. Même un Jean Kapistran ne pouvait plus faire revivre le siècle d'un Pierre l'Ermite. Déjà la haine contre les Byzantins schismatiques refroidissait l'ardeur du zèle chez les chrétiens latins. Le pouvoir temporel des papes était trop faible pour pouvoir prétendre à la direction suprême telle qu'une grande puis-

28 INTRODUCTION .«Pp; •

sance l'aurait réclamée, et l'auréole de leur autorité spirituelle s'effaça peu à pe.ujflans ces entreprises chevaleresques, mais inutiles, et paV' suite des convoitises temporelles qui y étaient toujours secrètement en jeu. Car la même jalousie politique, le même antagonisme des intérêts qui, encore de nos jours, prolonge Texistence chancelante de la Turquie, affermit à ciette époque la conquête ottomane. A son origine même, la question orientale était, dans ses parties esseptielles , ce qu'elle est de nos jours'. Tous ceux qui participaient à une nouvelle ligue de croisés auraient demandé leur part de la proie, mais ils n'aiifraient laissé à pqjsonne la part principale: On aurait peut-être, si les circonstances Tavaient permis, pu tomber d'accord sur la part qu'on aurait faite à Venise, à Gênes, à la Hongrie, à r Albanie ; mais ce que de' iendrait Constantinople. Pie II le passa sous silence dans rassemblée des^vprinces italiens à Rome (1463), absolument comme, plus tard. Napoléon le fît dans ses entrevui|î5 avec Alexandre. Sïl fallait que l'empire d'Orient fût rétabli , Pie II aurait préféré que, comme il le proposait, des Osmanlis appartenant à l'église orthodoxe, un Mahomet II ayant reçu le baptême, y régnassent sous la protection du pape, que d'y restaurer le pouvoir des Grecs. Mais le monde chrétien n'aurait pas pu supporter cette combinaison, pas plus que, dans, la suite, on n'aurait souffert l'empire universel de Charles-Quint. En effet, tous les États se jalousaient; la jalousie que la maison de Habsbourg nourrissait à l'égard de la Hongrie, depuis que celle-ci avait été momentanément réunie à la Pologne, était si grande, qu'au xvi® siècle l'Autriche aima mieux

[ • Zlnkciscn^ la Question orientale dans son enfance. Alwanach Im--

I lori'/MedcRaumer, 18ob'.

abandonner la HSBfrie comme une proie à la Turquie, que de la fortifier et d'en faire un boulevard pour protéger l'Europe. La jalousie avec laquelle les Italiens regardaient le pouvofr des Vénitiens, dans lesquels on craignait de voir renaître l'ambition conquérante des anciens Romains, était si grande, que les Italiens préféraient laisser la puissance vénitienne périr lentement dans une lutteae deux cents ans, plutôt que de fortifier leur suprématie et de s'en servir contre les Turcs. Ainsi, tout le couragj^ chevaleresque de ces croisés du xv® et du xvi® siècle "maintenait vivaces, il est vrai, toutes les espérances des chrétiens de l'Orient, languissant dans leur servitude, mais il n'en réalisa aucune. Aussitôt que, après la mort de Soliman, l'esprit guerrier de la dynastie d'Osman s'éteignît, la chaleur avec laquelle l'Occident avait épousé les intérêts des chretiens d'Anatolie se refroidit singulièrement, et à mesure que ceux-ci étaient moins menacés de dangers. Cet intérêt ne se manifesta plus qu'à certains moments, comme la résistance des vaincus était limitée à certaines localités. Les Maïnotes, les Monténégrins, les Albanais dans les montagnes de Clémente, manquaient rarement, dans leur luttes, de quelque assistance, offerte par les Espagnols et les Vénitiens ; une fois même, dans la guerre de vingt-quatre ans , soutenue pour la possession de la Crète (1645-69)f on fit une nouvelle croisade, à laquelle prirent part des soldats de presque tous les pays de l'Europe méridionale. Nul mouvement dans TOccident le plus reculé, et qui aurait pu être avantageux à la cause générale de la liberté, n'échappa à l'attention d^ patriotes grecs. Ainsi, l'Athénien Léonard Philaras aurait voulu réveiller les sympathies de la république anglaise par l'organe de Milton (1652); mais qu'est-ce que ce noble fils de l'Angleterre aurait pu lui offrir de plus que ses vœux

30 INTRODUCTION, djjk

généreux, mais stériles? Dans les t^fflies guerres religieuses du XVII® siècle, toute l'activité de l'Occident était trop engagée dans ses propres affaires pour pouvoir s'occuper encore de l'Orient. Là où, atî xv® siècle, la sympathie avait été la plus forte, l'antipathie % montra maintenant de la manière la plus hostile ; c'étaient les temps danà lesquels la papaute*^âchait la bride à la bigoterie laolus extrême dans ses attaques contre tous les schismat^es. Ainsi, depuis la chute de la Crète, les chrétiens grecs durent croire que leur cause était entièrement abandonnée par l'Occident. C'est pourquoi on trouve , depuis cette époque, sur tous les points de l'empire, cette apostasie qui paraissait prometti^è enfin au Croissant la victoire sur la Croix que les musulmans avaient poursuivie avec tant de patience. Les Kourmoulides, clan crétois très-puisisant, habitant la ville de Chousi, dans la pftine de Messara, se convertirent à cette époque, et les premiers, à l'islam, bien 'qu'ils restassent chrétiens en secret et protecteurs ouverts de leurs véritables coreligionnaires. Vers la fin du XVII* et le commencement du xvm® siècle, les voyageurs Chevalier et Pococke observèrent que dans l'île de Crète les chrétiens apostasiaient en masse. Dans le pays des Schkipétaires (Albanais), le clergé était tellement désorganisé, qu'il y avait beaucoup de communes oîi, souvent pendant vingt ans, on n^ voyait pas de prêtres. Déjà, vers 1610, on y avait prédit' la ruine complète et prochaine du christianisme parmi les Albanais et les Serbes, et quarante ans plus tard, on affirmait que le nombre d^s chrétiens albanais était tombé de 350,000 à 50,000, Dès ce moment, l'Église catholique aussi semblait être en proie à cette apostasie générale. En 1703, le nombre des catholiques romains de l'archevêché de

^j^^ INTRODUCTION. 31

Durazzo étîdt considérablement réduit'. Leur apostasie était à cette époque tellement générale à Constantinople, qu'on aurait dit une véritable conspiration contre l'Église latine.

Mais une provicfence bienveillante semblait veiller sur les ^^* chrétien»

* grecs de Rnsue

chrétiens dans cette crise redoutable. Ce fut précisément soï dJTeïïi wà ce moment mémorable qu'un grand nombre de faits àv^^tT^^ d'une nature très-différente coïncidèrent et détournèrent, par une action commune et toute semblable, sur les Osmanias eux-meihes la catastrophe funeste qui menaçait les chrétiens. 11 arriva, dans le cours de quelques années, que la Porte, renonçant tout d'un coup à sa politique séculaire, commença elle-même par alléger l'oppression qui pesait sur les chrétiens, dans ce qu'elle avait de plus dur; il arriva que, depuis leur expédition contre Vienne (1683) rancîeritte force et l'ancienne fortune des armées turques furent à jamais brisées. En même temps, la disette, la peste, la révolte et la déposition de Mahomet IV (1687) ébranlèrent l'intérieur de la Turquie. Puis Pierre l" monta (1689) sur le trône de Russie et fut bientôt engagé dans cette i

guerre -contre les Turcs qui, en menaçant Vienne, effraya encore une fois l'Europe, mais qui ensuite fut terminée par la paix de Carlowitz (1699), qui, pour citer les paroles de Hammer, fut, pour la première fois, la déclaration publique de la décadence de l'empire ottoman. La sympathie pour le sort des chrétiens grecs, qui avait disparu en Occident, se réveilla maintenant parmi leurs coreligionnaires du nord-est, à ce qu'il parut, avec beaucoup plus d'énergie et promettant beaucoup plus pour l'avenir. Le pape Calixte III, qui était persuadé que le pouvoir du sultan ne

* Ranke, dans la Revue historique et politique, t. Il, p. 299, d'après les rapports des nonces du Papî».

\ « La Motraye, t. ï, p. 308.

32 INTRODUCTION. . y f:

pourrait être brisé que par les catholiques romains, avait été déçu dans sou attente. Alors les regards des opprimés se tournèrent vers cet empire russe du nord, avec lequel It^ Grecs, dès le xi^ siècle, avaient eu des rapports tellement étroits que, dans ce pays, toutes les plaëes qui demandaient une culture intellectuelle et. un grand savoirfaire avaient été, de tout temps, occupées par des Grecs, puis, que dans TÉglise, le rituel, les livres d'église, le chant, la doctrine et la constitution avaient^éjé empruntés aux Grecs, et qu'en dernier lieu le patriarche de Constantinople, l'esclave du divan turc, était, au xvi® et au XVII* siècle, vénéré, sans conteste, à Moscou, comme le chef de l'Église grecque. Quelle ne dut pas être l'auréole qui, à cette époque d'oppression pour les chrétiens en Turquie, brillait autour du monarque, homme d'une^^trempe et d'une intelligence si fortes, qui régnait en autocrate sur cet empire, dont les princes, il y avait plus d'un siècle, avaient été recommandés déjà à la ligue chrétienne, par Tévêque Cédolini de Lésina, comme les alliés les plus utiles contre les Turcs! En effet, disait-il, par la conformité de leur confession, ils sont assurés d'avance du dévouement des chrétiens, soumis à la Porte ; par suite de droits de parenté et d'anciens droits de possession sur la Servie et la Bulgarie, les princes russes aspirent au trône de Constantinople, et, avant tout, « ils sont les seuls parmi tous les princes du monde qui, comme le Turc, ont leurs sujets entièrement dans leur pouvoir'. » Dans la tête de Pierre I", les projets de la politique russe* sur la Grèce, que, dans d'autres temps, on a attribués à d'autres princes, étaient déjà complètement développés et mûris. Déjà à Amsterdam on avait gravé son portrait avec l'inscription significative :

' Ziiikeiscn, Histoire de tempire ottoman, 1. 111, p. 593.

Peùrus /, Russo-Qigcorum monarclia. Ses grands despeins imRtimes visaie^ dès le commencement, non-seulement à 1 établissement de la puissance russe sur la mer Baltique, mais surtout à la construction d'une grande flotte dans% mer Noir "qui, avec la possession de la Crimée, la grande citadelle de cette mer, devait toujours tenir à sa disposition toutes les ressources nécessaires pour agir contre le centre de Tempire turc*. Il s'engagea dans la guerre de 1711 avec la certitude assurée de la victoire et avec la volonté de se faire enterrer à Constantinople* La bannière suspendue dans la cathédrale de Moscou et portant l'inscription de Constantin : In hoc signo vinces, semblait Wevoir annoncer une guerre rel%ieuse. Et, en effet, il fit jouer tous les leviers dans les provinces chrétiennes de la Ti^quie» dans le Monténégro et en Valachie, comme pour justifier les avertissenrents que le khan de Crimée avait adressés au divan en disant que la Russie, d'intelligence avec4es rayas, menaçait de s'emparer de la Roumélie. En 1714, le czar avait dit à Riga, dans un discours pemar<}uable, que jadis l'art et la science étaient venus de Grèce et que leur marche ressemblait à la circulation du sang dans le corps humain; il pressentait, ajouta le czar, que tôt ou tard, en refluant, ils s'arrêteraient pendant quelques siècles en Russie, pour retourner ensuite dans leur ancienne patrie. De cette ipanière, Pierre le Grand montra déjà quelles seraient les armes morales dont il ferait usage, armes plus redoutables aux Turcs que toutes les armes de guerre ; il ind^ua les anciens rapports dynastiques et politiques entre la Russie et Byzance; il montra la force de la civilisation, quij» dans les temps de progrès, est si puissante à frayer le ch^in aux conquêtes; il

* Zinkeisen« Histoire de l'empire oU>man, t. V^p. 3o3.

fit jauer ce grand ressort de la confiMmité de religion, dont la Porte avait redouté les effets de|rais longtemps flpi. Lorsque les premiers succès de<Pierre le Grand attirèrent lH yeux des Grecs sur lui, le courant qui avait entraîné les Grecs de Turquie vers l'apostasie fut armé -subitement. Les provéditeurs vénitiens purent dire aussitôt, daïis leurs rapports, que les Grecs espéraient de nôuveatf voir leur Église se relever de l'oppression. Grecs, Serbes et Roumains s'attachèrent avec une nouvelle confiance à leur foi ; ils rappelèrent leurs traditions nationales j ils exhumèrent leurs anciens chants populaires, qu'ils propagèrent dans de nouvelles versions. Les Monténégrins profitèrent de cette faveur des tempSTet de l'assistance donnée par wi Russie, pour développer leur hiérarchie comme un boulevard contre la Turquie, et pour s'établir dans leur citadelle de rochers avec une indépendancfftee plus en plus grande. Depuis cette époque et dans chacune des guerres suivantes de la Russie contre la Porte, les ra%as reçureat toujours les mêmes impulsions, qui devaient chaque fois stimuler de nouveau le sentiment de leur nationalité, quelque engourdi qu'il fût. Sous l'impératrice Anne, ce fut le .comte Mûnnich qui, dans la guerre de 1736-39, reprit ridée de soulever systématiquement tous les clirétiens grecs. Sous ^therine II, ce furent les comtes Orloff qui, dans la guerre de 1768-74, agrandirent les projets de Pierre le Grand et de Mûnnich de manière à en faire des entreprises trèsrvastes; depuis Ife Danube jusqu'au Nil, depuis le Monténégro jusqu'eîfcéoraS^, les agents rysses travaillaient les ennemis de la Porte, et un aventurier de Larissa, du nom de Papadopoulos, dont Grégoire Orloff s'était servi pour amenof la chute de Pierre III, apparut (1766) en Morée, où il annonça l'arrivée de secours russes et le soulèvement des Grecs, tout en trompant les Grecs et les

Rqages par Texag^tion de ce qu'il promettait d'un côté etrc l'autre. Le continent et les îles attendant leur délivrance, étaient en proie fc la plus vive agitation, lorsque deux escadres russes firent leur apparition dans la mer Méditerranée et qu'un manifeste d'Alexis Orloflf (1770) appela tous les coreligionnaires grecs à la défense de leur libeifé et de leur religion. En Occident, Voltaire, l'oracle du siècle, sonna le tocsin et appela tous les princes chrétiens à prendre part à cette croisade entreprise par la nouvelle Sémiramis, croisade qui devait lui ouvrir à jamais celle des deux portes marines de son empire que les enne-

fis avaient fermée, tandis que l'autre l'était, pendant six ois de Tannée, par les glaces. Ensuite, lorsque naquit Constantin, le deuxième petit-fils de Catherine, la czarine elle-même développa le projet grec, en lui donnant une fo^ne plus précise; îls'agîssait pour elle de rétablir le trône impérial 4^ Byzance pour ce prince, et de transfor- Éer les priSfepautés danubiennes en un empire des Daces pour Potemkin. Joseph II donna son consentement (1782) à ces projets extravagants d'un partage de la Turquie, sous la conditioiy^galement extravagante que la Servie et la Bosnie revienoraient à l*Autrich#et qu'il iui serait permis de prendre part aussi au partage de l'Italie par la séquestration éucpptinent vénitien*. Lorsqu*4|à787 les alliés passèrent des paroles S raction,*^et que Joseph II déclara ouvertement au cabinet de Versailles que son intention était de se faire I^ vengeur de l'humanité et de délivrer l'Europe de la dÎQjibinafion des4prbarei(, les grandes puissances occidentales, qui déjà en 1783 avaient assisté en silence à la honteuse incorporation de la Cririîée dans l'empire russe, tellement elles étaient épuisées par llhirs guerres en Amé-

* Hermann, Histoire de l'État russe, t. VI^ p. 464.

rique, ces grandes puissances, disons-nous, étaient divisées entre elles et dans leur propre sein. La Prance, à laquelle on avait en vain offert Tappât de l'Egypte, qui devait lui éêfcoîr dans le partage *, était entrée en négociations avec l'Angleterre pour former avfec elle la seule alliance qui pût maintenir l'intégrité delà Turquie ; mais les whigs anglais virent dans le pacte de famille des Bourbons et delfts le développement des forces navajes de la France un danger plus prochain et plus pressant que les projets des Russes en Orient et ne voulurent pas de cette alliance. Ainsi les deux colosses de l'Orient pouvaient agir en toute liberté. Les rayas durent croire encore une fois que l'heure de leur délivrance était plus prochaine, que jamais, lorsqu'un nouvel agent (Psaros le Myconien) arriva avec un mandat russe et avec de l'argent russe, pour soulever cette fois-ci l'ouest de la Grèce, la Morée saignant encore de ses b^pssures reçues en 1 7 7 0 ; il devait faire de S^uli le centre de la nouvelle conspiration et jeter une petite escadre grecqilfe sous Lampros-Kanzonis dans l'Archipel. Quelle entreprise aurait alors semblé impossible aux alliés du Nord? Néanmoins, les calculs les plus sûrs, que l'on avait établis^r la chute de l'édifice vffrmoulu^e la Porte, furent trompés cette fois encore. Quand bien même là mort de Joseph II (1790) n'aurfljjlpas relâché la puissante allifince qui fut dissoute par la triple alliance si menaçante entre l'Angleterre, la Prusse et la Hollande; quand même la Révolution française n'aurait pas brouillé les affaires ^ Europe et engagé la Russie à se dédommager ' en Pologne 4>our ses projets échoués en Grèce, les événements de la guerre ellê-

* Voir les documents publiés en \ 855 par Napolëon IH^ Blonitear du 30 juin et du !«' juillet. Cf. Wurnv, Histoire diplomatique de la question orientale, 1858^ p. 104.

même n'auraient pas répondu à Tattente générale. La conditioBbarbare du régime turc et la nrfture belliqueuse de tout le peuple, qui se défendait dans ses forteresses faites par la nature ou consif uites par la main des hommes, parurent être encore toujours sa plus puissante protection. En outre, les armes des deux grandes puiss^ces maritimes, qui manquaient tentes les deux d'une marine importante, ne montrèrent pas une supériorité tellement incontestable que les agresseurs auraient pu disposer de Tampire ottoman comme d'une possession incontestée. Les choses devaient se passer ainsi encore plus d'une fois, comme elles s'étaient passées déjà chaque fois qu'on s'était attaqué à la Turquie. Pierre PS paj^paix du Prouth, avait dû renoncer à la possession, si précieuse pour lui, d'Azoff, et sans la vénalité du grand- vizir, son intention de se faire enterrer à Çonstantinople aurait pu se réaliser dans un sens contraire et contre sa volonté. Dans la guerre de 1736, on avait fait du côté des Autrichiens, et dans celle de 1768 du côté des Russes, dans les armements et dans la conduite de la guerre, des fwites aussi inconcevables que celles q^on fit encore des deux côtés en 1787 ; avant la paix de Koûtchouk-Kaiqardjy (1774), ce chef-d'œuvre (f habileté russe et d'imbécillité turque, qui, aux yeux des hommes d'État d' Autriche stupéfaits, semblait chag|fer la Turquie en province russe, la Russie étjdt complètement au bout <]p ses ressources, comme à la conclusion de la paix d' Andrinople. Il fallut avouer que le projet grec, si redoutable, dépassait évidemmen^haque fois les forces russes. Ceux ([m en avaient conçu l'idée semblaient eux-mêmes y ajouter une médiocri) foi. Vers 1770, Catherine elle-même le traita de folie et en parlait, aux premiers insuccès, avec le plus grand dédain. Joseph et Kaunitz, qui avaient voulu exploiter, dans leur seul intérêt, ce faible de la czarine, n'en

parlaient pas autrement en 1780 et les années suivantes. En Russie même, olitre Potemkin, personne ne vodifct en entendre parler. Les gains les plus clairs qui avaient été scellés dans la fameuse paix de Koutftiouk-Kainardjy (1774) et confirmés par celle de Jassy (179.2), étaient des conquêtes essentiellement diplomatiques qui, en partie, avaient besoin d'être encore fécondées par des fuj^tasmagories et des supercheries diplomatiques. D^s le traité de 1774 ^rt. 4) le sultan promit de protéger la religion chrétienne dans son empire; mais de ces paroles si claires, le gouvernement russe sut faire sortir, par interprétation, le droit du czar de protéger les sujets chrétiens de la Porte, interprétation qu'il réussit à faire accepter par l^te la diplomatie européenne comme par les rayas, qc^en étaient ravis. Ces derniers crurent le czar sans aucune peine. Les Grecs obtinrent par ces traités de paix les avantages les plus extraordinaires pour le présent et les promesses les plus brillantes pour l'avenir. Ces traités assurèrent à la marine marchande russe les privilèges les plus précieux; sous leur influence, Odessa devint une ^e de commerce florissante qui était, pour ainsi dire, une colonie grecque ; les principaux agents par Tinterm^aire desquels s'y faisaient les affaires étaient des Grecs diôm les vaisseaux, couverts par le pavillon russe, profitaient le plus assidûment des communications ouvertes maintenant entre la mer Noire et la mer Blanche. Ces avantages multipli^ et ces nouvelles relations firent naître une maxime nouvelle, proclamée par les Russes comme le premier besoin de leur État, et que, dans les temps des complications grecques, ils ont toujours avouée en face de tontes les puissances avec une louable sincérité; cette maxime était qu'il fallait aux Russes une influence grande et "prépondérante à Constantinople, parce que, sans elle, il leur aurait été

impossible de maintenir ces avantages et ces privilèges qu'il»' Avaient obtenus. IMl^ ce qu'on n'avouait pas, c'était le système de révolte qui , depuis cette époque, s'organisa régulièrement dans l^capitale et dans toutes les provinces de la Turquie, aussi bien par des agents qui n'en avaient pas reçu la moindre autorisation et qui s'étaient donné leur mandB^eux-nitmes, que par les consuls officiels, bien pourvos chargent et d'instructions. En eiFet, pour ces derniers, le commerce ne devait nullement être, pour un longtemps à venir, la principale occupation, comme le leur prescrivaient plus tard les instructions d'organisation de l'amiral Tchitehagoft'. On aurait dû croire que tout cela était fait pour fixer ditfplus en plus les yeux des Grecs sur leur étoile polaire. Cependant il n'en fut pas ainsi. L'enthousiasme pour la Russie avait été considérablement calmé par la fourberie des agents provocateurs russes dans les deux deipières guerres, par la lenteur des secours russes et par la perfidie a^c laquelle la politique russe avait abandonné ses coreligionnaires soulevés par elle, la paix une fois faite. Aprè%le soulèvement de la Morée (1770), Içs Turcs avaient lâché sur la malheureuse péninsule les Albanais, gui, cendint neuf ans, la frappaient d'une correction tellem^f terrible *n qu'une nouvelle panique saisit les rayas dans tout l'empire, et que dansiès archevêchés d'Ipek et d'Ochrida l'apostasie recommença de nouveau. Ces expériences avaient sensiblement refroidi les sympathies naturelles des rayas, et déjà en 1806, on vit que les Grecs, éblouis par une autre étoile, combattaient sans regret la Russie sur les vaisseaux turcs et que le patriarche, sur tes remparts de la capitale, se levait contre les Anglais,

