PREMIÈRE ANNÉE DE LA GUERRE. - SOULÈVEMENT ANARCHIQUE
Le Péiopooèsa. Dans l'ancien pays des Hellènes, le Péloponèse, par Tisoîement que lui donnait sa nature de presqu'île, par les forteresses naturelles de ses montagnes, par sa position qui le mettait à l'abri des ennemis, attaquant l'intérieur comme 'extérieur, et qui était favorable à toute espèce de défense, ainsi que par sa population, dans laquelle les chrétiens prédominaient de beaucoup ; le Péloponèse, disons-nous, était la base naturelle de toute insurrection*. C'est pourquoi les hommes de guerre intelligents parmi les hétaîrîstes avaient choisi le Péloponèse comme point de départ
* La plupai't des ahciéns mémoires et des anciennes relations écrits par dôs Grecs ont été rendus inutiles maintenant par : 2itupf-
iwtoç Tptxouini, toTopta 'EXXyivmc^; siravaaTaaeuç. .Aov^(vb>, 1.853^ t., I^IV.
Cependant, Thomas Gordon^ History of the Greek révolution, EdiU'' burg, 1832, t. I-Il, restera, même encore après Trikoupis, une som'ce indispensable pour Thistoire de Pinsurrection grecque^ à cause de rimpartialité des observations faites sur les lieux par Fauteur, homme trèu-instruit. — Le troisième volume de l'ouvrage de Philimon, qui vient de paraître^ nous est parvenu malheureusement trop tard pour que nous ayons pu nous en servir. — Nous avons beaucoup regretté que^ malgré tant de changements dans le gouvernement et dans la politique de TAutriche, le sort ne nous ait pas encore permis de nous servir de l'Histoire de la défection des Grecs, par Prokesch von Osten, en trois volumes et abondamment poiurvue de documents diplomatiques, qui a été imprimée aux frais de TAcademie pour être envoyée^ en 1852, sous les verrous de la haute po'^ lice, ou peut-être même sous les piiong d*un moulin à papier»
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pouf le soulèvement projeté ; ils auraient volontiers fait du Maïrià une grande t)lace d'àtmes , et Ypsilantis luîinêiné était de leur avis, lorsqu'il recommanda de joindre les Sôuliotés aux habitants de cette contrée, qui étaient indépendants, exercés h la petite guerre, qui demeuraient dans des tours et s'appelaient dans leurs chants les descendants des Spartiates noirs. Cependant le bey du Maïna, conitiie aussi les primats civils du Péloponèse, avaient été très-circonspects dans leurs rapports avec Thétairie, et ils aviiient surtout essayé d'approfondir avec plus d'exactitude quelles étaient les relations des hétairistes avec la Russie avant de s'engager avec eux. Mais depuis que la guerre contre Ali -Pacha avait continué depuis si longttemps et maititenu toute la Grèce dans une agitation iricéssiihtê, depuis que la révolution etl Espagne avait éfè tMnsportée à Naples et que la direction de l'hétairiê âvâît été cbnceiitrëe èhtfè lès mains d'Ypsilàntis, l'inquiétude dfes esj^fits était devenue beaucoup plus forte et l'action dès hétaif istés plus énergique , en mêiaae temps que lés ïtfarmé^ dé là population turque étaiëiit devenues de jour feh jour Jilus vîvéS; Pendant longtemps, la Porté avait âltfibtté cette fefniéiitAtiôh aux intrigués d'Ali; on av«it èep'eiïdàht fini par eilvoyér ChoUtchid - Pacha * comme ♦ Novembre la goftvertiéùr dâiis la pr^qù'île, pour prendre des informations sur les dispositions des habitants et pour agir avec sévërîfê, sll ïrbùVàît déâ causes léi^times pour les suspecter. L^homme sèAblaît être bien choisi pottî* inspirôi* îâ tetreùr par son apparition seule. Il éldt fastueux et pîûdîgiife , hautàîri et rédouté comme le Sultan ; suivant les cfrcohsïàncès , dur jusqu'à la cruauté *t condescendant jusqu'à la cléimé&cé; il avait la répulià^n d'un homme d'Etat et d'un soldat remarquable. Il est vfai que dans le r61^ ^'Si âVait eà à joùeri pendant ^ dfe teml^Si en
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Egypte (1804-1805), il n'avait pas eu la main heureuse. Cependant, en 1809, comme grand-vizir, il s'était montré aux Serbes comme un adversaire farouche, à Tassant du camp de Kamenitza, lorsqu'il y avait fait construire, près de Nisch, comme signe d'avertissement, une tour avec les têtes des soldats tombés. Plus tard, en 1813, il s'était fait un grand nom en domptant la révolution serbe, bien que ce succès fût plutôt l'œuvre des circonstances que le résultat de son mérite. Lorsque Chourchid arriva en Morée, son entrée solennelle dans Tripolitza, la capitale, était accompagnée de signes de mauvais augure. Déjà, sur la route de Nauplie, le chemin lui était barré par une charrette renversée, dont le conducteur fut tué par le pacha d'un coup de feu, et lorsque, devant les portes de Tripolitza, un des chevaux blancs de son char de triomphe s'échappa en brisant les courroies d'attelage, on ne put qu'avec quelque peine déterminer le pacha superstitieux à faire son entrée dans la ville. Les observations qu'il y fit ensuite lui donnèrent bientôt tant de craintes sur le mouvement qui y agitait tous les esprits, qu'il fit venir un corps de troupes au Péloponèse. Lorsque, plus tard, il fut • JwTier 1811. appelé * au siège de Janina pour remplacer Ismaël-Pacha, il ne laissa pas sans inquiétude son harem et ses trésors à Tripolitza. Son successeur, Méhmet-Pacha , reçut aussi bientôt l'ordre de le suivre devant Janina, de sorte que le gouvernement du Maïna fut laissé entre les mains d'un kaïmakam du nom de Méhmed-Saleh-Aga, homme incapable et n'inspirant le respect nécessaire ni à un parti ni à l'autre. Aussitôt les symptômes de fermentation, d'insolence et de mutinerie se firent remarquer beaucoup plus qu'auparavant dans toutes les classes du peuple, dans la population guerrière aussi bien que dans la population civile. En fait de troupes armatoles, il n'y avait là, sur un
seul point de la frontière, que les Dervénochorites, les . gardiens du défilé de Mégaride, hommes exercés au métier des armes, Albanais transformés en Hellènes, qui, depuis de longues années déjà, avaient porté le front haut et avaient paru aux voyageurs être les intruments les mieux faits pour servir la révolution. Quant aux klephtes, on en avait peu entendu parler pendant les dernières années, si paisibles. Mais à ce moment, Anagnostaras *, dé- ♦ voir p. iso. légué des hétairistes, était revenu dans le pays. C'était un ancien compagnon d'armes du célèbre klephte Zacharias; il était devenu soldat intelligent et expérimenté dans la guerre et le Nestor des chefs guerriers du Péloponèse, et, malgré son embonpoint, il était toujours encore d'une grande vigueur et d'une agilité remarquable. Anagnostaras courait çà et là en Messénie, tandis que Théodoros Kolokotronis, comme on l'apprit alors, était venu des îles Ioniennes* pour se rendre à Skardamoula (le Kardamyle * tajanner. d'Homère), dans le Maïna. Il était né (1770) en Messénie. A l'âge de dix ans, il avait vu son père, qu'il vantait pour avoir tué sept cents Turcs, tomber avec deux de ses frères à Kastanitza, en Tzakonie. A l'âge de vingt-sept ans, il avait été chassé lui-même de sa maison et de ses terres par les ennemis de sa foi, et dès ce moment, dans une vie pleine de périls et d'aventures, il avait fait la petite guerre klephte avec un talent si consommé, que les autorités turques avaient sévi contre lui et sa famille avec une haine implacable et en se servant de toutes les armes, de la violence ouverte, des embûches, de la trahison et du ban de l'ÉgUse. Les vicissitudes de sa fortune l'avaient forcé à se réfugier dans les îles Ioniennes; mais, revenu de là altéré de vengeance, il avait appris à s'approprier à sa façon les idées du moment, que la Révolution française avait fait naître, révolution qui lui semblait avoir ouvert les yeux au
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iiioiidé ênddrtiii jtièqu'àlors. Il avait appris à coticèvoir l'idée dé là libeHé nationale. Déjà, en 1806, il avait fait le vœu de rècdhstriiire un couvent en ruinés, si la niëpe de biëti donnait son assistance et sa bénédiction â rœiivre &âtidtiàle. Plus tard, il s'était adressé successivement à ioné lès possesseurs des îles Ioniennes, aux Russes en 1805; aux Français en 1808 et aux Anglais en 1810, pour leur deiiiàiider dé prêter leur concours à la délivrance de sa patrie. Après ique toutes ses éspéraiices fondées sur les étrangers se furent évanouies, il avait fini par en tirer la Conclusion, comme Konstantin Ypsilantis, que les Grecs devraient faire seuls ce qu'ils voulaient faire pour euxmêmes. Cette conviction ne l'avait cependant pas empêché de se miettre en communication àVéé Kapodiàlrîas, d'en- Vôyér âoïi frère Jbâhhès dans là tf oiipé d'Alèxàïidrè Ypsîlahtiâ et de se rendre lùî-mêmè, d'ajirès les conàéils de ce dèrniferi dans la përiîhsûlé, oii il apporta, outre ses fineàéès dé klephté et là conhaissahcé de tous les chemins et de tous léà détob^s, rèxpériénce militaire qu'il avait acquiée àû service des Anglais, oîi il avait octeùpé, en dernier ïïeti, le gi*àdè de ihàîor. Il vint dans le Maïna, dâias les ttîoiitàghès f fades et crévaéséés de la vallée de l'Eùrotas, t|ùî, aux yeux dé tous, étiâiéht lé biôulévard dé la liberté du Pélopôiièâé, de même que le bej dès Mâghoies était côitSidéré par beaucoup de Grecs comrne le centre pérsonèèt et t«rédestïû'é, fet le chef dé rînsùrrèctioh. Si Pétros MâvW- !Ôîéhalî&, aVéc sa pareiité paissante, avec la considération dont il Jouîsèait pânôî îés Hétâiristes, avec son dévoùém'èÏÏt pbtir là càuée de la délivrance de sa patrie, à laquelle prcsqtfé tobté sa famille s'immola pendant la douloureuse i'égénératîôn dé la Grèce, si Mavromîcfialis, disotas-hous, à^ait été un partisan d'une ambition mieux treiiipée, il axirait pu risstèï* longtemps en pos^^^h de fiés hàttCès
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rônctiôîïs. Maiâ son cài^actèrb portait uiie tout autre ëhipreinte. Bel hoitime, d'un ait digiie, de iiiœurs douces ^t paisibles, il était plutôt fait pour gouverner un Etat bien ordonné et vivant en paix, où toute sa sollicitude se serait employée à rélever ses pauvres Magnotes, en leur ouvrant de nouvelles sources pour y puiser l'instruction et le bienêtre par le travail. Aimant là bonne chère et tenant toujours sa bourse ouverte, ce qui lui créait souvent dés embarras pécuniaires, il ne trahissait sa nature de Magnotë et de klephte que lorsqu'il s'agiésait de faire des razzias et du butin; mais, pour mainteiiir sa position éminehte, on pourrait dire presque royale, il aurait dû inspirer le respect au parti guerrier des klephtfes et â leurs chefs oligarchiques par des talentà militaires; dé cette lidanière, il
aurait eu une position égàletiient solide dans les deux partis principaux formés, dans le Péloponèse, par les circonstances actuelles, puisque sa natuire, portée plutôt vers les aflfaireâ civiles, lui aurait toujours assuré une influence considérable auprès dû parti civil, qui respectait davantage la loi et l'ordre.
Ce parti avait son foyer jlrihcîpàl dans lé coin opposé, âù nord-ouest de là péninsule, â Patras, ville florissante à cette époque et comptant dîx-hûit mille habitants, entôuirée d'une plaine riante comme d'un jardin , lieu d'entrepôt pour les contrées occidentales et niétrop'ole du Péloponèse chrétien , puisqu'elle possédait les ossements de saint André, son patron. Cette ville était le centre de réunion de trois hommes notables liés d'amîtîé, et qui, plus tard, pendant toutes les vicissitudes de la guerre d'indépendance, poursuivirent le même but, étroitement liés à leurs tendances civiles et à leur amour de l'ordre et de la constitution, but qui était de faire de nouveau dd Patràs le centre politîcitfe da Pélôpolàèse. té pre^^
mier de ces hommes était Andréas Zaïmis, de Kalavryta (appelée ainsi de ses sources claires, le Kynaitha des anciens), un des rares hommes de la révolution qui aient été toujours trouvés pleins d'honneur, même par tous les étrangers; il forçait même ses ennemis politiques à lui témoigner une telle estime, que le plus violent et le plus grossier d'entre eux, Kolokotronis, fit la déclaration éloquente que jamais il n'avait été l'ennemi de Zaïmis, bien que souvent il se fût levé contre lui. Le second était Andréas Lontos, de Vostitsa (l'iGgion des anciens), sur le golfe de Corinthe. Hobhouse l'avait connu déjà en 1809 comme un jeune patriote plein d'enthousiasme, pendant que son père était encore ministre de Véli-Pacha et jouissait auprès de lui de la plus haute considération. Le troisième était l'archevêque Germanos, homme d'une ambition exaltée et jouissant d'une grande autorité à cause de sa haute dignité ecclésiastique, de son talent et de ses dons oratoires; il parlait au peuple en prophète, et au milieu de ses archontes en homme d'Etat; il sut bien exploiter ses relations si utiles avec le consul de Russie, le nommé Vlassopoulos ; mais il parut pénétrer au fond des chimères extravagantes de l'hétairie et juger à leur vraie valeur les diversions sur le Danube, ainsi que l'assistance de la Russie, et,, en démagogue résolu, il exhorta les Grecs à ne se confier qu'en les propres forces du peuple. Ezpiononde L'activité sccrète et le mouvement dans ces différents
riosarreetioiu
camps ne causa pas peu d inquiétude au gouvernement turc à Tripolitza. L'arrivée de Kolokotronis était pour les Turcs le présage certain d'une tempête prochaine; pour la conjurer, elle ordonna, mais en vain, au bey des Magnotes de lui livrer cet homme dangereux ou de Tex- . puiser. Le gouvernement turc essaya également de tendre des pièges & Anagnostoras et à d'autres capitaines d'une
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importance moins grande ; mais ils surent les éviter prudemment. Les Turcs finirent par se tourner aussi contre les primats civils, et ils convoquèrent à Tpipolitza la réunion des kodchabachis et des prêtres, qu'on avait coutume d'assembler dans les moments de troubles, ou quand une guerre était imminente ; mais le but de cette réunion était de retenir les membres de l'assemblée pour déjouer les projets des chrétiens. Comme on n'était pas encore préparé à une rupture ouverte , les archontes résolurent de venir, sans paraître se douter de rienr, pour écarter les soupçons des Turcs en simulant la confiance. On donna donc le mot d'ordre de se mettre en route, et Pétrobey lui-même envoya son fils Anastasios au chef-lieu du pays. Le triumvirat si soupçonneux de Patras, dont les membres, par un calcul prudent, avaient voulu s'abstenir de paraître dans cette assemblée, parce que, disaient-ils, les Turcs hésiteraient à frapper un coup contre une réunion incomplète, ce triumvirat même laissa partir* aussi ♦ is mari Germanos et Lontos, par suite de circonstances particulières. Arrivés à Kalavryta, ils furent prévenus*, par Zaïmis et d'autres amis, du danger d'un tel voyage, et ils revinrent à leur première opinion. Mais, pour donner de bonnes apparences à leur absence, ils imaginèrent une ruse et résolurent de continuer leur voyage de Tripolitza en société d'autres chrétiens et de Turcs, et de se faire envoyer de cette dernière ville une lettre anonyme leur annonçant que la mort les y attendait, ainsi que tous ceux qui y seraient présents. Cette lettre leur fut remise à Katsané ; ils la lurent à haute voix en présence des Turcs et en feignant une consternation et une indignation pro-
< Zinkeisen-Gordon^ t. P', p. 212. Nous citerons désormais à Tordinaire l'ouvrage de Gordon diaprés la traduction de Zinkelscn (HisloiredelarévoMiMfirecque).
fppfîp^; ils écrivjrept 4ps ljB):tres à Tripplitza pour se plaindre, ej s'^^iJrpssèrent au patrîarcliQ pour le prier d'excuser leur ïijapière fl'sLgir auprès d^ la Porte , en demandant, par le njêip^ messager, aux hétairistes de Consta^tinople, de leur donner de nouvelles instructions. 4 Trjpolitza on chprcha, par tous les inoyens, à savoir qui pourra||; avgir écri|; cette lettre ; le gouverneinent envoya (Jes messages pas^urapts à tous les chefs de rAchaïe, qui s'étaient retirés dans le couvent de Sainte-Laure ; mais ceux-ci résolurent 4e se fenir prêts pour toute éventualité, et se dispersèrent, d^ns ce but, dans différentes localités pour y rassembler des hommes. Pendant ce temps, et sur Jeurs derrières , le hasard avait jeté rétincelle fatale dans leur pays. Le vieil Asimakis Zaïmis, à Kalavryta, initié à l'hétairie, avait à son service deux anciens klephtes * 15 mars, auxqucjis il avait jadis sauvé la vie. Dînant un jour* à sa caipp^ne à Kerpiné, le vieillard demanda à ses serviteurs ce qu'il y avait de nouveau. Ils répondirent que le lendema^î un ^pahj JaliQte passerait par là pour porter à Tri- PQliJza de l'argeijit appartenant à l'État, et qu'ils désiref aient )[ç détrousser avec Ja permission du vieillard. Ce derpi^eir, sobre de paroles , et qui savait, en nombreuse sooiéjté, fijflaer sa pipe, plus muet qu'un Turc, regarda ses serviteurs d'un oeil fixe, fit signe qu'on lui versât à boire, çt, après avoir bu ^n salut de la patrie , il fit le signe de la croix en disant : « Ma bénédiction, mes enfants! » Jjes klep^çs §e ipirçpt donc en embuscade pour guet- Jter le spahi; ^ tirèrent sur lui, mais sans recueillir ,d'?|»utrç Jjjutin que la bête de somme de son compagnon. Sur 1^ uftyyeU^ ,4e pette aXtaque, l^ç woïwode de Kalavryta, Arnaut-Oglou, effrayé par quelques autres actes de violence commis au même moment dans le voisinage, fit ses préparatifs de défense et se retrçindtia, fiO^mme si l'insiff-
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rectiqn iayait déj^ éclaté. Excités à leur tour par ces préparatifs hostiles, dont personne ne connaissait le motif, des chrétiens s'armèrent et sq rassemblèrent; ils enfermèrpnj; A^rnaut-Oglou dafi§ seç tours et le forcèrent à §e rep4rp ayec les sien^*. Comme le bruit avait encore grossi * 2 avril. rimpprtance dp cette no^yeUe, les Turcs de Vostitsa se réfugièrent de Tajatre côté du golfe de Lépante ; à Patras, on vit j&clater la révolte, la lutte et l'incendie; Ips habitants du p^ys d'alentpur entrèrent armés 4ans la ville, et les fjirç^ furent refoulés dans h citadelle située au-dessus dç li^ f^jifi? 4'oii |ls bombardèrent la vill,e. L'i^chevêque et ses amis Lpntos et Jaimis, ayant repu la nouyelle de ces événements, accoururent avec diçs gens armés ; ils occupèrent la pajpoisse de Saint-jSeprge, plantèrent en face de l'église une croix, d,eyant laquelle Ip ppuple fit serment de combattre ppur la religion et pour la patrie, et jls annoncèrent solennellement, dans leurs proplapiations, au peuple et jgiux ponsuls étrangers, que l'insurrection avait cominençé ce Jour-là*, oîi ces événements avaient eu lieu, * 4 avril. jour qui e§t célébré comme l'anniyersaire de la naissance de la liberté grecque, he vrai commencement de la guerre d'indépen45Pce date plutôt encore que de cette journée, ^uPa^r;^, du premier mouvement des Magnotes, qui ay9.it lieii au même moment ; ces derniers s'avancèrent, sous les ordres de Pétrpjbey et de IJ^pilokotrpnis*, jusqu'à. Kala- * 5 avril, m^a (le jPber^ des Ap^çi^ns), chef-lieu d.e la Çlessénie, pu les T^^ effrayés se r,endi;;ent avec leurs armeç et leurs biens, sur la prpûqfes^e qu'ils auraient la yie et rbonneiir saji^s. Pétrdbey jÇpjTma a»ijissitôt dans cette yille un ,çonç,eiji local^ #Çpe)lé le cffnf^il de Mess^nie, qui, plus taf d, M4a h place à jin ^nat gépéy^^ du JP^éJoppnèse, et 4?e fut ,çj[u gçiji die c^ fîpçseg q^e Pjétrpjjtfiy .^njcipnça * à ,1'JE^rQpe les flap- * *<> *^*tijt^ 4^ Hnsurf ection et }^^ jesjpjÊr^^es qqe jies ^fic§ fojR-
daient sur son concours. Poussés soit par Tambition et Tamour de la guerre, soit par l'amour de la patrie et de la liberté, soit par Tamour du butin et du pillage, des capitaines et des recruteurs partirent de Kalamata pour se répandre dans les plaines et dans les vallées, où ils donnèrent le signal de l'expulsion des Turcs. Ce signal paraissait à peine nécessaire; car, comme par un choc électrique, tout le monde grec fut ébranlé par le mot d'ordre : t Chrétiens et Turcs ne vivent plus ensemble. » Telle fut la différence entre le soulèvement au sud de la Grèce et celui qui avait éclaté au nord de l'empire turc, oii l'impulsion venue de l'extérieur avait perdu immédiatement toute sa force devant la masse inerte du peuple, tandis que dans le Péloponèse l'incendie éclata au même moment et sur les points les plus éloignés, sans que l'on se fût concerté d'avance; mais les matériaux, tout préparés, n'attendaient que l'étincelle pour les embraser, et aussitôt le feu se propagea avec la rapidité la plus grande par terre et par mer. Dans le Péloponèse, d'abord, presque tous les Turcs de l'intérieur s'étaient réfugiés au plus vite à Tripolitza, la capitale, ou dans les forteresses de la côte. Immédiatement après le coup de main de Kalamata, les Bardouniotes, sur le golfe de Marathonisi (le Kranaë des anciens). Albanais musulmans, redoutés même des Turcs, et anciens rivaux des Magnotes, furent saisis ♦9 avril, d'une terreur panique et s'enfuirent à Tripolitza*. Ceux de l'Arcadie (appelée jadis Kyparissia, comme de nouveau de nos jours), sur la côte occidentale de la Messénie, se jetèrent dans les villes de Modon et de Navarin ; les habitants de Gastouni se rendirent d'abord dans la vieille forteresse de Chloumoutzi, et puis à Patras, tandis que ceux d'Argos se réfugièrent à Nauplie. Corinthe était la résidence de Kiamil-Bey, un des plus brillants
woïwodes de cette époque. Il appartenait à une des plus anciennes familles du pays , et était un des plus riches propriétaires ; il avait grandi au milieu d'un luxe princier et il demeurait dans un palais d\me demi-lieue de tour, orné, comme le sérail d'un sultan, de mosquées, de bâtiments et de jardins artificiellement arrosés, oîi il avait reçu avec urbanité et splendeur, du temps de sa fortune, tous les étrangers comme ses hôtes, et parmi eux aussi la reine d'Angleterre. Au moment dont nous parlons, il avait quitté Corinthe pour se rendre à Tripolitza. Après avoir reçu la nouvelle du soulèvement des Dervénochorites à Pérachora*, la mère de Kiamil-Bey se retira à Acroco- ♦6avpa. rinthe, emmenant avec elle, comme otage, Andrikos Notaras, d'une des familles les plus considérées parmi les archontes, et dont les terres étaient situées dans l'ancienne Pellène. En Arcadie,*les Turcs quittèrent Léontari, dans la vallée du Karnion , pour se rendre à Tripolitza. Ceux de Gariténa avaient voulu y venir aussi, mais ils préférèrent ensuite s'établir dans le fort, construit au moyen âge sur le sommet de leur rocher, en forme de cône; car ils redoutaient Kolokotronis , qui était venu aussitôt, avec trois cents hommes, de Kalamata dans ce centre de TArcadie, pour appeler partout le peuple aux armes. Les habitants de Phanaria et de Zourza osèrent néanmoins, au nombre de deux mille sept cents, entreprendre l'expédition périlleuse avec leurs femmes et leurs enfants, et comptèrent emmener en passant les habitants de Gariténa ; mais, dans le défilé de Saint- Athanase, ils rencontrèrent le chef klephte, auquel on avait révélé leur marche, et ils trouvèrent pour la plupart la mort* dans *iiavni. la lutte ou dans les flots du Rouphia (Alphée). En vain les Turcs, occupant le château fort de Gariténa, avaient-ils essayé d'accourir à leur aide ; vers la fin du jour oii la 1. 15
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lutte avait eu lieu, ainsi que dans les jours suivants, Elias Mavromichalis, Kanélos Déligiannis, Anagnostoras et d'autres capitaines rejoignirent Kolokotronis, et portèrent le nombre de l'armée assemblée autour de lui au chiflFre de six mille hommes, qui non-seulement assiégeaient le fort de Cariténa, mais qui songeaient déjà à cerner Tripolitza. Partout les musulmans paraissaient être comme paralysés par cette terreur soudaine. Les Laliotes seuls, se fiant à leur bravoure, restèrent dans leurs demeures : c'étaient des schkipétaires musulmans qui , de brigands et de mercenaires, étaient devenus des citadins opulents, et qui habitaient de magnifiques palais et des maisons fortifiées et construites en groupes séparés dans leur village très-étendu , situé sur le mont Pholoë , où ils menaient une vie très-aisée et douce, sans cependant être efféminés.
SdefdeMfoî- Tristc augurc pour toute la suite delà guerre dïndépendance en Grèce ! Toute cette première bonne fortune, qui s'était élevée si rapidement, sembla devoir décliner avec la même rapidité aussitôt que les Turcs commencèrent à reprendre leurs sens. En effet, dès qu'aux premiers revers des Grecs, les Turcs sentaient renaître en eux leur ancienne insolence et l'orgueil des tyrans avec leur ancienne confiance dans la victoire, les Grecs, de leur côté, ne possédant aucune direction bien réglée, n'ayant aucune expérience et n'ayant pu faire de préparatifs d'aucune sorte, semblaient être frappés de découragement par l'ancien sentiment de leur faiblesse. — L'acropole de Fatras commençait déjà à être vivement tourmentée par les assiégeants sous les ordres de l'archevêque Germanos, des frères Koumaniotis et d'autres chefs, ainsi que par le manque d'eau, lorsque le pachaYôussouf d'Eubée, revenant de Janina, apprit à Missolonghi ce qui se passait dans le Péloponèse ; il traversa
ue.
premièhë année de la guerre. 227
le golfe près de Rhion et entra dans la citadelle sans être arrêté par les troupes en désordre des assiégeants*. Les * »»»'«'• Turcs encouragés firent une sortie, mirent le feu à la ville et forcèrent les paysans inexpérimentés à une fuite ignominieuse. En vain les chefs essayèrent-ils de faire résistance dans quelques maisons , en vain cherchèrent-ils à rassembler les fuyards ; la ville fut livrée aux flammes, les habitants furent vendus ou tués, et les environs de la ville furent dévastés. Le consul français, Pouqueville^ put offrir sa protection à quelques fugitifs, tandis que d'autres se sauvèrent à bord des navires étrangers. Mais bientôt la populace déchaînée , composée de Turcs , de vagabonds italiens et ioniens qui, auparavant, avaient demandé la liberté à grands cris, força le consul lui-même à se sauver sur un vaisseau anglais. Dans la ville de Patras, abandonnée aux Turcs, Youssouf assouvit ses instincts barbares et, jour par jour, il se divertissait par des persécutions cruelles, par des exécutions et des apostasies qu'il infligeait aux Grecs, usant ainsi des premières représailles pour venger les crimes récemment commis dans les Principautés. La première ivresse causée par la victoire avait été de plus courte durée encore dans l'armée qui assiégeait Gariténa que parmi les assiégeants de Patras. Pour débloquer les Turcs assiégés à Gariténa, deux mille sept cents soldats turcs avaient quitté Trîpolitza* le jour * ** *^"»même du combat sur le Rouphia. Et à peine Kolokotronis eut-il fait annoncer de Phlorion l'approche des Turcs, que ces six mille Grecs se dispersèrent de tous les côtés, sans attendre seulement les ennemis. Kolokotronis ne trouva à leur poste que les gens du béizade (fils du bey), Elias Mavromichalis, et il dut lui-même s'enfuir à Saint-Jean,
^ On ti^ouve le récit le plus détaillé de ces événements dans le deuiièfiie totiie de soii HUMre de ht rététtératiùn de la drèct.
poursuivi de près dans les sentiers abruptes qu'il avait battus autrefois comme klephte, pendant que les Turcs conduisaient leurs coreligionnaires sains et saufs de Cariténa à Tripolitza. A Stemnitza, Kolokotronis réussit à rassembler autour de lui trois cents hommes, avec lesquels il comptait barrer le chemin aux Turcs qui revenaient ; mais arrivé à Chrysovitzi , il apprit que ceux-ci avaient passé déjà en dévastant le pays. Alors tous les capitaines se dispersèrent pour faire de nouvelles levées à Léontari et en Messénie; Kolokotronis seul ne voulut pas quitter ces montagnes et se dirigea, accompagné d'un seul Magnote, sur la route de Piana, où il rencontra son cousin Antonios avec sept hommes. « Ils étaient alors , écrit-il lui-même, neuf, et son cheval faisait dix. » A Piana, dans la vallée du Barbouséna, au nord-ouest de Tripolitza, il réunit de nouveau trois cents hommes autour de lui, tandis qu'une troupe plus nombreuse venant de Laconie s'établit au sud de Tripolitza, dans la ville très-forte de Vervéna, dans la vallée du Saranda, et qu'un troisième corps, sous Kyrialoulis-Mavromichalis , le frère de Pétrobey, prit position non loin de là, à Vlachokérasia; positions qui avaient pour but de reprëhdre hardiment l'offensive et de bloquer les montagnes de Tripolitza. Mais les Turcs, faisant une sortie du chef-lieu, dispersèrent les hommes de Kolokotronis et brûlèrent Piana et Alonisténa oîi, séparé des autres, il avait dû se réfugier ; aussitôt après, ils chassèrent la garnison de Vlachokérasia et ils réduisirent cette ville en cendres. Dans cette crise, les chefs se réunirent à Marmaria, dans la plaine de Phranko-Vrysi, ipoxir délibérer ; ils tombèrent d'accord pour nommer Pétrobey leur général en chef, afin qu il formât, à Taide des Magnotes, un noyau de troupes, facilitant les levées et rendant la fuite plus difficile. Puis Pétrobey devait se charger de la direction
des mesures nécessaires pour cerner Tripolitza. Sur cinq points différents, fermant au nord, à l'ouest et au sud les accès par la montagne, de nouvelles troupes se concentrèrent sous la direction de chefs capables et formèrent un vaste demi-cercle autour de Tripolitza, de manière h ce que tous étaient assez rapprochésles uns desautrespourpouvoir se secourir mutuellement . Déligi^nnis avec Antonios Kolokotronis était à Piana, le vieux Kolokotronis à Chrysovitzi, et Charalompis près de Lévidi, àsix lieues environ au nord de Tripolitza. Le camp de Vervéna était alors sous les ordres de Giatrakos de Mistra, le Machaon de cette armée de siège , qui portait ce nom par suite de sa profession de médecin. Le corps principal se trouvait à Valtetzi, ville située sur les hauteurs du Ménale, à trois lieues à l'ouest du chef-lieu. Dans les excursions fréquentes que firent alors les Turcs contre toutes ces positions, avec un dédain insoucieux des rayas , il se forma une petite guerre dans la montagne, où les Grecs finirent par gagner peu à peu l'habitude du danger, l'expérience des combats et la confiance en eux-mêmes. S'ils avaient pu fermer encore les défilés des montagnes deTArgolide, ils auraient peu à peu et de tous les côtés coupé les vivres au chef-lieu. Mais ce fut précisément de là qu'un danger très-grand les menaça. Chourchid-Pacha, qui combattait toujours Ali-Pacha devant Janina, commença à s'inquiéter de sa femme et de ses trésors enfermés à Tripolitza. Il envoya donc* son kiaya, * ^^n ^'«▼r»!' Moustapha-Bey , homme vaillant et expérimenté dans la guerre, avec trois mille cinq cents Albanais dans la Péninsule. Moustapha passa le détroit des Petites-Dardanelles (golfedeLépan te), encouragea la garnison de Patras, brûla Vostitza et suivit les cotes du golfe de Corinthe pour débloquer Acrocorinthe. Gomme on l'avait vudevantCariténa, les assiégeants s'enfuirent encore là à l'approche des Turcs.
