I. VVi
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Voir phis haut sident de la société athénienne des philomuses*, ce dernier engagea les souverains, les princes, les ministres et les diplomates de l'Europe à mettre l'anneau d'airain ou d'or des membres de cette société, ce qui transforma cette hétairie hellénique presque en une hétairie philhellénique. i/héuirie. A cette association scientifique au centre de la Grèce s'ajouta, presque au moment de sa création, une hétairie politique*, sur le sol de la Russie, qui interrompit violemment la marche paisible de la régénération grecque en la dirigeant trop précipitamment vers un but politique, ce qui avait été, dès le commencement, un sujet de crainte pour tant d'amis de la Grèce. Ce fut dans les années pendant lesquelles les associations secrètes étaient en vogue dans toute cette partie du monde, mais plus que partout ailleurs en Russie, que se forma cette hétairie à Odessa, ce centre brillant de la richesse et du foyer du sentiment national des Grecs. Elle fut formée par des hommes appartenant au commerce, au milieu desquels les mobiles les plus divers, le calcul commercial le plus hardi, le patriotisme, la confiance et l'espoir en la Russie, les projets politiques les plus chimériques et l'ambition personnelle agitaient, dans un mélange extraordinaire, les cœurs et les têtes. Un certain Nikolas Skouphas d'Arta, homme estimable et expérimenté, mais sans instruction et occupant une position subordonnée dans une maison de commerce d'Odessa, fut le fonda- * Fin de iriu. tcur* dc ccttc alliance d'amis, de cette confraternité qui put facilement se rattacher à la coutume des confréries,
* Eàvôo;, àiTOu.vT,aov€uw.aTa Trîp» r^; «piXar; iraipiaç. 'AÔtIv. 4845. Aoîiîaicv iTTGpixôv iTÊpl Tïi; cpiXa-w; éraipiotç, utco 'iwàwou cI)iXt,|i.ovo?, NauTrXia, 4834. Lc
conipldmcnt nécessaire de cet ouvrage se trouve dans le premier
volume de Acziaiov r,f^\ rfi; 'EXXr.v. 87rava(rrà<T£(aç. AÔTjv. 4859, par le
même auteur.
commune à toutes les races en Turquie, mais qui y ajouta une constitution mystérieuse et niaise comme dans la franc-maçonnerie. Elle divisa tous ses membres en sept degrés, dont les deux derniers, organisés militairement, devaient former les noyaux locaux, tandis que les trois degrés du milieu , portant les noms hiérarchiques de : prêtres, pasteurs et pasteurs suprêmes, étaient destinés à former un élément mobile pour répandre F association et pour en faire connaître le hut. L'initiation indiquait dans toua les degrés le même but unique : « l'union armée de tous les chrétiens de l'empire turc pour faire triompher la Croix sur le Croissant. » Un esprit de mensonge et de dissimulation régna dès le commencement, dans tout ce système qui, malheureusement, imprima aussi ce cachet à tout le premier mouvement que devait produire Tactivité de l'hétairie. On prétendait qu'il existait une filiation entre cette association dangereuse et la société inoffensive des philomuses à Athènes ; on se disait à l'oreille que Kapodistrias, le président de l'une, était aussi celui de l'autre, et que le czar l'appuyait ; on faisait des contes sur un € gouvernement suprême > et secret, dans lequel on laissait deviner la Russie. L'imagination ardente des Grecs était peu faite pour résister au charme d'idées pareilles. Si les fondateurs de la société eux-mêmes étaient assez crédules et assez superstitieux pour poser à tous les catéchumènes la question : t s'ils connaissaient quelqiie invention inconnue encore ? » dans l'espoir de trouver ainsi la pierre philosophale, quel édifice ne pouvait-on alors élever sur la foi des récipiendaires? Néanmoins, l'extension de cette association n'était que peu considérable au commencement. Skouphas la transporta à Moscou*; parmi les Grecs de la Turquie, elle était encore * «bu complètement inconnue à cette époque. Cet état de^
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choses ne changea que graduellement, lorsque des délégués propres à ce rôle se trouvèrent pour transplante^ l'association sur la terre grecque proprement dite , et qu'on vit des indices relativement à des secours russes qui pouvaient permettre même à d'honnêtes gens de se faire des illusions à ce sujet. L'occasion qui donna lieu à cette mission fut le voyage de quelques Grecs, allant chercher à Saint-Pétersbourg la récompense de leurs services militaires dans les îles Ioniennes et ailleurs, et passant par Odessa oii ils furent initiés à l'hétairie par Skouphas. Parmi ces Grecs se trouva le Thessalien Perrhaibos, le
Voir plus haut compaguou de Rhigas et l'héritier de ses projets*. Déjà en 1814 il avait inspiré aux Souliotes l'idée de faire, à Vienne, la démarche dont nous avons parlé ; en 1815, il publia son histoire des Souliotes; en 1816, il se rendit
^ Février 4817. à Saiut-Péterbourg, où il fit présenter au czar*, par Stourdza , un nouveau plan pour le soulèvement de la Grèce *. En même temps arriva h Saint-Pétersbourg un initié d'une tout autre espèce, Nicolas Galatis d'Ithaque, chevalier d'industrie vaniteux qui, se donnant pour comte et pour délégué de la Grèce, débuta avec une telle imprudence qu'il fut enlevé par la police et transporté en Moldavie. Dans la même nuit, on arrêta aussi Perrhaibos. Mais ce qui avait lieu de surprendre, c'est que non-seulement ce dernier fut aussitôt relâché, après avoir reçu une compensation en argent, mais encore que le consul général Pini à lassy reçut ordre d'accorder à l'aventurier Galatis sa protection et des secours en argent, afin que, « comme membre d'une association qui avait pour but de secouer le joug des Turcs, » il n'eût pas h souiFrir de ces derniers. Ceci était encourager les pldUques (hé-
* Pbilîmon, Insurrection de la Grèce, 1. 1«% p» 434.
tairîstes) audacieux de cette espèce jusqu'à la témérité. Aussi l'association prit-elle dès lors grande faveur dans les Principautés danubiennes et bientôt tout le pays depuis le Danube jusqu'à la mer d'Azof fourmilla d'hétairistes. Galatis commença par recevoir dans l'association l'interprète de Fini, du nom de Géorg. Léventis, jeune patriote ardent du Péloponèse, qui, s'unissant à* un de ces braves Armatoles olympiens du nom de Géorgakis, fils de Nikolaos et officier des gardes-du-corps de l'hospodar, ' pressa aussitôt * les hétairistes de passer des projets à * igi?. r action et de donner le signal du soulèvement qui devait commencer en Servie et s'étendre ensuite à tous les chrétiens en Turquie. Sans perdre de temps, cet Olympien se rendit en Bessarabie pour gagner Kara-Géorg , l'ancien chef serbe*. Ce réfugié ambitieux qui venait de voir ♦voirpinihiat passer entre les mains de Milosch le gouvernement de la ^' ^^' Servie qu'il avait possédé jadis, vint à lassy pour se concerter avec lui et se prêta d'autant plus facilement à tous les projets des hétairistes qu'il ne put avoir le moindre doute sur la source russe, d'oii leur venaient leurs inspirations. En effet, Léventis qui lui fut présenté par Galatis comme le neveu de Kapodistrias, administrait, à cette époque, provisoirement le consulat de lassy, c'était lui qui fournissait des passeports russes pour aller dans les provinces autrichiennes le long de la frontière serbe, et qui donnait à Kara-Géorg l'argent nécessaire. Le chef serbe se rendit alors chez un de ses anciens amis, l'exwoïwode Wonitza, demeurant à Adzagna, près de Sémendrie. Le pacha turc, Maraschli-Ali, apprit son arrivée par des agents russes et expédia des troupes à Adzagna*. ♦lejumisi?. Milosch n'avait aucun intérêt ni à se faire mettre de côté par son rival qui n'avait d'égards pour personne, et à laisser soulever le pays par lui, ni non plus à faire livrer à
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l'ennemi commun cet homme fameux ; il le fit donc
prier de rebrousser chemin et ordonna, à plusieurs reprises, à Wonîtza de lui faire passer le Danube de vive force si c'était nécessaire. Wonitza tua son ami pendant son sommeil et sous son propre toit. Ce crime effraya les hétairistes, mais ne les intimida point. L'Olympien Géorg se mit dès lors en négociations -avec Milosch lui-même qui *î4mars 1818. Cependant ne lui répondit que par des paroles vagues*. Les fondateurs de l'hétairie comprirent quïls n'avaient nullement à compter sur le Nord seul et qu'en transportant le siège de leur société ailleurs ils devaient se rapprocher davantage du monde grec proprement dit. .On proposa à cet effet la Magnésie et la Laconie. Skouphas s'arrêta à la mesure la plus hardie et s'établit à Constan- * Arni i8«. tinople *, oii il commença aussitôt l'œuvre des missions helléniques. Lorsque les gens de guerre grecs de la société de Perrhaibos retournèrent dans leur pays, le gouvernement dirigeant, établi dans la capitale, choisit parmi eux les nommés Anagnostaras, Ghrysospathis et Pharmakis pour les envoyer à Hydra, en Morée, dans le Maïna et en Macédoine. Vers le Pélion, ce pays si riche en patriotes et qui avait vu naître Rhigas, on expédia Anthimos "Voir p. 87 Gazis, homme de ce pays^-là*; vers la libre Laconie et
