I. "Xi
fair^. La Russie, disait-on à Bagot, renoneerait, par l'abaodon du cinquième article, h ses droits de protectioB sur les Grecs ; elle ne voudrait pas étendre son influence, mais elle serait décidée à la regagner dans toute son étendue. Dans ce zèle, on oubliait complètement que la réussite définitive des négociations de Strangford ne dépendait précisément que de ce que la Porte avait alors la conviction qu'on n'ajouterait plus d'autres articles après les quatre qu'elle venait de concéder. Mais les désirs du czar ne sie concentraient maintenant que précisément sur ce aouvel article cinquième ; il voulait que F insurrection des Grecs fût terminée par une médiation et que leur condition future fût réglée. Pour obtenir ce cinquième point, ainsi que Tatistcbew le déclara à Vienne de plus en plus clairement, il était alors même prêt à renoncer à Tinterprétation littérale et rigoureuse des qiunr^ points, comme par exemple à la nomination des hospodars, pourvu que la Porte effectuât l'évacuation et qu'elle nommât des plénipotentiaires pour pouvoir renouer les relations directes. Tatistcbew disait confidentiellement que l'empereur céderait, à la dernière extrémité, même sur ce point. Lord Strangford se trouva dans le plus grand embarras, lorsque ces nouvelles commissions lui parvenaient; Londonderry, surchargé de travaux et malade, le laissait, précisément dans ces moments importants, sans instructions. Tourmenté, comme il Tétait, Strangford ne sut pas se tirer d affaire par un autre moyen que par une lettre confidentielle qu'il adressa '*■ 25 jiiio. h, Metternicb % pour le prier de l'éclairer dans ses doutes. Lorsque cette lettre parvint à Vienne, Tatistcbew était déjà arrivé de SaiQt-Pétersbourg, comme le prince Hata^ feldt de Berlin, tous les deux munis des pleins pouvoirs nécessaires pour prendre part aux conférences ; on pouvait espérer que lord Londonderry viendrait lui-même; une
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séiAQ^* ayait déjà eu lieu, dans laquelle on airait discuté le * <> i»^* mémoraudum du 19 avril. Après la réception^ de la lettre * ii jiiuieu de Straugford, Metternicb oonvoqua les plénipotentiaires pour une conférence particulière dans laquelle il donna lecture de cette missive et où il se fit charger de foire une réponse qu'il soumettrait bientôt à là conférence et qui contiendrait de nouvelles instructions pour le négociateur, suivant le nouvel aspect que prendraient les choses. Précioémcint la veille de ce jour, les démarchés antérieures faites par lord Strangford à Gonstantinople avaient eu de nouveauiï résultats favorables. La Porte avait nommé les hosqoKxlars en leô choisissant, non pas comme auparavant piMWi les chefs des Pbanariotes, dans la nation des Grecs rebelles, mais au milieu des boyards; c'étaient Joannès Stourçllia-Logothéti pour la Moldavie, et Ligori (Grégoire) Giuka pQur la Valachie; mais sans quon pût s'y attendre, en annonçant* cette nomination*, la Porte montra de nou- * «e juakt. vçau toute Tobstination insolente des Turcs en disant : « Que le temps était venu de songer à Texéoution des proin^sses à regard des Prineipautés ; mais que le moment était venu aussi d'exécuter les articles des traités au sujet de l'extradition des réfugiés et relativement aux forts sur lea fyontières d'Asie ; articles n'ayant pas besoin de délibérations ultérieures et dont l'exécution n'avait été retardée que depuis trop longtemps, ce qui avait été la seule eause de ce que ^^lsurrection générale n'était pas encore étfO^fiee, ]>éjà les moindres allusions, faites antérieuremept au sujet de l'envie des puissances de s'immiscer dans les affaires de la Turquie, avaient irrité et indisposé les ministres turcs, mais les suggestions qu'on leur faisait alors tout bas, au sujet du cinquième point qui les menaçaCit, échauffa
*■ Notes officielles adressées à lord Strangford et à l^ntemonce, le 16 juillet. MS.
leur bile au plus haut point. Lorsque, peu de temps après, l'ambassadeur d'Angleterre eut une conférence avec eux* et qu'il essaya de les persuader d'envoyer un plénipotentiaire à Vienne ou d'adresser des communications directes à la Russie, comme cela devait se faire, en vertu des traités, relativement 'à la nomination des hospodars, lord Strangford se trouva dans la position la plus pénible et dut avaler les reproches les plus amers que lui faisait Djanib ; puis il fut congédié avec la déclaration formelle que la Porte ne permettrait jamais d'autres immixtions des puissances et qu'elle ne consentirait jamais à fisdre de la condition future de la Grèce un sujet de négociations avec la Russie. Djanib lui demanda si l'Angleterre accepterait une intervention turque dans le cas oii ses sujets mahométans dans l'Inde se révolteraient? ! Deux jours après, l'inlernonce fit déposer auprès de la Porte copie d'un message verbal' dans lequel il appuyait la demande qu'on avait faite au sultan d'envoyer des plénipotentiaires à Vienne. Lui aussi reçut une réponse brève du reis-eflfendi qui lui fit dire : « Qu'en exécutant les quatre articles de l'ultimatum, la Porte se mettait dans une position que même les puissances ne sauraient plus attaquer. >
Tel était l'état dé choses à Constantinople lorsque la réponse de Mettemich à la lettre de lord Strangford y arriva '. Le prince avait soumis à l'approbation de la conférence l'esquisse de cette réponse, comme on en était convenu. Le cinquième point, la médiation relative à la pacification, y avait été placé tout à fait au premier plan.
* Mémorandum de la conférence de Tanibassadeur d'Angleterre avec les miDidtres de la Haute-Porte, le 27 juillet. MS.
' Instructions données par le comte de Lutzow à son premier interprète, sieur Charles Testa, 29 juillet. MS.
' LeUre du prince Metternich à lord Strangford, le 22 juillet. MS.
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c Jusqu'à ce moment , disait Metternich, les alliés ne s'étaient arrêtés vis-à-vis de la Porte, dans la grande affaire du jour, que sur les questions du droit rigoureux et non pas sur celles de l'intérêt général. Mais quel était actuellement le but immédiat des efforts faits en commun î La réconciliation complète entre la Porte et la Russie. Pour cela, le règlement des questions de droit ne suffirait pas! Le czar ne voudrait pas rétablir les relations diplomatiques simplement sur la base de l'exécution des traités, et , il n'avait pas non plus rappelé son ambassade de Constan- . tinople seulement parce que les traités avaient été violés. Il n'avait pas voulu que son représentant fût tous les jours témoin de scènes semblables à celles du mois de mai de l'année précédente, et il ne le serait pas dorénavant. Condamnant la révolution, l'Empereur voulait mettre aussi un terme à la réaction et à ses cruautés. Que si la Porte, par orgueil et par méfiance , repoussait des négociations au sujet des destinées futures de la Grèce, on pourrait pourtant se convaincre, par la teneur du mémorandum autrichien, que les concessions demandées à la Porte étaient circonscrites dans les limites les plus modérées. Après que l'exaspération s'était emparée des combattants, aucune amnistie du sultan n'aurait plus d'influence sur les Grecs sans qu'elle fût appuyée par les alliés. Mais si les révoltés rejetaient les conditions de leur soumission dictées par les puissances, ils n'auraient à s'en prendre qu'à eux-mêmes si on les abandonnait c au traitement habituel que les Turcs infligeaient à leurs sujets rebelles. » Mais cette négociation, disait le grand-chancelier en terminant, que la Russie demandait conjointement avec tous ses alliés, serait la condition indispensable pour amver à la solution définitive de toutes les complications. » — Cette esquisse, que Metternich avait présentée à la conférence % y avait été ♦ je jnuiét.
518 TiÉGOCIATIONS DIPLOMATIQUES.
approuvée, et la lettre confidentielle adressée par le pribce à lord Strangford, avait été expédiée, iBLCcompagnée nonseulemeat de nouvelles instructions pour rinternonce^ mais encore de nouveaux ordres donnés par Londonderry à son ambassadeur, ordres dont Metternich était aussi content que s'il les avait écrits lui-même. Ce premier changement, presque imperceptible, dans Tattitude du gouvernement anglais, était un des premiers fruits des atrocités barbares dont les Turcs s'étaient rendus coupables. Les massacres de Chios avaient, pour la première fois, réveillé un peu le peuple anglais ; l'opposition, dans le Parlement, avait élevé la voix , et le ministi*e avait eu des motifs pour imprimer à ses instructions un caractère un peu plus national si plus humain. Par conséquent, Londonderry et le prince Metternich plaidaient à l'envi, avec l'autocrate russe â sensible, la cause de la politique d'humanité envers les Grecs et celle de la politique d'équité envers des rebelles, et faisaient plier les lois de la légitimité devant celles d'une déplorable nécessité. L'ultra-tory, à Constantinople, avait alors à se présenter devant la Porte avec cette nouvdle tache. Nesselrode, qui, sur ces entrefaites et en précédant l'empereur, son maître, était arrivé à Vienne, avait, de
* 10 août, cette ville, fait suivre * ses nouvelles instructions d'une au-
torisation pour lord Strangford de venir à Vienne, s'il le jugeait convenable, afin d'y épuiser, de cette manière, tous les moyens pouvant promettre des résultats certains. Le lord se décida à faire ce voyage. Mais avant de quitter Constantinople, il demanda encore une conférence * qu'on
♦ 7 août, lui accorda*. La Porte ayant constamment et fermement
refusé d'envoyer seulement des plénipotentiaires à Vienne, lord Strangford ouvrit l'entretien avec beaucoup d'habileté
* Protocole de la conférence entre l'ambassadeur d'An^eterre et nrtlAîttires.turcBi éa Tl août. MS»
DIFFKREUDS RUSSO-TURCS. 519
en se proposant lui-même pour remplir cette tâche. Le rèis-èffendi lui dit qu'il suffirait que lord Strangford dé* claràt que la Porte avait exécuté les articles comme les puissances le lui avaient recommandé; elles pourraient maintenant adresser les mêmes recommandations à la Russie, et, si elles s'intéressaient à la Turquie, faire cesser, avant tout, les malheurs que causaient sans cess^ les agents russes. À l.avenir, il ne faudrait plus aucune autre immixtion dans les affaires de la Turquie, car si celle-ci offrait un doigt, on prendrait toute la main. Lord Strang-^ ford fit allusion à l'action des sociétés philhelléniques pour faire comprendre clairement aux ministres turcs qu'il y avait connexion entre les rebelles en Turquie et les mécontents dans toute l'Europe, ce qui, d'après lui, donnait incontestablement aux puissances le droit de demander qu'on éteignît le feu révolutionnaire. Djanib objecta que, s'il y avait une liaison â étroite entre l'insurrection grecque et les menées souterraines en Europe, les puissances seraient assez occupées chez elles, et que chacun ferait bien mieux de se mêler de ses propres affaires. Lord Strangford en vint à parler des propositions contenues dans le mémorandum autrichien. Djanib demanda si l'on voulait que, par un acte formel, la Porte garantit aux Grecs de protéger leur personne et leurs biens et de faire justice impartiale, et qu'ainsi elle avouât le tort dont on l'accusait! Elle périrait plutôt que de survivre à une telle honte ! « Ne suis-je pas dans mon droite disait-il, quand, dans ma pro* pre maison, je gouverne ma famille avec douceur ou avec rigueur? » — «Très-bien, répondit Strangford ; mais si les cris de vos femmes et des membres de votre famille que vous maltraitez troublent la paix de ma maison, je vous demanderai, d'abord amicalement d'y mettre un terme; mais si vous vous y refusez, j'irai chez le cadi ; des choses 86m«
blables se passent tous les jours dans votre capitale. • — A cet argument, le ministre sans portefeuille, Sidki-Zadé- Saïd-Achmed-Effendi partit d'un immense éclat de rire. Mais Djanib, de son côté, ne manqua pas non plus d'arguments qui n'étaient pas moins frappants. Strangford lui rappelait Vimpression que les horreurs de Ghios avaient produite en Europe. A des reproches semblables, Djanib avait déjà auparavant répondu en objectant qu'on ne parlait jamais des atrocités commises à Navarin et à Tripolitza; et dans la conférence qui nous occupe, il répliqua à Strangford : « Qu'autrefois, lorsque Souworov (Souvarov) avait égorgé des milliers de Turcs à Rymnik et à Bralla, les cours n'avaient pas élevé leur voix en faveur de l'humanité. Si les puissances voulaient exhorter les Grecs à se soumettre, elles n'auraient certainement pas à s'en repentir ; mais la Porte ne les y inviterait pas et elle ne permettrait aucune immixtion dans ses affaires, et moins encore dans cette question , parce qu'elle avouerait par là que la parole sacrée du Sultan n'avait plus de valeur sans la garantie des puissances. En satisfaisant aux traités, on avait tout fait. » — « Tout contre la Russie, répliqua l'ambassadeur; quelque chose resterait encore à faire aux alliés et aux amis de la Porte. D'après la loi turque, il ne serait pas permis de laisser une maison dans un état qui compromettrait la sécurité du voisin; les ministres turcs, ajoutait-il, croyaient avoir rétabli l'ancienne solidité de Tédifice, tandis que lui craignait qu'ils ne se trompassent. ■ — « A Dieu ne plaise! répondit le reis effendi; mais dans tous les cas, ce serait notre affaire et non la vôtre ! » — « A Dieu ne plaise! répéta l'ambassadeur, car c'est notre affaire aussi bien que la vôtre ! » — Avec ces dernières phrases, le dénouement définitif de l'ancien drame diplomatique, qui continuait encore à ce moment, avait été ajourné indéfiniment; mais ou avait en même temps es-
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quissé le prélude du nouveau drame futur, qu'au fond les diplomates ne commencèrent à jouer sérieusement qu'à partir de 1825. L'ambassadeur laissa* encore une note à 'Mw*t. Constantinople dans laquelle il recommandait fortement ses demandes, puis * il se mit en route pour se rendre à Vienne. * » Mptembre. A l'époque du départ de lord Strangford de Constanti- aiVxmS^ux nople, Tatistchew, Hatzfeldt et Nesselrode étaient déjà vISMeTÎS réunis à Vienne; l'empereur devait suivre ce dernier de • ÎSSe.'** *** ^*' près. Dans Tintervalle, le changement qui avait déjà, depuis quelque temps, commencé à s'opérer en lui, et que, nous avons pu observer , s'était accompli à un tel point qu'Alexandre revînt auprès de Mettemich tel qu'il l'avait quitté à Laybach, et même avec une exaltation plus grande des sentiments qu'il y avait manifestés. Toute la manière et la façon dont il permettait à toutes les choses de s'éparpiller en lui en sentiments et en rapports personnels et mesquins, auraient dû faire supposer, dès le commencement, qu'il ne donnerait jamais une tournure et une importance nationales à ces grandes questions qui s'agitaient dans le monde. Depuis longtemps, on ne trouvait plus dans ce prince, partagé entre beaucoup d'intérêts et penchant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, la confiance en lui-même et le courage plein d'assurance qui avaient distingué le souverain des années 1813 et 1814; on pouvait voir clairement que la seule résistance passive des alliés était assez puissante pour lui ôter le courage de poursuivre les projets qui, peu de temps auparavant, lui avaient paru si naturels et d'une exécution si facile. Ce qui le décidait surtout, sa crainte de voir les sectes révolutionnaires se répandre dans ses propres États, crainte qui, pendant son séjour à Laybach, n'était fondée que sur de simples suppositions, avait été confirmée et fortifiée depuis par des faits;' peu de temps auparavant^ il avait eu des motifs pour faire publier des défenses sévères couOc^ V^'^
août, sociétés secrètes en Pologne, et, à oe moment même^^ édits encore plus rigoureux pour la Russie elle-noiéme. C'est pourquoi on avait déjà pu deviner à Vienne, d'après f attitude de Tatistchew, avant que le czar n'y parût luimême, que, dans les derniers temps, Tempereur était devenu de jour en jour plus résigné, plus pacifique et plus indulgent vis-à-vis des tracasseries turques et de plus en plus désireux de sortir des embarras de la position dans laquelle il s'était trouvé jusqu'alors. Même les progrès victorieux des Turcs dans THellade orientale et occidentale avaient dû lui servir pour vaincre plus facilement les difficultés, qui auraient été plus difficiles à surmonter pour luU si l'on avait dû réclamer sa coopération, afin d'obtenir dés Grecs une soumission volontaire. Même avant l'arrivée de l'empereur de Russie ^ Metternich était donc compléte- * fin d'août, meut couvaincu * que la résolution du czar de se débarrasser à tout prix de ces complications, devenues si graves par ses propres fautes, était si bien arrêté, qu'on pourrait compter de sa part sur tous les sacrifices qu'on lui demanderait de faire. Le grand - chancelier considérait déjà comme un sacrifice important et le plus conforme à ses vœux ce fait que l'empereur n'était pas accompagné dans ce voyage de Vienne par Kapodisirias ; Metternich avait ainsi la certitude que le comte avait perdu la confiance de j* empereur, et qu'il serait inévitablement éloigné de son poste. Même le nom de Stroganow était à peine mentionné à cette époque. Lorsque l'empereur de Russie arriva à GoDunencement Vienne *, OU Ic trouva plus équitable qu'on n'aurait pu le
de septembre. , , . * , n . i •
désirer, et prêt à faire toutes les concessions, pourvu qu'on trouvât pour cela des formes qui laisseraient son honneur intact. De tous les côtés, il rassura tout le monde, et même lord Strangford, en disant que ses intentions étedent pures et inoffensiveSt et que ses promesses ne cachaient auouB^
DIFFÉRENDS RUSSO-TUUGS. &23
arrièrô-pensée. Son désir de réconciliation était si sincère et si énergique, que le cear rappela même Mazaro^Vitdii qui soulevait la Perse» et qu'il le remplaça par le génteal YermolDw, afin d'enlever Tobstacle le plus important qui s'opposait à la conclusion de la paix avec la Porte» Dans ses entretiens avec les ministres d'Autriche» de Prusse et de France, le czar s'exprimait déjà à Vienne tout à fait dans le même sens qu'il le fit, plus tard» à Vérone vis-à-vis de Chateaubriand. 11 avoua franchement qu'il sortait d'Une épreuve difficile; « Il s'était vu obligé, disait-il, de résister à l'opinion générale de son peuple, mais il avait dû comprendre quelle réaction dangereuse une guerre en Orient exercerait sùi* les intérêts de l'Europe, combien elle mettrait en péril le but de la grande alliance, et combien elle favoriserait né^ cessairement les projets de la révolution. Pour éviter ce mal j le plus grand de tous , aucun sacrifice personnel ne lui avait paru trop grand. La politique n'était plus, à ce moment, ce qu'elle avait été autrefois ; Tégoïsme li'en était plus la base. &U du reste, il voyait alors clairement le danger des principes révolutionnaires, lui aussi avait crui pendant quelque temps, à la possibilité de contribue^ au bonheur de l'humanité, en favorisant les novateurs^ qui, eux également, pouvaient être animés d'intentions louables ; et ou serait l'homme iHen pensant qui n'aurait pas le désir de fonder le bonheur des peuples sur une basç plus solide? Mais aujourd'hui, où l'on avait arraché le masque aux révolutionnaires, les princes seuls pourraient arrêter le torrent qui menaçait de les engloutir. > — Après toutes ces déclarations, Metternich ne pouvait pas avoir de peine à attirer de nouveau le czar entièrement à 9e$ maximes à lui, et à le guérir de ses derniers accès de li-^ béralisme. Il y réussit si complètement, d'après le témoignage de Nesselrode» auquel on peut ajouter foi» qu'il le
m NBG0CIAT107SS DIPLOXATIQCES.
fit tomber dès lors dans Textréme opposé, ei qu'il le remplit d'une telle m^ance. que des hommes tels que Nessdrode lui-même et le prince Wolkonsky n'étaient pas sûrs que l'empereur ne les prit pour des carbooari. Tonte la tournure que prenaient les affaires à Vienne et à Vârone était étroitement liée à cette excitation momentanée d'Alexandre, au sujet de Faction des révolutionnaires. Lorsque Metternich lui montrait la possibilité de renverser la révolution en Espagne, d'étouffer avec elle Tesprit de révolte en France, et de rétablir d'une manière solide et durable, par cette action exercée dans ces deux pays, Tordre complet et la tranquillité dans l'Occident, Alexandre n'en était que d'autant plus disposé à rejeter tout à fait au dernier plan toute la question d'Orient et même l'affaire de la pacification, qu'on venait de pousser, à l'instant même, avec une telle impétuosité. Ainsi, ses ministres^, après avoir énuméré encore une fois tous les péchés des Turcs et toutes les vertus des Busses, se déclarèrent « £6 Kpieiiibre. douc prêts, aux coufércnces de Vienne*, à rétablir les relations diplomatiques* avec la Turquie, à condition : « que la Turquie ou consentit à entamer des négociations directes au sujet des garanties qui assurassent aux Grecs, pour prix de leur soumission, la jouissance des avantages fixés par le mémorandum autrichien, ou qu'elle prouvât, par une série de faits, qu'elle respecterait la religion chrétienne, placée sous la protection de la Russie, et qu'elle rétablirait la tranquillité intérieure en Grèce sur des bases qui pourraient rassurer la Russie sur le sort de ses coreligionnaires, f — La diplomatie russe prétendait que» dans ces phrases, elle renonçait à demi à Vintervention immédiate. L'empereur de Russie désirait bien encore
' Note du comte Nesselrode, eu date du 26 septembre. IfS.
DIFFÉRENDS RUSSO^TURGS. 525
qu à Tavenir ses alliés se -^trouvassent dans une position qui leur permît d'en finir avec l'insurrection grecque, mais il n'insistait plus sur l'exécution immédiate de la pacification d'après les propositions autrichiennes, abandonnant plutôt la solution de la question à l'avenir, puisque des intérêts plus pressants attiraient, au moment actuel, son attention sur l'intermède qui se jouait en Espagne, On ne parlait plus qu'en passant de l'évacuation des Principautés, de la nomination des hospodars et du rappel des mesures qui gênaient le commerce et la navigation. L'Autriche et la Prusse se déclarèrent pénétrées d'admiration pour la sagesse et la modération du czar, par lesquelles il s'attirait des droits imprescriptibles à la reconnaissance de l'Europe*. Tous se sentaient heureux de voir cette union si belle. Lorsque le congrès, après les délais causés par la mort de Londonderry, s'était ajourné de Vienne à Vérone, la Russie y agita de nouveau' la question, dans une conférence*, où, sans rien ajouter de nouveau à la "" •norembre. demande du 26 septembre, on réclama seulement encore une fois les bons offices des alliés, afin de poursuivre auprès de la Porte ï'accomplissement des demandes russes et la notification ofïicielle de ce qu'elle se proposait de faire dans les Principautés. A la répétition de cette demande, Metternich réitéra les déclarations de l'Autriche', la Prusse et la France se montrèrent satisfaites : Wellington seul réserva sa réponse. Dans une conférence postérieure *, le plénipotentiaire anglais, tout en reconnaissant * *^ novembre, la modération magnanime de l'empereur, fit ressortir les
* Notes du comte Bernstorff et du prince Metternich adressées au comte Nesselrode, en date du 28 et du 30 septembre. MS.
' Déclaration de la Russie. Vérone, le 9 novembre. MS.
' Déclaration de l'Autriche relative au protocole dé la conférence du 9 novembre. MS.