230 LEVÉE DE BOUGLIËHS.
Le zélé Dikaios, envoyé par Thétairie dans le Péloponèse, et qui avait pris part au siège, essaya en vain d'encourager ces gens peureux ; avant de partir, il mit le feu au magnifique palais de Kiamil-Bey; en revanche, la mère du woïwodefit décapiter Andrikos Notaras, qu'elle avait emmené avec elle comme otage. Sans s'arrêter à Corinthe ,
♦ 6 ma Moustapha-Bey se mit en.marche sur Argos *. Les habitants de cette dernière ville qui avaient bloqué Nauplie y avaient été surpris et dispersés, lorsque , le jour de Pâques, ils s'étaient abandonnés à la joie et à l'ivresse ; maintenant il s'agissait pour eux de défendre leur propre ville. Ils s'établirent derrière un mur construit sur le bord de Tlnachus (Xirias) pour protéger la contrée contre ses débordements. Les Turcs , approchant avec circonspection , tournèrent, avec leur cavalerie, la position de ces guerriers novices qui avaient négligé de se couvrir sur leurs flancs ; ils les dispersèrent ; ils occupèrent la ville et déjouèrent toutes les tentatives des Grecs qui, pendant les jours suivants, essayaient de s'y rétablir. Alors les Turcs envoyèrent de Tripolitza un corps de cavalerie au-devant du kiaya pour lui tendre la main et pour l'accompagner jusqu'à Tripo- 13 mai litza 011 il fit eftsuite son entrée*. Aussitôt le kiaya prépara
* 24 mai uuc attaque de toutes les forces turques * contre là position des Grecs près de Yaltetzi. Ce fut la première fois qu'un grand corps de troupes turques, renforcé d'Albanais expérimentés dans la guerre, combattit les Grecs en bataille rangée et avec ordr^. D'après toutes les expériences qu'on avait faites, la destruction des révoltés était inévitable. Moustapha avait placé mille hommes vis-à-vis des Grecs établis à Vervéna pour les empêcher d'arriver au champ de bataill.e. L'attaque principale contre Valtetzi, où Kyriakoulis Mavromichalis avait pris une position aussi forte que possible derrière quatre forts de campagne et derrière
l'église, fut exécutée par le Bardouniqtc Uhoubis avec trois mille cinq cents hommes qui se ruèrent avec fureur sur les ennemis, deux heures après le lever du soleil. Mais, contrairement à leurs habitudes et contre toute attente de l'ennemi, les Grecs résistèrent cette fois-ci , avec un courage résigné, à cette attaque comme aux deux attaques suivantes. Kolokotronis le premier et Plapoutas en second lieu, accoururent, avec douze cents hommes, au secours de leurs compatriotes ; ils attaquèrent les derrières de leurs ennemis et rompirent toute communication entre eux. A ce moment, Moustapha, en personne, arriva avec quinze cents cavaliers et deux canons. Mais à cause de l'inégalité du terrain , la cavalerie fit peu de mal aux Grecs , comme l'artillerie ne pouvait pas leur nuire beaucoup, à cause de lïncapacité des artilleurs. Il fallut faire approcher la réserve turque qu'on avait mise au seconçl plan, afin de poursuivre l'ennemi, et, en dernier lieu, il fallut appeler les mille hommes qui devaient observer Vervéna. Toute la journée se passa dans ces luttes opiniâtres : pendant la nuit, chaque armée espérait que l'autre opérerait sa retraite , mais toutes les deux restèr^pt dans leurs positions. Vers minuit et vers l'aube du jour, les Qrecs de Vervéna arrivèrent pour secourir leurs compatriotes. Ils cernèrent entièrement le corps d'armée sous les ordres de Rhoubis , qvii dut se frayer un chemin au travers des Grçics, lorsque Moustapha fit donner, dans la matinée, le signal de la retraite. Dans ce combat de vingttrois heures, les '^'urps ne perdirent pas plus de six cents hommes en blessés et morts ; mais la défaite aurait pu devenir fatale pour eux, si les deux mille Grecs de Lévidi, sous Zaïmis et Charalampis étaient arrivés de meilleure heure à cette seconde journée de la bataille. Moustapha brûli^t de réparer c^^ échec par une expédition contre la
position de Vervéna. Quatre mille hommes qui y furent envoyés rencontrèrent à Doliaria, à deux lieues environ de Vervéna, Nikitas se rendant, avec cent vingt hommes, à Argos, pour reprendre le commandement du siège de Nauplie qui avait été repris. Barricadé dans trois maisons fortifiées, Nikitas occupa, pendant onze heures, toute une division du corps d'armée turc. Les Grecs de Vervéna , attirés par le bruit de la bataille , s'avancèrent sur Doh'ana et tombèrent tout d'un coup, pendant leur marche, au milieu même des Turcs ; mais ils réussirent à se retirer dans leur position fortifiée d'oii ils parèrent l'attaque des Turcs qui, craignant la répétition du désastre de Valtetzi, se retirèrent en entraînant dans leur fuite la division de Doliana. La gloire de Nikitas date de cette journée; il était neveu de Kolokotronis, descendu comme lui d'une race de klephtes et avait appris le métier de la guerre , comme lui, au service des Anglais. On l'appela, à partir de ce jour, le mangeur de Turcs, bien que sa réserve modeste, sa douceur et son désintéressement eussent dû lui mériter un nom plus digne. Ces journées dé lutte ont peutêtre décidé du sort de toute la révolution grecque ; une défaite* serait facilement devenue un coup fatal pour la cause de l'insurrection, comme la bataille de Dragatchan l'avait été pour l'insurrection du nord. Mais, dès ce moment, le courage profondément abattu des Grecs se releva rapidement, grâce à son élasticité ; ils portèrent, en concentrant leurs forces , leur camp sur la hauteur des rochers du Trikorpha, ramification du mont Ménale en face de Tripolitza, et commencèrent à assiéger la capitale à une distance de 1,750 mètres seulement. Le sentiment de leur propre valeur , qui remplit alors tout d'un coup les Grecs, se trahit dans une lettre railleuse que Kolokotronis écrivit immédiatement après la bataille de Valtetzi au kiaya,
et dans laquelle il disait ; « J'apprends que tu rédiges des lettres pour exhorter les Grecs à se soumettre ; mais le moment est venu pour les Grecs d'en adresser de pareilles aux Turcs. J'espère te faire grâce si tu peux t'échapper chez toi* fais ce que tu pourras et à revoir dans ton sérail. > EflFeclivement, le sort voulut que Kolokotronis le fit prisonnier, plus tard, dans son palais.
L'insurrection dut trouver la coopération la plus éner- ^^ i*<^»* gique là où, par suite du régime constitutif et administratif, on lui aurait prédit le moins de succès ; ce fut dans les trois îles oii, vers la fin du dernier siècle et au commencement du nôtre, la prospérité avait pris un grand essor par la navigation et par le commerce. Les aristocrates d'Hydra et de Spetzia ne pouvaient pas être disposés à participer d'uûe manière irréfléchie à une entreprise si hasardeuse dans laquelle ils ne pouvaient que perdre. Les Hydriotes n'avaient que récemment introduit chez eux un nouveau régime financier et administratif, sous la direction de leur compatriote Boulgaris (1802); le nomdthète avait aboli l'ancien impôt par familles, en y substituant un nouvel impôt de 5 pour 100 prélevé sur les gains de chaque navire ; il avait restreint à vingt-quatre le nombre des votxoxoupaïoi*, dont la * ^^"^ *^'* moitié seulement s'occupait chaque année de la direction du gouvernement, moitié qui pouvait suffire aux affaires ordinaires par un comité pris dans son sein et composé de
quatre membres ; les us et coutumes du pays, le simple bon sens et l'avis des primats formaient leurs lois. Une caste aussi exclusive de riches gouvernants ne pouvait pas être disposée à risquer à la légère ses biens et sa fortune; il était donc arrivé à Hydra que le gouvernement avait envoyé son contingent réglementaire de matelots aux Dardanelles, même après que l'insurrection eut éclaté dans le Péloponèse. Mais cette mesure avait été vue avec beau-
coup d'humeur par le peuple, qui avait été déjà plus d'une fois en conflit avec les pentakosiomédimnes au sujet de ses intérêts. L'orgueil des basses classes avait été, depuis longtemps déjà, excité par les patriotes, par les hétairistes qui, dans leurs projets pour la délivrance de la patrie, avaient toujours compté le plus sur les insulaires, comme par Rhigas qui , dans son appel aux armes pour conquérir la liberté, avait exhorté avant tous les autres, t les dauphins marins, les oiseaux de mer, les dragons des îles, » à tomber comme l'éclair sur les ennemis. A ce moment, un malaise, provenant de diverses causes, régnait parmi eux. Le commerce avait beaucoup diminué depuis la conclusion de la paix. Le nombre des navires et des courses ^'était ampin- (Jft ; des matelots inoccupés, des capitaines de navire oisifs, erraient çà et là en grand nombre, et, parmi ces derniers, l'hétairiste Antonios Oikonomqs, qui répandait avec beauppup de zèle les idées patriotiques dans cette lie. S'il était vrai qu^ l'esprit commercial y modérait l'enthousiasme pour les projets hétairistes, celui-ci était, de l'autre côté, pourri et enflammé par le zèle ardent des insulaires pour leur religion. En efiet , dans leurs proclamations on voit plus tard F amour de la patrie allié avec les exagérations resligieuses les plus fortes, avec 1^ haine la plus implacable contre les Turps, prpfptnateurs de leurs temples. De cette manière, il arriva qu'à un seul signal donné, les trois îles épousèrent la cause de l'insurrection avec une telle énergie qu'ils suftirent presque à la dépense de toute la guerre maritime avec leurs propres ressources, qu'un grand nombre des familles les plus riches, perdit ses grandes propriétés^ et que toutes les trois îles ensemble sacrifièrent leur prospérité et leur influence au salut de la patrie commune. Ce signal fut donné à Spetzia, oîi- les ns^vires s'or- ♦TaYriL ûèrent les premiers* du nouveau pavillon de la liberté.
L'exemple des marins de Spetzia fut immédiatement suiyi par les Psariotes, dont le gouvernement démocratique permit qu'ils rendissent, dès le commencement, un grand service à la cause de l'insurrection, lorsqu'ils expédièrent sept navires, sous le commandement de Nikol. Apostolis, à Smyrne, où l'on préparait une expédition de trois mille hommes pour le Péloponèse. Une attaque soudaine des insulaires, qui coulèrent un vaisseau turc et en prirent quatre autres, eut pour conséciuence la dispersion des troupes de terre rassemblées, de sorte que -l'expédition contre le Péloponèse fut déjouée de cette manière. D'autres navires de Spetzia aidèrent au siège de Monemvasia, cernée déjà du côté de la terre; de là ils firent voile pour Milo, où ils capturèrent une corvette et un brick de la flotte turque; d'autres navires bloquèrent le golfe d'Argos ou de Nauplie sous les ordres de Bobolina, cette riche amazone, altérée de soif d'argent et de sang, qui avait à venger la mort de son mari, exécuté à Constantinople, comme celle de son fils, tombé récemment à la défense d'Argos. Deux navires spetziotes décidèrent enfin, par leur arrivée à Hydra, l'accession des Hydriotes à la cause de la patrie. Dans cette lie, Oikonomos avait constamment travaillé le peuple par ses excitations pour le faire lever, sans et même contre la volonté du primat. Lorsque la nouvelle se répandit à Hydra que les Turcs étaient enfermés à Acrocorinthe*, les masses * s a^rii. commencèrent à s'agiter ; on s'empara des navires, et le peuple apparut devant l'hôtel de ville, conduit par le démagogue qui , alors, s'empara du pouvoir et fit surveiller rigoureusement les primats qui ne savaient que faire, afin que, par leur fuite, ils ne privassent pas l'insurrection des ressources pécuniaires. Comme les primats persévéraient dans leurs dispositions malveillantes, le démagogue rassembla de nouveau le peuple armé, et obtint d'eux, en trois
jours et après des menaces répétées, la somme de cent quarante mille écus d'Espagne. A ce moment, les navires spetziotes, dont nous venons de parler, firent leur apparition devant Hydra avec le pavillon de la liberté, et alors on ne pouvait plus résister aux instances pressantes du peuple qui voulut qu'on armât et qu'on expédiât une flotte sous le même pavillon et au service de la même cause. Il n'entrait pas dans les vues d'Oikonomos d'obtenir le pouvoir et son mandat par la force ; il désirait s'assurer le concours libre des primats ; c'est pourquoi il se prêtait volontiers à leur désir de donner une forme plus régulière à l'insurrection.
* 27 avriL L^g primats et le peuple s'unirent* dans une solennité reli-
gieuse à l'église, et on arbora le drapeau de la liberté. Par suite de ces événements, on fit partir d'Hydra des proclamations dans lesquelles on annonça h tous les habitants des îles
de la mer Egée et aux habitants des côtes les résolutions qu'on venait de prendre ; on publia des ordonnances pour régler la manière de partager les prises, et pour établir des principes fixes et modérés sur les droits des neutres, ordonnances qui furent exécutées rigoureusement pendant quelque temps et avant que les actes barbares, commis par les Turcs dans la capitale, eussent fait taire ces premières velléités d'humanité. Dès ce moment , la voix de la liberté retentit dans toutes les îles Cyclades et dans un grand nombre des Sporades, et même parmi les îles plus grandes près de la côte de l'Asie, l'île de Samos qui, avec une heureuse autonomie, jouissait de grands privilèges et d'une^ grande prospérité, et qui ne renfermait qu'un petit nombre
* 29 avril, de Turc», embrassa * la ;îause de la liberté, lorsque deux
navires spetziotes eurent donné le signal du soulèvement par leur apparition dans le détroit de Mycale. Les catholiques seuls de Ténos, de Syra, de Naxos et de Santorin (Théra) aimèrent mieux se courber devant le croissant
et payer deux fois leurs contributions, un impôt volontaire aux Turcs et un impôt forcé aux Grecs, plutôt que de renoncer à leur haine fanatique contre les Grecs appartenant à une autre confession. De tous les côtés on vit dès lors se disperser dans des expéditions séparées, entreprises pour faire la course, les navires armés des trois îles, dont le nombre se montait alors à cent soixante-seize, portant pour la plupart de dix à quatorze canons ; quatre-vingt-douze navires appartenaient à Hydra, quarante-quatre à Spetzia et quarante à Psara. Mais ces navires se réunissaient aussi pour des entreprises communes, et l'on donna à THydriote Iakob Tombazis le commandement suprême pour toutes les expéditions qui seraient faites pendant la durée de Tannée suivante. On avait d'abord l'intention d'attaquer une escadre turque en station à Mourto, près de Tiorfou, mais on se laissa imprudemment détourner de ce projet* pour faire une tentative dans la riche île de Chios, que les primats d'Hydra auraient volontiers engagée dans la cause de la révolution afin de ne pas supporter seuls toutes les dépenses de la flotte. Le combat inégal contre un maître et un ennemi infiniment supérieur inspira ces entreprises désespérées, par mer comme par terre, il excita les Grecs à soulever ainsi des contrées trop rapprochées du centre de l'empire, trop peuplées de Turcs et trop exposées aux coups de l'ennemi pour que l'insurrection eût pu s'y maintenir. Le zèle patriotique des Grecs exposa, sans scrupule, ces différentes contrées aux dangers les plus terribles et même à la ruine la plus sûre, ne désespérant jamais du succès le plus certain là oii l'on pouvait tout au plus s'attendre à une diversion pour soulager la cause de la guerre commune. Le projet sur Chios échoua. Tombazis avait cru qu'à soj[i appel les paysans se lèveraient, et il comptait attaquer avec la flotte la ville, dès que l'insurrection des
* 4 Hiai.
campagnes s'y serait propagée. Sur ces entrefaites, il apprit que lé gouvernement turc de Ghîos s'était emparé de l'évêque et des primats les plus notables pour qu'ils lui servissent d'otages, et comme Tombazis vit que les gens de la campagne ne remuaient pas, la flotte mit de nouveau à * 1» mai. la voile* sans avoir rien accompli, u Grèce orien- Qu âurait pu croirc que parmi les premiers à se ranger autour de l'étendard de l'indépendance se seraient trouvés les Armatoles des éparchies de la Grèce continentale qui avaient déjà, auparavant, combattu Ali-Pacha pour obtenir leur liberté. Mais la crainte de la puissance et du nom d'Ali , l'appréhension que les deux adversaires, combattant alors pour la possession de Janina, ne se réconciliassent tout d'un coup, et le seul voisinage d'aussi grandes masses de troupes empêchèrent toute résolution unanime. Même les Souliotes, initiés depuis longtemps aux projets des hétairistes, craignaient de prendre une position ouvertement hostile vis-à-vis de la Porte. S'il se trouvait , à la vérité, parmi les capitaines armatoles, un patriote zélé, comme le vaillant Athanasios Diakos (de Lidoriki), à Livadie, qui aurait voulu donner, avant tous les autres, le signal de l'insurrection, la discorde entre les primats para-r lysait cependant tous ses efforts. Néanmoins, le feu qui , jusqu'alors, avait couvé sous la cendre, éclata violemment aussi dans ces épfirchies de la Grèce orientale, plus éloignées de l'Épire, le même jour où l'explosion eut lieu dans le Maïna. Dans l'éparchie de Salone, le capitaine Panour- *5tvriL gias convoqua* les primats du district et de la ville au couvent de Saint-Elie, et envoya quelques-uns de ses parents pour enrôler des troupes; parmi eux se trouvait Joannès Gouras, dont le nom revient si souvent dans l'histoire de l'insurrection; il devait agir sur les Galaxidiotes qui» excités par les habitants de Patras, avec lesquels ils
avaient beaucoup de relations d'affaires, déàiraienl ardemment secouer lé joug des Turcs. Deux jours plus tard, six cents hommes armés se réunirent sous Panourgias; ils cernèrent le château fort de Salone, oîi les Turcs de la ville et des environs s'étaient enfermés, et les forcèrent à se. rendre. Alors Diakos se leva aussi dans l'éparchie de Livadie, il occupa les hauteurs et les chemins autour du chef-lieu , et, après avoir mis d'accord les primats, il entra dans la ville*, oii il soutint une lutte de cinq jours avec *iiavra. huit cents Turcs et Albanais; enfin, il les repoussa dans le château fort et les força, par la faim et la soif, à se rendre après les avoir attaqués Sans sucxîès. Puis Diakos partit avec six cents hommes pour les Thermopyles, où le capitaine Joannès Dyoviniotis se leva dans l'éparchie de Zitouni (Lamia) pour cerner Vodonitza* et pour forcer aussi * 20 avril, le château fort de cette ville à se rendre. Pendant la marche sur Zitouni, Jes troupes des trois capitaines révoltés s'accrurent au point d'atteindre le chiffre de deux mille hommes; mais ils restèrent inactifs dans leurs campements près de Kompotadès et n'osèrent pas s'avancer contre la ville sans le secours de Kontogiannis, capitaine de l'éparchie du Petit-Patras (Patratzik, l'ancien Hypata). Ce capitaine, examinant prudemment les forces dont on disposait, résista à trois tentatives qu'on fit auprès de lui pour le gagner, mais enfin l'enthousiasme des gens sous ses ordres entraîna aussi ce dernier des capitaines de la Grèce orientale. Alors tous ensemble investirent* Patratzik qu'ils quit- * 30 avril, tèrent cependant le lendemain, après l'avoir brûlée à moitié, car ils craignaient d'être coupés de leurs communications avec les Grecs par la cavalerie de l'armée turque* qui, pendant tout ce temps, avait déjà commencé à se rassembler à Zitouni. Ghourchid-Pacha, qui voyait sa fa-
mille à Tripoli tza menacée des fureurs de la révolution, s'était aperçu, avec une inquiétude également vive, que rinsurrection se répandait sur les derrières de son camp de Janina jusqu'en Thessalie. C'est pourquoi , au même moment oîi il avait envoyé son- kiaya Moustapha-Bey dans le Péloponèse, il avait concentré à Zitouni sept mille hommes sous Omer-Vrione de Bérat et sous Méhmed , pacha titulaire de la Morée. Les trois capitaines, pour couvrir la route de Salone, se placèrent alors en face de ces troupes, de manière que Panourgias occupa le village de Moustapha- Bey, pendant que 'Dyoviniotis prit position sur le pont du fleuve Gorgo et Diakos sur le pont du Sperchios et sur la route des Thermopyles, qui n'ont plus aujourd'hui la même importance qu'autrefois, parce que l'ensablement de la côte permet de passer à côté du défilé. Avant que les Grecs ♦4 mai. eusscut pu sc fortifier, Omer-Vrione vint de Lianokladi* et rejeta la troupe insuffisante de Dyoviniotis dans les défilés de Déma, sur la route de la Doride, puis, réuni à Méhmed- Pacha, il attaqua les positions des deux autres capitaines, dont les troupes s'enfuirent honteusement au premier choc des Turcs ; Diakos seulement et quelques-uns de ses compagnons, se souvenant du grand théâtre historique oii ils combattaient, se dévouèrent à la mort pour la grande cause de la patrie. Refusant le cheval que son fils adoptif lui offrait pour la fuite, il continua à combattre pendant toute une heure et avec dix guerriers seulement ; il vit tomber son frère devant lui; enfin, blessé lui-même, il tomba pour mourir en captivité comme un des premiers martyrs dont les chants populaires ont célébré la mort avec un juste orgueil. Méhmed-Pacha, à Zitouni , voulut en faire son serviteur par des promesses et par des menaces ; mais Diakos refusa la grâce et brava les menaces de mort
en disant « que la Grèce avait beaucoup de DiakosM» Condamné à T empalement* il devait porter lui-même Tin- * «mai. strument de son supplice, mais, plein de fureur, il le jeta aux pieds des Albanais en leur demandant : « s'il n'y avait parmi eux personne pour le tuer, lui qui n'était cependant pas un criminel, au lieu de le livrer à la vengeance des Anàtoles? » Pendant sa marche vers le lieu du supplice^ les yeux de Diakos reposaient sur la nature riante dans toute la splendeur du printemps, et, comme pour répondre aux paroles prophétiques de Rhigas*, il prononça le dis- ♦Pages?. tique suivant :
Ah ! voyez le moment que Charos choisit pour m*apparaitre ! La terre se revêt de sa verdure, les bois sont tout fleuris I
Pendant ce temps, ses compagnons se relevèrent. Panourgias et Dyoviniotis, malgré le désastre qui les avait frappés , ne renoncèrent pas à leurs efforts pour couvrir la route de Salone. Les défilés entre le golfe Maliaque et la baie d'Amphissa, qui formaient le chemin suivi ordinairement parles Tatars, messagers de l'Etat, quand ils se rendaient de TEpire et de la Béotie à Constantinople , avaient été réputés de tout temps comme la communication' la plus importante, à cause du peu de longueur de la route entre les deux golfes et à cause de la facilité avec laquelle on pouvait se transporter par mer du golfe Maliaque à Thessalonique et aux Dardanelles. Autant cette position est importante, autant elle est forte. Deux passages princi-
* Le Iragoudion de Diakos (Fauriel, 2, 35) développe ce trait de la manière suivante :
Se saisissant de Diakos, ils l'enchaînèrent au poteau ;
Hs redressèrent son corps; mais lui, riant pour les railler,
Outrage leur foi et dit, les appelant impurs :
Ce n*est qu'un seul des Grecs que vous aurez tué en m*emp&lant !
Pourvu qu'Odyssevs et Nikitas, le capitaine, prospèrent.
Ils abattront le trône des Turcs et tout votre pouvoir.
iÀÎ LEVÉE DE BOUCLIERS.
paux conduisent à travers ces labyrinthes de la montagne ; l'un traverse au nord la chaîne de montagnes qui sépare la plaine du Sperchios de la vallée Dorique; l'autre conduit plus au sud à travers un défilé qui sépare le Parnasse de l'Œta. Ce fut là , à la sortie de la gorge d'Àmbléna, près du khan (caravansérail) de Gravia (l'ancien Kitinion), qu'Odyssevs, avec cent-vingt hommes, rejoignit les deux capitaines; tous tombèrent d'accord et décidèrent que le nouvel arrivé défendrait l'auberge construite en pierres près de la grande route, tandis que les autres occuperaient le défilé. Lorsque l'armée turque ap-
20 mais P^r^t*» Odyssevs appela des volontaires; cent soldats se présentèrent, et parmi eux Gouras et Angelis, le vaillant Eubéen ; Odyssevs entra eji dansant, à leur tête, dans le khan. Les Turcs manquaient d'artillerie pour abattre les murs de la petite forteresse ; leurs attaques furent repoussées trois fois, et lorsque Omer-Pacha ordonna à midi une attaque, avec toutes les forces réunies, en exhortant les soldats et en leur faisant des reproches, celle-ci échoua aussi ; plusieurs centaines, parmi les assaillants, et tous leurs porte- ^drapeau furent tués à coups de fusil. Le soir, Omer fit cerner le khan et envoya à Zitouni chercher des canons ; mais pendant la nuit les assiégés lui échappèrent, deux d'entre eux seulement ayant été tués dans la maison. Cette défense donna une grande réputation à Odyssevs et releva le courage abattu des Grecs. Les Turcs n'osèrent pas traverser le défilé d'Ambléna pour s'avancer vers Salone , mais ils descendirent la vallée ouverte du Céphise jusqu'à Livadie. Leur marche mit en mouvement toute la Béotie, où Gouras et Odyssevs cherchèrent en vain à arrêter les Turcs par des diversions sur leurs derrières et sur leurs flancs ; bientôt toute l'Attique commença aussi à s'agiter; les Athéniens ,
^Tmu encouragés par les Grecs de Livadie*, se levèrent tard et
enfermèrent les Turcs dans Tacropole, ou ceux-ci furent bientôt* exposés aux privations. Tout le Péloponèse fut * Jiin. agité, et les habitants envoyèrent Nikitas et Elias Mavromichalis avec des troupes peu nombreuses de l'autre côté de l'isthme. Omer-Vrione entra à Livadie*, fit repousser les *7jriniet. troupes du Péloponèse par Méhmed-Pacha , et se jeta luimême*, avec deux mille hommes, dans la ville de Chalcis. • «6 jmiiet. En effet, l'insurrection avait déjà pénétré dans i'Eubée, malgré les difficultés quelle y trouva à se propager ; tout le pays était surveillé par deux forteresses, celle de Chalcis et celle de Cariste, habitées et occupées exclusivement jpar des Turcs, et dont l'une était célèbre par sa forte position sur le détroit, qu'elle dominait par son acropole, Karababa, sur la côte béotienne.
C'étaient des marins actifs et entreprenants qui avaient La Magnésie porté l'insurrection en Eubée, comme en Magnésie et au la Macédoine, pied du Pélion. Anthimos Gazis avait travaillé avec tous les moyens que lui offrait l'hétairie pour préparer au soulèvement la contrée du Pélion qui, à cause de sa position centrale dans la chaîne des montagnes orientales, à cause de ses communications faciles avec la flotte , à cause de la force que lui donnait sa forme de presqu'île, et par le point d'appui à Trikéri, sur le promontoire du Tisaion, qui pouvait fournir une excellente retraite, offrait aux insurgés une des positions les plus précieuses. Dès que les navires d'Hydra et de Spetzia firent leur -apparition * sur la * i? ratî. côte de Trikéri et d'Armyro , Gazis profita de l'occasion pour soulever les habitants de la Magnésie. Ceux-ci commencèrent par chasser le woïwode, puis ils tombèrent sur les Turcs à Léchonia, qu'ils anéantirent au nombre de six cents personnes. Mais en se disputant sur le partage des prc^riétés turques, ils négligèrent, malgré les conseils plus oirconspects de Gazis, de s'emparer rapidement aussi de
Volo, qu'ils commencèrent ensuite à assiéger avec leurs vaisseaux pendant qu'on attaqua, brûla et pilla aussi Vélestino. Tout d'un coup les Grecs, dans les diiférents camps de Volo, de Vélestino et d'Armyro furent effrayés • par la nouvelle de rapproche de Mahmoud-Pacha de Drama (Drabeskos), venant avec de grandes forces de Larissa. Peu de jours après, ses hordes inondèrent toute la Péninsule et refoulèrent les révoltés jusqu'à Trikéri. Mahmoud retourna deux fois à Larissa , mais chaque fois les Grecs battus se relevèrent, firent de nouveaux camps et se maintinrent à Trikéri, à Laukos, à Argalesti et à Promiri. Repoussés au nord, les Trikériotes se jetèrent, avec le même insuccès, sur TEubée, oîi ils soutenaient, avec leurs navires, les primats de Limni qui étaient d'intelligence avec eux. Les Turcs furent chassés du nord de l'île, Koumi se souleva et appela les habitants d'Andros à son secours : deux mille révoltés se rassemblèrent à Xirochori et osèrent même assiéger Ghalcis. Mais avant que les habitants d'Andros pussent porter secours , Koumi fut réduite en cendres par Omer-Bey de Karysto; les Eubéens devant Ghalcis, mis en fuite par une sortie des assiégés, se retranchèrent dans une position forte près de Vrysakia, sur la côte, oii ils bloquèrent la ville du côté de la mer avec des navires de Trikéria et d'Hydra, qui leur assuraient en même temps la retraite. Ils avaient là un chef capable dans cet Angelis qui avait combattu avecOdyssevs dans le khan de Gravia. Lorsque Omer-Vrione arriva à Ghalcis, il atta- • 27 jiiiii( f. qua sans délai cette position ; mais il fut repoussé * ; ensuite il répara cet échec avec la même rapidité, en débloquant Tacropole d'Athènes, dont les assiégeants s'enfuirent devant lui sur les îles et au delà de l'isthme, sans même essayer de lutter contre lui, et en abandonnant la ville ,
PREMIÈRE AîSNÉK DE LA GUERRE. 215
le pays et les habitants au feu, à la dévastation et i\ la destruction.
