‹ Insurrection et régénération de la Grèce (volume 2)Chapitre 3 sur 11 · ISTKODirOTIOX · texte numérisé non relu

ISTKODirOTIOX

dernes sur la terre grecque. En même temps que lui voyageaient W. Gell et Dodwell (qui, avec Leake, senties véritables fondateurs de Tétude géographique de l'ancienne Grèce), Douglas et lord Guilford (1811) et Macdonald Kinneir (1813-14) dans l'Asie-Minoure, de même que le groupe d'explorateurs qui, en 1812, découvrirent le temple d'Apollon de Basse, en Arcadie, et ceux qui visitaient TAlbatiîe comme Hughes, Holland, Hobhouse etByron; pour ce dernier, poète dans tout le sens dii mot, habitué à une vie aventureuse et dégoûté de Texistence ordinaire, l'état à demi sauvage de la Turquie avait plus de charmes qu'aucun autre pays p|i aucun autre peuple. Athènes devint afors un lieu de réunion pour les étrangers en même temps qu'une coloiiie d'hommes de science. A côté de l'archonte Logothétis, appelé le Périclès moderne à cause de son commerce agréable et fin, lord Guilford y fut pendant quelque temps, le centre de la société; il se servit, plus tard, de sa fortune et de toutes les i*essources de son intelligence pour ranimer ^esprit national parmi les Ioniens et gagna, parmi les Grecs eux-mêmes, le nom du plua gr/^djet même du trpis fois plus grand des philhellènes ; on y voyait briller le consul kI' Autriche, Gropius, qui sut vaincre même la hàîne des Grecs contre le gouvernement qu'il représentait, et Fauvel, Pifançais qui, j^dant trente ans, fut considéré et honoré comme le gardien et le surveillant des" ruines à "Athènes. Dans toutes les dévastations terribles que la Grèce a sâDÎesiracropqle d'Athènes avait été protégée par un sort miraculeux et mystérieux, ou pour mieux dire , par le charme magique d'un art divin qui frappa d'admiration les barbares mêmes et qui les empêchait de la détruire entièiement. Ce chef-d'œuvre de l'architecture aurait étr encore infiniment mieux conservé, si des mains chrétiennrs, le inége des Vénitiens en 1687, les pré-

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paratifs de défense taits j^ar les Grecs pendant la guerre . d'indép.endance et la jalousie barbare des Anglais n'avaient pas tant contribué à sa ruine. De même que, par une sin* . gulière coïncjjjence, tout se réunissait alors pour rappeler les Grecs au ^uvenir du monde, le zèle et la jalousie de l'Europe au sujet des antiquités grecques se changèrent en colère violente^ lorsque lord Elffin, rappelé (1800) de son poste d'ambassadeur a Constantinople, partit pour la Grèi|^ et dépouilla, avec la jllfrmission du gouvernement turc, le temple de Minerve de ses plus beaux ornements, afin qua^ disait-il pour s'en excuser^ les. Français ne les enlevassent p£LS. Tous les étrangers, les Français plus que tous les autrès, beaucoup d'Anglais mêmes, et lord Bjrpn le premier, étaient furieux et exhalaient leur rage en .imprécations sans mesura contre" ce vandalisme; mais bien plus élo-4 quente, la tradition populaire si touchante d'Athènes disait^ qu'à l'enlèvement de l'une des cinq càryatîaes du Pandro^ sion les quatre autres filles avaient porté le diuil de leur sœur perdue en poussant des oris lamentables, auxquels la sœur enlevée avait répondu, do;Ja ville basse, par les mêmes cris plaintifs. I^puis.^e tejj)^ des nrman^ tjjvcs.. mêmes et des lettres pastorales du patmrcjie prptégejaient les antiquités en Grèce, et même le yala^i de la Moréo , Véli- Pacha, fils d'Ali, prit intérêt, chosebîear^lfepour un'Turc, à ces déJ&ris de l'art, ajyrès que la manie des Francs lui en avait fait connaître la valeur matérielle. Le nombre des hôtes ^trangers^' accrut,. au Ittdlieu de ces changements, d'une manière extraordinaire. Mais aucun dteux ne pouvait s'abandonner à la contemplation des antimites en toute liberté d'esprit, ni sans peines, ni d'une manière exclusive. « Le morne silence de l'esclavage qui plane sur les monuments brisés de l'art » disposait les âmes sensibles, comme Chateaubriand, à l'élégie ; les « ruines vivantes » détour-

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naient les cœurs des ruines de pierre. Aussi qui aurait pu Tdir» sans en gémir, les tortures criantes infligées à ce peuple; qui aurait pu voyager, sans une profonde compassion, parmi ces misérables opprimés, fujapt avec leurs animaux domestiques eflfrayés et avec leurs cÊiens hurlants pour s'abriter dans leurs cabanes délabrées, quand le voyageur entrait dans leurs villages déserts situés soit dans la ' plaine inculte et flétrie, soit sur les ftàncs dénudés de leurs

vallées, oîi des ornières sillonnent,- depuis les temps. les plus reculés, les rochers qui, depuis des siècles, n'ont plus entendu le bruit d'un chariot! Et tout cela dans un pays a oii il n'y a pas une pierre qui n'ait un nom, > où il n'y a pas un ruisseau, ni une source que la poésie ou l'histoire n'aient rendu célèbres, oîi les ombres des grands morts

^planent autoiir de chaque rocher, de chaque anse de la côte et de chaque vallée! Tous les voyageurs, simplement

^curieux ou réeflèment désireux d'apprendre, étaient malgré eux eiitraîiiâB sur. ce sol à prendre part aux espérances ou aux rôves p6ur la régénération de la Grèce et même à prendre parti pour ou contre ceux qui l'appelaient de leurs vœux et ceux qui en désespéraient.