Ht IfÉMOUTIOMS DIPL0NATIQUS8.
awibreuses oôneessions de la Porte, qu'il oonsidéFait oomma une % série de faits » capables de déterminer le oiar à montrer sa satisfaction à la Turquie, en rétablissimt les relations, diplomatiques avec elle. Il promit les bons offices de TAngleterre pour déterminer le sultan à faire des démarches aussi naturelles que celles de notifier la nomination des hospodars et de retirer les mesures qui gdnaient les rapports entre les deux pays^ Lé lendemain, Tatistchew donna lecture d'un document dans lequel l'empereur, son maître, déclarait : « que les sentiments d'amitié de ses alliés lui inspiraient une telle sécurité, qu'it abanéùimait à leur sagesse seuie le soin de diriger la marche ultérieure des négociations ^ Ainsi les affaires d'Orient étaient déjà entièrement terminées à Vérone à Tépoque où les délégués des Grecs, envoyés au congrès arrivèrent en Italie, et leur dernier espoir de trouver un appui dans les puissances s'était évanoui. Pendant qu'il était encore retenu dans la quarantaine d' Ancône, le comte Métaxad s'était adressé à Rome', pour demander qu'on lui permit de traverser le territoire romain. Pie VII, ce pape plein d'humanité, aurait volontiers facilité leur voyage et appuyé leur demande; il adressa, dans ce but, une lettre au cardinal Spina, son plénipotentiaire à Vérone. Mais immédiada s noYêmbre. tcmeut après F arrivée de la lettre de Métaxas^, qui den^andait à être admis auprès du congrès, afin d'y parler pour son peuple, « qui avait placé sa cause morale sous la glorieuse bannière de Jfésus-Ghrist, et qui soumettait ainsi son sort politique à la religion et à l'équité des puissances chrétiennes, » les princes prièrent le cardinal de faire si-
* Protocole de la conférence 4u 26 novembre. MS.
* Protocole de la conférence du 27 novembre. 118.
> Ses lettres adressées au pape, à Goi^aivi^ aux princes et aia aûnisires^ etc. Elles se trouvent toutes dans Jourdain, ch. i^.
DIFFÉRENDS RUSSOr-TURCS . tl7
gnifier aussitôt &u comte qu'on ne radmettrait pas et qu'il ne recevrait pas de réponse. Ce ne fut que la circulaire de Vérone * qui répondit sommairement aux Grecs , en leur * u déoembra. disant : « que la coïncidence de Tinsurrectioa grecque avec les révolutions à Naples et en Piémont ne permettait pas de douter de Torigine identique de tous ces mouvements, et que les chefs de la révolte grecque s'étaient trompés en espérant pouvoir semer la discorde dans le conseil des puissances. Les souverains s'étaient décidés à repousser le principe de la révolte sans examiner de quelle manière, ni dam quel pays il se montrerait. > — Les délé^ gués grecs, tout abattus, attendaient encore à Àneône, lorsque Tévéque Germanos et un fils de Pétrobey vinrent les rejoindre porteurs d'un message important pour le pape, message qui devait rapprocher la nation grecque du Saint-Siège et de son Église. Le pape, dépendant entièrement de TÂutriche, dont les troupes occupaient ses États, ne pouvait pas même consentir à entamer ces négociations séduisantes. Les délégués durent repartir sans avoir vbà?^ lise leurs desseins, après que Jourdain eut répandu à Ancône une espèce de manifeste, qui devait défendre les Grecs du reproche d'être associés au carbonarisme, et qui devait revendiquer pour leur révolution un caractèi'e entièrement différent de celui de toute autre révolution chez n'importe quel autre peuple. Dans son rapport, adressé au gouvernement provisoires Métaxas chercha à parer d'avance le coup dont les princes voulaient, de Vérone, frap^ per la Grèce. « On vous offrira, disait-il, une trêve et dès garanties pour la sûreté des personnes et des propriétés ; si vous acceptez ces propositions, vous êtes perdus! Les princes nous abandonnent ; nous ne pouvons donc cooipT
* Jourdain, U !•% p. i80.
538 NÉGOCIATIONS DlPLOMATiQaSS.
1er que sur nous-mêmes I » — A la même époque aussi, le tragoudion de Kolokotronis avertissait les Grecs : « de ne pas jeter leurs regards, dans la direction du Borée, sur leur voisin et coreligionnaire ; les indiarques sans cœur, ajoutait-il, ont foulé aux pieds l'Europe et jeté un charme sur tous les monarques, de sorte quïls voient sans compassion vos malheurs; dans votre lutte sacrée, vous ne pouvez espérer qu'en votre fusil et votre épée. » changementi à Lord Straugford s'était mis en route pour retourner à
oustaatioople.
* décembre. SOU postc * appuyé par les instructions données avec le plus grand accord par tous les cabinets à leurs ambassadeurs à Constantinople. Mais sur ces entrefaites et pendant le temps qu'avaient duré les conférences de novembre, il s'était opéré, dans la capitale turque, un changement réel qui était infiniment plus important et plus favorable à l'ambassadeur d'Angleterre qu'aucun appui diplomatique n'aurait pu l'être. La Porte n'avait pas attendu que les puissances chrétiennes lui donnassent un témoignage public de leur désintéressement politique et de leur impartialité, pour leur prouver qu'elle savait prévenir un rapprochement sincère en allant sincèrement au-devant d'elles^ Encore cette fois-ci elle avait eu très-vite de Vienne les informations les plus exactes sur les véritables dispositions du czar dont celui-ci ne se cachait pas; elle savait parfaitement bien apprécier la portée de l'absence du comte Kapodistrias dans la suite du czar. L'éloignement de ce ministre de sa sphère d'action eut immédiatement pour résultat une catastrophe semblable à Stamboul. On a, du reste, pu voir déjà par notre exposition de toutes les relations diplomatiques entre les divers Etats de toutes ces tergiversations politiques, de toutes ces susceptibilités personnelles des différents acteurs, et de toutes ces analogies qui se montraient partout dans la physionomie des
situations réciproques, quel parallélisme rigoureux a toujours régné entre les actes des deux gouvernements hostiles, qu'ils se soient égarés dans les labyrinthes de l'intrigue ou qu'ils aient suivi le droit chemin. Au moment de l'ouverture du congrès de Vérone, les ministres turcs avaient délibéré chez le mufti * avec les représentants des * w ociobr janissaires, sur la demande qui pourrait être adressée à la Turquie par les diplomates réunis à Vérone, réclamant peutêtre pour le Péloponèse une organisation semblable à celle des Principautés. Les délégués des janissaire^ répondirent que, si une telle proposition était acceptée, ils tailleraient en pièces tous les Grecs. Le mufti leur fit entendre raison en leur disant que c'était contre la loi ; mais que s'ils avaient une telle aversion pour des prétentions aussi humiliantes, il serait en leur pouvoir de mettre la Porte en état de les repousser honorablement ; ils n'auraient qu'à mettre en campagne trente mille hommes pour soutenir le séraskier contre les Grecs. Les janissaires en ofirirent soixante mille si le sultan voulait sacrifier à leur ancienne vengeance le favori Chalet-Effendi qui leur était si odieux. Le sultan recula plein de colère et de menaces. Mais les janissaires lui adressèrent une nouvelle pétition dans laquelle* ils réitérèrent leur demande en protestant de leur soumission. Un autre fait vint coïncider précisément avec ce mouvement. Un vieux serviteur fidèle du sultan, l'ancien grand-amiral AbdouUah-Pacha , homme simple et droit, sans éducation ni instruction, mais très-aimé du peuple et des ulémas , découvrit franchement au Grand- Seigneur tputes les intrigues de son favori et la direction dangereuse de sa politique ; en même temps et entre autres choses, il parut au grand jour que Chalet avait supprimé les rapports de Chourchid-Pacha qu'il n'avait pas jugé opportun de présenter. Alors eut lieu tout à coup le I. 34
changement tant désiré depuis longtemps. Le favori tomba et se rendit avec une suite nombreuse et une grande pompe dans son exil, àlconium, où il fut décapité peu de temps après. Une modification complète du gouvernement fat le résultat de sa chute. AbdouUah-Pacha devînt grandnov«nbpe. vizir * ; lo schcich-oul-islam fut remplacé dans cette dignité par le ministre sans portefeuille Saïd-Achmed-Effendi, membre dfstingué du corps des ulémas, ancien adversaire de Chalet-Effendi, et qui avait toujours parlé en faveur d'un accommodement pacifique avec les puissances. Tous, les hommes connus pour leur fanatisme étaient menacés dans leurs places, parmi eux Djanib lui-même. De nombreux adversaires de l'ancien favori revinrent de l'exil et de la disgrâce, entre autres l'ancien reis-^effendi, Hamid- Bey, le célèbre Ghalib-Effendi qui avait signé la paix de Boukharest, ceux des membres de la malheureuse famille arménienne Douz-ôglou qui étaient restés encore en vie, et Ali-Bey, l'ami des chrétiens ; ce dernier avança bientôt jusqu'à la dignité de grand-vizir en remplacement de ce naïf AbdouUah-Pacha qui tf était pas à la hauteur de ses fonctions, et les quitta tellement pauvre que, dans une lettre à la fois touchante et comique, il dut demander au sultan l'argent nécessaire pour son voyage. Un système de gouvernement , entièrement nouveau, fut introduit en Turquie avec tous ces changements dans le personnel des fonctionnaires. On recommanda aux agents des différents pachas d'Asie et d'Europe, réunis auprès de la Porte, de ménager les rayas. Le nouvel amiral Chosrew-Pacha rivalisait de douceur avec le grand-vizir dans le traitement des Grecs. Les habitants des îles grecques qui étaient aux galères furent employés avec de grands ménagements à divers travaux. L'île de Chypre reçut un nouveau gouverneur plus humain. Toute la scène était comme transforaiée
DIFFÉkBHDS RUSSO-TURCS. 531
et renouvelée, lorsque Strangford revint à Constantinople. Il remit, au reis-eflFendi, une lettre de Metternich, écrite à Vérone *, et conseillant à la Porte d'accueillir favorablement ♦ du i4 déoembre. les ouvertures de la Russie : le ministre' turc lui répondit d'une manière qui ne laissait rien à désirer. Dans sa première conférence \ Strangford exprima, avant tout, le vœu ♦ 30 janyier isia, que la Porte se rapprochât directement de la Russie en notifiant à cette puissance la nomination des hospodars. On lui accorda aussitôt sa demande \ Dans la lettre de notification, on lisait ces paroles expresses : « Les hospodars ont été envoyés et installés dans les chefs-lieux de leur juridiction, et l'évacuation complète a eu lieu en même temps. > Il est vrai que dans cette lettre on avait encore de nouveau exprimé l'invitation, si désagréable pour la Russie, de livrer maintenant aussi les réfugiés et de rendre les forts en Asie ; mais le reis-effendi dit confidentiellement au drogman anglais : < Que ce premier point était pour la Porte ce que, pour beaucoup de princes chrétiens, était la conservation des titres qui leur provenaient de pays qu'ils avaient perdus ; mais quant au second , la loi défendait aux musuhnans de céder paisiblement la moindre parcelle de leur territoire. » Plus curieuse encore, et caractérisant même encore davantage le changement complet qui avait eu lieu dans le système turc, était une autre expression du reis-eflTendi, paraissant marquer, comme une borne, la limite d'une nouvelle époque. En faisant allusion au favori qui venait de tomber, il dit au trucheman anglais : « La Porte a eu son Kapodistrias aussi bien que la Russie ; Dieu soit loué! nous voilà débarrassés de tous les deux! * Plein de zèle et avec une grande promptitude, Strangford
* Lettre du reis-effendi au ministre des affair es étrangères de Russie, Constantinople, le 25 février 1823, accompagnée d'une note explicative adreîwée à lord Strangford. MS.
envoya la leltre du ipinistre à Saint-Pétersbourg * , se contentant de ces premiers succès et sans avoir, dans sa première attaque, dit la moindre chose des demandes en fa-
veur de la Grèce. Il lui importait seulement, ainsi qu'à son gouvernement, de rétablir les relations diplomatiques; c'est pourquoi , au moment actuel et plus tard , dans son rapport et dans ses démarches auprès de l'internonce , il appuyait de toutes ses forces sur la nomination et l'envoi d'un chargé d'affaires russe à Constantinople. eiiefSrîifd^ ^^ politique autrichienne secrète , hypocrite et tramée •A^^2?f ^ ^^^^ 1* V^^^ grande finesse , avait fourni à Vérone son
chef-d'œuvre; les Gentz et les Metternich célébraient, bien que silencieusement et en secret, leurs brillantes victoires. Le but de cette politique était simplement et incontestablement l'anéantissement des rebelles grecs. Dans les cercles des hommes d'État qui présidaient aux destinées de l'Autriche , on se repaissait à tout moment de toutes les nouvelles annonçant des défaites subies par les Grecs ; le sultan lui-même ne pouvait pas désirer avec plus de ferveur que ses armes fussent victorieuses. La Porte ellemême connaissait fort exactement celte disposition des diplomates autrichiens ; à un moment oii la cause de Tinsurréction était tombée très-bas, le reis-effendi disait un jour au drogman autrichien Testa, comme la chose la plus naturelle du monde*: c Qu'on arrivait à la fin, et cela, à la fin que l'Autriche appelait de ses vœux. » La Porte savait quels étaient ces vœux, bien que les rapports, en apparence impartiaux dans V Observateur, feuille officielle de l'Autriche, n'exprimassent pas cette partialité pour les Turcs, et, bien que les propositions du cabinet de Vienne, relativement à la pacification, parussent trahir plutôt une par-
* Lord Strangford au comte Nesseirodc, le 28 février 1823. MS.
DIFFÉRENDS RUSSO-TURGS. • 533
tialité pour les Grecs. En effet, il y avait eu, dès le commencement de ces complications, un double fil de relations ouvertes et secrètes entre l'Autriche et la Porte, fil qui, un peu plus tard, lorsque les rapports entre Vienne et Londres avaient été modifiés , se voyait si clairement et si ouvertement , que Stratford Canning ne se faisait pas de scrupule d'en faire des reproches directement à Tinternonce. Il est vrai que les rapports secrets entre Vienne et Constantînople n'avaient pas le caractère officiel effronté que Stratford leur supposait; mais les plus clairvoyants, parmi les diplomates étrangers à Vienne, ne doutaient pas que Gentz ne fût l'homme que Metternich honorait de cette honteuse confiance, en lui permettant de représenter auprès de la Porte, en son propre nom et de sa propre autorité, ce revers amical et confidentiel de la politique autrichienne qu'il voulait tenir caché à la Russie et au monde. Quant à Gentz, sur la vie duquel on ne peut pas faire de révélations nouvelles sans dévoiler de nouvelles turpitudes, il était de notoriété publique qu'il entretenait avec le nouvel hospodar de Valachie une correspondance continuelle et des banquiers ne cachaient pas que Gentz recevait trois mille ducats par an de lui ; on considérait comme tout à fait certain qu'il avait les rapports les plus intimes avec les ministres turcs, et que c'était par lui que ces derniers recevaient des communications tellement rapides et tellement exactes sur les négociations et les résolutions des cabinets européens, que les diplomates en furent plus d'une fois tout étonnés; on croyait même que c'était Gentz qui envoyait à la Porte l'esquisse de ces réponses et de ces déclarations dont on admirait bien souvent la logique et la sagacité. Ce fut lui encore qui, dans VObservateur autrichien, fit t le plus grand tour de force de toute sa vie » lorsque, en rendant compte des affaires grecques, il
essaya de cacher, avec le plus grand soin, la véritable opinion de son gouvernement ; il est vrai que malgré tous les tours d'adresse de Gentz , personne ne s'est jamais trompé au sujet de cette opinion. Dans la pensée de Gentz, le journal officiel de Prusse avait certainement fait preuve d'une maladresse bien lourde lorsque , dans son numéro du 18 octobre 1821, il fut assez bavard pour dire tout franchement Topinion du cabinet prussien sur les Grecs qu'il condamnait sévèrement, tandis qu'à Vienne on cachait soigneusement cette manière de voir; ce journal disait : « que les scélérats qui , dans des vues infâmes , avaient mis les armes entre les mains des Grecs trompés, et qui avaient chargé leur conscience du sang répandu depuis le mois de mars, n'auraient pas impunément commis tant de crimes ! » Et cependant, en réalité, personne n'aurait jugé le cabinet de Berlin et son organe aussi froid et aussi insensible qu'on jugeait l'écrivain officiel de V Observateur autrichien qui, tout en établissant les faits seuls d'une manière exacte, s'efforçait de ne jamais s'expliquer sur les affaires grecques, ni sous le point de vue légal, ni sous celui de la politique, • de ne prononcer jamais le jugement corroboré par mille preuves sur la bassesse de.s Grecs, » et de ne révéler jamais Fopiniondu gouvernement autrichien; « que les Turcs avaient eu toujours raison et les Grecs toujours tort ^ » On croyait cette fantasmagorie trompeuse indispensable vis-à-vis de la Russie. D'après les désirs et dans l'opinion de Gentz et de Metternich, le discrédit jeté peu à peu sur la cause grecque vis-à-vis de l'opinion publique en Europe, la mort lente de la révolte par suite des dissensions intestines et les succès éclatants des armes turques devaient coopérer pour amener la fin
* Correspondance entre Gentz et Adam MuUer, p. 364 sq.
tant désirée de cette fâcheuse insurrection. Ms43 le moyen principal dont on voulait se servir pour amener ces différents résultats, par conséquent le moyen principal pour atteindre le but final et véritable, était toujours à leurs yeux le rétablissement des relations amicales entre la Russie et la Porte, la consolidation de la paix entre ces deux puissances,' paix si fortement désirable pour la position embarrassée des finances de l'Autriche, et qui paraissait être, en même temps, le moyen infaillible de décourager et d'abattre l'insurrection. C'est pourquoi le but des efforts constants de Metternich avait toujours été d'empêcher , par tous les moyens, le sultan et surtout le czar de se jeter dans la guerre. A cette fin, il s'était d'abord allié avec r Angleterre ; mais comme il voyait que ce mouvement de sa politique irritait le czar, il avait imaginé les garanties pour les provinces révoltées, de même que plus tard, lorsque les embarras augmentèrent, lui, Metternich, devait être le premier à proposer même l'émancipation et Tindépendance de la Grèce ! Au moment qui nous occupe, il ne se fit pas scrupule de faire une brèche au principe de la légitimité si solennellement proclamé et de proposer des concessions à faire aux rebelles, toujours dans ce seul but d'avoir la paix, car, se disaiUl, une fois cette paix obtenue, le sultan, en maître légitime, serait assez fort pour pouvoir enterrer ces concessions dans les paroles des négociations vaines. C'est pourquoi, aussitôt que Metternich fut informé du retour de l'empereur de Russie à des dispositions pacifiques, il considéra le plus fort de sa tâche comme terminé. La conservation entière de ce qu'il avait gagné à moitié devint dès lors tellement le but unique de ses efforts qu'elle lui fit oublier tout le reste. Lorsque le czar parut â Vienne et qu'il y charma et tranquillisa tout le monde par ses sentiments si décidément favorables à la
paix, le grand-chancelier était fermement convaincu que la question d'Orient « avait déjà trouvé sa solution ou que, du moins , elle avait perdu la plus grande partie de son importance. » Lorsqu'il réussit ensuite à détourner l'attention d'Alexandre sur les affaires d'Espagne, Metternich dut croire posséder même un excédant de succès. Aux yeux de Gentz jouissant de ses triomphes, le congrès de Vérone eut le mérite d'avoir instruit tout à fait en secret le procès des Grecs et « d'avoir enterré en silence la question turco-grecque. » Pendant le temps qu'ils gagnaient par cette diversion en Espagne, Gentz et Metternich ne doutaient pas que la Porte ne réglât entièrement ses comptes avec les Grecs. Mais, dans cette race d'hommes d'État, comme dans aucune autre, l'habileté et la circonspection les plus grandes touchaient de tout près à la sottise et à l'imprévoyance les plus frappantes. Les deux diplomates autrichiens savouraient encore les délices de leurs triomphes, lorsque tous les soutiens, qui portaient leurs calculs, leurs espérances et ce qu'ils croyaient leurs conquêtes, furent brisés sous leurs pieds. Peu de temps avant le commencement des conférences de Vienne, à une époque où les diplomates à Constantinople, voyant sur les lieux les choses avec plus de justesse, avouaient déjà leur ancienne erreur, commise dans l'appréciation du mouvement grec, le prince Hatzfeld, l'ancien confident de Metternich, et dont aucun rapport n'était envoyé à Berlin sans avoir été préalablement lu par le grand-chancelier, demanda pourtant un jour, lorsqu'il se sentit un peu inquiet, à son ami déjà sûr de la victoire et dont la fermeté le remplissait d'admiration comme sa supériorité lui inspirait la confiance: « ce qu'on ferait si les Grecs finissaient cependant par obtenir leur indépendance par la force des armes. • JfaÎ3 les deux amis oublièrent promptement celte pensée
pénible en se disant, pour se consoler, « qu'heureusement toutes les probabilités faisaient espérer qu'il ne serait pas nécessaire d'attaquer cette grande question qui ferait renaître toutes les espérances révolutionnaires*. » Tout ce-'*' eut lieu quelques jours seulement avant que la grande tragédie de Dramali commençât à être jouée , tragédie qui fit pencher la balance des armes d'une manière si décisive en faveur des Grecs, que même leur terrible défaite diplomatique à Vérone ne put plus abattre leur courage et leur confiance en l'avenir! Le prince Metternich, dans sa finesse, avait cru qu'en jouant habilement avec la pacification , cette manie du czar , il aurait débarrassé ses amis turcs de leur querelle dangereuse avec la Russie ; mais, en réalité, cette même intervention, mise par lui sur le tapis, allait devenir la cause d'où le fil tenace de ces différends devait de nouveau se dégager et se développer jusqu'à devenir un nœud inextricable et sans fin de confusion diplomatique ! Puis , le prince Metternich avait cru jusqu'alors que, dans tous les cas oîi il en aurait besoin, il trouverait une alliée sûre dans l'Angleterre contrôles Russes et contre les Grecs, et c'était justement cette puissance qui allait lui porter les coups les plus cruels ! Le ministre docile qui, dans les derniers temps oîi sa santé s'était déjà afiaiblie , avait, presque malgré lui, permis à Metternich de l'entraîner dans les voies tortueuses de sa politique, s'était coupé la gorge à l'apogée même des victoires de Vienne ! Son successeur était Canning, qui, déjà comme lycéen , avait chanté dans des plaintes élégiaques l'esclavage des Grecs , et dont l'entrée en fonctions fut aussitôt saluée par une feuille ministérielle , « comme le lever d'un nouvel astre sur le sombre horizon de la Grèce
' Le prince Hatzfeld au roi de Prusse. Vienne, le 24 juillet i822. MS.
abandonnée dans sa lutte ! » Au premier momeat, Ganning ne pouvait pas changer la marche des affaires en Orient par des modifications violentes de la politique anglaise; pourtant, les diplomates du continçnt disaient aussitôt en soupirant : « que le nouveau ministre voudrait probablement abandonner plus tard la politique^expectante et d'isolement de Castlereagh, et qu'il trouverait plus digiie d'un grand empire de ne pas rester indifférent dans des questions aussi importantes. » Au moment même oîi les primats de la Morée invoquèrent la protection anglaise, les journaux de l'opposition en Angleterre, proposèrent aussi de mettre Tinsurrection grecque sous la sauvegarde de la Grande-Bretagne, afiii de la soustraire à l'influence russe. De cette coïncidence, les diplomates étrangers à Londres ne voulurent pas conclure, il est vrai, l'intention du gouvernement de s'intéresser immédiatement pour l'émancipation des Grecs, mais ils crurent bien possible qu'un jour il s'emparât de cette pensée, surtout dans le cas où l'invasion qu'on avait l'intention de faire en Espagne continuerait d'élargir la rupture avec les puissances continentales. Dès que la pensée de cette invasion se fut manifestée à Vérone, l'Angleterre avait exprimé la menace de vouloir reconnaître les États de l' Amérique du Sud qui s'étaient révoltés ; en Grèce, Ganning fit ausâtôt la démarche qui, pour l'Amérique, avait précédé de î5 mars 1853. plusicurs auuécs l'exécution de cette menacé ; il reconnut* le blocus proclamé par les Grecs; par conséquent il les traita comme une nation belligérante et fortifia ainsi la confiance des Grecs en leurs forces navales qui, jusqu'alors, avaient été la meilleure partie de leur puissance militaire! Depuis ce temps, la neutralité dans les eaux ioniennes prit un caractère plus favorable à leurs intérêts : on protégea ouvertement leur commerce; l'île de Kalamos devint bientôt l'asile et la place d'armes de leurs réfugiés. Les Grecs
eux-mêmes considéraient cet acte du ministre anglais comme le premier pas vers la reconnaissance de leur indépendance. Lorsque déjà, à Vérone, Wellington conseillait sèchement à la Russie de se contenter alors des concessions de la Turquie, on pouvait comprendre que Canning ne garderait pas même, vis-à-vis des cours impériales, la même attitude complaisajate qu'avait eue son prédécesseur, pas même dans les affaires d'Orient. Le premier acte de Ganning , par lequel il débuta vis à vis de Metternich, fut d'insister sur un prompt paiement des sommes prêtées par l'Angleterre à rAutriche, ce qu'il lit d'une manière tellement pressante que lé grand-chancelier, plein de fiel, dut mettre la main dans sa bourse, demandant seulement une prolongation des échéances à ses créanciers, tandis qu'en secret et auprès de ses confidents, il mit le poing dans la poche en menaçant de prendre des mesures qui parais-
saient venir de la bouche d'un banqueroutier insolent. En . ce qui regarde l'attitude de l'Angleterre vis-à-vis de la Turquie, lord Strangford fit bientôt, sous le sceau du plus grand secret , la communication confidentielle à Tinternonce à Constantinople, que toutes ses instructions étaient changées, et que tout le système politique pour lequel il avait travaillé avec tant de zèle recevait une direction nouvelle qui le forcerait à quitter son poste aussitôt qu'il recevrait des ordres plus précis.