et 106. r j »
vers Pétros Mavromichalis (appelé ordinairement Pétrobey) , le bey si considéré du Maïna, on envoya Perrhaibos, homme très-actif, car on savait que ce dernier pays était entièrement bouleversé par des luttes sauvages entreprises pour obtenir la suprématie, et que son commerce ainsi que sa prospérité étaient complètement ruinés par la misère et par la piraterie. On peut démontrer, par la statistique, quelle était l'activité de ces délégués* : dans
^ Dans la liste des membres annexée à l'ouvrage de Philimon : Insurrection grecque, 1. 1«% p. 387 sq<
l'île d'Hydra, dans laMagnésie thessalienne, en Laconie, ils rencontrent, déjà en 1818, partout où ils mettent le pied, des initiés qui,- à cette époque, ne se trouvaient dans les autres pays de la Grèce qu'en nombre peu considérable et tout à fait isolés. Ne se contentant pas de ces missions, les chefs de l'association, après que Skouphas leur eut été enlevé par la mort*, trouvèrent nécessaire * Juiuet isis. de se séparer eux-mêmes pour augmen ter leur comité dirigeant par l'addition de nouveaux membres qu'on choi-
sirait parmi les gens les plus considérés. Ces chefs , au nombre de huit, parmi lesquels se trouvaient alors A. Gazis à Milias, Léventis à Bucharest, Patsimadis et Komîzopoulos à Moscou, vivant tous à l'étranger, prirent* dès ♦ 4 octobre isij lors des engagements formels et réciproques au sujet de ces missions *. Un seul d'entre eux, le négociant Sékéris, devait rester à Constantinople. Anagnostopoulos se rendit dans les Principautés danubiennes , mais il s'y brouilla avec les coryphées des hétairistes qui le forcèrent à s'enfuir de Boukharest ; cependant il réussit à adjoindre au comité l'archimandrite Grégor. Dikaios, homme d'une moralité très-équivoque , il est vrai , mais habile , hardi et très-actif. Tzakalow alla à Pise pour gagner le vénérable métropolitain Ignace et le prince Alexandre Mavrokordatos à sa cause. Le Imitième membre du comité du nom de Xanthos se rendit* à Saint-Pétersbourg avec l'autori- * 3 mars 1819. sation de communiquer au comte Kapodistrias tout le secret -du gouvernement dirigeant et de lui offrir la direction suprême de l'association. Il fallut à ce voyageur étourdi toute une année pour arriver à Saint-Pétarsbourg, et pendant ce temps-là tout semblait vouloir se disjoindre dans l'hétairie. Dabord ce fut Galatis qui arriva
■ Philimon, t. !«', p. â3.
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à Stamboul se donnant l'air de vouloir usurper à lui seul la direction de l'association ; on fit donc attirer à Hermione cet homme imprudent qu'on croyait capable «owmb. 1819. ç[q tout, et dont on craignait la trahison ; on l'y fusilla*, ce qu'autorisaient les statuts des hétairistes. Un second comité central semblait se former à ce moment à Odessa, dès que Nikolas Ypsilantis, après s'être fait initier à Kiev avec deux de ses frères, avait fait naître, par un séjour prolongé à Odessa et par des missions entreprises de son propre chef, l'opinion que c'était- sa famille qui avait fondé et qui dirigeait l'hétairie. Au midi , la cause de cette* association ne faisait pas beaucoup de progrès» II est vrai qu'en Morée un grand nombre de primats y accédaient, de même que tous les enthousiastes et les vantards, et ceux qui menaient une vie déréglée, tels que les membres de la famille Déligiannis à Cariténa qui devaient de l'argent au gouvernement ; mais l'association ne prit pas encore pied dans la Grèce continentale, et même dans la péninsule elle ne pénétra pas encore dans les basses classes ; les primats eux-mêmes qui s'y étaient affiliés, mais qui se souvenaient de leurs expériences de î 770 et de 1790, étaient pleins de méfiance et de prudence. Pétrobey fit aux délégués une réponse favorable, il est vrai, mais en leur représentant le désordj[*e déplorahle régnant dans le Maïna et se référant aux anciens Spartiates qui n'avaient pas eu honte de leur pauvreté, il demanda avant tout de l'argent pour diverses choses, comme un demimillion seulement pour relever le commerce et les communications avec le voisinage. Le gouvernement dirigeant n'avait point d'argent ; mais il faisait tout pour rétablir la paix publique si profondément troublée et il était soutenu dans ses efforts par Tactivité intelligente de Perrhaibos ainsi que p&r les exhortations du patriarche Grégor
qui, dans une lettre pastorale* et dans un langage voilé * ii août 1819. invita les familles rivales des Mavromichalis , des Grégori et des Troupakis à unir leurs efforts et à travailler ensemble dans lïntérêt du musée hellénique dans leur pays. En effet, Pétrobey renonça à ses projets exagérés qui devaient le conduire à la suprématie et causa ainsi une grande joie aux chefs de la société à Constantinople ; mais cette joie ne dura pas longtemps, car Pétrobey envoya un certain Kamarinos Kyriakos, qui l'avait initié à Thétairie, vers Kapodistrias pour prendre des informa- ' tions auprès de lui, puisqu'il passait pour être le chef du véritable gouvernement de l'hétairie. La même chose fut faite par quelques hétairistes de la Morée qui, assemblés à Tripolitza*, envoyèrent à Saint-Pétersbourg le nommé * commencement Paparrigopoulos, drogman du consul russe à Patras du nom de Vlassopoulos. Ainsi tous les hétairistes , pleins de méfiance pour le gouvernement suprême si mystérieux, • s'adressaient pendant cette dispersion du gouvernement dirigeant, représenté par le seul Sékéris qui ne pouvait pas suffire à tout, au seul homme à Saint-Pétersbourg qui avait'la confiance entière de la nation, parce qu'on lui supposait la plus grande influence sur le czar, pour lui demander des éclaircissements, des conseils et des ordres, Kapodistrias avait, en vain, fait répandre déjà un écrit* dans lequel il mettait les Grecs sur leurs gardes contre toute précipitation violente, tout en paraissant vouloir se proposer ce but si dangereux qui devait préparer peu à peu la Grèce, par l'influence de plus en plus grande des
* Observations sur les moyens d'améliorer le sort des Grecs, Corfou, 6/18 avril 1819. La plupart des Grecs passent cet écrit sous silence; ' mais les étrangers les mieux informés l'attribuent à Kapodistrias, comme Waddington : Visite en Grèce dans les années i8S3 et i8^4j trad. en allemand par Schott. Stuttgart^ 1825.
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prêtre», k devenir une dépendance docile de la Russie. Quelques patriotes comme Théodoros Négris à lassy, qui avait été invité à entrer dans le gouvernement dirigeant, mais qui fut désappointé en n'y trouvant pas le comte , ou comme Vardalachos d'Odessa, ancien condisciple de Kapodistrias , s'adressèrent directement à ce dernier, et Vardalachos , dans sa naïveté, lui demanda tout bonnement ce que lui et le czar pensaient de l'hétairie et de ses projets. Kapodistrias répondit à son camarade • de classe que le czar n'en savait rien du tout, et que lui-même blâmait ce qui avait été fait et qu'il priait ses. amis, pour l'amour du ciel, de refréner cette^ folie. Puis arriva à Saint-Pétersbourg Kamarinos, cet' envoyé de Pétrobey, intrus importun, cupide et téméraire dans ses discours qui parvinrent jusqu'aux oreilles de l'empereur, causant ainsi beaucoup d'embarras à Kapodistrias, qui le renvoya avec des paroles très-claires, et très-dures. De la sorte l'hétairie semblait avoir reçu le coup de grâce précisément de l'homme sur lequel reposaient les espérances de tous. L'empereur, son maître, avait été intimidé depuis le congrès d'Aix-la-Chapelle et avait reculé dans sa carrière libérale. Lorsque ensuite surgirent des hommes tels que Xanthos et Paparrigo-- * commencemeut poulos*, Kapodistrias uc dut plus du tout parler au czar
de ces projets qu'il avait autrefois caressés avec tant de plaisir. Dans l'intervalle, la révolution avait éclaté en Espagne. Toute la politique de l'empereur subit alors un revirement. Les hétairistes n'auraient eu rien à espérer de lui à moins qu'il n'y eût auparavant une nouvelle brouille ou une nouvelle guerre entre la Russie et la Turquie. Mais maintenant tout le monde devait voir bien clairement que tout était perdu pour eux auprès du czar.