* Pouqueville, Voyage dans la Grèce, t. IV, p. 336-38. — EmmersoDy Hiatory of Greece, t. II, p. 311 et suiv.

alliés aux Russes. Les idées de la toute-puissance russe avaient bien perdu de leur valeur» Si au xv® et au xvf siècle, la papauté, malgré toute sa puissance spirituelle, n'avait pu amener les chrétiens de TÉglise latine à se porter au secours des Grecs, la papauté du césar russe, malgré tout son pouvoir temporel, semblait ne pas avoir plus d'influence sur les chrétiens de TÉglise grecque darfhès États. On aurait dit que les Grecs ne devaient retirer ^des instigations de leurs amis puissants d'autre fruit que la certitude de ne pouvoir compter que sur leurs propres ressources, quelque faibles qu'elles fussent. Dans le soulèvement de 1770, Aigdroutsos de Locride, père de cetOdyssevs qui, plus tard, fut un des chefs desiagurgés, était venu du continent en Morée, au moment même oii les troupes auxiliaires russes la quittaient en fuyant. Sa retraite fut considérée comme une merveille Ae persévérance et de hardiesse. Lui, le klephte, et avec lui le pirate funeux du nom de Lampros-Canzonis, tous les deux ignominieusement abandonnés par la Russie, m'aiB tous les deux vivant d'autant plus glorieusement dans la lyémoire de leurs compatriotes, furent les premiers qui, par leurs exploits, firent naître la pensée de chercher la libeiSté sur leurs propres montagnes et sur leurs propreg mers, OTirm^er les bâtiments marchands en vaisseaux de guerre et d'ennoblir les klephtes en les changeant en patriotes et en guerriers combattant pour la liberté et pour la Croix. En effet, les Grecs ne devaient pas trouver leur délivrance dans une impulsion donnée par îles secours venant de l'étranger, pas plus que les créoles ne la trouvèrent par les Mîranda qui allaient mendier l'assistance de l'Angleterre et delà France; le secours allait leur venir de l'intérieur et non de Textérieur, de leurs ennemis et non de leurs amis. Comme dans le royaume d'Espagne, Tesprit de progrès du xvui* sitcle,

qui transformait le monde, poussa aussi eu Turquie k des révolutions intérieures dont les premiers avantages devaient être pour les chrétiens, comme en Espagne ils avaient été pour les colons.

Les vices et les idéfauts de Tempire ottoman attei- Essais de réior gnirent leur apogée dans le désordre causé par la domi- °*** ^° ""^"**" nationïes janissaires. Depuis que ces prétoriens, à Tavénemen^JBle Mallomet II (1451), avaient obtenu par la force les premières largesses faites à cette occasion, Thistoire de leurs rapports avec les sultans n'était plus qu'une série non interrompue de violences, d'actes d'indiscipline et d'extorsions. Surfout depuis la mort des vaillanti^capitaines Sélim et Soliman, ils prireatï^habitude de procéder immédiatement à la révolte, à la déposition du prince et au meurtre des fonctionnaires et du monarque, dès que le sultan avait fait une nomination qui ne leur plaisait pas, ou que leur sold^ n"* était pas régulièrement payée. Ces abus avaient déjà déterminé Othman II (1622) à essayer de remplacer les janissaires par une autre troupe de mercenaires, composée d'I^igyptiens et de Syriens ; mais il avait succombé dans cette entreprise *, Il fallut chercher le remède par de longs détours. En permettant aux janissaires de se marief et'de s'établir dans leur propre domicile, on devait transformer ce corps d'armée en une milice et les rapprocher davantage de la vie civile , pendant que , dans les provinces, on créait en même temps un nouveau pouvoir militaire recruté même de chrétiens et formé parmi eux, pour servir de contre-poids à la puissance 'des janissaires. Déjà sous AmuratIV (1623-40), ce prince si énergique, et plus tard, en 1685, par une ordonnance définitive, on abolit dans ce but le tribut en enfants mâles que

* Zinkciscn^ Histoire de Vempire ottoman, \. IIÏ, p. 744.

42 I!NTU01»L".CT10N.

les rayas avaient eu à fourmi*, (-)ii admit «dès cette époque les cUrétiens au service militaire en Turquie, en les faisant entrer dans le corps des Albanais ; de la sorte on forma peu à peu, dans ces habitants des provinces si belliqueux et si vaillants, le noyau d'une nouvelle infanterie qui devint l'adversaire redoutable et la rivale de la troupe defijanissaires. A partir de ce temps, on ouvrit les négoSliltions avec les brigands insoumis des montagne» en G||^ ; la position du gouvernement tui'c vis-à-vis de ces brigands, position semblable à celle dans laquelle s'étaient trouvés, dans des cas isolés, les sujets et le gouvernement en Espagne et dans k royaume de Naples, devint partie intégi'ante et permanente de l'organisation politique de la Turquie. On changea les klephtes sauvages en gens traitables, et on divisa toute la Grèce, depuis l'Olympe jusqu'aux montagnes acrocéraunes, en armatoliks ou districts, confiés à des capitaines auxquels on abandonna entièrement la police et l'administration de ces contrées. L'abolition du tribut de garçons ne fut pas le seul adoucissement, dans le sort des Grecs, qu'entraîna le nouveau système. Pendant ia guerre avec la ligue chrétienne (168^-99), tous les rayas s'étaient mis en mouvement; des milliers de colons émigrèrent dans les pays des frontières appartenant ïT F Autriche (les Confins), et la i)opulation de la Morée doubla dans tes premières dix années qui suivirent l'occupation de la pémasule par les Vénitiens (1689). Dans d'autres temps, les sultans turcs, avec leur politique à courte vue, s'étaient réjouis quhnd ils avaient pu se débarrasser de sujets aussi mauvais; mais, à l'époque dont nous parlons, Moustapha Kœprili tenait hî gouvernail de l'État. Ce fut lui qui, craignant le dépeuplement et l'appauvrissement de rempire, publia les nouveaux règlements par lesquels les revenus des mosquées étaient imposés pour alléger les

charges de l'État, par lesquels les infidèles devaient être délivrés des impôts vexatoires pour confondre toutes les taxes en un seul impôt direct. Ce fut encore lui qui, en poursuivant une innovation à laquelle déjà son aïeul Mohamet Kœprili avait frayé le chemin, ouvrit aux familles phanariotes de Constantinople Taccès aux grandes charges de* rÉtat, comme à celles des hospodars, des truchemans de la Porte et de la flotte, et assigna ainsi aux Grecs le rôle important d'intermédiaires dans toutes les affaires qui se traitaient entre la Porte et les puissances chrétiennes. Comme cette nouvelle carrière exigeait une éducation européenne et la connaissance des langu€|fr d'Europe, l'ancien système, qui avait voulu empêcher toute culture intellectuelle un peu élevée, se trouva forcément brisé. En cela, les Turcs devinrent donc les rivaux du gouvernement vénitien en Morée, dont la protection et les soins accordés au déveloDpement des sciences faisaient alors naître, pour la première fois, l'espérance que cet antique berceau des arts et des sciences pourrait encore une fois se soustraire à la barbarie. Nous verrons plus tard comment ces premières tentatives de réforme entreprises par la Porte répandirent partout les semences de l'émancipation grecque ; tentatives dont le résultat devint funeste à TEtat turc et à la'nation turque elle-même. Le nouveau régime, introduit dfyas le corps des janissaires, opéra d'une manière plus fatale encore que l'ancien système-» Les gens de guerre, se recrutant dès lors d'une manière presque exclusive parmi leurs propres fils, se transformèrent surtout maintenant en une caste privilégiée de pensionnaires héréditaires qui, excluant de leurs rangs tout étranger et obtenant des privilèges de plus en plus grands, étaient dévorés du désir de jouer un rôle plus important encore. Ils se firent inscrire dans les corps de métier, et commencèrent

à exercer toutes les industries honnêtes et honteuses. Sous Mahmoud I*' (1730-54), ils obtinrent exemption de douanes pour toutes les marchandises qu'ils faisaient entrer dans le pays ; depuis cette époque, beaucoup de janissaires prirent une part active au commerce sur les côtes en Syrie et en Egypte*, comme le corps ecclésiastique des mollahs possédait exclusivement tout le commerce avec la Crimée. Autant ces nouvelles occupations éteignaient l'esprit de révolte parmi les janissaires, autant elles étouffaient l'esprit militaire en eux : 400,000 hommes se trouvaient inscrits sur les rôles des 196 ortas qui composaient tout le corps; mais il était difficile d'en mettre un dixième en campagne, plus difficile encore de la leur faire tenir. L'effroi qui les rendait si agiles en présence de la cavalerie ennemie commençait à passer en proverbe, tout autant que la valeur qu'ils déployaient en pillant et en ravageant les pays amis, qu'ils dévastaient la torche à la main. Les grandes défaites et les pertes énormes des Turcs dans leurs guerres avec la Russie étaient une conséquence toute naturelle de ce changement inspiré par le désespoir, changement qui remplit de tristesse Mustapha III au milieu dos splendeurs du trône des sultans, et qui lui fit perdre toute confiance en un heureux avenir pour son peuple. . IMus ces symptômes de décadence étaient frappants et switaient aux yeux de tous, et plus on comprend facilem^ que, pendant le coui'sdu xviii® siècle, oii la passion des réformes s'emparait, comme une épidémie , de tous les penseurs, de tous les hommes d'État et de tous les princes de l'Europe tout entière, les Oemanlis les plus instruits ne reslaiout pas ù Tabri de la contagion. Parmi \ibs ulémas, il

* Tnrketfy U$ khlor^f and pragress, from Ihc jounials and corrcsp. of Sir J. Porter. London, lî^:>4, l, ^S p. 335 et uiiv.

IXTRODUCTION. 45

y avait toujours quelques têtes exaltées et extravagantes qui n'étaient pas inaccessibles aux utopies les plus aventureuses inventées pv les Occidentaux. Les membres de la secte des bektasch, les francs-maçons de la Turquie, passaient pour= ennemis des prêtres et adversaires du califat héréditaire, pour déistes et esprits forts qui se riaient des cérémonies, des lois alim^taires et des symboles de rislanf. n est donc moins singulier qu'on ne le dirait tout d'abord que, vers le milieu du sièclOr le pacha du Caire, Ali-Ben-Âbdallah, présenta au sultan Mahomet un projet de réforme radicale*, d'après lequel l'islam devait cédet la place à une religion plus naturelle ; toute la hiérarchie et tout le pouvoir spirituel des ulémas devaient cesser, d'après l'auteur de ce projet, qui, dans tout son écrit, s'appuyait sur l'exemple des princes chrétiens protestants, qui avaient secoué le joug du mufti romain. Un tel projet ne pouvait naturellement pas avoir de suite dans un temps où les ulémas, de leur côté, préparaient sourdement le projet d'introduire un gouvernement aristocratique dont ils seraient « eux-mêmes les colonnes et le sultan seulement une décoration, > et sous lequel les janissaires seraient en pleine possession de leurs plus grands privilèges. Se débarrasser de» janissaires par une |^a^de wkorme militaire, c'était donc la réforme la plus urgente pour la Turquie comme État militaire, qui, d'un autre côté, névdevait pas se brouiller avec les ulémas. Précisément un siècle 'après Moustapha Kœprili, Sélim III reprit l'idée de cette réforme politique sous le même nom de nouveaux règlements (niaam dchedid)*, dont cet homme d'État

\ Impi'imi en langue française à Ulrccht, on 1754, sous le titre: Projet secret présenté à ^empereur ottoman Mahomet V.

* Tableau des nouveaux règlements de l^empire ottwtian, composé par llahmoud-Rayf-Efendi. Constantinopic, 4798.

s'était servi. Quant à son intelligence, ses connaissances, son activité, son respect pour le droit et son esprit libre de tout préjugé , Sélim aurait été peut-être de taille à réveiller les Turcs de leur léthargie ; mais il manquait de force de caractère et d'une volonté assez puissante pour jouer le rôle de réformateur. Fils et neveu de deux sultans, qui avaient été jjéï]yètré|jie la nécessité absolue d'arrêter la décadence des aiFaires militaires par tous les moyens, Sélim, éti8B||jencore prince héréditaire^ avait été déjà aiFermi dans les idées de réforme telles quelles étaient en vogue en Occident. Son entourage le plus immé^ diat yjavait eu une grandie part, comme son médecin le docteur Lorenzo^, comme le kapoudan-pacha Houssein et Isaak^ey, le confident du printe. Sélim avait envoyé ce dernier à Paris en 1787; il avait commencé une correspondance avec Louis XVI, ce roi si bienveillant, et prenait, depuis ce temps, surtout des Français pour conseillers. Déjà, dans ces pî'emiers actes de réforme en Turquie, les étg^gerj furent donc, comme on le voit, les leviers qui devaient réparer la vieille machine, mais qui aidaient à la briser entièrement. Plein de prudence, Sélim commença à mettre en meilleur état les objets inanimés,, les fifftifîcations et ensuite la^" flotte, oii il avait affaire, à des Grecs; et,, en dernier lieu, il se mit à former cffls troupes instruites à l'européenne en Asie (1796-99), loin des yeux des janissaires: La mt)(iification entière du dépar-

If

tement dé*s finances et la limitation de la durée du règne des pachas à trois ans, entraient aussi dans ses vues réformatrices» Sélim Voulait en même temps déchaîner lés citoyens en les délivrant de tout ce oui entravait leur aôtjvité civile, enchaîner le pouvoir pr^OTien des janissalÀeé, et changer les gouverneurs en fonctionnaires dépendant du pouvoir central. Bien qu'il fût seul, peu aimé du peuple

INTnODUCTIUN. 47

et entouré^.4'ennemis ouverts et secreti parmi les ulémas, qui craignaient une attaque systématique contre T empire et la religion, Sélim, dans des temps tranquilles, aurait peut-être pu mener à bonne fin tous ses projets. Mais, pendant les vingt ^nées si orageuses de son règne, ses entreprises eurent le même sort que celles de M5ustapha Kœprili : elles aussi hâtèrent rém^|Miipation des rayas et la décadence de la%ce dominante des Turcs. Sélim monta* sur le tr^i|(1789) au ^loment mêm^Jp éclata la Révolution française ; il procéda à ces réformes militaires lorsque le changement dans Tintéfteur de l'état de la France avaîî dévié d% sa marche et avaif boiileversé toute l'Emjppe en deveittnt une révolution militaire. Au moment de la chute de larépublique vénitienne, le mouvement de rOqcident menaça fortement la Porte. Toutes les tribus et tous les chefs de la cote albanaise étaient dans une grande excitation ; TabseiiÈfe de gouvernement dans les îles Ioniennes jeta inévitablement dans tous les peuples de na^nalité grecque la pensée d'un changement. Parn%les Ioniens, que les Français trouvèrent hébétés Complètement*, se réveillac^oudain un esprit public qui, avec la nouvelle de Jl'arrivée des Français dans la. mer Ionienne, se répandit 8UJ le continent grec. Il fallait avoir été, à cette époque, ^ iGrèc#, disaient les voyageurs, pour pouvoir comprendre* l'impression qu'y causèrent ces nouvelles. Le jeJÉoe héros qui conduisit les Français en Italie avait voulu antérieurement (1794) maintenir et élever à tout prix la puissance des Ottomans contre les puissances occidenàBes, dûfril ^e mettre lui-même â^a tête dfe Tartillerie djÉ^rand Seigneur^âLmaintenant (1797) il reconnut dans

* Storia délie isole jonie sotto il reggimento dei repuhlicani francesi, del conte E. Lunzi. Venezia, 1860, p. 30.

les tles Ioniennes uy point d'appui de la plus^y^ite valeur soit pour soutenir la Turquie, soit pour la partager *. Les pachasdeScutarietdeJanina, lebey du Maïna, écftvîrent alors à Napoléon pour le féliciter au sujet de ses victoires; lui-même envoya deux Corses d'origing magnote parmi les Grecs pour prendre des informations; il leur fit parler, dans un langage flattim*, d'Athènes et de Sparte-; en re-^ « tour, les Grecs luf^ent dire « qifll ne fallait que sa pi^sence pour pof||r les limites g^tO'grecqitÉÊkx^xie sur les rives du Bosphore*..» Lorsque Napoléon entreprit son "expédition d'Egypte pour tendA la main à Tippo-Saïb dans les In(||^ et pour y faire t()mber la domination anglaise, il semblait, en même temps, vouloir reprendre le pmjet de Catherine II, et, comme il^e disait à Saint-Jeap-d^Acre, renverser le pouvoir turc pour fonder un nouvel empire d'Orient. Cette commotion semblait avoir été calculée pour relûcher les faibles liens qui retenaient encore les différentes parties de la Turquie ensemble, et pour suggérer la pensée ^ leur dissolution à toutes les tribus ambitieuses, à tous lesr patriotes pleins d'enthousiame, à tous les chefs hardis et à tous les satrapes éloignés di^ centre de l'empire. Ce fut donc cptte violente impulsion, donnée par les influences européennes, qui interrompit et arrêta les projets du sultan Sélim: et à la place deS réformes intérieiupes qui devaient venir du chef de TÉtil, on vît une série de révolutions intéileiires dans toutes les paires ^ do Tempire qui avaient été en contact avec des influences françaises.

[SSm^t™ ^^^ révolutions «raient, quand elles êtai|Dt f(M^iDtées

^ Conesj^nncé hMtt' de Saiioièom Mml/lfÊrte. Parts, I8l9/Af» p. 65.