Les rapports entre l'Autriclie et l'Angleterre, son alliée, NonTtan revii
ment à Saint-F
1 appréciation des forces de la révolution et des rebelles, le JSJ^?^^**^*^ calcul fondé sur la bonne volonté de l'ami et voisin turc, tout cela allait devenir une source de grandes déceptions pour le prince Metternich ; mais ce qui blessa le plus son amour-propre, ce fut de se voir trompé aussi par l'empereur Alexandre, qu'il croyait cependant avoir si bien enchaîné à sa cause. 11 savait très-bien qu'à Gonstantinople
on avait affaire à une race qui ne suivait que les inspirations du moment, qui aujourd'hui; abattue par la peur, était prête à faire des concessions et demain, relevée rapidement par l'espérance, se montrait arrogante, qui aujourd'hui s'endormait dans son -insouciance et demain se laissait stimuler jusqu'à faire preuve de la défiance la plus ombrageuse, qui tantôt était comme engourdie dans son apathie et tantôt, réveillée subitement, trahissait l'irritabilité la plus terrible. Tout cela n'était ni nouveau ni surprenant pour le grand-chancelier ; mais malgré toutes les anciennes expériences et sans celle qu'on venait de faire, il n'aurait guère cru que la versatilité de l'autocrate russe pût aller au point de toujours et sans cesse se laisser déterminer et mouvoir dans un sens différent par toutes les modifications arrivées dans l'état des choses et par tous les changements survenus dans son entourage, aiguillonner et retenir par les sentiments et les penchants les plus différents, et pousser en avant et arrêter par les idées et les caprices d'imagination les plus opposés. Si les traits de l'histoire de l'insurrection grecque n'étaient pas d'une nature si profondément tragique, si du jeu capricieux des puissants ne dépendait pas la gravité terrible de luttes durant des années entières et de malheurs et d'afflictions de toute nature, on serait tenté d'écrire les parties diplomatiques de cette histoire dans le ton moqueur de la satire; car rarement on a vu dans la trame mystérieuse de l'histoire si bien la corde, rarement on a si bien vu combien peuvent être faibles et misérables les forces qui si souvent dirigent les grandes destinées des peuples. A Laybach, le czar était devenu un adepte des chimères politiques de l'homme d'État autrichien, qui voyait partout des fantômes; à peine revenu chez lui, il était devenu la proie du libéralisme du comte Kapodistrias et de sa manie de faire tou-
jours des projets politiques; plus tard à Vienne et à Vérone, il avait de nouveau entièrement abjuré ce système, mais de retour à Saint-Pétersbourg, il oublia de nouveau le catéchisme qu'il venait d'apprendre en dernier lieu; après s'être échappé des sermons de Metternich, il écouta de nouveau la morale hérétique que Pozzo di Borgo lui apprit à en tirer ; à la finesse de l'Autrichien rusé répondit la prudence du Corse roué. Quelque grand qu'eût été l'esprit de sacrifice dont le czar fit preuve à Vérone en imposant silence à ses antipathies pour les Turcs et à ses sympathies pour les Grecs et en reniant sa politique russe en faveur de la politique européenne ; quelque exempte d'égoïsme que cette politique de sentiment pût sembler alors aux plus clairvoyants des diplomates qui y étaient réunis, on aurait dit que tout à coup, au moment dont nous parlons, précisément l'examen le plus approfondi des intérêts les plus importants, que les projets d'une stratégie politique clairvoyante s'étaient mêlés à la politique impériale. On aurait pu penser qu'à Vérone c'était l'habileté de Metternich qui avait jeté l'intermède espagnol au milieu des fâcheuses affaires grecques; mais peu de temps après, les apparences auraient pu faire croire que cette diversion était conçue exclusivement dans l'intérêt de la Russie et pour servir précisément ses projets en Orient. Le czar s'était jeté avec une telle ardeur dans ces affaires d'Espagne qu'on se serait imaginé qu'il s'agissait pour lui de voir seulement l'invasion française en Espagne finir rapidement et heureusement afin de refroidir le foyer révolutionnaire fumant encore en France, de replacer ce royaume dans les rangs des États actifs, de lui donner sa liberté d'action pour coopérer avec lui en Orient et de se faire de cette puissance une alliée qu'il avait voulu gagner déjà dans la seconde paix de Paris pour ses projets en Orient ajournés seule-
542 MÉGOGIATIOTfS DIPLOMATIQUES»
ment pendant quelque temps. Les Anglais à Vérone, et même Strangford dans le nombre, avaient irrité Alexandre, par leurs fanfaronnades, quand ils disaient qu'ils l'empêcheraient de faire la guerre en Espagne, comme en Orient; il paraissait dès lors mettre tout en œuvre pour leur montrer qu'il ferait la guerre en Espagne et aussi en Orient et qu'il ferait l'une à cause de l'autre. Vis-à-vis de l'Angleterre, l'empereur de Russie affirmait avec beaucoup de hardiesse qu'il était prêt à assurer à la France la liberté de ses mouvements ; lorsque le cabinet français conçut des inquiétudes au sujet de l'attitude de l'Angleterre, il lui déclara qu'il considérerait comme une attaque personnelle dirigée contre lui-même, tout acte hostile à la France et qui tendrait à soutenir la cause de la révolution. Toute son ambition était au commencement d'aider lui-même à étouffer rapidement la révolution espagnole et en même temps les troubles en France. Au grand effroi de Metternich, il voulut envoyer au delà des frontières quatre- vingt mille Russes et les faire marcher tout de suite sur les traces de l'armée française ; comme les autres puissances hésitaient à accepter cette offre, le czar songea à mettre une grande armée d'observation sur la frontière, et comme cette mesure leur inspirait encore des inquiétudes, l'empereur désirait, au moins, faire insérer dans les journaux français un article qui devait annoncer cette mesure. Contrairement à l'avis du prince Wolkonsky et à celui d'autres conseillers, Alexandre tenait toujours sa flotte tout armée à Kronstadt, de même qu'il entretenait son armée constamment sur un pied de guerre. Il est vrai qu'il se laissait peu à peu détourner de ces velléités guerrières, d'abord par les représentations des puissances continentales, ses alliées, ensuite par la nécessité que lui imposait le déficit dans ses finances et enfin par les succès des armes fran-
PIPFÉRBIIDS RUSSO-TURCS. 543
çaises en Espagne. Mais dès qu'il ne put plus douter de ces succès qui se décidèrent effectivement immédiatement après rentrée des Français en Espagne» il commença à s'opérer un autre changement dafis les dispositions pacifiques et dans la crainte de la révolution que Tempereur avait manifestées à Vérone. Dès que son armée n'eut plus à jeter les regards dans la direction de l'ouest, elle les tourna de nouveau vers l'est. Parmi les généraux russes, beaucoup de ceux-là même qui autrefois avaient parlé en faveur de la paix, tenaient dès lors un langage tout à fait guerrier. Nesselrode observait avec inquiétude et avec crainte les grands changements de plus en plus sensibles qui se faisaient dans les sentiments de l'empereur* qui considérait de nouveau la guerre comme le seul moyen de sortir de toutes ces complications. A ce moment qîi la situation générale de cette partie du monde commençait si visiblement à se calmer, le czar ne se voyait plus dans le cas d'être obligé à compromettre les intérêts^généraux de l'Europe par une guerre en Orient. Il crut le moment actuel le plus favorable pour réaliser ses projets. Son amourpropre souffrait quand il se rappelait le rôle effacé qu'il avait joué jusqu'alors dans ces négociations avec la Turquie. Il n'espérait plus que ses alliés feraient encore des démarches énergiques auprès de la Porte. Faire entendre raison aux Turcs, c'est ce que les Russes avaient toujours cru impossible. Kapodistrias avait toujours soutenu que, par les voies d'une explication paisible, on ne pourrait jamais arriver à un accommodement quelque peu acceptable, et il par^is^ait alors avoir tout à fait raison aux yeux de l'empereur. En cela il fut encore confirmé par les derniè-^ res nouvelles sur les affaires à Gonstantinople, nouvelles
* C'est ce que rapportaient^ vers le milieu de 1823^ les dépèches que LebzeKerti adressait an ci^i^et de Vienne.
qu'envoyait Tatistchew de Vienne en les accompagnant de remarques pleines de venin et d'une raillerie jalouse sur Strangford^et sur les hâbleurs à Stamboul. En eflFet, la marche des affaires y avait été de nouveau interrompue, mais ce n'était pas sans la faute de la Russie. Depuis l'expédition des lettres que le reis-effendi avait adressées en février à Nesselrode pour faire des avances à la Russie, la Porte était restée quatre mois entiers sans réponse ! Cet intervalle fut mis à profit par les ennemis de la paix à Constantinople aussi bien que les amis de la guerre en Russie profitèrent du changement qui s'était opéré dans la situation générale du monde européen. La réaction en faveur de la guerre allait à un tel point que Saïda-Effendi, le ministre de l'intérieur, qui avait été toujours le champion du système de la clémence et de la paix, fut (Restitué, que le favori, qui avait résisté à la tempête, le berberbachi, à cette époque le silichdar (porteur d'épée) du sultan, put de nouveau flatter l'humeur guerrière de son maître et que Djanib, dont Finfluence avait été ébranlée, gagna de nouveau du terrain. Sur ces entrefaites, de nouveaux sujets de querelles s'étaient présentés; il n^en manquait jamais dans les Principautés. La Porte y avait laissé, comme commandants de la police militaire, avec des troupes fortement augmentées, deux basch-beschly-agas (oflBciers supérieurs), chefs qui autrefois étaient nommés par les hospodars et pris dans un grade d'un rang inférieur et qui n'avaient sous leurs ordres que quelques centaines de soldats. En y laissant cette troupe ainsi augmentée, la Porte avait agi tout à fait contrairement à la lettre des traités, bien qu'elle eût les meilleures raisons pratiques pour elle ; il y avait le brigandage à étouffer dans ce pays si agité ; il s'agissait de prévenir une nouvelle révolte des hétairistes qui, offoctivement, préparaient en Bessarabie,
sur le territoire russe, une nouvelle invasion ; il est possible même que Stourdza, homme peureux, eût demandé une augmentation des troupes en Moldavie parce qu'il craignait ses sujets maltraités par lui. Il y avait en Moldavie mille hommes et en Valachie deux mille qui accablaient certainement le peuple de charges de toute nature ; l'entretien des soldats de la police, ayant demandé, en 1821 en Valachie, la somme de 252,156 piastres, coûta à cette époque 1 million 1/2*. Des différends d'une nature sérieuse avaient surgi, en outre, dans les affaires du commerce international. Jusqu'alors peu de nations avaient eu le droit de naviguer dans la mer Noire ; les autres puissances d'un ordre inférieur y étaient arrivées subrepticement en naviguant sous le pavillon des nations privilégiées. C'était ainsi que, depuis quarante ans, particulièrement le pavillon russe avait eu, tacitement et par abus, le privilège de couvrir les navires étrangers, surtout les bâtiments grecs et, en dernier lieu, même ceux des insurgés. Or, les querelles avec la Russie avaient commencé par ce que le divan, pour réprimer ces abus, faisait visiter tous les navires et avec une rigueur particulière ceux de la Russie ; cette mesure avait frappé le commerce d'Odessa des coups les plus rigoureux. On sentait bien en Russie qu'on ne pourrait maintenir plus longtemps ces privilèges garantis nulle part par les traités dont la teneur exigeait, au contraire, qu'une partie de l'équipage de tout navire naviguant sous pavillon russe fiit composée de Russes ; mais la révolution grecque, en éclatant subitement, avait trouvé la Russie dans la Jouissance incontestée de ce privilège comme de tant d'autres, et les provinces de la Russie méridionale auraient eu à souffrir d'une manière bien trop forte par la
* Rapport et lettre confidentielle de l'agent d'Autriche à Boukharest^ adresaés au prince Mettl^rnich^ le 6 octobre i823. MS.
cessation subite de ces avantages. C'est pourquoi le czar n'avait pas insisté, à Vérone, d'une manière absolue sur le rétablissement de ce droit de simulation, mais il avait laissé à la Porte l'alternative, « soit de permettre le passage aux navires espagnols, portugais, siciliens et autres, soit de reconnaître le pavillon qui jusqu'alors les avait couverts, puisque cet usage avait été sanctionné par un long usage. » — Toute cette question était encore en suspens, 9 février i8t3. lorsquc la Portc* arrêta un bâtiment d'Odessa de construction ionienne et soi-disant la propriété d'un marchand russe, sous le prétexte que la cargaison était destinée aux insurgés et que le navire était la propriété des insurgés. Bientôt elle prit la même mesure encore à l'égard de trois autres bâtiments. Peu de temps après, le gouver- * xnn, nement turc publia * un firman qui remit en vigueur une ancienne prescription, tombée depuis longtemps en désuétude et d'après laquelle des navires francs, excepté dans le cas où leur cargaison avait souffert par la tempête ou par des avaries, ne pouvaient pas transborder leurs marchandises dans d'autres navires francs, mais seulement dans des navires turcs ; en même temps, on donna aux bâtiments turcs, pour le chargement et pour le déchargement, des avantages sur ceux des Francs et, en outre, un certain nombre de navires turcs devait être favorisé par des subventions et par l'exemption de certains droits de douane.
Toutes ces mesures ajoutaient encore d'autres restrictions à celles qui entravaient déjà en si grand nombre le commerce, et elles avaient été prises avec l'intention expresse d'inspirer aux Turcs « plus de goût au commerce » et de relever la navigation en décadence. Une tentative, faite par l'internonce pour obtenir la levée de l'embargo ♦ somai. mis sur les navires arrêtés * , fut repoussée parce que, disait-
* mars.
on, r Autriche n'était pas appelée à protéger le commerce russe. Puis lord Strangford fit des représentations sur l'inopportunité, l'inconvenance et l'injustice de cette mesure*; « car, disfidt-il, la Porte ne pourrait pas être seule juge sur la question de savoir à qui appartenaient ces navires; » mais suivant sa manière, il indiqua avec ménagement un moyen de sortir de cet embarras, en disant qu'il s'abstiendrait de formuler d'autres demandes pour éviter toute apparence d'immixtion dans les affaires turques et dans l'espoir que, sur la simple requête des capitaines, la Porte relâcherait les navires de son propre mouvement. C est ce qu'on fît. Déjà auparavant lord Strangford avait entamé d'tme manière toute pratique la question de la liberté de navigation dans la mer Noire et il avait préparé * une médiation afin de procurer à la Sardaigne un traité d'amitié et de commerce qui devait accorder à cet État ce privilège qu'il avait depuis longtemps cherché à obtenir. Mais ces négociations se traînaient avec lenteur et sans produire de résultats, ce qui était un indice que la Porte ne voulait ni rétablir les privilèges de la simulation, ni les remplacer par la liberté de navigation. A en juger de ce commencement des négociations, il aurait fallu un demi-siècle pour arriver k un état de choses répondant tant soit peu aux propositions de la Russie. Ce fut à ce dernier point que la Russie s'accrocha dès que le désir de faire la guerre lui fut venu de nouveau, car de tout temps elle s'était plainte avec le plus d'amertume de la ruine de ses provinces les plus fertiles, ruine qui était, d'après elle, la conséquence de la marche traînante qu'avaient prise jusqu'alors les négociations.
Lorsque déjà, depuis quelque temps, on avait cherché de^d^Sdei'»
ses.
^ Instruction dbnnée par l'ambassadeur anglais au premier interprète de Tambassade^ 25 mai 1823. MS.
de nouveau à Saint-Pétersbourg quelles pourraient être les demandes qu'on adresserait encore à la Turquie , la ♦ dn 18 luai. réponse que Nesselrode avait faite * au reis-eflfendi , et qui • 4 jqiiiet. était partie fort tard , arriva * seulement à Constantinople*; elle s'en référa, pour les points essentiels, aux communications que ferait Strangford. Nesselrode écrivit ♦ i».mai. en même temps à ce dernier*, pour lui témoigner la satisfaction que lui causait l'état des choses en général. On voulait, disait-il, fermer les yeux sur l'innovation de boyards nommés à la place d'hospodars d'origine grecque. Mais, de l'autre côté, le cabinet russe se plaignit alors, au sujet du firman qui favorisait la marine marchande de la Turquie, tandis qu'il menaçait le commerce russe d'une stagnation complète ; il se plaignit encore de ce que l'évacuation des Principautés n'eût été exécutée qu'incomplé-; tement. A l'ambassadeur lui-même, on reprocha, dans les formes les plus amicales, qu'il n'eût pas du tout parlé de * l'alternative posée à Vérone au sujet des affaires grecques, tandis qu'une déclaration de la Porte à cet égard était indispensable pour pouvoir arriver à une réconciliation complète. Metternich aussi avait fait partir avec celle lettre des instructions pour le nouvel internonce, le baron Ottenfels', instructions qui s'occupaient principalement de la question du rétablissement des relations diplomatiques. La Porte, disait Metternich, désirait les renouer, afin de produire une impression salutaire sur les rebelles; en outre, tous les ambassadeurs à Constantinople étaient d'accord sur les avantages qui en résulteraient; mais l'empereur ne voulait pas faire un essai d'un résultat douteux pour rétablir ces relations, il voulait, au
' Office du comte Nesselrode au reis-eCTendi, 6/18 mai. MS. ' Dépêche à M. le baron d'Ottenfels, 21 juin. MS.
contraire , qu'elles fussent durables. Dans une dépêche réservée portant la même date, le grand-chance- . lier disait : « que les ambassadeurs à Constantinople ne voyaient que les avantages qu'offrirait l'envoi d'un chargé d'affaires russe, tandis que le czar n'en voyait que les embarras; que, si les ambassadeurs eux-mêmes, les représentants de puissances amies, ne trouvaient, comme ils le savaient bien, que des désagréments, un ambassadeur russe serait considéré comme un ennemi. Lord Strangford verrait, ajoutait- il, par la dépêche confidentielle de Nesselrode, que tous les petits griefs qu'on y avait élevés ne feraient pas obstacle au rétablissement des relations, pas même la question de la pacification : la seule condition indispensable pour obtenir ce résultat était, à ce moment^ d'affranchir le commerce de toutes les entraves, de rétablir la liberté de navigation dans la mer Noire. » C'était donc là, après l'ultimatum et après les demandes de Vérone, une troisième série de conditions. Suivant ces in-* structions, Strangford insista dès lors de toutes ses forces sur le rappel des mesures qui réglaient le commerce. Peu de temps après que Metternich lui avait indiqué la direction qu'il devait suivre, l'ambassadeur anglais avait reçu de son ministre, Canning, de nouvelles instructions*, lui en- * du is juaiet joignant une marche décidée d'un ton tellement énergique, que lord Strangford se vit autorisé à faire des démarches extrêmes. Malheureusement toutes les autres communications qui lui parvenaient dès lors d'Angleterre l'arrêtaient dans sa marche jusqu'alors victorieuse. Depuis l'arrivée de Canning au poste de ministre, la Porte avait reçu nouvelles sur nouvelles l'informant du revirement qui s'était fait dans, l'opinion publique à Londres, des comités philhelléniques et de leurs souscriptions, des collectes, des agitatioAs en faveur des Grecs et des délégués expédiés pour servir leur
550 MÉGOGIAT10I98 DIPLO^IATIQUES.
cause, comme du chaugement complet qui s'était fait dans l'application de la neutralité. Tout cela rendit alors toutes les démarches de lord Strangford beaucoup plus difficiles; mais néanmoins il conservait toujours son grand crédit et son influence auprès de. la Porte. Il avait en vain gjmuct. demandé, dans une note*, une conférence. Le reis-effendi lut fit dire qu'il pe voulait plus entendre parler de cette affaire russe; s'il lui présentait une note, il y répondrait. Or, on savait par une longue expérience qu'on pouvait encore plus facilement traiter et s'entendre avec les Turcs verbalement que par écrit. L'étroitesse de leur intelligence et leur naïveté ne pouvait alors guère offrir plus d avantages aux diplomates fins que le sentiment de leur dignité et du droit et leur bon sens n'en offrait à ceux qui étaient animés d'intentions honnêtes et loyales; sobres en paroles, les Turc3 se maîtrisaient beaucoup plus facilement dans la conversation que dans leurs notes, oii, tombant dans une redondance confuse, ils disaient toujours plus qu'ils ne le voulaient. Lord Strangford, désirant donc prévenir un échange inutile de notes , se décida à la démarche énergique d'annoncer les récentes expéditions reçues d'Angleterre comme le résultat d'une dernière résolution prise par son gouvernement en commun avec ses alliés ; il résolut de résumer dans sa note tous les points indiqués par la Russie, et, en demandant péremptoirement une conférence, de laisser à la Porte l'alternative entre la paix et la guerre. L'internonce prépara les ministres turcs à ces démarches vigoureuses, qui étaient calcu- I août, lées avec une justesse parfaite. Le jour* oii la note écrite fut présentée*, Djanib^ qui jusqu'alors avait été l'âme du
' Note de l'ambassadeur d'Angleterre à la Sublime - Poile , le 1 1 août. MS. . . '
ministère, fut révoqué de ses fonctions, non pas tant parce qu'il était tombé en disgrâce réelle, mais pour lui épargner l'humiliation d'un changement de principes, et le pacifique Saïda-Ëffendi , rétabli dans les bonnes grâces du sultan, remplaça* Djanib dans la conférence qu'on •wao&t accorda à l'ambassadeur \ La note de lord Strangford avait encore une fois ébranlé l'opiniâtreté du sultan. La Porte consentit à la nomination d'une commission mixte, qui devait délibérer sur les griefs ayant trait au commerce ; on ne pourrait pas annuler la défense du transbordement, disait-on, puisque c'était un ancien règlement^ mais on chercherait, d'un commun accord avec lord Strangford, un moyen de protéger les intérêts de la Russie à cet égard; sur d'autres points, la Porte avait donné déjà auparavant des explications satisfaisantes. En aucun cas, les privilèges de la simulation ne devaient plus durer ; la Porte accepta, au contraire, formellement l'autre alternative offerte à Vérone, en accordant, sous la condition d'une convenance réciproque, le libre passage dans la mer Noire à toutes les puissances qui le demanderaient; le traité de commerce avec la Sardaigne devait être exécuté immédiatement. Ces mesures ftirent effectivement exécutées peu de temps après*, et toute l'Europe devait de la * m octobrt. reconnaissance à lord Strangford de ce que dès lors peu à peu les autres puissances d'un rang inférieur obtenaient aussi, sans d'autres démarches, ce droit qu'auparavant les amis les plus puissants de la Porte n'avaient pu obtenir qu'après des guerres heureuses, ou après avoir rendu à la Turquie les services les plus signalés. Le message ofBdel*, dans lequel le reis*effendi résuma le résultat de * ioseptembr ses efforts, fut considéré encore une fois comme Cacte
^ On n'y fit pas de protocole.