Ainsi rhétairie se serait peut-être évanouie dans des AH-Pieha, nommé
flrmanli
projets théoriques, si les conjonctures de cette époque ne pw u Porte, lui avaient donné doublement une ample compensation pour ce qu'elles lui enlevaient dans la faveur du czar. L'excitation du midi de l'Europe ne pouvait pas manquer de gagner la Grèce. Il est vrai que ni les francs-maçons espagnols, ni les carbonari italiens n'ont agi directement sur les amis grecs (les philiques), mais c'est une chose parfaitement évidente que les insurrections dans les péninsules au pied des Pyrénées et des Apennins ont fait naître le souffle qui alluma l'incendie couvant depuis longtemps sous la cendre dans la péninsule au pied de l'Hémus. Jusqu'alors, la précîpitation que l'hétairie avait déjà en elle-même communiquée au développement des affaires grecques, avait été toujours un peu modérée par les hommes d'affaires si inteUigents qui siégeaient dans le comité, pesant avec un sens pratique et sobre leurs ressources et le but de leurs projets. Les hommes qui demandaient pour aides et pour chefs le métropolitain Ignace et, par son intermédiaire, le comte |.apodistrias, n^auraient pas voulu forcer la Russie à leur prêter son assistance ; mais ils auraient été prêts à attendre le moment favorable. Patsimadis et Komizopoulos de Moscou délibéraient encore, en automne de 1819, avec Xanthos sur la fondation d'une grande compagnie d'actionnaires, ainsi que Nikolas Ypsilantis entrait, au même moment, en pourparlers à Kiev avec le' prince Géorgos Kantakouzinos sur la fondation de banques pour servir les intérêts de l'hétairie, projets politiques qui demandaient du temps et qui n'avaient pour but prochain que les prépara-^ tifs pour l'insurrection. Mais, dès que les nouvelles d'Espagne vinrent échauffer les imaginations, les jeunes enthousiastes, les âmes ardentes et les esprits remplis de chimères, se mirent à la tête du mouvement qui dès lor»
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prit une tout autre marche. Si Thétairie, peu de temps auparavant, s'était débarrassée, même par des moyens violents, dans la personne de Galatis, d'un aventurier étourdi, il arriva bientôt, au contraire, que Kamarinos, rentrant en Morée et dévoilant la supercherie relative aux secours russes, à laquelle il avait cru lui-même, fut assassiné par ses frères, pour que la connaissance de la vérité n'étouffât pas les flammes de l'esprit révolutionnaire, flammes qui, attisées par les hétairistes de plus en plus nombreux , embrasèrent bientôt aussitôt le midi. Ce feu flamboyant, allumé par l'incendie lointain dans le midi de l'Europe, se serait sans doute rapidement éteint faute d'aliment, comme il s'était éteint en Espagne et en Italie, et comme il allait s'éteindre au nord de la Turquie, oii manquaient les matières inflammables , si dans la Grèce proprement dite, oii ces matières incendiaires étaient depuis longtemps déjà préparées, la Porte elle-même , par une coïncidence singulière d'événements entièrement étrangers les uns aux autres, n'avait encore ajouté du bois et du feu au foyer de l'incendie. >
Le sultan Mahmoud II était monté sur le trône en 1808, par suite d'événements terribles et sanglants. Son frère Mustapha IV, renversé du trône, avait attenté à sa vie. Mahmoud s'était assuré du pouvoir, immédiatement après son avènement, par le meurtre du fils de son frère et par l'assassinat de quatre sultanes enceintes ; il était dès lors le dernier de la race d'Osman. Tout rempli des projets réformateurs de Sélim, il avait dû les cacher au plus profond de son cœur. Mais, pendant tonte sa vie, il poursuivit avec une ténacité, une énergie et une persévérance remarquables, la grande pensée de renverser violemment les milices indisciplinées et les vassaux trop puissants qui sapaient les bases du trône de près et de loin. Il commença dans
raSURRECTION DANS LES PRINCIPAUTÉS. 157
son empire Tœuvre de la réaction dont toute TEurope faisait métier depuis la paix de Paris, aussitôt qu'il eut conclu sa paix avec la Russie (1812), et il la fît à sa façon, qui était celle d'un vrai Turc.
Les Serbes * avaient senti la puissance de son bras , ♦ voîp p. 77. pour la première fois, en 1413. La Bulgarie, ayant participé à leur première bonfte fortune, avait été entraînée aussi dans leur malheur : Mollah-Pacha, le successeur de Paswan-Oglou, conservant, comme son prédécesseur, tous les vieux usages musulmans avec beaucoup de rigueur, avait été remplacé par Housseïn, l'ami de Sélim , et passionné pour les réformes comme celui-ci. En même temps que ces événements avaient lieu , les levées de Bagdad et d'Egypte contre les wahabites, l'exécution d'Abdallali ,. chef des wahabites , donna de nouveau parmi les musulmans un plus grand éclat à la puissance du Sultan. Méhmet-Ali avait montré à ce dernier la manière dont il aurait à procéder contre les janissaires et les peuples rebelles, tandis que le Sultan lui-même cherchait, pendant tout ce temps, les chemins qu'il comptait suivre pour maintenir dans l'obéissance des hommes tels que Méhmet- Ali. Ce fut dans l' Asie-Mineure que le Sultan trouva occasion d'exercer son pouvoir. Dès le commencement du siècle, les janissaires avaient usurpé tout le pouvoir à Alep comme en Servie , et rendu inutiles tous les efforts que la Porte et les pachas avaient faits pour les contenir. A côté d'eux, Tchapvan-Oglou, pacha d'Ouscate, un de ces admirateurs de Napoléon qui singeaient leur modèle, avait fondé un Etat indépendant depuis l'Halys jusqu'à la mer de Syrie. Le Sultan, qui autrefois avait essayé de le soumettre , parut dès lors vouloir le soutenir ; il nomma * son fils Mouhammed, pacha d'Alep, qui alors y • 1813. prépara aux janissaires le même sort dont Méhmet-Ali
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avait frappé les mameluks. Mais à peine les janissaires 1814. furent-ils détruits, que le Sultan réussit* à renverser toute la famille de Tchapvan-Oglou et de distribuer leurs pays parmi ceux qui l'avaient aidé à détruire cette famille*. Les dérébeys de l' Asie-Mineure, si mal famés à cause de leurs cruautés et dont les guerres "de tribu contre tribu dévastaient régulièrement le pays, firent renversés ensuite, et le Sultan continua si bien son œuvre de destruction que, dans son désir jaloux de niveler tous ceux qui voulaient s'élever, il anéantit aussi cette domination héréditaire bienfaisante le long de la côte, comme elle était établie dans les familles des Kara-Osman-Oglou et d'autres princes, au lieu de restreindre leur pouvoir, comme une sage • politique l'aurait demandé. Pour renverser l'aristocratie i8to. en Bosnie, le Sultan y envoya* l'ascétique Dchélalouddin- Pacha, qui attira à lui les fanatiques parmi les Bosniaques, et se fit un parti dans les spahis, pour se débarrasser ensuite des begs récalcitrants par une espèce de terrorisme.- II restait alors au Sultan encore les plus puissants de ses vassaux, Ali-Pacha et Méhmet-Ali. Ce dernier portait, à ce moment, ses armes victorieuses dans le Sennaar et le Kordofan ; il n'y avait donc pas de temps à perdre si le Sultan voulait empêcher que ces deux vassaux ne se fortifiassent de plus en plus, pour se tendre ensuite peutêtre la main. Le premier coup atteignit celui qui se trouvait le plus près du Sultan. Ali-Pacha avait, depuis longtemps, perdu la faveur et la confiance du sultan. On lui avait enlevé les fonctions de roumili-vale ssi ; son fils Véli avait été envoyé par le Sultan de la Morée (1812) dans le pachalik de Thessalie, enlevé au père dans la pensée profondément perfide de jeter le germe de la dis-
' Kinneir^ Joumey thraugh Asia miner. London, i8i8.
corde dans la famille même. Il ne leva que trop bien : Véli avait acquis dans le Péloponèse la renommée d'un aimable tyran , et s'était montré très-soumis à l'autorité de la Porte ; s' éloignant des voies de son père, il s'était souvent trouvé en désaccord avec lui ; ceci fut mis sur le compte d'un de ses parents, d'Ismaël Pascho-Bey, son conseiller, poursuivi dès lors par Ali -Pacha avec toute Tardeur de sa vengeance, forcé par lui de fuir de ville en ville et, en dernier lieu, à Constantinople, oii il se fit l'accusateur d'Ali. Cet homme habile fit jouer tous les ressorts à la fois. Il fit le pieux pour gagner les ulémas ; il trouva le sujet d'accusation le plus efficace dans les immenses trésors d'Ali, dont le montant fut indiqué à une somme qui devait aiguillonner la cupidité du Sultan , et , en derliier lieu, il s'associa avec Ghalet-Effendi , le favori tout-puissant. Une tentative d'assassinat commise sur Ismaël, auquel Ali fit tendre des embûches au milieu de la capitale, combla la mesure des péchés du pacha de Janina; un fetwa du mufti le déclara rebelle *, et Ismaël *Priiium:,8:82o. fut mis à la tête d'une armée chargée d'exécuter la décision prise contre lui. Saïda-Effendi , le prudent ministre de .l'intérieur, donna en vain et à son propre détriment le conseil de ne point faire cette démarche qui allait avoir des conséquences qu'on ne prévoyait pas alors. Le pacha, ainsi menacé, employa les dernières forces de sa vieillesse pour déployer toutes ses ressources, afin de se maintenir dans sa position et de se sauver de la ruine. Il assembla ' * En mai. à Janina un divan composé de Grecs notables et appela aux armes, pour le secourir, les Armatoles depuis si longtemps poursuivis. Il offrit aux Souliotes, dans les îles Ioniennes, de leur ouvrir de nouveau leur pays; il excita à la guerre les Monténégrins, menacés déjà du côté de la Bosnie. Il chargea le même Paparrigopoulos que les Mo-
160 l'hétairie.