Si c'étaient en Magnésie et en Eubée les influences des insulaires qui poussaient à récolter les fruits dont les hétairistes avaient déposé les germes dans ce terrain, ce fut en Macédoine, l'expédition d' Ypsilantis dont l'influence s'y fît sentir. Ce pays semble être fait pour une guerre de partisans et offrirait dans les presqu'îles de la Chalcidique les retraites les plus naturelles ; mais les districts sont trop séparés les uns des autres, trop rapprochés de l'influence de la capitale, trop exposés du côté de la terre et de la mer et contiennent trop de localités turques : en outre, les habitants, par leur vie commerciale et par leurs richesses, sont trop peu enclins à se risquer dans les hasards d'une révolution, pour qu'un mouvement, sans de forts armements, sans des préparatifs assurés et sans des secours étrangers eût pu avoir quelques chances de succès. Mais des bruits exagérés, au sujet de l'apparition et des succès d'Ypsilantis sur le Danube, avaient excité la population ; sur le mont Sacré, dans la république des vingtquatre couvents de la presqu'île de l'Athos, les moines, connus pour leur peu de piété et pour leur instruction encore moindre, furent gagnés à la cause de l'insurrectign par un hétairiste du nom d'Emmanuel Papas : une fois fanatisés, les moines agitèrent les districts des mines, le pays de Chassia et les pauvres gens de la presqu'île de Kassandra, qui savaient à peine de quoi il s'agissait.^. Le moutésélim Youssouf-Bey de Salonique, fils du puissant Is- . maël-Bey de Sérès, qui voulait sérieusement protéger l'essor de l'industrie, même avec des moyens violents, hâta l'explosion de l'insurrection par les dispositions qu'il prit. Il envoya* des troupes à la montagne Sacrée; il demanda * f» d® ««"• des otages aux primats de divers endroits, comme par
exemple de Polygyro, l'endroit le plus important des villages de Chassia, sur lesquels tombaient surtout ses soupçons. Ses troupes firent naître la résistance par leur conduite insolente et furent repoussées. La fureur du moutésélim s'alluma alors. Il fit empaler les otages qui étaient en son pouvoir; il fit décapiter l'évêque de Kytros et quelques primats, et jeta deux mille chrétiens dans les prisons de la capitale, soutenu dans tous ses méfaits parles Juifs, cette lie de Salonique dont la mauvaise réputation était devenue proverbiale. Toutes les communes de l'éparchie prirent alors les armes; deux camps se formèrent sous les ordres d'Emmanuel Papas et de Chapsas de Kassandra : ces deux corps se battaient par ci par là avec les Turcs en gardant l'avantage, puis la troupe de Chapsas s'avança jusqu'à deux lieues de Salonique, tandis que l'autre pénétra jusqu'au fond du golfe de Contessa. Alors parut Baïram-Pacha qui, envoyé pour renforcer le corps d'armée de Vrione-Pacha, était en route pour la Grèce orientale et pour le Péloponèse. Devant son armée nombreuse, les deux troupes d'insurgés durent se retirer dans les montagnes. La troupe du vaillant Chapsas, tombé lui-même dans .un combat près de Vasiliki , se retrancha près de Pinaka, sur l'isthme de la presqu'île de Kassandra (Pellène), et se maintint là en faisant venir des renfofts de l'Olympe, contre un nombre de Turcs triple qui lui faisaient face.
La Porte. On cst frappé de 1^ différence caractéristique entre la levée de boucliers sur le Danube et Tinsurrection en Grèce, qui éclata et se propagea sans de grands préparatifs artificiels, sans les promesses fallacieuses et systématiques de secours étrangers, ayant pour seules causes d'abord Timpulsiou générale donnée par les conjonctures du moment et p^r ^ps raisons locales, puis les vagues préparatifs des
hétairistes et l'exemple de petits chefs de tribu, et ne possédant ni armements préparés de longue main, ni ressources énergiques, ni chefs, ni centre commun, ni un accord préalable, ni un plan préconçu. Ce fut là la force de ce soulèvement populaire et son salut ; car le gouvernement turc n'était plus habitué à lutter contre des forces nationales aussi spontanées, et ne s'y entendait plus depuis la première conquête de l'empire de Byzance, tandis que les circonstances indiquées seraient infailliblement devenues une raison de faiblesse pour l'insurrection, et sa ruine, si la Porte, en, unissant sagement l'énergie à la modération, avait su profiter des avantages immenses de sa position et de ses forces centrales vis-à-vis d'un mouvement sans unité aucune. Un peu de pénétration, de circonspection et de prévoyance seulement aurait dû lui apprendre à prévenir même la seule explosion de ce mouvement. Itfais son incurie traditionnelle ne se montra jamais avec plus d'insouciance que précisément dans ces temps critiques oii il y avait dans l'air un esprit de conspiration, qui n'était pas du tout aussi exempt de dangers dans cet empire en pleine dissolution que dans la plupart des Ét^its de l'Europe. Le fait si singulier que le gouvernement turc n'avait pas vu l'activité et les mouvements 4e l'hétairie dont les chefs opéraient cependant sous leurs yeux, n'avait été possible que parce que les rayas rusés avaient de tout temps formé une conspiration générale, compacte et solide contre leurs maîtres, qui, avec une faiblesse de pén^ tratiop vraiment étrange, ne voyaient pas ce qui était visible à tout le monde, et ne faisaient pas attention à ce qu'ils voyaient. La guerre contre Ali-Pçicha excita toutes les espérances secrètes des Grecs et réveilla leurs anciens projets; mais le ministre, qui avait fait ressortir les danr gers de cet^ guerre irréfléchie, entreprise pour faire exé-
caler la sentence du Sultan contre Ali, était tombé en disgrâce. Depuis la révolution napolitaine, il y avait à Constantinople encore d'autres agitations souterraines. Un Napolitain du nom de Carbonaro, homme roué, qui s'était attiré déjà auparavant une fâcheuse réputation par ses mauvaises actions comme prêteur sur gages et comm(3 avocat, fonda, sous la protection dç l'ambassadeur d'Espagne, une loge de carbonari, à laquelle s'affilièrent même quelques ulémas., On attira l'attention de la Porte sur ces sectaires de Péra; mais elle ne s'en préoccupa pas. Depuis les troubles que la révolution avait fait naître en Italie, l'activité des hétairistcs était devenue si insolente et si générale, qu'on aurait dit une conspiration en plein jour; tout le monde la connaissait^ excepté la Porte. Ypsilantis, rempli d'une haine vraiment russe contre l'Angleterre, a affirmé qu'à plusieurs reprises les Anglais auraient dénoncé cette association à la Porte; mais ses allégations ne sont nullement prouvées. Le gouvernement autrichien, au contraire, s'est vanté plus tard, dans des pièces officielles, d'avoir averti la Porte, déjà longtemps avant l'insurrection, du travail des conspirateurs; mais on n'y avait pas fait attention. Ali-Pacha avait dénoncé les projets des hétairistes; mais on ne l'avait pas cru. Lorsqu'au mois de février la nouvelle de la révolte de Vladimiresco parvint à la Porte, celle-ci ne vit dans ce mouvement autre chose qu'un de ces tourbillons révolutionnaires, si fréquents, qui s'apaisaient toujours d'eux-mêmes. On prit la chose d'autant plus légèrement qu'on n'avait pas le moindre soupçon que la Russie pût avoir la main dans ces événements*. Lorsque l'insurrection en Valacbie se prolongea
' L'exposition suivante des négociations diplomatiques dans les ailaiies grecques, avec leurs continuations ultérieures, ei»s.iiera de raconter dans son cnciiainemcnt complet l'histoire diplomatique de
d'une manière inattendue, le minisire de Russie, le baron Stroganow, proposa de son propre mouvement, dans une note verbale*, de décourager les révoltés par un ap- * ^ i!iais. pal que leur adresserait la Russie comme puissance protectrice. Et comme à ce moment même Hamid-Rey, qui venait d'être nommé reis-effendi, annonça à la Porte que les troupes dans les forteresses sur le Danube avaient reçu Tordre d'entrer dans les Principautés au premier appel des kaïmakams, Stroganow y donna son consentement*, *9""''^sous la condition qu'on le fit d'après les stipulations des traités ^ Même lorsque ensuite* la lettre d'Ypsilantis à *»»"iar^^- Milosch, qui avait été interceptée, révéla à la Porte cette conspiration, les premiers soupçons du divan tombèrent sur les Serbes, tant qu'on ne connaissait pas encore l'arrivée du prince en Moldavie. Deux jours plus tard*, et *»3nîars. avant que la Porte elle-même eût les moindres indications, Nikol. Soutsos, le frère de l'hospodar de Moldavie, en proie à la plus violente agitation, arriva chez Stroganow, lui annonça l'arrivée d'Ypsilantis à lassy, et montra, sans le vouloir, que lui, ainsi que son frère et un grand nombre de négociants russes à Constantinople, étaient impliqués
la régénération de la Grèce, qu'on ne connaît jusqu'à présent que par fragments incomplets. Elle repose sur un recueil étendu et varié de documents manuscrits et de rapports d'ambassadeurs. Nous citerons les documents de ce recueil, dont nous nous servirons, -souvent seulement par le titre et la date , et nous désignerons les documents plus importants, que nous citerons plus exactement^ par les lettres MS.
* Les faits njalcriels, dans notre exposition de Toriginc de ces premiers différends entre la Porte et l'ambassade russe, ont été pris en partie dans un résumé de tous les rapports adressés par SlrogoDow à la cour impériale depuis le 3 mars jusqu'au 9 juin (nouveau style), résumé que le cabinet de Saint-Pétersbourg a communiqué, en juin 1821, aux, puissances pour justifier la manière d'agir de la Russie. MS.
dans les projets des conspirateurs. A partir de ce moment commença à l'ambassade russe le même jeu changeant et à double face entre les principes de la légitimité européenne et ceux du projet grec, tel que nous l'avons déjà vu dans l'âme de l'empereur lui-même. Le ministre gronda Nikol. Soutsos, comme le jeune Karatsas, le beau-frère de l'hospodar, d'avoir eu connaissance de la conspiration: mais il crut que c'était un devoir, imposé par l'humanité ou par. sa position officielle, de leur faciliter la fuite, ainsi qu'à leurs familles, et d'éloigner aussi les négociants russes initiés au secret. Lorsque Ypsilantis envoya à l'ambassadeur ces lettres d'avertissement pour les conjurés à
* Page I8Î. Constantinople, que Stroganow devait leur remettre*, ce-
lui-ci s'adressa secrètement au patriarche, le conjurant de remplir un devoir d'humanité que lui, l'ambassadeur, ne pourrait remplir sans manquer le but. L'archidoyen du chef de l'Église prit possession de ces papiers pour en disposer suivant les désirs de Stroganow. Celui-ci mit en sûreté, à bord des vaisseaux, le prince Chantséris, dont la' famille s'était réfugiée chez lui, le jeune Karatsas et d'autres encore; quant au reste de ceux qui. avaient trempé dans la conspiration, l'ambassadeur les fit partir peu à peu, pour ne pas réveiller les soupçons. Dès qu'il eut reçu les rapports de Fini de Boukharest, l'ambassa-
* 15 mars, jjeur fit Connaître* les événements publics à la Porte, et
* 16 mars. [\ eut avcc Ic reis-efifeudi un entretien* pendant lequel il
chercha à excuser en quelque façon l'hospodar Soutsos, tandis qu'il réprouva, avec toute son énergie, l'entreprise d' Ypsilantis, en offrant même des secours matériels pour étouffer la révolte, ofire qui fut cependant déclinée, parce qu'elle pourrait inquiéter et donner lieu à une mauvaise interprétation. Stroganow agissait ainsi dans la persuasion qu'il jugeait exactement les sentiments de l'Empereur
sans avoir même reçu d'instructions, et les dépêches qu'il reçut de Laybach le confirmèrent dans cette conviction. Jusqu'alors la Porte aurait pu découvrir un sujet de plainte tout au plus dans la négligence des fonctionnaires russes dans les Principautés ; elle fit expressément Téloge de la manière d'agir du ministre dans une communication directe, adressée* au cabinet de Saint-Pétersbourg, dans *î8iiitn. laquelle elle sollicita en même temps l't^ppui moral de la puissance protectrice des Principautés, en lui demandant de lui livrer les sujets turcs réfugiés en Russie et de punir les sujets russes compromis, demande justifiée, sans aucun doute, par la teneur du traité de Koutchouk-Kainardjy. Mais la date de ce document marquait aussi déjà la limite de la bonne intelligence entrq ces deux puissances. Stroganow fit une réponse évasive à la demande de livrer les réfugiés, en disant que cela ne servirait à rien, puisqu'on ne pourrait pas adresser la même demande à l'Autriche, sur le territoire de laquelle les réfugiés se dirigeraient, car la Porte avait, ajouta l'ambassadeur, de tout temps accueilli en Bosnie tous les déserteurs autrichiens. L'internonce, le comte Lutzow, à qui la Porte s'était adressée à ce sujet*, fit également une réponse évasive. Sur * 23 mars, ces entrefaites, la Porte reçut coup sur coup les nouvelles et les rapports sur les actes de cruauté commis par les insurgés à Galatz; sur les prétentions d'Ypsilantis, qui se disait appuyé par la puissance russe ; sur la fuite continuelle des Grecs et des Russes de Constantinople, se rendant à Odessa, où l'on les accueillait avec transports et en les exemptant de la quarantaine, où les proclamations d'Ypsilantis circulaient librement et où l'on signait des listes de souscription pour ses entreprises, en promettant des sommes très-élevées. Enfin il arriva dans ces mêmes jouis que l'inspecteur des poudres, fladji-Salik-PacJia, dé-
couvrit sur un homme à mine suspecte, qui passait près^ du magasin aux poudres, une correspondance renfermant des projets contre la sûreté de l'Etat, et donnant des renseignements détaillés sur les ramifications des conspirations hétairistes. De graves soupçons commencèrent à assombrir dès lors les visages de ceux qui gouvernaient en Turquie, et en quelques jours seulement leur sombre humeur avait déjà pénétré dans les masses fanatiques du peuple, qui enlevèrent bientôt au faible gouvernement toute possibilité de se mouvoir librement. Alors commença le grand baptême de sang qui effaça la séparation entre la noblesse grecque de Constantinople et les autres Grecs, et qui, par les mêmes destinées, fondit les Phanariotcs avec tout le peuple. Sans ajouter de raisons, on donna au
* 21 mars, patriarche l'ordre* d'envoyer quelques-uns des archi-
prêtres à la Porte, oii le reis-effendi les fit aussitôt garder. En même temps, on arrêta plusieurs notables du Phanar, parmi lesquels Skanavis, Mich. Manos, Théod. Rhizas et Photinos furent décapités, comme coupables de haute tra-
* 29 mars, hisou *. D'autrcs exécutions suivirent. L'idée de massacrer
toute la population grecque trouva des partisans, même au sein du divan, et ce fut encore ce même Saïd-Effendi, qui s'était opposé à la guerre contre Ali-Pacha, qui insista seul sur ce que cette question fût soumise au mufti, dont le fetwa déclara ensuite que le Coran défendait, de la manière la plus formelle, de mêler le sang de l'innocent avec celui du coupable. Mais ces voix qui se levaient pour la clémence furent étouffées aussitôt par le fanatisme de * 28 mars, la cour ct dcs autres conseillers. Le mufti fut destitué* et banni, à cause de sa déclaration , et le grand-vizir Ali- Rhiza-Pacha, à cause de sa faiblesse. On remplaça ce dernier par Ali-Renderli-Pacha, qui était à ce moment ab-
* 31 mars. sent. Ddns le chatchérif qui l'éleva à cette dignité*, le
sultan s'étendait longuement sur un sujet qui avait été traité déjà en détail la veille dans une ordonnance * adressée au ministre de l'intérieur, Djanib-Effendi, et destinée à réveiller le fanatisme religieux dans tout le peuple. Il y était dit que depuis trop longtemps déjà les Osmanlis avaient fait du repos, du luxe et du séjour dans les villes leur seconde nature, et que le présent firman avait pour but de leur enjoindre de renoncer à la mollesse, de se préparer pour la vie militaire dans les camps {bédévié), comme leurs ancêtres l'avaient menée, car le repos désarmé des Osmanlis avait seul encouragé les insurgés à leur entreprise; la volonté du padichah était, ajouta le firman, que* les cœurs de tous les Musulmans devaient s'unir au service de la religion. Gettq mesure, inspirée par le fanatisme, dont, plus tard, la Russie et l'Autriche firent l'objet principal de leurs reproches, et que la Turquie excusa très-habilement, en disant que les peuples soumis à sa domination ne vivaient pas réunis dans des provinces séparées, comme en Pologne, en Hongrie et en Italie, mais qu'ils étaient dispersés dans tout l'empire ; cette mesure, disons-nous, fut le signal d'un armement général et de moyens d'action de plus en plus terribles, employés par le gouvernement. On ordonna, sous peine de mort, le désarmement des rayas, qu'on réalisa à l'aide du patriarche. Les affreuses bandes de la populace s'abandonnèrent à d'horribles excès dans les rues de la capitale; les officiers des janissaires avouèrent qu'avec la fureur croissante contre les giaours , ils n'étaient plus maîtres de leurs troupes ; les ambassadeurs étrangers prévoyaient une explosion générale de la fureur populaire, et le gouvernement n'avait ni le pouvoir, ni la volonté de l'empêcher.
* Firman du sultan adressé au kiaya-bey, 30 mars. MS.
254 LEVÉE DE BOUGLIEtlS.
* 15 avril. Stroganow eut alors * un nouvel entretien avec le reîs-
effendi. Il lui communiqua la lettre adressée par Ypsilantis à l'empereur; le divan l'examina le lendemain, et on cobiprend que le^ soupçons du gouvernement s'en accrurent, au lieu d'être apaisés. On s'était attend!) à des par'oles écrasantes à la jplace des discours pleins de ménagements, à la dégradation du rebelle à la place d'un simple retrait d'emploi, et à des menaces sévères adressées aux Grecs à la place des phrases équivoques sur leurs destinées futures. Lorsqu'on sut enfin qu'Ypsilantis maintenait toujours son armée, qu'il échangeait des lettres avec Stroganow, et que ce dernier traitait avec Tinternonce, afin d'obtenir pour Ypsilantis le passage libre à travers les États de l'Autriche; lorsque le ministre russe insinua d'une manière de. plus en plus claire qu'il serait avantageux de ménager ainsi une retraite au rebelle, pour ne pas le pousser au désespoir, tandis que la Porte voulait venger sur lui le sang des Turcs immolés par lui, alors le gouvernement vit avec amertume que son ancienne méfiance de la Russie était corroborée, et les nouvelles méfiances que lui inspiraient les relations intimes entre la Russie et TAutriche augmentaient encore l'amertume de
♦ i« avril, ses sentiments. L'internonce d'Autriche allait précisément *
avoir avec le reis effendi une conférence dont le drogman, Konstantin Mourouzis, lui avait fixé l'heure, lorsqu'il apprit que ce dernier avait été saisi et décapité . En effet, les nouvelles des premiers troubles dans le Péloponèse venaient d'arriver, et le drogman avait été accusé d'avoir fait des communications secrètes à Pétrobey, dont il a\^it garanti la fidélité, et d'avoir fait des traductions infidèles de lettres qu'Ypsilantis lui avait adressées*. Son frère
* D'après les conseils de deux d'entre les premiers ambassadeuï'Sy
Pfikolaos aussi , le drogman de la flotte , ftit arrêté en même temjps et décapité plus tard ; d'autres Phanariotes lurent rais à mort par la hache ou par la corde*, entre * *^' nayrii. autres un Ghantséris et un Mavrokordatos. Des atrocités inouïes furent commises , t)endant ces mêmes journées, dans tous les villages du Bosphore, par les janissaires destinés à être envoyés dans les Principautés; des pillards menacèrent même les taaisons des ambassadeurs d'Espagne et de Russie ; des vagabonds s'amusèrent à tirer le long de l'eau sur tous les passants ; des marins et des négociants étrangers furent maltraités, pillés et tués. Tous les ambassadeurs étrangers firent des représentations auprès de la Porte au sujet de ce terrible désordre. Aussi le nouveau grand-vizir, Ali-Benderli-Pacha^ qui venait d'arriver *, se hâta-t-il de se rendre auprès d'eux garant de la * tt aYra. tranquillité. A ce moment même arrivèrent les nouvelles die la déclaration ouverte de l'insurrection dans le Péloponèse. Dès lors la soif de vengeance du gouvernement lui-même ne connaissait plus de bornes.
Le patriarche , Grégoire de Constantinople ; était un u^p^^^et tolS homme très âgé qui, autrefois n'avait jpas joUÎ précisément '^'*" de Russie, de la plus grande considération. Pendant que dans la capitale les partis luttaient entre eux en opposant les complots aux complots, les intrigues des Mourouzis l'avaient fait bannir deux fois de son siège ; il avait été poursuivi paroles Phanariotes, calomnié par les archontes et déclaré incapable de gouverner par le sjnode. Initié dans les projets de Thétairie', il prit une attitude semblable à celle que Kapodistrias avait prise dans une position semblable ; dans ses discours, on l'entendait dissuader les Grecs de cette
comme le dit Waddington> p. 66^ qui pouvait e savoir par ses relation» av<c lord Strangford.
Porte, par suite du refus de l'ambassadeur d'Angleterre d'y prendre part, fut débarrassée de toute inquiétude au sujet d'une telle démarche collective , elle fit au ministre
* 27 avril. Tusso uuc réponsc* d'un ton inconvcuant, réponse dans
laquelle elle excusa, avec des railleries frivoles répétées, les derniers excès par « la pétulance et le zèle trop ardent *i"inai. des soldats. » Stroganow y répondit * en déclarant qu'il se voyait sans garanties pour la sécurité de ceux qui étaient confiés à sa protection, et que, par conséquent, il demanderait à sa cour de lui envoyer un vaisseau dans le canal delà mer Noire. Peu de jours auparavant, on aurait pu croire que la sévérité du nouveau grand-vizir rétablirait néanmoins la tranquillité : mais, à ce moment, Ali- Benderli, qui inspirait des inquiétudes à Chalet-Effendi, le favori du Sultan, par ses relations avec les janissaires
* 30 avril, et Ics ulémas, fut de nouveau renversé* par une intrigue
de palais et envoyé dans l'exil. Son successeur, Hadji- Salik-Pacha, qui avait découvert la conspiration, reçut, à ♦3 mai. l'occasion de son installation*, l'avertissement de ne pas suivre l'exemple de son prédécesseur « qui, dans sa stupidité, s'était opposé à la juste punition de cette misérable nation des Grecs, et qui avait de la sorte refroidi le zèle des musulmans. » Aussitôt les violences, les atrocités commises dans les villages, la destruction et le pillage des
* 1-5 mai. églises, les exécutions et les arrestations* ^commencèrent
de plus belle. On avait envoyé à Andrinople des ordres
* 28 avril, sauguinaircs*, par suite desquels Kyrillos le patriarche,
et un grand nombre d'hommes notables de cette ville furent mis à mort, et les chrétiens, àAïnos, avaient à souffrir d'autres tourments. On ordonna la visite la plus sévère, surtout à bord de tous les navires russes , afin d'empêcher la fuite des Grecs. Ces mesures poussèrent le désaccord entre la Porte et le ministre russe au dernier
PREMIÈRE ANTfÉE DE LA GUERRE. 259
degré. Parmi ceux qu'on avait arrêtés en dernier lieu, se trouvait un Grec du nom de Dànézis, que Stroganow réclama* comme le banquier de l'ambassade russe; mais la * ? mai. Porte refusa de le lui rendre, alléguant qu'il était suspect de haute trahison. Stroganow déclara que cette accusation, portée contre un homme qu'il honorait de sa confiance, était une insulte personnelle, et il, menaça de partir si on touchait à un seul cheveu sur la tête de son protégé. Cette menace ne fit aucune impression dans le conseil des miministres. Le baron changea de langage et demanda qu'on relâchât Danézis, comme une faveur particulière; mais tout fut inutile. Il fit prier le reis-effendi de présenter au sultan un mémoire sur ce sujet ; mais ce fut encore en vain. L'ambassadeur fit ensuite remettre le papier au sultan lui-même, lorsqu'il sortit de la mosquée Baktchi-Kapi ; il reçut le jour même une réponse négative. Aucun ambassadeur ne s'était jamais encore laissé entraîner à de telles démarches ; elles firent naître partout la plus grande surprise, car elles n'annonçaient pas seulement la rupture, elles ne semblaient que constater une rupture déjà exis-^ tante. Lorsque , dans une nouvelle conférence *, on re- * ? mai, mit encore sur le tapis la position des Principautés, la Porte insista sur la nécessité de faire franchir le Danube par ses troupes, dont les chefs y resteraient comme com- • mandants militaires [monhafiz] jusqu'à la nomination des hospodars, qui serait faite dès qu'on aurait effectué l'extradition des réfugiés. Stroganow protesta contre l'envoi de ces commandants, insista sur la nomination des hospodars et répéta sa proposition de laisser échapper Ypsilantis. Tout ce manque d'égards et toutes ces naïvetés du ministre russe lassèrent la patience des conseillers turcs ; ils commencèrent à séparer leurs griefs contre la Russie de ceux qu'ils avaient contre Stroganow^ pour se débarras-
ser, de quelque manière que ce fût, de cet ami; deux monarques, disait le reis-efFendi pendant ces journées, s'entendraient facilement entre eux, mais ils ne souffriraient pas qu'un tiers leur dictât des lois avec mauvaise humeur, avec dédain et même avec impudence. Les Turcs jugeaient très bien ce personnage. Stroganow forma, avec Kapodistrias et Pozzo-di-Borgo, le triumvirat qui était l'âme du parti russe poussant à la guerre contre la Porte, tandis que Nesselrode et Metternich cherchaient, par tous les moyens, à déterminer le czar à réaliser aussi en Orient la politique de la Sainte- Alliance. Depuis que les affaires se furent embrouillées par Texécution du patriarche , Stroganow prit ce ton insolent par lequel tout ministre russe, à Stamboul , croit devoir maintenir sa dignité ; déjà auparavant, il n'avait supporté ni concurrence, ni contradiction ; mais à ce moment, il ne se brouilla pas seulement avec la Porte, mais encore avec tous ses collègues. Il crut que l'ambassadeur d'Angleterre, lord Strangford, était la cause de toute cette résistance qu'il rencontrait auprès de la Porte ; autrefois très-ami avec le chargé d'affaires de Prusse, le baron Miltitz , il le considérait maintenant comme un simple instrument de lord Strangford; il avait soupçonné même Lutzow, jusqu'à ce que l'amitié des monarques, scellée à Laybach, ordonnâtà l'internonce d'agir entièrement d'accord avec le ministre russe , ce qui lui avait été fortement recommandé encore tout récemment par Metternich *. Il n'y avait qu'une seule voix parmi les autres diplomates sur l'injustice des griefs et des demandes de Stroganow, comme sur l'aigreur de son langage, et ses attachés Daschkow et Fonton, de même que ses drogmans, les deux Franchini,
* Metternich au comte Lulzow, Laybach, il mai; et à Nesselrode, ea date du 2i mai. MS.
PREMIÈRE ANNÉE DE LA i;UERRE. ' 261
étaient de la même opinion. Malheureusement, la Porte gâta le beau jeu qu^elle aurait eu contre Stroganow, par les occasions qu'elle donna continuellement à des plaintes justes, non-seulement vis-à-vis du ministre, mais encore vis-à-vis du gouvernement de Russie. Le reis-effendi déclara, dans une note*, que la Porte, dans l'intérêt de * «3 mai. l'approvisionnemeïit de la capitale, avait résolu de se réserver le droit d'acheter la première les cargaisons de tous les navires chargés de blés et venant de la mer Noire ; droit dont elle n'usa surtout qu'envers les navires russes soupçonnés de faire des livraisons aux insurgés. On commença même à mettre l'embargo général sur tous les navires en destination pour la mer Noire ; mais cette mesure encore n'avait d'autre but que de frapper spécialement les navires russes. Puis recommencèrent encore* de nou- , ^Mi-mai jusqu'à veaux excès dans les rues, de nouvelles persécutions et de nouvelles exécutions. Les archi-prêtres et les évêques qui se trouvaient encore dans les prisons furent condamnés à être pendus et subirent* cette mort de martyr avec une * i6 mai contenance très-digne, qui effaça, dans le cœur des Grecs, bien des rancunes anciennes que ceux-ci avaient nourries contre le clergé supérieur. La ruine se déchaîna par degrés contre la famille Kallimachos. A, l'occasion de ces nouveaux méfaits , il y eut un nouvel échange de notes * dans lesquelles les deux parties persévérèrent dans leurs opinions quant à leurs différends au sujet des Principautés, le ministre russe refusant l'extradition des réfugiés avec plus d'énergie encore qu'auparavant. Il reprocha à la Porte son système de fanatisme qui lui faisait punir les innocents avec les coupables, et il insistait dans la suite , de préférence , sur ce reproche , fondé sur les
« iNote du reis eflendi adressée au baron Stroganow, le 29 mai : note de Stroganow adressée à la Porte, le 3 juin. MS.
prescriptions du Coran, bien que, pendant tout le moyen âge, les chrétiens n'eussent eu ni* de loi, ni de coutume prescrivant de punir les coupables seuls, à l'occasion de grands crimes contre la sûreté des États. Ce système suivi par la Porte, disait Stroganow, faisait un devoir à tout gouvernement chrétien d'accorder aux chrétiens fugitifs l'asile que leur refusait la patrie, et rendait inapplicable tout principe de droit positif dans cet état exceptionnel des choses. A la fin de sa note, Stroganow menaça encore Se son départ, qui venait d'être rendu possible par * 2 juin, l'arrivée * du paquebot qu'il avait demandé et qui avait mouillé près du palais russe, à Bouyoukdéreh . Le reiseffendi demanda son départ immédiat, s'opposa au transport des effets de Stroganow de Péra à Bouyoukdéreh , et renforça les gardes dans cette localité. Alors le ministre déclara que l'ambassade impériale ne saurait plus continuer ses relations avec la Porte ; il écrivit et expédia le résumé dont nous avons suivi le fil dans notre récit, formulant, en peu de mots et de la manière suivante, ses griefs : « Les droits des sujets russes , disait-il , ont été violés, leur pavillon a été insulté, des matelots ont été tués, et on n'a excusé cet attentat que par des motifs frivoles; le passage des Dardanelles a été refusé aux navires chargés de blé; en contradiction avec les traités, on a ordonné la visite générale de tous les navires, et, en dernier lieu, le ministre a été surveillé comme si on voulait lui enlever la liberté de ses mouvements. La Porte sembla vouloir répondre à ces griefs par une opiniâtreté de plus en plus 17 juin, insolente. Un second paquebot russe venant d'Odessa* fut arrêté à l'entrée du Bosphore : le sultan, dans son emportement, voulut le faire conduire à l'arsenal et n'en fut, qu'avec peine, empêché par l'ambassade anglaise. Un nou-
vel ordre * recommanda* d'exécuter rigoureusement l'an- * i9jiiia. cienne ordonnance sur la transition au pied de guerre, et prescrivît le costume militaire , même pour les fonctionnaires employés dans les bureaux. Alors les industriels eux-mêmes se montrèrent en habits militaires ; les gamins des rues s'attroupèrent tout armés et insultèrent tous les passants ; pendant les fêtes du beïram; un ramassis de vagabonds, au nombre de plusieurs milliers, répandit, à la confusion de tous les Turcs décents eux-mêmes, le trouble • et la terreur d'un bout à l'autre de la ville. L'ambassade anglaise rappela la Porte de ces sévices insensés exercés sur tous les gens paisibles à la sévérité contre les fauteurs de ces troubles. Elle inspira probablement aussi à la Porte les premières démarches diplomatiques qu'elle devait faire et, par lesquelles, répondant au résumé de Stroganow^ par une représentation des choses à son point de vue à elle, la Porté essaya de se débarasser du représentant si incommode de la Russie, en adressant directement une communication confidentielle à Saint-Pétersbourg; niais celle-ci était tellement maladroite dans la forme, qu'elle ne pouvait pas remplir son but. La première intention du sultan avait été d'envoyer une lettre autographe au czar; cette lettre était déjà cachetée lorsque le sultan préféra laisser * écrire son grand-vizir. La lettre du grand-vizir î fut envoyée à Metternich pour la faire parvenir au czar par son intermédiaire. Dans cet écrit*, on fit l'éloge de la conduite tenue par Stro- * 27 juin, ganow au commencement de sa mission ; < mais plus tard, disait-on, il avait, pour ainsi dire, pris part à l'insurrection en demandant le libre départ d'Ypsilantis et en refu-
* Ordre du grand-vizir adressé au kiaya-bey, le 19 juin. MS.