final des négociations. Lord Strangford en fit son rapport au ministre russe*. Il y disait « qu'il avait assumé la responsabilité de faire de son cabinet, qui jusqu'alors n'avait fait que coopérer avec les autres puissances, l'acteur principal, et de signifier à la Porte que, si son opiniâtreté ingrate continuait à durer, le jour pourrait venir oîi le divan trouverait peut-être des difficultés à conserver ses rapports d'amitié avec l'Angleterre. Après avoir énuméré ses succès, Strangford ajouta que, sur deux points seulement que Metternich lui avait indiqués comme étant les moins accentués dans les dernières demandes de Nesselrode (du 19 mai), il n'avait pas voulu forcer la Porte à une solution définitive, de peur de risquer le fruit de tous ses efforts ; ces deux points étaient la pacification de la Grèce et la situation des Principautés. Quelques hommes fanatiques, disait l'ambassadeur, avaient mal conseillé la Porte, en lui faisant adopter les mesures relatives à la navigation; quant à la question de la pacification, elle touchait à un principe sur lequel tous les musulmans étaient d'accord. Lorsque lord Strangford avait parlé dans la conférence, comme il l'avait fait déjà si souvent, de l'insurrection, qui n'avait pas de fin, Saïda-Pacha lui avait répondu en lui reprochant que tous les alliés et amis de la Porte continuaient toujours à soutenir la révolte, comme l'ambassadeur devait bien le savoir ; et à qui, ajoutait le ministre turc, l'idée serait-elle jamais venue de reprocher à l'Angleterre de ne pas avoir terminé en deux ou trois campagnes la lutte avec ses colonies? Strangford ajoutait ensuite, dans sa dépêche, qu'on ne lui avait jamais indiqué un moyen précis d'atteindre ce but de la pacification, ni une proposition bien déterminée dont il aurait pu se servir
* Lettre de lord Strangford au comte Nesselrode, du 22 septembre. MS,
DIFFÉRENDS HUSSO^TURCB. 553
pour arriver à la solution de cette question, qui tous les jours devenait plus épineuse et plus étrangère au ressort des diplomates. C'est pourquoi, disait-il, il n'avait suivi les instructions de Vérone qu'en tant qu'il avait insisté sur ce que la Porte continuât le système de la modération récemment adopté, et une série de faits démontrait d'une manière incontestable que le gouvernement turc avait actuellement suivi ses conseils; depuis toute une année, il n'y avait pas eu, dans la capitale, ni exécution, ni arrestation pour des crimes contre l'Etat. Quant aux mesures prises dans les Principautés, la Porte les justifiait par ce qui se passait ' en Bessarabie et par d'autres raisons résultant de l'état général des afifaires. » — Strangford envoya aussi à Metternich un rapport semblable*. < La première série des * 238epteinb«i. demandes russes, y disait-il, les quatre articles de l'ultimatum étaient acceptés, ainsi que la seconde série de demandes, celle de Vérone, y compris les deux conditions de la satisfaction à donner à la dignité de l'empereur et de « la série des faits » qui prouvaient que la Porte avait adopté un système de modération. La manière dont le gouvernement ottoman avait satisfait à la première de ces conditions avait eu, disait Strangford, un cachet véritablement turc, on ne pourrait pas le nier ; mais, quant à k seconde, les Turcs s'y étaient conformés dans un sens beaucoup plus chrétien qu'on n'aurait pu s'y attendre de leur part. Même la troisième série de demandes, telle qu'elle était contenue dans la lettre de Nesselrode en date du 19 mai, avait été exécutée, excepté la seule demande de la pacification immédiate. La sagesse de l'empereur devait décider maintenant si la somme de tous ces résultats suffisait pour motiver le retour de l'ambassade russe. Lord Strangford recommanda d'une manière particulièrement pressante de bien peser l'influence morale que ce
514 I9É60GIATI01f8 DIPLOMATIQUES.
retour exercerait précisément sur la pacification, sur la solution de ce problème presque insoluble. Les principes de tous les Turcs étaient en opposition directe avec cette pacification tentée par des ingérences étrangères; quant à l'ambassadeur lui-même, il avait été arrêté par le caractère même de ses instructions, qui lui indiquaient un but, mais non pas le moyen de l'atteindre. Pour son action en ftiveur de la pacification, il aurait pu trouver un stimulant ^ans l'approbation de sa nation, approbation qui ne laissait indifiérent aucun cœur anglais; mais il n'avait eu devant lui, disait-il, que le seul chemin du devoir, conduisant vers le seul but qui lui parût le plus important, tant que les événements n'auraient pas démontré de quelle manière on pourrait rendre une intervention salutaire, et tant qu'il ne serait pas prouvé lequel des deux était le plus important : ou de délivrer les Grecs de l'oppression des Turcs, ou d'empêcher que la Grèce révoltée ne devint la proie des rebelles et le refuge du rebut dei tous les pays. Quatrième série Lord Strsngford croyait peut-être que sa mission était tes. terminée, et qu'on ne pouvait plus douter sérieusement
que l'ambassade russe ne retournât à Gonstantinople, lorsque tout d'un coup il entrevit une quatrième série de demandes venant de Gzernowit^. Déjà, depuis le milieu de cette année, le prince Metternich avait songé à donner un nouveau contre-poids aux influences de Pozzo* et d'enlever de nouveau, aussi vite que possible, à son entourage russe, le czar, qui était, dans toutes ces affaires, le miroir fidèle du sultan, par sa susceptibilité et sa mesquinerie, par ses chicanes et sa résistance opini&tre, par sa haine et sa défiance, c II faut absolument le tenir au milieu de nous, disait le grand-chancelier au prince Hatzfeld, autrement il nous échappera, » Metternîoh avait
DIFFÉRS1ID3 RUSSO-TURCB. 555
donc provoqué une nouvelle réunion des deux empereurs à Gzernowitz, sur la frontière de la Galicie. Effectivement, les deux monarques s'y rencontrèrent*, niais Metternich, malade, dut rester à Lemberg, oii Nesselrode alla le trouver. On n'avait pas encore reçu les dernières nouvelles de Constantinople ; les rapports de Tatistchew avaient représenté au czar des résultats quelconques comme aussi peu probables que possible ; l'autocrate était ennuyé et irrité de ces délais continuels ; il s'impatientait en voyant que Metternich voulait étouffer par les paroles de ses dépêches les griefs réels de la Russie contre les Turcs ; il était sur le point de se rendre dans le midi de son empire pour y passer une ,grande revue, et de faire un voyage dans les provinces qui avaient souffert de la stagnation du commerce. Il dépendrait, disait-il, de l'arrivée et de la teneur des expéditions prochaines de Conëtantinople, s'il y renverrait son ambassade, ou s* il déclarerait immédiatement la guerre. « Des intérêts immenses, écrivit Gentz*, sont ici en jeu; il ne s'agit pas seulement de l'existence ou de la non-existence de l'empire turc, mais bien de la continuation ou de la dissolution de tout le système politique! > A ce moment arrivèrent à Gzernowitz les rapports de Strangford, et quel était le fruit de la montagne en travail? La « résolution immense, » qu'on voulait prendre, se réduisit eni^ore en une demi-mesure, compromettant encore une fois ce qui avait été déjà gagné, bien que Metternich, d'après les déclarations qu'il pria le prince Hatzfeld de transmettre au roi de Prusse, considérât encore une fois cette affaire comme « complètement terminée. ^ On exposa de la manière la plus fâcheuse l'ambassadeur d'Aïagleterre, qui, d'après les instructions les plus précises da
*■ Correspondance entre Gentz et Â. Mûller^ p. 376.
Gomm«ne«Bai^ d'octobre.
Metternich, avait poursuivi et obtenu le rappel des mesures réglant le commerce, comme la question principale dont devait dépendre, en dernier lieu, le rétablissement des relations diplomatiques; mais, à ce moment, révacuation complète des Principautés était devenue de nouveau T objet du caprice de l'empereur de Russie, qui voulait qu'elle précédât le retour de l'ambassade. Le czar envoya, à la vérité, le conseiller d'État Minciaky à Constantinople , mais seulement avec la mission très-exactement circonscrite, de mettre la dernière main aux arrangements con- * io octobre, cemaut le commerce \ L'empereur, écrivit-on* à lord StrangfordS appréciait les difficultés que l'ambassadeur anglais avait trouvé à vaincre par rapport à la question de la pacification; mais il ne saurait la laisser tomber. Du reste, dans cette question, qui, d'après la conviction du czar, ne devrait être attaquée que par une interventiou faite en commun par toutes les puissances % l'empereur de Russie s'adresserait à ces cours, auxquelles il ferait présenter un travail que Metternich et Nesselrode prépareraient en commun; la question sur l'évacuation serait, au contraire, à vider immédiatement à Constantinople. On ajouta à ces lettres un mémoire * qui devait servir à repousser les objections des Turcs et leurs justifications au sujet des mesures prises par eux dans les Principautés. Avec sa clarté si distinguée et avec l'énergie que ses instructions l'autorisaient à déployer, lord Strangford devait
^ Lettre du ministre des affaires étrangères de Russie au reisefiendi. Lemberg, octobre. MS
* Lettre du comte Nesselrode à lord Strangford. Czernowitz, le iO octobre. MS.
' Lettre du prince Metternich à lord Strangford. Léopol (Lemberg), le 16 octobre. MS.
* Observations conceraant les priftcipaulcs de Valachie et de Moldavie. MS. ^
profiter des considérations contenues dans ce mémoire pour obtenir l'évacuation ; l'internonce, qui avait reçu de nouvelles instructions*, Tappuierait dans cette œuvre. * laseptemhn Mais lord Strangford s^effaça dès ce moment davantage, et se montra moins actif, sous prétexte de céder, dans cette question, le pas à TAutriche, en sa qualité d'État voisin. Par conséquent, Finternonce présenta la nouvelle demande dans une conférence *. Strangford l'appuya sous * i* octobre, main, comme Canning lui-même le lui avait enjoint; il chercha des aides; il noua des relations intimes avec Ghalib-EfFendi, qui lui promit son entremise pour obtenir l'évacuation, si lord Strangford voulait lui donner l'assurance que l'ambassade russe reviendrait aussitôt, et que la cour de Russie n'élèverait plus d'autres prétentions. Cependant les démarches de l'internonce n'eurent pas de résultat. Il est vrai qu'on expédia avec plaisir le firman demandé comme passe-port pour Minciaky, et qu'on le fit avec des formes, comme on ne l'avait jamais encore fait pour aucun ambassadeur, mais on refusa l'évacuation par des motifs convenables et avec des formes bienséantes \ Malgré cela, les ministres du sultan eux-mêmes croyaient qu'on était arrivé à une crise décisive; on s'attendait à la formation d'un gouvernement entièrement nouveau déjà depuis le moment oîi le célèbre Ghalib- Effendi, l'élève du sultan Sélim *, était arrivé dans la ca- * p. mo. pitale turque; on s'attendait à un gouvernement qui, des deux côtés, offrirait les garanties nécessaires pour qu'on exécutât les promesses, mais aussi pour qu'on cessât enfin d'en faire d'autres. On trouva la garantie pour ce dernier point déjà dans ce fait que Djanib* avait de nouveau corn- * octobre, mencé à siéger dans le conseil des ministres peu de temps
* Note de la Sublime-Porte à Tinternonce^ du 8 novembre^ MS.
avant que Ghalib, qui avait été, en dernier lieu, comman- * 87 octobre, dant des troupes sur le Bosphore, vînt à Constantînople*. Get homme, issu d'une famille byzantine peu connue, avait à ce moment à peu près soixante ans. Il avait rempli presque toutes les hautes fonctions à l'intérieur et à l'extérieur, et, pendant son ambassade à Paris (en* 1802), il avait pu connaître aussi les mœurs et l'état de choses de FOccident. Intelligent, plein de réparties spirituelles S exempt de fanatisme religieux et politique, d'humeur paisible et sachant toujours garder la mesure, il passait, sans contestation, pour le seul homme dans l'empire qui possédât la connaissance parfaite des relations extérieures, et qui fût capable d'envisager les choses sous un point de vue rationnel et élevé, comme les temps si difficiles le demandaient. Peu de temps après son retour à * 13 décembre. Gonstantinoplc , il fut nommé grand -vizir*, avec des formes qui marquaient la distinction dont le sultan voulait l'entourer. Dans le chatchérif, on avait, pour cette foisci, supprimé les fameuses paroles : « Voyons un peu comment tu t'y prendras! » D'après sa teneur, cette ordonnance semblait attribuer de nouveau à Ghalib toute la plénitude des anciens pouvoirs du vizirat, droit que, sous le sultan actuel, aucun des vizirs n'avait encore pu s'attribuer. Par suite de la nomination de Ghalib» les autres ministres furent changés aussi, comme on s'y était attendu, de sorte que Souleïman-Effendi, qui avait été, en
■ Après son retour de Boukharest, où il avait signé la paix, son ennemi Chalet le reçut en lui disant avec sarcasme : « Busiti ghàl^ geldy ! )» ce qui peut signifier : c( La Russie est sortie victorieuse, * ou encore ; n le Russe (rusly) Ghalib est Tenu.» Ghalib répondit: « Bu haUt meUanda iken, rusUi ghâUb gelgrl^ c'est-à-dire : ql Dans cet état de choses, la Russie doit être victorieuse^ )» ou bien : ce Puisque Chalet est dans ceUe position, il faut que le Russe soit victorieux. »
DIFFÉRENDS RUSSO--TURGS. 5B9
dernier lieu, ministre de Tintérieur, fut remplacé par le reis-eiffendi Sadik, comme celui-ci eut pour successeur Saïda-Eifendi , qui partageait tout à fait les opinions de Ghalib; c'était cet ancien ministre récemment disgracié dont nous avons souvent parlé avec éloges. Le grand-vizir s'efforça aussitôt d'imprimer au gouvernement une forte direction, et abandonna au favori, au silichdar, les intrigues du sérail. Mais malheureusement 6balib aussi, comme déjà Benderli-Ali peu de temps avant lui, devait faire l'expérience qu'il était extrêmement difficile, dans sa position, d'empêcher le mal, et qu'il était impossible d'y faire le bien.
M. de Minciaky fut reçu à Gonstantinople avec de m^hM*dfbM grands honneurs * lorsqu'il y arriva enfin après avoir été ^^^^^^fj, ^^^^ fort longtemps en route. Avec une attention délicate, la Porte rappela Danésis * par un firman de grâce de son * p- «s», exil. Mais aussitôt on vit s'élever de nouvelles difficultés sur la position du délégué russe. Il avait été envoyé à Gonstantinople pour protéger le commerce et la navigation de la Rusàie ; ce droit supposait la faculté de remettre à la Porte des notes officielles, faculté que jusqu'alors la Porte n'avait attribuée qu'aux ambassades ; le conseiller d'État russe revendiquait donc les droits d'ambassadeur, tout en déclarant en même temps qu'il n'en avait pas le caractère. Puis, les négociants russes à Gonstantinople, placés provisoirement sous la protection de l'internonce, avaient accepté le tarif autrichien pour les douanes; Minciaky demanda qu'on rétablît le tarif russe, tandis que le reisefifendi exigea une révision et un renouvellement de ce tarif, dont le terme avait expiré pendant ce temps. Gependant lord Strangford réussit à faire surmonter ces nouvelles difficultés, comme il avait déjà profité de l'arrivée de Minciaky pour remporter un autre avantage ; dans un entretien secret avec GhaUb, événement devenu très-rare, il
560 ISÉGOGIATIONS DIPLOMATIQUES.
obtint encore une fois, du moins en principe, la concession que les Turcs évacueraient les Principautés sur la promesse que ce serait la dernière de toutes les demandes de la Russie. Lorsque lord Strangford revint de cet entretien, il dit : « J'ai trouvé mon homme! i II avait dû s'entendre dire par Ghalib les choses les plus fortes sur le ebangement dans l'attitude de l'Angleterre. Beaucoup d'incidents récents, et de diverse nature, une conspiration ourdie par des Ioniens à Constantinople, qu'on venait de découvrir, les excès dont quelques Anglais s'étaient rendus coupables, la brouille qui était survenue entre le gouvernement anglais et le dey d'Alger, et dont Canning n'avait pas même fait avertir la Porte : tout cela avait rempli les ministres d'amertume et avait irrité le peuple qui se laissait aller publiquement à des imprécations contre les Anglais. Cet état de choses détermina l'ambassadeur d'Angleterre à ne pas hâter ses démarches au sujet des Principautés. En outre, il y avait encore toujours des motifs trop graves s' opposant à l'évacuation complète de ces provinces pour que la Porte n'éprouvât des difficultés dans l'exécution immédiate de cette mesure. Il fallait qu'elle eût de bonnes raisons pour se montrer si tenace dans cette affaire, puisque dans d'autres questions d'une importance infiniment plus grande, elle fit preuve d'une loyauté et d'une facilité extrêmes. Le schah de Perse retardait la ratification du traité de paix au moment même oîi la Russie, qui, après avoir vu que ses rapports avec la Porte s'amélioraient, ne s'inquiétait pas si ses relations avec la Perse empiraient, suscitait de nouveau des querelles très-envenimées sur la délimitation des frontières. C'est pourquoi le prince Abbas-Mirza fît proposer à la Porte une alliance offensive et défensive, afin de « se garantir mutuellement des effets de la terrible prépondérance russe; » mais la Turquie refusa d'y accéder
par égard pour la Russie ; le sultan voulait éviter tout ce qui pourrait donner lieu à de justes plaintes. La diplomatie se détermina enfin à profiter de cette bonne disposition de la Porte afin de donner un dernier assaut pour enlever l'évacuation. L' internonce et le chargé d'affaires de Prusse essayèrent d'ouvrir la brèche, puis Strangford devait faire l'attaque principale. Ghalib la prévint par une sortie. Au moment même oîi l'ambassadeur anglais avait terminé sa note, Ghalib lui fit remettre un mémorandum* dans lequel ♦ 9 arru. il lui disait, avec les formes les plus convenables, les vérités les plus dures au sujet d'actes hostiles commis par des sujets anglais, actes que le gouvernement britannique pourrait évidemment empêcher s'il le voulait, et, ajouta Ghalib, il était temps de le vouloir. Malgré tous les mauvais augures que ses collègues lui faisaient remarquer, lord Strangford ne se laissa pas empêcher de remettre sa note* le lendemain *. Cet écrit ne pouvait guère ajouter d'ar- * 10 ayrii guments nouveaux aux anciens qu'il avait répétés déjà si souvent. Cependant on y avait habilement accentué le reproche qu'on faisait à la Porte de ce que, il y avait plus d'un an, le reis-effendi (dans sa lettre du 25 février 1823) avait déclaré, dans les termes les plus positifs, qu'on avait exécuté l'évacuation, qui n'avait pas encore eu lieu au moment actuel. Strangford pouvait ensuite mettre à côté de cette pilule amère un appât séduisant : il se déclara autorisé par le czar à faire savoir officiellement à la Porte, qu'actuellement l'évacuation complète et immédiate des Principautés était la seule et l'unique condition dont l'empereur faisait dépendre le rétablissement complet des relations diplomatiques avec la Turquie. Les ministres turcs imposèrent silence au ressentiment que leur avait inspiré
* Note de rambasswideur anglais adressée à la Sublime-Porte, le iO avril 1824. MS/
5Sf NÉGOeiATIOllS DIPLOMATIQUES.
* 17 avril. Tambassadeur anglais ; dans la conférence avec lui ^, ils reconnurent formellement la nécessité de l'évacuation, et lui donnèrent l'assurance solennelle que les désirs des alliés seraient réalisés. Le dernier obstacle qui s'opposât au retour de l'ambassade russe allait donc tomber. Toutes les autres mesures prises par la Porte, leur manière de traiter la question du tarif et du traité avec la Bardaigne, témoignaient de leur désir sincère d'arriver à une réconciliation, bien que la Russie n'y répondit pas du tout. Les quatre navires , relâchés dernièremoiit par b Russie, avaient été de nouveai| expédiés d'Odassa; l'iiQ d'eux avait un tonnage dépassant d'un tiers le maïuiiium du tonnage admis par les traités ; cependant les Turc$ ne lui suscitèrent aucune difficulté. Ainsi, lord Btrangford pouvait donc considérer son œuvre comme terminée. Il avjpt obtenu un congé dont il désirait pr(^ter à ce monieat-Ut. Il annonça encore une fois ses succès définitifs au czar, au ♦♦ i*.,*?Juet ^^^^^ Nesselrode* et au prince Metternich **. A ce derni^ il fit connaître, en prenant congé de lui, son opinion, sur la grande question de savoir si, sq^rès tous ces succès, le rétablissement d^s anciennes relations amicales ét^t réellement consolidé, si la paix était effectivement assurée. Strangford disait qu'il avait toujours fait remarquer confidentiellement au prince qu'après avoif jsatisfait aux demandes russes, on serait obligé d'attaquer la question des contre-demandes turques, bien qu'on l'eût touj<Hirs évitée comme un noti me fangere : il ne doutait pas, ajoutait-ril, que la Porte ne demandât contre la Russie le la^e service d'intervention que les alliés avai^it ren^u «i czar contre le sultan, et qu'immédiatement apràs le ri^tiHJU* de l'ambassade russe, les ministres turcs ne reprissfent la question des frontières en Asie. Les relations rétablies avec peine entre les deux cours seraient compr^^mis^s par 4^
nouvelles aigreurs, et cela, au moment même où Ton allait s'occuper des plus difficiles et des plus délicates de toutes les questions dont la solution dépendrait entièrement du degré de confiance qu'on réussirait à inspirer à la Porte. Le seul moyen de vaincre sa résistance au sujet de l'immixtion dans ses affaires , serait de lui prouver que les puissances, et la Russie en prerpier lieu, ne refusaient pas d'examiner aussi les demandes turques avec justice. « La plus grande impartialité et l'équité la plus consciencieuse dans to.utes nos relations doivent être la première base de la négociation prochaine. Sans elles, point de succès. » Cette lettre semblait envisager les événements futurs d'une manière assez triste; mais dans les cercles diplomatiques, on avait plus de courage et on croyait pouvoir « interroger l'avenir avec une nouvelle confiance. » Lorsque le gouvernen^ent russe nomma M. de Ribeaupierre ministre à Constantinople, jusqu'à l'arrivée duquel Minciaky devait, comme chargé d'affaires*, remplir les fonctions de l'ambassadeur, lorsque les empereurs d'Autriche et de Russie adressèrent à lord Strangford et au roi d'Angleterre des lettres afin de les combler de leurs remercîments pour les services qui leur avaient été rendus, la diplomatie se voyait arrivée en sûreté au but des travaux qui l'avaient sans cesse occupée depuis trois ans.