* V«ycf(r die Dmo et Skoh Siefkë»êfùii em Grèce peudmal les MUées . 1797 el 1198. Londres 1800, t. Il, p. I$6.

par des musulmans, un caractère monarchique et despotique, tandis que leur nature était plus ou moins populaire ' et nationale, quand des chrétiens en étaient les instigateurs. Depuis longtemps, on avait fait l'expérience de ce que les grands gouverneurs turcs, placés aux frontières extrêmes de Tempire, et dont 4a puissance était à la fois une des conséquences et une des cjauses de la faiblesse du gouvernement, n'étaient rattachés 'Su pouvoir central que par des Imûs bien faibles, fait qui s'exjrfique facilement par leur éloigHhient de la*capitale et par Tabsence d'une forte marine. Les gouverneurs de Syrie et d'É^pte avaient défié la Porte déjà au xvi® siècle, comme le firent au xvii*' les Barbaresqués et au xviif les beys mameluks en Egypte et les seigneurs des vallées (dérébeys) dans 1" Asie-rMmeure. Les renégats de la Géorgie, qui, depuis un siècle, possédaient, par une espèce de droit traditionnel, le pachalik de Bagdad, n'étaient soumis à la Porte qu'en tant que leur bon vouloir ou leur caractère s'y prêtait. Mais ce quïl y eut de nouveau dans tous ces phénomènes depuis les temps de la dévolution française, c'était que l'insubordination et la résistance des pachas se montra dans des provinces plus rapprochées du centre et du siège du gouvernement central. Les instigations de la Russie et de l'Autriche en

avaient été la première cause. Ainsi, à Scutari, où la

famille si puissante des Bôùlchatlia était en possession héréditaire du pachalik depuis le milieu du xvii® siècle, Kara-Mahmoud, le grand-oncle du dernier pacha héréditaire, avait été leurré par l'Autriche* de l'offre de la souveraineté en Albanie, s'il se faisait baptiser ; il fut mis an ban et enfermé dans Scutari par une armée turque; mus Jes Mirdites 1^ dégagèrent, et la Porte dut reconnaître son pouvoir et le faire monter jusqu'à la dignité de roumilî-valessi. La révolte de ce Mahmoud se ratta-

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chait à d'anciens droits; mais dès les guerres françaises • ce furent des personnages essentiellement différents qui entrèrent en scène. Comme on voyait en Amérique, dans l'île d'Haïti, dans le Mexique, dans le Pérou, ces caricatures de souverains qui essayaient de singer le César français, de même on vit aussi en Turquie toute une série de parvenus faire leur chemin et exploiter la faiblesse de la Porte dans l'intérêt de leur ambition hardie. Un homme de cette espèce était Paswan-Oglou de Widdin, que l'Europe considéra, pendant quelque temps, comme un personnage mythique, voulant jouer le rôle d'un second Bonaparte. Par une vie aventureuse en Albanie et en Valachie, par la guerre entre les Russes et les Autrichiens, il avait acquis un grand savoir-faire ; puis, lorsque son père Paswan-Omar fut dépouillé de ses biens et ensuite déca-

* «791. pité% il s'était révolté et avait, de \i\e force, repris possession de ses biens héréditaires. Menacé' par la Porte, il rassembla autour de lui des soldats congédiés (kerdchalisl et des janissaires qui avaient été expulsés de Belgrade; il allégua les réformes de Sélim comme prétexte pour sa révolte, ce qui lui gagna les janissaires de la capitale, qu'alors on n'osa pas envoyer contre lui. On avait en vain essayé d'armer les rayas paisibles et patients de la Bulgarie contre

•* 1798 les troupes de brigands de cet opprerseur ; il refoula**' les hordes asiatiques qui s'étaient* avancées contre lui, et força la Porte à lui accorder, sur sa demande impérieuse, les trois queues (tougs) du pacha de Widdin qui avait été chassé. Après que la Porte eut reconnu Paswan-Oglou dans sa dignité, les janissaires retournèrent à Belgrade, ou un de leurs agas, l'audacieux Achméd, s'était créé déjà auparavant une espèce d'indépendaàce, en prenant le titre de dahi (dey) , qui était celui des chefs des Barbaresques. Les bandes rebelles renversèrent alors Hadji-Moustapha,

pacha de Belgrade , que les Serbes avaient vénéré comme la prpvidence de leur pays, et quatre des chefs des janissaires, qui avaient servi sous Paswan-Oglou, partagèrent entre eux le pouvoir en prenant le titre de dahis ; ils accahlèrent les paysans de corvées et changèrent les villages en tchiftliksS ce qui obligea les Serbes à payer, outre la dîme qu'ils devaient au spahi, encore un neuvième de leur récolte aux janissaires, comme aux maîtres suzerains des tchiftliks. Sur les plaintes pressantes des rayas serbes si tourmentés, le Sultan menaça les dahis d'une armée étrangère, ce que ceux-ci comprirent comme un armement des rayas contre eux, et les plus riches et les plus considérés des chrétiens serbes, les prêtres et les knèses furent dès lors * en butte à des traitements si affreux qui leur étaient * i804. infligés par ces dahis, devenus encore plus insolents, que les Serbes furent poussés au désespoir.

Ces usurpations avaient été exécutées tout à fait à la am, pacha < turque par les janissaires, ces anciens instruments de toutes les violences, et avaient pour but l'outrage et Toppression des rayas chrétiens. Le nouveau gouvernement qu'ÂU-Pacha' se créa en Albanie ne faisait, au contraire, aucune distinction entre chrétiens et musulmans, et semblait avoir pour biit Tindépendance de cette tribu, d*où la Porte avait, dans les derniers temps, tiré ses meilleures

* C'est ainsi qu'on appelait les terres acquises par contrat de vente ou par défrichement, et que les propriétaires pouvaient cultiver pour leur propre compte contre une redevance, consistant dans un neuvième des produits.

* Une monographie consciencieuFement faite reste encore à écrire sur Ali. Pour le juger avec justice, il faut comparer, sur tous les points, les récits des voyageurs anglais Hughes, Holland, Hobhouse etDouglas, avec les historiens français Pouqueville, Hisloire de la régénération de la Grèce; Dufey, Histoire de la régénération de la Grèce; Ibrahim Manzoïir Efendl, Mémoires sur la Grèce et l'Albiinie. Paris, 1827^ et autres.'

nma.

52 liNTUODUCTION.

forces militaires. Cet homme mettait son orgueil en ce qu'il avait commencé sa fortune comme simple klephte, riche de 60 paras et d'un mousquet, et qu'il était parvenu à donner dans l'histoire un nouvel éclat au nom d'un peuple oublié, dans une principauté fondée par lui-même. Il avait commencé la partie la plus éclatante de sa carrière par la prise de Tépédélen, endroit oii il était né entre 1740 et

*"83. 1750 : puis il sut graduellement* se procurer le pachalik de Trikkala par une perfidie cruelle, ensuite la place de dervendchi-bachi (dignité qui répondait à celle de kleisou-

'"S» rarche chez les Byzantins) et enfin, par achat **, le pachalik de Janina. Devenu ainsi maître de l'Épîre, il commença son œuvre, qui avait pour but d'opprimer les possesseurs de fiefs turcs et les beys, de profiter des querelles héréditaires (tchétas) entre les villages dans les nombreux clans (phis) de la tribu toske (celle des quatre tribus albanaises qui était la plus voisine de lui), pour, s'arrondir et pour pousser ses conquêtes au nord, vers l'Albanie centrale, et à Touest, vers les côtes de la mer. Déjà à cette époque, les provéditeurs vénitiens reconnurent que c'était Ali-Pacha qui, de tous les satrapes, possédait les plus grandes ressources et le plus de capacité pour profiter de la faiblesse du pouvoir turc en décadence. Le pachalik de Delvino lui était un obstacle pour l'établissement de communications avec sa ville natale, de même que le pachalik de Bérat (le Belgrade arnaute) lui barrait le chemin du nord.. Convoitant ces deux pachaliks, il avait, dans sa jeunesse,. demandé la main de la fille de Kourd-Pacha de Bérat ; mais repoussé ici , il avait épousé la fille du pacha de Delvino > Dans l'espoir de devenir le successeur de son beau-père, il l'avait ensuite, pour lui montrer sa gratitude, dénoncé à Gonstantinople et livré au bourreau , mais son espoir fut déçii ; quant à Ibrahim, qui lui avait pris la fille de Kourd

et son pachalik, quarante années ne lui suffisaient pas pour assouvir sur lui Une vengeance jamais satisfaite et toujours implacable. La principale difficulté que rencontra Ali-Pacha dans l'établissement de sa principauté ne se trouvait pas dans le pouvoir des pachas voisins, dont le territoire n'était jamais à Fabri de ses empiétements, mais elle était dans les tribus libres des Chimariotes et des Souliotes sur la mer Ionienne, dans les Ârmatoles des montagnes grecques et dans les Vénitiens, ces gardiens des côtes de la mer, qui suivaient d'un œil jaloux ses projets de convoitise sur les villes de la côte, telles que Prévéza, Parga et autres. A la chute de Venise, il profita aussitôt de ses relations amicales avec les Français et de la simplicité du général Gentili, commandant à Corfou, pour s'établir sur les bords de la mer par la prise sanglante de Niviza et d'Agio-Vasili*. a*û{^^''J"*"®*" Lorsque ensuite, à la nouvelle de l'invasion française en Egypte, il prévit, avec une grande sagacité, que la Porte déclarerait la guerre à la France, il jeta le masque d'ami des Français, sans se laisser détourner par les séductions que Bonaparte, dans ses lettres, faisait briller à ses yeux, et tout en glorifiant le général français comme un homme dont le monde n'avait jamais encore vu le pareil. Pour être le premier à profiter du changement qui allait avoir lieu •dans la possession des îles Ioniennes, il prit la place forte de Butrinto, battit les Français à NikopoUs, détruisit Prévéza, essaya de s'emparer de Parga et fut sur le point de passer à Sainte-Maure, ayant toujours pour but suprême de ses projets la possession de Corfou, qu'il aimait comme la pt'unelle de ses yeux. Mais ici les Russes, aussi jaloux •que les Vénitiens, le prévinrent partout, et même les Anglais, lorsqu'ils attaquèrent plus tard" les îles, surent ** iso*. 43carter le secours q^'il leur offrait, préférant lui livrer Bérat, où il chassa enfin *"* impitoyablement de sa maison et du *'* *^*"-

pouvoir le vieil Ibrahim, le beau-père de deux de ses fils. A. ce moment, le pouvoir d'Ali (qui en 1803 avait dompté les^ Souliotes et de 1804 à 1807 les Armatoles et les Klephtes^ depuis la Macédoine jusqu'en Acarnanie) s'étendait sur toute la côte épiro-albanaise, depuis Durazzo jusqu'au golfe^ d'Arta et sur toute l'ancienne Grèce, à la seule exception de la Béotie et de l'Attique. Ses fils Mouktar et Véli possédaient les pachaliks de Lépante et de la Morée; Véli, mû par un intérêt de famille, aspirait à la dignité de tapoudan -pacha que la Porte, aussi prudente que les Vénitiens, les Russes et les Anglais, lui refusait, sachant bien qu'une flotte était la seule chose qui manquât encore à Ali père pour mettre son pouvoir entièrement à l'abri de tout danger. On le crut capable de regarder comme dernier but de son entreprise la conquête de Scutari et de toute TAlbanie, l'établissement d'un royaume héréditaire, s'étendant jusqu'à l'Hèbre, et la régénération de l'antique nation des lUy riens et des Épirotes, une de ces tribus primitives de l'Europe, qui, comme les Basques, les Bretons et les Gaëls, combattent avec opiniâtreté le dépérissement qui les mine depuis des milliers d'années. En effet, dans sa manière d'être et d'agir, Ali-Pacha était entièrement Albanais. Il ne parlait et n'écrivait le turc que bien peu ; il était exempt de préjugés turcs, il ne haïssait pas les chrétiens et ne méprisait pas les Francs, comme le faisaient les Turcs ; la vivacité de ses manières, le changement rapide dans l'expression de sa physionomie étaient contraires au caractère des Turcs; quand il était de bonne humeur on le voyait rire aux éckts, ce queue permettait pas la gravité turque; il aimait les combats d'animaux, tandis que les Turcs n'ont pas le moindre penchant pour ces plaisirs et que leur nature les porte, au contraire, à être humainarfïBvers les animaux et brutaux envers les hommes. Et même la cruauté d'Ali,-

sa vengeance rancunière avaient un mélange de froideur, de dissimulation et de méchanceté raffinée qui ressemblait peu au caractère passionné des Turcs. Sa nature de despote semblait réunir tout ce que la cupidité et la luxure, la passion de l'intrigue et la perfidie, l'absence de toute conscienceidans le choix de la fin et des moyens, la barbarie et la soif du sang peuvent imaginer de plus hideux; la nature insatiable de son ambition et de ses aspirations se montra surtout dans les recherches qu'il fit pour trouver la pierre philosophale qui devait agrandir ses possessions et prolonger sa vie^ La profonde dissimulation dont il se servait pour jouer tous les rôles vis-à-vis de tous, le rôle de vassal loyal et consciencieux vis-à vis de la Porte, le rôle de musulman orthodoxe devant les Turcs, celui d'esprit fort devant les Grecs, celui de jacobin avec les Français, celui de bon compagnon avec ses Albanais, cette hypocrisie outrecuidante et cette perfidie achevée le caractérisent comme le maître de tous ses compatriotes, dont chacun est passé maître dans ces arts. Aucun de ses bienfaiteurs, de ses confidents, de ses amis et de ses parents n'était assuré de la faveur durable de cet homme, qui se méfiait de tout et de tous : lorsqu'il chassa Ibrahim dé Bérat, il prit comme otages les femmes et les enfants de ses propres fils, pour qu'ils ne se missent pas du côté de leur beau-père contre leur père. En revanche, nul n'avait confiance en Ali; les Francs, les Turcs, les Grecs le regardaient avec une égale méfiance, et ses propres fils et ses compatriotes finirent par l'abandonner. Une vague terreur planait sur la tête de tous ses sujets; il avait, comme le disait son médecin Métaxas, jeté une corde plus ou moins longue autour du cou

* Le docteur Hollande qui lui donnait ses soins comme mëdocirv put s'en convaincre.

de toutes les victimes de son despotisme qu'il tenait entre ses mains. Il savait tout ce qui se passait près ou loin de lui et se mêlait de tout. Ses agents dans les pays les plus éloignés le servaient aussi fidèlement que ceux qui entouraient sa personne; et, de même quïl apprenait tout ce qui se disait et se faisait à Alexandrie, à Smyrne et-sau sein même du divan, il connaissait chaque endroit, chaque route de son pays, quïl parcourait tous les ans. Sa ville de Janina brillait, en comparaison avec d'autres villes turques, par sa position, par ses fortifications, par ses deux écoles et par son industrie. La justice et la police étaient, pour ainsi dire, réunies dans une seule et même main qui était la sienne; toutes les routes étaient tellement sûres, que Ton pouvait voyager les yeux fermés dans tout le pays, comme les Albanais taciturnes Texprimaient par une pantomime, en tirant le bonnet sur les yeux. Aussi ses Albanais, ceux qui avaient été subjugués par la force, jusqu'à ceux même qui ne lui étaient pas soumis, parlaient-ils de lui avec orgueil et le célébraient-ils dans leurs chants. Même ses admirateurs anglais le glorifiaient en disant < quïl avait élevé ses Albanais à la hauteur des nations les plus puissantes du continent* ». Les Grecs mêmes le célébraient comme un nouveau Pyrrhus; Ali se sentait flatté de s'entendre appeler ainsi par eux, parce quïl trouvait grand plaisir à les dominer. Mais ce plaisir ne l'emportait pas en lui sur son égoïsme, qui était des plus mesquins; dans son cœur rétréci et, pour ainsi dire, ossifié par une cupidité basse et une avarice sordide, il n*y avait pas de place pour une pensée nationale, sérieuse et durable. 11 pouvait devenir le créateur volontaire de la liberté

* Douglas^ An essay on ceriain points of resemhlance between the encient and modem Greehs. London, 1813.

grecque, mais il ne devint que son instrument involontaire; il pouvait devenir le soutien du gouvernement turc, mais il. était en même temps un objet de frayeur pour lui et de- •

vint sa victime ; il aurait pu rendre sa chère Albanie indépendante, mais sa force morale n'allait pas juSqu'à la résolution hardie d'embrasser le christianisme, ce qui était indispensable pour l'exécution de ce dessein. Un partage de l'empire qui représente Tislamisme, c'est une pensée presque inadmissible d'après l'esprit de l'islam. Deux sabres, dit le proverbe, n'ont pas place dans le même fourreau.

Il serait plus facile d'en faire sortir Tun par l'autre. ^i»"ïet-Aii. C'est ce sort que Méhiîiet-Ali d'Egypte*, le rival du parvenu albanais, aurait peut-être préparé à la dynastie des Osman, si les puissances européennes ne l'avaient pas arrêté en chemin. De même que nous trouverons Ali -Pacha engagé encore dans les événements qui sont les premiers commencements de la révolution grecque, de même nous rencontrerons le maître de TÉgypte à plusieurs reprises dans les moments critiques de l'histoire moderne de la Turquie; nous aurons donc à jeter un coup d'œil rapide sur sa carrière comme nous l'avons fait pour celle du vizir de Janina. Méhmet-Ali était d'une nature beaucoup plus réservée , bien que , comme Ali-:Pacha , il poursuivît souvent, au même moment, beaucoup d'affaires différentes; mais il cherchait à atteindre un but beaucoup plus simple, par un chemin bien plus droit et dans une direction incomparablement plus constante. Vif et facilement excité, comme Ali-Pacha, actif et remuant , dormant peu et d'un sommeil inquiet, faisant tout par lui-même et sans être beaucoup

* F. Mengin, Histoire de l'Egypte sous le gouvernement de Mohammed Aly. { 823. — Aperçu général sur l'Egypte, par A.-B. Clot-Bey.

soutenu par ses serviteurs, Méhmet-Ali était dévoré par la passion de la gloire comme son rival de Janina , captivé par l'histoire d'Alexandre comme par celle de Napoléon, mais plus ambitieux et plus avide des éloges de l'étranger, et plus sensible au blâme et à la mauvaise réputation que ne l'était Ali-Pacha. Si Méhmet paraissait peut-être, pour satisfaire sa cupidité, aussi insensible mais beaucoup plus systématique qu'Ali, dans le département des financep et de l'administration intérieure, ce vice n'avait pourtant pas, chez lui, son mobile dans un égoïsme aussi personnel que chez Ali, et ne servait qu'à des fins politiques. S'il lui arrivait de commettre des actes de barbarie aussi sanglants et avec autant de sang-froid qu'Ali, Méhmet ne le faisait cependant pas avec une cruauté inutile et de gaieté de cœur, et encore ce n'étaient que quelques actes isolés, dictés par une nécessité peut-être rigoureuse, ou demandés par l'intérêt de sa propre conservation. Il pouvait agir avec une déloyauté aussi perfide que celle du pacha de Janina, mais il ne s'en servait que contre des ennemis implacables. Manquant de serviteurs honnêtes, il était, comme Ali^ tourmenté par la défiance, et cependant c'était un ami sûr pour ceux sur lesquels il pouvait compter; il savait se conserver les partisans qui lui étaient dévoués, et rendait souvent sa confiance à ceux qu'il avait suspectés à tort; dans ses rapports avec l'étranger, il est toujours resté fidèle à son penchant qui l'attirait vers la France et les Français. Exempt, comme Ali, de toute étroitesse d'esprit^ qui est le propre des musulmans, il ébranla plus ouvertement l'islam et en négligea les lois. Cette qualité encore fut mise à profit par lui pour un but élevé, car il voulait^ à sa manière, servir la civilisation. Il montra et fraya à la Porte le chemin des réformes militaires, qui devaient être en Turquie le commencement épineux de toute réforme

INTKODUCTION. 59

dans l'État; de ce côté-ci il est en opposition directe avec Paswan-Oglou et les dahis du sandjakat de Sémendrie , comme aussi avec Ali-J?acha, dont l'intérêt évident était de ne pas avoir les janissaires pour adversaires, intérêt qui lui était commun avec tous les pachas résidant près du centre de l'empire.

Méhmet-Ali naquit à Kavala en Roumélie*, où il s'occu- * 1773. pait du commerce des tabacs (circonstance qui eut son îffljportance pour lui pendant toute sa vie) et où il était en relations intimes avec un négociant de Marseille, du nom de Lion. A l'occasion de l'invasion de Bonaparte en Egypte, Méhmet y était venu comme caporal avec les troupes turques, et il étudia, ^près l'expulsion des Français, la manière dont les beys mameluks (gouverneurs d^ vingtquatre provinces de l'Egypte) essayaient de s'emparer de nouveau de leur ancienne domination anarchique et rebelle, tandis que la Porte employait toutes ses ressources pour prévenir cette usurpation. Le Kapoudan-Pacha à qui on avait donné pour mission d'installer, comme gouverneur en Egypte, Chosrew-Pacha , son favori et son ancien esclave, attira** un grand nombre de chefs mameluks de la maison de Mourad-Bey à Aboukir et les fit tuer par une trahison, pendant qu'il en fit arrêter quelques-uns au Caire et poursuivre les autres jusque dans la haute Egypte. Ce coup, imparfaitement exécuté et qui était en opposition avec la convention si formelle faite entre la Porte et les Anglais, les protecteurs des mameluks, appela aux armes les braves soldats sfe irritables, pendant que le faible Chosrew était menacé de ses propres troupes turques et albanaises, dans la révolte desquelles Méhmet-Ali était impliqué. Chosrew avait pensé aux. moyens de se débarrasser de cet observateur da^ngereux, mais il hésita sans pouvoir se décider, jusqu'à ce que le coup qu'il méditait le

** Vers la fin (^

frappât lui-même. Méhmet-Ali était assez habile pour rester au second plan, lorsque Tahir-Pacha, le chef des Albanais, chassa le gouverneur, sous prétexte qu'on devait un arriéré de solde ; il resta encore au second plan, lorsque les soldats musulmans pressèrent le chef albanais des mêmes demandes impérieuses j)Our avoir * Mai 1803. leur solde et qu'ils le tuèrent*. Après la mort de Tahir- Pacha, Méhmet était donc le seul fchef des troupes tut ques. Ses expériences en Egypte lui apprirent à concevoir des projets ambitieux; il s'agissait de se recommander au sultan par un grand service, par la destruction des mameluks, ces janissaires de l'Ég-ypte. Lui, à qui les janissaires à Constantinople ne pouvaient ni être utiles, ni nuire, ne s'effraya pas du projet audacieux d'exécuter sans autorisation cette entreprise dans laquelle le kapoudan-pacha avait échoué. Au lieu d'attaquer, comme ce dernier, ses adversaires avec une franchise maladroite, il commença par s'unir aux beys, parmi lesquels Ibrahim-Bey, par son âge et sa dignité, et Osman-Bey- Bardissî', par sa puissance et son influence, étaient les plus considérables. Se joignant à eux, il poursuivit Chosrew dans sa fuite et l'emprisonna au Caire; soutenu par eux, ♦M804 coinmen- u se débarrassa** encore de Gézaïrli- Ali-Pacha, le nou-

«î^mont de rannée.