* Lettre du grand- vizir à Nesselrode, datée du 27 juin, et envoyée plus tard par la Russie, avec ses contre^remarques aux ambassades russes» MSi — l£lle se tiouve imprimée dans Raffeae) et autres*
sant Textradition de Michaël Soutsos et des réfugiés, car rien, 'ajoutait-on, n'avait exaspéré les musulmans autant que cette protection accordée sur le territoire russe à ces rebelles venus de Russie, et rien n'était plus nécessaire, pour étouffer cette insurrection, que cette extradition des réfugiés ; comme aussi Tinternonce . avait déclaré que sa cour ne recevrait pas en Autriche les réfugiés, ou qu'elle les livrerait sans hésiter à la potence. Larévolution, dans les Principautés avait, suivant le grand-vizir, donné, dès lé commencement, à la Porte, « le pouvoir et le droit de laisser libre carrière à sa colère et d'anéantir toute la nation grecque qui se trouvait sous les griffes de sa puissance. » Dans sa clémence, la Porte avait demandé au patriarche d'étouffer la révolution par son excommunication; mais au lieu de cela, disait le grand-vizir, les Grecs de Kalavryta, c ville natale du patriarche, » s'étaient aussitôt levés, et leurs compatriotes de la mer Blanche avaient arboré le pavillon de la révolte « sur un grand nombre de vaisseaux maudits. » Le patriarche avait subi la peine de sa complicité prouvée, peine qui n'était pas sans exemple en Russie même, oii Pierre P' avait fait exécuter, en 1715, le patriarche, complice de la révolte du fils du czar. Ensuite le grand-vizir releva une par une toutes les démarches du ministre russe, « par lesquelles il aurait tenu la population dans une agitation continuelle, jusqu'à ce qu'il eût fini par rompre toutes les relations. » — Dans ce modèle de l'art diplomatique des Turcs, les glossateurs russes ne trouvaient que- trop facilement l'occasion de convaincre leurs adversaires de toute une série d'exagérations et d'erreurs,, comme au sujet de l'indication de la ville natale du patriarche; il n'était que trop facile aux Russes de démentir les Turcs qui en appelaient si hardiment à la politique actuelle de l'Autriche et à Thistoire passée de la
Russie : ils ne saisissaient qu'avec trop de plaisir l'occasion que leur fournissaient les Turcs pour prendre formellement acte de l'aveu éloquent de l'esprit sanguinaire et vindicatif des Turcs. Hormis cela, il n'y avait que trop de vrai et trop de bon sens au fond de cette exposition maladroite. Seulement on aurait dû, à la vérité, avec des traits plus fins et plus vrais, caractériser la fausseté du gouvernement russe qui, en se donnant l'apparence de réprouver r insurrection, la stimulait et la fortifiait en réalité, qui approuvait, dans tous les détails, la conduite de son ministre à Constantinople, et qui voulait défendre la manière d'agir de ses consuls à Boukharest et à Patras; dont l'un prolongeait l'insurrection dans les Principautés en retardant l'entrée des troupes turques dans ces pays, tandis que l'autre appuyait tout à fait ouvertement l'insurrection en Morée.
Pendant que la Porte essayait de cette manière de faire Rupture des r«
Uitions diplomati-
descendre toutes ces mésintelligences, qui venaient de qpe» avec la rdss'élever, à une misérable querelle particulière avec l'ambassadeur russe, ce qui n'était pas peu favorisé par l'attitude équivoque du représentant d'une politique équivoque, l'empereur Alexandre, qui en trouva une excuse bien plus valable dans la politique inhumaine de ses barbares voisins , avait adopté une conduite tout opposée. Négligeant dans cette querelle toutes les questions de personnes et même certains actes de la Porte , Alexandre , voulut donner à la question le caractère de la généralité la plus large, opposer au zèle des musulmans pour leur religion le zèle des chrétiens pour la leur*, répondre à l'ancienne barbarie turque par les principes d'une humanité moderne, donner aux points en litige la publicité la plus grande et déclarer que tout le différend était une affaire concernant tous les États de l'Europe. Il avait commencé,
sie.
et nous serons obligé d*y revenir dans la suite, à s'adresser à ses alliés pour soumettre aussi cette question grecque au tribunal de la Sainte-Alliance, ce que, par anticipation, is j'ûD. il annonça à la Porte dans un ultimatum ' qui se croisait en route avec la lettre du grand-wir *. La note russe commençait par des avertissements en disant : c que la Porte, après avoir dédaigné les conseils bienveillants et la coopération de la Russie pour étouffer la révolte, était maintenant sur le point d'imprimer à l'insurrection le caractère d'une résistance légitime qu'elle opposerait à la destruction de toute la nation et de la religion grecques, et de réveiller, en faveur des insurgés , des sentiments dont tous les peuples étaient fiers, le sentiment de la religion, de l'humanité, de la patrie et de la compassion pour des hommes désespérés. Jamais, dans aucune des révoltes si fréquentes dans son empire, disait-on, la Porte n'avait encore ap- - pelé aux armes, au nom de la religion en péril, toute la masse de la nation ; jamais l'Europe n'avait encore vu déclarer la guerre au culte chrétien par l'exécution si outrageante des chefs spirituels et séculiers d'un peuple chrétien, par la profanation de leurs cadavres , par le bannissement de leurs familles, par la destruction de leurs temples et par les outrages faits à leurs symboles sacrés. Dans ces circonstances, la possibilité de « la coexistence ultérieure » de la Turquie à côté des autres États européens dépendrait de trois conditions, à savoir que la Porte ne menacerait pas la religion chrétienne de la guerre et de Tinsulte ; qu'elle ne ferait pas naître le soupçon de vouloir anéantir tout un peuple, et qu'en dernier
• * Note du gouvernement russe adressée à la Sublime-Porte, en
date du 16/28 juin, accompagnée d'une dépêche de la même date,
adressée au baron de Stroganow* MSé — Imprimées dans Trikoupis^
Raffeocl et d'auties*
lieu elle favoriserait rafFermissement des relations amicales entre les gouvernements de l'Europe et qu'elle ne troublerait pas la paix achetée par cette partie du monde au prix de si grands sacrifices. Le gouvernement turc, disait la note, devait avoir compris par l'unanimité dans les représentations de toutes les puissances, que la cause que plaidait la Russie était une cause européenne^ et qu'en se chargeant de la défense de cet intérêt général y elle avait jusqu'alors évité de mentionner les titres particuliers, les traités sur lesquels elle pourrait fonder ses demandes. Les mesures prises par la Porte ne pourraient être considérées que comme le résultat d'une volonté et' d'un système libres, ou comme celui d'une contrainte imposée par le fanatisme de mauvais conseillers. Dans ce dernier cas, dont la Russie espérait qu'il serait le seul vrai, la Porte devrait reconstruire les églises détruites, accorder à la religion chrétienne l'ancienne protection et faire une ligne de démarcation entre les coupables et les innocents ; et pour prouver le changement dans sa conduite, la Porte devrait faire droit aux demandes faites déjà auparavant par la Russie au sujet des Principautés, c'est-à-dire rétablir une administration régulière , nommer les hospodars et éloigner les troupes turques. Dans le premier cas, que l'empereur /le voulait pas supposer, la Porte se mettrait dans un état d'hostilité déclarée visà-vis du monde chrétien, justifierait la défense des Grecs et obligerait la Russie à leur accorder un asile et des secours, j On peut facilement s'imaginer quelle profonde émotion ce document dut provoquer, non-seulement auprès de la Porte, mais encore dans tous les cercles diplomatiques de la capitale turque et dans toutes les cours de l'Europe. La critique des hommes d'État bien informés dans le voisinage de la Porte, à Gonstantiaople même,
analysant le contenu de la note d'après toutes les phrases séparées, s'exprima dans des commentaires pleins d'amertume, se plaignant que tout d'un coup, après les avoir connus et tolérés en silence pendant si longtemps, on ne voulût plus tenir compte du naturel du peuple turc et de la loi du despotisme, qui ne tiennent pas le sang et les biens des sujets pour des choses bien précieuses, se plaignant encore qu'on refusât, en outre, de prendre en juste considération les circonstances particulières du moment actuel. S'il était vrai que la Porte n'avait jamais encore appelé aux armes tout le peuple contre une révolte , il n'était pas moins vrai que jamais encore elle n'avait été menacée d'une révolte aussi dangereuse que celle des Grecs ; car ceux-ci s'étaient levés avec l'intention franchement déclarée de vouloir conquérir leur indépendance, el ils avaient adressé leur appel aux armes à tous leurs coreligionnaires dispersés dans ce vaste empire. Quant aux quatre articles formulés par l'ultimatum russe, et dont l'un résumait les différentes demandes relatives aux Principautés, tandis que les trois autres concernaient les Grecs et l'Église" grecque, les diplomates critiques faisaient observer que la Russie refusait de satisfaire à l'interprétation la plus rigoureuse de la lettre du traité qui exigeait l'extradition des réfugiés , tandis qu'elle adressait à la Porte des demandes qui dépassaient de beaucoup les traités. L'occupation des Principautés, trouvée nécessaire par Stroganow lui-même, ajoutaient ces critiques, serait maintenant, d'après la note J*usse, contraire aux traités, tant qu'elle ne serait pas accompagnée du rétablissement des autorités civiles et d'une administration régulière ! mais comment la Russie pourrait-elle le dire, puisque les kaïmakams des hospodars étaient à leurs postes ? Les trois autres articles surtout reposaient, disaient-ils, sur une
interprétation et une extension purement arbitraires du septième article du traité de Kainardjy, qui n'avait nullement chargé la Russie de protéger la religion grecque en Turquie. En outre, les vagues accusations de guerre ou d'attaques dirigées par la Porte contre l'Église chrétienne étaient réfutées par le fait que la place du patriarche avait été immédiatement remplie par la nomination de son successeur, que les catholiques et les Arméniens n'avaient été nullement molestés, que la Porte elle-même avait regretté les dégradations dans les églises et qu'elle en avait promis la restauration, comme Stroganow le savait parfaitement, bien que, vis-à-vis d'un peuple fanatisé et sur la demande menaçante d'étrangers, elle pût l'exécuter le moins facilement à un moment oîi sa domination était menacée et mise en question par ces odieux rayas. Et avec cette existence si menacée à l'intérieur , la Russie voudrait menacer encore à l'extérieur la coexistence de la Turquie à côté des autres États de l'Europe ! Avec ce seul mot si franc dans sa nudité, la Russie semblait avoir jeté dans le monde, sans se préoccuper des suites, cet immense problème, si riche en conséquences, de la conservation de la domination turque en Europe, pour qu'il fût résolu immédiatement ! Le czar paraissait avoir repris le projet grec ; car après les succès rapides en Italie , et après s'être remis tout à coup de la frayeur qu'il avait eue d'abord à Laybach, il n'eut plus beaucoup de scrupules à troubler un peu les affaires en Orient, et il sembla pouvoir croire avec certitude qu'il pourrait faire décider cette affaire si délicate devant le tribunal de sa Sainte- Alliance. Ceci ne consterna pas moins les cours de Londres et de Vienne que le cabinet de Constantinople ; on fut un moment tout étonné de ces tentatives apparentes du czar de compromcrUre les cours européennes'
vis-à-vis de la Porte , en parlant .comme le mandataire de toute la chrétienté, à peu près comme Ypsilantis avait osé parler en mandataire du gouvernement russe, sans y avoir été autorisé. Lorsque les ministres turcs avaierrt reçu de l'ambassadeur d'Angleterre F assurance tranquillisante qu'il ne voyait pas, dans ces passages de l'ultimatum, autre chose qu'un engagement du czar de ne rien faire sans Tassentiment des puissances, ils se rappelèrent bientôt que le temps des croisades était passé et que les intérêts particuliers de chaque puissance l'emporteraient sûrement sur les intérêts généraux. Ensuite la Porte répondit à la note russe avec une énergie résolue qui aurait mérité tous les éloges, si elle n'avait pas été défigurée par un emportement puéril et par des bravades insolentes. Le baron Stroganow avait présenté son ultimatum le 18 juillet. Il y avait accordé à la Porte un délai de huit jours pour y répondre, en annonçant en même temps le départ de l'ambassadeur si les ministres turcs continuaient à rejeter les propositions et les désirs de la Russie, ou s'ils ne répondaient. pas dans cet intervalle à l'ultimatum. Déjà ces formes impérieuses offensèrent ces Orientaux si irritables. « Traite-t-on la Porte, disait le reiâ-effendi, comme la garnison d'un petit fort qu'on menace de passer au fil de Tépée, si elle ne se rend pas? » En outre, le délai indiqué était bien trop court. Suivant la marche ordinaire deç affaires, il aurait fallu à la Porte quatre jours pour faire traduire la note russe, si difficile à rendre à cause de l'enchaînement de ses idées, et quatre jours pour en délibérer avant d'en arriver à une réponse ; c'est pourquoi le comte Lutzow fit des démarches auprès de itroganow pour que celui-ci se contentât, après l'expiration du délai, même d'une réponse verbale et provisoire, à la condition qu'elle serait précise et donnée au nom du gou-
vernement. Si les représentants des grandes puissances recommandaient ainsi un peu de modération au ministre russe, ils poussaient de l'autre côté, par tous les moyens, la Porte à céder aveuglément ; les ambassadeurs étaient déjà alors," comme ils Tout toujours été après, dans une espèce de ligue secrète contre ceux qui n'étaient pas chrétiens, pour déterminer le faible à céder devant le plus fort, pour prêcher toujours au premier la docilité, sans recommander au même degré l'équité au dernier. L'internonce, les plénipotentiaires de France et de Prusse remirent pendant ce délai si fatal, des notes avec des représentations dans ce sens ; l'ambassadeur d'Angleterre, dans une conférence*, avertit la Porte qu'il ne fallait * 25 juillet. pas croire qu'il fût survenu un refroidissement entre la Russie et l'Angleterre. Ces démarches excitèrent le reiseffendi à des plaintes de plus en plus amères sur le peu de succès qu'avait eu toute la condescendance dont la Turquie, sur la recommandation des puissances, avait fait preuve vis-à-vis de la Russie. « Tout le monde, disait-il, prêchait la modération à la Porte, mais personne au ministre russe , dont la note était la plus insolente. Que si les conseillers turcs se traînaient à genoux jusqu^à Bouyoukdéreh pour faire amende honorable, Stroganow demanderait qu'ils y vinssent en marchant sur la tête ! L'empereur , ajouta-t-il , s'ensevelirait plutôt sous les ruines de son sérail que de faire dépendre son existence en Europe de la grâce de la Russie, qui ne cherchait qu'un prétexte pour la guerre la plus injuste qu'on ferait depuis la chute de Napoléon 1 > On annonça que le ministre russe recevrait une réponse sommaire verbale qui serait suivie d'une note explicite. Tout le monde attendait avec impatience les événements de la journée décisive. Lorsque les drogmans russes se présentèrent pour
♦sejuiuet. recevoir la note*, on opposa une misérable résistance à une misérable arrogance, en disant qu'on n'avait pas eu le temps, qu'on enverrait en deux ou trois jours la réponse écrite, qui pourtant était prête le soir du même jour. Les déclarations orales du reis-effendi avaient été vagues etévasives; c'est pourquoi, lorsque le lendemain le ministre voulut remettre la note écrite, Stroganow la refusa et demanda ses passeports, dans une seconde note que le reis-effendi, à son tour, ne voulut pas recevoir. Il fallut les exhortations de l'ambassadeur d'Angleterre pour lever les obstacles s'opposant au départ de Stroganow, que la Porte, dans sa première colère, voulut même empêcher de vive force. Une lettre confidentielle de l'internonce
* î7 juillet, annonça * à Stroganow un revirement soudain dans les vues de la Porte et le pria de retarder son départ. Mais ses instructions ne le lui permirent pas. La Porte envoya donc sa note retardée* directement à 'Saint-Pétersbourg. On n'avait pas suivi les sages conseils de l'ambassadeur d'Angleterre de laisser de côté, dans cette réponse, tout ce qui se rapportait aux questions européenne, religieuse et de coexistence, de se restreindre exclusivement aux demandes de la Russie et d'accorder celles-ci. La note n'était presque autre chose qu'une répétition des anciens griefs contre Stroganow et se référait expressément à la lettre du grand-vizir, en date du 27 juin, dans laquelle, disait-on, on avait fait une réponse à l'ultimatum, déjà quinze ou vingt jours avant le délai fixé pour sa remise ! On justifia encore une fois les procédés de la Porte dans tous ses actes, et non sans se vanter ; aucune autre puissance, y disait-on, n'aurait fait preuve d'autant de modé-
^ Réponse tui'quc à Pultimatum russc^ avec une lettre d'envoi du grand-vizir au comte Nesselrode^ datée du 1^^ zilkade i236 {\ 8/30 juillet 1820). MS.
ration. La Russie, ajoutait-on, se refusait, par un sentiment de sa dignité, à l'extradition des réfugiés ; mais aucun sentiment de sa dignité n'était plus beau que celui qui poussait un État à rester fidèle aux traités. A la menace inconvenante au sujet de la coexistence, la note répondait avec toute la pompe de l'orgueil turc « qu'il y avait douze cents ans que la puissance mahométane^ en vertu de la volonté suprême, avait paru à l'horizon comme l'aurore d'un beau jour, et qu'à l'aide de la grâce divine et des miracles éclatants du prophète elle était sortie du néant (louanges à Dieu I) pour s'élever à sa grandeur actuelle.» Encore avant le départ deStroganow,rinternonce, dans un mémoire officiel*, recommanda à la Porte de sa- * at juiikt. tîsfaire, suivant les traités, aux demandes de la Russie relativement aux Principautés, en ajoutant, en même temps, à son mémoire l'extrait d'une analyse faite à Vienne* de l'ultimatum russe, pour montrer l'accord de sa cour avec les demandes russes. Il y était dit « que les mesures à prendre pour s'opposer au mal de la révolution devaient être calculées d'après la justice la plus sévère ; que l'insurrection grecque portait en elle-même la nécessité de sa propre ruine , comme toutes les œuvres du mensonge ; mais que le mouvement qu'on imprimait à toute la population musulmane forçait à une lutte à outrance les Grecs, ce peuple dont la cause était considérée par toute l'Europe comme une cause commune ; et que surtout parmi les Russes les seules apparences d'un système, qui semblerait avoir pour but la destruction de leurs coreligionnaires, pourraient produire une émotion telle que, même les intentions les plus pacifiques du czar devraient en être ébranlées. La Porte, disait en finissant
• Dépêche du prince Melternich adressée à rinternonce le i7 juiU let. MS.
l'internonce, devait s'occuper exclusivement de pacifier Tintérieur de son empire et de maintenir, en même temps, des relations amicales avec ses voisins ; une sévérité exagérée ne la mènerait pas à la paix à l'intérieur et des récriminations ne cimenteraient pas l'amitié avec les autres *baoûu puissances. » La Porte répondit* à cette note quelques jours avant le départ de Stroganow ; elle renouvela encore une fois les anciennes répétitions des anciennes excuses et des anciennes récriminations; elle disait qu'elle était toute prête à satisfaire, dans les Principautés, aux demandes de la Russie dès que la tranquillité y serait rétablie et que l'extradition des réfugiés serait effectuée. Le plénipotentiaire de Prusse lui conseilla de séparer cette dernière question de celle de l'évacuation des Principautés et de la nomination des hospodars ; le reis-effendi promit alors d'évacuer aussitôt les Principautés, si l'Autriche voulait se porter garante que la Russie n'y ferait pas entrer ses troupes à la place des forces turques. L'internonce répondit qu'il demanderait des instructions à ce * 10 août, sujet. Ainsi, au moment du départ de Stroganow*, la Porte alla au-devant de la Russie, en faisant une démarche de réconciliation au sujet de l'affaire des Principautés; et, chose curieuse et plus frappante encore, dès ce moment, elle changea entièrement de système et devint attentive , conciliante et pleine d'égards , non - seulement dans toutes les autres affaires russes, mais encore vis-à-vis de tous les intérêts et dans tous les rapports généraux. Le palais russe fut confié à une garde particulière, la protection de tous les sujets russes fut commise aux soins de l'inspecteur en chef des douanes ; la peine de mort, prononcée contre Danézis, fut changée en bannissement. Pour obtenir tout cela, lord Strangford, l'ambassadeur d'Angleterre, avait intercédé auprès de la Porte, qui lui accorda,
ftYéc intention , tout ce qu'oh avait rèftisé iau minisltë tousse. Lord Strangford demanda encore h la Porte de permettre l'exportation libre des blés, et de Veiller à ce qu'on ménageât les antiquités d'Athènes et qu'on protégeât les sujets anglais à Smyrne, les habitants fidèles de Milo et les catholiques à Ghios ; toutes ces demandes lui furent accordées à F instant même. « Mais pourquoi, avait demandé lord Strangford dans une note *, peu de tempe ♦ e août, avant le départ de Stroganow, pourquoi la Porte ne voudrait-elle pas donner, vis-à-vis de toUtè rEurot)e, un témoignage plus public et plus étendu dé sort penchant pbiir l'indulgence et la modération? Pourtjuôi rie voudrait-elle pas, en généralisant ce principe , étouffer la voix de la calomnie et accorder sa protection à tous les innocents et son pardon à tous les pénitents? i> Aussitôt la Porte envoya dans les provinces un firman dU Grand- Seigneur*, pour inculquer à Ses agents la distinction à faire entre les coupables et les innocents, distinction qu'dri aurait ôiiblié de fait*e dans certains endroits, et polir rendre tous ceiix qui toucheraient ti uii sujet paisible responsables de cette transgres'sion de la loi divine. En mêttie temps, on ehjoigtiit au patriarche de rappeler j par litlé lettre pastorale*, * *« septembre, lès Grecs à la soumission. Gependaiit le cabîhet de Sàliit- PétersboUrg ne fut pas réeortcilié par toutes ces démarches. Le gouvernement impérial he répondit que tard* ♦octobre. auit deux lettres du grand- vizir, par iltie tidte^ qui niàiiltenaît les dispositions exprimées pat l'ultimèltutti, tant qtië la Porte ne réaliserait pas effectivement lès Jiro'posîtiônS de la Russie. On fit àtiSsi des déclafations( feemblables à
* Lettre confidentielle dii reis-effendi adressée à lord Strarigfofd, en date du \ 5 août. — Ordre du suUdn adressé à tous les tizif s, gofuverneurs, juges, etc., sur la manière de traiter 16S Grecs. Mi-août. M9*
^ Du ministère impérial au grand-virir. Octobre. MS.
Saint-Pétersbourg, au sujet de la dernière note adressée le 5 août par le reis-eflFendi à l'internonce, et au sujet du firman d'amnistie du sultan*, en disant que tout cela n'était que des affirmations nullement prouvées par le témoignage indispensable des faits, et n'indiquant pas une modification dans le système de la Turquie. Cependant les ambassades d'Angleterre et d'Autriche affirmaient justement le contraire.
LAiyittmedefa- Si, dès Ic Commencement, la Porte avait laissé régner et
atisme le pro-
«ge de la capi- si elle avait pu maintenir contre le fanatisme du peuple le
Ile dans les pro- ^ r r
taijM.L'Aiie-Mi- système de douceur adopté en dernier lieu, tout en combattant avec autant de vigueur que possible l'insurrection grecque, elle aurait pu, à la faveur de l'impression laissée dans les esprits par la misérable issue des révolutions en Italie, produire une telle division et un tel découragement parmi les rebelles, que même l'insurrection grecque aurait pu facilement être étouflFée; car le monde européen, fatigué par ces événements en Italie, n'aurait pas eu de sympathies pour elle. Mais un merveilleux mélange d'événements, d'actions et de souffrances maintenait et entretenait, en l'alimentant toujours de nouvelles matières incendiaires, la flamme de la révolution grecque, et sauva la cause des Grecs plutôt par l'enchaînement imprévu des circonstances que par les fautes des adversaires et par les succès des révoltés, et cela malgré toutes les fautes des rebelles et malgré tous les succès de leurs anciens . maîtres. D'abord ce furent les actes barbares commis par les Turcs à Constantinople , qui réveillèrent les sympathies du monde avec plus d'énergie, et allumèrent ainsi avec plus
* Dépêche du gouvernement russe adressée au comte Golowkio, à Vienne, en date du id/25 septembre, avec une lettre d'envoi contenant des c observations du cabinet russe » sur les deux documents turcs dont l'empereur s*occupait en personne* MS.
de force la confiance et l'espérance dans la petite troupe des rebelles. Ces exploits barbares provoquèrent ensuite la rupture diplomatique de la Porte avec son voisin du Nord, par suite.de laquelle la Russie reprit son ancien système, qui consistait à tenir toujours Tépée levée et à guetter l'occasion favorable pour ses projets, tout en feignant un grand amour pour la paix ; cette position des deux États était pour les Grecs un secours moral durable et d'une valeur inappréciable. L'exemple donné par ces atrocités barbares finit par déchaîner le fanatisme des masses sauvages du peuple turc, dans les parties de l'empire plus éloignées du centre, d'une manière si terrible, et stimula les révoltés à user de représailles tellement exaspérées, et excitant de nouveau les Turcs à prendre leur revanche d'une manière tellement sanglante, que dorénavant tout accommodement entre les deux camps devint tout à fait impossible, et ne pouvait pas même se présenter à la pensée. Ces scènes se déroulèrent d'abord sur la côte de l' Asie- Mineure et dans les plus grandes des îles.
L'action de la flotte grecque avait été arrêtée pendant quelque temps par des troubles intérieurs , qui avaient éclaté à Hydra, où l'aristocratie, qui, depuis son accession résolue à la cause nationale, avait regagné toute la faveur du peuple, saisit une occasion favorable pour renverser, le démocrate Oikonomos. Lorsque cette révolution éclata*, tous les marins notables, tels que Kriézis, Tom- *24mai. bazis, Sachtouris, se tournèrent contre le démocrate, qui dut s'enfuir et perdit , après beaucoup d'aventures dans l'Achaïe, sa liberté, et la vie dans l'Argolide, après s'être échappé du premier de ces deux pays. Après que cet incident eut été vidé, la flotte grecque, forte de cinquantedeux voiles, prit la mer * pour attiser partout la révolte et * *® °^pour opérer contre la flotte des Osmanlis, qui avait quitté
278 tEVÉE Di£ BOUCI.IERS.
♦ 19 mai. \^ capitale *^ s,qu§ ^Q commfi^adeçaept du rif^l^-hey (troisième
amiral), pour op^^r, à ce qu'il paraissait, contre SaiAos, ♦7 juin. Près (le. Lesbos, les Grecs rencontrèrent* une frégate de soixante^quatorze çanofts, la Montagne-Mouvante (l'ava^itgî^rde dçi la flc^t^e turque), qui, au lieu de rejoindre résoudre de Taniiiral, se réfugia dans 1^ port d'Erisso, sur la côte occidentale de Lesbos. Dans le conseil de guerre tenu par les (îreos, le navarque Totabazis mentionna qu'un capitaine anglais lui avait conseillé de se servir de brûlots; le capitaine Apostolis vanta beaucoup les services qu'ils avaient rendus clans la Jp^ataille de Tchesmé ; le mot de brûlot (fxTCoupXoToy) passa de boucbe en bouche, mais personne • ne ^a,yait coûoinpient il fallait les construire, t^e seul Joannès Pa,rgios de Psara^ s-urço^mé PatatouHo^, prétendit s'en- ^^drç- «^ leur constru,ctioin, e^ arma un navire dans ce but. A l'ordinaire, on se seijvait pour cela de vieux navires qu'on munissait, d'une caisse remplie de poix et de matières combustibjes sur l'ayant, et de trois cesses, sen^blables sur chaque côté , ça réunissant tQut^s ces difiFér ventes caisses par une saucisse. Lçs chefs téméraires çssajaient de s'accrocher au vaisseav. ennecoi par des grappins d'abordage ou par tout autre m,oyen; puis ils allumaieni, le brûlot par les ouvertures de l'arrière et s'enfuyaient en toute bâte, pendant la première surprise et confusion provoquées par le feu jaillissant, sur un bateau muni dévoiles très-basses çt rasant presque la surface de r$au. La première tentative de Patatoukos échoua; mais,
♦ isjnin. le lendemain*, il prépara^ deux autres brûlots; taus les
deux rencontrèrent le vaisseau turc à deux ponts; l'un . des deux brûlots se consuma sans Tendommager, tandis que l'autre incendia l'avant de la frégate, qui, peu d'heures auprès, sauta et ensevelit son équipage dans les flots. Cet événement consterna tellement la flotte turque, qui ap-
prochait, qu'elle retourna aux Dardanelles, oii le riala-bey fut privé de ses fonctions et remplacé par Kara-Ali , vieil officier plein d'expérience. On n'inquiéta pas Tîle de Samos, qui, de lieu de refuge qu'elle était pour les chrétiens anatoles, était devenue rapidement un point d'attaque, d'où les insurgés, dans des excursions qu'ils continuaient ensuite pendant plusieurs années, attaquiaient et pillaient le continent en face de l'île , de sorte que les côtes, à six lieues de distance de la mer, furent abandonnées par leurs habitants. Les Grecs, sur la flotte mouillée à Imbros, étaient remplis du courage le plus téméraire , par suite de leurs premiers succès. Ivres de joie, remplis des espérances les plus exaltées, et dans leur manière cruelle et sans scrupules de faire la guerre, ils conçurent, avec les habitants de l'île de Samos, le projet * de soulever l'île de iesbos et même la ville de Smyrne. En outre, l'implication de la ville grecque de Kydonia (appelée Aivali par les Turcs) * dans la cause de l'insurrection devait servir de * Page loo. prélude. Les Kydoniens, entourés, sur les derrières de leur ville, d'une nombreuse population turque très-sauvage, n'avaient nullement le désir de se laisser entraîner dans la guerre d'indépendance, qui devait être le'ur ruine certaine ; ils avaient, au contraire, fait dès le commencement tout leur possible pour apaiser les soupçons du gouvernement turc à Bergamo, dont ils dépendaient. Mais immédiatement aprèa k révolte de Psara, quatre mille gens armés avaient été placés dans le voisinage de la ville, gens sans aveu et atroces, qui partout molestaient impunément les chrétiens, avaal qu'on eût pu craindre le moindre danger du côté des insurgés, et dont on avait en vain demandé le rappel à Bergamo. Lorsque la flotte grecque parut en face de la
* Pûuqueville prétend avoir vu ce projet.