Et pourtant, à peine les rapports des victoires de lord La pacification
dans la ciaonième
Strangford furent-ils partis de Constantinople, que, après ^^\^^ ^®™*^ une opération nouvelle, mais préparée de longue main par l'empereur de. Russie, il se produisit aussitôt, dans la capitale turque, un nouveau revirement anaoQçant un nouvel état de guerre diplomatique. L'ambassadeur anglais venait de déclarer, en termes fort clairs, autant qu'une ample
* Office du comte Nesselrode à Pambassadeur d'Angleterre. Saint- P(^ter8bourgy 16/28 août, et au reis-eflfendi de la même date. MS.
intelligence pouvait ie comprendre, que l'évacuation était . la dernière de toutes les demandes russes, lorsque, dans une cinquième série, on vit .de nouveau surgir la pacification, celle qui de toutes les prétentions était la plus odieuse à la Porte, que la Turquie pouvait croire avoir écartée en exécutant Tune des deux alternatives posées à Vérone, et au sujet de laquelle tous les diplomates à Gonstantinople avaient jusqu'alors observé le plus profond ♦31 miL silence. Le Constitutionnel de Paris publia* tout à coup des extraits d'un mémoire russe exposant une nouvelle base pour la pacification de la Grèce, dans un esprit tout autre que celui des propositions antérieures de l'Autriche. Cette publication fut connue à Constantinople au moment même où lord Stràngford venait d'expédier ses derniers rapports. On croit que la publication de ces fragments significatifs, profond secret de la diplomatie, a eu pour auteur le parti qui, en Russie, était pour la guerre, parti qui aimait à lancer de tels brandons dans le monde, afin de rendre toute paix impossible. Un premier succès inunédiat ne lui manqua point. L'efiet produit par cette publication sur le Divan se manifesta en ce que l'évacuation des Principautés, qui avait été promise, fut denouveaii arrêtée, qu'on la fit dépendre de l'expulsion de tous les sujets étrangers, établis dans ces provinces, et que le grandvisir Ghalib fut destitué. Poursuivi par la défiance du sultan, peu aimé des janissaires, abandonné par les ulémas après que ceux-ci s'étaient servis de lui pour amener la chute de son prédécesseur, délaissé del^on parti dès qu'on vit qu'il s'occupait plutôt des intérêts de l'État que de ceux de ses adhérents, jalousé par le favori,- tracassé par l'intendant de la monnaie, Housny-Bey, ennemi des Francs, et par le ministre de l'intérieur, Sadik, élève de Djanib, Ghalib n'avait presque qu'un seul partisan véritable et
fidèle, le reis-effendi Saïda, qui, à ce moment, était malade et alité. De cette manière, Ghalib tomba parce qu'il n'avait . pas eu d'appui et, comme le disait le chatchérif* adressé * leseptemiwe. à son successeur, parce que, sorti de la classe des écrivains, il avait négligé sa véritable mission si grande et si importante, la répression de la rébellion grecque. Pauvre et endetté, il quitta son poste pour aller dans l'exil à Gallipoli. Son successeur, Méhmed-Sélim-Siri-Pacha, en dernier lieu gouverneur du district de Silîstrie, savait toute la distance qui le séparait de lui : c Ghalib, disait-il, était la véritable colonne d'or de l'empire, tandis que moi je ne suis qu'un faible roseau, incapable de porter un aussi lourd fardeau. » A ces causes de faiblesse s'ajouta encore la mort de Djanib, qui eut lieu à ce monaent*; le reis-effendi, privé * w septembrt, alors de tout appui solide, sentit qu'il n'avait aucune influence. Les derniers hommes d'État possédant des principes politiques, avaient disparu, et, dans l'incertitude où Ton était, on se vit livré à la puissance et à l'influence des conjonctures, au moment oii l'ennemi fit voir qu'il avait adopté un nouveau plan d'attaque systématique. En effet, depuis longtemps déjà, le czar avait continué en secret à jouer avec la question de la pacification. Lorsqu'à Vérone il Tavait remise au second plan, et que, pour cacher sa retraite, il avait fait semblant de faire ce sacrifice au désir de ses alliés, il n'avait, dans son opinion, consenti qu'à la séparation et à l'ajournement de la question. Dès que les points en litige strictement russes semblèrent arriver à une solution, résultat auquel on était parvenu pendant le séjour des deux empereurs à Czernowitz, le czar recommença de nouveau à renouveler les démonstrations de sa sollicitude pour ses coreligionnaires. Il s'y était ajouté, dans cette réunion, encore une seconde considération : on venait de recevoir précisément ces jours-là la nouvelle de la reddi-
566 NÉGOaATIOM s DIPLOMATIQUES .
tion de Cadix; les affaires d'Espagne, qu'on avait commencé à traiter dans la dernière réunion des monarques, avaient été terminées dans celle-ci ; la fin des troubles en Occident permettait de revenir très-sérieusement aux troubles en Orient. L'indécision des mesures prises à Czernowitz pour rétablir les relations diplomatiques avec la Porteavait trouvé son explication déjà dans ces considérations. Par égard pour les Grecs, on ne voulait pas envoyer à Constantinople un ambassadeur proprement dit , dont la seule présence aurait été considérée par la Porte comme un triomphe remporté sur les rebelles, tandis que, de l'autre côté, elle aurait soupçonné l'ambassadeur russe de connivence avec les Grecs si ceux-ci avaient continué à être victorieux. Nous nous rappelons que deCzernowitz même on avait déchargé lord Strangford de toute autre démarche dans l'affaire de la pacification, puisque le czar voulait préalablement s'entendre avec ses alliés sur ce sujet , et Nessel-
10 octobre 1823, rodc avait aunoucé* à l'ambassadeur anglais que lui, le ministre russe, et Metternich, élaboreraient ensemble un mémoire sur cette question. Metternich ne fut pas peu étonné et embarrassé lorsqu'il apprit cet engagement tout à fait surprenant que le ministre russe avait pris de son ' propre chef; car enfin, se disait le grand-chancelier, le mémorandum fait par lui existait, pourquoi alors un second, et cela au moment oii lui-même aurait préféré ensevelir dans l'oubli même le seul qui existait, le sien ? Sa consternation allait augmenter encore. A peine le czar avait-il de nouveau quitté l'atmosphère autrichienne à Czernowitz qu'il se dirigea à pleines voiles vers son nouveau bul.
' du 21 octobre. D'abord une circulaire* répéta que la cour impériale se ferait un devoir de développer toutes ses vues sur cette
£/?iSivS.'"* question. Puis un courrier d'Odessa* annonça à Metternich Ja résolution du cràv aie ^^o^'^^^^ ^'è>'^^ ^\fe% ^'Quvrir dans
DIFFÉRENDS RUSSO-TURCSé 567
ce but des conférences de leurs ministres à Saint-Pétersbourg; le grand - chancelier vit dans cette proposition une intrigue dans laquelle Kapodistrias^ qu'il croyait avoir complètement éloigné > jouait de nouveau un rôle* Le cabinet de Saint-Pétersbourg envoya aussitôt de cette ville une invitation à toutes lés cours pour les engager à donner à leurs représentants ou aux plénipotentiaires qu'elle^ enverraient des pleins pouvoirs tels que leurs résolutions pourraient être envoyées directement à Constantinople, comme instructions pour les ambassadeurs, et sans qu'on fût obligé d'attendre d'autres ordres de leurs gouvernements* On comprend qu'à Londres ces propositions trouvèrent un accueil encore plus froid qu'à Vienne. La susceptibilité de George Canning avait été déjà blessée de ce qu'on n'avait jamais songé à charger l'Angleterre de la pacification des colonies de l'Amérique du Sud, tandis qu'on avait confié aux autres puissances une mission semblable : à l'Autriche celle de pacifier l'Italie, à la France celle de rétablir la paix en Espagne > et que la Russie voulait se faire charger de la pacification de l'Orienti Puis Canning trouva à blâmer dans le choix du lieu de réunion ; des conférences, tenues sur ce sujet à S^unt-Pétersbourg, devaient nécessairement, disait-il ,* exciter l'opinion publique et donner à demi gain de cause au parti de la guerre. D'ailleurs, un ministre anglais n'avait pas le droit de donner à des ambassadeurs des pleins pouvoirs tels que ceux qu'on demandait. Dans tous les cas, Canning désirait qu'on retardât les conférences jusqu'à l'arrivée de Ribeaupierre à Constantinople et jusqu'à la communication du mémoire annoncé qui devait contenir le plan de la pacification. Pendant quelque temps, on aurait dit que cette attitude froide de l'Angleterre refroidissait aussi le zèle du czar. Nesselrode ne parlait plus du mémoire, Metternich n'y insistait pas non plus.
Sur ces entrefaites, il parut cependant tout à coup, au 9 janvier 1824. Commencement de la nouvelle année*, et on l'expédia promptement è^ Londres et à Vienne, d'oîi il fut communique, sans qu'on sache exactement par quelle voie, aux journaux français qui le publièrent. On crut y voir renaître Fespritde Kapodistrias Le mémoire* insistait sur ce point € que les mêmes puissances, qui avaient rétabli Tordre en Italie et en Espagne, devaient aussi mettre un terme à l'effusion du sang qui, pendant trois ans, n'avait cessé de couler en Orient, et que, suivant toute probabilité, même la quatrième campagne, n'arrêter ait pas. Le remède se trouverait précisément au milieu entre les deux extrêmes, entre le rétablissement de sa domination absolue sur les Grecs tel que la Porte le poursuivait, et entre la continuation de la rébellion, but des fauteurs de troubles dans toute l'Europe. La Russie propose donc, continuait le mémoire, de laisser les îles grecques sous l'empire de leurs anciennes institutions démocratiques, de former de la partie orientale de IHellade continentale (de laThessalie, delà Béotie et de T Attique) , de la partie occidentale (de l'Epire et de rAcarnanie)et du Péloponèse avec l'île de Gf ète, trois principautés placées sous la suzeraineté du sultan, où quelques forteresses seulement garderaient des garnisons turques et oii l'organisation intérieure serait garantie par les puissances. » — Quelle ne dut être la frayeur de Metternich à la vue de cette leçon si différente de ses propres propositions anodines de pacification ! Le mémoire russe avait, dans sa franche clarté, pour but d'effectuer les commencements de l'émancipation grecque par l'intervention de la Russie, d'empêcher Tunion de tous les Grecs,' union qui pourrait les conduire bien trop près de la puissance et de
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l'indépendance, d'éluder un affranchissement complet, de fonder l'influence de la Russie au sud de la Turquie comme au nord, et de hâter le moment où la Turquie devait tomber sans qu'on mît à sa place une puissance qui pût s'y substituer. Mais quel motif pouvait avoir déterminé alors la Russie à montrer ainsi au grand jour et d'une manière si ouverte et si peu voilée ses projets que, dans les derniers temps, elle avait si soigneusement cachés et reniés? Nulle autre raison que le danger imminent de voir toute la question grecque échapper à l'influence et à l'intérêt de la Russie. Déjà, en 1822, les Moréotes avaient adressé leurs pétitions à r Angleterre pour réclamer sa protection ; et qui pouvait savoir jusqu'à quel moment un ministre tel que Canning résisterait à la tentation d'établir un protectorat anglais sur la Grèce? Déjà les sympathies des Anglais pour la cause grecque étaient montées à un tel point que le poète le plus célèbre de son pays et de son époque, lord Byron, prit les armes pour elle, que des individus et des partis s'en emparèrent à l'envi et qu'on négocia à Londres un emprunt qui promettait de tenir lieu pour les Grecs d'une puissance auxiliaire. Déjà dans toute l'Europe, le philheilénisme était devenu une force morale qui menaçait de désorienter la cause grecque et de la changer en affaire entièrement occidentale et tout européenne. Vis-à-vis de ces grands mouvements dans les esprits de l'Occident, il fallait faire, en Orient, une nouvelle démonstration politique ou militaire. Telle fut la raison qui avait donné naissance au mémoire russe afin de devancer le mémorandum autrichien ; telle fut la raison qui mit Kapodistrias en campagne contre Canning, et qui donna de nouveau à la politique de l'homme d'Etat russe un appui plus puissant que jamais auprès du czar.
Mais pour pouvoir comprendre entièrement les relations
570 TROIglÈMII ATfllÉE 0E LA OUKUIIE.
dipldtnfttiques ultérieures (}ui, à partir de œ moment, obangërent d'iine manière essentielle entre les puissanoes^ il sera nécessaire, tiou-seulement de raconter maintenant les faits et les événements de Tannée 1823, mais encore dé jeter un regard investigateur sur Thistoire de ropinion publique en Europe ^ d'abord pour arriver à ce point que rhistoire de la diplomatie venait d'atteindre ^ et ensuite aân d6 pouvoir la suivre avec les connaissances préliminaires indispensables .
TRÔÎSUBtË ANNÉE DE LA 6UEHRE. — ÉPUISEMENT RÉCIPROQUE'
Commencement Dcux aurtées Venaient de s'écouler, remplies de luttes
e la latte des par-
iàrintérieur. terriblcs, de victoires et de défaites sanglantes, de sièges meurtriers et de ravages affrelix ; cette période pàt*aît être à l'Européen civilisé marquée par une destinée terrible, mais les Gt*ecs y voient les deux années heureuses de leur insurrection quand ils les comparent avec ce qui les suivit. Jusqu'alors on avait pu regaidei* éommè une espèce de règle que l'union ou les discordes intestines parmi tes insurgés étaient toujours la suite des succès obtenus ou des échecs subis par leurs armes dans la lutte contre les Turcs 5 malheureusement cette règle allait se montrer içplicablé en grand» encore à ce moment, après les grands succès des campagnes de 182i. S'il eût été possible aux GrècS) non-seulement de mettlre soigneusement les avantages conquis à Fabri de tout danger, mais encore de s'en servir pour obtenir de nouveaux succès ; s'ils eussent profité du profond épuisement de l'ennemi après les désastres qui l'avaient frappé pendant cette dernière année^ pour créer immédia\em%ti\. wxv^ 0Y%^\!L\â»X\ôw ^QUU^ue soUde à
époisemeut réciproque. 571
l'intérieur, pour concentrer toutes leurs l'essources afin de les appliquer aux besoins de la guérite i et pour transporter la lutte aux points les plus favorables, ils auraient peutêtre réussi, à ce moment, à atteindi^e rapidement le pre^ mier but de leur insurrection^ Mais ail lieu de Cela^ toute la Grèce fut précipitée, pendant cette période où les dangers, venant du dehors, étaient moindres, dans tin chaos confus et dans le désordre le plus grand, par les discordes qui s'élevèrent entre le gouvernement central et les gouvernements locaux, entre les autorités civiles et les chefs militaires, entre les primats civils et les soldats. Le gouvernement central, privé de son chef par Têloignement de son président MavrokordatoSi semblait avoir perdu avec lui toute intelligence et toute capacité, comme ce déftiut de capacité lui avait enlevé toute cdnsidérationj et que l'absence de considération l'avait privé de tous les moyens d'action. La catastrophe d'Argos lui avait fait perdre tout courage et toute énergie; ses membres s'étaient réfugiés, au premier moment * à bord des vaisseaux dans le golfe d'Argos*, puis ils s'étaient rendus à Hagios-Joannès (dans * jL^Â^isis l'ancienne Thyréatis) pour s'établir enfin à Kastri, sur la côte du PéloponèsCj vis-à-vis d'Hydra*; Dans l'opinion des * 13 octobre, hommes de guerre^ le gouvernement centrali en désertant, pour ainsi dire, les drapeaux, avait perdu sa considération au même degré que l'Assemblée législative qu'Ypsilantis avait vainement engagée à quitter les vaisseaux et à revenir sur la terre ferme au milieu des dangers. Le gouvernement aurait pu alors, à la vérité, regagner cette considération perdue, en payant exactement la solde, mais l'épuisement de son trésor était tellement grand qu'on pouyait prévoir que, pendant la campagne suivante^ il y pourrait rien faire pour procurer à l'armée de l'artillerie, ni pour rétablir le petit corps de lac.\kiv^\i^^xv\^QN« ^«^«est
les équipages de la flotte, ni même pour réparer les vaisseaux. Les membres du gouvernement souffraient personnellement à un tel degré des privations et de la misère, que le vice-président Kanakaris, qui avait abandonné la vie agréable et facile d'un riche primat pour se consacrer à la révolution, et dont le patriotisme et le désintéressement s'étaient montrés véritables à l'épreuve, mourut à 26 janv. 1823. ccttc époquo * sur la paille et dans une telle pauvreté, qu'il ne possédait plus que quelques paras. Dans ces circonstances, le gouvernement avait perdu son influence dans son voisinage immédiat, comme au loin. Odyssevs, qui persécutait l'Aréopage et qui méprisait le gouvernement suprême et ses ordres, tenait le gouvernail dans THellade orientale. A l'ouest, les capitaines étaient divisés entre eux par des querelles, et le sénat local était dissous. Le sénat du Péloponèse seul ayant fini par s'entendre avec Kolokotronis, avait autant gagné en force que le gouvernement central en avait perdu. Le gouvernement n'avait pas pu confirmer Kolokotronis dans la dignité de général en chef que le sénat lui avait conférée, puisqu'il avait donné le commandement déjà dans le temps à Pétrobey, et qu'il lui était venu du Maïna des plaintes au sujet de cette' nomination faite par le sénat ; néanmoins , le gouvernement ne put pas la lui enlever de fait. Pour sortir de sa •position méprisée, le gouvernement essaya de s'entendre avec ses adversaires, à la tête desquels se trouvait Kolokotronis ; mais ceux-ci demandaient l'expulsion de ceux de membres du gouvernement qui leur étaient hostiles , pai* conséquent une espèce de suicide . On [proposa encore un autre moyen d'accommodement, afin de réconcilier le sénat, en recevant ses membres dans l'assemblée législative ; le faible gouvernement en aurait été satisfait, mais le sénat, plus fort que lui, rejeta cette compensation.
Cependant la fin du pouvoir suprême, institué pour un tiotSTà^ArtrcS an, était arrivée. Tout le monde, le pouvoir lui-même, désirait un changement. Une loi* avait convoqué de nou- * "S7*°*** veaux représentants pour la fin de Tannée à Astros, mais personne n'y parut. Ensuite, par une loi destinée en même . temps à hâter les élections, on prolongea les pouvoirs du gouvernement jusqu'à la fin de février, et, les représentants ne venant pas encore, tout de suite après ce second appel, on résolut de maintenir ses pouvoirs et de transférer son siège à Nauplie, où Plapoutas refusa cependant ' de le recevoir, puisque, disait-il, le temps de ses fonctions était expiré. Mais, pendant ce temps, on voyait arriver, peu à peu*, de nouveaux représentants à Astros, et cela, * f^^^^^f "m« en si grand nombre, que bientôt on eut plus à se plaindre de leur trop grande affluence qu'auparavant on avait été embarrassé par leur absence. Les élections des partis op- • posés dans les éparchies avaient fourni des représentants doubles; d'autres venaient avec le mandat qu'ils s'étaient donné à eux-mêmes; d'autres comme représentants de certains corps de troupes, et même des membres de l'assemblée et du gouvernement^ dont les fonctions venaient d'expirer, se présentèrent de nouveau et furent accueillis, de telle sorte que l'assemblée comptait trois fois plus de membres que celle de Piada, et que la marche qu'elle suivait était jiussi désordonnée que celle de la première avait été régulière. Les deux partis, celui des représentants civils et celui des militaires, se trouvèrent alors dans une opposition infiniment plus tranchée qu'auparavant ; l'un était d'autant plus acharné à l'établissement d'un gouvernement légal et régulier que l'autre, se prévalant de ses nouveaux mérites, voulait, avec une plusgrande impétuosité, diviser le pays en districts militaires et le gouverner par ses bandes. A la tête de ce parti était, dans le Péloponèse, Ko-
KT4 TROISiftiffi ANNÉE DE LÀ GUBRRE.