veau gouverneur envoyé par la Porte. La restauration momentanée de la puissance des mameluks, qu'il favorisait ainsi, ne le préoccupa pas beaucoup. U savait qu'elle était profondément odieuse au gouvernement turc, au peuple et aux Albanais; il voyait leurs chefs étourdis divisés entre eux, par l'envie et la jalousie; il voyait que Bardîssi, dont la famille avait été toujours du parti des Français , était tenu en échec par Mouhammed-Bey-EI-Elfi , son puissant rival et le protégé des Anglais; il voyait que le vieil Ibrahim, qui se méfiait entièrement de lui, essayait en

vain de réunir les forces des mameluks autour de lui et de défendre leurs intérêts. Alors on vit la répétition du même drame qui avait été joué déjà une fois. Méhmet-Ali jeta le masque lorsqu'il fit attaquer* les maisons d'Ibrahim * ^''^^ ^'f»*et de Bardissi au Caire et qu'il prévint le coup dont Ibrahim l'avait menacé lui-même, en mettant, pour la forme, Chosrew prisonnier à la tête du gouvernement. Les neveux de Tahir- Pacha, T Albanais, lui firent expier alors son ancien méfait et défirent son ouvrage en éloignant Chosrew et en appelant au pouvoir Chourchid-Pacha, gouverneur d'Alexandrie. Ce dernier avait alors à se tirer d'affaire comme il pouvait entre les mameluks, qui étaient en révolte ouverte, et les troupes neutres, jusqu'à ce que ces dernières élevassent enfin, de leur propre autorité, Méhmet-Ali à la place de Chourchid-Pacha. En vain les Anglais travaillèrent pour leur protégé El-Elfi; la France, dont le consul Drovetti avait été le premier à aider Méhmet-Ali de ses conseils et de ses actions, soutint sa cause; la Porte dut le confirmer** dans le pa- **Novembrei8i)(i chalik. Immédiatement après, une bonne fortune^élivra Méhmet-Ali, par la mort, de ses principaux antagonistes, de Bardissi et d'El-Elfi, ce qui lui permit de jouer encore une fois le jeu qui lui avait réussi déjà. En effet, par l'entremise d'un Français du nom de Mengin, il s'accommoda et se réconcilia avec la plupart des beys***. Depuis ce **Fin<ie iso:. moment, ses ennemis diminuèrent rapidement, la résistance des mameluks hostiles n'avait plus de force intrinsèque. Méhmet-Ali pouvait donc songer désormais à soumettre les wahabites rebelles d'Arabie, ce qui lui avait été vivement recommandé à son arrivée au pouvoir, après cjue la Porte, à plusieurs reprises, mais toujours inutilement, avait demandé à Ali, pacha de Bagdad, d'éteindre cet incendie qui lui avait, déjà une fois, brûlé les mains,

lorsqu'il n'était encore que le kiaja de son prédécesseur. Méhmet-Ali ne pouvait pas se risquer dans cette entreprise dangereuse, tant qu'il avait sur ses derrières les mameluks, parmi lesquels ceux-là mêmes qui s'étaient réconciliés avec lui, et qui étaient toujours d'intelligence avec les Anglais, ne cachaient nullement les sentiments hostiles qu'ils nourrissaient contre lui. Pour bien comprendre toute la hardiesse du coup qu'il se préparait à frapper, il faut se souvenir de l'issue qu'avaient eue, peu de temps auparavant, les projets du sultan Sélim contre les janissaires à Constantinople, et dont le résultat était bien fait pour intimider Méhmet. Et cependant Sélim avait été l'allié de la France et il avait pu compter sur l'influence toute-puissante du général Sébastiani, lorsqu'il s'était décidé à introduire les nouvelles troupes et les nouveaux uniformes dans sa capitale même, et cela au moment où Napoléon d'abord et les Anglais ensuite avaient profité de la docilité d'Abbas-Mirza, le prince héréditaire de Perse, pour introduire des troupes formées d'après les règles de la tactique aussi dans ce dernier pays. Cette entreprise * Mai 1807. ^vait coûté à Sélim* le trône et même la vie, lorsque Moustapha-Bairaktar, pacha de Roustchouk, s'avança avec ses ♦* jmucti808. troupes pour le délivrer et qu'il prit le sérail d'assaut**; **»NoYmb.i808. ce servitcur si fidèle et si reconnaissant succomba*** lui-

même à son tour dans la révolte de ces janissaires dont Mahmoud II, le dernier prince de la dynastie d'Osman, dut reprendre le joug qu'il maudissait et exécrait. Deux ans seulement après ces événements, Méhmet-Ali régla ses comptes avec ses janissaires à lui. Il invita les beys qui, sous Toussoun-Pacha, son fils cadet, devaient faire partie de l'expédition d'Arabie, à venir avec 460 cavaliers dans la citadelle du Caire, pour assister à la fête, célébrée à l'oc- M«P8 1811. casion de la prise de pelisse****, dont Toussoun devait être

revêtu. Lorsqu'on se mit en marche pour quitter la citadelle par la porte d'El-Azab, qui conduit sur la place de Rumeileh, Méhmet enferma ses invités dans un chemin étroit, taillé dans le roc, et les fit tuer à coups de fusil, de sorte que pas un n'échappa à ce massacre. En même temps, Méhmet-Ali avait donné'^ordre d'arrêter et de tuer les mameluks dispersés dans les provinces ; leurs têtes furent expédiées en masse au Caire. Quand plus tard on reprochait au vice-roi la cruauté de ce massacre, il prévoyait, avec certitude, qu'en considération de la nécessité absolue de cette mesure, l'histoire la trouverait plus juste et plus justifiée que l'exécution du duc d'Enghien.

Méhmet-Ali put alors se consacrer en toute tranquil- Le» wahabite». lité à l'expédition d'Arabie, où les wahabites venaient de combler, aux yeux des musulmans, la mesure de l'impiété la plus perverse et de révolter les cœurs de tous les croyants orthodoxes. L'agitation produite par cette secte remonte, dans ses commencements, bien au delà du milieu du xviii* siècle; mais à l'époque oii les exploits des armées françaises mettaient en émoi le monde entier, le mouvement des wahabites avait pris une extension extraordinaire, en changeant en même temps, d'une manière essentielle, son caractère primitif. Le fondateur de cette * secte, Mouhammed-Ebn-Abd-El-Wahab, né vers la fin du xvxi* siècle, dans le village d'El-Ayeyneh, oii il avait débuté comme réformateur des mœurs, avait eu le sort de la plupart de novateurs pareils : au commencement de sa mission il avait été chassé, puis il avait trouvé un asile chez Mouhammed-Ebn-Souhoud à Derreyeh, capitale de la province du Nedjed. Il y répandit sa doctrimeS qui était un

* Mengin^ t II, p. 451 et suiv..— S. de Sacy, Description du packalik de Bagdad^ suivie d'une notice historique sur les wahabites. P&ris, 1809.

fi 4 I5TK0DLCTI0X.

îMamiMfii* plu» rigoureux quant aux mo-urs; elle était très- «évére (K^ur U^ [lécbés sexuels, pour la magie, le jeu, fu^ige (Ju vin et même du tabac, comme pour tout luxe dans lc»s vêtements et dans la construction des maison». Bientôt l'influence de tette secte s'étendit sur toute * Wfitéi,î7^:,, fAnibîe. Sr^ulioud* répandit le pouvoir des wahabites par des ex[>éditions militaires très-heureuses, et le fon- •* <'*7, dati'ur de la secte, Wahab, quL mourut à un âge avancé**, avait f)u voir encore tous ces succès. Peu de temps après sa mort, les wahabites acquirent une telle puissance dans hîs contrées orientales de l'empire que F.on s'attendait à la fondation d'un nouvel empire despotique que la Porte ne saurait jamais conquérir. Sous Abd-El-Aziz et Souhoud II, fils et petit-fils de Souhoud, ils portèrent leur doctriiuî et leurs armes, dans les premières années de ce siècle», jusqu'il Hasra et à Bagdad; mais alors ils nuisirent il leur réputation par les horribles atrocités qu'ils comni(Hlaieni dans leurs attaques contre Medcheh-Ali et M. Iloussein (Kei'béla) dans Teyalet de Bagdad, oîi reposent les(îendres do ces saints hommes. En même temps, ils se jcUèrent, avec des résultats tantôt favorables, tantôt défavorables, sur la Mecque et sur Médine ; ils forcèrent enfin le chérif Galob, qui pendant longtemps leur avait opposé une résistance opiniâtre dans ces parties de TArabie, à chercher son salut dans la fuite; ils fermèrent Taecès des lieux saints aux pèlerins et allèrent jusqu'à ouvrir la tombe même du Prophète et à enlever une partie de ses trésors. Méhmet-Ali s'était de bonne heure mis eu rapports d'amitié avec le chérif Galeb, rapports qui pouvaient îui faire croire qu'il avait donné à ses prépai^atifs toutes les garanties de sécurité, puisqu'il confiait une culreprise d'une telle importance à son fils Toussoun, qui n*avail que seize ans. Nais la première campagne

(le ce chef inexpérimenté échoua ; ce ne fut que dans la seconde qu'il put occuper les lieux saints, et le père, avec un grand zèle, se hâta aussitôt d'envoyer les clefs de Médine à Gonstantinople. Alors Souhoud II se leva encore une fois et serra Toussoun tellement de près, que Méhmet-Ali résolut de diriger lui-même la campagne suivante*. Malgré cela, la lutte se prolongea encore avec * isia. un succès inégal pendant trois ans, jusqu'à ce qu'Ibrahim- Pacba**, fils aîné de Méhmet, fût envoyé pour briser radi- ** Automne isi calement la puissance de la maison de Souhoud et pour conquérir le Nédchid. Dans la petite guerre qu'Ibrahim fit aux Arabes, il ne négligea aucun moyen pour détourner la population d'Abdallah, fils de Souhoud II, alors leur chef, qui s'était fait beaucoup d'ennemis par son avarice et son esprit vindicatif, niais qui n'avait pas hérité des éminentes qualités de ses prédécesseurs. Dans la première entreprise un peu importante que fit Ibrahim dans le siège d'El-Rass*** , il échoua et fit de grandes ♦♦^ isit. pertes ; mais ensuite, par son énergie et sa persévérance, il s'assura victoire sup victoire et prit une ville après l'autre, dont la dernière fut Dérayeh****, point de départ ****Priatemps du mouvement des wahabites. Abdallah se rendit; il fut conduit au Caire et de là à Gonstantinople pour y recevoir la mort.

Le mouvement guerrier qui agita le monde du temps LesMontén^grii de l'Empire français sous Napoléon, mouvement dans lequel la Porte fut entraînée à plusieurs reprises, fut cause que les vassaux de la Porte, qui s'élevaient avec tant de hardiesse en Albanie et en Egypte n'abusèrent pas de leur puissance pour s'en servir contre les sultans et qu'Ali-Pacha, comme Méhmet-Ali, trompèrent si longtemps tous les gens défiants qui, dès le commencement, n'avaient vu que des rebelles en eux. Dangereux pour une époque I. ô

de paix, ils pouvaient paraître, dans ces temps de guerre, plutôt les soutiens les plus forts de la Porte. Si, en Albanie, Ali-Pacha exerçait un pouvoir énergique sur un grand territoire bien fermé de tous côtés; si, sur les frontières extrêmes de l'empire, Méhmet-Ali rétablissait l'autorité de la Porte, l'étranger n'en put concevoir que des idées meilleures et plus favorables relativement aux ressources du gouvernement turc. Et lorsqu'enfin Méhmet-Ali, d'ordinaire si lent à prendre une décision, impatient jusqu'à la folie, quand il s'agissait d'atteindre le but de ses nouvelles mesures administratives ; mais lent, circonspect et persévérant, quand il voulait arriver au but de son ambition dominatrice, lorsque Méhmet, disons-nous, introduisit, pendant ses guerres en Arabie, le nizam-dchédid parmi ses troupes et qu'il fit habiller et exercer nègres et fellahs à l'européenne , venant ainsi par sa tranquille fermeté à bout d'une réforme dans laquelle tous les sultans et tous les vizirs avaient jusqu'alors .échoué, on pouvait croire qu'une nouvelle époque vgiait de commencer pour la restauration intérieure de la puissance musulmane et pour la réforme des abus dans cet Etat corrompu. Ainsi, d'après l'aspect des affaires dans ce moment-là, on aurait pu croire que l'agrandissement de la puissance de ce^ deux hommes devait plutôt affermir l'empire turc que l'ébranler; mais les projets de presque tous ces usurpateurs furent traversés par les agitations de différentes tribus qui, par une oppression nouvelle et plus rigoureuse, comme plus voisine, furent excitées à une résistance violente contre leurs maîtres qui les opprimaient ainsi. Quand cette résistance avait lieu dans des tribus chrétiennes, on y trouvait toujours au fond le désir prononcé d'arriver à rindépendance nationale et à la délivrance du joug des Turcs. Âinsi^ la rencontre qui mit aux prises Mahmoud

de Sculari et les Monténégrins ^sura riudépendance, préparée depuis longtemps, de ce petit peuple (Je piontagQ^rds. I)epui^ que les Russes, dans la guerre de 1789, avaient enlevé aux Vénitiens leur influence dans le Monté- Qégro, le prince-évêque (vladik^) Pierre Pétrowitch Niegosch s'était emparé d'une puissance politique et hiérarchique inconnue jusqu'alors dans ce pays et n'avait conservé que de nom les sardars dgs provinces dans leurs places; mais cette puissance suprême, augmentée ainsi, ne fut employée par lui qu'au service et au profit de l'iodépendance nationale. Depuis longten^ps déjà, le skodr^-pacha s'iétait pris de querelle avec lui; dans l'absence du vladika, il avait combattu* les Monténégrins * *'85. avec quelques succès ; en revanche, ceux-ci lui créèrent de grandes difficultés dans la guerre austro-russe, où il entamait traît|[*eusement ses négociations avec l'Autriche. Dans ces entreprises, les Monténégrins, de leur côté, étaient soutenu^ par les Autrichiens, avec lesquels, comme avec les Russes, ils cherchaieiU toujours h être en bons rapports; ce qu'ils appelaient ménager la chèvre et le chou. Après la paix, Mahmoud semblait croire qu'il était nécessaire de réparer sa défection aux yeux de la Porte ; il attaqua** donc, à la tête de dix mille hommes, les Monté- •* «795. négrins dans leurs défilés et leurs montagnes inaccessibles, mais il fut entièrement battu. Lorsque, trois mois plus tard, il répéta l'attaque avec une armée dont le nombre était doublé, il resta lui-même sur le ch^mp de bataille et amena, par cette seconde défaite, la vraie fondation de l'indépendance des Tchernagorzes.

Ce que les Monténégrins étaient pgur le pacha de Scu- ^ souiiotes. tari, les Souljûtes* (Albanais chrétiens de la in\>n des.

Tchames qui appartenaient à différentes religions) faillirent le devenir, à la même époque, pour Ali-Pacha. Ils habitaient une forteresse naturelle dans les montagnes cassiopéiennes , cette contrée d'une splendeur sauvage et grandiose, oîi les torrents de TAchéron et du Gocyte avaient rempli l'imagination des anciens d'images si saisissantes. Leurs quatre places fortes étaient situées à la hauteur de deux mille pieds au-dessus de cette vallée mystérieuse au^ fond de laquelle l'Achéron roule ses sombres flots, et d'oîi un sentier étroit conduit le voyageur en zigzag par les anfractuosités de la rive droite, après deux heures de marche, vers un défilé fortifié et vers le premier fort, du nom de Navariko, qui était situé tout près de là; par le même chemin, on va ensuite à Samoniva et à Kiapha, et, en dernier lieu, à Souli^ Les luttes d'Ali contre cette petite peuplade commencèrent * Vers 1790. pendant la guerre austro-russe*, lorsque les Souliotes chassèrent un corps de troupes d'Ali qui avait fait irruption dans leurs montagnes. Malgré tout l'éclat poétique qui entourait leur défense héroïque, la commune des Souliotes n'était malheureusement, au fond, autre chose qu'une bande de klephtes organisée en société et en grand, qui, par les sorties de ses brigands, attaquait et exaspérait les Grecs comme les Turcs^ les chrétiens comme les musulmans. C'est pourquoi Ali-Pacha put appeler les Armatoles grecs contre eux, dans une seconde ♦* jniiiet 1792. expédition**, pendant laquelle un nouveau corps de deux mille Albanais fut anéanti presque en entier. Dès lors Ali semblait éviter ces adversaires. Mais lorsque les îles 180Ô. Ioniennes furent placées sous la protection de la Russie***, Ali craignit que l'appui, donné par les Russes à leurs

• Hughes, Travels in Skily, Greece and Àlbany, t. III, p. 122, et sq.

protégés, ne devînt un danger très-sérieux pour lui, . comme le skodra-pacha en avait fait l'expérience dans ses luiteç contre les Monténégrins. Il arma donc alors, contre la faible troupe des Souliotes, une armée de vingt mille hommes; à la veille de son invasion, il corrompit Géorg. Botzaris, qui lui livra les munitions de guerre achetées par lui pour ses compatriotes, puis* il fit irruption dans les * Juin isoo. montagnes ; mais cette fois encore , il trouva que les combats et les assauts ne le menaient à rien ; il se décida donc à essayer d'entourer les montagnes, sans jamais cesser de les bloquer. Après le premier hiver, son armée était réduite à huit mille hommes par les fatigues et les privations continuelles ; ses tentatives de corruption, qui s'adressaient à chacune des familles influentes, échouèrent, et il dut voir qu'une partie de ses pachas, de ses beys et de ses Armatoles, épuisés par un blocus de si longue durée, entrèrent en alliance avec les Souhotes**. Leur résistance, ** isoi. devenue plus opiniâtre à mesure qu'elle durait, fut poussée jusqu'au fanatisme par le moine Samuel, lorsqu'Ah-Pacha avait été appelé à Andrinople par une révolte au nord***. *** *^^*- Ce moine, qui avait l'apparence d'un sauvage, mais l'influence et l'autorité d'un saint, détermina les SouUotes à construire çncore un cinquième fort, nommé Agia Paraskévi (vendredi saint), sur le rocher de Koungi, qui formait une saillie entre Souli et Kiapha. Dès qu'Ah-Pacha fut de retour du nord****, il fit jouer toutes les mines. Il **** *^^'obtint de la Porte un firman qui lui donna plus de droit et plus de ressources pour son - agression ; il réussit à gagner un nouveau traître qui, pendant la nuit, ouvrit Souli à Kitsos Botzaris, fils de Géorg. Botzaris*. Ni ^* 20 septembK Kiapha, ni Agia-Paraskévi, où Samuel se fit sauter en l'air avec quelques compagnons, ne purent plus tenir. La population capitula et partit en trois troupes; deux mille

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hommes, sous Photoà Tsavèlas, se rendirent à Parga, mille hommes allèrent à Tzalongo et vingt fathilles se retirèrent à Réniassa. Les premiers seuls échappèrent à la perfidie d' Ali-Pacha; les autres furent traîtreusement surpris, et de toute la troupe à Tzalongo, où soixante femmes avec leurs enfants se précipitèrent dans l'abîme, tandis que les autres essayaient dé se frayer leur chemin Tépée à la main , cent cinquante seulement atteignirent Parga. Leâ hommes qui avaient échappé à la mort entrèrent, pour la plupart, au service des Russes dans les îles Ioniennes, oii leur manière de vivre pendant la-paix et même dans la guerre faisait malheureusement un triste contraste avec la vie militaire si vaillante qu'ils avaient menée dans leur pays. Mais cela n'empêcha pas ^ue leurs combats n'attirassent pour la première fois les yeux de l'Europe sur ces côtes et ces montagnes, bien que toute cette partie du monde retentît alors du bruit des armes et qu'elle fût éblouie par de grands exploits. Ces défenses pouvaient rappeler les sièges de Messène et de Numance. De ces mille hommes qui composaient toute l'armée des Soulicftei; en état de porter les armes, chacun paraissait avoir k valeur à laquelle prétendait, dans l'antiquité, toute la noblesse de Sparte. Un homme tel que Photos Tsavélas semblait être aux yeux du vieux Kolokotronis. l'idéal achevé de ce genre de guerriers qui combattaient les Turcs. L'histoire de chacune des familles proéminentes de Souli est toute remplie de traits d'un intérêt tragique. Telle est l'histoire de ces Botzaris, où le traître Géorgos fut suivi de son fils déloyal du nom de Kitsos, que la violation infâme de la dernière capitulation rejeta dans les rangs des malheureux trahis, pour expier ensuite sa première trahison après son retour à Arta; en effet, Gogos Bakolas, un des séides d'Ali, l'assassina dans un banquet. Il laissa un

fils du nom de Markos, qui, plus tard, se montre comme un des guerriers les plus purs et les plus nobles parmi ceux qui portèrent les armes* dans la lutte pour la liberté de la Grèce. Telle encore l'histoire de ces Tsavélas,* de ce père du nom de Lampros, qui, tombé en 1792 par une trahison dans les mains d'Ali, après lui avoir laissé son fils en otage, et aidé par sa femme Moscho, cette amazone, déploya le plus d'énergie dans la défense; et de ce fils, du nom de Photos, qui, délivré après la première guerre, banni par les artifices d'Ali en 1803, attiré par lui et envoyé à Souli, imita Régulus, et, délivré encore une fois du cachot, donna sa femme et ses enfants comme gages, en jouant ainsi, comme son père, la famille pour la cause nationale, principe klephte que Kolokotronis aussi a suivi quand l'occasion s'en présentait. Tous ces hauts faits ont inspiré à Niebuhr la comparaison un peu risquée entre les récits extravagants de l'historien souliote Christophoros Perrhaivos et l'ouvrage de Thucydide, comme ils ont inspiré à lord Byron le rapprochement un peu superbe entre les héros albanais et les Doriens et les Héraclides de l'antiquité* . L'intérêt que leur portait ce poète, ses voyages, ses chants répandirent bientôt l'enthousiasme pour la cause des Souliotes dans les vastes sphères du monde civilisé, et les chants des klephtes

« On Suli's rock and Parga's shore

Exists the remnant of a line, Such as the Doric mother bore^ And Ihere perhaps some seed is sown, The Heracleidan blood niight own.