280 UVÉE DE BOUCLIERS.
* 14 jwfl. ville, près des lies de Hoscbo * (Moskonisi), le bas peuple
se leva ausdtôt, les riches se préparèrent à fuir à Psara et envoyèrent le maitre d'école Benjamin à la flotte pour demander un certain nombre de radeaux, puisque Teau, peu profonde, n'admettait pas des navires d'un fort tirant. Les Turcs, essayant d'empêcher la fuite des habitants, en vinrent aux mains avec eux et avec l'équipage sur les radeaux mêmes ; le pillage , le meurtre et l'incendie commencèrent
• ujuio, alors h sévir dans cette malheureuse ville*, réduite, en
peu d'heures, en un monceau de ruines, de sorte que la richesse florissante de Kydonia fut anéantie sans profit pour les ennemis et pour les amis de la cause grecque, et que ceux des habitants qui purent se sauver furent, pour la plupart, dispersés dans les autres îles, sans autre avoir que les vêtements qui les couvraient. Le même jour, un pareil désastre frappa la ville de Smy me * . Là encore on avait placé dans le voisinage de la ville une populace armée, de la pire espèce, pour s'opposer à toute tentative de transporter Tinsurrection dans l' Asie-Mineure. Les pauvres paysans inoffensifs avaient été poussés au désespoir par ces brigands, rebut de toute la contrée, qui parcouraient tout le pays'en s' abandonnant au pillage, au meurtre et au viol, et redoutés autant des Turcs de Smyrne que des chrétiens. Dans la ville même, Hassan-Pacha avait su maintenir bon ordre encore pendant assez longtemps^ néanmoins tous les chrétiens vivaient toujours dans une inquiétude mortelle; la plupart des propriétaires s'étaient réfugiés au delà de la mer; les Francs eux-mêmes n*étaient pas à l'abri de l'insolence turque; les moindres accidents suffisaient pour produire des terreurs paniques et
' lladonol, Histoire complèle des événements de ta Grèce, 2« édi*. Pari», I82H, t. l'Sp. 243sq.
pour entraîner les malheurs les plus graves à leur suite. Enfin, malgré les ordres les plus positifs, les masses campées dans les environs, où elles étaient exposées aux privations, et où elles s'étaient abandonnées à l'oisiveté, avaient fait irruption dans la ville*, où elles avaient répandu le ^^?JJJ™**^"^ meurtre et les troubles , de sorte que Smyrne était comme déserte. Les consuls étrangers dans cette ville, de même que les diplomates à Constantinople , avaient adressé les représentations les plus énergiques aux autorités, et, pen^ dant quelque temps, on réussit à rétablir Tordre. Mais immédiatement après , le faux bruit d'une déclaration de guerre de la Russie mit encore tout en émoi. Ceux des chrétiens que protégeait la Russie s'enfuirent, le consul russe lui-même n'était plus en sûreté; des milliers de rayas se réfugièrent dans l'hôtel de l'ambassade française. Alors arriva * la nouvelle de la destruction de la frégate à Erisso, * *^ J"*?*et, pendant la nuit, on apprit la catastrophe de Kydonia. Ces deux nouvelles allumèrent dans les masses du peuple une fureur sauvage. Aussitôt on recommença, dans des emportements furieux, à piller et à prendre les maisons d'assaut. Comme on ne trouva guère d^habitants dans les maisons de chrétiens, la foule enragée se rua sur l'hôtel du consul russe, où elle fut cependant tenue en respect par des Européens armés ; de là elle se transporta à l'hôtel français, où le consul David, avec le dévouement le plus noble et au prix des plus grands dangers, défendit ses protégés jusqu'à ce que là encore les étrangers armés portassent secours. Non contentes de ces actes sanglants isolés, les hordes sauvages méditaient un massacre général des chrétiens ; ils en demandèrent l'autorisation au mollah, et le tuèrent, lorsqu'il refusa de la donner; ils massacrèrent encore d'autres fonctionnaires, qui s'opposaient à leurs entreprises. Après que, vers le soir, cette rage du
peuple se fut tout h coup apaisée, ces furieux se jetèrent le lendemain matin sur un navire russe, fouillé déjà plusieurs fois, et assassinèrent les Grecs qu'ils y trouvèrent. Ces explorations se faisaient avec la permission des consuls européens, après que l'émigration eut été interdite; légalité intempestive, qui allait être expiée par un navire européen. Un capitaine sarde avait recueilli secrètement deux cent cinquante réfugiés grecs sur son navire et retarda son départ par une infâme cupidité, pour augmenter le nombre des fugitifs jusqu'à trois cents ; mais un cutter algérien vint visiter le navire sarde, qui voulut alors décharger sa cargaison à bord d'une frégate française pour l'y mettre en sûreté. Le consul français ne put pas résister aux menaces des Turcs et livra les malheureux Grecs, qui furent ifôuôs à la mort ou à l'esclavage, tandis que l'équipage du navire sarde^ sept s\Qets d'un État étranger, fut décapité çt mis en pièces, et que le capitaine lui-même fut ignominieusement pendu avee un cigare à la bouche, pour insult€a* les Européens, hypre et Crète. Ea «lême tcmps^ OU pcu de temps après, les grandes li^s de Chypape et de Crète aussi furent visitées par les ](i^es afflictions. Élagués du théâtre de l'insurrection., 9^' ayant presque anhouûie connaissance de Ihétairie, sans WB^es4 et sans espoijf di'ètre secourus du voisinage , les 4^étiens des deu^ îles n'avaient pas de désir plus ardent que, de rester sans contact avec leurs compatriotes et sans être molestés par leurs maîtçes; les prêtres de Crète exhortaient leurs ouailles en toute sincérité à ne pas se mêler aux entreprises funestes des insurgés. Mais dans l'une et dans l'autre de ces deux îles, -toute la soumission ne devait pas empêcher les malheurs. Dès le commencement de la révolution, la Porte avait fait transporter quelques troupes dans l'ile de Chypre, en donnant au moutéséliiB
PREMIÈRE àNNÉ£ W U GUERRE. 283
plçiû ptûtUYivir 4q traiter les c)|irétien& influente de Vile comme il le jugerait nécessaire pour la sûreté publique, Les c^gas, auxquels oo avait communiqué cet ordre en séance secrète , présentèrent u»e liste de proscription , d'après laquelle l'archevêque, les trois évêques et tous les notables et les riches, qui excitaient leurs vengeancesi particulières ou leur cupidité, devaient être immolés. Le moutésélim hésita; mais, lorsqu'on le rendit responsable des conséquences de^ ses ménagements, et surtout lorsqu'on iatercepta des lettres et des proclamations invitant à la révolte et répandues dans l'île par l'archimandrite Thiseya, il consentit à agir suivant l'avis des agas, dès que les renforts attendus de Saint-Jlean-d'Acre et de Tripoli seraient arrivés*. Le moutéséli^i convoqua alors tous les riches *i5mai. grecsi ^ tevkosia, capitale de l'île. Beaucoiup d'entre eux vinrent; d'autres, pleins de méfiance, se réfugièrent à Lar-t uaka, auprès de leurs coreligionnaires, où ils se cfiçhèrent dans l'asile que leur oflBeaient les consulats. Alors le mouté^Uïn jeta le ^aasque; l'archevêque fut pendu, les trois évêquies firent exé^^utést par la hache, et deux cents hommesi iiotables furent livrés à la njiiort o^ à l'esclavage; cette. honH ch^erie, dan$ Is^quelle on, mettait les victimes en pièces, o^ dura, pas moins de trente jours. Là encore, lea cojolsuIsj étrangers rendirent d'excellents services.,, surtout le cojptôi^ français îlJéohaUi, en protégeant les Grecs poursi»^vis et eiv les faisant transporter au delà de la jçner, autant qu'ils, purent. L'amiral français Halgan, secourut les réfugiés . affamés, en faisant distribuer parmi çux beaucoup, à/d milliers de rations de biscuit qu'il avait reçues de Toukwo,. Les troupes irrégulières envoyées dans l'île de Co3 y avaient déjà auparavant commis des atrocités semblables ; un peu plus tard*, elles se livrèrent encore à de nouveaux * Fin juiuei. crimes dans l'île de Ghora, eu tuant les homm^es, eu vÎQr
lant les femmes, en pillant les maisons et en profanant les temples.
La province la plus mal gouvernée de toute la Turquie était l'île de Crète, oii les autorités avaient été, de tout temps, incapables de maintenir la discipline parmi les janissaires, dont* la troupe n'y était composée que de renégats Cretois; nulle part les chrétiens n'avaient été rabaissés davantage au rang d'ilotes que dans cette île, nulle part ils n'avaient été maltraités et tourmentés avec plus d'inhumanité; de temps à autre, même les bergers, habitués à la guerre et à la rapine de l'éparchie de Sphakia, au sud-ouest de l'île, chrétiens ayant, comme les Magnotes en Morée, conservé une indépendance sauvage, aidaient pour une bonne part les Turcs à faire soufiFrir les malheureux Grecs. Aux premières nouvelles de l'insurrection du Péloponèse , les musulmans , craignant la Russie , qu'ils soupçonnaient d'avoir trempé dans ce jeu, se bornaient à préparer leur défense. Mais dès que ces craintes se dissipèrent, les faibles pachas de La Canée (l'ancienne Kydonia), de Rhéthymna et de Mégalokastron (l'ancien Hérakleïon ) cédèrent à la fureur qui avait fermenté longtemps dans le cœur des musulmans. Â La Ganée, la ville la plus florissante de File, le pacha, sur les demandes du peuple,
• m-mû* fit arrêter* l'évêque de Kisamos, et le livra, quelques jours
après , dans une nouvelle émeute , à la populace , qui le pendit. Le mois du Ramazan interrompit encore ces pré-
• w jmn^ liminaires; mais le dernier jour du mois *, Tordre du pa-
cha, appelé depuis longtemps par les vœux des Turcs, fut publié, et on lut publiquement le fetwa ordonnant la destruction des chrétiens. Les meurtres et le pillage de la cathédrale commencèrent encore le même jour ; pendant la nuit, la multitude se répandit dans les campagnes, brûlant et iacendiaat tout, égorgeant et pendant tous les
hommes. Durant quinze JQurs, le marché de La Canée était rempli de femmes et d'enfants captifs , qu'on vendait comme esclaves. Beaucoup de Grecs s'étaient enfuis dans les montagnes, près de la ville de Sphakia, dont les habitants prévirent leur propre sort dans celui qui avait frappé La Canée. C'est pourquoi, prévenant les desseins des musulmans, ils se mirent *, au nombre de neuf cents hommes, * w juin, en marche sur La Canée, sur Rhethymna et sur Apokorona, se divisant en trois troupes, dont chacune combattait, chemin faisant ^ avec avantage; de sorte que les Turcs de cette éparchie durent en toute hâte envoyer à Mégalokastron pour demander des renforts. Alors, dans leur soif de sang et de vengeance, les Turcs s'attaquèrent d'abord aux chrétiens de cette dernière ville. Le pacha de ce chef-lieu avait, dès la première origine de la révolution, attiré dans sa résidence les évoques des éparchies orientales pour lui servir d'otages. Pendant tout ce temps, les rayas avaient été tourmentés de corvées, les jours de fête aussi bien que les jours ouvrables. A ce moment *, on * » jaiMet. ferma les portes de la ville, une troupe de furieux pénétra dans l'église, y tua d'abord soixante-quinze laïques, puis l'archevêque Gérasimos et cinq évêques sur les marches de l'autel; ensuite elle se répandit dans la ville, tuant, violant les femmes, mutilant les hommes, et se livrant à toutes les atrocités, pour continuer son travail hideux dans les campagnes , après que plus de sept cents hommes furent tombés à Mégalokastron sous leurs couteaux. Ce ne fut que le soir que Sérif-Pacha ordonna d'arrêter ces boucheries pour ne pas perdre les services de tous les chrétiens , qui devaient être vendus comme esclaves; le pillage continua encore la nuit et la journée du lendemain, tandis que les arrestations et les tortures infligées aux prisonniers duraient encore pendant longtemps.
â86 LEVÉE I)E BOMUERiS.
Uti àga, à Sitéa, rassembla tous les chrétiens de Fendroit, au nombre de deui cents ^ dans une cour où il liBs fit tous ttiàssacret*, ce qui lui attira les éloges du pacha, stupéfait de cet exploit. Osman-Pacha, à Rhéthymna, attirià auprès de lui, par une ruse, un grand nombre de prêtres et de nibittës, qu'il fit tiler ensuite. Tous ces événements donnèrent aux Tlircs, dans bette dernière ville et à La Catiéej le courage de s'avancer vers les habitants de Sphàkia jpoUr les attaquer, ce qu'ils firent d'abord avec avantage, jusqu'à ce que des renforts, venant des montagnes^ sous la conduite de Zêlépis et d'Anàgnostis , rejetîiséëht les Turcs bien maltraités jusqu'à Rhéthymna-, puis ils irivestirent La Gaflée et prirent ArmyrOj qu'ils fortifièrent: Alors le pachà de Rhéthymna prépara une nouvelle attaque avec toutes ses forces contre Sphakia; il débloqua ♦8 août. La Canée*, et s'avança, en dévastant tout , jusque dans * 26 août, la plàirié d'Omàlon*. Dans cet endroit, les babitslrlté de Sphakia et de Rhiza, qui s'étaient rassemblés, sous les ordres de Roussos, à* deux lieues de là, à Xirokampos^ battireht lès Turcs dOiriplétemetit dans une lutte de sept heures, et les poursuivirent jusqu'à douze lieues du champi de bataille, à travers le défilé d'Askypho jusqu'à Armyrb. Cette victoire était comme le petit prélude de la bataille dans les montagnes de Mycètie* qui sauva, plus tard, le Pélôpoiïèse ; elle fit des habitants de Sphakia le noyau autour duquel se Concentra et se maintint la révolution en Crète, et elle augmenta encore l'enthousiasme des Cretois pour la guerre de Religion qui venait de s'allumer, en^ thousiasime arrivé déjà à cette époque à un tel degré d'exaltation, que, pendant toute l'année suivante, les Cretois s'abstinrent de vivre avec leurs femmes, comme si la Mie sactée en ett pu êti'e souillée.
MmiTements à Les succès dé l'insurrection grecque s'arrêtèrent en Asie
roBMt. LesU- ^ ^
et dans les grandes îles, en gagnant cependant en inten-»site; déjà, en Thessalie, en Macédoine et en Eubée, laré*volution avait trouvé des obstacles; elle s'arrêta aussi dans tout l'ouest des pays grecs, tout en devenant de plus en plus forte. Sur le désir des Péloponésiens, une petite escadre de navires d'Hydra et de Spetzia était allée, sous les ordres de Dimitris-Vokos Miaoulis et de Nikol. Botassis, dans le golfe de Corinthe, pour faire une diversion à l'insurrection au nord de la péninsule , pour prendre Lépante'(Naupaktos) et Antirrhion, pour couper les vivres à Fatras, et pour soulever l'ouest de la Grèce. Dans l'Acarnanie étolienne, les deux villes les plus opulentes et le? plus importantes sur le golfe de Fatras , Missolongbi et Anatoliko , s'étaient déjà auparavant mises en communication secrète avec les klephtes, qui s'agitaient dans l'éparchie du Mont-Zîgos; à peine la flottille grecque eutelle paru dans les eaux de Fatras, que les Turcs de Missolongbi, par crainte de la conflagration révolutionnaire qu'ils voyaient s'approcber de tous les côtés, quittèrent la ville ; les babitants de Missolongbi occupèrent* •i^^jnin, Tbôtel de ville et invitèrent le capitaine Makris Cbormovas à entrer dans les murs ; celui-ci occupa le lendemain aussi Anatoliko. Youssouf-Facba, le commandant de Fatras, eut une telle peur, par suite de l'exemple donné par ces villes, qu'il refusa sa protection aux consuls étrangers , qui se rendirent aussitôt à bord d'une frégate française i Les Grecs entrèrent dans le golfe sans se préoccuper du feu des deux cbâteaux sur la côte de la Morée et sur celle de la Roumélie (Rbion et Antirrhion), dont les batteries n'avaient pas servi depuis un siècle, et, conjointement avec des troupes de terre, les vaisseaux grecs se mirent à bombarder Lépante * ; les Turcs quittèrent la ville et y mirent * 5 juin. le feu, après s'être retirés dans l'aeropole. Mais après ces
premiers succès, toutes les entreprises des Grecs échouè-
* 18 juin. rent. Un assaut fait sur Antirrhion ne réussit pas*, par
suite de la lâcheté des volontaires, qui abandonnèrent leur vaillant chef Chormobas. De même , une tentative faite
♦ 22 jnin. pour brûlcr les vaisseaux turcs*, protégés par les canons
de Lépante, échoua. Cinq jours plus tard, la petite flotte, suivant la mauvaise coutume de ne tenir la mer que pendant un mois, se retira dans ses ports, en ne laissant que quelques vaisseaux près de Lépante. Si, après Tinsurrection de Missolonghi et d'Anatoliko, la flotte eût profité de la première frayeur des Turcs pour bloquer Patras, elle aurait pu facilement réduire par la famine cette ville importante, et donner ainsi une meilleure tournure à toute la situation des affaires dans le Péloponèse . Mais à peine ces entreprises sans plan préconçu devant Antirrhion eurent-elles montré la •21 juin, faiblesse des Grecs, que Youssouf-Pacha * put écouter les cris de détresse des Laliotes et renforcer son armée, en appelant auprès de lui cette colonie guerrière, qui, à ce moment, se voyait en grand danger, par suite de l'entrée de la flotte grecque dans les eaux à l'ouest de la Grèce. Pendant le mois d'avril , les Laliotes avaient constamment fait des expéditions victorieuses dans toutes les directions. Mais alors les Grecs des îles Ioniennes avaient commencé à prendre une part active aux mouvements de leurs compatriotes du Péloponèse. L'hétairie y avait eu les succès les plus brillants. L'exemple et les ordres d'Ypsilantis y furent suivis avec la plus grande exactitude. Ce dernier avait donné des instructions précises pour envoyer des renforts des Sept-Iles à la flotte des insurgés, et à ce moment même deux capitaines ioniens vinrent la rallier, sans même changer de pavillon. Des habitants de Zacynthe (Zante) avaient passé en Messénie et en Élide, et quatre cent cinquante Céphaloniens avaient débarqué à Gla-
rentsa% sous la conduite de deux frères, les comtes An- • îi mai. dréas et Konstantin Métaxas, amis de Kolokotronis, La plus grande moitié de cette troupe se rendit à Manolada, pour y rejoindre Georgios Sissinis, primat de Gastouni, afin d'entreprendre l'expédition contre Lala. Les habitants effrayés des environs reprirent courage et revinrent s'établir dans le voisinage de Lala; la renommée augmentait le nombre des renforts venus des îles Ioniennes, et dont les chefs, portant l'uniforme anglais, essayaient de rehausser leur autorité en appelant pompeusement leur troupe « l'armée des iles Ioniennes, » au nom de laquelle ils envoyèrent, en s' approchant de Lala, un message à la ville pour la sommer de se rendre. Ceci était compromettre le gouvernement anglais inutilement et maladroitement, absolument comme Ypsilantis avait compromis la Russie ; aussi Youssouf-Pacha en\oya tout de suite au gouvernement de Corfou la sommation adressée par les Grecs aux Laliotes, et que ceux-ci avaient fait parvenir immédiatement à Youssouf, en lui demandant de leur expédier des secours armés. Les Ioniens, troupe exercée à l'européenne, mais qui n'en était pas moins indisciplinée et avide de rapine, étaient venus de Manolada à Koukoura et à Stréphi, dans la plaine du Lesténitsa (ancien Kytherios) , et s'étaient retranchés* près de Lala, au pied du Pousi. Les La- *. **juic liotes refusèrent, dans les formes les plus amicales, de donner suite à leurs sommations répétées; ils ne répondirent pas au défi que les Ioniens leur jetèrent pour les inviter au combat, et ils repoussèrent une attaque contre leur ville. Cette mésaventure découragea tellement l'armée, dont le nombre avait été augmenté, par des renforts venus de Messénie, jusqu'au chiffre de cinq mille hommes, qu'elle se débanda et qu'il n'en resta plus que le tiers. Pendant ce temps, Youssouf-Pacha s'était approché de l. \^
Patras avec un petit corps de troupes, sans rencontrer un seul Grec* Les ^aliotes, pour assurer leur retraite, voulurent auparavant frapper les Grecs par un coup de vi- ♦ 6 juiuet. gueup, 11$ réus$ir0nt, à l'aidé d'un mouvement trompeur *, h les foire sortir de leurs retranchements. A. Métaxas crut poursuivre -un ennemi en fuite, mais tout à coup il se vit attaqué et rois en déroute. Se retirant dans ses retranchements près du Pousi, il s y défendit contre trois assauts, dans une des luttes les plus opiniâtres de toute la guerre, et y fut blessé lui-même. Les Grecs trou» vèrent que leur position n'était pas tenable ; ils partirent vers roinuit, laissant au papha l'espace et le temps nécessaires pour conduire les Laliotes sains et saufs k Patras, après qu'ils eurent incendié leur ville et détruit tous leurs immeubles.
uAcanianie et Lo sérasldcr Chourchid-Pacha devant Janina avait une
rElolie.
t^cbe grande et difficile à remplir. Les Turcs ont toujours •montré le plus de vigueur et ont eu le plus de succès quand, dans leurs guerres, ils ont pu mettre toute leur fortune sur nn seul coup. Mais le généralissime , qui avait à diriger ses regards de tous les côtés autour de lui, ne pouvait pas faire un tel usage de ses forces. Il devait opposer une persévérance infatigable à l'ennemi principal à Janina qui, à son tour, l'observait avec une vigilance également incessante ; des trois points fortifiés dans lesquels se maintenait Ali-Pacha, c'est-à-dire le château au milieu du lac, Litharizza et l'île, cette dernière lui avait été en-
* Fin de mai. l^vée par trahisou*, tandis qu'il avait réussi à repousser un * Jnin. assaut contre Litharizza*. Retenu ainsi au point sur lequel se portaient principalement ses efforts, Chourchid-Pacha avait eu, comme nous T avons dit, un intérêt tout personnel pour s'intéresser au P^loponèse éloigné ; il y avait envoyé son kiaya Moustapha pour encourager Patras, pour
PREMIÈRE ANNÉE DE LA GUERRE. i9\
débloquer Gorinthe et Nauplie, et pour porter des renforts sur Tripolitza, Taûcienne résidence du séraskier. En même temps, des intérêts stratégiques avaient alors obligé Chourchid à empêcher l'insurrection d'éclater sur les derrières du camp devant Janina, pour s'assurer du côté de la terre l'arrivée des troupes et des provisions; dans ce but, il avait envoyé Omer-Vrione et Méhmed-Paeha en Thessalie et dans la Grèce orientale. Â l'ouest, il s'agissait de tenir ouverte la communication avec la mer par Prévéza et Parga, oîi le séraskier avait constamment à combattre les Souliotes qui , sous Markos Botzaris, s'étaient emparés de la tour fortifiée de Réniassa, et , essayant de propager l'insurrection dans tous les districts voisins, s'étaient montrés plus d'une fois sur les hauteurs au-dessus du camp turc. Par la même raison, il était d'une égale importance de s'assurer, au sud, par Arta et par le défilé du Makrynoro, la communication avec Vrachori (l'ancie» Agrinion) et de là avec le golfe de Gorinthe. Le chef-lieu de la Karlélie (c'est-à-dire de la plus grande partie de l'Acarnanie et de TÉtolie) était la résidence de beaucoup de Turcs propriétaires fonciers dont les maisons étaient pour h plupart fortifiées d'une double ou triple enceinte de murs, tandis que les onze éparchies de l'Etolie et de l'Acarnanie étaient presque exclusivement habitées par des chré» tiens parlant la langue romaïque et doués de toutes les qualités physiques qui distinguent des montagnards vigoureux. Récemment, la ville de Vrachori était devenue .aussi le refuge de tous les Turcs qui s'étaient enfuis de Missplonghi et d'Anatoliko. Le commandement de la ville était alors entre les mains de l'Albanais Nourkas Servanis, le derven-aga de toutes les éparchies de la Karlélie; il s'appuyait sur une troupe d'élite de ses compatriotes qui observaient attentivement l^ chrétiens grecs de l'intérieur et de
l'extérieur, méprisant les uns, mais redoutant les autres. Car là aussi un orage s'était levé depuis que la flotille grecque s'était montrée dans les eaux occidentales, et que les deux villes maritimes avaient fait défection. Les chefs des éparchies voisines, tels que Makris, Théod. Grivas et autres, s'étaient 'aussitôt réunis à Missolonghi pour faire cause commune avec Vlachopoulos de Vlachos, et ils y avaient concerté une attaque contre Vrachori pour l'époque du Ramazan, où ils comptaient surprendre les Turcs pendant leurs fêtes et pendant leur sommeil. Avant la
* 9iiiîii. pointe du jour*, Makris pénétra le premier avec les siens dans Vrachori, oîi les Osmanlis, surpris, firent résistance en se pressant dans leurs maisons fortifiées à l'intérieur de la ville. Lorsque les assiégés virent des gens armés affluer de toutes les éparchies et qu'ils craignirent d'être entièrement coupés par l'insurrection qui allait se propageant, ils envoyèrent Nourkas, ami et ancienne connaissance de plusieurs des chefs grecs, négocier personnellement avec eux la libre retraite des Albanais, laissant aux Turcs le soin de négocier pour eux-mêmes. Lorsque les Turcs aôcablèrent Nourkas de reproches, ce moutésélim perfide leur souhaita que Dieu voulût les éclairer et leur demanda, ainsi qu'aux juifs, leur argent et leurs efiFets qui, disait-il, étaient plus en sûreté entre ses mains qu'ailleurs. Réduits par la nécessité, ils lui remirent leurs trésors, mais ils instruisirent secrètement les Grecs de ce que Nourkas les dépouillait de leur cançon, et l'enlevait, par conséquent, aussi aux assiégeants. Nourkas cependant s'enfuit, pendant la nuit, avec son butin, mais sans pouvoir en jouir; car, à Karpénisi, il tomba entre les mains des frères Gioldassis, les capitaines de cette ville. Les Turcs et les juifs restés à Vrachori
♦îi juin capitulèrent* en demandant, pour condition, qu'ils auraient la vie et l'honneur saufs; mais les juifs furent tous
massacrés par les Grecs, malgré la capitulation et sans pitié, pour venger ainsi la part que les coreligionnaires des victimes avaient prise aux mauvais traitements infligés au patriarche à Constantinople. Après la chute de Vrachori, l'insurrection fit aussitôt des progrès très-rapides dans la Grèce occidentale. L'Acarnanien Tsonkas s'empara des châteaux forts de Téké et de Plagia, et enferma les Turcs de Vonitsa dans la citadelle. Zapanti dut se rendre: Les frères Gioldassis enfermèrent à Karpénisi soixante-dix familles dans le château fort, d'oîi des renforts, venus de Janina*, * '"M^. durent les dégager; mais ensuite les assiégeants, qui. s'étaient retirés, repoussèrent les Turcs qui lés poursuivaient, près de Biara, et forcèrent les Turcs de Karpénisi à fuir dans FÉpire. Déjà, avant cette époque, le danger s'était approché encore davantage du séraskier devant Janina*, lorsque les Grecs avaient occupé même les défilés du Makrynoro, devenus une forte position frontière plutôt par les forêts impénétrables qui les couvraient que par la conformation de la montagne. Pour défendre ces portes de la Grèce occidentale, Chourchid-Pacha y avait envoyé Ismaël-Pliassa-Pacha avec dix-huit cents hommes. A sa première approche, ce dernier s'était laissé déterminer à la retraite* par l'assurance que lui donna A. Iskos, le capi- ^comm«neeiii€ taine de Valtos, que toute la Karlélie était sous les armes; puis il se jeta* avec quatre mille hommes sur le défilé de * w jnm. Lankada, défendu par cent hommes seulement, sous Gogos Bakolas. Cet homme vaillant, qui, par son audace personnelle, sut rehausser le courage de ses compagnons, justifia encore là son ancienne gloire militaire par la persévérante constance dont il fit preuve dans sa défense jusqu'à l'arrivée de ses amis de Paliokoulia, qui forcèrent les Turcs à battre en retraite. Pendant plus d'une année, les pieds d'aucun Turc ne foulèrent plus ces défilés, mais les
204 LEVÉK DE BOtJGLIËflS.
*27jamet. pévoltés enlevèrent*, de l'autre côté de ce passage, tout près d'Arta, là ville de Péta, sous la conduite de Gogos, doiit le nom passait dès lors en proverbe parmi ses amis et ses ennemis : c Là oîi est Gogos, disait-on, est la victoire. » L'insurrection semblait vouloir tourner alors le séraskier du côté de la mer et du côté de la Thessalie ; mais, chose curieuse, le cours de ses victoires semblait s'arrêter là, comme dans la Grèce orientale, dès^que les insurgés franchissaient les limites du royaume grec actuel. Les Grecs
♦l%l«in. d'Agrapha, sous les ordres de leur capitaine Stamoulis*, - avaient chassé les quelques Turcs qui se trouvaient parmi eux, ils avaient pénétré en Thessalie, oii ils avaient brûlé les deux endroits koniares Phrankos et Loxada; mais voulant ensuite s'enfoncer davantage dans l'intérieur du pays, ils furent rejetés dans les montagnes par les Turcs venus de Larissa. Peu dé temps avant le dernier combat livré pour la possession de Péta, Kalarryta et Syrako, deux endroits importants au pied du Pinde, s'étaient soulevés. Des tribus de bergers valaques, y menaient la même vie que leurs ancêtres, comme Georgios Pachymeris l'a décrite au XIII* siècle, à la seule exception près qu'ils s'étaient élevés à la fabrication bien simple d'étoffes de laine. Tourmentés par la garnison turque, leurs chefs, Joannès Kolettis et autres, avaient appelé des renforts et avaient chassé les Turcs. Ce mouvement menaça le passage principal entre l'Albanie et la Macédoine thessalienne, le passage de Met- 80V0, qui, de toutes les routes traversant le Pinde, est franchi le plus facilement, et qui néanmoins peut être barré très-aisément. Le séraskier expédia donc rapidement un corps de troupes de Janina, qui, conduit par les habitants de Gotitza, tourna pendant la nuit la position des Syrakiotes, les mit en fuite et réduisit en cendres les deux villes dont les habitants, malheureux et perdant tout espoir, se
réfugièrent avec leurs troupeaux en Étoile, où ils acquirent, plus tard, la réputation de braves guerriers. En même temps, Téparchie d'Aspropotaitîos (Achéloos), sur le cours supérieur du fleuve du même nom, avait aussi pris les armes sous les ordres du capitaine Stournaris. Les révoltés invitèrent* Stamoulis d'Agrapha à prendre part à * Mi-juiM, une expédition contre Trikkala; mais ce dernier, mû par un esprit de parti et un sentimeut de jalousie, renia la cause de la patrie et sejoigoit ouvertement aux Turcs pour attaquer les révoltés sur les derrières», s'ils entreprenaient cette expédition. Par suite de cette défection, les capitaines d'Aspropotamos durent prendre une position défensive dans leurs montagnes, oîi ils furent tellement serrés de près par les Turcs de Janina, qui venaient de détruire
les villages valaques, et par les Turcs de Trikkala* qu'ils * conMaenceme durent consentir à une convention par laquelle ils s'obligèrent à payer leur ancien tribut à la condition qu'aucun Turc ne viendrait dans leur pays. Ainsi, tous les dangers, qui s'étaient élevés si subitement à Test de Janina, furent tous conjurés avec la même rapidité ; les villes valaques étaient tombées, les Agraphiotes avaient succombé et Aspropotamos se trouvait pris entre deux corps de troupes turques. ÀTouest aussi, les luttes des Souliotes avaient trop peu d'importance et elles étaient trop peu liées et unies à l'insurrection grecque pour que le seraskier eût dû craindre une diversion importante de ce côté-là. Les Grecs durent bientôt remarquer quel avantage leur opérations de
• flotte tnrqae.
adversaire, le séraskier, retirait de l'unité dans ses plans et dans ses actions ; cette unité seule, la connaissance exacte de sa position et de ses ressources, la disposition prudente de ses mesures, le choix habile des chefs sons ses ordres avaient pu empêcher que les flots de Tinsurrec* tion jaillissant partout autour de lui ne l'eqgloutissenl. ûê
ne fut que sous un seul rapport que cette unité dans l'action lui avait fait défaut et où cependant elle se trouva le plus nettement indiquée. La flotte turque, qu'on avait cru devoir avant tout garder au commencement dans le voisinage de la capitale et' de T Asie-Mineure pour les protéger, avait été laissée jusqu'alors en dehors de toute coopération et de toute communication avec les troupes de terre, ce qui avait tout particulièrement laissé aux marins grecs une liberté d'action suffisante pour fomenter l'insurrection à Test et à l'ouest ^ la Grèce. Mais déjà en automne les Turcs avaient songé à réparer cette faute; bien que ce ne fût qu'après qu'ils eurent subi un second échec sur les côtes de l'Anatolie. Vis-à-vis de Samos, à Koudchadasi (Scalanova) , on avait réuni des troupes de débarquement asiatiques, qui, conjointement avec la flotte, devaient soumettre cette île révoltée dont les habitants ravageaient continuellement les côtes voisines. Les hordes affreuses, placées à Koudchadasi, suivirent les mêmes procédés que les troupes qu'on avait réunies auparavant dans les environs de Kydonia et de Smyrne : d'abord , elles sévirent comme des bêtes féroces dans les campagnes, et puis elles incendièrent la ville, qui ne fut préservée d'une destruction entière que par la population turque. ï^eu de temps après • isjniuei. cette catastrophe, le télégraphe de Samos annonça* l'approche de la flotte turque, qui, forte de trente voiles, mouilla le lendemain près de Chora, sous les ordres du kapoudan-bey Kara-Ali. Les assaillants trouvèrent à Samos un état de choses plus réguliet* que dans aucune autre contrée dont les habitants avaient embrassé la cause de l'insurrection. Un médecin de Samos, George Logothétis, qui avait vécu auparavant à Smyrne, homme d'une grande instruction morale et pratique, énergique et entreprenant, plein de vanit^ et d'ambition, avait su, par ses relations de
famille, par ses intrigues et par sa supériorité personnelle très - prononcée , écarter toute opposition jalouse, il avait pris la direction de toutes les affaires civiles et militaires entre ses mains seules ; il s'était emparé du rôle de nomothète et avait mérité le surnom de Lykourgos. Il avait mis à la tête des communes des éphores remplissant en même temps les fonctions de juges de paix, de même qu'au cbef-lieu il avait institué un conseil formé par les représentants de chaque commune; puis il avait créé quatre régiments de soldats , aux officiers desquels il donna des épaulettes d'or, comme il avait donné d'autres insignes à tous les autres fonctionnaires pour stimuler leur, zèle et pour imposer au peuple. Il est vrai que l'expérience de la guerre faisait complètement défaut à cette nouvelle troupe. Lorsque la flotte turque apparut, les Samiens eurent peur et se réfugièrent en partie dans les montagnes et dans les îles voisines ; même les gens armés rangés en bataille coururent, pleins d'effroi, se mettre à l'abri des maisons voisines lorsque les canons de la flotte ouvrirent le feu. Lykourgos seul maintînt vaillamment, avec quelques soldats, sa position près d'une batterie et encouragea ainsi les peureux à se rallier autour de, lui et de ses chiliarques, de sorte qu'ils purent déjouer toutes les tentatives que firent les Turcs pour débarquer. Furieux de cette résistance, Kara-Ali fit pendre sur le vaisseau amiral deux marins samiens prisonniers, la tête en bas, pour les faire brûler ensuite après qu'on eut enduit leurs corps de goudron. Cependant les jours suivants la flotte de l'amiral resta inactîve devant Samos, pour attendre neuf navires de transport qu'il avait expédiés pour amener de nouvelles troupes de terre des côtes de l'Asie. Mais ces transports rencontrèrent *, sans * 20 jniuet. s'y attendre, dans le détroit, entre l'île et la côte, la flotte grecque au nombre de quatre-vingt-dix voiles, plus forte,
29S Levée de BdUGLiEtis.
paf tîOiiâéquent qu'elle n'avait jamais encore été, et qui était partie pour secourir Samos. Pleins d'angoisse, les Turcs restés à bord jetèrent leurs navires sur la côte et rallièrent les autres troupes rangées sur le rivage oîi elles attendaient encore leur embarquement. Les Grecs mirent le feu aux bateaux de transport en face de toute cette multitude de soldats, et presque en vue de la flotte turque qui s'éloigna en toute hâte, abandonnant timidement sa grande mission, qui était d'infliger à Samos un terrible châtiment pour intimider les insurgés. Des temps contraires empêchèrent d'abord les Grecs de faire d'autres entreprises ; puis une tempête dispersa leur flotte, de sorte que les vaisseaux, séparés les uns des autres, durent jeter l'ancre près de Kalymnos, de Léros et de Samos. Après que la flotte s'y fut concentrée peu à peu, elle reçut la visite de quelques primats d'Hjdra et de Spetzia, chargés de déterminer les matelots à prolonger encore leur expédition. Mais toutes les tentatives faites pour amener ces gens à ' l'observation de la discipline, à l'obéissance et à de nouvelles habitudes , furent inutiles. On dit que leur navarque Tombazis, en essayant de dresser sa flotte aux exercices de la tactique, eut le même sort que jadis, dans l'antiquité, le Phocéen Dionysios avec les Ioniens à Ladé ; après que le mois de service fut fini, les équipages commencèrent à déserter et la flotte dut rentrer dans ses ports, au moment même où une escadrille de quatorze vaisseaux égyptiens, sous Ismaël-Gibraltar, venait de faire sa jonction avec Kara-Ali. Les flottes réunies firent d'abord voile pour FHellespont; mais déjà quelques jours après, elles reprirent la mer. D'après les rapports des pataches de Tombazis, la flotte turque s'était dirigée sur la Crète, mais, en réalité, elle n'avait été envoyée que pour ravitailler les forteresses maritimes du Péloponèse, pour se rendre en-
suite dans fe golfe dô Corinthe et pour y coopérer avec l'armée de terre afin de débloquer Tripolitza* La position périlleuse dans laquelle se trouvait cette ville fixa dès-lors toute l'attention des Turcs sur elle. Le séraskier avait déjà concentré à Zitouni une nouvelle armée sous Beïram-Pacha, et lui donna Tordre de faire sa jonction avec Omer-Pacha et Méhmed-Pacha qui l'avaient précédé, et de délivrer ensuite, conjointement avec eux et avec la flotte, la capitale du Péloponèse de toutes ses angoisses, Tripolitza (Tarabolousa en turc) est située au pied du Les Grecs de-
' ^ vant Tripolitzi.