LDkotfonis, et Odyssevs dans THellade orientale ; Ypsilantis ^yait eu assez peu de sens pour se joindre à eux; cependant, si des arrière-pensées hétairistes ou russes ne l'eussent égaré; toutes ces circonstances auraient dû l'engager à mettpe ses connaissances militaires au serv.ice de Mavrokordatos et d'être avec lui du parti de Tordre et de F unité. Les partisans parlementaires du parti militaire s'assemblèrent d'abdPd à Nauplie, quartier général de Kolokotronis, tandis que le parti civil se réunit à Astros. Heureusement, Mavrokordatos arriva, à ce moment même, avec quelques capitaines pouméliotes et avec environ cent hommes armés ; ceci donna au parti civil un certain point d'appui contre le triumvirat militaire, et ébranla l'unité dans le parti militaire dont les merQbres n'étaient d'ailleurs attachas les uns aux autres que par de faibles liens. Quelques-uns des che& Fouméliotes, qui étaient dans des rapports intimes avec des hommes tels que Zaïmis et Lontos, se mirent avec le parti civil, et même des Péloponésiens, tels que Giatrakos^ Anagnostaras et les Petmézades se rangèrent de leur côté : Pétrobey était poussé vers eux déjà par la rivalité naturelle entre lui »i Kolokotronis. Une espèce de juste milieu était formié j^ntre les deux par les insulaire?, parmi lesquels Les Kontouriotjs et les Orlandos durent, entre autres choses, s'employer pour que les représentants, appartenant au parti militaire, se résolussent néanmoins à quitter Nauplie et à ^ rendre à Astros. Dans cette ville, les deux partis étaient, dii reste, placés Vnn ¥is-à-vis de l'autre, et habitant, pour ainsi dire, deux camps opposés dans deux groupes de cabaiies d'hivernage séparées par un torrent. Les travaux pariementaires n'étaient pas faits en commis, mais les loambre^ du parti mil délibérai^nt enU*e aux aeuls at soumfi^mt leurs ^résolutions au parti mâitaire pour cribtenir iOinjliftpriQbllioii. LBiaoisv\»e, \a i^^vcm et la oondituMi ies
ÉPUISBMEVT RÉCIPROQUE. 575
partis s'étaient dessinés, dès le commencement, à l'oocasion des travaux nécessaires pour constituer l'assemblée; Tin^ fluence du parti civil était ici, comme è^ Piada, fortement prépondérante, Pétrobey ftit élu président; l'évéqueThéodorétos vicC'président, et Plégris secrétaire; tous étaient pris dans les rangs des politiques. Les sujets des discus^ slons étaient là, comme &Piadft, moins les affaires de la constitution que des questions d'un intérêt personnel et de celui des partis. On confirma, avec quelques petites modifications, la loi organique votée h Epidavros. Nous passons sous silence ces travaux de l'assemblée qui avaient pour but la constitution , de même que ceux qui s'occuf^ paient de la législation» de l'administration et desfinancies, puisque, comme l'année précédente» tout se réduisit à de vaines paroles. L'assemblée ne pouvait pas réussir k éta?^ blir sa propre autorité et celle du gouvernement, puis» qu'elle ne pouvait pas trouver les moyens qui donnent l'autorité, c'est-à-dire de l'argent» une armée et une flotte^ Elle autorisa dp$ emprunts , mais elle ne put trouver de préteurs. L'acte qui aurait pu avoir l'influence h plus bienfaisante, c'était la suppres^n des sénats locaux dans le Péloponëse et dans l'Hellade orientale et o(3cidentale ; mais, malheureusement, on ne put pas réformer le prin^ cipal abus, le règne de l'arbitraire et du bon plaisir des cbefs militaires. L'assemblée mit Tobéissanca du di^toteur à l'épreuve en pommant une foule de généraux, en sup^ primaut îe titre de général eu cbef que Kolok(^ronis ayaîit pris, et en lui demandant as livrer la forteresse à^ j^iauplie et de remettre k l'assemblée certains papiers. Le généra} donni^ les papiers et garda la forteresse, établissant aiusi une ligne de démarcation entr)B )es affaires civiles et tes affftir^ militaires; du re«|^, tout le parti miU^airi^ p^rn^ MMt jtranqutflem^nt »x^ poIUii^ui^ de /s'occuper de^ tn^vj^ai:
parlementaires et d'en discourir, mais il se mettait à crier aux empiétements et à la violation de ses droits, dès que le parti civil entreprenait seulement de faire des enrôle- * Il avril, ments. Lorsque l'assemblée, avant de se dissoudre *, procéda à l'élection du nouveau gouvernement, l'influenee des politiques s'y montra encore décisive. Pétrobey fut nommé président ; parmi les autres membres , il y avait Sotiris Charalampis et Andréas Zaïmis du parti civil; en y ajoutant A. Métaxas, homme d'intrigue, on voulut tendre la main à Kolokotronis, son ami ; la cinquième place fut laissée vacante pour un insulaire. Le rusé et violent Kolokotronis qui , à la vérité , s'était laissé déterminer à une docilité apparente par un appel que Zaïmis avait adressé à son patriotisme, profita de cette fusion maladroite pour jeter la désunion parmi les politiques et pour se glisser lui-même dans le gouvernement , dans cette polyarchie qui, autrefois, avait été l'objet de ses critiques continuelles. La composition du gouvernement blessa les Rouméliotes auxquels on n'avait pas songé; le petit parti d'Ypsilantis qui avait été complètement écarté et même celui de Mavrokordatos, puisqu'on n'avait donné à ce dernier que les fonctions subordonnées de secrétaire d'État ; le méchant Négris qui, de cette manière, perdit cette place de secrétaire, fut jeté, par cette combinaison, dans le parti militaire, dans les bras de ses adversaires. Il s'unit dès lors à Kolokotronis afin de provoquer une agitation dont le but était de convoquer une contre-assemblée, au sujet de laquelle le parti militaire délibéra à Silimna. Le faible gouvernement ne put contrecarrer ce mouvement qu'en faisant offrir, par Délyannis, la cinquième place encore vacante dans son sein à Kolokotronis ; celui-ci se laissa encore une fois persuader, « pour l'amour de la patrie, à céder et à entrer dans le gouvernement. » Si Ton avait
espéré séparer, par cette coucessîon, le klephte d'avec ôon parti, les suites montrèrent qu'on s'était abusé. Kolokotronis réussit, au iîontraire, à provoquer une division trèsmarquée dans les rangs du parti civil. Il attira vers lui les Délyannis qui avaient été , depuis longtemps , ses ennemis, en fiançant son fils Konstantinos, âgé à peine de neuf ans, avec la fille unique de Kanélos Délyannis, et en excitant le chef de la famille des Ànagnostis, alliée à celle de sa bru, à revendiquer la présidence de l'assemblée législative. En même temps, il prit toutes ses mesures pour consolider et pour étendre sa puissance qui avait été le but de ses désirs. Sa résolution bien arrêtée était de ne pas quitter le Péloponëse ou son autorité était bien établie, et la lenteur avec laquelle on faisait la guerre cette année-là lui permit d'y rester fidèle ; il se donna à peu près les fonctions d'un ministre de la guerre, et prit soin des troupes et des approvisionnements. Lorsque le gouvernement, pour contrecarrer les opérations militaires des Turcs dans THellade orientale , envoya ses membres en mission, Gharalampis à Mégara, Zaïmis et Métaxas à Patras, ce dernier, le partisan de Kolokotronis, se sépara, de sa propre autorité, à Kalavryta de Zaïmis, et suivit les autres dont la destination était Mégara. Kolokotronis semblait vouloir l'avoir plus près de lui, car le gouvernement avait alors * transféré son siège à Salamis , afin de surveiller, ♦ mi-jnîiiet. comme on prétendait, la campagne des troupes envoyées sous les ordres de Nikitas de l'autre côté de l'isthme, mais, en réalité, afin de guetter l'occasion favorable pour s'emparer de l'acropole d'Athènes, que le gouvernement voyait à regret entre les mains de Gouras et d'Odyssevs, Après le départ du gouvernement, on vit à Tripolitzal qui, renaissant de ses ruines, avait été de houveau choisie? pour être le siège des autorités suprêmes, la confusion dan^
les affaires intérieures, atteindre son point culminant à Toccasion de Félection du président de l'assemblée législative en remplacement de Pétrobey, nommé président du gouvernement. On voulut d'abord dédommager les insulaires parle choix d'un membre pris dans leurs rangs; mais, comme ils ne purent pas tomber d'accord sur la personne à élire , Anagnostis Délyannis se présenta comme candidat, soutenu par toute l'influence de Kolokotronis qui vint aussitôt en personne de Salamis. Mais l'assemblée , pour se débarrasser d' Anagnostis, imagina même une mission pour faii en Portugal, oîi il devait demander un roi, et choisit Mavrokordatos. Anagnostis, apprenant cette décision, se laissa aller à des discours furieux et quitta Rassemblée en la menaçant d'avoir recours aux armes. Kolokotronis aussi se répandit en invectives très-violentes contre Mavrokordatos. Cet homme désintéressé était tout prêt à renoncer, pour l'amour de la paix, à ces fonctions qui autrement iui étaient fort agréables, mais l'assemblée n'accepta pas 8on désistement. Alors la tempête se déchaîna contre lui avec une véritable fureur parmi les partisans bruyants de Kolokotronis. Ce dernier nous présente lui-môme, dans son autobiographie, un tableau très-frappant et sans le moindre apprêt des scènes de ces temps-là. Un jour, il avait été invité avec un assez grand nombre de députés à une réunion pour y être entendu au sujet de la mission dont on avait chargé Anagnostis pour le Portugd. Il y mit sur le tapis l'élection de Mavrokordatos et échangea des paroles aigres avec l'évêque d' Arta, contre lequel il avait une rancune particulière, parce que d'adversaire du président Tévéque venait de se déclarer son ami et qu'il lui avait donné sa voix dans l'élection. L'évêque défendit le choix par le besoin qu'avait rassemblée de Mavrokordatos et par Tinitruetion sapérieura de eelui^i. « Il n'y a pas longieap»,
ÉPUISEMEKT RÉCIPROQUE. 579
disait Kolokotronîs, vous ne pouviez assez le blâmer, comment se fait-il que tout d'un coup il soit devenu si beau? -- Le beau aussi est quelquefois méchant, répondît l'évêquo.
— Si tu le trouves beau, répliqua Kolokotronîs, en éclatant, décampe-moi vite à Arta et ne frappe pas du pied, autrement je frapperai de Tépée et je te couperai la tête! »
— L'évêque se sauva bien vite ; le soir du même jour, Kolokotronîs se débarrassa aussi de Mavrokordatos qu'il fit appeler chez lui avec Anagnostis pour lui demander raison de sa conduite. « Avec son sourire habituel, > Mavrokordatos justifia son passage du secrétariat d'État à la présidence, en disant que l'assemblée législative était d'une Importance bien plus grande pour la nation que le pouvoir exécutif. « Mais je te dis, s'écria Kolokotronîs en s' abandonnant à sa colère, tu ne seras pas président, car je te poursuivrai et je te jetterai des écorces de citron sur ton fScac avee lequel tu nous es venu! » Ensuite il s'éloigna enflammé de colère; Anagnos^ tis, qui restait, versa encore son venin dans la blessure, en faisant comprendre au président que Kolokotronîs l'aurait tué, si lui, Anagnostis, n'avait été là. La nuit même Mavrokordatos s'éloigna et se rendit à Hydra chez les insulaires qui raceueillirent avec de grands honneurs, témoignèrent leur antipathie pour le gouvernement et trouvèrent Tàs- Bemblée législative seule digne de quelque confiance. L^assemblée mit beaucoup d'insistance à considérer toujours Mavrokordatos, même malgré son absence, comme son président et ne le remplaça que provisoirement par Panôutsos Notaras. La discorde avait ouvertement éclaté entre les deux corps d'État. Mais le germe de ces dissensions, que Kolokotronîs venait d'y jeter, ne devait pas porter non plus de lions fruits pour lui-même, ni pour son parti. Beaucoup de ses nnemas partisans qui continuaient à nour* rir contre les Délyaimiê une baims fixi% «iieieane eneoré, le
quittèrent ; les habitants de Gariténa eux-mêmes prirent les armes contre lui, à l'instigation de Plapoutas, qui était fort courroucé de ces liens de parenté noués par Kolokotronis avec la famille des Délyannis; de la même manière les habitants de Léontari se mirent en opposition avec leur compatriote Dikaios, le ministre de l'intérieur, qui était alors du parti de. Kolokotronis. Cependant à Tripolitza le nombre des adversaires de Mavrokordatos était tellement grand, les persécutions ouvertes et secrètes de ceux qui, irrités de son élection, poussaient à la dissolution de l'assemblée législative, étaient si incessantes que cette der- * Mût. nier e résolut * de se transporter à Salamis, oîi elle était plus près des îles et oîi elle trouvait un appui dans Pétrôbey. Mais précisément cette mesure n'était pas du goût de Kolokotronis, qui engagea dès lors le gouvernement à quitter Salamis pour s'établir àNauplie; dans cette forteresse il pensait se rendre facilement maître de l'assemblée. Le gou- ♦ 7 octobre, vcmement se laissa déterminer par lui et se transporta* à Nauplie. Mais l'assemblée législative ne tomba pas dans le piège que Kolokotronis lui avait tendu. Elle se rendit en hésitant sur là terre ferme, mais elle resta à Argos et engagea le gouvernement, qui, à son tour, l'invita à venir à Nauplie, à s'établir près d'elle. Toutes ces contentions amenèrent bientôt la rupture complète, pendant que toutes les éparchies de la Morée étaient déchirées par de petites querelles de parti et que 'la grande cause commune était comme oubliée ; devant Modon et devant Koron, on ne livrait que des combats inutiles avec la plus grande nonchalance, et le siège de Patras restait tout à fait suspendu, de telle sorte que, par suite de l'anarcliie complète dans TElide et dans l'Arcadie, les Turcs pouvaient librement faire des excursions de Patras jusqu'à Gortouni et Kalavryta. dMTnS?^ Dans ces circonstances, c'était un bonheur immense et,
ÉPUISEMEIfT RÉCIPROQUE. 581
en même temps, une preuve et un témoignage de la grande importance des victoires de Tannée précédente, que la Porte ne fût pas en état de prendre d'importantes et énergiques mesures contre l'insurrection. La position des belligérants, à la considérer à l'extérieur, ne différait pas beaucoup, cette année, de ce qu'elle avait été au commencement de l'année précédente. En Morée, les Osmanlis étaient encore toujours en possession de toutes les forteresses maritimes à l'exception de Nauplie, de Navarin et de Monemvasia ; dans l'Hellade orientale ils étaient maîtres de toute la partie de la plaine que leurs postes à Larissa, à Zitouni et à Ghalcis pouvaient dominer et maintenir. Aussi leurs plans d'opérations militaires ressemblaient à ceux de l'année précédente ou étaient les mêmes ; ils semblaient être conçus avec plus de circonspection, mais l'exécution en était confiée à des chefs plus faibles et à des forces moindres en nombre, et ces mouvements combinés avec plus de soin, mais que des hommes plus négligents étaient chargés de réaliser, allaient de nouveau échouer contre l'immense force du pays et de ses boulevards naturels. L'armée de l'est, s' avançant par la Béotie, ne devait pas franchir cette fois-ci les défilés du Githéron et de la Mégaride avant qu'un second corps fût venu de la plaine de la Béotie et de la Phocide pour occuper les baies de Galaxidi, d'Aspraspitia et de Livadostro (Krissa, Antikyra et Kreusis). Moustapha, pacha de Skodra, homme ambitieux, effleuré par la civilisation européenne et qui nourrissait le projet secret de se mettre à la place d'Ali-Pacha et de régner en maître indépendant sur le peuple albanais, devait réunir une armée à Trikkala pour opérer de là sa jonction avec Omer-Vrione dans la plaine de l'Achéloos ; tous les deux devaient ensuite prendre ou cerner Missolonghi et, renforcés par des troupes d'Asie, que la flotte amènerait à
58S TROisitiiE anhék de la gus&re.
«Fatras, passer en Morée. En même temps, la division de Tarmée de Test, réunie sur la côte septentrionale du golfe de Gorinthe, . devait être transportée au delà du golfe en Achaîe, afin de maintenir le long de la côte de ce dernier pays, les communications ouvertes entre Fatras et Âcrocoriûthe qui était encore au pouvoir des Turcs. Les armées réunies devaient alors faire lever le blocus d' Acrocorinthe, afin de coopérer ensuite avec l'autre division deTarmée de Test dans la plaine de la Béotie; les défilés, conduisant de la Mégaride à Tistbme» devaient être attaqués des deux côtés pour qu'on pût effectuer de cette manière la jonction des deux armées principales. On avait chargé les Albanais, capables seuls de tenir tête aux Grecs dans les combats au milieu des montagnes, de la mission beaucoup plus difficile de soumettre TAcarnanie et FËtolie ; les opérations à Test devaient être faites par des Osmanlis qui, renforcés par un corps de troupes que la flotte débarquerait, en passant, en Eubée, occuperaient sans diifficulté, comme on l'espérait, toute la contrée jusqu'au pied du Cithéron. La flotte n'avait à s'imposer, dans cette campagne, aucune autre tâcbe que de coopérer avec les mouvements de l'armée de terre, afin que dans la campagne nouvelle on tirât surtout meilleur parti de la domination maritime sur le golfe de Gorinthe que dans l'année précédente. On avait fait tout pour mieux armer et pour fortifier la flotte au même degré que la marine grecque avait été affaiblie; on en avait éliminé les vaisseaux de ligne lourds et difficiles à manier, comme on y avait fait entrer les vaisseaux des Barbaresques. Le sultan lui-même activait les travaux 3 mai. dans l'arsenal, et lorsque la flotte mit à la voile *, il y monta en personne et l'accompagna pendant quelque temps, innovation bien grave, qui cependant, au dire da^ astrologues, avait \ieu§>o\i?>\fe^md\V^\«^vi\\%\«^^^ avait près-
ÉPUISEMEIfT RÉCIPROQUS» &tt
crit une tout autre manière de procéder au nouveau kapoudan-pacba Ghosrew : on vit par ses instructions» comme par toute la marche des campagnes dans cette année-là, qu'on voulait, aussi dans la guerre» essayer du même système de clémence et de ménagements que la diplomatie remarquait dans T administration de la justice au sein de la capitale, et dont elle ne pouvait s'empêcher de fiaire Té^ loge. On lui avait donné des pleins pouvoirs pour prodar mer T amnistie, ainsi que pour entamer des négociations à Tamiable, et personne ne douta que le sultan n'eût réellement ces sentiments de clémence, parce que les atrocités commises, Tannée précédente, à Ghios avaient révolté tous . les Turcs bien intentionnés- eux-mêmes. Pour que Famiral eût sous la main un négociateur capable de s'entendre avec les Grecs, on mit à bord de son vaisseau l'ex-kaîmakam Vogoridis qui, il est vrai, était aussi détesté des Grecs que des Turcs. L'amiral lui-même semblait avoir été .choisi plutôt pour négocier la paix que pour faire la guerre. Il passait pour l'homme le plus astucieux et le plus fauxqui^ en fait de ruses et d'intrigues, pouvait se mesurer avec le Romaïque le plus fin et qui avait trompé déjà la confiance de plus d'un diplomate.
La flotte, avec laquelle le grand-amiral quitta les Dardanelles\ était composée de quinze frégates, de treize cor- « ju «au vettes, de douze bricks et de quarante transports. Une escadre d'Hydra avait pris la mer pour couvrir Psara, car on appréhendait une attaque contre cette île ou contre Sa* mos, qui toutes les deux expédiaient continuellement leurs vaisseaux pour faire des razzias sur les côtes de TAsie-Mineure, horriblement tourmentées par ces expéditions. Mais d'après le plan que nous venons d'indiquer, et après avoir embarqué près de Moskonisi et de Tchesmé dix mille hommes de troupes asiatiques, le ka:^o\idâSkr-'$^âsk'^ ^^ ^r-
• • juin, rigea droit sur TEubée oh la flotte mouilla devant Rarysto*.
En Eubée, les insurgés découragés avaient relevé la tête depuis la chute de Dramali. L'olympien Diamantis surveillait constamment la ville de Ghalcis , Kriézotis assiégait de nouveau Rarysto qu'il avait déjà réduite à la dernière extrémité, lorsque la flotte turque apparut et jeta dans la forteresse trois mille hommes de renfort qui attaquèrent aussitôt le camp grec et en dispersèrent les soldats. Ghosrew approvisionna aussi Ghalcis sans cependant troubler le repos de Diamantis dans son camp près de Vrysakia. Continuant ensuite son voyage, l'amiral envoya une escadrille à nie de Grète, débloqua Koron et Modon et fit en- « s3 juin, suite son apparition devant Patras*. Dans toute cette expédition maritime, il ne rencontra aucun obstacle de la part des Grecs» car les Psariotes et les Samiens aimaient beaucoup mieux visiter les côtes de l'Asie-Mineure avec , leurs expéditions de corsaires qui, à cette époque, occasionnèrent des représailles terribles contre les pauvres chrétiens à Bergamo (Pergame) ; les Hydriotes, de leur côté, préféraient faire une tournée dans les Gyclades pour mettre à contribution les catholiques peu patriotiques de Syra, de Naxos et de Santorin.
L*Heiiidêori«ii- Un mois avant le départ de la flotte, Méhmed-Pacha
* 16 ttrii. avait dénoncé la suspension d'armes illusoire* qu'Odyssevs
avait conclue avec lui. Mais les forces turques, rassemblées à cette époque à Larissa et à Zitouni, n'avaient pas la moindre ressemblance avec l'armée imposante de Tannée précédente. D'après les renseignements, fournis par un espion grec, leur nombre ne dépassait pas cinq mille hommes qui étaient, en outre, occupés par les révoltés en Magnésie. Dans cette contrée, à la pointe orientale du Chersonèse, les indigènes avaient été rejoints encore par des Olympiens et des habitants de Kassandra en fuite et tous
avaient pris, sous le commandement de Karatassos, une position fortifiée près deTrikéri. Pendant l'expédition projetée contre le sud, les Turcs ne pouvaient pas les laisser derrière eux ; le kioutachi (Récbid-Pacha, le vainqueur de Péta) détruisit Lécbonia et un grand nombre d'endroits jusque vers Trîkéri ; mais ce fut en vain qu'il essaya* d'emporter ♦ t« «lî. par un assaut la position que les insurgés y avaient prise, et même, dans d'autres endroits encore, les Grecs combattirent avec succès. Bien que dans cette contrée dépourvue d'eau, les Magnésiens eussent à supporter toutes les privations, et qu'ils eussent à partager toutes les peines et toutes les fatigues avec les mercenaires de l'Olympe et de la Macédoine qui servaient alors pour rien, ils se maintinrent néanmoins avec une grande opiniâtreté dans leur position, oii ils ne recevaient que de faibles approvisionnements de l'Eubée; ils empêcbèrent ainsi les Turcs de dégarnir la Thessalie entièrement de troupes et ils affaiblirent les troupes disponibles destinées à marcher sur l'isthme. Lorsque cette armée de l'est quitta enfin Zitouni* J^^JJJ^*** pour se mettre en mouvement, l'un des deux corps, celui qui, sous les ordres de Perkophtali (le même Youssouf-Pachaqui, en 1821, inonda la Moldavie), devait se rendre à Salona, ne comptait pas plus de six mille hommes, tandis que l'autre qui, commandé par Salih-Pacha, le vizir d'An- •drinople, marchait sur Thèbes, n'était fort que de quatre mille hommes. Le gouvernement n'avait rien fait à temps, ni pris aucune mesure sérieuse pour défendre le pays. Odysssevs, ayant quitté Astros pour retourner à Athènes *, * mû. avait annoncé aux capitaines qu'ils devaient songer à défendre la province avec leurs propres ressources. Mais lorsque les Turcs descendirent dans le pays, ils trouvèrent les défilés abandonnés même par les indigènes. La troupe, destinée à marcher vers le golfe de Gorinthe, arriva dans
5S6 TROISIÈME ANlfÉE DE LA GUERRE.
la vallée du Géphise jusqu'à Manési d'oU elle partit pour battre d'abord une petite troupe des gens d'Odyssevs postés près du couvent de Jérusalem, en brûlant eu même
* 12 juin, temps Arachova * et Kastri ; mais voulant ensuite s'avancer
au delà de Ghryso, elle trouva une résistance telle qu'elle
* 21 jvin. dut céder devant elle. Néanmoins, cette troupe arriva* jus-
qu'à Desphina sur le golfe de Gorintbe d'oU elle retourna cependant à Manési* L'autre division, traversant la Béotie et l'Attique pour se rendre à l'isthme, ne trouva presque nulle part la moindre résistance. Tous les habitants s'enfuirent à son approche dans les îles ou de l'autre côté de l'isthme. Les Athéniens transportèrent leurs femmes et leurs enfants dans l'île de Salamine, ce glorieux refuge des Athéniens du temps des Perses, cet asile séculaire sous la domination des Slaves. Odyssevs lui-même, ne sortant d'Athènes qu'avec six cents hommes, ne put rien faire. Ni* kitas était venu du Péloponèse à Mégara, mais avec des forces beaucoup trop faibles pour pouvoir entreprendre la moindre chose. Par conséquent, la route de l'isthme aurait été tout à fait ouverte aux Turcs pour aller débloquer A(a*ocorinthe ; cependant, ils se laissèrent déterminer par Omer-Pacha de Karysto à passer en Eubée pour y étoufier l'insurrection qui y avait été toujours faiblement organisée. Une division sous Salih-Pacha resta à Thèbes ; mais * Juillet. Youssouf franchit rËuripe\ Le camp de Vrysakia y avait été presque entièrement abandonné ; Odyssevs, par jalousie et par haine contre le vaillant Diamantis, avait excité les capitaines de l' Eubée contre lui ; lorsque ensuite les Turcs approchèrent, les trois bâtiments grecs, qui maintenaient le blocus devant Ghalcis, s'enfuirent, les troupes qui * Commencé- étaient encore à Vrysakia, se jetèrent dans la montagne' oii, malgré les positions les plus favorables, ils durent abandonner aux ennemis une position après l'autre. Les dé-
13 septembre.
bris de ces troupes armées se réfugièrent à Skiatbos ; Dia^ mantis lui-même dut faire sa paix avec les Turcs ; la réduotioa de toute File était terminée et les insurgés de Trikéri aussi se virent, par conséquent, forcés à accepter les conditions du kioutachi* Odyssevs était venu en Eubée avec un corps de troupes auxiliaires de mille hommes» mais lui aussi dut se retirer de cette lie qui avait tant séduit son ambition et qui avait été si peu favorable à sa gloire. Les Turcs, quittant alors" FEubée, inondèrent toute TAttique, mettant * commenceme]
de leptombre.
tout à feu et à sang ; Gouras, jaloux de sa puissance, objet de Tenvie des indigènes, occupait avec quatorze cents hommes l'acropole, bien approvisionnée et armée pour la défense. Mais les Turcs, qui ne semblaient pas songer à vouloir assiéger la citadelle, se retirèrent à Kalamos \ et ce fut là que les Grecs trouvèrent des secours inespérés dans une épidémie qui força les Turcs à lever leur camp. Le pacha de Karysto se retira en Eubée, Youssouf et Salih-Pacha retournèrent à Zitouni. La Porte les remplaça par Aboulaboud, qui réunit* par la force une nouvelle armée à Zitouni * oetoim. sans que celle-ci aussi eût pu franchir TCEta. De cette manière THellade orientale fut sauvée et conservée ' presque sans défense et sans résistance sérieuses.