« Sur les rochers de Souli et sur la plage de Parga se trouvent encore les débris d'une race telle que les mères des Doriens les enfantaient ; là se trouvent peut-être encore des familles que le sang des Héraclides ne désavouerait pas. »

mêmes célébrèrent dès lors avec orgueil cette terrible ville de Soulî , « dont le nom fameux a fait le tour du monde et où les petits enfants, les femmes et les jeunes filles sont parmi les combattants. »

Les Serbes. Une sculc année s'était -passée après l'expulsion des Souliotes, lorsque le nord-ouest de la Turquie d'Europe fut ébranlé par une commotion qui sembla devoir détacher de la domination turque toutes ces parties de l'empire, avec la même rapidité qne le Monténégro et, pour ainsi dire, de concert avec lui. En Servie S le pouvoir * i8ûi. despotique des dahis* fit naître une résistance armée, dans laquelle les habitants domiciliés et honorables firent cause commune avec les heiduques des montagnes, les klephtes serbes, poiu* provoquer un soulèvement d'abord à l'aventure et sans plan préconçu. Ce soulèvement, que la Porte elle-même vit naître sans trop de déplaisir, chassa vite les Turcs du pays, les rejeta des palankas et des villes dans les forteresses et mit fin à la domination des dahis. L'occupation de Belgrade par les janissaires, la lutte prolongée avec les Soubaches*, au sud du pays, ne permirent cependant pas aux Serbes de retourner immédiatement et en paix vers leurs troupeaux de pourceaux. Restant sous les armes, ils apprirent bien vite à concevoir du moins la pensée de leur délivrance et le désir d'arriver à une position comme celle des Principautés danubiennes, oîi l'administration de plusieurs chefs du nom d'Ypsilantis avait fait connaître récemment aux habitants une condition

Avril 1805. bicu meilleure Les Serbes firent donc** à la Porte des propositions tendant à ce but, entre autres celle d'être mis

* Cf. Ranke, la Révolallun serbe, 1844; — Ciinibert, Essai historiqite sur les révolutions et i*indéiiendance de la Serbie. Leipzig, 1 855. — Encore : Ami Boue, la Turquie d'Europe, dans les chapitres qui s'y rapporlent.

en possession de leurs forteresses, demande dont Tidée leur venait de Boukharest et qui réellement ne pouvait pas leur être accordée. Tous les bons Turcs avaient déjà amèrement reproché au sultan le seul armement des rayas serbes ; il pouvait donc bien moins oser retirer les janissaires de Belgrade et abandonner aux chrétiens une place frontière aussi forte; c'est pourquoi il appela aux armes les pachas de Nich et de Scutari contre les Serbes, qui s'armèrent alors* pour une guerre dirigée contre le * 18O6. pouvoir turc, et non pas seulement contre les autorités turques de la province. Les conjonctures mêmes étaient alors favorables aux vaillants Serbes. La Porte fut d'abord engagée par Napoléon ** dans une guerre avec la ** 18O6. Russie, puis, à la paix de Tilsit***, abandonnée par lui ; **m807. en même temps, les troubles intérieurs accompagnant et suivant la chute de Sélim ébranlèrent la capitale et le gouvernement turcs. Dans ces circonstances, les Serbes ne réussirent pas seulement à purger leur pays complètement des Turcs****, mais encore, pour tendre la main aux Mon- **** Miueû

ténégrins et pour soulever les Bosniaques, ils purent s'avancer en conquérants jusqu'en Bosnie, et en Mésie , jusqu'à Novibazar, ville qui forme la principale communication entre la Bosnie et la Roumélie. Si, à ce moment, les Bosniaques, retranchés derrière leurs boulevards imprenables et rattachés à la Roumélie seulement par quelques collines qui permettent le passage d'un pays à l'autre, si les Bosniaques, couverts sur les deux flancs par les Serbes et les Monténégrins, s'étaient levés pour conquérir leur liberté, l'incendie qui couvait déjà parmi les Grecs aurait éclaté à cette époque, et, les forces des Turcs et des Albanais étant détournées de leur but et divisées, tout le nord-ouest aurait pu facilement secouer le joug de la Turquie. Mais la partie serbe de l'ancienne

74 IlfTRODUCTlONi

population de la Mésie avait émigré depuis i690 et depuis 1740 ; elle avait été remplacée par des Albanais, mais ceux-ci, comme les Bosniaques, étaient divisés entre eux, peu habitués aux calculs politiques , et la haine contre les Serbes les avait, pour la plupart, poussés dans le camp des Turcs. Ainsi, non-seulement cette conquête fut rendue inutile et le soulèvement arrêté dans son développement, mais encore tout le pays serbe, depuis Nich jusqu'à la * im, Morawa, fut pris par les Turcs*, et aurait été de nouveau entièrement subjugué, sans le secours que lui prêtaient les Russes. Les divisions intérieures qui dévoraient le pays étaient là cause dé ce changement de fortune. Dès le commencement de la lutte , les Serbes avaient cherché un chef dictateur (1804). Les trois hommes sur lesquels Félection s'était concentrée avaient tous refusé avec une modestie apparente, tnaisles motifs de leur refus étaient encore plus équivoques que ne Tétait l'ambition qui, plus tard, ternit le nom de tant de chefs des insurgés grecs. Stanoï Glavasch ne trouva pas convenable qu'un heiduque fût placé à la tête d'une nation; Théodose d'Orachatz, qui aurait voulu faire choisir quelqu'un qu'on aurait pu facilement abandonner dans le cas d'une issue malheureuse, ne trouva pas conveaable qu'un knèse se mit à la tête de bandes de brigands; Tcherni Géorg, qui se laissa persuader en deiv nier lieu à se porter candidat, avertit les électeurs de se mettre en garde contre lui-même, puisque, étant d'un tempérament irascible, il ne saurait supporter ni contradiction ni désobéissance. Tel était, en effet, cet homme, d'une taille gigantesque, dont le surnom serbe (Czrni) , comme le nom turc de Kara et le nom grec de Mavros, ne désignait pas la couleur de son teint, mais son activité énergique et virile. Comme tant d'autres hommes de cette nation, enfants de la nature et doués d'une exubérance de forces et

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de santé, il était adonné outre mesure au vin et aux femmes, aimant le soir à danser et à boire, et se laissant aller facilement, dans les fumées du vin, aux caprices d'une barbarie plus que turque, et qui faisait frissonner. Il portait toujours à la ceinture le pistolet, son terrible instrument de punition et de vengeance, avec lequel il abattait tout récalcitrant sans d'autres façons, comme il le fit avec ce knèse Théodose (d'Orachatz), qui fut une de ses premières victimes. Un jour, fuyant devant les Turcs, il infligea la même punition à son vieux père, qui ne voulut pas l'accompagner dans sa fuite; il fit pendre son frère, qui avait fait violence à une jeune fille, et défendit à leur mère d'en pleurer. Sans le vouloir^ on se rappelle, quand on voit ses exploits ^ semblables à ceux de Mîlosch dans les commencements de son règne, les vieux czars russes qui exerçaient les* mêmes cruautés bizarres, acceptées sans trop de murmures par leurs sujets barbares. Doué par la nature du plus grand génie militaire, il faisait la guerre avec une barbarie inutile; dans les affaires civiles, il était porté à commander en tyran. Pour diriger l'administration et pour faire exécuter les lois, on avait créé un sénat* qui, rempli bientôt des créatures * tsos. des différents chefs guerriers et des chefs de district, ne laissa pas de tomber sous le régime du sabre de Rara-Géorg, le pltis considérable de tous ces i^oïwodes, qu'entourait une suite très - nombreuse de cavalierte (mamkes) de la Schoumadie. Ce régime excita contre lui ses adversaires^ qui, prévenant les protecteurs russes contre lui, profitèrent* des désastres de la guerre de 1809 pour chasser son parti du sénat**. Le dictateur fut **^^e"7J^,^*^"*" ainsi forcé de se mettre à la mepci de la Russie. Dans sa jeunesse aventureuse, et avant de se livrer au commerce productif des porcs, il avait été tour à tour heiduque.

soldat et garde forestier au service de F Autriche; ses inclinations étaient pour TAutriche, à laquelle il offrit, en 1804, et maintenant encore une fois, le protectorat sur la Servie. L'Autriche /avait possédé, au dernier siècle, la Servie pendant vingt et un ans (1718-39), mais elle n'avait pas su s'y faire d'amis et y avait laissé à peine un souvenir de reconnaissance; elle avait vu avec dépit le mouvement serbe sur ses frontières dès l'origine même, et à ce nxoment elle ne voulut pas y jouer un rôle qui aurait affermi la position des Russes dans les Principautés danubiennes, et donné plus de droit à leur influence, qu'elle détestait si cordialement. Ainsi, Kara-Géorg, que la France ne voulut pas écouter non plus, fit la paix et conclut une alliance avec les Russes, qui l'aidèrent à * «810. battre, dans une campagne brillante*, les Turcs sous Chourchid-Pacha dans la bataille de Warwarin, et les Bosniaques à Losnitza, victoires qui lui permirent de renverser par la violence tous ceux qui lui résistaient à l'intérieur. Chourchid-Pacha lui offrit, dans la campagne de

** 1811. Tannée suivante**, le gouvernement de la Servie sous la suzeraineté du sultan; Kara-Géorg fut assez niais pour s'informer au quartier général russe sur ce qu'il avait à faire , et sa réponse, inspirée par les Russes , fut que les Serbes, en leur qualité d'alliés des Russes, ne sauraient faire aucun traité sans leur coopération! On a reproché aux

*♦* 1812. Russes d'avoir, dans la paix de Boukharest***, mal récompensé les Serbes de cette fidélité. Dans toutes les circonstances, ils les auraient, sans aucun doute, mal récompensés , mais dans les circonstances où ils se trouvaient alors, il n'auraient peut-être pas pu les récompenser mieux. Par cette paix, les Turcs auraient pu obtenir tout de la Russie que menaçait, à ce moment même, l'invasion de Napoléon ; mais , par une générosité dont ils

se repentirent, et par suite d'une condescendance coupable de leurs négociateurs, qui en furent punis plus tard, les Turcs se contentèrent de la restitution des Principautés danubiennes cédées par Napoléon au czar. L'Autriche, qui montra toujours la même fermeté à ne pas vouloir abandonner qcs Principautés à la Russie, avait fait dépendre de leur cession sa participation plus ou moins active à l'invasion française en Russie. C'était donc accorder beaucoup, quand les Turcs, dans ces circonstances, et sous la médiation des Russes, permirent aux Serbes d'administrer leurs affaires intérieures librement en échange d'un tribut modique. Aussi les Jures s'en repentirent-ils dès que ce fut fait. Ils profitèrent aussitôt de ce que la Russie était engagée dans la guerre, pour exiger des Serbes de revenir à l'ancien état de choses, ce qui les poussa à une nouvelle lutte. Mais l'ancien élan était alors paralysé dans la nation. L'excellent projet d'une petite guerre, conçu par Kara- Géorg, fut écarté par son mauvais génie, le favori Mladen, qui ne voulut pas exposer aux dangers de la guerre ses moulins ni ses propriétés, situés près de la frontière. Le heiduque Welko, qui s'était chargé de la défense sur les bords du Danube , tomba à Négotin ; Kara-Géorg luimême resta inactif et s'échappa par l'Autriche en Russie* * octobre mz, par suite des mauvais conseils donnés par l'agent russe Nédoba, à ce qu'on dit , qui l'engagea à ajourner la lutte jusqu'au moment où la Russie aurait les mains plus libres. Le pays était alors ouvert, les forteresses tombèrent, et les Turcs exercèrent, à leur façon, une terrible vengeance sur les vaincus. Ceci amena bientôt un nouveau soulèvement**, connu sous le nom de celui de Hadji Pro- ** i8i4. dan, et que Milosch Obrénowitch, le dernier des grands bospodars, supplantés par les petits woïwodes de Kara-

78 IMTROPUCTiaN.

Géorg, aida luir-méme à étouffer. Alors le iiouveau pacba Souleiman, BosDiaque haïssant profondément les Serbes, comme le faisaient tous ses compatriotes, m Heu de maintenir le pardon qu'il avait promis aux vaincus, fit exécuter en masse les plus considérables parmi les riévoltés, et infligea aux gens d'un rang inférieur les supplices les plus raffinés, en les faisant rôtir, empaler ou tuer à coups de bâton. Milosch, qui, par une ruse, s'était échappé de Bel- ♦ 1815. grade, se mit*, le jour des Rameaux, à la tête d'une nouvelle révolte à laquelle il chercha à donner un caractère plus légitime vis-à-vis de la Porte et de la Sain te- Alliance, de même que, comparativement à ce qu'avait fait Rara- Géorg, il essaya de procéder d'une manière plus ^humaine; car, bien que désespéré, comme ce dernier, il était plus froid et plus prudent. Après quelques combats heureux, il sut, en traitant les prisonniers avec humanité, ^e créer un parti parmi les Turcs mêmes, et faire personnellement sa paix avec la Porte; car il fit toujours semblant de combattre, non le sultan, mais ses serviteurs insensés seuls. Il se contenta de faire ce qui était possible; il consentit à ce que les forteresses restassent entre les mains des Turcs; il joua, tout en étant chrétien, le rôle qu'avaient ]oué Ali-Pacha et Méhraet-Ali, et que plus tard Odyssevs et ses pareils auraient joué en Grèce autant qu'ils auraient pu le faire, c'est-à-dire d^e rester dans une demi - indépendance sous la domination des Turcs , pour obtenir de régner sur le pays et sur le peuple. Les inclinations pacifiques des temps modernes favorisaient sa cause; le congrès de Vienne et l'ambassade russe s'émurent ; ainsi, la Porte permit que Milosch fût élevé de fait à la dignité de chef héréditaire {kniûs) du gouvernement serbe, par suite, de l'élection faite par les 6 OY. 1817. knëses, les pr^ats et les kmètes^\ La Porte, en recon-

IKTRODUCTION . 79

naissant spontanément son pouvoir, espérait le maintenir dans une plus grande indépendance vis-à-vis de la Russie, ejt dissimulait la fureur que faisait naître en elle le spectacle d'une des plus nombreuses tribus de ses sujets chrétiens qui donnait impunément l'exemple dangereux d'une demi-indépendance obtenue par les armes. A ces commencements du soulèvement serbe se mêlaient ^Le» Principanu

daniiDiennes.Koi

aussi des tentatives pour provoquer un mouvement parnri ^**°*»° Ypsihntii les Daces et parmi les Grecs, mouvement qui, chez les pre* miers, avait un caractère tout diplomatique, et chez les derniers, un caractère tout soldatesque. A l'époque du soulèvement en Servie, Fhospodariat était entre les mains de Konstantin Ypsilantis. Sa famille * était alors une des plus considérées î)armi les phanariotes ; elle était chère aux Grecs à cause de ses sentiments patriotiques, et aux Roumains par son administration bienveillante des Principautés. Alexandre, père de Konstantin, avait mérité, par son gouvernement doux et clément, qu'il avait exercé à trois reprises différentes dans ces pays, le surnom de Grand-Père, 'et vivait depuis 1798 à Constaritinople comme simple particulier, entouré du respect des étrangers et des indigènes, qui souvent lui demandaient ses conseils. Ses deux fils avaient été dès leur jeune âge* entraînés dans des con- * nsî. spirations dont le but était la délivrance de la Grèce ; le père lui-même entra plus tard, pendant la guerre austrorusse, en négociations avec les ennemis de la Porte et proposa un projet pour l'établissement d'une Grèce indépendante. Son secrétaire d'État et son élève en politique fut ce Rhigas de Thessalie, dont le nom brille à la tête des lijbérateurs de la Grèce. Après l'issue de cette guerre, qui détruisit tant d'illusions, les Ypsilantis prirent une posi-

* Cf. sur l'histoire de cette famille, «ï>iX7i[jMùv, ^ox^Atov irepl t^; 'exxvjv.

tion des mieux établies au conseil du divan, lorsque Alexandre, entrant dans les idées de réforme du sultan Sélim, conçut le projet d'une réconciliation entre Turcs et Grecs et d'un affermissement de ces deux nationalités par leur fusion, et fît composer, par son fils Konstantin et sous sa propre direction, un projet relatif à la transformation de l'armée turque. Ainsi les chefs de cette famille possédaient les moindres détails de l'administration turque, ils étaient considérés des diplomates étrangers et s'étaient familiarisés avec les grands projets que les grands événements de cette époque faisaient naître. Konstantin dépassait, dans l'opinion des diplomates étrangers, de beaucoup, et sans conteste, tous les Orientaux de son époque. Pendant toute sa vie, il agita dans son. esprit l'iflée de la délivrance de la Grèce par une armée formée de rayas. Lorsque la Révolution française commençait à faire propagande, Rhig^s (comme nous le verrons bientôt) songea à atteindre ce but avec le secours de la France, Konstantin chercha, au contraire, à se concilier les autres grandes puissances pour ce projet, et surtout à gagner l'assistance de la Russie. C'est pourquoi il profita d'abord de sa position ♦ repiusi796. comme grand-drogman * pour déterminer la Porte, dès l'origine des troubles en Europe à l'occasion de l'invasion d'Egypte, oîi elle se laissait entraîner, à une politique hostile à la France, politique à laquelle Konstantin resta fidèle pendant toute sa vie, peut-être au détriment de ses projets. Lorsque, après la conclusion de la triple alliance entre la Porte, la Russie et l'Angleterre, on entama à Constantino- *♦ 1799. pie des négociations sur le sort des îles Ioniennes**, son intention fut de former dans ces îles, au sud de l'empire, un centre gréco-chrétien pour ses projets secrets. Il était

sur le point de placer les Grecs des Sept-Iles, protégés par des traités particuliers et dans une condition plus libire et

non comme des rayas, sous la suprématie immédiate de la Porte, lorsque la politique russe réussit à traverser ses projets, à mettre les îles sous la protection des Russes et à éloigner Konstantia en le faisant envoyer, comme hospodar de la Moldavie, dans une espèce d'exil honorable. Pendant que ce prince y faisait naître, par son administration, un état de choses plus régulier et un régime supportable, . la Valachie était dans un état à faire pitié, livrée comme elle Tétait aux incursions anarchiques des dahis en Servie et de Paswan-Oglou en Bulgarie, dont les Kerdchalis dévastaient le pays dans toutes les directions. Les Valaques désespérés demandèrent et obtinrent konstantin pour hospodar *. Celui-ci fixa alors les yeux de tous les indigènes et * 4 octobre m de tous les étrangers encore davantage sur lui, lorsque lui, le chrétien, comme un des plus vaillants champions de la légitimité, purgea, en peu de temps, le pays de tous ceux qui le dévastaient, qu'il arracha au redoutable Paswan-Oglou un traité de paix, et, profitant des querelles qui divisaient les pachas voisins et se servant des Turcs contre les Turcs, fit naître autour de lui une paix et une sécurité durables. Prenant pour base la troupe qu'il s'était formée dans ces luttes, et s'unissant d'abord étroitement avec la Moldavie, il fit tendre tous ses efforts vers l'établissement d'une armée dace, dont il espérait se servir plus tard pour la réalisation de ses grands projets, dans la supposition qu'il serait protégé par les grandes puissances* qui croyaient que les troubles et les désordres continuels dans l'intérieur de l'empire turc rendraient l'existence de la Porte impossible. Par l'intercession des gouvernements russe et prussien, et en représentant lui-même à la Porte que les troubles en Rpumélie pourraient facilement amener une intervention étrangère, il essaya d'obtenir l'autorisation de la Porte pour la formation de cette armée ; sous l. v>

le prétexte que son devoir lui ordonnait de protéger les Principautés de l'anarchie, il invita même, et à plusieurs reprises, la Russie à venir les occuper, prévoyant dans son calcul habile que, dans ce cas, la Porte préférerait accorder à lui l'armement d'une force nationale. Mais tout le monde paraissait pénétrer ses hardis projets : la Porte était remplie de méfiance, la Prusse se retira de lui, la Russie paya le Ryzantin d'artifices byzanthis, guettant l'occasion ou elle pourrait se servir du prince comme d'un instrument de ses intérêts à elle. A ce moment éclata la révolte des ♦ im. Serbes contre leurs dahis *. Le prince se mit aussitôt de leur côté contre les fauteurs de l'anarchie ; il soutint au sein du divan leurs griefs contre les dahis ; il aida leur révolte en leur donnant des armes et des munitions de guerre; ce fut lui ensuite qui, après la chute de^ dahis, inspira aux Serbes Tidée de la demande un peu forte qu'on leur cédât •* ii^oe. les forteresses**, espérant encore obtenir, par suite de ces nouveaux embarras suscités à la Porte, l'autorisation tant désirée de former son armée. Si ces troubles intérieurs s'étaient développés et avaient grandi sans être arrêtés dans leur marche, le prince Konstantin, en apparence si loyal, se serait bientôt jeté dans les rangs des rebelles serbes et grecs; mais les événements qui s'accomplirent en Europe décidèrent autrement de son sort. Le divan hésitait alors, sans pouvoir se décider, entre Talliance avec Napoléon et le système politique auquel Ypsilantis avait travaillé peh- Automnci806. daut huit ans. L'envoi du général Sébastiani *** décida la Porte à faire alliance avec la France et causa la chute d'Ypsilantis. Le prince prévint la sentence de mort rendue contre lui en s'échappant en Autriche; mais son vieux père Alexandre devint la victime de la barbarie turque. Alors Konstantin se jeta au milieu du tourbillon de la grande politique, il excita la Russie à la guerre contre la Porte et