Ménale, à dix-huit cents pieds au-dessus de la mer, dans pémétriasYpsice coin au sud-ouest du grand plateau arcadien qui, déjà dans l'antiquité, avait été un centre et un point de passage pour le commerce, comme aussi le théâtre de luttes guerrières. Devenue la résidence du vizir de la Morée, seulement depuis la paix de Passarovitz, Tripolitza était une ville d'origine moderne dont la population, à l'époque qui nous occupe, s'était élevée, par l'arrivée de tant de réfugiés, jusqu'à trente mille âmes, y compris dix mille gens armés. Ses fortifications ne consistaient qu'en un mur d'enceinte peu solide de quatorze pieds de haut, et en un misérable fort élevé au sud-ouest sur une colline artificielle. Depuis la bataille de Valtetzi*, les Grecs * s'étaient campés * p. 230. en demi-cercle et en quatre corps de troupes sur les pentes du Trikorpha autour de la viUe ; au centre, il y avait mille hommes sous Ânagnostaras ; à sa gauche, deux mille cinq cents hommes sous Kolokotronis ; et à sa droite , quinze cents hommes sous Giatrakos ; l'arrière-garde, forte de
* Le siège, de Tripolitza a été raconté par Gordon et, avec beaucoup de détails, par Raybaud (Mémoires sur la Grèce. Paris> 1824)j qui y assistait^ de même que par d'autres qui ont prétendu y avoir assisté^ comme par Voutier (Mém<nre$ sur la guerre actuelle 4es Grecs. Paris, 1823).
quinze cents hommes, sous les ordres de Pélrobey, était placée un peu plus haut. Le commandement suprême était, de nom, entre les mains du bey du Maïna, mais, de fait, . entre celles de Kolokotronis. Cette unité, qui se trouvait, de fait, dans le commandement militaire, suffisait pour la petite guerre consistant en escarmouches , en excursions et en sorties qui remplissaient les premiers mois du siège ;. mais pour T approvisionnement de l'armée, le besoin d'une concentration des ressources dans les mains d*un seul chef se fit aussitôt sentir, et les Grecs, avec ce juste instinct, que leur autonomie et leurs institutions communales leur avaient donné, se mirent aussitôt à l'œuvre pour remédier à ce défaut. Les primats se réunirent au couvent
* 7 juin, dc Valtctzi*, ils instituèrent un sénat, d'abord pour le Péloponèse, et provisoirement pour la durée du siège de Tripolitza, puis ils signèrent un acte * pour donner au sénat des pleins pouvoirs , sans cependant les déterminer d'une manière bien précise, et une puissance irresponsable qu'on limita sagement à la direction et à l'avancement de la guerre. Tout ce que cette nouvelle autorité, après s'être transportée du couvent de Veltitza à Stemnitza, non
* li juin, loin de Cariténa, décréta, dans une première circulaire *, au sujet de l'administration, des impôts et des fournitures en nature , etc. , se rapporta essentiellement aux besoins les plus indispensables pour Iç. guerre. Elle y prescrivit la formation de petits et de grands comités d'administration pour les villes et pour les campagnes, elle dirigea leur attention sur les arrivages des vivres pour l'armée ; elle régla les contributions d'après l'ordre qui avait prévalu jusqu'alors; elle défendit Texportation de vivres; elle prit des mesures pour former des gardes nationales et une
* Trikoupis, t. W, p. 345.
police dans les différentes localités, et ordonna, en dernier lieu , que les communes subviendraient aux besoins des familles des guerriers tombés pour la défense de la patrie. De cette manière, on était occupé à retirer des anciennes institutions autonomes le profit le plus njkturel pour la cause de Tinsurrection , lorsque Thétairie vint troubler, avec ses rouages, ces dispositions tout à fait conformes à l'esprit national et à la nature des choses. Démétrrus Ypsilantis arriva à Hydra, comme délégué de son frère, peu de jours après les événements que .nous venons de raconter*; c'était le jour même de la défaite à Dragatschan. Après * 19 juin, avoir quitté Kichenef, il avait traversé les états autrichiens pour s'embarquer à Trieste; de là il était venu, en passant par l'es îles, jusqu'à Astros, oîi il fut reçu par une députation qui le conduisit dans le camp de Vervéna *. Sa mar- * n juin, che ressemblait à un triomphe. Le peuple, dans son attente pleine d'admiration, le salua comme un Messie libérateur. L'auréole d'un messager envoyé par ce gouvernement suprême si mystérieux et d'un favori du czar russe, entourait Démétrius, dont l'arrivée avait été précédée par un bruit fabuleux disant que son frère, après avoir battu tous ses ennemis, était devant les portes de Constantinople. Tous les chefs eux-mêmes s'humilièrent donc devant lui ; Kolokotronis, dont l'ambition fière n'aimait à se courber devant personne, faisait partie de la députation à Astros, et, lorsque le prince mit pied à terre devant l'église de Vervéna, Pétrobey lui disait, en l'embrassant : « Que lui et sa famille étaient prêts à verser leur sang pour le prince et pour la patrie, > paroles prophétiques qui ne se réalisèrent que trop bien. On lui donna une garde du corps forte de deux cents hommes ; on fit chanter un Te Deum et lire publiquement les pleins pouvoirs donnés par Alexandre Ypsilantis. Dans ce cri d'allégresse générale, on en-
soi LEVÉB DB BODGLIERS.
tendit même le cri de : Vive le maître du pays M L'esprit de l'époque et la disposition du peuple étaient alors entièrement monarchiques; tout le monde voyait partout, et comme une chose toute naturelle, dans la royauté, la forme future jiu gouvernement qui s'établirait dans la patrie délivrée, et tout le monde sentait également la nécessité d'une direction unique et vigoureuse dans les affaires politiques et militaires 3 si l'on ajoute encore à ces bonnes dispositions des esprits, les sentiments favorables des primats des îles qui espéraient obtenir, sous un pouvoir central et suprême, et par les contributions de tout le pays, une compensation pour les frais que leur avait occasionnés la marine, de même qu'une contribution qui subviendrait aux, frais qu'elle nécessiterait encore ; si Ton considère, disons-nous, toutes ces conditions favorables, on voit qu'il aurait été plus facile encore au prince Ypsilantis qu'à Mavromichalis de saisir en réalité et de maintenir les pouvoirs politiques et militaires réunis auxquels il devait et voulait prétendre. Mais il fallait, pour cela, qu'Yp^ silantis fût homme à soutenir ces prétentions avec la vigueur nécessaire et pour briser la résistance des chefs militaires et des primats civils qui, par les raisons les plus naturelles, s'opposaient à ce que des pouvoirs aussi absolus fussent donnés à un seul homme d'une apparence extérieure moins frappante que celle de son frère. Démétrius Ypsilantis possédait cependant, sans conteste, des qualités d'une valeur beaucoup plus solide. C'était un patriote ardent , désintéressé et prêt à faire des sacrifices; chemin faisant, il avait appris, de manière à ne pas lui laisser de doute, par Alexandre Kantakouzinos, qui venait de voir Nesselrode à Laybaoh, que l'empereur ne voulait pas qu'il fit le
voyage de* Grèce; mais dès que Démétrius eut appris à Trieste la nouvelle de l'exécution du patriarche, il n'avait pas pu résister au désir ardent qui l'entraînait vers la Grèce ; sa sœur Maria lui avait remis une partie de sa dot qu'elle déposa sur l'autel de la patrie et que le prince apporta en Grèce. Démétrius était un vaillant soldat et toujours prêt à risquer sa vie dans tous les dangers et sans la ménager. Honnête, loyal et humain, il resta, même à cette époque sauvage et au milieu de son entourage grossier, toujours libre de crimes, et montra toujours la mêm« humeur et la même patience. Pénétré de la gravité de sa mission , il ne se laissait pas distraira par les plaisirs et maintenait ses décisions, une fois prises, avec une fermeté tenace. Mais physiquement parlant, il n'aurait guère pu être doué plus défavorablement par la nature pour cette existence au milieu de ces gens sauvages habitués à une vie de rapine et de guerre. Petit, chauve, parlant du nez, timide .et gauche de manières, ayant l'air d'un homipe de quarante ans, bien qu'il n'en eût que vingt-cinq, ayant besoin de beaucoup de sommeil, d'un tempérament phlegipatique et ne possédant ni le don d'une éloquence entraînante, ni celui de savoir manier les hommes, qualités indispensables à une telle époque , Démétrius Ypsilantis n'était pas fait pour imposer à cette race par un ton tranchant et énergique et par des manières impérieuses ; il n'avait pas même assez de supériorité intellectuelle pour cela. Il avait amené . avec lui, dans sa suite, enviroq cinquante Grecs élevés en Europe et formant déjà une hiérarchie tout organisée de fonctionnaires, absolument comme l'entourage de son frère : le prince Alexandre Kftntakouzinos avait été placé à ses côtés en qualité de délégué, comme son frère Tétait auprès d'Alexandre Ypsilantis; un ecclésiastique, du nom de Vamvas, était son secrétaire; d'autres faisaient
fonctions de trésorier, de conseillers de riiélairie, etc. Tous ces gens considéraient Démétrius comme le frère du souverain futur d'un nouvel empire grec; peut-être considéraient-ils même Démétrius comme tel * ; tous étaient venus pour faire choix de dignités, pour jouer un rôle, pour diriger les grandes affaires de l'insurrection suivant leur idée, et tout cela, à côlé d'hommes, ou sans eux, ou malgré eux, qui avaient porté jusqu'alors le premier fardeau de la lutte. Les primats qui, par leurs principes, étaient les adversaires du prince et de sa coterie devinrent, par ces raisons, leurs ennemis personnels , de telle sorte que ceux-là même qui, autrefois, s'étaient fait la guerre, tels que les Zaïmis et les Charalambis , les Délyannis et les Lontos se tendirent la main les uns aux autres pour tromper, pour miner et pour renverser le prince , tout en rampant à ses pieds. Ces hommes étaient, en outre, trèsbien à même de pénétrer au fond de ces hâbleries au sujet d'un gouvernement suprême, au nom duquel Démétrius demanda, comme son frère, d'être investi d'un pouvoir illimité, insistant, en outre, sur la dissolution du sénat qu'on venait de créer. Les primats qui connaissaient assez, par expérience, la politique russe pour ne plus en vouloir, et qui connurent bientôt à fond cet homme « à la tête russe et au cœur grec, > rejetèrent ces demandes qui, à leurs yeux, renfermaient la servitude, « la tyrannie russe ;» et ils offrirent à Démétrius, en échange, la présidence du sénat que le prince refusa , à son tour^ d'une manière brusque. Mais plus consciencieux et plus honnête que son frère, Démétrius ne semblait pas se sentir à l'aise et tranquille sur le terrain peu solide de ses prétentions ; c'est pourquoi il désirait donner , aussi vite que possible , un
« Raybaud5tl«%p.313.
caractère légal à sa position , ce qui lui fit commettre de nouvelles bévues. Au lieu de se jeter entièrement dans la guerre , au lieu de mettre tout en jeu pour provoquer là chute rapide de Tripolitza et de transformer tout le pays, comme le disait Rhizos, en un seul camp, il commença par faire des projets de constitutions et de congrès dont les primats , à Vervéna , voulaient encore moins entendre parler. Il essaya de faire travailler les sénateurs par un Italien, du nom de Candiotti, protégé du comte Kapodistrias, ainsi que par le prêtre Vamvas, et même de les menacer imprudemment de la vengeance de la Russie et de celle de son frère ; mais ces noms n'avaient pas du tout là, du moins parmi ces hommes, le même charme magique que dans le nord, et ces fanfaronnades ne servirent qu'à exciter encore davantage les primats contre le prince. Indigné et déterminé par les conseils de ses amis hétairistes Anagnostaras et Dikaios l'archimandrite , Démétrius quitta alors* le camp et se rendit à Kalamata, démarche dans *iojiiiiict. laquelle la foule craignit voir un désir du prince de quitter la Grèce. Ceci provoqua dans le camp une grande agitation, comme l'avaient prévu les conseillers du prince. Toute la masse des gens armés enferma les primats et les capitaines dans la maison de Pétrobey , en menaçant de mort les persécuteurs de Démétrius, de sorte que Kolokotronis dut les apaiser par un long discours en disant : « que s'ils allaient fusiller leurs chefs, les rois de l'Europe croiraient que les Grecs étaient de mauvaises gens, des carbonari, et prêteraient leurs secours aux Turcs*. »0n dut se résoudre à envoyer les amis du prince après lui pour le faire revenir. Ceux-ci le ramenèrent de Léontari dans le camp de Trikorpha , oU il se chargea
* AtirpotC ou{i.€avTidv t^ç 'EXXvivix. tçMXHç «ito ri 1770 it^i ?« 4 83Ç. 'ïwAtfo^vytt Oto^. K. KoXoxQTpMvt;. 'A<biv, 1846^ p. 75.
15 jttiUe alors* du commandement suprême de Tarmée à la grande joie de tous les soldats. D'après l'opinion des philhellènes étrangers qui étaient alors présents devant Tripolitza, comme d'après celle des historiens grecs, rien n'eût été alors pluè facile pour Démétrius que de s'emparer sans contestation de la dictature. Son nom s'était déjà répandu dans les pays les plus lointains ; son autorité semblait être reconnue partout et librement comme une garantie pour la délivrance. Les provinces voyaient en lui un ethnarque impartial, et même ses ennemis lui montraient un plus grand respect. Ses circulaires et ses proclamations se répandirent partout. Il envoya ses délégués dans les éparchies du Péloponèse; il fit former à Kalamata un corps de troupes régulières par Balesto, Français distingué, naturalisé en Crète et le plus aimé de tous les officiers étrangers ; il envoya un organisateur dans TAcarnanie ; les Athéniens, alors qu'ils bloquaient encore l'acropole, lui demandèrent et reçurent de lui un gouverneur ; la Grèce orientale expédia vers lui Konstantin SakellionetTévêqueNéophytos de Talantion, pour lui demander des troupes, de l'argent pour la guerre et un chef, et même les Cretois éloignés le prièrent de leur envoyer un chef militaire, La ville de Monemvasia, petit Gibraltar sur un îlot de rochers , ne communiquant avec le continent que par un pont, avait été assiégée depuis le mois d'avril ; réduite alors par la famine à se rendre, elle demanda qu'on lui envoyât un homme notable pour conclure avec lui une capitulation sûre ; Ypsilantis y envoya dans ce but Kantakouzinos, qui
* 4 août, fit embarquer * et transporter en Asie la garnison et les habitants turcs. Alors les Turcs assiégés à Navarin se déclarèrent aussi prêts à capituler, si Ypsilantis voulait se porter garant de leur sécurité : mais malheureusement ses négociateurs purent, là encore moins qu'à Monemvasia,
PREMIÈRE ANTfÉE DE LA GUERRE. 307
assurer l'observation fidèle du traité conclu*. Tandis que • 19 août. Tautorité d'Ypsilantis continuait à s'accroître ainsi auloifti elle diminuait au contraire de plus en plus là oîi il était en personne pendant le siège de Tripolitza. Il avait, pendant les derniers temps, recommencé de nouvelles négociations relativement à ses projets de constitution ^ avec le sénats dont le siège avait été transféré de Vervéna à Zarakova : maïs cette assemblée subissait là Tinfluence de T archevêque Germanos qui se donnait les airs d'un prétendant à la dictature, la rupture avec les primats civils devint donc de plus en plus prononcée, et on accusa même les amis hétairistes d'Ypsilantis d'avoir attenté aux jours des primats à Zarakova. Lrorsqu' ensuite les nouvelles des désastres subis par les armes de son frère arrivèrent peu à peu et se confirmèrent, l'autorité de Démétrius en reçut une atteinte mortelle, d'abord auprès de ces gens intelligents, de même que l'autorité d'Alexandre Ypsilantife en avait reçu par le désaveu du czar. Ces mêmes nouvelles enlevèrent inévitablement à Démétrius au*i son influence sur le parti militaire dans lequel il aurait voulu trouver un appui contre les primats civils, bien que les capitaines les plus marquants n'eussent plus caché, depuis quelque temps • déjà, le peu de cas qu'ils faisaient de lui. Un homme comme Kolokotronis regarda bientôt avec dédain ce chef si facile à tromper, « dont le cerveau n'était pas en rapport avec les exigences des circonstances. » Il faut ajouter encore à cela que Démétrius gênait beaucoup ces gens à l'égard de la chute imminente de Tripolitza; ces conquérants de villes ne se souciaient nullement de capitulations décentes conclues par des garants loyaux.
. Pendant ces discussions, le siège de Tripolitea avait fait 4^^^^°**^^**^^
quer Tripolitza.
Ll«, p. 9-18.
308 LEVÉE DE BOrCLIEBS.
des progrès coiiâtaats, non par suite de llialnleté des ûégeiUïtSf mais par suite de la détresse des assiégés. La TÎDe arait d'abondantes provisions d'eau, mais le manque de prévoyance et l'agglomération de la population avaient bien vite causé une grande disette de vi\Tes. Les combats avec les assiégés faisant des sorties étaient occasionnés, pour la plupart, par le besoin de ravitaiUer la ville. Ces combats étaient pour les Grecs une école aussi utile que nécessaire, comme les comhaXs précédant la bataille de Valtetzi l'avaient été déjà. Leur ancienne frayeur devant la cavalerie turque les faisait toujours encore se débander devant ses attaques ; mais ils apprirent de plus en plus à tenir bon devant l'infanterie . Une des dernières expéditions des Turcs ne contribua pas peu à hâter la fin du siège. Sur la nouvelle que Kiamîl-Bey voulait se rendre à €k)rinthe, Kolokotronis fit faire des tranchées près de Mytika et renforcer le poste qui y était établi. Ce bruit était faux, mais les travaux qu'on y avait faits rendirent néan- * îi aoftt« moins de grande services, lorsque, quelques jours après*, le kiaya Moustapha-Bey partit avec une troupe de quatre à six mille hommes pour fourrager, et qu'à son retour il tomba, sans s'y attendre, sur ces fossés, où ses troupes, ayant été accueilUes à coups de fusil, se dispersèrent bientôt par une fuite rapide. D'après le propre récit de Kolokotronis, les ennemis auraient subi là des pertes énormes et décisives , s'il eût réussi à décider les vainqueurs à abandonner leur riche butin et à poursuivre les fuyards. Déjà, à partir de ce moment, les Turcs n'osèrent plus trop s'éloigner de Tripolitza. Peu de temps après, Kolokotro- CjjMjjwMMBt nis occupa *, avec cent hommes seulement, un village situé à l'ouest et à 1,160 mètres environ de la ville, où les Turcs avaient l'habitude d'envoyer leurs chevaux le matin au pâturage ; ils n'osèrent donc plus y venir, et leurs che-
vaux périrent peu à peu. Malgré tous ces avantages, les assiégeants possédaient trop peu de moyens d'attaque pour pouvoir frapper un coup décisif. Depuis la reddition de Monemvasia, les Grecs avaient obtenu quelques misérables pièces de campagne et s'en étaient servis pour essayer de bombarder la ville, tentatives qui avaient échoué d'une manière triste ou ridicule ; même lorsque l'Écossais Thomas Gordon, l'historien de la révolution grecque, leur eut amené trois obusiers neufs, avec lesquels on se décida à ouvrir une brèche pour l'assaut, après que les propositions de capitulation faites par Ypsilantis eurent été rejetées, cette nouvelle tentative échoua encore par l'insuffisance des pièces et par le défaut de munitions. C'était peut-être aussi parce que les chefs ne le voulaient pas très-sérieusement. Les assiégeants n'auraient pas trouvé de bien grandes difficultés à faire sauter, pendant la nuit, quelques-unes des portes, à l'aide de pétards, mais en réalité, les Kolokotronis ne voulaient pas d'assaut, ils voulaient des négociations et une capitulation, pour être sûrs d'avoir la part du lion dans le partage du butin. Il n'y eut qu'une seule considération qui finit cependant par pousser les chefs à en finir avec le siège ; c'étaient les nouvelles menaçantes des deux expéditions de terre et de mer réunies pour débloquer Tripolitza. En effet, la flotte turque avait fait son apparition sur la côte méridionale du Péloponèse. Elle avait d'abord* ravitaillé Modon, puis Koron, *7 tepteaiire. et avait ensuite fait voile pour Kalamata, ou les Grecs, dans leur fureur causée par le premier effi'oi, massacrèrent soixante Turcs qui y étaient restés, après avoir été faits prisonniers à la prise de Kalamata. La flotte rencontra le petit corps de troupes sous Balesto ; les Turcs y virent des coiffures franques et y entendirent les sonneries de trompettes franques ; cela leur suffit pour les déterminer à par-
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tir peiw* Patras^ après que leur première tentative de débarquement eut été déjouée. Leur arrivée devant cette ville jeta l'effroi dans le camp devant Tripolitza; car nulle part, dans le Péloponèse, les affaires n'étaient dans un aussi fâcheux état que devant Patras. On envoya donc en toute hâte au secours des assiégeants le corps de troupes sous les ordres de Balesto et une partie de la suite de Kolûkotronis sous ses deux fîls Panos et Genaios ; on remit le commandement suprême de cette troupe expéditionnaire à Ypsilantis, dont on se débarrassa ainsi en même temps devant Tripolitza. Les Grecs avaient investi Patras, ea formant un vaste cercle autour de la ville du côté de la terre, comme on l'avait fait devant Tripolitza; les positions prises par les Grecs avaient été tantôt plus près, tantôt plus loin de la ville, à Romanou, à Saravali et prèa des couvents d'Qmblos et d'Hiérokomion; les jeunes ûbefs ThéQcl. Grivas, de rAcarnanie, et Panagiotis Karadjaô avaient dû employer leurs meilleures forces, dans les lutte» les plus sanglantes , pour se maintenir dans leurs positiona. KiJtre les anciens et les nouveaux capitaines, la jalousie, la discorde et la mutinerie avaient éclaté, et -depuis que les Koumaniotes se furent, par un infâme assas- • 16 septembre, fifittat, débarrassés du vaillant Karadjas*, qui ne devait sa fprU^pe qu^à lui-même, la défiance ^vait tellement para- Ijaé le courage dess assiégeants, que, les Grecs, après l'arî liMv^mbre. f ivée * d^ la flotte turque devant Patras et à la première ' 21 septembre. ^v\\^ d^s assiégés, aiusi euQOuragés^ quittèrent toutes l^urfii positions et se dispersèrent avec la rapidité du vent. l^'oragB qui, par suite de ces succès de la flotte, menaça dès lops aussi les assiégeants devant Tripolitza, s'approcha d'eux avec une rapidité de plus en plus effrayante, I^ara-Ali pénétra jusqu'au fond du golfe de Gorinthe et S£^^***"* réduisit en cendres la ville de Galaxidi*. Il aurait été alors
prêt à tendre la main à toute armée turque arrivaut, du golfe Maliaque par les montagnes , à l'isthme ou à Salona. Mais, à ce moment, il apprit que tout ce qu'il avait gagné par mer avait été perdu sur ces entrefaites par terre. Lorsque Beïram-Pacha* et les chefs, placés à *p. î4«6t299 ses côtés, partirent de Zitouni, les capitaines dispersés dans la Grèce orientale avaient pris, sur Tavis de DyoYOuniotis, homme expérimenté, une position près de Vasilik^, sur la grande route conduisant à Lévadia, pour arrêter les Turcs dans leur marche à travers la plaine du Céphise. Les ennemis arrivèrent au nombre de sept mille jusqu'à Platania, oii, dans une première rencontre, une division, sortie pour faire une reconnaissance*, fut repoussée. Lia *« septembre lendemain *, Beïram-Pacha approcha avec toute Tarmée, * 7 Septembre, et une lutte furieuse s'engagea avec les. forces réunies, bien que très-inégales, des Grecs, conduits par Dyovouniotis, Gouras, Pappa Andréas et d'autres capitaines. l.es Turcs, ne pouvant profiter ni de leur nombre, ni d^ leur cavalerie dans la vallée étroite et boisée oii les Grecs avaient pris leurs positions, furent complètement battue et poursuivis jusqu'au coucher du soleil, Ils abandonnèrent mille morts, huit cents chevaux, deux canons et dix-huit drapeaux, et s'enfuirent avec une telle épouvante jusqu'à Zitouni, qu'ils détruisirent eux-mêmes le pont du Çperchios, après l'avoir franchi, et que hommes et bêtep erraient dispersés pendant plusieurs jours encore dws la plus grande confusion en deçà du fleuve. Après avoir reçu . la nouvelle de ce désastre, Kara-Ali rebroussa chemin avea la flotte, détruisit en rentrant lile, tout à fait innocente, de Samothraki, et reçut à Gonstantinople son avancement au grade de kapoudan-pacha.