' Les. uns déclaraient que le pays était un champ en jachère n'ayant besoitj que dé culture, tandis que d'autres disaient qu'il était un rocher dénudé ou une forêt éclaircie de manière à être" détruite à jamais. A" beaucoup de personnes la jalousie seule, des grandes puissances , qui voyaient dans la Turquie une barrière indispensable pour arrêter les progrès de la Russie , semblait retarder le jour oîi la Grèce recouvrerait sa liberté. Mais presque tout le monde était de l'avis de Kdrais : » que l'activité intellectuelle des Grecs serait le précurseur certain de leur régénération complète, mais qu'elle devait nécessair rement la précéder, si Ton ne voulait pas que la trop

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grande prédpitatioû des enthousiastes, la Ht â(bpuer. lies hommes les plus accessibles &u doute eux-mêmes, telscraft Douglas, et ceux qui étaient le moins 4isposél pour la' use des Grecs, tels que Gell *, ne purent ferme^ les yeux la conviction qu'un progrès prudent dans l'éducation isible et civilisatrice, les mènerait au bonJtieur et à la liberté. En effet, tous les voyageurs^ à Texception peutêtre de Bartholdy'' seul, et surtout ceux qui connais>, saient le mieux la Grèce, étaient profondéijaent frappés de la révolution intellectuelle qu'ils voyaient en pleine marche parmi ce peuple. Tous, même ceux qui contestaient aux Grecs la civilisation et la vertu nécessaires pour comlirendre, pour créer et pour conserver une meilleure condition politique, trouvaient néanmoins ciiiel de les condamner pour cela à i^.esclavage éternel. Tous ceux qui observaient de près le système de violences dont souffraienl'les Grecs appelaient une flétrissure pour nafre siècle la liberté qu'on laissait auxiSN^cs de maintenir continuellement sous mi:tel joug ce peuple sî digne de pitié. Depuis les luttes pour l'indépendance de l'Amérique àf^ Nord, les exigences poétiques plus «grandes d'un^poque devenue^ de plus en plus démocratique st^^ky^ opposé à un tel état de choses des idées plus élevées /êlatîvemeut aux droits et aux prétentions de l'individu vis-^;^ de l^^tetf^t qui formaient. un contraste extrême avec cette barbarie. La pensée libre'ri'lâmet plus qiie les grandes forces de toute une nation soient placées entre les mains de ses chelfe dans un autre but que ppitf dépouiller les hommes de leur grossier égoïsme et pour; les astreindre à développer librement toutes les qualités et les dons int^irïeurÎB et extérieurs

* Sarralivc ofajourney in the Morea. London, 1823.

* Fragments jtoiLr^ervir à une connaissance plus approfondie de la Grèce moderne, Berlin, 1805.

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gp,'îlB ont ré^us du JÊréateur. Ce n'étaient plus les gënéra>- ||{tDS qui auraient supporté tranquillement la dévastation sauvage de la plus belle partie de la terre;, les droits na:turels se faisaient valoir dans les jugements des hommes à.^ côté et au-dessus du droit public. Quand les grandes puis-,« sances à VienHie se déclaraient avec tant d'humanité con- ' tre le commerce d'esclaves et faisaient semblant d'être -fcioralement si blessées des méfaits des Barbaresques, qui leur causaient des dommages matériels, on voulait qu'elles missent fin aussi à cet esclavage eu Grèce ; et quand le Pape et la Sainte-Alliance ne voulaient pas remplir ce devoir, l'esprit cosmopolite de la civilisation, de la liberté et de l'humanité se levait pour défendre la cause des Grecs. C'est pourquoi dans la chrétienté la haine contre les Turcs l'emporta toujours sur l'amour pour lesSlps. Ce ne sont pas les dires de quelques voyageurs, ce sont les témoignages de l'histoire qii'il faut citer pour prouver cette véi'ité. Lorsque

* Mai 1816. les pêcheurs de corail à Boue *, prbïégés par un^raité conclu avec les Anglais, furent tués à coups de fusil par les Algériens, que te. pavillon anglais fut insulté et le consul jeté ♦ le «7 «oùt.^en prison, et quei^^our s'en veKger, lord Exmouth* fit incendier et détruire à odi^s de canon les batteries, les vaisseaux et lea arsenaux dei Algériens, une explosion de sympathie parcourut tialberEui^C^qui semblait célébrer le triomphe des Anglais en commun avec euXjJDleux ans seulement après, te pendant de cet événemen^wtcita, par des

"^ motifs semblables, une exaspération aussi générale et aussi

profonde contre les Anglais. Lonrtiu'en 1815, après beaucoup de contestatîpn&, les îles tpni^^es furent mises sous le protectorat du gouvernement anj[lais*, celui-ci avait dû

* Traité dw ? iiovtTnbrc 18lo, dans t'go Foscolo, OperCy t. V, p. *28o.

INTRODUCTION. Ml

sacrifier à la jalousie des grandes puidi||^c6s Iq^jtncienaes dépeadances vénitiennes dans ^ Grèce continentale; lai) ville de Parga. devait, par suite de cette .(j|bligation, êtr^' Jivrée à Ali-Pacha. Lorsque le lieutenant-colonel Bosset

^li annonça" son sort*, les habitants préférèrent émigrer; * Map» isi?.

pendant touUtnne annég et malgré toutes le^géductions et toutes les promesses fallacieuses, ils restèrenj;. fidèles à leur résolution et quittèrent*, après avoir reçu la misera-^ lo mai «sts. ble somme de 150,000 livres sterling comme compensation pour leurs biens, leur ville natale, ayant toutefois déterré et. brûlé auparavant les ossements de leurs pères. Grecs, Italiens et Français virent avec une fureur à peine ijpntenue cette transformation de la dernière ville chrétienne et libre sur le sol turc en un repaire de criminels, de re- ^gats et de bri^»t||^, et tous les nombreux ennemis de TAngleterre pouvaient facilement persuader à tous .lès" nombreux ennemis de la Tûrme que les Anglais avaient î;ewrfMParga|f Ali-Pacha. ;^

Mais toute cette sympathie chaleureuse de l'Europe u qitestion di pour les destmées des.^ Grecs , en tant qu cm ^voyait en eux ]^ descendants incoi^tables des a^^ciens Hellènes, .^« n'était-elle pas prodiguée à jin ^^n^ fantôme? Le pltïs grand àopiipbre des voyageurs, parcourant alo|^ les terres grecques et entendant parler ^x be]QJ|i)^ alSanais^i^t valaques de J'Arçadie la langue grecque, prirent de bonne foi toute la . fl^ùlation pour des Grecs ,.. comme déjà les Vénitiens, du tepips de leur domination en I^prée, ^

n'avaient considéré les Albanais que comme une caste grecque 4)lus basse. L%lang|ie grgdqua avait trouvé dans l'Eglise, qui s'en servait continuellement pour son usage, un contre-poids très-fori pour résister à T abâtardisse-

* Bosset, Proçeedings in Parga. London, 1819, 1822.