' Page 153. réotes envoyaient à Kapodistrias * de s'acquitter en même temps d'un message pour lui à Saint-Pétersbourg pour se rapprocher de la Russie, ce qui avait été, depuis longtemps, le but de ses désirs et de ses efforts. En dernier lieu encore, il essaya de rentrer en faveur auprès du Sultan lui-même, en dénonçant Thétaifie et ses projets et en offrant d'étouffer l'insurrection à son origine, pourvu qu'il obtînt son pardon. Mais son système d'égoïsme perfide allait alors se retourner cruellement contre lui-même. Par bonheur pour les Grecs , la Porte se défiait de ses révélations et de ses accusations , comme de ses offres. Tout l'entourage du tyran l'abandonna, punissant ainsi l'infidélité par l'infidélité. Les Armatoles, depuis la Macédoine jusqu'à TAspropotamo, ne firent pas de résistance sérieuse. Les Souliotes, retournant dans la Grèce continentale, aimèrent mieux se mettre du côté des partisans du padichah pour se faire rendre leur pays par ces derniers. Les premiers favoris parmi ses serviteurs abandonnèrent la
♦ p'age'io. cause d'Ali; Odyssevs, fils du célèbre Androutzos*, qm avait été élevé comme page à sa cour, se démit de ses fonctions et s'établit en Ithaque ; le messager du pacha Paparrigopoulos, dans un intérêt grec, le trompa en l'éblouissant par les fausses espérances d'une guerre russe; parmi les troupes albanaises, le favori du pacha, du nom d'Omer (Vrione de Vergiondi, près de Bérat), auquel étaient confiés les défilés du Pinde, donna l'exemple de la désertion à l'ennemi ; ses propres fils firent défection et livrèrent Prévéza ainsi que Argyrokastro, après avoir reçu la promesse trompeuse de deux pachaliks en Asie : dans son voisinage immédiat, il fut menacé par la trahison et la révolte, ce qui détermina Ali-Pacha à frapper la ville de Janina d'un sort terrible. Ali-Pacha fut d'abord enfermé dans ses forteresses de Janina par Péhlewan-Baba, pacha
des Bulgares*, qui avait inondé avec ses hordes affreuses * loaoâtiaaii la Thessalie, la Béotie et la Phocide avant d'être rejoint par Pascho-Bey, devenu alors Ismaël, pacha de Janina, qui avait traversé les défilés du Pinde, de sorte que le filet jeté autour d'Ali se rétrécissait à la fois du côté du nord et du côté de la mer. Mais, dès ce momeilt, la fortune du sultan et le savoir militaire de ses instruments semblaient être arrivés à leur terme. Les sorties vigoureuses d'Ali- Pacha relâchèrent le siège souvent interrompu amicalement par le commerce entre les soldats des deux armées; l'imprévoyance des chefs turcs soulagea les assiégés de la manière la plus inespérée. Se méfiant de tous les chrétiens, Ismaël, sur les représentations des Turcs et des Albanais, entrava le retour des Souliotes dans leur pays, oii ils commencèrent à s'établir * de vive force lorsqu'Ismaël les eut " Décembre, renvoyés formellement dans les îles, Ismaël résolut dès lors de licencier d'abord les Armatoles-, puis de les désarmer ; ils se retirèrent aussitôt et rompirent tout rapport ►^ avec les commandants de l'armée turque. Dans son aveuglement, Ismaël finit par demander des otages aux chefs albanais servant sous ses ordres, ce qui les engagea en partie à rejoindre le maître qu'ils avaient abandonné et qu'ils vénéraient cependant toujours comme un être d'une nature supérieure. L'état des choses ne fut, pas encore amélioré quand enfin Isinaël , dont le crédit avait baissé auprès de Chalet-Effendi , fut révoqué de son commandement, et qu'on attendit Chourchid-Pacha de la Morée" *Gomm.doi8 pour le remplacer. Ali-Pacha avait compris depuis longtemps qu'il n'y avait plus pour lui d'espoir que dans le secours des chrétiens. Depuis le cominencement du siège, il y eut un échange continuel de lettres entre lassy, Boukharest et Mezzovo, d'oii les agents des hétairistes se rendirent secrètement auprès d'Ali. Celui-ci fil dès lors parler 1. u
162 l'hétaime.
♦ Depnh décem- de iiouveau aux Gréés de leur délivrance. Il négocia*,
iro 1820. ®
par l'intermédiaire de son favori, Thétairiste Alexios Noutsos, primat de Zagori, avec les Souliotes pour leur rendre leurs forteresses dans les montagnes oîi ils avaient à se maintenir alors contre les Turcs dans des luttes vaillantes, pendant lesquelles le nom de Markos Botzaris retentit, pour la première fois, d'une manière glorieuse. ♦Mars 1821. Lorsquo Chourchid-Pacha *, dans les négociations ouvertes entre lui et Ali-Pacha, refusa à ce dernier la possession de Janina, de TEpire et de rAcarnanie qu'il demandait, Ali livra aux Souliotes encore Kiapha, le dernier et le plus fort de leurs boulevards qu'il avait retenu, avec toutes les munitions de guerre*. C'était comme qui dirait un signal pour tous les Grecs qui avaient les yeux fixés sur les hauteurs de Kiapha, ce noble siège des célèbres Souliotes, comme sur un fanal. En effet, depuis les premiers comrhencements de l'expédition des Turcs contre Ali , toute la Grèce était en proie à une agitation fiévreuse. Dans le Péloponèse, dans toutes les îles, parmi tous les Armatoles, on ne parlait que de liberté. L'hétairie fit dès lors partout les progrès les plus rapides et s'étendit jusque dans l' Asie-Mineure, jusque dans les îles les plus éloignées et dans les endroits les plus reculés dans l'intérieur de la Grèce continentale. Mais ce qui fut bien plus important encore, toute la masse du peuple avait été agitée par ces événements. Les terribles hordes bulgares de Pélehwan-Baba , se répandant sur toute la Grèce continentale, avaient fait subir la dévastation la plus épouvantable à la population qu'elles devaient défendre. Les habitants paisibles avaient dû se réfugier dans les montagnes, les Armatoles s'armer pour leur propre sécurité.
* Pouquevtlle^ Régénération de la Grèce, liv. iv, c. 4.
Ces causes avaient changé les sentiments et les disposi-» tîons des habitants à Tégard d'Ali, serré de près par ses ennemis. Se mettant de son côté, ils ne pouvaient pas espérer trouver en lui un ami, mais bien un allié contre leur ennemi commun. Une alliance étroite se trouvait indiquée ici entre Albanais et Grecs, alliance reposant beaucoup plus sur des motifs d'un intérêt bien déterminé, que l'association générale entre chrétiens, imaginée par les hétairistes d'après la première idée et l'impulsion de Rhigas, mais sans consulter la nature des hommes et des choses. S'il est vrai que, pendant toute la durée de Tannée 1820, les conjonctures de l'époque donnaient une puissante impulsion au mouvement grec qui s'agitait déjà sourdement, ce dernier était néanmoins influencé beaucoup plus encore par les causes toutes locales dont nous venons de parler. L'impulsion, donnée à l'insurrection grecque par ces dernières causes, aurait pu agir même sans le secours de l'hétairie ; elle a effectivement continué à agir sans lui et, par son action continuelle, elle a entièrement exclu cette association et ses projets particuliers de toute participation au développement de la révolution grecque.
Au premier moment oîi l'influence des conjonctures de Alexandre Ypn-
isiibis a. MA veto UO
l'époque et celle des causes locales se faisaient sentir en l'wuirie. même temps, l'élite de la nation, telle qu'elle était réunie dans l'hétairie, avait en effet, au plus haut degré, les qualités nécessaires pour comprendre rapidement les avan- , tages et la faveur du moment et pour en profiter aussitôt. Cette influence de l'hétairie s'était accrue encore sinsrulièrement par la concentration de la direction suprême de l'association entre les mains d'un seul homme, changement qui fut décidé au même moment oii la révolution en Espagne remporta la victoire, et oii la Turquie fit l'expédition contre Ali-Pacha. Par un singulier caprice du sort,
164 l'hétairie.