Les entreprises des Turcs, à Touest de la Grèce, eurent une issue semblable, bien qu'elles y fussent conçues d'une manière plus intelligente et que Texécution en fût confiée à des mains plus fortes. Moustaï-Pacha de Skodra devait, ' avec treize mille Chèques et Mirdites, quitter la Thessalie, faire irruption dans TËtolie en passant par Agrapha , et s'avancer jusque dans la plaine de Vrachori pendant que Omer-Vrione, en venant avec trois mille Albanais de Kar-^ vasara» inonderait TAcarnanie ; ensuite, les deux généraux opéreraient leur jonction sur les bords de TAchéloos et devant Missolonghi. Cet orage, qui se formait à Thorizon,
L'HeUade oec deatale.
588 TROISIÈME ATfnÉE DE LA GUERRE.
était d'autant plus dangereux que, depuis le départ de Havrokordatos/toutes les affaires allaient bien mal dans cette partie de la Grèce. Les gens armés se dispersaient dans le pays et vivaient de brigandage. Quelques-uns, sous Markos Botzaris, d'autres sous Tsavélas, Tsonkas et Makris restaient dans les villes de Missolongbi et d'Ânatoliko, où ils laissaient aux bourgeois le soin de subvenir à leurs besoins. Leur conduite fit naître de fréquents conflits. Partout il y avait des querelles entre les bourgeois et les soldats, comme entre les différents capitaines. En outre, les dissensions intestines entre les autorités centrales se faisaient sentir d'une manière funeste dans des mesures absurdes prises par les différents partis. A la place de Tautorité provinciale formée par trois chefs, telle que Mavrokordatos l'y avait laissée, le gouvernement avait nonuné Konstantinos Métaxas, général en chef des forces militaires dans toute THellade occidentale , et ce n'était pas, sans courir des dangers, que ce dernier avait qmtté Téparchie de Patras pour se rendre à son poste. Kolokotronis et ses amis, qui avaient provoqué cette mesure, n'auraient pas pu en conseiller de plus fâcheuse. Le général, indiqué par Fétat actuel des choses pour prendre le commandement de ce pays, après la soumission de Varnakiotis, aurait été Markos Botzaris. Gelui«ci, ami de Mavrokordatos, jeune homme de petite taille, pâle de visage et sobre de paroles, était le seul des insurgés élevés dans le métier de la guerre qui se rangeât en toute sincérité du parti de l'ordre. Modeste, d'une grande douceur, fidèle à sa parole, juste et plein de mesure dans ses manières, il l'emportait sur tous les autres membres du parti civil par son dévouement désintéressé pour la cause qu'il avait embrassée ; résoh et ardent dans la guerre, il surpassait la plupart des chefe militaires les plus éminents par ses mœurs militaires si
simples et par sa bravoure personnelle. Il était adoré par sa famille et profondément vénéré par ses Souliotes, dont les rudes cœurs avaient été remplis d'un orgueil militaire poussé à. un haut degré par les malheurs de la patrie et par la conscience de leurs glorieux exploits. Mais ces vaillants soldats, qui avaient dû s'enfuir de leur pays, de même que leur chef, étaient l'objet de la jalousie envieuse de tous ceux qui les entouraient. Ils avaient demandé la permission de s'établir à Zapanti (près de Vrachori), ce que le gouvernement leur avait accordé ; mais les capitaines et les politiques du lieu opposèrent à cette décision la résistance la plus violente. On essaya d'aplanir ce diflTérend dans une assemblée qui eut assez de mesure pour décider qu'on combattrait d'abord l'ennemi menaçant , et qu'on viderait ensuite la querelle par des voies pacifiques. Le conseil de guerre arrêta que les Souliotes, sous les ordres de Botzaris, s'opposeraient à Karpénisi, avec d'autres corps de troupes à Moustapha-Pacha qui faisait irruption dans le pays, tandis que Makris et d'autres capitaines surveilleraient l'approche d'Omer - Vrione qui arrivait par Karvasara. Les capitaines regardaient avec jalousie même la nomination de Botzaris au commandement suprême, bien que nul d'entre eux ne voulût contester son mérite militaire. Le gouvernement , soupçonneux, avait de nouveau attisé cette jalousie, en envoyant à plusieurs autres capitaines, comme à Markos, des brevets de général. Cette mesure blessa à un tel point même ce jeune homme modeste, qu'il déchira son brevet en disant : c Celui qui en est digne prendra son brevet demain devant l'ennemi t » Aussitôt il quitta Missolonghi pour se rendre à Rarpénisi. C'était dans cette direction que Skodrapacha avait pénétré dans le pays en passant par les hauteurs d'Âgrapha; aucun des capitaines d'Âgrapha et d'Âspropotamos ne lui avait
opposé la moindre résistance. Son avant-garde» forte de cinq mille hommes , commandée par son neveu Djéledin-
♦ 17 août. Bey, campa* au pied du Velouki (Thymphrestos), près de Karpénisi. Markos, arrivant avec les siens à Mikrochoriet à Makrocbori, apprit la position et la force de cette avantgarde ; chemin faisant , il s'était réuni avec une troepe sous les ordres de Gioldassis, de même qu'à Savolako 3 s'était joint aux gens de Karaiskakis, homme vaillant e( infatigable, de l'école d'Ali-Pacha ; ce chef, d'un tempérament enjoué et plein d'esprit, mais maigre et d'une santé délicate, était à ce moment malade et alité au couveiitde Proussos oïl il cherchait à se rétablir. Toutes ces troqpes ensemble ne dépassaient pas le chiffre de douze cents hommes; Markos comprit que si peu de soldats ne pourraient rien faire en bataille rangée contre une diviak» aussi nombreuse; il résolut donc de l'attaquer pendant b nuit. Quelques hommes hardis et connaissant la langue de leurs ennemis, entre autres Dousas, le neveu à
« 19 août. Markos» pénétrèrent pendant la nuit " dans le camp des ennemis où ils prirent des informations sur tout ce qui leur importait de savoir. D'après leurs rapports, on résolut de se jeter sur le camp La nuit suivante, cinq heures après le coucher du soleil, en divisant la troupe en deux corps, dont l'un devait venir du coté de la montagne, tandis qn^ l'autre, commandé par Markos, arriverait de la plaine. An moment marqué , Markos arriva sur le point indiqué av£C ses trois cents cinquante Souliotes ; il attendit pendant un quart d'heure l'autre division ; puis il attaqua seul et porta la terreur et la coQfusion dans les rangs des Turcs qi n'ayant appréhendé aucune attaque , se dispersèrent ^ s'enfuirent en combattant assez souvent les amis à la pto des ennemis quand il leur arrivait de se servir de \fffi armas. Malheureusement les succès de cette màt ne e 00"
pensèrent pas la grave perte qu'y fit la Grèce. Dans la mêlée, Markos fut d'abord légèrement blessé à la cuisse, et lorsque, ne faisant pas attention à cette blessure , il continuait à combattre, au moment même où il passa la tète audessus d'un mur à hauteur d'homme, derrière lequel il )' avait des ennemis , il fut frappé d'une balle au front audessus de l'œil droit. D'abord on cacha sa mort ; mais, lorsque, à la pointe du jour, les Grecs commencèrent d'opérer leur retraite dans le meilleur ordre, on vit Dousas, emporter sur ses épaules, le cadavre de cette noble victime. Du côté de la montagne , peu de soldats , sous les ordres des Tsavélas, avaient fait leur devoir ; la plupart, récalcitrants aux ordres reçus, étaient restés en arrière. Néan ' moins y on emmena un butin considérable en armes et en bêtes, de ce combat, dans lequel, chose curieuse, ce n'étaient pas des Grecs et des Turcs, des chrétiens et des musulmans, mais des Souliotes et des Mirdites, des chrétiens albanais qui luttaient avec des gens de la même race*. Toute la Grèce, plongée dans un deuil profond, déplora la mort de Markos comme une calamité nationale. On l'enterra avec de grands honneurs à Missolonghi ; le misérable gouvernement qui, de son vivant, lui avait montré peu d'estime , lui faisait encore peu d'honneur après sa mort, en répandant, dans ses adieux adressés à Botzaris, un mensonge pompeux et indigne du vaillant héros, en disant que dix mille Turcs étaient tombés dans le combat nocturne de Karpénisil Son frère Kostas se mit à la tête de son bataillon, qui retourna à Ylachos ; les autres Souliotes , sous les ordres des Tsavélas, prirent position sur les hauteurs du mont Kalliakouda oii, résolus à défendre l'éparchie de Karpénisi, ils s'accrurent par des renforts jusqu'au nombre
* (Test pourquoi un chant populaire disait^ par haine contre les catholiques; qu'un Lalîii âfait Uié Maikoe d'un coup de feu.
592 TROISIÈME AliNÉE DE LÀ GUERRE.
de deux mille hommes. Le Skodrapacha n'osa pas s'avancer jusqu'à la côte ayant d'avoir détruit ce camp, qui occupait une position dont le côté méridional, escarpé et fortifié par la nature, passait pour imprenable, de sorte que les Souliotes trouvaient à peine nécessaire de le couvrir avec cent hommes. Quatre attaques, faites contre le côté du ♦«septembre, nord, furent repoussées * les unes après les autres; mais, pendant ces combats , quatre cents Turcs audacieux réu^ sirent à pénétrer dans le camp, du côté du sud, et à prendre les Grecs par derrière. Placés entre deux feux, les Souliotes se frayèrent un chemin à travers les ennemis en abanjdonnant cent cinquante morts» parmi lesquels un Tsavélas et un Kontoyannis.
suged'Anatoiiko. Saus trouvcr d'autrcs obstacles, le skodrapacha continua
alors sa route pendant qu'Omer-Vrione arrivait en même temps à Lépénon en Âcarnanie ; devant la faible troupe de ce dernier, tous les habitants s'enfuirent dans les montagneSy dans les lies des lacs de Vrachori et de Lézini, ou à Missolonghi et à Ânatoliko. Les deux armées turques
♦ Rn septembre, firent alors Icur jonction* sur la rive gauche de F Achéloos,
établirent des communications avec l'escadre turque dans les eaux de Patras et de Naupaktos et s'avancèrent ensuite par les pas du lac de Trichonis (Hydra) et par les défilés de l'Ârakynthos (Mont-Zygos) qui forment les de^ niëres fortes défenses des lagunes entre rAchéloos et l'Evénos (Phidaris). Arrivés sur le bord de la mer, les Turcs occupèrent d'un côté Paliosaltséna à trois lieues d' Anatoliko, et de l'autre Bochori et Galatas, à l'est de Missolonghi, de sorte qu'on était dans le doute si c'était Tune ou Mes l'autre des deux villes que les Turcs comptaient attaquer. , Il était assez naturel de supposer que, pour réparer Fécbec de l'année précédente, les Turcs désireraient enlever le boulevard qui seul leur barrait le passage du détroit. C'est
pourquoi les primats de Mîssolonghi adressèrent des demandes pressantes au gouvernement pour que celui-ci leur envoyât une flottille avec Mavrokordatos dont le nom sonnait mieux ici que parmi les klephtes du Péloponèse. Cependant, le gouvernement , hostile à Mavrokordatos et brouillé avec les insulaires, restait dans une inaction honteuse et laissait faire les choses. Seulement lorsque, vers la fin de Tannée, lord Byron fut attendu àMissolonghi et qu'il entra en correspondance avec Mavrokordatos, qui dirigea toute l'attention du lord anglais, son assistance personnelle et les secours en argent que celui-ci offrait avec une grande libéralité, exclusivement vers cette seule œuvre, qui était la plus urgente, la protection de Missolonghi, alors seulement on arma une petite escadrille qui n'amena Mavrokordatos dans cette dernière ville qu'à un moment où c'eût été peut-être trop tard, si l'attaque des ennemis avait été dirigée contre ce point. Pour reconnaître leur véritable dessein, les habitants d'Anatoliko avaient dressé une embuscade* oîi ils surprirent une division de la cavalerie tur- * i« octobre que; ils firent quelques prisonniers et apprirent par eux qu'il s'agissait pour cette fois-ci d'une attaque contre leur ville. L'issue du siège entrepris l'année précédente par , les Turcs contre Missolonghi leur avait donné une idée exagérée de la force de cette ville ; c'est pourquoi ils voulurent faire, à ce moment, une tentative contre Anatoliko. Cette petite ville, située dans une île de la lagune, était entièrement dépourvue de fortifications et nullement préparée à soutenir un siège; elle n'avait ni eau, ni d'autres provisions et n'était occupée que par cinq cents hommes. Heureusement, la mer était ouverte. La flotte, commandée par Chosrew-Pacha, avait fait, à la vérité, peu de temps auparavant, une apparition dans ces eaux en venant de Patras, mais, trouvant le rivage devant les deux villes I. '^^
dégarni de troupes, elle avait étendu la ligne de ses vaisseaux depuis Naupaktos jusqu'au cap Kandili, elle avait débarqué des troupes, brûlé Bochori , ainsi que Galatas, et dressé un camp . Mais celui-ci avait été détruit par les habitants de Missolonghi et d'Anatoliko, qui avaient rejeté les Turcs sur leurs vaisseaux; la flotte turque, renforcée encore par les Africains jusqu'à faire un total de soixante voiles, mais éparpillée par ce blocus étendu, ne put cependant pas empêcher les petites chaloupes de se glisser partout à travers la ligne de ses vaisseaux. Depuis ce temps, Chosrew avait quitté le golfe où Youssouf-Pacha seul était resté avec une escadre qui pouvait, il est vrai , apporter à Tarmée de siège de gros canons et d'autres approvisionnements, mais qui se trouvait dans l'impossibilité d'entrer dans les eaux de ces deux villes. Ainsi les conununicatioDs entre ces dernières par les lagunes étaient, pendant quelque temps, entièrement ouvertes jusqu'à ce que les Turcs, qui 17 octobre, avaicut commencé à bombarder Anatoliko * avec trois batteries, en élevassent une quatrième dans un endroit favorable pour empêcher ces arrivages d'approvisionnements. Mais les Grecs, qui avaient là à leur service un ingénieur habile, du nom de Kokkinis, et un artilleur anglais, Martin, et qui reçurent, du métropolitain Ignatios, à Pise, trofe canons, dont un de quarante-huit, réduisirent cette batterie au silence. Alors les assiégeants construisirent des bateaux plats afin de pouvoir natiguer dans les eaux peu profondes le long de la côte; mais dès que les Turcs aperçurent seulement quelques vaisseaux grecs, ils brûlèrent eux-mêmes ces petits bateaux et renoncèrent au projet d'empêcher ces communications par mer qui permettaient aux assiégé de s'approvisionner de tout, excepté d'une quantité suffisante d'eau potable.. Mais encore un hasard, pareil à un miracle, remédia même à ce manque d'eau, et les cbré-
ÉPCISKMENT KÉCIPRQOUK. S9B
tiens, qui y voyaient une faveur spéciale de la Providence, i^entirent renaître leur couragQ ; une bombe turque tombîl dans Véglise de T Archange-Saint-Michel et en ouvrit le soif d'oii jaillit une abondante source d'eau. Tout c^ qu'il Mlsit encore à ce moment, c'était que les assiégés bien appro^ visionnés fissent naître, h leur tour, la disette d^ns h camp des ennemis. Le3 Grecs apprirent que leSf convois d^ vivres des Turcs étaient dirigés de Patras sur Bochori , et de là, par terre, par la grande route, devant Anatoliko. Kitsos Tsavélas prit un de ces convois* et en tua ou jeta dans les * w noyembr marais les soldats qui V escortaient. Ces désastres et rapproche de l'hiver déterminèrent les pachas à lever le siège. Pendant une nuit orageuse, ils s'enfuirent en toute bâte% * a décembre, comme s'ils avaient à craindre la poursuite la plus redou^ table et le même sort que celui qui, l'année précédante, avait frappé l'armée de siège devant Missolongbi. Une partie de l'armée s'en retourna par Vonitsa et l'autre en passant par leMakrynoro. Deux mille assiégeants, enlevés en grande partie par des maladies, avaient péri dans o^ils entreprise. Les deux mille bombes qu'ils avaient lancées dans la ville n'y avaient fait que peu de mal, et Anatoliko partagea la gloire dont les habitants de Missolonghi s'étaient couverts par leur défense de l'année précédente. La superbe entreprise contre l'Hellade occidentale s'était fondue comme de la neige et avait eu le même résultat que la campagne dans la Grèce orientale. Puisque les vaisseaux turcs circulaient librement dans le golfe de Lépante entre Patras et Corinthe, il avait été facile de se maintenir dans la citadelle imprenable de cette dernière ville. Cependant les renforts que le gouvernement, à plusieurs reprises, avait envoyés à l'armée de blocus sous les ordres de Joannès Notaras, avaient enlevé Les magasms turcs situés sur le bord de la mer; ils avaient , en même temps, occupé Ra-
chia, dans le but de prévenir le débarquement d'autres provisions, et Lonkos, afin d'empêcher les sorties des assiégés. De cette manière, et après quelques mois de disette, les Turcs se virent obligés à entamer des négociations ; le gouvernement grec y envoya, dans ce but , des délégués parmi lesquels Kolokotronis devait nécessairement se trouver. Grâce à la loyauté de Nikitas, on exécuta cette fois-ci fidèlement les conditions de la capitulation, et oo transporta la garnison, avec ses armes et ses vêtements, à Salonique.
'a flotte grecque. Chosrcw-Pacha, iuactif et maladroit en mer, comme le
sont tous les Turcs, s'était tiré de son expédition maritime atec moins de pertes, mais encore avec moins d'avantages que son prédécesseur de la campagne de l'année ♦ 6 septembre, précédente. En quittant* la station à l'ouest où il était resté pendant deux mois, il y avait laissé Youssouf-Pacha avec trois frégates et douze bâtiments plus petits qui nV^ * décembre, valent plus beaucoup gêné les Grecs à Anatolîko. Dès que* la flotte d'Hydra et de Spetzia, amenée par Mavrokordatos au secours des villes dans les lagunes, apparut dans ces eaux, Youssouf se retira à l'intérieur des petites Dardanelles (golfe de Lépante). Les vaisseaux grecs ne trouvèrent plus rien à faire après avoir arrêté un brick turc, destiné à porter la somme de 500,000 piastres de Prévéza à Fatras; les Grecs échouèrent le vaisseau turc sur les rochers d'Ithaque et en massacrèrent l'équipage sur le sol de cette île dont ils violèrent la neutralité ; ensuite les Hydriotes partirent avec l'argent, après avoir eu avec les Spetzîotes une querelle qui avait failli dégénérer en lutte armée. Si les exploits de la flotte, pendant la campagne de cette année, n'avaient pas été dignes de louanges, la flotte grecque aussi n'était parvenue que bien tard à montrer on peu d'activité ; à l'exception des Psariotes, dont la petite
flotte pouvait être plus facilement entretenue par les razzias productives dans T Asie-Mineure , les insulaires avaient été forcés, par le manque d'argent, à rester pendant tout l'été dans leurs ports. Les ressources des primats étaient près d'être épuisées. L'honneur de la puissance maritime ne tenait pas tant au cœur à un Kolokotronis et à son gouvernement klephte que Tannée précédente à Mavrokordatos. Ce ne fut q^e fort tard, lorsqu'on annonça le retour de Chosrew de Patras, que les Grecs semblèrent avoir quelque honte de leur inaction : le gouvernement réunit alors un peu d'argent afin de pouvoir opposer une escadre à l'amiral turc, lorsqu'il parut dans la mer Egée. Quelquesunes des îles, qui n'étaient pas préparées à se défendre,
envoyèrent des messages pour attester Iqur fidélité à Chosrew lorsqu'il passait devant elles. Tinos, au contraire, fit lafière. « Ce sont des enfants, laissez-les jouer ! » dit l'amiral à ses officiers qui auraient voulu châtier cette île. Lorsque la flotte parut devant Paros, les Psariotes, qui
' étaient les plus prompts entre les marins grecs, se montrèrent les premiers; Chosrew s'enfuit devant eux à Mitylène. La flotte grecque réunie et forte de quarante-six voiles, commandée par Miaoulis, alla l'y chercher*. Une tempête * 20 septembre la dispersa* et poussa le lendemain le vaisseau amiral avec * 26 septembre trois autres bâtiments au milieu de la flotte turque, d'où ils ne s'échappèrent à grande peine qu'après un combat de quatre heures et après. avoir subi de grandes pertes. Les Turcs dirigèrent alors leur course vers le golfe de Volo, oii
- leur apparition détermina les Trikériotes à se rendre à Réchid-Pacha*. Tout à coup, les Grecs parurent, à leur * p. 537. tour, dans le golfe; ils chassèrent F avant-garde de la flotte turque jusqu'à Artémision et expédièrent deux brûlots contre elle, mais sans obtenir de résultat. Chosrew, craignai\t les brûlots, essaya de se sauver en se tenant aussi
S98 TROISIÈME AN9ÉE DE LA GtJERRR.
loin que possible des vaisseaux grecs et en passant par le détroit entre les rochers de Pondikonisi et d'Artémision. Il entra dans THellespont et' n'eut pas honte de conduire i Gonstantinople, comme ses trophées, quinze petits navires qu'il avait ramassés çà et là. Lorsque les Grecs aussi partirent de Skiathos, ils firent encore une heureuse capture à laquelle ils ne s'étaient -pas attendus. Dans le canal d'Oréos (Histiaia), ils rencontrèrent dix vaisseaux de guem commandés par le pacha de Salonique et ayant à leur bord des prisonniers d'Eubée. Les Turcs prirent les Grecs d'abord pour des compatriotes et se dirigèrent sur eux sans crainte : mais, s'étant aperçus de leur erreur ^ ils échouèrent leurs navires sur la côte. Une corvette et quatre bricks furent pris, sans qu'ils fissent résistance, une goélette fut incendiée par son équipage, tisindis que les autre? vaisseaux s'échappèrent à Hagia-Marina.