1S2 I1«TA0I>UGTK)N.

ment extrême dans; lequel le contact avec les idiomes bartbares menaçait de la faire tomber. Il est vrai que la prononciation était comme effacée, efféminée et nkmotone, et que , dans sa construction grammaticale même , elle avai| dû faire des concessions au génie 'des langues germanique»»^ modernes; néanmoins, si l'on excepte l'arabe, aucune autrcr langue n'était restée plus fidèle à son ancienne souche que ^le néo-grec ; cette langue, sortie du dialecte éolien populaire, a même gardé jusqu'à nos Jours, dans les anciennes colonies laconiennes, les dorismes les plus évidents ; elle a gardé une telle facilité pour revenir à l'ancien grec et elle a développé, depuis Tindépendance de la Grèce, cette facilité avec une telle rapidité, que déjà aujourd'hui l'iincieA jargon populaire (x^Saïx'Ji ^"kSiaaa) comme on le trouve dans ' r auto-biographie de Kolokotronis , dictée par lui-mêmeu • n'e^t plus entièrement compris par l'homme du peuple, tandis que les gens instruits dpJe lisent pas sans quelque indignation. Cette langue était donc, aux yeux de tous les voyageurs, le témoignage irrécusable de la véritable origine grecque de ceux qui la parlaient ; ils retrouvaient or- , dinairement dans les Grecs modernes toutes les pat^eularilés et tous les traits physiologiques et psychologiques des anciens Grecs, leurs modèles de beauté, leurs vertusjdt leitf s défauts, politiques ; ils découvraient même dans les habi^ tants albanais d'Athènes les descendants de Périclès ; mais surtout à la campagne, où le peuple était reh^bé dans l'état de nature, dans lequel toutes les nations éè ressemblent beaucoup, on se sentait absolument ramené dans l'ancien monde homérique. On rencontrait des fermes habitées par des bergers comme Eumée, on y était accueilli d'une ma- . nière très-inhospitalière par des chîèns sauvages de la vraie ' race antique des molosses, mais on y trouvait une réception d'autant plus hospitaUère parmi les habitants des chau-

INTROBUCTIOM. }23

mières, qui ne demandaient le nom el la palcîç de leur» hôtes qu'après leur avoir offert l'hospitalité. On pouvait; rencontrer une suite armée tfArmatoles avec lesquels of^ partageait les outres de vin dans leurs campements et les /meilleurs morceaux de 'leur mouton rôti à la broche, et *'»dont les ossefets servaient aux enfants pour jouer encore à cette époque au même jeu qui déjà, dans l'antiquité la plus reculée, avait été fatal à Patrocle ; les capitaines se servaient même de l'omoplate de ce même mouton pour prédire, comme le faisaient les anciens avec les intestins, rissue d'un combat, pour lequel on voyait les palikares se parer et se peigner, comme le faisaient les anciens Spar- ^ates, leurs cheveux ramenés en arrière à la mode^ des Abantes. Celui qui assistait à une fête populaire et voyait la profusion de couronnes de fleurs et de guirlandes, les nommes et les femmes dansant en chœurs nombreux, chantant sur des airs donnés, Jjfcs'inspirant dans leurs improvisations de sujets également dotfnés, |es uns se réunissant pour exécutfefune danse ar vanité et les autres pour une danse romaïque, le témoin d'uhe telle scène pouvait croire assister à une fête antique et voir représenter sous ses yeux les anciennes danÈés erotiques ou la pyrrhique, cette danse guerrière que les Cretois, renommés depuis l'antiquité jusqu'au xvi^ siècle pour leur adresse à manier» l'arc, et restés fidèles jusqu'à cette époque à leur antique costume, au manteau coitift; au chiton et aux bottes de leurs ancêtres, avaient, entre xpus, conservée le plus fidèlement dans leur danse des épées et des boucliers. Celui qui suivait les funérailles en écoutant les nénîes ou les myrologies des pleureuses et en se faisant raconter les croyances populaires au . sujet de Charos, le gardien des enfers, ou au sujet des âmes qui errent autour de la tombe jusqu'à ce qu'elles entrent dans le repos éternel; ou encore celui qui célébrait, avec

les Grecs, la fête d'un saint, fête commençant par le sçr- ^^ce divin avec toute sa gravité et se terminant par des iiécatombes, par un banquet, où tous les assistants sp' couchaient par terres et par des danses, le spectateur de toutes ces scènes pbpulaires se sentait vivement ramené dans le monde antique et au milieu d'un pel^le enfant de la nature, attaché par les liens les plus étroits à sa mère, dominé par la même force magique de l'imagination et de la superstition que les anciens, et entretenant, comme eux, un commerce poétique avec les fleuves, les sources, les bois et les rochers, qu'ils peuplaient d'êtres surnaturels. Sur tous les promontoires, sur toutes les hauteurs on voyait se dresser les églises ou les couvents des saints à la place des antiques temples des dieux; des cimes de tant de montagnes le prophète Élie avait repoussé le dieu du tonnerre, de tant de grottes la Panagia (la sainte Vierge des Grottes) avait chassé les ig^phes ! Chaque échelle sur les rocher* des côtes avait son patron, auquel le marin, en partant, offrait une libation de vin avec sa jSfîère, tout joyeux quand, heureux augure, les dauphins jouaient autour de son navire. Les antiques Parques et les Euménides avaient été remplacées par les personniiRcations de la peste et de la petite vérole ; le nom des Néréides ou des bonnes dames avait été reporté sur les elfs du Nord, et, de même qu'on attribuait aux anciens dieux le commerce avec des femmes mortelles, on disait encore la même chose des affreux katachanades ou vourvoulakes (vampires), ces morts vagabonds, chargés de crimes, qui sucent le sang des hommes. Avec des points de comparaison si variés, il n'était que na- • turel que Ton écrivît déjà des dissertations en règle sur la conformité des usages et des croyances populaires parmi les Grecs anciens et modernes, à une époque où lés indigènes eux-mêmes, non-seulement les Valaques de TArca-

die, mais aussi les Béotiens et les Olympiens, sjb figufaient encore que les Hellènes n'étaient pas leurs ancêtres, niais une race mythique de géants, ayant vécu dans ces temps indéterminés et vagues dont ils n'entendaient plus parler ; il était naturel qu'on écrivît encore ces dissertations dans les temps qui précédaient le soulèvement et où les Romaïques instruits commençaient, pour la première fois, à s'ifientiÇer avec les anciens Hellènes, et surtout plus tard * après que la constitution faite par Négris pour la H^ce orientale (1822) avait levé tous. les scrupules, par .l'article 1", d'après lequel « tous les habitants actuels de la Grèce, croyant en Jésus-Christ, sont des Hellènes. »