Après cette issue ffitale des deux e^^péditions entre^ ^^ute de iripoprises pour dégager TripoUtza, la chute de cette vi^e
ne pouvait plus être retardée. On le voyait par tous les gens avides de batin, qui, affluant de tous les côtés, gouturent l'armée de sié^e, tellement qu'elle compta bientôt dix mille hoomies. On s'en apercevait par les changements dans le camp grec, oii les Magnotes, si e3q>érimentês dans l'art de faire. du butin, et qui avaient été jusqu'alors sur le dernier plan, campaient alors le plus près des murs. On le remarquait par la lutte des partis dans l'intérieur de la ville, lutte engagée pour savoir, non pas s'il fallait se rendre, mais seulement de quelle manière il fallait cesser la résistance. Le kiaya-Bey Moustapha, la femme de Cbourcbid-Pacha, qui, dans son malheur, conservait toute sa fierté , le kaimakam Méhmed-Saleh-Aga et avec eux les Turcs d'Asie, qui n'avaient à y perdre que l'honneur militaire, voulurent se flrayer un chemin, les armes à la main, jusqu'à Nauplie; les Turcs indigènes et établis à Tripolitza, ne voulant pas exposer leurs femmes et leurs enfants à ce danger, se mirent du côté de Kiamil-Bey de Gorinthe, espérant profiter des anciennes relations de celui-ci avec les primats grecs, pour obtenir des conditions favorables pour une capitulation. Les Albanais, sous Elmaz-Bey, entamèrent, suivant leur habitude et comme ils l'avaient fait peu de temps auparavant à Vrachori, des négociations pour eux seuls. Dans cette crise, où chacun méditait la reddition et où personne n'osait prononcer ce mot, ce furent les femmes affamées et attroupées devant la maison du kiaya qui insistèrent les premières sur ce qu'on ouvrît les négociations. On prit la résolution de se servir des otages péloponésiens comme d'intermédiaires. Depuis la fin du mois d'avril, où ces malheureux avaient failli être tués dans une émeute, ils avaient été, à l'exception de quelques favoris particuliers des commandants turcs, attachés, au nombre de trente-huit, à une seule et même
cbaine, et jetés dans une prison destinée aux criminels, ou ils ne recevaient qu'une maigre pitance, de telle sorte que trois seulement d'entre eux, dit-on, ont survécu, pendant quelque temps, à cette captivité. On les retira, à ce moment, de leur cachot pour leur faire écrire une lettre plu- ^tôt menaçante que suppliante, dans laquelle, accentuant surtout le danger auquel ils étaient exposés, ils demandèrent quelles seraient les conditions de la reddition . Cette lettre fut jetée par-dessus les murs de la ville. On fixa une réunion de délégués et on conclut une trêve. Aussitôt des masses de femmes et d'enfants, exténués par les privations, s'élancèrent par les portes de la ville, dans l'espoir de trouver de la miséricorde et de la nourriture auprès de leurs ennemis. Les premières troupes furent recueillies par les Grecs, celles qui suivaient furent repoussées; mais, en rebroussant chemin, ces malheureux se virent rejetés aussi par les Turcs, de telle sorte que les assiégeants furent forcés de les reprendre et de les diriger sur Kalavryta. Lors de la réunion des négociateurs *, les ♦ «7iepiwiiw Turcs demandèrent à sortir avec leurs armes et à être conduits sains et saufs dans des navires jusqu'à Smjrne; on leur refusa le droit de partir avec leurs armes, mais on accorda le sauf-conduit contre un payement de 50 millions de piastres. Ces conditions si dures firent que les négociations furent rompues et que les hostilités recommencèrent. Seuls, les Albanais continuèrent les négociations pour obtenir leur retraite libre, sous la condition qu'arrivés dans leurs foyers en Épire, ils tourneraient leurs armes contre les Turcs. Les chefs grecs profitèrent, en même temps, de ce délai pour extorquer aux riches. Turcs et Juifs, d'énormes rançons pour leur sûreté personnelle, qu'ils pouvaient cependant leur garantir si difficilement. Kolokotronis demanda à une seule famille juive la somme
314 I4ËVÉË D£ BOUCUERS.
de 400,000 piastres, et Bobolina, qui, vue de près, était bien loin d'avoir le caractère romanesque qu'on lui prêtait en .Occident, se laissa entraîner par sa cupidité jusque dans la ville, d'oii elle revint chargée de cadeaux que les ♦ o octoi rc. femmes turques de qualité lui avaient donnés. Le jour * où les Albanais s'apprêtaient à partir, on avait précisément recommencé de nouvelles négociatiçns entre Grecs et Turcs. Alors il arriva que des sentinelles turques avaient laissé approcher jusqu'aux murs quelques Grecs, pour leur acheter du raisin. Tout à coup, ces derniers escaladèrent le mur, près d'une tour, entre les portes de Navarin et de Nauplie; une troupe armée, sous le capitaine Képhalas, suivit leur exemple et y arbora l'étendard chrétien. Alors tout le camp grec s'agita, les soldats assaillirent la ville de tous les côtés; les masses effrénées pénétrèrent dans la malheureuse cité, frappée alors d'un châtiment qui était une terrible expiation de tous les crimes commis par les Turcs h Kydonia et à Smyrne, en Chypre et ei^ Crète. Les . Albanai$, les armes i la main, forcèrent les Grecs à remplir les conditions de U capitulation, et furent conduits, au nombre de quinzo à dix-huit cents hommes, par Plapoutas, jusqu'à Vostitza, pour les faire transporter ensuite dans l'Épire. Les chefs tm*cs et leurs harems furent placés sous la garde et sous la protection des chefs grecs, puisque leur conservation et la perspective d'une rançon importante avaient» à leurs yeux, plus de valeur que la mort des • Turcs, Mais tout le reste de la garnison et de la population resta à 1^ merci de la fureur effrénée de ces esclaves sanguinaires, qui se voyaient libres de leurs chçdnes et les qiaîtreâ de leurs geôliers. Les assaillants se disputèrent les uns aux autres les n^aisons les plus considérables ; des murs entiers et des pans de maisan§^ tombèrent devant l'attaque irrésistible de ces furieux, comme son^ d^ coups
PREMIÈIIE AT^TiÉE D]g LA QCERRE. 3U
de bélier ; chaque recoin fut fouillé par eux pour y découvrir des victimes; ni leur condition, ni leur âge, ni leur sexe ne niettait ces malheureux à l'abri de la fureur des vainqueurs; les Juifs, en particulier, eurent à subir les atrocités les plus hideuses. Les Grecs s'accordèrent à peine le repos et la nourriture nécessaires; Kolokotronis ^e vanta d'avoir travaillé sans cesse pendant vingt-quatre heures et de n'avoir mangé une bouchée de pain qu'à la vingtième heure. Il n'y eut que peu de Turcs qui vendirent cher leur vie, et parmi eux quelques derviches, qui, dans une école, se défendirent jusqu'au dernier souffle; quarante soldat^ se sauvèrent à Nauplie; les troupes d'élite, combattant 4ws la citadelle, ne se rendirent que le troisième jour. Pans la nuit qui suivit Tassant, le feu éclata dans la ville et gagna le palais du pacha, d'où les femmes prisonnière? durent être transportées dans un autre bâtiment, pour être sauvées. L'aube du jour vit se renouveler toutes ces borribles scènes. Pendant trois jours, les incendies, les meurtres et le pillage ne cessèrent point; cçux qui étaient pré^ sents à cet affreux spectacle dépeignent la ville comme un enfer rempli de sang et de feu, oii le craquement des maisons qui s'écroulaient et le bruit du canon et des fusils, les cris des mourants et des pieurtriers for^iaient un con? cert horrible. Les cadavres y étaient tellement amoncelés, que le cheval de Kolokotronis, « depuis le§ oiurs jusqu'au palais, ne toucha pas le sol. » La plupart des historiens évaluèrent le nombre des morts â huit ou dix mille. Kolokotronis l'estima pour la ville et les environs à trente-deu?^ mille, en comptant les deux mille qui étaient partis avaï\$ l'assaut, pour la plupart des femmes et des enfants, et qui succombèrent dans un chemin creux du Ménale» naasssicrés par les pires des tigres, qu'on avait lâchés sur eux^ D^ tout cet immense butin, la patrie, qui avait tant besoin de
ressources, n'eut que les trente canons du fort et des murs et un grand nombre d'armes de différente nature, dont la dispersion entre les mains des soldats n'ôtait rien à la valeur que leur acquisition avait pour la cause de l'insurrection. Tout le reste fut enlevé à l'envi par grands et petits. Pétrobey renvoya chez lui deux chameaux et vingt mulets portant son butin. Les Magnotes chargèrent de leur proie leurs iTemmes, descendues de la montagne. Ils ne méprisaient rien de tout ce qui pouvait se transporter, pas même les vieux clous arrachés dans les maisons.
cjonaéqpencM L'improssiou moralo causée par la chute de Tripolitza p<*»^ fut très - profonde et telle qu'on en avait rarement reçu de pareille ; elle fut ressentie dans tous les pays et au delà des mers. Si les Grecs en eussent profité avec circonspection, avec énergie et avec concorde, cette chute aurait dû avoir des conséquences qui auraient de beaucoup dépassé les avantages résultant de la seule possession de cette capitale du Péloponèse. De tous les côtés, de vastes espaces se seraient ouverts au mouvement insurrectionnel. Vers l'ouest, elle semblait avoir donné une vigoureuse impulsion aux Albanais. Toute la Grèce orientale Ait abandonnée par Omer-Vrîone et par Méhmed-Pacha, qui prirent la seule route ouverte pour retourner, par Talantion, à Janina. Le siège de l'acropole d'Athènes put être commencé pour la seconde fois. Tout l'intérieur du Péloponèse était au pouvoir des révoltés, les Turcs ne possédant plus que les quelques places de Patras et de Rhion, de Modon et de Koron, d'Acrocorinthe et de Nauplie. Ces places semblaient devoir tomber par la force des choses, pourvu qu'on fit quelques efforts constants et d*après un plan préconçu. Mais l'incroyable légèreté innée dans la race grecque, au tempérament sanguin, rendit tous ces succès inutiles, pré-
Gisement parce qu'ils étaient si facilement obtenus ; on ne croyait pas devoir faire des efforts pour des choses aussi aisées; la prise de ces villes, que nous venons de nommer, ne paraissait plus être aux yeux de tous une question de combat, mais une question de butin à se partager. Ce fut surtout le cas, dans l'entreprise contre Patras, qui leur souriait le plus, précisément à cause du butin qu'on espérait y faire. La nouvelle de la chute de Tripolitza avait répandu une telle confusion et une telle frayeur dans Fatras, que les Turcs s'enfuirent par centaines dans leurs navires, que les Albanais franchirent le golfe, que les Laliotes chassèrent Youssouf-Pacha jusqu'à Rhion^ et qu'ils occupèrent l'acropole, que les Achéens de la ville cernèrent de nouveau. A Tripolitza , et parmi ceux « qui avaient le pouvoir, » Kolokotronis s'offrit pour diriger le siège; d'intelligence avec les Laliotes, il était sûr que les Turcs, dans leur frayeur, lui livreraient la forteresse à sa seule apparition. La réussite de son projet aurait ajouté de nouveaux trésors à ses richesses, une puissance et une gloire nouvelles à son nom. Les chefs dans le camp de Tripolitza n'osèrent rien lui refuser; il partit avec quarante hommes seulement ; en effet , toute l'armée devant Tripolitza s'était dispersée déjà, comme si tout le but de la campagne et de la guerre eût été atteint dès que les Grecs eurent bien serré le butin dans leurs maisons ; arrivé à Magouliana, Kolokotronis se trouva cependant déjà à la tête d'une troupe de dix-sept cents hommes, et il eut une armée de dix mille hommes, dès qu'il fut arrivé à Gastouni*. Les primats qui assiégeaient Patras, tels que Zaïmis, Charalambis et Germanos , n'étaient pas du tout disposés à rendre Kolokotronis encore plus fort qu'il n'é-
* Kolokotronis^ p. 88.
tait déjà, et à jeter dans le gouffre de sa bourse, remplie déjà dû butin de Tripolitza, encore celui de Pâtras, qui leur semblait être tout assuré ; ils engagèrent donc le sénat à érhpêcher son arrivée, disant « qu'en six jours ils prendraient eux-mêmes Patras, » oîi les Laliotes étaient, ett effet, réduits à la nécessité d'entrer en négociations. Par suite de cet avis , le conseil ordonna à Kolokotronis d'aller assiéger Nauplie. Devant Patras , les assiégeants poursuivaient leur œuvre avec une insouciance tellement 4 décembre, hôûteusé quc, bientôt après * ces derniers événements, une sortie des Laliotes, combinée avec une attaque de Youssouf-Pacha, venu de Rhion , dispersa les Grecs, qui perdirent tous leurs canons, leurs bagages et leurs provisions d'armes. Les Grecs devant Nauplie, dont Ypsilantis avait alors le commandement suprême, se laissèrent entraîner à d'autres élourderies, non pas par leur négligence, mais par leur pétulance. Pendant l'expédition entreprise pour contre-carrer les opérations de la flotte turque, Ypsilantis était arrivé au golfe de Corinthe juste à temps pour voir les flammes détruire Galaxidi, Puis, après la chute de Tripolitza, il était retourné dans cette ville, en passant par Corinthe, pour se mettre ensuite à la tête du blocus de Nauplie; le kiaya Moustapha-Bey avait dégagé la forteresse pour quelque temps, mais Nikol. Nikitas, homme vaillant et sévère, et frère du Mangeur-de-Turcs, avait aussitôt repris le siège de cette place. On ne pouvait songer à réduire, autrement que par la famine, cette place forte, composée de trois parties distinctes; elle comprenait : la ville, entourée de murs et située sur une étroite langue de terre, avec son port protégé par un fort; puis la forteresse d'Itchkalé, située sur le plateau du promontoire escarpé et hérissé de rochers du côté du sud et de l'ouest; cette dernière et la ville étaient dominées, à leur
tout", par la troisième partie, forteresse portant l'antique nom du Palamidi, construitapar les Vénitiens, suivant les règles de l'art, sur un rocher de sept cent cinquante pieds de haut et tout à fait inaccessible sur trois côtés, et entourée de trois fortins séparés et de quatre batteries. Mais Ypsilantis se laissa persuader par un Génois téméraire, du nom de Dania, qui se prévalait auprès Ae lui de l'enthousiasme causé par la prise de Tripolitza, à entreprendre un assaut général, qui devait être fait pendant la nuit*, bien * «s décembre, que Kolokotronis et la plupart des officiers philhellènes s'y opposassent. Nikitas et Baîesto devaient escalader le mur de la ville et la porte du côté de la terre, Kolokotronis devait faire une attaque simulée contre le Palamidi, pendant que les vaisseaux eflfectueraient un débarquement dans le port. Mais lorsqu'on donna l'ordre de l'attaque, * les Grecs jetèrent lâchement les échelles d'assaut, et, aussitôt que les canons turcs firent feu , toutes les troupes irrégulières prirent la fuite; les quelques philhellènes seuls tinrent bon pendant trois heures, attendant la coopération des vaisseaux, que des vents contraires empêchèrent cependant de prendre part à l'action. Heureusement une autre occasion s'offrit à Ypsilantis de réparer, par un succès, cet échec subi devant Nauplie. La garnison d'Acrocorinthe désira entrer en négociations avec lui. Le prince s'y rendit donc, accompagné de Kolokotronis, de Giatrakos et du bataillon de Balesto, et amenant avec lui Kiamil-Bey prisonnier, de l'influence duquel on espérait profiter pour faciliter la reddition. Le woïwode avait eu déjà auparavant l'occasion d'instruire secrètement de sa position sa mère et sa femme, qui se trouvaient dans la forteresse ; les lettres qu'on le força à leur écrire eurent donc moins d'influence sur la garnison turque que la famine et la trahison des Albanais, qui, par FIntermèdiaire
du vieux klephte de la contrée du Parnasse, Panourgîas, obtinrent le passage à Lépante. Les Turcs, abandonnés par leurs coreligionnaires, furent de cette manière obligés à capituler. Mais, cette fois, on leur tint parole plus fidèlement qu'aux Albanais, dont la moitié périt dans le w janvier i9M. trajet. Le drapeau grec flotta* sur les créneaux d'Acrocorinthe. Le pauvre Kiamil-Bey, triste exemple de la grandeur déchue*, fut épargné par les Grecs, pour mener
avec les siens une misérable vie, car leurs geôliers espéraient obtenir d'eux des indications sur des trésors cachés. Aucun aveu ne lui fut arraché par la torture, à laquelle il avait été soumis par ses anciens ennemis Délyannis et Notaras, dont le woïwode avait , dans le temps , fait tuer les parents les plus chers. Aflianccetnip» Aiusi, tous Ics avantages que les Grecs retirèrent dans
are avec les Al- i . i-
anais. Aiei. Ma- le Pélopouèsc de la dcstructiou de Tnpohtza, se bornèrent
rokordatos. ^ ^
à cette seule acquisition d'Acrocorinthe. Mais le coup heureux dont les Grecs avaient frappé la capitale du Péloponèse, allait produire en Albanie un contre-coup, qui, pour la nouvelle campagne de l'année suivante, était d'un augure bien plus favorable pour les Turcs que ne l'avait été la prise de Tripolitza pour les Grecs. Nous voulons parler de la rupture de l'alliance tacite, vague et divisée entre les Grecs et les Albanais, et de la chute d'Ali-Pacha, qui
* Le chant de ses ennemis eux-mêmes (Fauriel^ t. 11^ p. 62) cachait à peine^ au milieu de ses railleries^ rémotion causée par sa mort tragique après sa capture :
Où es-tu donc, pour ne pas paraître, ô maître si brillant?
Toi, jadis la colonne de la Morée et la bannière de Corinthe,
Qui fus la forte tour, le boulevard de Tripolitza?
Jamais ta n'entreras ni dans Corinthe, ni au sérail,
La main d'un prêtre y mit le feu et dévasta tous tes palais ;
Tes écuries regrettent leurs chevaux, comme les mosquées les agas,
La femme de Kiamil aussi, elle pleure son époux
Qui, maintenant esclave des rayas, est à son tour leur raya.
en était la conséquence, et qui donna aux Turcs beaucoup plus de liberté dans leurs mouvements, puisque, dans la campagne suivante, ces derniers pouvaient employer des ressources bien plus puissantes contre les révoltés. Les Grecs avaient jusqu'alors suivi une politique habile, en profitant de la guerre contre Ali-Pacha, pour mettre aux prises les musulmans turcs et albanais, qui, par des motifs religieux et politiques, auraient dû être unis contre les *Grecs. Alex. Ypsilantis avait vu dans Talliance avec les compatriotes d'Ali-Pacha le doigt de Dieu, puisqu'elle Jeta la pomme de discorde entre les Albanais eux-mêmes, et qu'elle fit que les Turcs se méfièrent d'eux. En outre, les Grecsavaient jusqu'alors réussi à cacher aux Albanais le vrai but de leur lutte et à leur laisser la croyance qu'Ali- Pacha était le véritable instigateur de leur insurrection, et qu'il n'avait voulu autre chose que la faire servir de diversion dans son propre intérêt. Mais lorsque, à ce moment, Elmaz-Bey retourna de Tripolitza dans sa patrie, il fut le premier à révéler aux Épirotes le but réel de la guerre hellénique. Y aider les Grecs, c'était agir absolument contre les intérêts des Albanais; néanmoins ils jugèrent prudent, en attendant, de maintenir encore cette triste alliance, dans l'espoir de soulager Ali-Pacha oif de le dégager. Ils se rencontrèrent, dans cette politique, avec l'homme qui, à ce moment, était le chef de l'Acarnanie et de TEtolie, et qui jugea indispensable, pour fonder la liberté et l'indépendance de la Grèce occidentale, la prolongation de la lutte devant Janina, par conséquent l'accroissement des forces des Albanais qui étaient avec Ali-Pacha, et partant l'alliance des Grecs avec eux. Ce chef -était Alexandre Mavrokordatos , descendant de là race dont nous avons déjà eu l'occasion de vanter les mérites; déjà-, depuis le mois d'août, il avait fait son apparition dans les
pays soulevés par la révolte. Autrefois au service de son oncle, le prince Joannès Karadjas, en Valachie, Mavrokordatos avait vécu, en dernier lieu, auprès de lui et le métropolitain Ignace, à Pise. Alex. Kantakouzinos y était venu voir ses trois compatriotes. Il avait inutilement exhorté le vieux Karadjas à sacrifier ses grandes richesses à la patrie; Mavrokordatos, au contraire, donna immédiateiWpnt sa petite fortune pour louer et pour armer un brick d'Hydra, a\^c lequel il se rendit de Livourne à Marseille, t)ù il prît à bord de son vaisseau un certain nombre de philhellènes et des équipements pour deux mille cinq «8 juiitet 1821. cents hommes; ensuite il reprit* la mer, sous pavillon * 3 août, russe*. Arrivé à Missolonghi*, il s'y était renseigné sur l'état de la Grèce occidentale. Alexios Noutsos, cet hétairiste et ami d'Ali - Pacha , vrai type de la perfidie et de la versatilité albanaises , qui avait abandonné son maître dans son malheur, mais qui venait de retourner auprès de lui, après avoir quitte les Turcs, vint à ce moment à Missolonghi, afin d'obtenir, par l'intermédiaire de Mavrokordatos, une diversion utile pour Ali. Ayant pris la résolution de consacrer ses forces à la Grèce occidentale , Mavrokordatos était ensuite parti pour le centre du mouvement, et s'était rendu, en passant par Patras, à Trîpolitza, oîi, à côté des primats civils, des chefs militaires et des hétairistes russophiles, il débuta comme le représentant d'un quatrième parti, celui de la jeunesse grecque élevée et instruite en Occident. Plus que tout autre, Mavrokordatos aurait semblé être destiné à devenir le guide politique de la Grèce, sïl y avait qu là seulement le moindre fond de civilisation. Il était dans la
'* Cf. Raybaud (l. 1®% p. 268), qui se trouvait parmi ces phiihellèties.
flem* de Tâge, puiscpi^il n'avait 4]ue trente ans, et son origine, son instruction et sa supériorité intellectuelle^ sa connaissance des langues et des affaires d'Occident, ses bonnes manières et son savoir-faire, de même que sa pureté morale, sa connaissance des affaires, sa probité dans tout ce qui avait rapport à l'argent, et sa nature modeste et conciliante auraient dû lui donner cette influence. Mavrokordatos était resté fidèle aux habitudes littéraires de sa famille, et avait écrit un ouvrage en langue française «ur : € Les incursions des Turcs en Europe et leurs révolutions, » ouvrage qu'il perdit à l'époque dont nous parlons, pendant une sortie faite par les Turcs.de Paîtras, à laqi!ielle il assistait, en courant lui-même des dangers sérieux. Comme homme ayant reçu une instruction tout européenne, comme diplomate et comme Phanariote, il dut avoir contre lui les oligarques militaires, qui n'avaient qu'à montrer du doigt son habit et ses lunettes pour le rendre ridicule aux yeux de leurs bandes à demi sauvages, de même que Mavrokordatos, de soûoôté, par l'organisation de son esprit , devait avoir de l'aversion pour ces gens grossiers et anarchiques, et se sentir attiré par les gens de Tordre et amis de la constitution. Tous eeux qui avaient seulement une teinte d'instruction scientifique, politique et morale, tels que son be«u-frère Trikoupis, étaient de son parti; après l'avoir déta&hé d'Ypsilantis, il attira à lui, par ses manières séduisantes, Alex* Kantakouzinos, cet esprit si disting^jié; les Kondouriotis, ces insulaires riches et versés dafts les affaires, lui restèrent toujours fidèles ; lord Byron disait que Mavrokordatos était digne des meilleurs temps ée l'ancienne JGrèoe, et ses flatteurs auraient yolontiws vu en toi le Washington grec. Mais, pour obtenir l'autorité et la <5onsidération de eei homme iUustre au milieu d'«n tel peiipie et da^s 4e
telles circonstances, Mavrokordatos eût dû posséder, outre l'expérience de Washington dans les arme>s, encore tout l'esprit dominateur, toute l'élasticité d'esprit et toute la fortune guerrière de Bolivar,, comme il en possédait la persévérance infatigable et le dévouement patriotique ; il aurait dû avoir, quant aux rapports de l'étranger avec la Grèce, la même chance heureuse qui favorisa Bohvar dans ses relations avec l'Angleterre et l'Amérique du Nord, pour pouvoir imposer, comme cela était possible à Bolivar, à la Grèce par ses liaisons avec l'étranger, et à l'étranger par son influence en Grèce. Mais sans ces ressources et à une époque où il ne s'agissait ni d'ordre ni d'organisation, mais de guerre et de puissance, l'état des choses dut inévitablement rejeter Mavrokordatos au second plan, où il eut à combattre tantôt tels ennemis de la cause commune, tantôt tels autres, en se liguant tantôt avec un parti, tantôt avec un autre. Peu de temps après lui, Konstantin Karadjas, fils de l'hospodar, et déjà avant ce dernier, Théodoros Négris, que nous avons vu dans les Principautés, s'étaient rendus dans le Péloponèse, devenu le grand point de ralliement de tous les amis de la cause grecque. Quelque temps seulement avant Tinsurrection, Négris avait été nommé chargé d'affaires de la Porte à Paris; apprenant, en se rendant à Marseille, l'explosion de la révolte, fidèle à ses compatriotes, mais infidèle à son maître, il avait jeté ses lettres de créance à la mer pour embrasser la cause de la révolte. Petit, maigre, timide de sa nature, mais rendu hardi par l'ambition, il était un des hommes les plus habiles, les plus rusés, les plus actifs, mais aussi des plus versatiles de l'école diplomatique des Grecs ; repoussé dès le commencement par Ypsilantis, il était prêt, à ce moment, à se mettre du côté de Mavrokordatos, comme, à une autre époque , il devint l'ennemi le plus mortel de
cet ami et l'ami d'Odyssevs, qu'il avait haï auparavant comme son ennemi mortel. Il avait rencontré Karadjas et Mavrokordatos à Monodendri, en se rendant au camp de Trikorpha; ces trois hommes avaient ensuite rencontré à Kalavryta l'évéque Néophytos et Konstantin Sakellion, ces délégués de la Grèce orientale*, qui, pour rem- * p. aoe. plir leur mission auprès d'Ypsilantis , passaient par ce même chemin, et ils s'étaient concertés avec eux sur les mesures provisoires à prendre au sujet des affaires de la Grèce continentale. Après ses premiers entretiens avec Ypsilantis, Mavrokordatos avait bientôt compris que sa présence devant Tripolitza serait parfaitement inutile. Les dissensions parmi les chefs, l'aveuglement d'Ypsilantis, qui persévérait dans sa fantaisie de vouloir agir au nom du gouvernement suprême, lui déplurent souverainement. Les deux Hellènes de l'est se trouvèrent également trompés dans tout ce qu'ils attendaient d'Ypsilantis. Us auraient aimé avoir du moins son bon vouloir et les apparences d'une coopération avec eux pour leurs desseins d'organisation; mais, par une mesquine jalousie, Ypsilantis rejeta tous les désirs qu'ils lui exprimaient. Ils lui demandèrent de nommer Mavrokordatos leur chef; mais il leur répondit que celui-ci n'était pas fait pour cela; KantsJcouzinos, dit-il, n'était pas non plus propre à cette dignité. Us proposèrent Karadjas, mais Ypsilantis le refusa par les mêmes raisons. Quant à Négris, qu'ils mirent encore en avant, Ypsilantis dit qu'il était le pire de tous. Tous ceux qui avaient été ainsi rejetés par le prince, et Kantakouzinos avec eux, se rendirent alors à Vytina, où ils résolurent de ne plus se préoccuper d'Ypsilantis dans leurs projets ni dans leurs actes. Us expédièrent des circulaires pour convoquer un congrès de délégués de la Grèce orientale à Salona pour le 26 septembre, afin d'instituer
un gouTernement national. Ce fut là Te premier coup décisif dont on frappa l'autorité d'Ypsilantis, dont les ordres avaient trouvé jusqu'alors le plus de considération dans la Grèce orientale. Les chefs furent rqoints à Kalavryta par deux délégués de la Grèce occidentale, qui avaient pour mission de demandçr à Mavrokordatofe de rétablir l'ordre dans le pays, souffrant de la polyarchie et de l'anarchie. Celui-ci alla ' cependant provisoirement avec ses compagnons, par Vostitsa et Galaxidi, d'abord à Salona, où quelques délégués s'étaient déjà réunis. Ce fut précisément à cette époque que la flotte turque brûla Galaxidi, et cet événement jeta une telle épouvante dans l'assemblée des chefs, qu^elle se dispersa au moment mêtne oii elle s'était constituée. Kantakouzinos perdit la tète et tout courage, à un tel point qu'il s'embarqua pour retourner à Livourne; Mavrokordatos, au contraire, écoutant l'appel des Étoliens, s'établit à Missolonghi. Ce fut dans cette ville qu'il y eut une réunion des Albanais, partisans d'Âli-Pacha, et les capitaines de l'Acarnanie et de l'Étolie, pour délibérer sur leur alliance* Alors il se découvrit bientôt que les deux parties poursuivaient des buts bien différents, qu'il s'agissait pour les Albanais de délivrer Ali -Pacha, mais non pas de faire la guerre au sultan pour obtenir leur indépendance, tandis que les Grecs désiraient, à la vérité, la prolongation de la lutte d'Ali, mais qu'ils ne voulaient ni la délivrance ni le rétablissement du tyran, qu'ils connaissaient comme un ennemi pire que le' sultan. Néanmoins, on résolut, en maintenant cette alliance trompeuse, de faire une expédition commune contre Arta, pour soulager Ali, serré de près depuis que le château fort de Litharizza avait dû se ♦ «n d'octobre, rendre* et que les forces dont il disposait étaient réduites à six cents hommes. Mavrokordatos envoya un message à Markos Botzaris, qui se trouvait dans Féparchie
d'Arta, afm de s'entendre avec lui. Son envoyé, du nom de Praïdis, rencontra le chef souliote à Péta, au moment même où ce dernier se réconcilia solennellement * avec sou * ^- "^ «* p* ^^ ennemi mortel, Gogos Bakolas, ce vieux klephte vaillant qui avait tué le père de Botzaris. Markos appela Gogos son père, Gogos appela Markos son fils; le père embrassa le fils au visage, le fils baisa la main de son nouveau père, main qui avait été plongée dans le sang du vrai père de Markos. Des Albanais mahométans, des Souliotes et des Grecs chrétiens se réunirent alors au nombre de trois mille hommes à Péta et à Kompoti, et pénétrèrent à Arta \ oîi * 25 novembre, ils finirent par refouler et par bloquer les Turcs dans quelques maisons fortifiées, après avoir pillé et incendié le reste de la ville. Pendant ce siège, où la vaillance intrépide de Markos fit passer son nom de bouche en bouche parmi les Grecs, les Albanais expédièrent Tahir-Abbas, ancien ministre de police d'Ali-Pacha, pour demander à Mavrokordatos des conseils et de nouveaux secours armés. Celui-ci était malheureusement absent et occupé de tra- ' vaux qui avaient pour but l'organisatipn du pays; c'est cq qui fit que Tahir-Abbas franchit le camp et la frontière, et quil put jeter, comme Elmaz-Bey, un regard dans les vastes desseins de l'insurrection grecque, et, en même temps, dans ses usinées ressources. Il fut blessé à Vrachori par la vue des mosquées détruites et des drapeaux avec la croix, de même que par les cris éternels de nation et de liberté. Il dissimula sagement son indignation et sa consternation, il reçut les munitions de guerre demandées, et s'en re-» tourna pour informer les siens de ce qu'il venait de voir. Tenant conseil à Tinsu des Grecs, les Albanais résolurent de s'humilier et d'envoyer des délégués à Chourchid- Pacha, pour lui promettre, par une double trahison, de prouver leur repentir par une assistance vigoureuse dans
ses attaques contre Ali et contre les Grecs. Ce fut là un des exemples les plus criants de la perfidie albanaise auquel les Souliotes eux-mêmes ne voulurent pas croire, jusqu'à ce qu'un secrétaire de Chourchid, qui était bien disposé pour les Grecs, trahît ces affaires à Perrhaibos, et lui annonçât l'approche de troupes envoyées pour dégager Arta. Lorsque ces dernières firent leur apparition , les Albanais déclarèrent à leurs amis souliotes qu'ils s'étaient alliés avec eux seulement pour délivrer Ali, mais qu'ils étaient, pour tout le reste, de bons musulmans et de fidèles sujets de la Porte. Les Souliotes et les Grecs furent donc forcés à reculer. L'alliance avec les Albanais, conclue avec des amis qui ne pouvaient pas l'être et pour servir des intérêts qui ne concordaient que partiellement, se trouva donc être dissoute.
La dernière diversion en faveur d'Ali -Pacha avait . échoué. Il était dès lors livré à son sort, sans espoir de salut. Les Albanais autour d'Ali, à Janina, commencèrent eux-mêmes à imiter leurs compatriotes du dehors dans la trahison, qui semble être devenue la seconde nature de ce peuple. L'ingénieur Carretto donna le premier signal de la défection, en passant dans le camp du séraskier. Les Gontmencement troupes de Chourchid occupèrent* le château au milieu
de janirier 18M. , f n . * , .
du lac sans coup férir. Ah se retira avec trente-cmq hommes seulement, y compris cinq otages des Souliotes, dans une redoute intérieure, où il menaça de se faire sauter en Tair avec tous ses trésors. Chourchid, épouvanté d'un tel résultat de ses longs efforts si pénibles, promit par écrit au pacha d'intercéder auprès du sultan pour lui et pour ses officiers supérieurs. L'amour de la vie éblouit le vieillard, autrement si prudent, et le fit tomber dans ce piège grossier. Il se retira dans un kiosque d'une des îles du lac , oii on le traita avec toute la politesse possible.
De tous les récits variés sur la fin d'Ali, un seul repose sur un document officiel^ dont la franchise cynique peut être considérée comme une garantie de sa véracité. Le gouverneur de la Morée, Méhmed-Pacha, alla voir* le * 5 février, vieillard humilié, et l'entretint hypocritement des perspectives pleines d'espérances qui s'ouvraient pour lui? mais, au moment de partir, lorsque les deux hommes se faisaient, en même temps, les révérences habituelles, Méhmed-Pacha enfonça son poignard dans le cœur d'Ali. L'exposition de la tête d'Ali dans la capitale y causa un enthousiasme extrême. Omer-Vrione, qui avait été un des premiers à le trahir, devint le successeur d'Ali à Janina; car, en nommant à ce poste un des leurs, on voulut se concilier les bonnes dispositions des Albanais ; les deux fils d'Ali, qui avaient abandonné leur père, furent exécutés bientôt après à Koutahieh. Ceux qui avaient été les instruments de la destruction d'Ali n'allaient pas non plus jouir de leur victoire. Ismaël-Pacha fut exécuté encore la même année. La fortune et la gloire de Chourphid-Pacha semblaient être arrivées à leur terme avec son dernier succès ; il termina sa vie bientôt dans le chagrin et dans la ruine.