I?CTRODUCTIOîf. 83

tut reçu avec les plus grands honneurs à Saint-Pétersbourg, oii il exposa &es vœux et ses projets, d'après lesquels la Moldavie et la Valachie devaient être unies sous lui, en même temps cjue la Servie serait soutenue et qu'un corps d'armée russe recevrait des instructions pour agir d'intelligence avec lui. Mais la réponse qu'on lui fit par Budberg demanda des changements essentiels dans ses projets. Konstantin put encore une fois se pénétrer de là manière dont la Russie se dirigeait toujours avec la même prudence et avec une persévérance toujours égale, ne consultant que ses propres intérêts. Il partit sans avoir eu d'audience de congé*; mais le czar envoya après lui une •sJéc. iso6. lettre qui devait l'apaiser et qui mettait tout sur le compte de malentendus. Dès que les événements eurent poussé la Russie, malgré tout, à la guerre, Ypsilantisfit son apparition à Iassy;.ici, comme en Valachie, les boyards le choisirent pour leur prince**.; mais à ce moment encore, la Rus- •♦comm.deis sie, si jalouse, s'opposa à ses projets et le força bientôt k déposer les rênes du gouvernement de la Moldavie. Tous ses efforts, de quelque côté qu'il les tournât, eurent successive^ ment le même résultat contraire à ses désirs. En vain il s'efforça encore une fois de détourner la Porté de la France ; en vain il essaya de stimuler les Russes à une activité plus énergique. Il est vrai que la chutede Sélim et la fin de l'influence française, qui en était la conséquence, semblaient relever Konstantin ; mais aussitôt la bataille de Friedknd força les Russes à conclure avec Napoléon cette paix dans laquelle ils abandonnèrent à leur sort la Porte, et avec elle aussi Ypsilantis. Le czar parla à l'empereur de ce dernier^ « Je connais ses projets, dit Napoléon ; il nous tromper tous les deux ; il ne travaille que pour ses chimères ! » t>és ïot's,. le prince Konstantin, empêché par la police russe d'entretenir aucune intelligence avec la Servie et les PrindpautéSy

s'établit à Kiew, où il mourut en 1816. Son fils aîné , Alexandre, né en 1792, entra de très-bonne heure au service militaire russe, dans lequel il perdit sa main droite dans la bataille de Dresde; Les idées du père au sujet de la délivrance de la Grèce devinrent Théritage d'Alexandre et de ses trois plus jeunes frères, auxquels Konstantin légua, comme le résumé de ses tristes expériences acquises, en Russie et dans le commerce avec cette puissance, les dernières paroles qu'il prononça en mourant : « N'oubliez pas que les Grecs, pour devenir libres, ne doivent s'appuyer que sur eux-mêmes. »

Les Armatoif s A CCS hcurcux Commencements de la révolution serbe,

grecs. '

avons-nous dit, s'était mêlé, à côté de ce mouvement monarchique et diplomatique en Dacie, encore un mouvement grec, auquel Konstantin Ypsilantis avait pris encore une part active. L'incendie, allumé au nord-ouest de la Turquie, menaça de s'étendre aussi vers l'est, vers le continent grec, et d'embraser ïes éparchies à demi libres oîi, depuis l'Acarnanie étolienne jusqu'à l'Olympe, les capitaines armutoles, accompagnés de leurs jeunes gens (palikares), maintenaient l'ordre. Dans ces bandes armées, comme dans les rangs de leurs frères les klephtes, on vit éclore les premiers germes d'une régénération physique du peuple dégénéré. Dans leurs premières invasions, les Turcs avaient chassé cette race grecque devant eux comme des cerfs et d'autres animaux timides; trois cents ans plus tard, les Vénitiens avaient trouvé que non-seulement les Grecs des villes, mais même les bergers albanais dans les montagnes de^l'Arcadie avaient peu de penchant et même de l'aversion pour tout usage des armes ; et encore pendant le soulèvement on les a vus fuir épouvantés commodes lièvres à la vue des turbans turcs ! Mais dans ce noyau vigoureux de la nation qui rappelait partout aux Anglais le costume

INTRODUtTION. 85

et les mœurs des montagnards écossais ainsi que la garde noire de l'Ecosse, il s'était fait un changement profond dès la cessation du tribut en enfants mâles. Depuis ce temps, la jeunesse était restée dans ses foyers, et là où la vigueur et le désir d'agir ou encore le désespoir les poussait à choisir plutôt le brigandage que T esclavage, ils partaient pour la montagne, la même oîi, du temps de Thucydide et de Polybe, les Locriens ozoles et les Étoliens n'avaient jamais pu être amenés à respecter la paix publique, pour y exercer le même métier, qui était plutôt un honneur qu'un déshonneur pour eux, comme pour les lestes (brigands) et les pirates de l'antiquité. La famille raya qui avait envoyé un fils dans la montagne était plus en sécurité dans sa maison, parce que les Turcs craignaient la vengeance du fils éloigné de ses parents : c/est pourquoi ce qui ailleurs est un crime était considéré ici comme une espèce de devoir; un éclat poétique, la gloire d'un défenseur de la foi et de l'indépendance entourait ces hommes qui maintenaient éternellement vivante la haine des Turcs : les chants populaires célébraient les capitaines qui, comme les chefs des gauchos et des Uanéros de l'Amérique, se distinguaient par leur valeur, leur force physique, leur ruse, la splendeur de leurs armes et leur adresse à les manier, comme par leur démarche et leur maintien imposants. Lorsque, pendant la guerre d'indépendance, l'Anglais Hamilton conseilla à Kolokotronis de faire un accommodement avec les Turcs, le vieux klephte répondit avec orgueil que jamais ils ne le feraient, comme eux ne l'avaient jamais fait encore. « Les Turcs, ajoutait-il, ont pu tuer d'autres Grecs et en réduire d'autres encore à l'esclavage; mais nous autres nous avons vécu libres de génération en génération ; notre roi a été tué jadis, sans avoir fait de traité; ses gardes ont toujours continué à combattre et quelques-uns de

86 INTRêDDCTIOW.

ses castels étaient imprenables : les gardes, ce sont les klephtes; les castels, ce sont le Maïna et Souli, et les montagnes. » Dans les montagnes de* l'ancienne Grèce continentale proprement dite, on considérait comme les deux principaux boulevards de la liberté des klephtes, à Tintérieur Féparchie très-peuplée d'Agrapha, et sur la .côte orientale l'Olympe, ce géant des montagnes. Les habitants du pays circonvoisin de ce dernier ont, dans leur simplicité, gardé une tradition vague qui leur rappelle le souvenir de l'antique siège des dieux, et d'après laquelle jadis le ciel et la terre se sont rencontrés sur le sommet de rOlympe ; mais maintenant, depuis que les hommes sont devenus méchants, Dieu est remonté plus haut*. Dans le célèbre chant de la Lutte entre l'Olympe et l'OssaS le roi des monts, que le pied du Turc n'a jamais foulé, avec ses quarante-deux cimes et ses soixante-deux sources, dont « chaque source a sa bannière, comme chaque branche a son klephte, » regarde du haut de sa grandeur et avec un orgueilleux dédain FOssa, cette basse demeure des Kouniares (la colonie turque d'Iconium dans le village de Baba). Les capitaines des quatre armatoliks autour de l'Olympe, oii, d'après les iragoudies des klephtes, « les forts ne tombent jamais malades, tandis que les malades y reprennent leurs forces, » jouissaient partout et avant tous les autres de la plus grande gloire, comme les chefs les plus indépendants. Les klephtes de la Thessalie aussi, comme ceux de la Magnésie au pied du Pélion , sur le golfe de Volo, qui jadis avait vu le départ des Argonautes, avaient leurs honneurs particuliers, et ce fut ici que la première étincelle d'un esprit plus élevé vint donner une

» Urquhart, Esprit de l'Orient, t. I, p. 295.

^ Fauriel, Chants populaires de la Grèce moderne, 1824, t. 1", p. 38.

lîiTRODDCTION. 87

activité nouvelle à ces bandes sauvages. Le charmant pays montueux de la Magnésie (réparchie de Zagora-Pélion), apanage de la sultane-mère, était un des asiles les plus heureux de la Grèce, habité par une population saine, in dus trieuse et vivant dans l'aisance, qui exportait les produits de son sol et de ses mains dans des pays très-lointains, et dans laquelle les Turcs n'avaient pu pénétrer qu'en deux endroits, à Volo et à Léchonia. L'aisance des habitants avait fait naître la culture intellectuelle parmi eux : Daniel Philippidès et Konstandas, nés tous deux à Milias, ainsi que le médecin Kavras d'Amphilochia, étaient du nombre des premiers traducteurs notables d'ouvrages étrangers scientifiques; de Milias étaient encore les deux ecclésiastiques, auteurs d'une «Nouvelle Géographie » (Vienne, 1791) qui osèrent soumettre à une critique sincère l'état politique de la Grèce et les plaies du gouvernement turc ; de Milias était aussi l'archimandrite Anthimos Gazis, un des premiers .combattants dans les hétairies scientifiques et politiques ; d'Ampélakia était Drosos Mansolas, qui, au commencement de ce siècle, faisait ses études h léna et à Halle ; enfin, ce fut à Vélestino (le Phères des anciens) que naquit, vers 1753, ce fameux Konstantin Rhigas, célébré comme le père de la liberté grecque et comme son premier martyr. Cet homme, enthousiasmé par les idées de la Révolution française et excité par la pensée de la liberté, avait quitté le service et les enseignements qu'il avait trouvés dans les familles phanariotes des Ypsilantis et des Soutsos; il était allé de Boukharest à Vienne*, oii il avait • i79r>. inspiré à tous les Grecs un vif enthousiasme pour la cause de la liberté, tout en faisant des lois fondamentales, des plans d'opérations de guerre et des cartes géographiques; il entra en négociations avec Bernadotte, l'ambassadeur

88 INTRODUCTIOiN.

français *, et après la chute de Venise, il se rendit à Trieste pour adresser ses demandes à Bonaparte en personne. Les effets et les papiers que Rhigas avait expédiés avant son départ avaient été', par trahison, livrés à F Au triche, dont le gouvernement fit arrêter Rhigas avec cinq de ses compagnons et les remit au pacha de Belgrade. L'agent du vieil Alexandre Ypsilantis, dont Rhigas était l'élève, offrit > au kiaya-bey à Gonstantinople 150,000 francs pour sa liberté, Paswan-Oglou et Ali-Pacha intervinrent en sa faveur ; mais précisément pour les braver, le pacha de Belgrade ordonna de noyer les prisonniers dans le Danube. Rhigas, qui opposa de la résistance à ses assassins, fut tué * i7»8. à coups de fusir, et on dit qu'il mourut en disant : « J'ai jeté la semence, il faut que le temps vienne où mon peuple en recueillera les doux fruits! » Telle est, parmi les différentes versions sur sa mort, celle de son compatriote Perrhaibos*, qui l'accompagnait à Trieste, mais qui, ayant pu se sauver, poursuivit plus tard l'idée de son ami avec une persévérance infatigable. Beaucoup de poésies qui se trouvaient parmi les papiers de Rhigas ont été détruites, de sorte que deux poèmes seuls d'une authenticité incontestée nous ont été conservés. Le plus célèbre des deux {ôk ttote, tt'AYixapia) avait donné la plus belle expression à la pensée

d'enrôler les klephtes au service de la cause nationale'.

• Leake, Researches in Greece. 1814, p. 84.

' Dans SCS 'A7ropi.vr({i.ov6uaaTatiToX6p.txà. 'Aôtiv. 1836.

' Jusques à quand, ô palikares! voulez-vous rester solitaires comme des lions dans le domaine de vos rochers et de vos montagnes? Jusques à quand demeurerez-vous sous la sombre voûte des forêts dans vos cavernes, et fuirez-vous la lumière du monde par crainte de l'amer esclavage ? Jusques à quand abandonnerez- vous vos frères, vos pères et vos mères, la patrie, les amis, les enfants et tout ce que renferment vos maisons? Car enfin, une seule heure d'une vie libre vaut bien mille longues années passées sous le joug Âc Fcsc lavage et sous je sceptre du tyran.

On peut y reconnaître un premier indice d'un premier élan vers la liberté, quand le poète oublie l'ancienne hostilité contre les autres tribus chrétiennes et, que, dans son appel à la liberté, il s'adresse < aux Bulgares, aux Albanais, aux Serbes et aux Romaïques » pour embraser d'une même flamme tout l'empire, depuis la Bosnie jusqu'à l'Arabie. Tout ceci ne fut pas perdu pour les Armatoles, ceux du pays de Rhigas en premier lieu, parmi lesquels il s'en trouva plusieurs ayant reçu une légère teinte d'une instruction meilleure, et dont le cœur battait d'une émotion vague quand on prononçait devant euxlesnoms des anciens Grecs. Du nombre de ces Armatoles était Nikotsaras d'Alassona, qui avait été élevé dans un couvent et dont la famille . possédait héréditairement un des quatre armatoliks de rOlympe, ainsi que le pope Euthymos Blachavas, né dans un des villages du pays de Chassia en Macédoine, qui avait été destiné à l'état ecclésiastique, mais qui, à la mort de son père, s'était échappé du couvent. Le premier était du nombre des anciens ennemis d'Ali-Pacha, auquel ces capitaines des montagnes étaient subordonnés, depuis que, avec le pachalik de Trikkala, il avait reçu les fonctions de premier gardien des défilés. La Porte avait d'abord favorisé les milices grecques des Armatoles dans un sentiment hostile aux Albanais; mais depuis les instigations de la Russie dans la guerre de 1736-39, elle avait donné cinq fois ces fonctions de dervendchi-bachi à des pachas albanais du nombre desquels était Ali-Pacha, qui la tourmentait le plus. La lutte contre eux donna à la Porte plus de peine que de résultats favorables. La vendetta, qui, pour ces hommes sauvages, est une loi, et pour les Albanais même le devoir le plus sacré, fit que toute poursuite augmentait encore le nombre des combattants. Après qu'Ali- Pacha en eut fini avec les Souliotes, il fit ouvrir des négo- * isos. ciations avec les capitaines assemblés 4 Kar\)etv\sv* , ç.Q\sv\çvfc

avec un pouvoir régulièrement constitué, pour leur faire accepter ses demandes sans combat. Ce fut à cette occasion que Youssouf , le frère de lait d'Ali et un de leurs adversaires*les plus vaillants, demanda au capitaine Athanasios comment il se faisait que chaque défaite les rendait plus forts. Athanasios, montrant du doigt cinq jeunes gçps qui tous étaient venus pour venger la mort d'un frère, répondit : a Encore quelques années de persécution et de guerre, et toute la Grèce sera avec nous! » Ali échoua dans ces essais de pacification. Encore dans la même année, les agents russes convoquèrent, au contraire, les mêmes chefs dans l'île de Sainte-Maure, pour se concerter avec eux au sujet d'une insurrection générale qui devait tendre la main au soulèvement en Servie. Nikotsaras, avec trois cents palikares et d'intelligence avec Konstantia Ypsilantis, fit une expédition en Macédoine et exécuta son passage * du pont du Strymon, près de Pravi^ passage célébré par les chants populaires; mais, arrêté dans les défilés du Rho- 1803. dope *, il dut chercher son salut dans la retraite, Ali-Pacha fit dès lors des efforts plus grands pour soumettre ces guerriers dangereux, Pendant l'été de 1807, Euthymos Blachavas, aidé des conseils de PémétrxQs Paléopoulos, ancien ennemi du vizir, pouvait da nouveaux projets d'insurrection contre Ali. En occupant Kastri» la clef des défilés du Pinde, entre l'Epire et la Macédoine, deux frères d'Euthyinos devaient frapper le premier coup; mais le projet avait été révélé au paella, son fils Mouktar avait occupé ce point ; tous les projets des conjurés furent déjoués, et Euthymos lui-même tonjba dans les mains vengeresses çl'Ali*. Ali-Pacha, nommé à la dignité de roumili-valessi

* Fauriei, t. P% p. in.

' Pouquevillc [Histoire de la régénération de la Grèce, t. P% p. 204) fut un des téipoins de l'horrible exéculion d'Euthymos.

INTHODUCTION. 91

aprèB la destruction des Souliotes, avait donc ainsi presque tout le territoire de l'ancienne Grèce sous sa domination. C'est pourquoi les étrangers les plus familiers avec l'état de la Grèce, tels que Douglas, voyaient alors le plus grand danger pour la liberté des Grecs, non dans les Turcs, mais dans Ali-Pacha, et croyaient une régénération possible plutôt pour l'Albanie que pour la Grèce. Ces vues sur les affaires répondaient à peu près à l'attente de ces Espagnols qui croyaient qu'à la délivrance de l'Amérique ce ne seraient pas les créoles, mais, au contraire les Indiens qui arriveraient au pouvoir. Mais quand on exprimait ces craintes, on méconnaissait complètement la nature de cette époque, qui vivait entièrement dans un mouvement intellectuel et moral. De toutes les secousses qui, cpiumQ nous le voyons maintenant, commencèrent leur œuvre destructive dans l'intérieur de laTurquie, les avantages complets ne devaient p^s être pour le despotisme des pachas et pour la sauvage valeur de peuples grossiers, mais ils furent pour cette seule tribu grecque, qui sut gagner pour elle l'intérêt moral du monde civilisé. Et elle encore n'était nullement destinée, et n'aurait jamais réussi à faire naître cet intérêt par la force physique de ses klephtes, elle ne le provoqua qu'en s' approchant d'une manière plus décisive de la civilisation de l'Occident.

La tyrannie des Byzantins et des Turcs avait anéanti les Régénération

/-• T.« A 1 A • IV 1 j intellectuelle

Grecs politiquement parlant; mais un malheur plus grand de« Grecs, pour eux était que la corruption des n^œurs du temps des Byzantins et, en grande partie, l'apathie profonde et le stabilisme des Turcs s'étaient, pour ainsi dire, incorporés dans la nature du peuple. Aucune invasion étrangère n'attaquant que la surface, aucune insurrection à l'intérieur ne pouvait les débarrasser de ce fardeau, triste résultat d'une oppression de deux mille ans ; on ne pouvait y réus-

sir qu'en trouvant le moyen de mettre encore une fois en mouvement tous les ressorts intellectuels et moraux de la nation et de se servir de toutes ses ressources. Ni les efforts de la chrétienté latine prodigués pendant deux cents ans, ni les projets dont s'occupaient les chrétiens de l'Eglise grecque depuis cent ans, ni les républicains, ni les impérialistes français, ni les carbonari italiens ne devaient apporter la liberté aux Grecs. Peu à peu nous trouverons en action tous les éléments de fermentation locale que nous avons appris à connaître en dernier lieu dans nos études préparatoires sur l'histoire de l'insurrection grecque, et qui tous y joueront un certain rôle, tels que la résistance sauvage et anarchique des Albanais et des Souliotes, les forces des klephtes parmi les Grecs mêmes, l'ambition hardie des Phanariotes, la puissance d'Ali-Pacha et celle de Méhmet-Ali, qui agissaient tantôt pour les Grecs et tantôt contre eux. Mais toutes ces causes ne devaient pas avoir un effet décisif ni pour ni contre le succès de l'insurrection ; tout dépendait de la renaissance de la vie intellectuelle et morale dans la nation, qui jadis, après sa ruine politique, avait rajeuni le monde européen et qui maintenant, à son réveil, força l'Europe à s'intéresser vivement à sa renaissance politique. Dans leurs parties essentielles, cette renaissance et ce rajeunissement s'étaient déjà trouvés en germe dans le développement intérieur si curieux des Grecs, germe qui s'était montré pour la pr^emière fois pendant les réformes de Moustapha-Kœprili, mais qui ne devint un arbre d'une venue exubérante que lorsque le temps favorable de la révolution donna une nourriture plus abondante à ses rejetons. Dans ses accès légers et passagers d'un libéralisme réformateur, la Porte avait à deux reprises essayé de faire sortir toute la population de l'empire de sa léthargie; mais les Grecs seuls se réveillèrent.

Le mérite d'avoir été les premiers à faire sortir les Grecs de leur assoupissement revient aux membres de la famille Mavrokordatos.