^;. ^ Il y eut toutefois déjà longtemps avant l'insurrection suite, quelques voyageurs, niant, pour ainsi dire, toute con- ^nexion entre les Grecs anciens et modernes et ne recon-

. naissant que du sang slave dans les Romaïques ; les observateurs critiques du moinâ^oyaient bien' qu'il y avait une différence entre la race plus pure dans quelques îles et la population mélangée de la Grèce continentale ; dans cette dernière , Gell ne voulait pas attribuer des droits à une origine hellénique .« à un individu parmi cinquante. » Plus tard, on entreprit d'appuyer de raisons scientifiques ces doutes sur l'origine hellénique des Grecs modernes *. S* appuyant sur le^ témoignages historiques, sur la topographie du pays et sur la nature de la population actuelle, 'Fallmerayer démontra en détail que, sous

* Bybilakis, la Vie néo-grecque comparée avec celle des anciens Grecs. Berlin, 1840. — Les ouvrages de De Guys et de Douglas ont été cités plus haut.

* Globe, t829, n° 77. — Fallmerayer, Hifiiolre de la péninsule de la Morée. iS-iO-^iQ. — Quelle influence l*occupalion de la Grèce par les Slaves a-t-elle eue sur le sort de la ville d'Athènes? {S:in, —Fragments de l'Orient.

Justinien, la Grèce fut le théâtre d'une catastrophe, par suite de laquelle tout le pays fut inondé par,Jes Avaro- Slaves, qui laissaient à peine une ville debout, qui massacraient la population hellénique ou la dispersaient dans les !les, soumettant, pendant trois siècles, le pays à Tinfluence slave et donnant des noms slaves aux fleuves, aux montagnes, aux districts et aux trois quarts de tous les endi^oits, comme on les retrouve encore en nombre infini dan$ les districts slaves du Nord. Il est vrai que plus tard, au même moment où, depuis Gharlemagne, les intrus slaves en tiSh lemagne furent vaincus et soumis à Tinfluence germanique/r les Slaves furent aussi vaincus en Grèce par les empereurs^'., byzantins (depuis 807), à l'exception des Mélingiotes en La-: jÉ conie ; mais le pays ne se replBupla qu'avec un mélange d^ gens venus des îles et de T Asie-Mineure, ne s'appelant plu* Hellènes, mais chrétiens et Romaïques ('Pwfxatïxoi), ne par- .^ lant plus la langue hellénique, mais la langue romaïque|i^ ' chassant la langue et le paganisme des Slaves et fondant à côté des sanctuaires slaves ces nombreuses stations à» missionnaires qui portent le nopi d'un saint quelconque. Cette population néo-grecque, byzantine et déjà mélangée, qui s'étendait sur un fond slave, subit ensuite encore au x* et au XI* siècle les invasions des Bulgares et des Uzes, au xiii* siècle l'occupation des Francs, depuis le xiv® siècle les luttes des Arnautes et des Serbes contre les Turcs pour la domination sur ^ Grèce en ruines, et dans tous les temps le mélange avec len Albanais immigrants. Si l'on songe que déjà du temps de Plutarque toute la Grèce était déserte et dépeuplée ; que le pays était trop petit pour que le moindre coin eût pu échapper à cette irruption des barbares ; que la population était trop clair-semée pour absorber les masses de ces intrus; que la manière atroce dont les Slaves et les Bulgares faisaient la guerre rendait

IBTRODUCTION. 127

impossible une fusion paisible, et qu'^n même temps ou se p4||^tre bien de la nature de la popàlation actuelle et des prapiortions dans lesquelles elle est composée, ou comprend

'parfaitement que Pallraerayer, 'cet observateur sérieux et impartial, ait i!û anivar à la conclusion si tranchante que ^pici : Les débris des anciens Hellëifes depuis la Macédoine iusqu'«n Messèi^ie sont jfresquc anéantis, et ce qui' m reste encore est tellement mélangé avec àei éléments barbares. qu'il ne coule pas une seule goofte de sang hellénique pur et sans mélange dans les veines des Romaïques, qui, devenus à inoilié Sarmales, à moitié Albanais, portent h type (!(.'s (Jeux faces, avant hérité leur costume des Al- ^- banais, ei. beaucoup de particularités dans leur langue et

■■ dans leur poésie des Slaves, dont la barbarie détruisit, dans les nouveaux Grecs, le senliment des anciens Hellènes

' pour l'art et la lieaulé plasiiqiles. Dans le sentiment nâtu-

' ni d'bopreor qu'inspire cette mibiiëre de voir si triste qui ftinonce froidement la mort du plus immortel des peu- ^{Âès, il était plus facile de se révolter contre elle que de lui oBposer des raisons valables; une critique pénétrante n'a î» la réfuter. On a cependant donné à cette manière de voir une couleur bien plus sombre qu'elle n'en a en réalité. Il est vrai que cette opioion de Fallmerayer avait sa soerce dans l'humeur triste et aigrie de cet auteur; elle naquit au moment où l'enthousiasme pour la cause des Grecs* se refroidit soudain en Europe, après les premiers résultats si tristes qui suivirent la conquête de leur indépendance, lorsque la peur de la Russie et du panslavisme tourmenta, parmi tant d'autres, aussi cet Urquhart de l'Allemagne et lui fit craindre • que l'empire du monde ne fût sur le point de passer des mains des peuples latins et germains aux Slaves, et que les Grecs délivrés, dont la vraie natio^aUté^était leur confession de foi et dont le fojerde