Xanthos, après avoir négligé et retardé, pendant une année entière, sa mission pour Saint-Pétersbourg, arriva dans cette ville au moment même où la nouvelle de la révolution en Espagne faisait le tour du monde. 11 se présenta devant Kapodistrias avec une lettre de Gazis, dans laquelle ce dernier, en rappelant au comte ses propres paroles prononcées à Vienne , lui disait : « qu'il voyait maintenant combien était grand le nombre des Thrâsybules venant vers lui à ce moment ! > Kapodistrias fit encore à Xanthos la même réponse qu'à tous les autres solliciteurs grecs venus avant lui; mais le comte lui-même semblait alors être entraîné aussi par l'agitation exaltée du moment. Lorsque Xanthos lui déclara que l'insurrection était inévitable et lui reprocha de refuser ses talents et sa personne à la patrie, qui avait tant besoin d'un chef pour la guider, le comte finit leur entretien du second jour par ces paroles : « Si ce n'est pas moi, ce sont les chefs de l'hétairie qui pourront se servir d'autres moyens, et je prie Dieu de leur venir en aide pour atteindre heureusement leur but. » Cette parole que prononçait Kapodistrias n'était pas une parole irréfléchie que l'émotion lui aurait arrachée peutêtre malgré lui. Il était de corps et d'âme Grec avec ses Grecs, dont tous ceux qui étaient éclairés entendaient l'appel de la patrie retentir avec tant de force, que nul n'osa y rester sourd. Il fit comme l'empereur, son maître, Byzantin, s'il en fut jamais, jouant avec l'idée de la délivrance des Grecs, sans la traiter jamais sérieusement et sans pouvoir jamais l'abandonner, jusqu'au moment oîi la marche précipitée des événements eut devancé sea,projets. Si Kapodistrias était partagé entre son maître et sa patrie, il savait que l'empereur, à son tour, balançait luimême entre deux génies opposés ; il savait qu'il était tout à fait impossible de prévoir par lequel de ces deux génies
son maître se laisserait décider une fois en présence de faits accomplis. Écoutant les avertissements indirects du comte, Xanthos jeta alors ses regards sur Alexandre Ypsilantis, l'ami de Kapodistrias, et envoya auprès de lui Joannès Manos, le cousin d'Ypsilantis, pour le préparer à ses propositions. Celles-ci mirent le jeune prince dans une grande agitation. En effet, en les acceptant, il pouvait jouer toute sa fortune. Sa famille avait, depuis longtemps, redemandé à la Porte ses biens séquestrés, revendiquant, en outre, une somme de plusieurs millions à titre de compensation. Depuis plusieurs années , il y avait eu àConstantinople des conférences russo-turques au sujet de la condition des Principautés ; la Russie y avait appuyé aussi les prétentions de la famille Ypsilantis, et le jeune prince savait que, selon toute probabilité, les biens de la famille du moins lui seraient restitués. Par la décision qu'il prit dans cette situation , il fit un acte du plus grand désintéressement et du plus grand dévouement, à moins que ce ne fût un acte d'une légèreté extraordinaire. Le jeune prince avait, pour ainsi dire, reçu comme un héritage la mission et la pensée de la délivrance de sa patrie. Mais le fils oublia, dans la grande décision qu'il prit, les sages paroles dont son père avait accompagné ce legs. S'emparant de la pensée de la délivrance de la Grèce et prenant en considération l'appel fait par l'hétairie , il se confia entièrement dans l'assistance de la Russie, contre laquelle les souvenirs de son père lui-même auraient dû lui inspirer une si grande méfiance. Il savait le czar rempli d'une bienveillance toujours égale pour les Grecs ; il entendait toujours résonner à ses oreilles les paroles prononcées un jour en sa présence par l'empereur, qui avait dit « qu'il ne mourrait pas tranquille, s il n'avait rien fait pour ses malheureux Grecs; qu'il n'attendait qu'un signe du ciel, signe
169 L'HÉTAmiEf
qu'il ne reconnaîtrait que dans la conduite du peuple grec, pour que celui-ci lui donnât le droit de le montrer au monde comme une nation digne de la liberté à laquelle elle aspirait. » Ypsilantis n'était pas forcé d'appliquer ces paroles exclusivement à la conduite morale du peuple grec. Il savait que déjà, depuis 1816, le czar était informé de l'existence de l'hétairie, et que même, après avoir reçu cette information, l'empereur ne cessait de répéter ces phrases pleines de promesses qui enthousiasmaient tous les Grecs, « formant ainsi un certain écho prophétique qui retentissait dans chaque coin de la Grèce *. » Ypsilantis savait, il est vrai, de l'autre côté, que le czar, dans tout ce qu'il disait, restait toujours beaucoup dans le vague, qu'il exhortait toujours à la prudence, et qu'il connaissait le danger de l'embrasement général qu'allumerait en Europe le premier boulet lancé de l'autre côté du Danube; il était arrivé, un jour, à Ypsilantis lui-même de s'entendre réprimander par l'empereur sur l'indiscrétion intempestive de son patriotisme. Mais il était possible qu'il jugeât cette inconstance de l'autocrate de la même ma^ nière que Kapodistrias ; il se pouvait qu' Ypsilantis ne dou*tât pas de pouvoir entraîner avec lui cet homme si faible, en le prenant par sa faiblesse pour la Grèce, sans se demander si d'autres personnes, en prenant le czar par un côté plus faible encore, ne le dirigeraient pas dans un tout autre sens. Ainsi Ypsilantis toucha dans la main que lui offrit Xanthos. Il demanda la direction suprême et abso*^ lue de l'hétairie; Xanthos la lui accorda, ce qu'il n'était aucunement autorisé à faire ; il envoya le simple procès- 12/24 avril i8io. verbal, drcssé à cette occasion \ aux chefs de l'hétairie,
* Lettre d'Alexandre Ypsilantis datée du 14 janvier i82S et adressée à Fempereur Nicolas* Elle se trouve ^ans Philimonî t. II, p. 224^
et remit entre les mains du prince tous les comptes, tous les papiers et toute la correspondance de l'association. La confiance entière et aveugle avec laquelle cet homme de guerre, sans s'examiner d'abord lui-même, sans avoir la moindre connaissance approfondie de la condition de la Grèce, et sans posséder aucun instinct politique pour l'appréciation des rapports entre les États de l'Europe, se jeta dans cette entreprise dont on ne pouvait prévoir la fin, était partagée par son ami, l'homme d'État, plus froid. Lorsque Ypsilantis, huit jours plus tard, eut le comte Kapodistrias à dîner chez lui, ce dernier le confirma, sans hésiter, dans sa résolution, en lui assurant qu'il ne faudrait-que l'apparition de quelques milliers de Grecs révoltés, pour que la Russie vînt aussitôt à leur secours* Ypsilantis fut assez naïf pour exprimer le désir de parler à l'empereur lui-même. Kapodistrias l'en dissuada avec peine, en le priant de lui remettre un mémoire sur cette affaire, et en lui demandant un délai de huit jours. Lorsh que ce terme fut écoulé, Kapodistrias déclara à son ami qu'il était tout à fait impossible de soumettre de telles questions à l'empereur, puisque celui-ci n'était nullement disposé à entreprendre une guerre contre la Porte, ni à faire naître des complications avec l'Angleterre. Mais aucune parole décourageante n'accompagna cette communication ^ qui n'ébranla pas même la conviction qu'avait Ypsilantis que l'empereur connaissait et approuvait sa résolution et son entreprise '.
* Il est possible que Mettemich s*en référait à la lettre d' Ypsilantis à Tempereui* Nicolas, que nous venons de citer dans la note précédente, quand^ en 1828^ il assurait, dans des cercles diplomatiques, qu'Ypsilantis, peu de temps avant sa mort^ aurait déposé qu'il avait agi sur l'instigation de Kapodistrias^ qui lui avait dit que toutes ses paroles étaient eonformesàlavolontéde Tempereur. Le frèr«dtieointe^
168 l'hétairïe.
Ypsiianiis dani On s'apcrçut aussîtôt Que la direction du mouvement
la Kus>ie méri-
dionaie. grec était concentrée entre les mains d'un seul homme.