Alexandre Mavrokordatos (mort en 1709), qui avait été dans l'origine médecin à Chios, son fils Nikolas et son petit-fils Alexandre, en profitant de leurs hautes dignités, de leurs grandes richesses et de leur influence pour améliorer les écoles et les établissements d''instruction supérieure, et pour servir leur propre activité comme auteurs et comme traducteurs, donnèrent la première impulsion pour une nouvelle vie intellectuelle, non-seulement à la noblesse phanariote, mais encore aux cercles savants parmi les Grecs, et portèrent la première lumière dans les épaisses ténèbres qui régnaient dans les Principautés danubiennes. C'était, d'après la manière de voir si classique de Machiavel, faire un retour [al segno) vers le point de départ, vers la source primitive où puisaient les anciens Grecs, c'était poser la pierre fondamentale la plus solide pour la reconstruction de l'édifice, lorsque, depuis cette première im- • pulsion, on fit de l'ancienne langue hellénique, qui est le moyen d'instruction le plus noble, et qui se trouvait ici si admirablement préparée pour l'usage, le principal véhicule de toute instruction scolaire. Il est vrai que déjà au xvi^ et au XVII® siècle on avait enseigné la langue hellénique dans les quelques écoles savantes de Constantinople, de Chios, de Janina, etc., mais c'était seulement dans le but de former de jeunes ecclésiastiques, et même parmi les prêtres la connaissance de la langue hellénique était restreinte à un cercle tellement petit, que Tournefort put dire qu'il n'y avait pas douze personnes dans le pays sachant cette langue*. Mais depuis qu'au Phanar on commença à

* Voyage dan% le levmUV7{l,\,V%\e{\x^Z.

attache!* de lu, valeur â ramèlioration de la langue rotoaïque (le grec vulgaire), on enseigna la langue hellénique, dans un b.ut plus général et pour un cercle pliis étendu, dans les nouvelles écoles qu'Alexandre Mavrokordatos Vers 1700. foiida à Constantinoplc * et le prêtre Makarios à Patmos. Cette résurrection seule de l'ancienne langue fit naître parmi les membres dispersés de la nation un nouveau sentiment de confraternité, un point d'union nationale, ce qui, pôui* les Grecs, avait la même importance que pour l'Allemagne l'époque florissante de la littérature au xviii® siècle. L'Église avait été, il est vrai, un lieu d'union, un lien de consolation dans les dangers et dans les malheurs; mais, dfe même qu'elle renfermait dans son giron toutes les masses, si étrangères les unes aux autres, des Slaves et des Arnautes, elle n'aurait jamais pu, à elle seule, conduire à une unité nationale, et on n'aurait pu trouver des guides plus maladroits pour montrer ce chemin aux Grecs que ces popes et ces moines sans instruction, devenus paysans par la vie au milieu de leurs ouailles et plongés dans la superstition et le bigotisme. Au contraire, les premiers savants de quelque renom de cette nouvelle ère, les Corfiotes Boulgaris (né en 1716) et Théotokis (né en 1736), dont le dernier a été le fondateur des sciences exactes en Grèce, sont exaltés par les Grecs reconnaissants * surtout, puisque par leilr enseignement, par leurs écrits et par leurs traductions, ils ont été les premiers à ébranler les préjugés du clergé et à réveiller les prêtres de leur apathie, imprimant ainsi un nouveau cachet à l'instruction nationale. La littérature néo-grecque, qui depuis trois siècles n'avait fait que tourner dans des sujets théologiques*, s'occupa main-

* Cours de liltérature grecque moderne, par Jacovaky Rîzo Nerulo. Genève, 1827. — Cf. Brandis, Récits de Grèce, Leipzig, 1842.

« Cf. BpgTbç, NsotXXYivucin 9iXoXo-^(a. "kH^, 1854, 1. 1«*.

tenant de sujets philologiques et de scietices pratiques, et la langue, défigurée dans la littérature ecclésiastique par un style ampoulé et par des italianismes, commença à prendre dès lors un développement intérieur qui lui fut entièrement propre et formant un constraste des plus frappants avec ce qu'elle avait été auparavant. Néanmoins, le nouveau mouvement, intellectuel n'avait encore tii un but, ni un centre fixes. Les tendances de ceux qui étaient à la tête de la nation différaient d'une manière extraordinaire. On aurait pu croire que la nouvelle science périrait dans une pédanterie érudite, en voyant ces pédagogues enseigner et presque toujours traduire en langue hellénique ou violenter le grec vulgaire, si méprisé par eux, pour le faire passer en ancien grec. La nouvelle civilisation aurait pu paraître menacée de grands dangers lorsque la littérature française envahit le pays, lorsque les familles phanariotes des Karatsas et Mouroutsis traduisi-^ rent les ouvrages de Voltaire et firent venir des précepteurs voltairiefts, lorsque le scepticisme et la mauvaise propa-. gande philosophique n'épargnaient pas même les sages de la Servie et de TAlbanie dans leurs retraites, comme un Obradowitch et un Psalidas qui jouaient à l'esprit fort dans le voisinage immédiat d'un Kara-Géorg et d'un Ali-^Pacha. On aurait pu croire encore que les nouvelles lumières devaient servir des projets étrangers, lorsque Catherine II enleva les deux Côrfiotes* à la Grèce et les appela à Cher* * 17-5, 79. son, lorsque les Principautés danubiennes, par l'introduction d'écoles helléniques, devinrent, vers le milieu du xviii* siècle, une conquête de l'esprit gtêC qu'exploita Vln^ térêt russe; de même qu'Ali-Pacha chercha â mettre k profit l'instruction des Grecs pour s'en servir dans son propre intérêt et dans sa ville de Janina» d'où sortaient des hommes comme Lampros Photiftdis, Christaris, Psalidas >

Sakellarios, .tandis (jue dans la Grèce proprement dite, dans la Roumélie et dans la Morée, tout était encore plongé dans les plus épaisses ténèbres. A ces dangers venus de l'extérieur, s'en ajouta un autre venant de l'intérieur, et d'une nature particulière : c'était la fusion de la civilisation et des intérêts turcs et grecs. C'est dans cette pensée que se rencontraient, d'une manière qui frappait le spectateur, les hommes les plus notables parmi les chrétiens et les musulmans dans cette époque si passionnée pour les réformes et si désireuse de faire le bonheur de l'humanité, qui marque la fin du xviii® siècle. Ce fut alors que, sur la côte occidentale de l' Asie-Mineure, les Kara-Osman-Oglou et leurs voisins les Paswan-Oglou et les Elez-Agas, par leur gouvernement paternel et bienveillant pour les Grecs, firent naître, comme par enchantement, un état florissant ^ qui se montra dans l'accroissement rapide de la population et dans l'aisance des habitants. Ce fut alors qu'après la paix de lassy, Alexandre Ypsilantis, couvant déjà ses projets de fusion, proposa au sultan l'égalité complète entre les Turcs et les chrétiens dans un mémoire * que Sélim, en l'approuvant, présenta aux ulémas. Ce fut encore alors que Démétrios Mouroutsis, le trucheman de la Porte et le plus distingué de tous les promoteurs du nouveau mouvement intellectuel parmi les Grecs, eut tant d'influence sur Sélim et que le Sultan lui montra, de son côté, tant de bon vouloir, que le rapprochement des deux nations, dans des temps plus paisibles, aurait pu faire des progrès de plus en plus grands. En effet, dans les Principautés, vers lesquelles s'étaient tournés leS regards de tous les Grecs depuis que Alexandre Ypsilantis y avait été

* Renseignements historiques sur la famille Ypsilantis, Ck)ntcmporainsy t. Ul, série 1^ U2d. <i>tXTu»v, etc. 1. 11^ i*. 13.

trois fois à la tête du gouvernement, ce rapprochement paraissait être en pleine voie de réalisation. C'est là que les Osmanlis, bien vus des Grecs, commençaient à se confondre avec ces derniers ; ils se modelaient dans le costume et dans les mœurs sur les Grecs, tandis que ceux-ci, de leur côté, changeaient leur caractère national dans les endroits 011 ils n'avaient plus devant les yeux les persécutions inhumaines dont leurs frères étaient ailleurs les victimes. Ainsi, au milieu même du Péloponèse il y avait des endroits renfermant une population mixte, oîi les Turcs et les Grecs s'entre-mariaient. Et même ceux qui, dans les deux races, se haïssaient le plus, les palikares et leurs adversaires turcs qui les combattaient, commençaient à se sentir attachés les uns aux autres par des liens d'une estime réciproque. Les plus braves des Armatoles cachaient rarement l'honneur qu'ils rendaient à la bravoure des Turcs; et pour prouver jusqu'à quel point les Turcs aussi savaient respecter le courage des palikares , Kolokotronis aimait à raconter qu'un Turc qui, en plaisantant, avait, à Tripolitza, couronné de roses la tête du brave klephte Zacharias, après son exécution, eut à subir une punition pour sa raillerie.

C'est dans le domaine des intérêts matériels que ce rap- ^^^'^^J^ig^ prochement s'était préparé en premier lieu ; c'est là aussi qu'il prit le plus grand développement. Jusqu'à la paix de Koutchouk-Kainardjy, presque tout le commerce en Turquie avait été entre les mains des étrangers. Les Grecs et les Arméniens ne servaient jusqu'alors, pour la plupart, que de courtiers aux maisons européennes engagées dans le haut commerce. Le commerce à l'intérieur et le long des côtes était entravé par les privilèges des mollahs et des janissaires et par les abus auxquels les rayas en opposaient d'autres. Les hardis marins d'Hydra faisaient déjà à cette époque (vers 1765^ d'après Chandler) un commerce 1. ^i

98 ITTTRODUCTÎON.

de blé illicite dans la mer Blanche (F Archipel). Mais de- <:74. puis que ùe traité de paix* avait accordé aux bâtiments marchands de la Russie le passage des Dardanelles, les Grecs obtinrent des patentes par les consuls russes et prirent, sous pavillon russe, la part la plus active au commerce dans la mer Noire. Pendant la Révolution, lorsque la marine marchande française était presque nulle, et que celle de l'Autriche n'existait pas encore, le commerce des blés prit tout à coup un essor immense dans les trois îles d'Hydray de Spetzia et de Psara^ dont les noms avaient été h peine connus dans F antiquité, et leur fit gagner des sommes énormes. Encore dans les temps les plus modernes, les maisons grecques établies en Angleterre Font complètement emporté dans cette branche du commerce sur les Anglais eux-mêmes*, et déjà à Fépoqùe dorit nous parlons, les Grecs montrèrent une telle supériorité sur les marchands étrangers, qui en conçurent une profonde jalousie, qu'en moins de dix ans ils ruinèrent par leur activité, par la probité dans leurs transactions commerciales, et par leurs connaissances locales, les factoreries européennes du Levant, et qu'ils se montrèrent sur toutes les grandes places de commerce de la mer Méditerranée comme les compétiteurs les plus heureux. Ces conjonctures, si favorables à l'extérieur, étaient favorisées encore par l'état des choses à l'intérieur. Les agents russes, toutpuissants , fournissaient dès lors abusivement à leurs protégés, à la place de simples patentes, des diplômes [burais) qui, destinés dans Forigine exclusivement à des sujets turcs au service des diplomates étrangers, accordaient aux porteurs une protection toute spéciale; le nombre de

* D'après un rapport do Mongrédien sur le cowirfterce des h\és tous la mer M(^ditetraTië& et ta mer Noire. 1852.

INTRODtCTîOX. 99

ces porteurs de barats russes (barataires) augmenta énormément; de sujets turcs ils devenaient, pour ainsi dire, sujets russes, dont les cargaisons étaient considérées comme propriétés russes. La jalousie des étrangers excita la Porte h réclamer contre ces abus*; lorsque la Russie * *^06. protesta à son tour contre tout changement, Sélim luimême accorda des barats à ses propres sujets , même à des chrétiens , et , sur les instances de Démétrlos Mouroutsis, il permit aux Grecs de s'unir dans une grande société commerciale dite des négociants européens, jouissant des privilèges accordés à tous les sujets d'États étrangers établis en Turquie. Rappeloits-nous qu'il entrait dans les projets réformateurs de Sélim de stimuler le désir du gain da^s les rayas, qui rapportaient tant au trésoi*. 11 avait remarqué que les musulmans de la Russie méridionale, quoique priatnt pour le sultan , étaient pourtant de fidèles

sujets russes; avec une insouciance et une générosité

dont il se repentit plus tard amèrement, il crut pouvoir se fier de la même manière aux chrétiens et avancer, par cette confiance, la fusion et la réconciliation des natiorialités et des confessions religieuses; mais il eut le tort d'oublier qu'en Russie le nombre des sujets d'une autre religion était sî petit qu'il disparaissait presque^ tandis qu'en Turquie les infidèles avaient de beaucoup la prépondérance ; qu'en Russie l'îïistruction se trouvait dans la classe qui dominait, et en Turquie dans telle qui était Sulgugùée. De là vint que les Grecs retirèrent à eux seuls tout le profit de ces nouvelles institutions. A ce résultai contribua aussi beaucoup la simplicité de l'organisation munifîîpale et sociale; organisation qui^ dans certains endroits chrétiens privilégiés et soustraits à l'influence et m\ empiétemients dps Turcs, avait produit jadis et produisait encore alors les faits politiques et industriels lei^

plus curieux qui y avaient été observés déjà auparavant. C'est ainsi que, dans les anciens temps, il s'était déjà formé, dans les villages de la Chalcidique, oii l'on exploitait les mines [mademochoria] , une espèce de société pour l'exploitation des mines, qui, sous la protection d'une charte constitutive très-libérale et ne dépendant d'aucune autre autorité turque que de celle du madem-émin, avait affermé toutes les mines du pays. La petite république continua à payer encore son fermage après que les mines improductives avaient été abandonnées, par Tunique raison qu'elle ne voulait pas rompre le pacte si favorable au moins à sa liberté politique. Pendant les dix années pleines d'agitation que durait la Révolution française , des conditions semblables développaient dans divers endroits une prospérité rapide et très-grande. Dans l'Asie-Mineure , un prêtre du nom de Joannès Oikonomos avait obtenu , sous les Kara- Osman-Oglou, un firman qui purgea des autorités et des habitants turcs la ville de Kydônia {la ville des coings, Aivali en turc), où aussitôt l'industrie et l'organisation communale se développèrent en toute liberté et avec un tel succès que ce village, devint, après une yingtaine d'années, une ville riche et florissante de trente-cinq mille âmes. Le pendant s'en trouva en Thessalie dans la ville d'Ampé- • Vers 1800. lakia*, qui, par ses ateliers de teinture de fil de laine, liait un grand nombre de villes, en Allemagne, à la Grèce, et répandait le travail et l'aisance dans toute la contrée d'alentour. Ce ne furent ni une position avantageuse ni des secrets du métier qui produisirent la prospérité de cette industrie, exercée ici, comme à Janina, en chambre, mais l'association libre des ouvriers avec choix libre de leurs fonctionnaires, et une habile union des intérêts dû travail et de ceux du capital. Ce système d'association fut transporté dans les trois îles, où il s'établit à bord des na-

INTRODUCTION. * lOJi '

vires. A Hydra , les propriétaires des terres , vieux patrons de vaisseaux (voixoxoupaîoO , qui formaient en même temps la classe influente et le gouvernement , avaient l'habitude d'avancer le capital nécessaire pour acheter leurs cargaisons, à un ou à plusieurs propriétaires et capitaines de navires. On prélevait sur le gain de chaque expédition commerciale les intérêts usuels du capital prêté, la redevance pour l'État, et, avec une piété digne du moyen âge, la dîme pour l'archange de Symè, puis on faisait deux parts du reste, que Ton partageait entre le navire et l'équipage, entre le capitaine ou l'agent de commerce et les matelots, de sorte que la part des matelots leur était distribuée à chacun en fractions égales. De cette manière, il se forma, dans ces trois petites îles seulement, une marine de plusieurs centaines de navires marchands solides et bien équipés, et un corps de marins faisant avec leurs petits bateaux les voyages les plus dangereux dans la mer Blanche, au milieu des, remous et des vents changeants de nier et de terre, bravant les plus gros temps sans cartes marines ni boussole, dirigeant leurs vaisseaux plus grands avec une adresse et un savoir nautique remarquables , et s'exerçant même à la guerre à laquelle ils prenaient plaisir dans leurs combats avec les pirates des Barbaresques. On amassa des richesses trèsconsidérables dans ces îles; on entendit parler ici, pour la première fois, de millionnaires parmi les rayas, et, parmi les Grecs établis dans les villes du littoral russe dans la mer Noire, il y eut des entrepreneurs d'une fortune colossale, comme ce Varvakis, de Psara, dont les revenus étaient, disait-on, d'un million de roubles par an. Sur les rochers nus d'Hydra et sur les pentes douces des côtes de Spetzia, on vit s'élever dès lors de splendides maisons de pierre, construites dans le style génois, qui donnaient à

102 ' IMTRODUCTWN.

Ç06 {les UD aspect riaut et Fiche ^ et plaçaient leurs chef- Uei|x, comme qui dirait des villes libres de Tempire turc, h côté de Chios, dont la position magnifique et l'existence indépendante et riche aviaient ravi, depuis un siècle, tous les voyageurs, à commencer par Tournefort jusqu'à Hammer.

Réaction de la Si Tes^or Qu'avait pria 4e développement intellectuel des

prospérité mate- x x * *

tireinteUeitueUe" ^^^^^ u'avait pas été saus influencc sur cette activité dans

les classes moyennes du peuple, ce mouvement industriel réagit, de son côté, puissamment sur l'instruction de la nation. Ce mouvement devint un remède énergique pour combattre la force contagieuse du stabilisme tuft. Le penchant des Orientaux pour l'immobilité et leur aversion contre toijt changement de domicile avaient fait place à un mouvement qui les poussait à former des relations . importantes et vastes avec l'Occident. On commença à eonnaitre le monde et les hommes, et la haine des Orientaux contre les étrangers [xénélasie) fut ébranlée. En obtenant les premiers privilèges accordés à leur ile, les habitants d'Hydra, en vrais Albanais, avaient fait preuve de leur sombre haine contre les étrangers, en fermant l'accès de leur ile k tous les voyageurs et en repoussant même l^s habitants de la Morée par leur grossièreté et leur insolence; mais déjà, pendant l'insurrection grecque, les étrangers trouvaient en eux des gens plus maniables et plus habitués au commerce du monde que le reste de leurs compatriotes, L'horizon des Gre^s s'élargit; l'élasticité de leur esprit, l'impatient désir de savoir et d'apprendre, et la facilité qu'ils montraient à s'approprier ce qu'ils voyaient et entendaient, frappaient tous les voyageurs au commencement de notre siècle, et avaient autant de charmes pour eux que ces mêmes qualités qu'on remarquait dans les créoles de l'Amérique. Les besoins s'aug-

INTRODUGTiOM. 103

mentèreot, le goût pour tout ce qui rend la vie plu6 agréable et plus facile , cette première condition de' tout progrès dans l'intérieur d'un État, se propagea davanr tage; ces sauvages Albanais d'Hydra trouvèrent grand plaisir à rapportei; de France les meubles les plus prér cieux en échange de leurs produits, quand les temps Oô permettaient pas de payer argent comptant. Les fils des gens opulents partirent en foule pour Tétranger, où ils étudiaient Le commerce, la médecine ou les humanités. Paris, Vienne, Leipzig, Xri^ste, Livourne, Munich devenaient successivement, pour ainsi dire , les entrepôts de la nouvelle civilisation d'un peuple renaissant. C'est dans ces villes que les jeunes gens apprenaient à se comparer aux étrangers, et dans beai^coup d'entre eux ce commerce faisait jaillir la première étincelle de h connaissanca 4'eux-mêmes , d'oîi sortait un sentiment dq honte inspiré par l'abaissement social,. intellectuel et moral de leur nation. Le savant Coraïs, sentant qu'un aveu de ses fautas n'est pas une honte, mais le commencement de l'ameudeinent, donna l'exemple à tous ses compatriotes, en avouant qu'ils avaient été écrasés par les malheurs coqamuns à tous les peuples asservis, et qu'imitant les mœurs de leurs lyrans, ils s'étaient frappés les uns les antres ^vec leurs chaînes. Beaucoup d'étrangers étaient alors étonnés de voir que les Grecs, avec tristesse et amertume, il est vrai, mais avexî un cartain plaisir et avec franchise, parlaient de ces choses, et que les parties les plus saines de la population désiraient ardemment, en faisant les plus grands efforts, sortir de cet état de choses et acquérir toutes les connaissances qui leur manquaient. Leurs conquêtes matérielles devaient dès lors favoriser tout ce que les Grecs avaient acquis en instruction et en culture intellectuelle. Les hommes de cabinet comprenaient

très-bien que le commerce et la navigation sont la véritable* ancre de salut pour le développement intellectuel d'une nation ; les négociants grecs, vivant dans leur pays ou à Tétranger, ne les trompaient pas dans cette attente. C'était le moment où, en Russie, sous l'empereur Alexandre, et dans tous les pays de langue slave, tout le monde s'abandonnait avec exaltation aux excès d'une libéralité philanthropique; toute la Grèce fut saisie à son tour de cette prodigalité. Les Grecs , à Odessa, méritaient les honneurs qu'on leur rendait, par l'emploi de leurs richesses , qui servaient au bien général ; c'est à ce même Joannès Varvakis, auquel la ville et la province d'Astrachan (depuis 1788), comme plus tard Tanganrog, doivent les plus grands bienfaits, que Psara, son île natale, que iClhios et toute la Grèce sont redevables des plus grands dons ^ , prodigués pour le relèvement moral et patriotique des Grecs; les frères Zozimas, à Livourne et à Moscou, qui soutenaient l'une des deux écoles à Janina, étaient appelés les Médicis grecs; les frères Kaplanis, à Janina, Joannès Prinkos, à Zagora, et d'autres encore, suivaient honorablement ces exemples. Par suite des concessions de Sélim, qui autorisa formellement l'établissement d'écoles grecques, et sous la surveillance attentive de Démétrios Mouroutsis, qui fut nommé inspecteur général des écoles et des hôpitaux, une nouvelle école • Vers 180 commença à fleurir * à Kouroudchesmè , et les établissements de Smyrne, de Saloniki, de Tournowo, de Ghios, de Paros, de Patmos, etc. , atteignirent une prospérité telle, qu'ils dépassèrent de beaucoup les écoles d'une fondation plus ancienne, comme celle de Dimitsana, sur