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vie était à Stamboul et à Moscou, ne penchassent aussitôt vers ces deux villes ofi se concentrait» leur existeniie » . ->^si l'opinion de Fallnierayer, qui a tant indigné les Grecs, était plutôt un stimulant poui^'leur ambitfcn patriotique, sti- ,mulant plus efficace pour lés excter à s'opposer aux influences politiques des Slaves, qui voulaient les absorba^, que n'auraient pu l'être tous les éloges exagérés des philhellènes. Mais en lui-même son verdict historique sur l'origine des Grecs n'aurtit pas dû tant les iniH^Seri L'àfifaîssèD^t du peuple byzantin dans les siècles bùïc^èîfessej]^^ maient.en Romaïques, comme lèS)RpifflEbi9W en Romans, où le nom avait une ValeiM^lutôt dans le' chrétien que dans le sens national, dé même quelé attaché au mot romain passàît^gtlement'du ddftiSSnè tional dans le domaine religieux ';^t afftdsséfliyeïiif': soAs-nous, était le résultat cruel et lùévitable d'uûloiçfi terrible abâtardissement. Cet abâtardisséméH^st làiîôi quence naturelle de la vieillesse d'une nation, 3e iaêteé le résultat naturel de l'abâtardissement d'un peuple es mélange iavec des éléments étrangers. Mai* d'un a côté, ce mélange se trouve aussi nécessairemei^t dans toflle nation jeune ou qui se rajeunit, qui naît ou qui se transferme, et ce sont précisément les nations les plus hobles qui se sont ainsi formées par la fusion de nombreux éléments hétérogènes. Fallmerayer n'avait pas affirmé, du reste, que l'antique race hellénique fût entièrement enéantie. Il convenait que dans certains endroits sur les côtes, même sous la domination slave, la langue et la population grecques s'étaient conservées, que l'on rencontre encore de nos jours le type hellénique dans les îles et sur la côte de l'Anatolie et que dans les Phanariotes, venus de Trapézonte pour s'établir à Constantinople, il s'est conservé encore du sang^grec pur. Ce sont ces lieux qui, au ix® siècle,

OTit servi de point de départ à, la nouvelle conquête de la Grèce par Ie& Byzantins. Il était dans la nature des localités qu'à cette épocBBcomme 4ans toutes les invasions et guerres postérieures jusqu'iLl'époque la plus récente, les ^vahisseurs se maintinssent le plus longtemps dans les ^"places fortes de fit côte, si facilement défendues et ravitail- "^ées, de même qu'il était dans la na,ture du génie nautique* jjMfemEnercial ^es Grecs qu'après chaque expulsion et après ^ .^jhkqaë quelques individus isolés, comme par*

exemple 4à& mardband^^ indispensables aux barbares igno- 'J^^bU iyb|ence nautique, révinsi^nt ici par des voies j^rivées f..dont Fhistoirè ordinairement iie parle'' pas. Bien que le ^nombre da^Ciei; liMpiq dans leur pa-

Tçjtrie, dût êtç^éces'sakemént très-faible et que les éléments ^Vraiment helléniques pj|mi eux i\e pussent être que pefi . considérables en comparaison avec lès boitants barbares de l'intérieur des terres, c'est précisément dans cette proportion entre ces deux éléments qu'on voit se ré|^hir les particularités et les phénomènes les plus anciens et les plus purs du pays et du peuple grecs. La population vraiment hellénique d^e l'ancienne Grèce ne peut, à aucune époque, avoir été Ijj^s-nombreuse ; et cette population même, si toutefds on veuyt reconnaître une vérité historique dans tant de mythes, doit avoir été, dès le commencement, mélangée d'éléments étrangers venus de l' Asie-Mineure, de la Phénicie et de l'Egypte. Jamais elle n'avait pu pénétrer entièrement dans les coins reculés de la grande péninsule de l'Hémus (Balkan) , comme encore de nos jours elle n'a pu le faire. Étant essentiellement un peuple habitant les côtes , les Hellènes s'étaient répandus sur des étendues vastes, mais étroites, le long des côtes, couche bien légère, déposée partout superficiellement sur un terrain barbare. Toutes les fois que la population croissait trop, un besoin inné les poussait à 1. ^

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changer et a renouveler les proportions de leur mélange avéfc les indigènes, à envoyer de Ifeères troupes d'émigrants par toutes les mers jusqu'IjgBspagne et en Colchide et à les greffer, le long de toutes les côtes, sur de nouvelles souches barbares. Avec les Macédoniens, les andens Grecs se sont dispersés sur des dfjfriades de milles . carrés, donnant aux tribus les plus différentes une surface nouvelle et laissant des traces indélébiles aë leur pt^|||$pf^ dans les régions les plus éloignées de la terre, La cs|^ n'en était pas la force ou là pureté phgîque d6■|^ur race, elle ne se trouvait que dans les forces de leur |p(i|. Dans tous les temps, ce peuple a été jetéi dans les masses physiques des peuplés. conij^e un '^l^éi^^ spirituel, ^ comme une âme qui leur communiquait lé^àouvement. Il '«n est encore ainsi de nos jours^ypltablis en colons sur les côtes de la Syrie, ils ont mis lesi Maronites en communîcation avec la mer, d'oii ils se tendent la main dans une ligne n^-înterrompue d'une ville à l'autre, depuis Damas jusqu'à Stamboul, s'étant établis dans tous les endroits de la côte et faisant, dès l'ouverture même de la mer Noire, d'Odessa et de Taganrog, comme qui dirait leurs propres colonies. Ils i^eprésentent la force motrice dans ce^vaite empire turc, comme les Hellènes Tétaient dans l'Asie des Perses : ils la représentent même dans toute retendue de ce vaste empire russe auquel ils ont donné leur foi, leur civilisation, leur musique spirituelle et leur architecture, de sorte que, dans un sens moral, on a pu parler d'une transformation des Slaves en Grecs, comme Fallmerayer, dans un sens physique, avait parlé d'une transformation des Grecs en Slaves. Us avaient perdu, depuis longtemps, tout sentiment de l'art et de la beauté, avant que les Slaves, que Fallmerayer accuse d*être la cause de ce changement eussent paru dans le pays, et, malgré cela, les

Grecs sont encore aujourd'hui les seuls architectes, ingénieurs, peintres et statuaires en Turquie. Là oîi le commerce, les industries et les connaissances ont été portés à un certain degré de développement, c'est aux Grecs qu'en revient Thonneur. Ecclésiastiques, médecins, changeurs* agents d'affaires et inspecteurs de troupes en Albanie, interprètes dans toute la Turquie, les Grecs ont jeté sur tout le pays un grand réseau qui leur permet d'accaparer toutes les affaires et de prendre eu main le fil de toutes les intrigues gouvernementales et de tous les mouvements populaires \ Ils sont même destinés à raViver le sentiment national des autres tribus chrétiennes; là où riiellénisme a exercé son influence, les Bulgares acquéraient une conviction plus intime de leiir propre valeur; ils n'avaient eux-mêmes presque point Taniour de la patrie; mais leuré meilleurs patriotes étaient parmi les philhellènes *. Ainsi le trait caractéristique le plus ancien et le plus pur du caractère populaire des Grecs existe encore, ou. reparaît de nouveau dans toute sa force. Si dans les Romaïques tout, le corps et le sang , eût été transformé par la barba-* rie, le merveilleux phénomène historique que nous avons observé n'fen serait que plus merveilleux encore, et montrerait que la seule force de l'esprit aurait donné, de nos jours, aux grands hommes morts de Tantiquité grecque des enfants qui leur seraient complètement étrangers; que, en rappelant la gloire d'ancêtres imaginaires, elle aurait ranimé des descendants imaginaires, de manière à leur donner, après deux mille ans, une nouvelle exis-

* Jos. Mûller, l'Albanie, la Roamélie et les frontières de r Autriche' et du hfonténégfo, Prague, 1844.