Ypsilantis, l'aide-de-camp du czar, l'ami de Kapodistrias, commença encore à Saint-Pétersbourg à exercer ses nouvelles fonctions au nom du gouvernement dont lui aussi maintenait continuellement le secret trompeur, et foHifia par là au plus haut degré la supposition que nul autre que le gouvernement russe n'était le moteur secret de la machine hétairiste. Il se dispensa, sur la recommandation expresse de Kapodistrias, de donner sa démission d'officier de l'armée russe, pour ne pas affaiblir l'effet moral de son apparition au milieu des Grecs. De tous les côtéss il s'adressa aux plus notables parmi les hétairistes,*pour leur notifier sa nomination à la dignité d'éphore général, les exhortant à lui être obéissants et à lui envoyer leurs contributions, mettant, en lumière la rare faveur du moment actuel pour la cause de la patrie et stimulant le zèle c des descendants d'un Aristide, d'un Thémistocle et d'un Lycurgue, » en leur parlant de la gloire de leurs ancêtres. Le plus grand enthousiasme s'empara de ces cœurs ivres d'espérance et altérés de liberté. Les noms des premières familles et des dignitaires les plus élevés de l'Église remplirent alors les listes de l'hétairie. La première lettre envoyée par Ypsilantis à Constantinople y fut accueillie avec transports, portée en copies innombrables de maison en maison, de navire en navire, et l'on en gardait de petits fragments comme des reliques. Quelques lignes qu'il écri- * 15/^7 juin, vit* à Théodoros Kolokotronis à Zante furent reçues par les hétairîstes de cette île comme un autre Évangile ; Kolokotronis lui-même disait : « Lorsque l'appel d'Ypsilantis
Viai^os, n'avait évidemment pas la consciencebiennettequand^en 1834^ il pria Philimon de ménager son frère. Philimon, BévoU^ t. W, p* 129.
me parvint, il me sembla que le ciel et la terre répétaient les mots : La trompette de la patrie vous appelle! et je gravai le nom béni d'Alexandre Ypsilantis en caractères de feu dans mon cœur! »> Ces lettres du prince, datées de Saint-Pétersbourg ^ contenaient cependant encore toutes des phrases très-générales; le prince aussi semblait croire que l'heure de l'action immédiate n'avait pas encore sonné; il nourrissait la pensée d'envoyer un confident en Amérique et d'aller en personne en France pour se mettre en communication avec les nations les plus amies de la liberté : projets trahissant par eux-mêmes leur naissance à une époque relativement tranquille, oîi les esprits étaient encore incertains et oîi le mouvement espagnol n'avait pas encore atteint l'Italie ni le Portugal. Dès que ceci eut lieu, la crise du moment et l'impétuosité des jeunes patriotes poussa, comme Ypsilantis l'avoua luimême, à des résolutions plus décisives. Le prince prit* de^^J^™*™*" aussitôt un congé pour aller aux eaux, et se rendit, en passant par Moscou, dans la maison paternelle à Kiev, où sa mère éplorée pressentit « le sort d'Hécube » pour elle-même. De là Ypsilantis alla à Odessa pour répondre à l'invitation aussi pressante que flatteuse d'un homme zélé, du nom de Lassanis , né en Macédoine et autrefois professeur à Moscou, qui, déjà auparavant, avait fait valoir d'une manière indiscrète le nom des Ypsilantis. Mais les premières expériences qb' Ypsilantis devait faire à Odessa, au sein de l'hétairie, n'étaient pas encourageantes. Les riches négociants, que la nouvelle tournure des affaires devait nécessairement effrayer, r.efusèrent les secours d'argent qu'on avait espéré trouver auprès d'eux ; les cercles des jeunes hétairistes, qui alors se mettaient en première
^ Philimon^ même ouvrage^ 1. 1«% p. 349 sq.
170 t'HÉTAIRlE.
ligne et haussaient le ton, étaient divisés entre eux. Paparrigopoulos, le délégué de laMorée, n'ayant plus trouvé Ypsilantis à Saint-Pétersbourg, l'avait suivi à Odessa, oîi
♦ septembic. il lui donua les informations* les plus décourageantes sur
l'état du Péloponèse , oii personne n'était prêt pour, la guerre, et oîi le prince comptait commencer l'insurrection. Tout cela le disposa à retarder T entreprise et à retourner à Saint-Pétersbourg; mais, comme on s'adressa à sa conscience et qu'on lui fit sentir quelles seraient les conséquences de son éloignement du théâtre de l'action, Ypsilantis se décida de nouveau pour le commencement
* 5 octobre, immédiat des hostilités et convoqua* seulement ses amis
Dikaios, Perrhaibos, Xanthos et quelques autres à une réunion au cimetière d'Ismaïl, pour décider dans quel endroit l'insurrection éclaterait. Parmi le grand nombre de projets relatifs à la politique et aux finances dont Ypsilantis était accablé, il y en eut aussi plusieurs relatifs à la guerre. Un projet de la date la plus récente provenait d'un homme de guerre, blanchi dans les luttes contre les Turcs et, en dernier lieu, officier aux gardes du corps de Thospodar, vivant alors à Boukharest dans l'aisance : c'était Savvas Kaminaris, de Patmos. Cet homme s'était vanté encore en 1819 d'être bon sujet turc; Th. Négris avait alors entrepris de redresser ses opinions poUtiques par de bonnes et de mauvaises raisons. Efiectivement, Kaminaris était devenu alors hétairiste ; mais il se moqua de tous les jeunes niais enthousiastes qu'il voyait entourer Ypsilantis, car il n'espérait rien d'une guerre grecque , mais tout d'une guerre russe; c'est pourquoi il recommanda de commencer les hostilités dans le Nord et de s'unir, dans ce but, avec les Serbes et les Albanais du Nord; au concours du Sud, il ne donna qu'une importance secondaire. Léventis, Dikaios et d'autres hétairi^tes^ originaire du
nVSURREGTIOPî DAffS tES PRIIfCIVAUTÉS* Itl
Péloponèse, étaient d'un autre avis. D'après leur projet *| ils proposaient aussi de commencer la lutte au Nord, mais c'était seulement pour faire à la Porte une autre diversion à côté de la guerre contre Ali-Pacha et pour pouvoir frapper ensuite plus aisément le coup principal au Midi. En même temps, la flotte turque à Constantinople serait incendiée comme par une méprise des gardiens, pour empêcher ainsi que les Turcs ne se vengeassent sur les chrétiens dans la capitale. Conçu avec prévoyance, comme on le voit par cette dernière mesure, leur projet avait encore un côté pratique, en ce quïl conseillait d'attirer, par la fuite ou par la demande d'un congé, tous les soldats grecs dispersés et se trouvant au service de Méhmet-Ali, à Napies ou en Grimée. C'est pourquoi Ypsilantis était disposé à accepter ce projet, au moins dans ses traits généraux. Il compromettait la Russie d'une manière moins frappante en débutant au Midi, oii l'ardeur du patriotisme était plus •grande que partout ailleurs, oii il y avait à combattre, au commencement, le moins de Turcs, et oii l'on pouvait le plus fticilement tendre la main à la flotte et former une alliance avec les Albanais. Le seul obstacle à rexécution de ce projet se trouvait dans les communications faites antérieurement à Ypsilantis sur l'impossibilité dans laquelle se trouvait le Péloponèse à résister aux ennemis. Dans la réunion à Ismaïl*, Dikaios leva cependant cette difficulté * 13 octobre. en présentant aux chefs de Thétairie un rapport couvert de nombreuses signatures de Péloponésiensi rapport qui affirmait, au contraire, que tout, dans leur pays, était entièrement prêt pour la guerre. On décida donc qu' Ypsilantis se rendrait en Morée en passant par Trieste, et aussitôt on envoya des circulaires et des délégués en Grèce
* PhiTuiMm, même oiiVra^e^ ti \»f^ p, lî.
172 l'hétairie.
(Dikaios dans le Péloponèse, Perrhaibos en Laconie et à Souli, etc.) avec l'ordre de préparer énergiquement la guerre, d'armer la flotte et d'organiser les pays autour de l'Olympe. Arrivé à Skouléni, Ypsilantis communiqua les décisions prises à Rhizos Néroulos, un des hétairistes les plus ardents de la Moldavie, ministre de l'hospodar Michaël Soutsos ; celui-ci donna son assentiment et promit de travailler son maître pour le gagner à leur cause. De là, le prince se rendit à Kichenef , en Bessarabie, oîi il s'établit dans la maison du gouverneur, son beau-frère, le général Katakazy.