^ Les dons bien aitcslés ont été calculés à la somme de un million cl demi de roubles^ Lcukothea^ t. i«s p. 137.

le mont Athos, et dans Tîle de Crète. Si Tournefort pouvait croire, il y a cent ans, qu'il n'y avait pas douze personnes en Grèce sachant l'ancien grec, ceux qui connaissent le mieux ce pays * disaient maintenant qu'il n'y avait pas une seule commune grecque dans la Turquie et en dehors de l'empire, possédant une certaine aisance, qui n'eût pas son école hellénique. Toutefois , il faut se garder d'attacher une importance exagérée à tous ces progrès. La nouvelle civilisation n'avait encore pénétré qu'une couche très-peu profonde de la société; les livres et les connaissances proprement dites n'étaient répandus que bien faiblement; même ceux qui avaient été à l'étranger sentaient avec tristesse que le poids de la barbarie, dont ils étaient, pour ainsi dire, enveloppés dans leurs foyers, les accablait. Beaucoup d'établissements même étaient frappés par cette malédiction. Précisément les endroits qui avaient été les berceaux les plus importants de l'ancienne civilisation grecque, le Péloponèse, l'Attique et la Béotie, habités maintenant par des Albanais, avaient été les moins accessibles à ce nouveau mouvement. A Athènes, il fallait que les étrangers y apportassent la science et l'esprit de recherches; à Janina, le despotisme ne permettait aucun mouvement libéral; à Gorfou, on fonda « dans la 647® olympiade*, » comme • isos-isog il était pompeusement dit dans l'annonce, une académie ionienne, mais sans succès aucun. Dans ces circonstances, on devait être bien surpris , et éprouver plus de crainte encore en voyant que l'esprit des Grecs, si peu apte jusqu'alors à s'envoler au loin, osât déjà se diriger vers l'étranger et vers les pays les plus éloignés. A Paris, Adàmantios Koraïs, de Smyrne, ayant abandonné la médecine

' Lcakc, Hesearches in ùrcccCy n. ^^Cv^

106 iî^TRODUCTCON.

pour se consacrer à la philologie, attirait les regards de tout le monde savant sur lui et sur la Grèce, lorsqu'il

♦ 1705. résolut* de consacrer toute sa vie à Téducation de son

* 1805. peuple, lorsqu'il commença* sa bibliothèque hellénique,

série d'éditions d'anciens auteurs grecs , lorsque Napoléon se mit en rapport avec lui, et que, sur la demande de l'empereur, il traduisit Strabon. Depuis que Lampros Photia- ♦ Vers 1795. dis*, Vardalachos et Néophytos Doukas avaient remis en faveur l'étude de l'ancien grec à Boukharest; depuis que le métropolitain Ignatius, sous protection russe, y avait

♦ 1810. fondé* la Société littéraire, qui surveillait les études au

lycée, les Principautés danubiennes parurent attirer de nouveau les maîtres et les élèves grecs, mais plutôt dans l'intérêt et au profit de la Russie. En même temps, il s'était formé à Vienne un centre pour les intérêts grecs,

* 1806. depuis qu'on avait ouvert * une nouvelle route commer-

ciale conduisant de là en Turquie, en passant par Belgrade et Semlin. Déjà, depuis la chute de Venise, Vienne était devenue la ville oii s'imprimaient principalement les ouvrages grecs; dès 1811, les savants de Boukharest, sous la direction d^Anthimos Gazis, fondèrent le Mercure mvant (X^yioç 'Epfxviç) , considéré par les Grecs comme les archives de leur littérature moderne et par les étrangers bien informés, tels que Leake, comme le signe certain d'une nouvelle ère dans la renaissance de la Grèce. M814. Enfin ^ on fonda* dans Athènes, sous l'influence des étrangers, la société des philomuses, ayant pour but l'établissement d'une bibliothèque et d'un musée, ainsi que la fondation de nouvelles écoles; cette société trouva^ du temps du congrès de Vienne, des protecteurs parmi les hommes les plus haut placés dans le monde savant, diplomatique et princier.

S&Tfï^ . Cette dispersion des forces grecques dans toute l'Eu-

INTRODUCTION. lOT

rope semblait témoigner d'un nouvel embarms» comme nous avons déjà cru en observer dans les o^igin^s noiémes de la vie intellectuelle des Grecs. Mais la grapde différence de cette seconde époque avec la première était que, à partir de la Révolution française, on avait trouvé le but commun et le centre d'union qui manqujût auparavant, et vers lequel tout mouvement dans le progrès moral et matériel de la nation devait dès lors se dirigea. Ge f^t la pensée de la renaissance politique de la patrie qui, semblable à Tétincelle électrique, dut frapper toutes les forces éparses et tous les éléments isolés pour les fondre tout d'un coup et en faire sertir un tout homogène. On saisit le moment de cette transformation subite, pour ainsi dire, dans rhistoire de la famille Ypsilantis, où le prince Kon^ stantin chercha k réaliser cette pensée patriotique par les voies secrètes de l'art diplomatique , d'où Rhigas la fit sortir en la lançant au milieu du peuple et en la gravant dans tous les cœurs nobles et aspirant à la liberté, après l'avoir scellée par sa mort- Une instruction plus grande et la prospérité matérielle, à côté des émotions fiévreuses qui agitaient cette époque de la Révolution française , eurent pour premier résultat de faire porter aux rayas grecs le joug des Turcs avec plus d'impatience. Les hardis navigateurs de cette marine qui imposait même à ceux qui méprisaient le plus les Grecs, se demandaient avec confur sion à leur retour, pourquoi, rois sur leurs vaisseaux, ils devaient redevenir esclaves dans leurs foyers? On enteurdait dire aux capitaines de navires les paroles de Thémi&tocle : Nous aurons un pays et une patrie tant que nous aurons deux cents vaisseaux armés en notre possession. Les jeunes gens, cherchant leur instruction en Occident, apprenaient à y connaître, tout autrement que chez eux par leurs maîtres d'école pédantesques, l'esprit et la nature de

l'antiquité grecque ; ils apprenaient à la connaître surtout en Allemagne, oîi la littérature grecque ancienne, oubliée alors dans le pays même d'oîi elle était venue, avait été cultivée avec le plus grand soin; où chaque entant s'enthousiasmait pour les vieilles histoires qui lui racontaient comment une poignée de Grecs avait préservé l'Europe de l'invasion des barbares perses. Comment la pensée ne seraitelle pas venue à ces jeunes élèves grecs de refouler hors de TEurope les restes d'une barbarie semblable avec leurs faibles forces? Avec quel enthousiasme Drosos Mansolas ne se rappelait-il pas que Schiller, à léna, avait exhorté avec des paroles de feu ses auditeurs grecs à délivrer leur patrie! De cette manière très -désintéressée, l'Europe, avec sa culture intellectuelle empruntée à la Grèce, excita dans les Grecs le désir de recouvrer leur indépendance nationale, que les instigations intéressées des Russes leur faisaient oubliera Les Turcs, dans leur somnolence apathique, ne voyaient pas que les écoles helléniques devenaient toutes des pépinières politiques où la fin de la domination turque était bientôt le sujet de toute étude et le but de toute instruction. Les lettres rejetèrent la scolastique aride, le formalisme et une froide rhétorique, pour s'occuper de sujets pratiques empruntés à la politique et à l'histoire. Les écrivains répandirent, par leurs traductions, la connaissance de l'histoire ancienne et moderne, de l'histoire d'un Napoléon comme d'un Kastriota ou d'un Pyrrhus ; ils s'occupaient dans leurs écrits du commerce, de l'art nautique et des lois maritimes; ils traduisaient le Code de commerce français; ils faisaient des cartes marines, et les orateurs, dans les écoles, parlaient avec enthousiasme de l'exemple qu'avaient donné les Portugais dans les anciens temps, et Pierre le Grand dans les temps modernes, pour bien faire comprendre à leurs compa-

triotes Timportance de leur force maritime sur les destinées de leur nation. Tous ceux qui étaient jeunes et enthousiastes en Grèce possédaient les poésies de Rhigas et les chants qui les ont imitées ; le patriotisme mordant d'Alfieri y fut introduit par les drames de Néroulos et de Zampélios, dont le Timoléon fut représenté * à Boukharest et fit * lais. naître l'enthousiasme le plus vif. Chez un peuple sauvage, où la haine et la jalousie la plus mesquine séparaient encore un village de l'autre et une vallée de l'autre, ce patriotisme d'une nature plus élevée, quelque nouveau qu'il fût, avait la plus haute importance; elle l'aurait eue encore, dit Douglas, n'eût-elle été qu'affectée, car dés qu'on ajoutait de la valeur à l'apparence, la réalité ne. devait pas être loin 1 Tout ce qu'on pouvait craindre, dans la situation des aflTaires de cette époque, c'était un trop grand déploiement de zèle au commencement pour obtenir leur indépendance, et une trop grande précipitation de leur patriotisme. L'esprit de la liberté gauloise agitait partout tous les Grecs ; les Français , mettant seulement le pied sur la terre grecque, auraient immédiatement fait éclater l'incendie. Mais comme le destin ne les y menait pas, les faibles essais de révolte des Armatoles n'eurent aucune suite, comme nous venons de le voir, et les esprits révolutionnaires se calmèrent en se divisant. Leurs regards se portèrent de nouveau sur l'étranger, pour y chercher des secours ; les insulaires et les habitants de la Morée espéraient les trouver en Angleterre*; beaucoup de savants et * isiî-isis. de marchands du continent les attendaient de la France, et le bas peuple, de la Russie *. Les uns accusaient l'ingratitude de l'Europe, oubliant qu'un tel acte d'affection politique sans mobile égoïste, comme ils désiraient le voir

* D' Hûlland, Travels in the loniuu islunds. i815, p. 274.

s'accomplir, est sans précédent ; d'autres se raoniraient pleins d'un sentiment intelligent de leur propre dignité ; d'autres êfncore étaient animés d'une folle haine contre les Tùfcfs et d'une confiance insensée en eux-mêmes ; mais tous se sentaient encouragés par le souffle vivifiant du patriotisme ^ La Porte était, au commencement, forcée à faire appel à l'assistance du clergé supérieur contre les révolutionnaires, et la plus grande effervescence de Tenthousiasme patriotique (PpaajiLoç) fut subitement arrêtée comme par un froid glacial^ lorsque le patriarche Antàimas exhorta 1eiS' Grecs , en 1798, au calme par une lepùn paternelle, dans laquelle il définit la mission du goteyernement ottoman de la manière suivante : La Providence a choisi les Ottomans, disait-ilj pour servir de boulevard contre l'hérésie occidentale, en remplaçant par eux les emfpereiirs byzantins, dont l'orthodoxie commençait à chanceler ! Mais ce zèle extrême aussi se calma lorsqu'on vit que la tranquillité n'était pas troublée à l'intérieur de l'etopire. Bientôt cm compta quelques chefs de l'Éghse parmi les premiers promoteurs du nouveau mouvement ; et, plus tard, ils devinrent dans l'hétairie les protecteurs les plus zélés des nouvelles idées politiques. Un grand progrès s'était ainsi réalisé; car fcij oii il n'y avait pas de hiérarchie puissante formant une barrière entre prêtres et laïques, oîi il n'y avait pas de querelles de secte, oî> tous les moines apparlfeaient au seul ordre de saint Basile, où le célibat n'excluait pas les ecclésiastiques de la vie de famille, où la différence d'éducation et d'instruction ne séparait pas le paysan du pope, qui, après V accomplissement machinal du culte, ne dédaignait pas de cultiver son champ ou d'exercer un métier; ici, où les persécutions

* Hobhouf^o, Joumey thrnuih AUfavia, 181 3, t. M, p. 584, 50î).

et les martyres avaient formé, par le sang versé, les liens les plus forts entre le pasteur et le troupeau, l'influence des ecclésiastiques, une fois gagnée à la cause nationale, devait avoir une puissance incalculable. Ainsi les révolutionnaires klephtes et les réactionnaires ecclésiastiques^ revenant également de leurs exagérations, se retrouvèreal sur le même terrain d'un juste milieu, où les écrits de Koraïs, cet oracle des Grecs, cherchaient à les maintenir avec toute leur éloquence. Lui aussi avait, au commencement*, * isoi embou(^hé la trompette guerrière*, lorsque les armes françaises semblèrent vouloir se frayer un chemin vers la Turquie en partant des îles Ioniennes et en passant par rAlbanie; mais bientôt il changea de résolution. Déjà une année après* , dans la préface de sa tra- * isoî. duction de Beccaria, il exprima sa conviction que la lumière de la science était le seul remède efficace pour guérir les maux des Grecs ; il dit que le but de ses efforts était désormais d'inspirer aux jeunes gens de race hellénique l'amour pour leurs ancêtres, appelés à instruire la Grèce et à devenir, plus tard^ ses législateurs. Depuis le nfioment oîi Koraïs* lut dans* la Société des Observateurs * isos. des hommes à Paris son mémoire*, qui devait fixer les regards du monde sur la régénération de sa patrie, jusqu'au moment du sooilèvement ou il ajouta à son édition de la Politique d'Aristote * ses Exhortations politiques^, * issi. dans lesquelles, comme médiateur enilfe la révolution et la réaction, comme adoûrateur de Bentham, comme avocat de l'égalité dans le peuple et de la constitution repré-

^ 2àXri<Taa xoXsaKTTTipiov. 1801.

- Mémoire sur Vélat actuel de la civill$aUon dans la Crèce, Paiis,

^ Exhortations politiques de Â. Koraïs^ traduction de K. d'Orelli. Zurich, 4823.

'"Ai > ^^^R 118^^,^ A. INTRODUCTION.

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sentatîve.(7roXiT6(a xoivoSouXeutucvî ) , il exhorta ses compatriotes à l'amour de la chose publique, à la concorde , à la légalité, à la persévérance, pendant tout ce temps, dans toutes les préfaces de ses éditions des anciens auteurs, il parla aux Grecs en citoyen, en patriote et en philosophe animé de l'esprit de Plutarque, qui, lui aussi, avait fait jadis ses biographies pour rendre aux Grecs opprimés un peu du sentiment de leur propre dignité vis-à-vis des Romains. Tous ses efforts tendaient à donner aux Grecs la conviction que la renaissance politique de la Grèce devait d'iabord être préparée par celle de la vî^^ intellectuelle;, en même temps, il voulait les convaincre que la régénération intellectuelle ne saurait exister sans produire aussitôt celle de la vie politique. C'est dans ce développement, dans qette préparation toute morale du souléygçient grec qu'il faut chercher la cause de ce que, contrairement à ce qui avait lieu dans d'autres guerres pour l'indépendance nationale, comme en Suisse, dans les Pays-Bas et en.Am^ique, on ne marcha pas successivement et par degrés d'abord de la révolte à la défection, et ensuite à l'indépendance ; mais que, dès le commencement même, la délivrance du joug, des Turcs était le but nettement dessiné de la lutte, de l'issue de laquelle dépendait tout, comme le disait Koraïs avec les paroles d'Eschyle, « la patrie, l'épouse et l'enfant, les sanctuaires et les tombes des pères; » lutte à laquelle, suivant le tragoudion de Kolokotronis S Dieu, la religion et la nature appelaient le peuple aux armes contre les fils barbares d'Agar, qui lui avaient ravi ses lois, ses mœurs et son honneur, sa vie, sa foi et ses vertus. Le phiiheuénis- L'opinîou et les vues de Koraïs furent partagées ,

DO avant l'insur-

mo rection.

Eunomitty t. Ill, p. 32.

^iji'mmàfiik. 113

presque san^-e^^eption, par tous les '^8fl|^ili^''i^lN)pite qui, au commencement de ce siècle, visitèrent la Grèce,

* hommes pour la plupart très-distingués et capables de bien juger. On observe dans les destinées de la Grèce, pendant tout le temps que durait la domination turque, un fait très-singulier : nous voulons parler de ce que tout mouvement politique, parmi les Grecs, était accompagné ■ d'un mouvement intellectuel, et que Tun et l'autre trouvaient chaque fois un écho fidèle en Europe , oîi l'un réveillait lïntérêt des particuliers et l'autre celui du monde public en général. Nous nous sommçs cru obligé d'en

> prendre formellement acte dans cette introduction, pour opposer, par avance, les grands témoignages de l'histoire au point de vue mesquin sous lequel la Sainte-Alliance considéra et traita le mouvement grec. Lorsqu'au xv* siècle l'invasion des Osmanlis eut pour conséquence la dispersion des savants grecs, ces derniers formèrent TaffiÉnce si mémorable avec les humanistes de l'Occident. Lorsque les *■ Turcs, au xvn'' siècle, ^ittilgré les derniers efforts des Francs, essayant de faire une nouvelle croisade, conquirent l'île de Crète oh, à ce moment même, là dernière fleur tardive de la littérature byzantîhe du moyen âge se flétrissait pour tomberensuite, on aurait dit que l'Europe craiglaaît de perdra les lieux auxquels s'attachaient les souvenirs de Tancién monde grec ; c'est pourquoi des savants tels que La Guilletière, Spon gt Wheler commencèrent aussitôt à ranimer l'étude des antiquités grecques. Depuis qu'au xv!!!** siècle la Russie commença à prendre en main les grands intérêts politiques de la Grèce, que s'était partagés autrefois l'Occident entier, et qu'avec ce changement la Grèce commença en même temps à gagner une plus grande vigueur morale, tout le monde des savants de l'Occident fut en proie à une grande agitation, comme 1. 8

i.l4 .^ nttRODDCTIOR-

s'il s'agbsait d'opposer au désir de la Russie de s'identifier Ja Grèce leurs efforts pour la gagner à l'influence de F Europe, et de répondre à la conquête politique venant du nordest par une conquête scientifique partant de l'ouest, pour montrer ainsi à la civilisation naissante en Grèce qu'elle , ne restait pas inaperçue dans rOccideill, Les ouvrages des hommes qui, au xviii* siècle, avaient voyagé en Grèce avant que les projets russes fussent mieux connus, les ouvrages tels que ceux d'un Tournefort (1717), d'un Poêocke (1739), d'un Stuart (1761), d'un Chandler (1764 sq.) et autres forment, dans leur ton général, un parallèle exact avec ce que produisait la littérature grecque dans ses premiers' essais ; ce sont des ouvrages arides d'investigateurs , traitant surtout de sujets savants et ne jetant que rarement un regard bien vague sur l'état social du peuple. Ce ne fut que plus tard, dans les temps d'une philanthropie passionnée pour les réformes et depuis la Révolution française, lorsque les projets russes se montrèrent davantage au grand jour, lofrisque Voltaire aurait voI(jptiers entrepris une croisade avec Catherine, et Vergennes plus tard contre elle, qu'il se réveilla en France un désir de voyager et de connaître qui, sous les recherches scientifiques les plus sérieuses, cachait un but politique évident, absolument comme le faisait la littérature grecque de cette époque. Les travaux sur les antiquités grecques entrepris par VilWson et Ghoiseul-Gquffier *, le Voyage de De Guy * , comparant déjà les institutions sociales et politiques de la Grèce ancienne et moderne, le Voyage du jeune Anacharsis, par Barthélémy (1788), les obser\'ations sur le commerce de la Grèce, par Beaufort ', les Voyages

*■ Yoyayi'^ piUoresque de la Grèce. 1782. * Voyage littéraire en Grèce. n7l.

' Commerce de la Grèce, 1799.

INTRODUCTIO% ^^^ ^ ,v ■ ll5

de Pouqueville vers la fin du xviii* et le commencement du xix* siècle : tous ces ouvrages forment un ensemble hpmogène, montrant l'intérêt très-grand et très-génértl que les Français portaient atout ce qui se passait eqL.GrècÇ) intérêt qui, malgré toute la défaveur des temps, se continua pendant toutes les années où Chateaubriand/%)ar son voyage (ISftfi) et par son Itinéraire des ruines, devint un guide pour beaucoup de ses successeurs, oîi Sonxjîiii ajy- . pela ses contemporains à une nouvelle croisade contre las Turcs, où, plus tard, pendant la Restayiration, les rc|j|a-' , . listes ne tombèrent d*accord avec les libéraux que dans cette seule cause de la Grèce. Mais depuii^que Korais avait commencé à Paris à faire connaître rancienne Grèce .à la Grèce moderne et toutes les deux au montfe ei^gopéenj les savants de toutes les nations rivalisaient entre-,^eux pour expliquer aux indigènes leur jsfcpre sol et leur histoire an- . cîénne; depuis que les élè\5|3 grecs quittaient en grand nombre leur patrie pour aller en Europe, les maîtres des sci^çes en Europe affluaient fn Grèce, et à ce mon^Dt ^étaient surtout lés Anglais quêtaient à let|( t^^ Une grande partie du continent ^ FËurqpe était à ce xmvmi^i fermée à leurs.|ouri3tes qui Mment à p|^ourir le inonde ; la Grèce d^int d^pnc dès l(Mrs le but de leurs voyage^, but pour lequel IS îies Ioniennes formaient alors un point de passage très-commoda. Le premier, qutot à Tèpoque et- à la valeur de ses vogages, jparjni ces fpyageurs en Grèce , est le colonel Lec^e, qui àia sffiie observation des Anglais et au cçup d'œil j(énét»anf d'un militaire pour les conditions locales^ joignait les connaissances préliminaires les plus solide^ en géographie, histoire et littérature et qui, pendant les premières ^x années de ce siècle, a parcouru presque toutes les parties de la Turquie, montrant le même intérêt pour les choses les plus anciennes et les plus mo-

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