* D'après l'aveu propre fait par un Bulgare à Cypriati Robert^ Voir l'ouvrage do ce dernier : les Slaves en Turquie, traduction allemande. 1844.

tence, et que cette même force morale aurait produit une nationalité toute nouvelle, mais alliée à l'ancienne Grèce sans intervention aucune des liens du sang! En effet, personne n'a encore essayé de nier qu'à côté des Slaves et des albanais, des Bulgares et des Turcs, il n'existe réellement et véritablement en Grèce une nationalité propre avec un caractère tout à fait distinc]^. Les Grecs ne sont devenus ni Albanais par l'influence des colons arnautes, ni Osmanlis par l'inflîience des conquérants turcs, ni Latins par l'influence des Vénitiens, ni Romans par celle des Frangais et des Catalans; ils ne sont pas non plus devenus Slaves. Us ont conservé ,dans toute sa force leur haine contre les Slaves; si le sang slave en eût fait des Grecs très-dégénérés, l'esprit grec en aurait fait des Slaves dégénérés; s'ils ne fussent d'aucune manière restés Hellènes, ils ne seraient pourtant nullement devenus des Sarmates , comme les habitants des bords du Tibre, s'ils ne sont pas restés des Romains, ne sont cependant pas non plus devenus des Germains. Non-seul^ent ils ont fait preuve d'une ténacité extraordinaire dans la résistance qu'ils opposaient aux nationalités étrangères, mais encore ils ont montré qu'ils possédaient cette force morale nécessaire pour absorber des nationalités étrangères, force que ne possédaient ni les Osmanlis, ni aucune autre tribu chrétienne de la Turquie. Leur langue a vaincu au moyen âge la langue slave, comme, dans tous les districts grecs, elle a Vaincu la langue turque, même dans la bouche des Turcs, ainsi que la langue afbanaise, privée de règles el d'alphabet; la population albanaise, telle qu'elle se trouve actuellement renfermée dans l'État grec, est sur le point d'être entièrement assimilée aux Grecs, comme, dans un contact plus immédiat, les Slaves aussi seraient absorbés par eux. Car ce qui fait défaut à ces tribus d'une grande

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* vigueur physique, c'est, outre l'esprit d'unité et l'idée ^ vivante et agissante qui fait mouvoir les Grecs, un centre réunissant en lui , toute l'activité nationale. Ces forces, agissant dans les Grecs, ont été, pendant la régénération de leur patrie , les seules causes 'déterminantes qui leur aient procuré les sympathies du monde et, avec l'aide de ces dernières, leurs succès et leur indépendance, et qui aient même vaincu les antipathies les plus, fortes qui, excitées par la.jyerrible corruption du caractère du peuple grec, s'étaient montrées en Occident avants pendant et après l'insurrection.

Rarement le caractère d'une nation a été aussi profondé- caractère moni

-. i * du peuple grec.

ment dégradé que celui des Byzantins, et ce n'est pas avec la domination des Osmanhs que cette corruption avait commencé. Le monde grec s'était affçiissé sur lui-même et était mort depuis que Rome l'avait subjugué. Les influences morales et matérielles les plus fortes n'avaient plus été capables de produire de réaction dans le corps * de cette nation. La migration des peuples, les croisades avaient été impuissantes àiiii donner une nouvelle sève de force physique, ni des forces morales qui auraient pu la rajeunir, tandis que tous les autres peuples en avaient ressenti l'influence salutaire; le christianisme lui-même avait perdu ici sa force morale et fécondante qu'étouffaient la superstition païenne .continuant à se répandre ' rapidement et les querelles dogmatiques et rituelles commençant à prendre une extension extraordinaire. Le despotisme séculier, étendant sa puissance sur l'Église, avait étouffé ici, comme en Russie, toute science théologique, toute tolérance et tout esprit de concorde, et en même temps la faculté de s'ouvrir à l'influence des civilisations étrangères, et de les influencer à leur tour, comme aussi tout développement, et avait enlevé toute importance mo-

raie à la religion. Où peut donc tracer en quelques traits rapides la marche progressive que suivit la décadence * morale des Grecs, en résumant les fajts les plus importants de leur histoire séculière : la vanité et l'orgueil que leur inspirait leur supériorité intellectuelle et leuf impudente et basse adulation sous les successeurs d'Alexandre le Grand; leur bonheur à se vautrer dans la fange du mensonge et de la servilité sous les successeurs d'Auguste; leur basse infamie grimaçant jusqu'à 4a caricature sous les empereurs byzantins ; leur bigoterie sous les Latins, et sous les Osmanlis leur assoupissement, qui les faisait tomber dans l'apathie, dans la misère et dans l'ignorance, sans qu'ils trouyassent aucune occasion de cultiver leur esprit". Les ecclésiastiques eux-mêmes, leurs seuls guides, retombés dans une extrême grossièreté, cherchaient la religion dans les jeûnes et dans les cérémonies, et, abîmés dans la superstition et la haine religieuse, ils épuisaient leurs ouaille» comme des sangsues, et avaient organisé un système complet de simonie. Si le proverbe grec avait raison en disant que le poisson commence à pourrir par la tête et que « la science que tu apprends est telle que le maître auprès duquel tu t'assieds, » quel pouvait être le peuple dont les chefs spirituels se mêlaient aux bandes des brigands et des pirates, et, par conséquent, avaient leurs représentants dans chaque grand crime? Il était donc hors de tout doute aux yeux de bien des voyageurs, au commencement de ce siècle, que ce peuple était moralement perdu , sans espoir au-

* Ce sujet forme le contenu principal de lettres intéressantes adressées par des Grecs au jeune Stéphan Geriach^ envoyé, au XVI* siècle^ par l'Université de Tubinj;ue à Constant ino pie pour y recueillir des informations sur Té al des choses en Grèce. Mari. Crusius, Turco-Grœcia, Basil., 1584.