A peine arrivé là et influencé par les représentations d'autres personnes qui l'y entouraient, il démentit les résolutions qu'on venait de prendre , et voulut , à l'instant même et sans aucun délai, commencer les hostilités dans les Principautés et non pas en Grèce. Le jeune homme, sans expérience du monde, était déjà visiblement enivré par la maçière aveugle et enthousiaste dont les jeunes gens, qui l'entouraient, le portaient aux nues et en triomphe devant toute sa nation, en l'encensant avec tout l'art de l'adulation exagérée et surabondante des anciens Byzantins. Rhizos Néroulos, dans l'attente de l'entrevue avec Ypsilantis à Skouléni, lui avait écrit « que ce serait là le plus beau jour de sa vie, » et puis, après avoir fait la connaissance du prince en personne , après avoir entendu c ses discours pareils à ceux de Miltiade, » après avoir vu sa personne « ressemblant à celle d'un Achille, » après avoir lu ses « lettres comme Thémistocle en écrivait, » il arriva, dans ses lettres, au comble de l'exagération en comparant ce prince à • Lafayette et Washington. » Les jeunes gens ardents, téméraires à tout oser, et fanfarons, pour lesquels rien n'était trop hardi ni trop audacieux, envoyaient au prince de près et de loin les projets les plus
nSURRECTION DANS LES PRINCIPAUTÉS. 173
extravagants et les plus insensés, qui témoignaient autant de l'imagination exubérante et fantastique de leurs auteurs que de l'absence de toutes connaissances et de toute expérience. Malheureusement le prince lui-même, par son inexpérience et son exaltation, se rapprochait le plus de cette classe des hétairistes, contre laquelle des hommes tels que Savvas et Paparrigopoulos l'engageaient inutilement à se tenir sur ses gardes. Ainsi le prince, étant encore à Saint-Pétersbourg, avait engagé Viaros Kapodistrias àCorfou, ainsi que Pétrobey, à transporter en Laconie les Souliotes de Corfou, et à déterminer les capitaines de l'Épire à conclure une alliance entre eux , montrant ainsi son ignorance évidente, quant aux grands événements accomplis en Albanie, et d'une importance si capitale pour tout Grec, événements qui, à ce moment, rendaient également impossible la réalisation des deux mesures que le prince venait de recommander. Ainsi encore , le prince avait frappé de terreur les éphores de l'hétairie à Constantinople, en leur donnant pour mission de s'emparer, au moment de l'exécution, par une nuit orageuse, de la flotte turque, des arsenaux et de la capitale, et de forcer le Sultan à se rendre, ou à fuir, ou à ee brûler lui-même! Ces folies avaient leur racine dans une idée extravagante du prince phanariote, qui l'avait peut-être héritée de son père, mais qui Ta malheureusement transmise à ses descendants , idée qui se trouvait exprimée dans le phénix, l'emblème des hétairistes, et dont le but peut être exprimé ainsi qu'il suit : rétablir un empire byzantin à Byzance, relever dans ce marais le trône du peuple hellé^ nique rajeuni, et incorporer à cette nation toutes les tribus barbares de l'empire turc, qui, dans le plus bref délai, en auraient fait ce qu'étaient devenus les Turcs et les Romaïques. Ces extravagances étaient ensuite nourries par
174 t*HÉTAlRIE^
des hommes fantasques et écervelés à Constantinople, qui semblaient regarder comme la chose du monde la plus facile de prendre une poignée de gens sans armes , sans chefs et sans expérience de la guerre, de vaincre avec eux l'armée fanatique des janissaires, et de s'emparer, par un coup de main, d'une ville de six cent mille âmes, sans songer nullement que la tentative la plus éloignée d'une telle entreprise téméraire aurait été le signal du plus terrible massacre des chrétiens. Des conseillers aussi inexpérimentés poussaient, à ce moment aussi, à Kichenef, le prince à prendre ses nouvelles résolutions. On pourrait trouver pour elles du moins quelques raisons séduisantes. La condition des Principautés était pénible; on s y sentait oppressé et mal à l'aise. Depuis la conclusion de la paix, on y vivait dans l'indigence causée par l'abondance des produits; les greniers regorgeaient de masses de blé, qui ne trouvaient pas d'acheteur , comme les pâturages étaient surchargés de bestiaux, qui ne se vendaient pas; les boyards aspiraient à un changement. Les prédécesseurs des hospodars actuels, d'Alexandre et de Michaël Soutsos, av^i-ient provoqué une violente agitation par de terribles exactions. Dans la Valachie, Alexandre Soutsos, gouverné despotiquement et de la manière la plus indécente par le consul russe Fini, continua à régner de cette même manière, et plusieurs boyards avaient porté plainte contre lui, à cause de ses injustices criantes ; les hétairistes crurent donc pouvoir exploiter ce piécontentement et ce malaise général, On se promettait des succès assurés à l'aide des gens armés dont on pouvait disposer. On comptait sur les gardes du corps de l'hospodar , dont on espérait se rendre maître par Savvas et par Géorgakis d'Olympie; puis on comptait sur les pandours, ces anciennes milices abolies à cette époque; on comptait sur les habitants
des montagnes (les Pléyasches), exempts de tribut et demeurant près de la frontière autrichienne, comme sur les Potokèches, qui ont pour mission de garder les routes (les klephtes et les Armatoles de Valachie). Quant à la Servie, où le pacha turc épiait Toccasion favorable pour assassiner Milosch et pour s'emparer de ses dignités, on croyait en être sûr; on croyait même pouvoir compter sur la reconnaissance des Serbes , qui devaient rendre les secours donnés autrefois par Konstantin Ypsilantis au soulèvement serbe. Les forteresses turques sur le Danube étaient, pour ainsi dire, sans provisions de guerre et sans garnison. De plus, sans avoir obtenu préalablement Tassentiment de la. Russie, la Porte n'avait pas le droit de faire entrer des troupes dans les Principautés, ce qui donnait toujours un délai déterminé permettant d'organiser l'insurrection . Contre toutes ces considérations, les objections les plus graves restaient impuissantes. Déjà auparavant, en 1819, Théod. Négris, dans un mémoire hétairiste, avait déclaré que la Dacie était la partie la moins sûre de tout le territoire habité par les Grecs, puisque les Turcs s'y étaient confondus avec les Grecs plus que partout ailleurs; que les Grecs de la Dacie, appartenant plutôt à la classe pauvre, s'y étaient dégradés plus que dans les autres provinces; que la corruption morale y était la plus grande et que les liens rattachant les Grecs de la Dacie aux autres Grecs y étaient extrêmement relâchés. Parmi les indigènes de ce pays, il n'y avait que maîtres et serfs; les paysans grossiers, bien éloignés de l'esprit public animant les Serbes, qui croyaient devoir s'intéresser à toutes les affaires du pays, se laissaient mener comme des enfants par les popes, aussi grossiers qu'eux-mêmes^ et dépendant, à leur tour, du haut clergé, qui partageait les intérêts des boyards. Les nobles, s' étendant avec leur luxe insensé et emprunté à la
178 l'uétairie,
nier Heu fut abandonnée de nouveau, et les ordres donnés furent révoqués. Un des présages les plus fâcheux pour l'entreprise était la discorde ouverte entre les organes principaux chargés de Texôcution de tous ces projets, discordé qui s'ajouta à l'incertitude régnant si évidemment dans l'âme du commandant en chef lui-même. Savvas, homme prudent, voulait qu'on s'assumât d'abord que , tous les préparatifs seraient faits en Thrace et dans la Grèce occidentale, et qu'on fût arrivé avec Milosch à un arrangement certain; Géorgakis, impatient de commencei* l'insurrection, voulait, en cas de besoin, soulever, même malgré Milosch, les Serbes, dans les rangs desquels il ""avait combattu autrefois sous Theiduque Welko ; tous les deux étaient donc dans une opposition irréconciliable l'un vis-à-vis de l'autre. La 'mésintelligence se glissa aussi entre Ypsilantis lui-même et Michaël Soutsos. Au moment où une maladie d'Alexandre Soutsos fit naître dans l'âme du prince moldave le désir et l'espérance d'obtenir la place d'hospodar en Valachie, il eut à craindre même la perte de sa place en Moldavie, si l'insurrection venait à éclater, insurrection qui, dans l'opinion des Savvas, ne mettrait plus des Soutsos, mais bien un prince russe, à la tête du gouvernement. Ypsilantis avait été averti que Soutsos, homme fin et instruit, attendait de Saint-Pétersbourg des renseignements plus détaillés. Dans cette crainte, il trouva de nduveau nécessaire de hâter l'explosion du soulèvement, pour y entraîner Soutsos, dont il ne pouvait pas se passer. Mais, pour cela, la coopération de la Servie était indispensable. Ypsilantis envoya donc à 7/19 jany. 1821. Milosch unc uouvelle lettre*, dans laquelle, pour dissiper dans son esprit, dès le commencement, les mêmes doutes qui faisaient hésiter Soutsos, il concéda à Milosch le titre de prince légitime de la Servie, en ajoutant à sa lettre le
projet d'un traité dans lequel les rapports futurs entre la Servie et la Grèce étaient envisagés comme une espèce de confédération. Un nouvel incident donna de nouvelles raisons pour hâter le commencement de Tinsurrection. Alexandros Soutsos mourut*. On avait donc là l'occasion la * t-r féTner. plus favorable de provoquer, avant la nomination d'un nouvel hospodar, sous des prétextes spéciaux et entièrement locaux, un mouvement particulier qui devait préparer et faciliter le soulèvement en Moldavie. C'est pourquoi Ypsilantis fît alors ses demandes catégoriques à Michaël Soutsos, et cet homme faible, dans sa situation pénible, accorda tout ce qu'il- pouvait et tout ce qu'il- était obligé de faire. Ce qui, en dernier lieu, fit pencher la balance, ce fut la révélation des projets hétaîristes, qui était partout imminente ou qui avait été faite déjà. À lassy, ce secret était de notoriété publique. A Constantinople, il fut dénoncé par un certain Asimakis, conjointement avec Eustathios Galâtis, qui ne respirait que la vengeance du meurtre de son frère. A Naussa, en Macédoine, le messager Ypatros, portant des lettres écrites de la main même d'Ypsilantis, fut assassiné par le primat Zaphirakis, non par hostilité contre Thétairie, mais parce que Ypatros prétendit avoir été envoyé au secours d'Ali-Pacha, que Zaphirakis haïssait et craignait. Enfin aussi, le dernier messager envoyé à Milosch fut saisi au passage à Addakalé ; c'était le pope Aristidis, qui, pendant qu'on le traînait à Widdin, trouva moyen en chemin de détruire ses papiers et de se précipiter du haut des rochers abruptes du grand village de Phétislam. .