Tels furent les événements de cette première année de caractèw de i guerre de la révolution grecque, mélange sauvage d'explosions d'une fureur rebelle et d'une vengeance oppressive, mais dans laquelle se dessinèrent aussitôt et presque sur tous les points du pays, d'une manière précise et bien déterminée, le but et le dessein de l'insurrection, qui voulait conquérir la liberté et l'indépendance de la nation grecque. Dans l'Amérique du Sud, la lutte engagée pour
* Communiqué par le reis cfTcndi à l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople^ en date du 24 février 1822. MS.
obtenir ces mêmes biens durait encore, sans se décider dans un sens ni dans l'autre, lorsque ce petit peuple grec secoua un esclavage bien plus avilissant, peuple qui ne pouvait engager que des ressources infiniment plus putites que celles des colons d'Amérique, dans une lutte également grande par le but qu'elle poursuivait, dans un combat oii il jouait également son c tout pour le tout. » L'insurrection en Grèce ressemblait donc beaucoup plus que celle des créoles espagnols à une entreprise désespérée et insensée. La proportion entre les forces matérielles des combattants était absolument renversée en Grèce. En Amérique, la mère patrie espagnole formait', pour les opérations militaires, une base démesurément petite, qui fut écrasée par le poids énorme et monstrueux d'un immense territoire colonial pesant sur elle; tandis qu'en Grèce ce fut une poignée de gens habitant une parcelle de terre qu'on aperçoit à peine sur la carte, qui se levèrent contre l'immense colosse d'un ancien pouvoir dominateur, qui se révoltèrent contre cette puissance de conquérants dont les hordes avaient jadis, en quatre-vingts ans, inondé des territoires d'une étendue que Rome n'atteignit qu après huit siècles, et qui, à l'époque dont nous parlons, embrassait encore tous les pays de Bagdad jusqu'à l'Atlas, du Phase jusqu'en Nubie. Même les voyageurs les plus prévenus contre les Grecs, qui, emportant dans leurs souvenirs l'impression toute récente des merveilles de la capitale de l'empire des Osmanlis, devenu un des centres du commerce du monde, traversaient à cette époque le jBosphore, couvert de vaisseaux, pour se rendre dans la mer Blanche, étaient frappés d'un étonnement profond en voyant les trois îles, petits rocheis dont toutes les villes ensemble n'occupaient pas autant d'espace que le sérail du sultan, défier cet empire gigantesque. Ces voyageurs étaient éton-*
PREMIÈRE AI1?iÉ£ DE LA GUERRE. 331
nés quand ils suivaient du regard cette insurrection audacieuse de la Grèce continentale, oii manquait un centre d'action, un gouvernement central, un trésor public, une armée bien organisée, la cavalerie et F artillerie, les armes et les préparatifs nécessaires; •où manquaient des chefs expérimentés dans la guerre, et oîi Ton ne disposait, en fait de soldats, que de bandes de brigands conduites par des chefs courageux, mais incultes, qui ne savaient pas maintenir la paix entre eux et qui ne possédaient d'influence que dans les petits districts où ils demeuraient. Cette inégalité entre les deux adversaires semblait devoir éteindre tout espoir de succès pour la cause des insurgés, sans qu'on eût besoin de chercher d'autres raisons pour en être convaincu. Il est juste de dire cependant que, heureusement pour les Grecs, cette inégalité était, sous bien des rapports, plutôt apparente que réelle. Par suite de la pauvreté et de la corruption du gouvernement, Tétat militaire des Osmanlis était tombé à un degré d'abaissement à peine croyable. Excepté sur les frontières du nord, où se trouvaient les garnisons principales des janissaires , li^ Porte éprouvait beaucoup de difiScuItés à maintenir dans les provinces, où toute armée dépendait de la suite du pacha et des milices locales, qui se dispersaient pendant l'hiver, un corps de dix mille hommes seulement l'éuni pendant plus de six mois, à moins qu'elle n'eût eu en vue un butin à saisir immédiatement. Ayssi bien que parmi les insurgés, l'esprit militaire avait été remplacé par un esprit de brigandage dans ces armées turques qui manquaient d'un système régulier d'approvisionnement, d'officiers d'état-major intelligents et de chefs capables, ayant quelque expérience de la guerre. Comme toutes les grandes routes et tous les ponts étaient impraticables, par suite de leur mauvais état» et que la mariuô était en dé-
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cadence, il n'y avait à cette époque oii les lignes de bateaux à vapeur n'existaient pas, pour ainsi dire, aucune communication entre les provinces éloignées et le centre de l'empire , la capitale. L'antique instinct guerrier des Turcs, qui avait pu agir encore avec toute sa force dans leurs dernières luttes contre les Vénitiens, sur ce même sol de la Grèce, et qui leur avait permis de frapper des coups soudains en agissant rapidement et vigoureusement avec de grandes masses de troupes , cet instinct était comme troublé et comme mort, dès que les circonstances étaient devenues autres. Ainsi, la manière de conduire la guerre parmi les Turcs ne le cédait presque en rien à l'inexpérience des rebelles, chez lesquels régnait une aversion invincible contre toute' grande concentration de troupes, qui les obligeait à pourvoir à leur subsistance ; on était réduit à la petite guerre de partisans, que l'on fait suivant le caprice, le besoin et le hasard, mais non pas d'après des projets stratégiques conçus en grand et d'après un plan général. Dès que l'insurrection, après ses premières excursions en Thessalie et en Macédoine, se concentra dans une limite de défense plus étroite indiquée par les chaînes des montagnes, qui, en partant du Pinde, se ramifient à l'est et à l'ouest vers le golfe Maliaque et le golfe d'Ambracie (de l'Arta), les Grecs eurent, pour cette guerre de partisans, des avantages immenses sur les Turcs, dans les forteresses naturelles de leurs montagnes, sur la scène même de la guerre et au sein de leur patrie, montagnes éminemment propres pour les opérations décousues des guérillas, et oii les révoltés, protégés par leurs armes contre le petit nombre et par la famine contre de grandes masses de troupes, durent se sentir invincibles. Dans des plaines ouvertes, sur de vastes champs de bataille, les Grecs auraient pu aussi peu résis-
ter à la cavalerie turque et à leur artillerie supérieure, que les polacres et les bricks marchands des Grecs purent tenir bon en pleine mer contre les frégates et les vaisseaux de ligne des Turcs. Mais les marins grecs, avec une agilité incomparable et avec une souplesse pleine de ressources, avec leurs brûlots, avec leurs petits navires" armés de quelques canons d'un calibre inégal et garnis de faibles mâts et de membrures, de cordages et de voiles très-minces, qui résistaient à peine aux coups des vents et des lames, surent narguer et paralyser les grandes flottes des Ottomans dans leurs opérations, comme les klephtes et les Armatoles, avec leurs antiques fusils, dans Tembuscade, derrière de misérables parapets et des abattis d'arbres, ou derrière des tas de pierres, comme dans les défilés et les gorges des montagnes, ont su confondre des armées turques, de beaucoup supérieures en nombre. Ces gens, habitués au métier des armes, offraient en Grèce des ressources pour la guerre assez semblables , dans beaucoup de leurs qualités, à celles dont disposaient ces bergers d'Amérique et ces contrebandiers d'Espagne, qui, comme eux, criminels devant la loi et favoris redoutés du peuple, ennoblissaient un mauvais métier, qui servait quelquefois de mauvais correctif à un mauvais gouvernement et à une mauvaise administration. Habitués déjà, dans les jeux de leur enfance, à se diviser en klephtes et en Turcs, ces fils de la montagne trempaient leur corps par l'exercice et lui donnaient une élasticité physique étonnante, de sorte qu'ils devinrent une race possédant la plus grande vigueur et la plus grande souplesse dans le maniement des armes, dans l'exercice du disque, dans la danse, le saut et la course: Leurs chants vantaient avec jactance les coureurs qui touchaient leurs oreilles avec les talons, les sauteurs qui franchissaient d'un seul
bond sept chevaux, les tireurs qui, dans l'obscurité et à la seule lumière produite par explosion d'un coup de feu de leur adversaire, le visaient avec certitude. Rien n'égalait la facilité avec laquelle ces hommes étaient capables de supporter toute privation ; de même que les matelots vi- Taiênt très-heureusement, pendant des mois entiers, d'un peu de biscuit et de quelques oignons, de moules ou de poisson grillé, de même les gens de la campagne, ne prenant pas autre chose avec eux que ce qu'ils portaient sur le corps, partaient pour faire les marches les plus fatigantes par les montagnes les plus impraticables , par le temps le plus affreux, et se contentant de quelques olives et de pain de maïs; car, dit le proverbe, t un Grec s'engraisserait encore là oii un âne mourrait de faim. » Ceux de cette race d'hommes qui jouissaient, avant tous les autres, d'une grande réputation par suite de leur habileté à manier les armes , tels que les Magnotes, cette « terreur des montagnes , » étaient redoutés des musulmans mêmes plus qu'ils Tie le méritaient; l'Osmanli le plus insolent changeait souvent brusquement de ton et rampait bassement devant un Grec qu'il était peut-être sur le point de maltraiter, dès qu'il apprenait que c'était un Magnote. Cependant le brigandage, élevé par eux à un art, était toujours la meilleure partie de te vaillance dans ces races, qui auraient difficilement gardé leur liberté si intacte, s'il y avait eu beaucoup à prendre dans leurs montagnes rocheuses et incultes; comme chez les Albanais, « le sac d'argent était leur âme, » et à l'époque la plus belle de la lutte pour l 'indépendance de sa patrie, le Magnote n'avait pas bonlie d'ajouter au cri habituel de la liberté celui dii brigandage [Z^ ^ xXs(pToup{a). Quand on voulait les réunir dans un camp et pour une expédition guerrière, il fallait ftotôt les engager à faire du butin qu^'à leur ordonner le
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combat. De telle sorte, cette guerre d'indépendance devînt une guerre brutale de brigands, même telle qu'elle était faite par les meilleurs des klephtes et des Armatoles, dont les paysans grecs avaient autant à. souffrir que les îniidèles, leurs ennemis. Il fallut même toute la durée de là lutte, c'est-à-dire dk années, pour que ce caractère de la guerre et des guerriers s'ennoblît tant soit peu, pour que les Armatoles, rompus un peu à la tactique , désignassent avec dédain, comme des rebelles (fepLirfXXot), les troupes sauvages et tout à ftiît irrégulières; pour que le nom de klephle devînt un terme d'insulte et que le nom d'Armatole fut changé contre le nom plus fier de patriote et d'Hellène, et pour que les protopaîikares et les capitaines, devenus des laxiarques, des stratèges et despolémarques, commençassent à mépriser les anciens termes honorifiques. Mais pendant toute la première période de la guerre, l'état des choses en Grèce ne prit pas même la forme qu'il avait revêtue en Colombie, où les gens de couleur si grossiers étaient sous la conduite d'hommes civilisés , oîi les nouveaux généraux étaient si souvent sortis des rangs du tiers-état, oii les officiers et les soldats étrangers formèrent bientôt un noyau, habitué à la tactique, au sein des armées révolutionnaires; tandis qtf en Grèce, surtout dans les commencements de la lutte, tous les éléments d'ordre furent méthodiquement tenus éloignés et que les sympathies des étrangers rencontrèrent l'antipathie la plus prononcée. Quand il s'agissait en Grèce d'augmenter le noyau klephte des insurgés, les paysans quittaient la chamie, les bergers les pâturages d'été sur la montagne; mais cette augmentation numérique n'était que trop souvent un affaiblissement de la force guerrière et un accroissement du désordre, de Findocilité capricieuse et de Tindiscipline, qui régnaient datiç^l^^
camps klephtes. « Conduire une armée grecque, c'est une torture, » disait Kolokotronis, le meilleur juge dans cette matière, et qui savait le mieux comment il fallait s'y prendre ; f que Wellington, ajoutait-il, me donne quarante mille de ses soldats, je saurai les contenir ; mais que je lui donne seulement cinq cents Grecs, et il n'en sera pas maître pendant une heure. ï En effet, l'union n'existait parmi ces troupes que dans un seul point, dans la haine contre les Turcs; autrement, les haines de tribu à tribu déchiraient les rangs mêmes des patriotes, comme l'envie et la jalousie divisaient les chefs par des dissensions bien plus grandes que celles qui avaient régné parmi les insurgés de l'Amérique du Sud, oîi l'extension et l'éloignement des différents territoires rendaient au même degré plus difficiles une collision hostile et la dissolution des provinces insurgées qu'en Grèce, oîi la petitesse et le voisinage des différents pays les facilitaient et les favorisaient. C'est pourquoi la guerre civile se cachait déjà de bonne heure derrière la guerre commune contre les oppresseurs, et, dès le premier commencement de la lutte, la discorde affaiblissait toutes les mesures qu'on prenait en commun. Le Rouméliote méprisait le Moréote, qui, à son tour, haïssait le Magnote, comme l'habitant d'un autre canton dé- ' testait son voisin; c'est pourquoi il n'était question que dans les cas de danger extrême de se secourir les uns les autres avec sincérité et d'après un plan préconçu pour le salut de la cause commune. Quand la prise d'une ville assiégée était imminente , la rapacité y faisait affluer les masses de tous les côtés; mais là oîi les choses n'arrivaient pas à ce point, les Achééns bloquaient négligemment Patras, les Argoliens Nauplie et les Messéniens Koron, sans recevoir ou sans demander F assistance de leurs compatriotes des autres districts. Devant Tripolilza, la
grandeur et rimportance de Tentreprise avaient mis un peu d'unité dans la direction suprême du siège ; mais devant Patras, les chefs restèrent les uns à côté des autres sans avoir de plan et sans être étroitement liés entre eux. Il était permis à tout homme .en état de porter les armes, et qui avait les moyens nécessaires ou Fassistance du sénat, de former autour de lui une suite de guerriers, dont le nombre augmentait ou baissait suivant la bonne ou la mauvaise chance, et suivant qu'on avait confiance dans le chef ou qu'on ne l'estimait pas. Ainsi ce Raradjas, dont nous avons parlé/, et qui était cordonnier de son métier, s'é- * p. aïo. tait rapidement et par son audace incroyable fait, devant Patras, le chef d'une grande suite; mais il avait excité ainsi la jalousie des vieux capitaines, qui se débarrassèrent de lui par la violence. Avec une telle jalousie et une telle mutinerie, avec ces efforts que faisait chacun pour se pousser en avant, afin de repousser les autres, on ne pouvait songer à une action commune dans les entreprises, ni à des travaux d'investissement méthodiques. Dans une sortie des assiégés, un des capitaines attaquait bien les ennemis, peut-être même tous les chefs prenaient^ls les armes; mais le caprice ou le hasard décidait s'il^devaient se secourir mutuellement ou non. Ainsi tout succès et tout échec ne dépendait pas là de quelque plan de guerre bon ou mauvais, ni d'une entreprise systématiquement conçue, ni du nombre des forces réunies, mais bien âte maîtres et des ouvriers que le hasard avait réunis, de la faveur ou de la défaveur accidentelles du moment, et des locaUtés, ainsi que des conjonctures particulières, qui du dehors faisaient sentir leur influence. Dans tous leurs succès, les Grecs étaient soutenus d'ordinaire plutôt par leur bonne chance que par leur mérite, de même que leurs échecs avaient pour cause plutôt leur impéritie que leur
mauvaise fortune. Comme dans les luttes engagées pendant les sièges, les choses se passaient de la même manière dans les grandes expéditions et dans les petites excursions armées. Les troupes partaient sans ordre et s'amusaient, chemin faisant, à brûler leur poudre inutilement. Il suffisait d'un incident fortuit pour réveiller leurs idéfs superstitieuses et pour les disposer ainsi à une témérité ou à une pusillanimité qui exerçait l'influence la plus décisive sur leur entreprise aventureuse. Pendant leur marche sur Valtetsi, les hommes de Kolokotronis prirent trois lièvres. « Mes enfants, s'écria le chef, la victoire est à nous! » Si les lièvres leur eussent échappé, les hommes seraient allés au combat avec la conviction qu'ils seraient battus. Il suffisait d'une terreur panique pour disperser dans un instant des corps de troupes entiers. Pendant les marches de nuit, au bivouac ou au milieu des difficultés . de la route, un homme effrayé ou quelque mauvais plaidant n'avait qu'à prononcer le mot d'alarme : « Voilà les Turcs I 1 pour qu'il y eût aussitôt un désordre épouvantable, la plus grande confusion, la fuite et le meurtre. Par bonheur pour les Grecs, ces défauts étaient contre-balances par les qualités semblables des Albanais et des Turcs, dont le fatalisme était une autre espèce de superstition, qui, dans les événements décisifs de la guerre, pouvait tour à tour avoir aussi bien des résultats nuisibles que favorables. Il arrivait nrême quelquefois, quand les Turcs combattaient isolés au milieu de la mêlée, qu'ils vfh tournaient la tête en déchargeant leur fusil , convaincus que la l)alle trouverait néanmoins le chemin qu'elle était destinée à suivre. Réunis en masses et frappés d'un désastre soudain, ou quand ils avaient perdu leur chemin, ils perdaient la tête si subitement, que les défaites albanaises devenaient proverbiales par la stupidité avec
laquelle les soldats, dans des cas pareils, se lldssaient patiemment égorger. Tout ce qui était nouveau et surprenant devenait d'ordinaire pour les deux armées un échec. Le bruit du canon, auquel ils ne s'attendaient pas, avait le pouvoir de disperser les Albanais comme des moutons effrayés; quelques coiffures franques, quelque» clairon^ dans le camp de Balesto , près de Kalamata , suffi^pit , comme nous l'avons vu, pour déterminer les Turcs, dans la flotte de Kara-Àli, à se retirer, de même que Tordre donné aux Grecs d'attaquer les murs d'une ville les rendait k l'ordinaire si lâches, qu'ils jetaient les échelles d'assaut Avant d'avoir fait une seule tentative. Dans la plupart dQS rencontres, tout le résultat, après qu'on avait brûlé inuti-^ lement de grandes quantités de poudre, se bornait des deux côtés à peu de morts, dont les vaincus cherchaient à sauver les cadavres, tandis que les vainqueurs essayaient d'en emporter les tètes. Cependant ces combats isolés donnaient souvent à ces luttes peu sanglantes et étrangères h tout mécanisme militaire , le charme attrayant qu'avaient les guerres dans \e9 temps héroïques, charme qui repose dans la violence des émotions, dans le libre jeu de toutes les passions. Alors les mêmes hommes qui venaienf de montrer une nature tellement timide et tellement peureuse qu'elle leur avait attiré, de la part des Turcs, le nom in-* sultant de lièvres, se changeaient, pour ainsi dire, en tigres, lorsque, se croyant assurés de la victoire, ils atta* (pBttent les ennemis en poussant des burlemimts guttu* raux sinistres, qui se changeaient en cris furieux, arrachés par la soif du sang et par une vengeance amère, dès qu^ la victime succombait, pour être suivis encore d'éclats de rire furieux et railleurs. Les mêmes hommeê qui, oubliant dans la bonne fortune toute modération et toute juste mesure, prodiguant étourdiment leur temps à la f!|çon das
Turcs, perdant à plaisir les avantages obtenus, se laissaient abattre peut-être au premier moment, après un désastre, par un profond découragement, ces mêmes hommes pouvaient aussi se relever rapidement et avec énergie, au milieu même du malheur et de la misère, et montraient une constance stoïque et admirable, quand daijn^ les poursuites ils étaient épuisés, quand dans les sièges ils étaient consumés par la fièvre, quand dans la captivité ils mouraient de faim, ou quand des tortures précédaient leur mort de martyr. Tout Grec condamné à mort pouvait, d'après le code militaire de l'islam, se conserver, par une apostasie, la liberté", les biens et la vie, et cependant on en a à peine vu .un seul exemple, si l'on excepte l'île de Crète. Si l'on considère donc l'insurrection grecque dans ses traits généraux et dans tout son ensemble, on voit qu'elle n'a pu être complètement acca^|lée ou étouflfée par aucune adversité et par aucun échec, calamités auxquelles cependant elle fut bien souvent exposée ; ni par la fâcheuse issue de la révolte valaque, ni par l'aliénation de la Russie, ni par la condamnation prononcée contre elle par la Sainte- Alliance, ni par la défaveur que lui témoignèrent si longtemps toutes les puissances, et dont ni l'Amérique du Nord ni celle du Sud n'avaient été frappées d'une manière si marquée, ni par l'excommunication du patriarche , ni* par les pertes sanglantes subies par les Grecs dans les batailles et les places perdues, ni par la dévastatioi^ et le dépeuplement des provinces de la Grèôe. Telle est la nature de l'élasticité merveilleuse dont sont doués tous ces peuples méridionaux, si mobiles et si facilement portés aux dispositions et aux résolutions les plus opposées, nj|ture qui, jusqu'à la fin et dès le commencement même de la lutte, se montra dans les contrastes les plus frappants* Lorsque Kolokotronis, après avoir surpris
Kalamata , parcourut le Péloponèse , il p\it- observer, à un moment et dans un endroit donnés , avec quelle lâcheté et avec quelle promptitude les hommes voulaient se soustraire à l'appel de la patrie, de sorte qu'il se trouVait obligé de leur inculquer le patriotisme par les moyens les plus énergiques, c'est-àdire en dévastant le pays et en incendiant les maisons ; mais en . général il vit que le . peuple s'était relevé avec joie, et qu'il était animé" des sentiments les plus chaleureux, de sorte que souvent Kolokotronis était près de pleurer en voyant l'enthousiasme du peuple disposé à faire tous les sacrifices; dans d'autres moments, il trouvait, tu contraire, que des communes entières, au moindre accident fâcheux, étaient prêtes à abandonner toute espérance et à se courber de nouveau sous le joug de l'esclavage. Le vaillant chef lui-même, qui faisait ces observations et qui les a racontées, montra, précisément au premier désastre subi à Cariténa*, dans ti. ce qu'il faisait et ce qu'il ne faisait pas, ces variations de colère et de honte, d'abattement pusillanime, d'orgueil opiniâtre et ambitieux , de piété résignée et de vigueur énergique qui caractérisent dans toute leur naïveté les klephtes, ces enfants de la nature. Lorsque, après la fuite de son armée devant Cariténa, Kolokotronis se vit abandonné de tous, et qu'il eut même perdu son fusil, il se cacha dans un taillis, pour exhaler sa douleur dans les pleurs ; à Chrysovitsi, il déclara ensuite, au plus profond de son abattement, qu'il ne quitterait pas la montagne, et que les oiseaux pourraient se repaître de son corps là cil ils le trouveraient. Alors Dikaios, l'archimandrite, dit à un Magnote : « Reste près de lui , pour que le loup ne le mange pas! » Ses amis le quittèrent ainsi plongé dans ses rêveries et dans ses prières, suppBknt à l'église la Hère de Dieu d'inspirer un nouveau courage aux Grecs;
mais en même temps son ambition remuante le poussait d'un endroit à l'autre, jusqu'à ce qu'il eût rétabli son armée, son courage et sa fortune. Tout le spectacle de la révolution grecque continue toujours à parcourir le même cercle et à nous montrer ces mêmes alternatives d'épouvante et d'espoir, d'abattement et de pétulance, de consternation et de relèvement, de lâcheté et de vaillance fanatique, de générosité et de brutalité , d'égoïsme et d'abnégation, de noblesse de caractère et de barbarie, de perfidie rancunière et de cruauté, d'avidité effrénée de sang et d'enfantillages indolents. Mais aucun de ces contrastes ne fut plus frappant que le Revirement brusqUe qui «l'opéra dans les anciens rapports entre Grecs et Turcs, qijP prirent le caractère de l'intolérance la plus irrécondliable. Jamais on n'aurait pu prévoir cela. En effet, les . premiers chefs et les autorités des deux parties belligérantes semblaient vouloir au commencement éviter, par priricijf , les barbaries d'une guerre de destruction. Tous les chefs de troupes sous les ordres de Chourchid-Pacha agissaient avec humanité et douceur, pendant cette première année de la guerre dans l'Argolide et dans la Grèce orientale; ils laissaient subsister les autorités grecques qu'ils trouvaient à leur arrivée, et ne faisaient aucun mal aux prisonniers des basses classses. Les Hydriotes, de leur côté, publièrent au commencement des règlements d'un esprit très-large, pour faire respecter le pavillon des neutres, quand même il protégerait des marchandises ap* partènant à l'ennemi; les vaisseaux seuls qui seraient chaires de soldats et de munitions de guerre devaient être arrêtés, et les autorités avaient le droit de confisquer le matériel de guerre, tout en payant le fret et en renvoyant n^e au lieu d'embarquement les soldats, sans led molester. La première flotte grecque réurife fisÉiaat
voile pour Ghiôs, en mai 1821, suivit de la manière la plus consciencieuse ces prescriptions, pour le premier cas qui se présenta ; mais ce premier cas fut aussi le dernier. Immédiatement après, on apprit les atrocités commises à Constantinople, qui imprimèrent aussitôt à la lutte le caractère terrible d'une guerre à la fois de religion et de destruction. Peu de jours après, les Grecs s'emparèrent d'un vaisseau turc, à bord duquel se trouvait le mufti, frappé de bannissement, qui avait refusé (Je donner son fetwa * pour autoriser la destruction générale des chré- * ^- «s* tiens, et qui, pour celte raison, aurait bien mérité d'être traité avec bienveillance par les chrétiens; mais on le massacra sans pitié avec tout l'équipage*. Dans les combats de terre, on avait, au commencement, beaucouj> de peine à oublier les anciennes relations entre les différents chefs dans les deux camps , les anciens rapports et la communauté du commerce et de la langue. Encore à une époque oii la perfidie et la barbarie des deux armées avaient depuis longtemps empoisonné tous les sentiments d'humanité, il arriva que de malheureux Turcs déportés en Asie adressèrent, du milieu de leur misère, des lettres amicales à d'anciennes connaissances parmi les Grecs, pour leur demander des secours et de .l'assistance. Pendant les sièges, conduits avec beaucoup de négligence, les avant-postes avaient bien souvent l'habitude de se réunir • familièrement pour causer et pour échanger leur butin. Devant Tripolitza, on aurait dit que le bombardement avec la vieille artillerie inffrme ne se faisait que pour charmer les ennuis des assiégeants. Les Magnotes y faisaient, avec les Bardouniotes, leurs anciens voisins, un honteux corn-
^ D*après une rectification de PhilimoD, la victime n'aurait {ms ^Vi le mufti, mais un autre ecclésiastique supërieur»
merce de vivres, sous les murs mêmes de la ville, malgré la sévérité de Kyriakoulîs Mavromichalis, cet homme bizarre, qui fit tirer des coups de fusil parmi eux. Au premier choc de forces ennemies , lorsque par exemple, Ismaël-Pliassa-Pacha s'avança dans le défilé du Makrynoro, le chef grec Iskos , avant de combattre , commença par adresser aux Turcs une harangue qui les détermina à se retirer ; lorsque Odyssevs occupa le chah de Gravia, il entama un dialogue moqueur avec «n derviche qui précédait les Turcs à cheval, avant de l'abattre d'un coup de feu; lorsqu'on enferma les Turcs dans les maisons fortifiées de Vrachori, les assiégeants, pendant les intervalles de la lutte, échangèrent avec leurs ennemis, tout comme les héros d'Homère dans l'antiquité, ou les héros abyssiniens dans les temps modernes, des paroles de paix, pour passer ensuite à la fanfaronnade et à la raillerie insultante, et pour se massacrer sans pitié les uns les autres dès qu'on en vint aux mains. Après la répétition continuelle des horreurs commises par les masses de la populace et des soldats turcs dans les provinces éloignées de l'empire, et avec la rapacité de plus en plus croissante des Grecs, qui s'appauvrissaient toujours davantage, toute bonne foi et toute pitié disparurent bientôt parmi les combattants. Quand on lit les descriptions horribles des cruautés et des méfaits, dont se rendaient coupables les Grecs et les Turcs, on se croit transporté dans d'autres temps, passés depuis longtemps. Quand les Turcs, en Crète ou en Asie, dévastaient les campagnes et les villes, quand ils massacraient les habitants ou les vendaient comme esclaves, ou qu'ils. les exécutaient en aggravant les tortures, puisque la mort ordinaire n'a rien d'effrayant dans tous les Etats despotiques oîi la vie n'est pas une chose bien précieuse, on ne peut comparer cette manière d'agir qu'à l'affreuse ma-
nière dont les Triballes et les Mèses, au moyen âge, faisaient la guerre sur la terre byzantine. Mais la vengeance dont les Grecs usaient, quand ils prenaient des villes, n'était pas moins atroce. Lorsque Navarin se rendit, la plus grande partie de la garnison, malgré la capitulation, fut massacrée sous de vains prétextes ; on en exporta un faible reste sur les rochers de Sphaktéria, où ces malheureux moururent de faim : crime qui contre-balança beaucoup d'infamies commises par les Osmanlis, et qui jeta sur les lieux mêmes de terribles semences d'une vengeance sanglante. Nous avons vu qu'à la chute de Tripolitza, les enfants mêmes et des femmes sans défense furent massacrés encore pendant leur retraite. Pouqueville a comparé ces abominables boucheries à la destruction des villes par les anciens Israélites dans la conquête du pays de Chanaan. En effet, c'était plus qu'une comparaison. Quand les Grecs tuaient ainsi les femmes de sang-froid, la haine religieuse exaltée s'y mêlait, comme dans les scènes semblables en Crète, aux haines politiques avec le même fanatisme sauvage que dans l'antiquité ou dans les luttes entre Grecs et Arabes, au x** siècle ; dans tout cela agissait la furie bigote, qui voulait empêcher par le massacre toute promis^ cuite avec les femmes turques \ Ces cruautés commises à Tripolitza eurent les conséquences les plus désastreuses pour les résultats de la lutte considérée dans son ensemble. Après la chute de la capitale du Péloponèse, toutes les forteresses péloponésiennes, qui étaient encore entre les mains des Turcs, se seraient facilement rendues, si les infâmes violations des capitulations et les massacres dans Tripolitza, aiivès Tassant, n'avaient pas excité toutes les garnisons à se défendre jusqu'à la dernière extrémité.
* Mh [xoXuvOtî Ivoc xpioTiavof (ts {j.iav Tcùfxiaaa, di^ aient Ics Cretois.
Les chefs militaires des Grecs donnaient de leur patriotisme la preuve la plus mauvaise, en ne sachant pas dompter cetégoïsme, cette cupidité et cette soif de sang, dans l'intérêt de la grande cause de la patrie; les archontes civils donnaient de leur aptitude à gouverner la preuve la plus mauvaise , en ne pouvant pas sacrifier leurs jalousies politiques à des considérations plus élevées en faveur des intérêts de toute la nation ; les uns et les autres donnaient de leur aptitude à la guerre la preuve la plus mauvaise, en ne comprenant pas de quelle importance il était, à ce moment, de chasser les ennemis complètement du pays, sur les derrières et sur les flancs, afin de pouvoir disposer de toutes les forces des contrées ainsi purgées pour secourir les autres. La mission des Grecs aurait dû être alors de prendre à tout prix Lépante et Patras, pour s'assurer la dofninafion sur le golfe de Gorinthe, et de conquérir, si c'était possible, Ghalcis et l'Eubée, considérée avec raison par les Vénitiens comme la clef de tous les pays grecs. Dans le Péloponèse; les révoltés, après s'être emparés de Navarin et de Corînthe, tenaient, suivant le fameux dicton de Philippe III, de Macédoine, « le taureau par les cornes, » et c'eût été alors chose facile de le dompter entièrement, si les chefs avaient été seulement unis par un peu d'énergie dans des opérations communes. • Mais, disait Kolokotronis dans un de ses adages, on sème souvent le si, qui ne lève que rarement. » Avec une insouciance étourdie toujours égale, les insurgés négligèrent d'attaquer avec toutes leurs forces les derniers refuges des Turcs. « Ils avalèrent , comme le dit le proverbe, le bœuf; mais ils s'arrêtèrent à la queue. » Telle fut la raison qui fit que la guerre, en continuant avec chaque nouvelle année, recommença toujours de nouveau dans les mêmes situations et dans les (némes conditions
données, et que, sans avantages décisifs ni d'un côté ni de l'autre, elle se prolongea d'une année à l'autre, les forces et les résultats se balançant continuellement. La seconde année de la guerre produisit des opérations militaires régulières et conçues d'après un plan plus vaste, mais avec le mçme équilibre de faits heureux et malheureux; elle fut suivie d'une troisième et d'une quatrième année de guerre, pendant lesquelles les deux parties belligérantes s'épuisèrent tellement, que, des deux côtés, on fut forcé à songer à des puissances auxiliaires, auxquelles la diplomatie des cours européennes finit par enlever la ' décision finale.
SECONDE ANNÉE DE LA GUERRE. — OPÉRAXIttS MILITAIRES