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eun de le sauver. L'égoïsme et le fanatisme religieux les plus repoussants étaient les premières choses qui frappaient les yeux des voyageurs dans toute leur crudité, et des Grecs intelligents avouaient eux-mêmes que l'égoisme était le premier intérêt de leurs compatriotes, et le bigotisme le second. Dans Fexpr^ion souvent suspecte de leur figure, l'étranger lisait un calcul constant, dicté Utt par la prudence d'un esclave, soit par la cupidité qui guette un profit. Arrogant en paroles, le Grec lui paraissait toujours hésitant et indécis dans T action; tout individu passait facilement aux yeux des étrangers pour être cupide, vénal et voleur; car il appartenait à uâ peuple dont la langue n'a qu'un seul mot pour désigner les idées A'honneur et de firix, « Si je fais brûler un Grec, disait Ali-Pacha, son fils vole les cendres. » L'homme qui avait beaucoup d'aspers était con^déré, auss|;bien que chez tous les peuples méridionaux, comme l'homme sage et prudent par excellence. Outre cela, l'inconstance, la vanité, le mépris pour les étrangers les empêchait, à ce qu'il paraissait, de se connaître eux-ipêmea.*" Ils avaient perdu toutes les qualités que produisent l'instruction et la liberté, pour prendre, en échange, des mœurs qu enseignent la misàre et l'oppression. Parmi les esclaves 'd^ esclaves du Coran, disait Trikoupis, on ne pouvait pas chercher les vertus des anciens Hellènes. Et Cependant il y avait de l'autre côté, parmi les voyageurs, ceux qui pensaient plus équitablement et qui se demandaient si tout autre peuple ne serait «"? pas sorti beaucoup plus avili d'un tel esclavage de deux mille ans! Qiielque dégoût que leur inspirassent leurs mensonges, l'art de la dissimulation et des faux- fuyants, dans lequel excellaient les Grecs, ces voyageurs trouvaient cependant que c'étaient là les seules armes naturelles dont ils pussent disposer contre leurs oppresseurs. .Quant à

beaucoup de leurs infirmités morales, ces voyageurs se souvenaient que c'étaient des défauts naturels par lesquels tous les méridionaux se ressemblent. Quant à beaucoup d'autres vices, tels que la jalousie envieuse dont une localité était animée contre une autre, ils n'oubliaient pas que ce sont des particjalarités propres et communes à tous les peuples sauvages. Des expériences nombreuses mettaient en garde contre des conclusions générales qu]^ auraient pu être tentés de tirer d'une seule expérience quelconque ; mais ils étaient dans un pays oîi il ne faut jamais croire une première nouvelle, oîi il ne faut jamais s'abanddiîner à une première impression. Gell, qui n'était pas peu indigné de la servilité et du penchant des Grecs pour le vol, était cependant tout étonné de la franchise hardie avec laquelle, en préaience des Turcs, ils parlaient de leurs espéranc^ nationale», et, malgré toutes les histoires de brigands, il voyait des mulets, portant le tribut des provinces en argent dans des filets ouverts, paître en sé^rité le long de la route pendant que leurs conducteurs dormaient. L'avidité convoitabt des pour-boii^e est un vice général du Midi, et cependant Pashley fut plus d'une fois touché du désintéressement naïf qui faisait rougir des Cretois* de la récompense iqu'il leur offrait pour des services qu'ils lui avaient rendus. On trouvait les Grecs cupides^ mais non sordides; au contraire, il^ étaient souvent prodigues et vaniteux dans le déploiement de leurs richesses, ^ bien qu'ils y risquassent beaucoup. On les trouvait lâches et d'une soumission servile, et cependant la vie de klephte que menaient leurs fils avait ouvert aux vieillards l'intelligence profonde du dicton homérique : « que le jour de l'esclavage enlève la moitié de la vertu virile, » et les avait rendus plus impatients de secouer le joug des Turcs. On les trouvait abîmés dans la misère, et cependant on ren-

contrait dans les paysans mêmes habitant les coins les plus éloignés un sentiment de honte, inspiré par la conscience de leur ignorance, et on les voyait s'étonner de l'intérêt que les voyageurs étrangers prenaient à leur condition abrutie. C'était cette étincelle de la connaissance d'euxmêmes, jaillissant d'un peuple extrêmement facile à élever,, qui laissait l'espérance à ceux qui voulaient espérer. Éjteflfet, même parmi les voyageurs les plus mal disposés pour les Grecs, il n'y en avait pas un seul qui ne fût frappé d'étonnement en voyant la mobilité, la soif de s'instruire, l'intelligence, l'indépendance individuelle (cinq Grecs, six opinions, dit le proverbe), le jugement sain, le sms pratique et l'habile faconde de ce peuple. Dans ce pays si merveilleusement formé par la nature et possédant en petit, pour ainsi dire, la quintessence de tous les avantages dont jouissent les divers pays de l'Europe, pays qui, par les labyrinthes de ses montagnes et par le grand nombre de ses golfes et de ses baies, peut donner à ses habitants à la fois les qualités les plus éminentes d'un peuple montagnard et d'un peuple marin; dans ce pays, on aurait pu croire apercevoir l'influence d'un génie salutaire donnant, dans des conditions d'une vie semblable, aux possesseurs actuels du sol, des traits caractéristiques nationaux semblables à ceux des plus anciens habitants de ces contrées, et une élasticité d'esprft pareille à celle des anciens Grecs, quand même il n'y aurait pas eu de rapports de parenté entre eux. Néanmoins, de toutes les races habitant l'empire ottoman, il n'y avait que la race grecque qui possédât ces éminentes qualités. Les Grecs seuls entre tous s'occupent activement d'industrie; ils sont plus laborieux qu'aucun autre peuple du Midi. A impôts égaux et à justice égale, les Grecs, par leur seule industrie, feraient mourir de faim leurs maîtres turcs. Aux premiers commeiv