Il y avait à Boukharest, dans la troupe de Thospodar, un ^^SSS^^ certain Théodore, né à Soulza, dans la Petite-Valachie, et appelé Vladimiresco, de la décoration russe qu'il portait ; c'était un soldat hardi et d'une grande expérience de la
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{;(uerre, mais sans instruction, sans conscience aucune, et plein de perfidie rancunière et d'ambition grossière, comme le sont tous les barbares soutenus par la fortune. Géorgakis rOlympien Tavait, peu de temps auparavant, initié à demi dans les projets de Thétairie. Après la mort de Thospodar» Théodore, qui, dans les derniers temps, avait été tourmenté par plusieurs procès compliqués, parut être aux hétairistes un homme admirablement apte à prendre en main un premier mouvement. Géorgakis TOlympien, autrement soldat loyal et irréprochable, ne pensait pas. d'après les idées des Orientaux sur Thonneur, mal faire, si, en flattant la vanité et Fambition de Théodore, il le faisait agir pour les intérêts de l'insurrection grecque, sous le faux semblant d'un mouvement valaque et même antigrec; il lui persuada d'adresser de la Petite-Valachie un appel aux armes à ses compatriotes pour combattre les phanariotes , contre lesquels on pouvait le plus facilement allumer la haine des Roumains. Après s'être mis enisiarche ^éîriêî?^'"*^"* avec quelques hommes seulement, Théodore s'empara* de la petite ville de Tchernetz, près des ruines du pont de Trajan, en proclamant tout haut c qivil venait comme fidèle sujet de la Porte et seulement pour faire cesser les exactions et les abus des hospodars et pour rétablir les anciens droits. » Il engagea les provinces à envoyer des délégués pour délibérer sur le bien public. En même temps, il envoya au sultan un mémoire justificatif dans lequel il exposa ce dont on avait à se plaindre, eh demandant même l'intervention d'un commissaire turc. Aussitôt, paysans et pandours se réunirent sous ses drapeaux, car ils avaient en perspective le pillage des riches et des archontes. Le divan, composé du métropolitain et des boyards, qui avait pris provisoirement les rênes du gouvernement, après la n)ort de Tbospodar, expédia quelques gens pour faire des
recrues parmi les pandours ; mais ces envoyés ne trouvèrent pas de partisans. Lorsque les insurgés augmentèrent en nombre et qu'ils s'approchèrent, on leur opposa une troupe de huit cents hommes, commandés par Konstantinos Samourkasis, par Géorgakis et son ami Pharmakis, le Macédonien, tous hétairistes, qui étaient d'intelligenc« avec Théodore, et le favorisaient par tous les moyens possibles. Le nouvel hospodar désigné, Skarlatos Kallimachis, avait député trois kaïmakams (lieutenants) à Boukharest, pour y rétablir la tranquillité, si c'était possible, sans la coopération des troupes turques; ces délégués étaient ' Joannès Samourkasis, Konstantinos Négris et Stéphanos Vogoridis, dont les deux derniers s'étaient attiré la réputation la plus fâcheuse, par leur cupidité insatiable, dans toutes les places qu'ils avaient occupées auparavant. Lorsqu'ils arrivèrent*, Théodore était déjà maître de toute la * tomiH. Petite-Valachie, excepté Krajova, oîi il y avait une troupe de soldats qui auraient été prêts à combattre, mais qui étaient tenus dans l'inaction par Géorgakis. Le divan et les kaïmakams étaient dans la perplexité la plus grande. Samourkasis, l'hétairiste, vint à Boukharest et conseilla au gouvernement provisoire d'appuyer les demandes de Théodore auprès de la Porte. Incertains sur ce qu'ils avaient à faire, et démentant leurs propres conseils, les membres de ce gouvernement proposèrent tantôt au sultan de faire ces concessions, tantôt ils lui annoncèrent qu'ils combattraient les rebelles avec leurs propres armes, tantôt ils songèrent à appeler des troupes turques. Le consul général de Russie s'opposa à cette dernière mesure et donna ainsi gain de cause à F insurrection. Lorsque Théodore s'approcha d(; Boukharest, une partie des boyards s'enfuirent de l'autre côté de la frontière autrichienne ; les trois kaïmakams, se retirant à Roustchouk, abandonnèrent la garde de la ville
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à Sawas, qui n'opposa aucune résistance aux révoltés, lorsque ceux-ci s'approchèrent. La nouvelle de l'apparition d'Ypsilantis à lassy acheva de jeter dans la consternation et dans un trouble extrême tous les propriétaires, toutes les autorités et tous les Osmanlis, qui cherchèrent leur salut dans la fuite. Sans être arrêté, Théodore fit son entrée dans * 30 mars. Boukharcst* ; Géorgakis et Pharmakis, avec leurs hommes, Ty suivirent et délibérèrent souvent avec lui et avec Savvas, sans cependant réunir leurs différents corps de trou- • pes. Tous étaient dans l'attente de ce qui leur arriverait , , de lassy.
.iiantis en Mol. Ypsilautis était arrivé * dans cette dernière ville déjà de. 8 mari, puis plusicuTs Semaines, avec ses frères Nikolaos et Géorgios, avec le prince Géorgios Kantakouzinos et quelques autres compagnons. Ses premières démarches mêmes, comme tout ce qu'on faisait, bravaient le bon sens le plus simple et, d'après les idées de l'Occident, aussi tout honne^T et toute moralité. Au moment de la levée de boucliers, Ypsilantis avait envoyé à l'ambassadeur de Russie à Constantinople, le baron Stroganow(Strogonof), ungrand nombre de lettres pour des conjurés de cette ville, et qui, pour la plupart , leur étaient adressées par leurs pères, leurs femmes et leurs fils pour leur conseiller de fuir. Ypsilantis mit ainsi l'ambassadeur dans l'alternative la plus embarrassante, ou d'exposer ces gens en délivrant leurs lettres, ou de les priver de l'avertissement en les retenant. Une démarche aussi impardonnable ne pourrait paraître que plus coupable, si elle avait été faite dans l'illusion, également impardonnable, que ces lettres trouveraient la capitale déjà renversée et en ruines, prosternée au pied de la croix ! — Après que la question de savoir oii et à quelle occasion éclaterait l'insurrection avait été jusque-là l'objet principal de toutes les délibérations des hétairistes.
le commandant en chef y immédiatement après son entrée à lassy et dans le premier entretien qu'il eut avec Soutsos dans la maison de son postelnik, du nom de Rhizos Néroulos, montra qu'il était venu sans aucune idée raisonnable et bien arrêtée sur la position qu'il prendrait lui-même vis-à-vis des Moldo-Valaques, et quelle serait la leur visà-vis de toute son entreprise. Il exprima l'intention de vouloir abolir les privilèges des boyards et de vouloir proclamer l'égalité politique dans les Principautés. Rhizos, qui jusque-là avait été son plus grand admirateur, dut conjurer Ypsilantis de se mettre sur ses gardes contre les théoriciens de son entourage, qui n'apprenaient la poli- :• tique que dans les livres, pour le détounier de cette dé- ' marche, qui exciterait, lui disaitil, les homAs de toutes ies conditions et de toutes les classes contre lui *. De cette témérité radicale , avec laquelle il avait paru vouloir entraîner les Roumains en masse dans ses voies révolutioûinaires^ le prince, ^'inspirant d'autres cmieeils, passa tcjut à coup à l'extrême contraire ^ à une irftUfférence froide; il s'avisa d'exclure, pour air^si dire, t^ute cette popula^ tion de la participation à son entreprise. Il publia* un *7inaw. manifeste adressé aux Moldaves, dans lequel il déclarait qu'il n'était que de passage dans leur pays pour aller en Grèce, et qu'il les exhortait à vaquer tranquillement à leurs occupations paisibles et à obéir à leur maître ; mais, ajouta-^t-il , « si quelques Turcs désespérés osent fouler votre sol , une grande puissance est prête à punir leur témérité. 1 II fit ensuite absolument les mêmes déclarations au sein du divan des boyards, qu'il détermina à adresser directement et sans autre préambule, à l'empereur de Rujjsie, à Laybach, une demande semblable à celle de l'bospo-
* Rhizo Nerulo^ Histoire moderne de La Grèce, p. 289.