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céments de leur régénération, ils se sont montrés tellement jsupérieurs dans le commerce et dans la navigation, pratiqués sur une grande échelle, que les Anglais, observateurs et tout étonnés de leurs talents, de leur circonspection, de leur expérience, de leur persévérance dan§ le travail, de leur économie et de leur honnêteté, ont prédit, avec la plus grande certitude, leurs succès si extraordinaires. Dans leur désir de s'instruire, dans leur soif de '.ce perfectionner, dans les soins prodigués à leurs écoles, \k où la jalousie des Turcs les laissait faire, les Grecs ont montré une facilité à s'instruire et à se civiliser comme aucune autre race de TOrient. Ils possèdent une vie de famille beaucoup plus intime, plus unie et plus pure que beaucoup de peuples méridionaux plus civilisés qu'eux; ils traitent les femmes avec le respect qui leur est du, et ont, par cette seule raison , la perspective d'une civilisation supérieure ouverte devçmt eux, Nous venons d'énuroérer les qu9-tre grands traits caractéristiques qui distinguent 1§ Grec égidement du Turc paresseux et oroignant la mer, de l'Albanais sauvage et grossier, qui avilit sa femme jiiôrr qu'à en faire sa servante, du Taçtare et du Slave, incapables tous les deux de se laisser civiliser, du Juif et de l'Arménien cupides et ne sachant pas faire du produit de leur travail un usage profitable aux autres, traits caractéristiques qui rapprochent les Grecs de la civilisation occidentale et qui leur ont acquis les sympathies que leurp coreligionnaires en Turquie n'ont pas su gagner. On a souvent reproché aux Européens de ne pas avoir montré aux vaillants Serbes et à leur révolution le même intérêt chaleureux qu'ils avaient témoigné aux Grecs déjà avant leur insurrection . Mais le développement lent d'un peuple à l'état de nature, qui peut offrir le plus grand intérêt à quelques rares observateurs bienveillants et allant au fond

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des dioses» ne saurait jamiis, pour le siècle impatient d'une civilisation poussée à un haut degré, avoir les mêmes charmes que le développement rapide des Grecs, qui, au lieu de se trouver encore, comme le veut Fallmerayer, au niveau du xii^ siècle, se sont tous vivement associés aux effoçts et aux aspirations du monde civilisé pour lesquels beaucoup d'entre eux étaient entièrement préparés. Encore, un observateur plus pénétrant, examinant même la seule différence dans la condition morale des deux peupies, ne se sentira jamais attiré, par le mêmq intérêt, de l'un et de l'autre côté. Car, quelque horribles que soient les vices et les atrocités qui ont souillé l'insurrection grecque, on n'y trouve pourtant pas ces scènes révol-^ tantes et contre nature qui défigurent l'histoire ancienne et moderne des Serbes. Ou n'y trouve pas les caprices bizarres des despotes, ni les enlèvements déjeunes filles, ni les inimitiés mortelles au sein même des familles, ni l'absence d'estinae pour les épouses et même pour les mères, ni l'assassinat des proches parents, comme dans la famille de Kara-Géorg, ni les tribunaux de knèses^ dont la sentence était l'assassinat, comme elle fut prononcée, en 1816, contre l'archimandrite Mélentich, ou des mutilations cruelles que ce tribunal prononça, en 1826, contre deux membres de l'hétairie, exécutions dans lesquelles des knèses durent être eux-mêmes les bourreaux, puisque les simples soldats s'y refusèrent! Pendant les guorres des Souliotes, il y eut encore un moment où des hommes tels que Byron et Douglas, et plus tard Fallmerayer, accor-daient leur faveur et leurs préférences plutôt aux Albanais ^qu'aux Grecs. Et cependant, l'Albanais, avec sa nature sauvage et récalcitrante, avec sa perfidie rancunière et sa finesse rusée, avec son infidélité et sa déloyauté, n'est qu'une caricature contrefaite du Grec ; il est sombre

et morose dans le bonheur, tandis que le Grec, délivré du poids de ses soucis, est gai et joyeux ; jamais l'Albanais ne s'est montré capable de se mettre à la hauteur de son époque, ni de former un peuple ou un État. Quand les Vénitiens, maîtres de la Morée, ne distinguaient pas les Grecs des Albanais, et n'y voyaient pas des peuples différent^, ils les distinguaient d'autant mieux dans leurs jugement^ contradictoires. « Les habitants de la Morée, disaient-ils une fois, ne se laissent détourner de leurs coutumes par aucune instruction, » voulant dire les Albanais; et encore : c L'exemple a une influence extraordinaire sur ce peuple, » voulant parler des Grecs*. Ils se plaignaient de la méfiance , de la paresse , de la persistance des habitants à mener une vie sans besoins d'aucune sorte, quand ils voyaient la misère des paysans albanais. Mais Nauplie, ou l'élément grec si mobile sç concentrait, devint, sous leur courte domination , une ville tout européenne. C'est ainsi que nous verrons au commencement même de l'insurrection grecque, comme un des faits les plus caractéristiques, la scission s'opérant entre les Grecs et les Albanais qui, dans leur entreprise d'abord commune, reconnaissent aussitôt que leurs natures sont incompatible^ et s'en vont chacun de son côté. Mais voici ce qui est bien plus significatif et forme une des considérations les plus importantes dans l'histoire de la révolution grecque au point de vue de^ l'histoire universelle, qui est le nôtre : toute la marche de l'insurrection grecque a pris de plus en plus, depuis le commencement jusqu'à la fin, le caractère d'un mouvement européen rejetant toutes ces influences orientales et slaves qui causaient tant d'inquiétudes aux russo-

• Ranke, les Vénitiens dans la Morée, revue historique et polili<]ue, 1.11, p. 436, 439, 460.

INTRODUCTION. Ul

phobes. Ce fait se montç^ dès rorigine de la révolution, lorsqu'une conspiration ourdie par des Grecs russophiles, dans l'espoir de trouver des secours en Russie d'où l'idée de cette conspiration était venue, conduisit à une première levée de boucliers faite en dehors des frontières de la Grèce prestement dite et s'en allant en fumée, comme tous les soulèvements semblables en Espagne et en Italie. L'insurrection populaire dans l'intérieur de la Grèce , au contraire, suite involontaire des révolutions spontanées à l'intérieur, que nous venons de dessiner en quelques traits, n'avait rien de commun, dans son principe, avec ces révoltes foAentées par des conspirateurs. Il en était de même des révolutions en Amérique ; comme elles, l'insurrection grecque eut une issue diflTérente de celle qu'on prédisait ; comme elles, le soulèvement en Grèce eut un succès complet au moment même où tout paraissait perdu , et trouva des secours très-importants dans la participation libre et désintéressée d'amis et de protecteurs étrangers.

142 L'HtTAlRlE.

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