La guerre civile Lcs sccours Quc THellade occidcntalc avait reçus du
•lans le Pelopo- ^ ^
"*»«• gouvernement se bornaient à l'arrivée tardive de la petite
escadrille et à trois cents hommes de troupes que Lontos avait envoyés au moment de l'invasion de Moustapha et qui avaient pris part au combat dans les retranchements sor le Kalliakouda. Cette négligence avait pour cause la durée et l'accroissement des troubles intérieurs dans le Péloporièse. Pour tenir ouvertes les routes conduisant danslBcllade occidentale, il aurait fallu établir un blocus rigoure© autour de Fatras, comme le gouvernement en avait eu ^ projet. Mais comme il avait donné le commandement e« chef à Giatrakos et non pas à Rolokotronis, les partisan du vieux klephte, les Délyannis, les Sissinis et autres n'j vinrent pas, tandis que le chef lui-même fit tout pour dissoudre le camp entièrement. De cette façon, les ennen* n'y avaient pas été molestés et les villes de THetlade ocddentale étaient restées sans secours, tandis que, dans l"^
ÉPUISEMENT BÉ€IPROQUE. 599
térîeur de la péninsule, les dissensions produisirent des luttes ouvertes de tribu à tribu. L'influence de Kolokotronis commençait à s'affaiblir de plus en plus au milieu de ces querelles. Son abandon du service purement militaire pour se consacrer aussi à la politique lui fit perdre beaucoup de ses anciens amis. Comme cela était arrivé déjà auparavant à Mavrokordatos et comme cela allait arriver plus tard à Odyssevs, cette double occupation lui enleva l'énergie nécessaire pour bien s'acquitter de chacuned' elles, et la paresse et l'inaction auxquelles il s'abandonna, pendant cette année-là, effacèrent, dansl'opinîon publique, tout ce qu'il avait fait de méritoire l'année précédente. De toutes les provinces du Péloponèse, l'Arcadie était, pour ainsi dire, la seule où son autorité ne reçût aucune attente. Pétrobey, qui, dans la sphère du gouvernement se mettait ordinairement de son côté, était pourtant trop eu opposition avec lui par la force même des choses pour que le Marna eût pu se confier entièrement à Kolokotronis. Lorsque la rupture entre les partis se déclara plus ouvertement , Mourtsinos lui-même à Skardamoula , ancien rival de Pétrobey et jusqu'alors fidèle compagnon de Kolokotronis, se déclara pour le gouvernement légal. Les hommes de l'Argolide et de l'Elide conservaient plutôt la neutralité, excepté Sissinis qui restait fidèle à Kolokotronis. L'Achaïe se trouvait entièrement entre les maicis du parti civil, « des Andréas >» (Zaïmis et Lontos), des Notaras et d'autres ; les insulaires étaient les adversaires les plus décidés de Kolokotronis. L'assemblée législative, qui, continuant à siéger à Argos, se méfiait de tous les memlnres du gouvernement, à l'exception du seul Zaïmis, se mit de plus en plus eti opposition avec Kolokotronis, qui se trouva par là même déterminé à reAiser formellement la vice^présidence du gouvernement, sans vouloir, pour cela, renon-
cer à son action politique. Il était impossible que la tension provoquée par cet état de choses durât plus longtemps. Dans les éparchies, les partis arrivèrent à une rupture ouverte. Sissinis s'opposa, les armes à la main, aux deux Andréas qui voulaient entraîner TElide dans leur ligue achéenne. Le gouvernement envoya contre eux des troupes sous les ordres de Kolokotronis et de Plapoutas, de sorte que la guerre civile semblait avoir éclaté déjà. Heureusement, ceux qui s'étaient armés contre Sissinis, étaient divisés entre eux et s'étaient retirés ; les Zaïmis étaient allés à Kalavryta et Lontos s'était rendu à Yostitsa. En effet, on vit bientôt que les gens du peuple, ne s'intéressant nullement aux intrigues de leurs notables, hommes ambitieux, avaient aussi peu envie de s'entre-déchirer pour ceux-ci qu'ils y avaient peu d'intérêt, de sorte que les rencontres hostiles se passaient d'ordinaire trèspacifiquement et sans qu'il y eût de sang versé; souvent même elles se changeaient en querelles particulières au sein des partis, renversant d'une manière inattendue toutes les combinaisons des chefs. Ainsi, au moment même où Plapoutas partit pour porter secours à Sissinis, un grand nombre d'éparchiotes s'était réuni à une foire à Dimitsana, oii un des Délyannis fut blessé dans une querelle. Aussitôt ses parents tuèrent d'un coup de feu le coupable, un des compagnons de Plapoutas ; ils coupèrent les cheveux à sa femme et allèrent assiéger Paloumpa, la résidence de la famille de Plapoutas ; celui-ci s'en revint immédiatement de son expédition contre Zaïmis et rencontra les assiégeants près d'Akovi. Consterné de cette querelle soudaine entre deux familles appartenant au parti du gouvernement, Kolokotronis, allié depuis peu de temps à la famille des Délyannis, accourut à Cariténa pour aplanir ce différend et Métaxas aussi s'y rendit sur l'invitation et avec
ÉPUISEMEr<T RÉCIPROQUE. 601
le consentement de T autorité suprême. En éloignant ces deux hommes, le gouvernement réduisit le nombre de ses membres présents au siège du pouvoir suprême à deux (Mavromichalis et Sotiris Charalampis), et comme, contrairement à la loi qui demandait la présence de trois membres, il continua à faire des actes oflBciels, l'assemblée législative saisit cette occasion pour destituer Métaxas* et * 7 décraïkn* pour nommer Kolettis à sa place. Les deux membres du gouvernement, que l'assemblée législative n'avait pas destitués bien qu'ils eussent été aussi cause de l'éloignement de Métaxas, saisirent alors le même prétexte que l'assemblée législative avait fait valoir contre le pouvoir exécutif, pour s'en servir contre elle : ils la déclarèrent illégale parce qu'elle n'était plus en nombre complet et qu'elle ne comptait plus les deux tiers de ses membres dont la présence était requise par la loi, nombre sur lequel on n'avait cependant jamais insisté. En outre, ils ne considéraient Métaxas nullement comme relevé de ses fonctions et ne reçurent pas non plus Kolettis au milieu d'eux ; ils opposèrent un coup d'État à l'autre et envoyèrent,* Panos Kolokotronis, Nikitas et autres à Argos ♦ lo décembre, pour dissoudre l'assemblée et pour arrêter les principaux coupables. Ceux-ci pénétrèrent avec deux cents hommes dans la salle des séances ; ils dispersèrent les députés, pillèrent leurs demeures et enlevèrent les archivés. Mais comme ils étaient assez aveugles pour ne rien faire, afin d'empêcher une nouvelle réunion des représentants, ces derniers s'échappèrent secrètement par terre et par mer à Kranidi, oii ils se trouvaient dans le voisinage des îles qui étaient les amis de leur cause, et même les archives furent habilement enlevées à Nikitas par son propre beau-frère Zacharopoulos et restituées à l'assemblée. Les insidaires accueillirent avec joie la proclamation* de l'assemblée "" dmi^de^eiabre
dans laquelle les députés publièrent les motifs qui les avaient portés à transférer ainsi le siège de leurs réunions, et les invitèrent par des lettres* à destituer aussi les au-
18 janvier i«24. tres membres du gouvernement. Ceci eut lieu* ; alors les quelques membres de l'assemblée qtii étaient restés fidèles au gouvernement se séparèrent au nombre d'environ quinze et se rendirent au siège de T ancien gouvernement, à Nauplie. En même temps, l'assemblée législative institua un gouvernement composé d'hommes partageant les même* opinions; le président était Géorgios Kontouriotis, les autres membres étaient Botassis (un second insulaire de Spetzia), Nikolaos Lontos et Kolettis; Zaïmîs lui-même, le seul des membres de l'ancien gouvernement qu'on eût. conservé, fut encore remplacé plus tard pgur Spîlîotakis, parce qu'on croyait pouvoir se servir de lui plus utilemefll en dehors du gouvernement. Celles des éparchies dont les représentants avaient été éliminés furent invitées à faire de nouvelles élections. L'ancien gouvernement, à Nauplie, prescrivit, de son côté, de nouvelles élections pour une autre assemblée nationale, et transféra son siège à Tripolitza.
id^T**^" ^^ ^^^^^ manière, il y avait dès lors deux gouvernements rivaux, dont l'un siégeait à Kranidî et l'autre à Tripolitza, et qui se reprochaient l'un à l'autre d'être illégal; les hommes du parti civil appelaient leurs adversaires des klephtes, ce qui était devenu alors uft terme d'insulte, tandis que ceux du parti militaire, en reprenanl leur ancien rôle odieux de kodchabachis , désignaient leurs opposants par le nom de phànariotes ; mais le ooffl de rebelles («vrapTai) resta au parti militaire. L'assemblée nationale et le nouveau gouvernement avaient de teuroété les insulaires et, par conséquent, la flotte, la seule chese
* Trikoupis, t. UI, p. 377.
ÊPUISEMETIT RÉCIPROQUE. 603
qui pût assurer la puissance en Grèce. Mais ce qui leur donna une base plus solide, ce fut la perspective d'utt emprunt, au sujet duquel on avait négocié déjà depuis quelque temps en Angleterre, et qui, s'il réussissait, devait nécessairement être le partage du gouvernement civil, amî de l'ordre, comme il devait aussi lui assurer menue la supériorité militaire sur le parti opposé. La Grèce continentale restait indifférente au milieu de ces dissensions parmi les Moréotes; le peuple dans l'Hellade occidentale, subissant l'influence de Mavrokordatos, se rangeait, du reste, plutôt du côté du gouvernement légal ; la presse de Missolonghi et d'Hydra, dont l'existence date de cette époque, se prononçait dans lé même sens, ainsi que le gipand nombre, ceux qui possédaient, les hommes de talent, de même que les écrivains et les coryphées de l'opinion publique qui avaient reçu de l'instruction. De l'autre côté, Kolokotronis n'avait pour lui que les armes de quelques partisans d'une fidélité douteuse et l'assistance d'un rival également douteux , de Pétrobey qui , contre la nature des choses, avait quitté le parti civil pour se mettre de son côté. Outre les forteresses de Nauplie et d'Acrocorinthe, qui étaient entre les mains de ses partisans, il avait essayé d'obtenir encore, par corruption, Monemva^ sia, mais il n'y avait pas réussi. Il avait demandé à Ypsilantis, qui vivait alors dans la retraite à Tripolitza, d'essayer de tenter une médiation ; mais la fusion, que celui^i • proposa* à Kranidi, fut rejetée. L'ancien gouvernement *Fm deu n'était plus en sûreté dans son siège même, à Tripolitza ; une confrérie secrète» composée en majeure partie d'artisans, essaya même, bien que sans succès, de se soulever contre lui. Sur ces entrefaites, les hommes de Kranidi at-^ taquèrent leurs adversaires au sein même de leur pou-^ voir; ils proclamèrent Nauplie le siège du gouvernement^
•* f8 mari.
et se transportèrent par mer * au village des Moulins (Myloi), dont ils attaquèrent la garnison à coups de canon; puis ils engagèrent Panos Kolokotronis à leur rendre la ville et la forteresse. Sur son refus, ils le déclarèrent traître envers la patrie, ils le bloijuèrent dans le fort avec sa belle-mère, Bobolina, et avec Métaxas; ils occupèrent
* s avril. Argos ct obtinrent* la reddition d'Acrocorinthe, dont le commandant fîhéliotis était tourmenté par ses gens, à cause de leur solde arriérée ; puis ils firent marcher leurs troupes sur Tripolitza. Kolokotronis et ses fidèles , avec environ mille hommes, s'y étaient postés dans la ville et autour d'elle; trois mille hommes, sous les ordres de Lontos, de Zaïmis, de Notaras, de Giatrakos et de Képhalas,
*i'3aTriij marchèrent contre eux; ils occupèrent les faubourgs* et commencèrent à en venir aux mains avec Grivas. Les rebelles reçurent, par Pétrobey et par Plapoutas, des renforts consistant en mille Arcadiens; à la première rencontre, après leur arrivée, on craignit généralement qu'il n'y eût une grande effusion de sang ; mais il ne tomba qu'un seul homme ; les gens de la suite des capitaines, aux yeux desquels les querelles de leurs chefs ne valaient pas une seule goutte de sang, profitèrent tout simplement de cette bataille entre citoyens pour s'amuser à décharger leurs fusils. Dans le camp même de Tripolitza, Kolokotronis et Pétrobey n'étaient pas très-unis non plus; c'est
• 17 aYPii. pourquoi on en vint bientôt aux négociations*, par suite desquelles on permit aux rebelles de partir sans les molester. A ce moment, la nouvelle se répandit qu'un premier paiement de 40,000 livres sterling de l'emprunt, qui avait été effectivement réalisé à Londres, était déjà arrivé à Zante *. Kolokotronis , calculateur clairvoyant dans ces sortes d'affaires, comprit aussitôt clairement que lui et son parti seraient perdus, s'il ne s'emparait pas violem-
'/4 avril
nxent et promptement de tout le gouvernement, avant que cette somme d'argent tombât entre les mains de ses ennemis. C'est pourquoi il combina promptement toute une série de mesures habilement conçues, qu'il se mit à exé* cuter avec la rapidité énergique qui lui était particulière. Arrivé à Cariténa avec quinze hommes seulement, il y renforça sa troupe si rapidement et à un tel point qu'il put . aussitôt marcher de nouveau sur Tripolitza, afin d'assiéger ceux qui, il n'y avait que quelques jours, l'avaient enfermé lui-même. Pétrobey devait marcher vers le sud, pour occuper, si c'était possible, Kalamata; Gennaios Kolokotronis et Plapoutas reçurent l'ordre d'aller au secours de Nauplie, qui était bloquée. Chemin faisant, tous les deux firent d'abord cent cinquante prisonniers, dont ils s'emparèrent par un coup de main à Kandyla ; puis ils opérèrent leur jonction avec Nikitas, et arrivèrent à Koutsopodi \ oii ils rencontrèrent Hadschi-Christos, que le gou- * 20 nui. vernement avait envoyé contre eux avec un corps de troupes bulgares attirées en Grèce par leur haine contre les Turcs et par leur humeur aventureuse. Alors on se battait pendant plusieurs jours à Koutsopodi, près de Dalamanara (Genesion) et de Tirynthis, en se livrant à des combats continuels, combinés presque toujours avec des sorties que faisaient les assiégés à Nauplie. Dans les environs de Tirynthis, Hadschi-Christos se trouva u'ne fois serré de très-près; mais, renforcé ensuite par cinquante hommes sous les ordres du vaillant Makrivannis , il mit en fuite les rebelles; afin d'arrêter ses gens, le valeureux Nikitas se jeta à terre en jurant qu'il y mourrait, mais il fut abandonné par ses soldats, et dut les suivre, afin de ne pas être pris par Makriyannis. Même dans une rencontre aussi sérieuse de deux hommes également braves et également entêtés, on se ménageait d'une manière visible, de sorte
que, des deux côtés, il n'y eut que vingt-huit mortâ. Dans
♦ 23 mai. uuc nouvelle sortie, Panos Kolokotrouis réussit * à re-
joindre son frère Genaaios, puis on fixa le lendemain pour une nouvelle attaque qu'on voulait exécuter en commun. Les deux Kolokotronis devaient faire une nouvelle sortie, et Nikitas devait surprendre rassemblée législative à ArgOB, pendant que trois cents Tzakones s'approcheraient des moulins en passant le long du golfe. Mais ce projat bien conçu fut mal exécuté. Des coups de mitraillé lancés par un brick de la flotte de Miaoulis contre les Tzakones, forcèrent ceux-ci à se retirer tout effrayés dcms un vieux château sur le Pontinos , oîi Hadschi-Christos les força à se rendre ; Nikitas aussi, dans sa tentative contre Argos, fiii mis en fuite par Makriyannis. Kolokotronis désespéra aloif de sa cause. Il demanda une entrevue aux deux Andréas,
♦ 3 juin, qui vinrent à Tripolitza*. De peur de se mettre trop dan^
la dépendance des insulaires, et afin de ne pas se brouiller entièrement avec lui, ces Achéens lui firent les conditions les moins rigoureuses. On paya 25,000 piastres pour ses
♦ 19 juin, gens à Panos, qui, en revanche, livra Nauplie*. Les re-
belles déposèrent partout les armes, et tous les jours oo adressa des demandes de grâce au gouvernement, qui ♦ 14 juiuet. proclama une amnistie générale *, coup.^d'œii ré- Si l'ou jctto uu regard sur la position des deux parties beUigérantes vers la fin de la troisième année de la révolution, on ne voudra guère accuser de sophisme les diplomates russes, quand ils affirmaient, à ce moment, que la Porte était déjà alors arrivée au bout de ses ressources. Pendant tout le temps qu'avait duré cette insurrection, disposant de si faibles moyens, le gouvernement turc n'avait pu rien faire contre elle, soit qu'il eût d'abord essayé de la violence et de la cruauté, soit qu'il eût eu recours ensuite aux moyens plus doux des négociations, des bonnes
paroles et de l'amnistie. Son épuisement touchait à l'iiBipuissance. Pendant le cours de ces années, ses finances étaient tombées dans une ruine de plus en plus profonde . Pour leur venir en aide, et comme on ne pouvait, par aucun moyen, déterminer le sultan à créer un papier-monnaie, on s'était de plus en plus abandonné aux anciens errements de rabaissement du titre des qionnaies. Déjà avant le commencement de l'insurrection *, on avait fait * ^^°"*" frapper des pièces de quatre piastres en or, qui n'en valaient pas la moitié ; plus tard, un autre arrêté du gouvernement ordonna * la fabrication de nouvelles pièces en or * Automne de de 10, de 5 et de 2 piastres 1/2, qui étaient tellement falsifiées qu'on calcula à 68 pour 100 le profit que ce changement du titre avait produit, et, peu de temps après, le çrieur public annonça encore que les nouvelles pièces de 10 piastres en devaient valoir 12. A la même époque, on publia un firman ordonnant la remise de toute l'argenterie contre une compensation arbitraire, mesure qu'on exécuta avec une grande rigueur. Outre l'argent, qui manquait, les hommes capables de servir dans la flotte faisaient complètement défaut ; dans les armées de terre, on ne pouvait jamais compter, avec une entière confiance, sur les Albanais, qui traversaient les plans de campagne des Turcs, quand ils le pouvaient, afin de traîner la guerre en longueur, et, par suite du découragement du peuple, de la disposition des janissaires et de la diminution des impôts, on ne pouvait pas songer à de trop fortes levées de troupes dans aucune des provinces exclusivement otto- ' mânes. Les observateurs les plus clairvoyants, tels que Leake, prédirent que, pour la nouvelle campagne de 1824, la Porte ne pourrait réunir dix mille hommes sur aucun des trois points principaux des opérations militaires, ni dans THellade orientale, ni dans THellade occidentale, ni
en Morée. Cependant on sentit qu'il était indispensable de faire, pour cette quatrième campagne, un suprême effort, puisque, dans le cas ou la fin de celle-ci serait aussi stérile que l'avaient été les campagnes précédentes, on osait à peine songer à une cinquième à venir, par la crainte d'une réaction parmi les Osmanlis, réaction dont les dan^ gers auraient de beaucoup dépassé ceux qu'offî*ait la révolution grecque. On manquait, en outre, d'officiers de marine capables et de chefs militaires d'une valeur éprouvée. Le pacha de Skôdra, l'ami des chrétiens, et dont les meilleures troupes étaient composées de chrétiens, homme que les Albanais considéraient alors comme le chef de leur race, était un allié indispensable, mais redouté et soupçonné. Quant à Omer-Vrione, le pacha de Janina, on pouvait savoir qu'il n'aimait pas à s'éloigner beaucoup de sa résidence , parce qu'il craignait la Porte et son rival Moustapha de Skodra, qui menaçait ses possessions dans TAlbanie centrale^ et parce qu'il se méfiait des chefs albanais, qui autrefois s'étaient unis aux Grecs pour soutenir Ali. Dans cette disette extrême de ressources, d*hommes, de serviteurs intelligents et fidèles parmi ses officiers supérieurs, la Porte se trouva, déjà à ce moment, réduite à la dure nécessité de se décider à demander des secours extraordinaires au plus puissant de ses vassaux, au plus redoutable de tous ses alliés dangereux , et à oflfrir au ' vice-roi d'Egypte le commandement suprême des troupes de terre et de mer. Son kapou-kiaya (agent) à Constanti- *de mf^*"*"* nople, Nedjib-Effendi, fut envoyé* avec cette mission se- * 17 mars, crètc au Caire, oii le vice-roi le reçut* avec grande pompe, avec une curiosité et une ambition toutes joyeuses. Mais quels étaient les secours que les Grecs, délaissés de tout le monde, avaient à chercher, de leur côté, eux qui, après avoir espéré en vain que les chrétiens s'armeraient
pour une nouvelle croisade, n'avaient trouvé qu'une neutralité équivoque, qui les abandonnait à leurs propres efforts? Leurs faibles ressources étaient aussi complètement épuisées à ce moment-là. Ils n'avaient pas les moyens de prendre régulièrement à leur service les hommes armés des campagnes, ils n'avaient pas les moyens de payer une solde régulière à la marine qui, l'anarchie durant toujours, devait nécessairement dégénérer en une bande de pirates sans discipline. Ils avaient autant à se méfier de la fidélité, de la fermeté et du désintéressement de leurs capitaines, que la Porte pouvait peu compter sur ses vassaux. Ils étaient engagés, au sein du Péloponèse, dans une guerre civile qui menaçait de les détourner entièrement de la cause commune de la patrie et de leur enlever, en même temps, les sympathies du monde européen; et cela au moment même où leur dernier espoir semblait dépendre de ce qu'il se formât au milieu d'eux un état de choses justifiant une intervention en faveur de leur indépendance et la reconnaissance de leur existence politique, provoquant les sympathies des individus et des masses, et les élevant à un tel degré qu'elles* pourraient pousser à des démarches médiatrices même les gouvernements des nations de l'Europe les moins intéressées dans la question. Mais, par bonheur, ces dissensions intestines n'arrivèrent pas à un tel point qu'elles pussent changer en antipathies les sympathies de l'Occident, qui s'étaient de plus en plus développées, par suite des atrocités toujours renouvelées par les Turcs. L'humeur querelleuse des Grecs, étroitement liée à leurs meilleures qualités, à leur activité , à leur esprit et à leur besoin d'agir avec indépendance, trouvait son antidote dans ces facultés mêmes. Le but mesquin d'un pouvoir passager et partagé sur un petit territoire, pomme de discorde pour les chefs de partis, I. '^^:i
ne nourrissait cependant pas en Grèce des ambitions assez fortes, pour que les chefs eussent pu exploiter la cause de l'insurrection dans un intérêt entièrement personnel. Les velléités napoléoniennes de tant de chefs de TAmérique du Sud ou de tant de pachas turcs ne pouvaient pas facilement naître et trouver un terrain favorable dans F organisation démocratique de ces petites communes formées par des tribus, et Theureux instinct des masses formait un contre-poids aux querelles communes des capitaines, divisés entre eux. De la sorte, ces dissensions intestines, quelque fâcheuses qu'elles fussent, eurent cependant le résultat bien rare de donner, malgré l'anarchie dans les ajBFaires et dans l'époque, malgré l'absence de tout danger pressant du dehors, la victoire au parti civil sur les klephtes, aux autorités légales sur les rebelles, aux hommes de l'ordre sur les fauteurs de troubles, et à l'inteUigence et à la conscience, quelque peu qu'il en restât, sur la force brutale. De cette manière, il fut possible qu'Use formât des liens non-seulement de sympathies vagues, mais d'intérêts matériels entre l'Occident et ce jeune parvenu dans la famille des peuples de l'Europe; il fut possible quB la Grèce acquît des auxiliaires au moment oîi la Porte engagea son allié d'Egypte à son service; les auxiliaires de la Grèce étaient des secours matériels et moraux qu'elle trouva chez les hommes d'opinion libérale et humanitaire en Europe, tandis que la Porte, s'humiliant ignominieusement devant un vassal, appela au secours contre ses rayas un pouvoir despotique de l'Orient d'une sève nouvelle et d'une force toute vivace. La catastrophe de toute l'insurrection, le point culminant du malheur des Grecs, le point qui marque le commencement de leur délivrance et en même temps le noyau et le foyer idéal de leur révolution et de leur régénération se trouve dans cette nouvelle con-
dition à deux faces : la question de savoir si la Grèce devait appartenir à l'Occident ou bien à l'Orient, à TOrient gréco-chrétien ou à celui de lïslamisme, s'y trouvait résolue. Si l'expédition auxiliaire faite par TÉgypte eût conduit la Porte tranquillement à la victoire et qu'elle eût donné au vice-roi la Crète et la Morée comme récompense de sa victoire, cette grande puissance parmi les Barbaresques de l'Afrique se serait ajoutée encore à la barbarie asiatique des Osmanlis, pour s'étendre en Europe sur le pays et sur le peuple des Grecs; TOrient aurait célébré un nouveau triomphe, la chrétienté aurait subi une nouvelle honte. Mais ce résultat aurait été pourtant trop en contradiction avec tout le génie de l'époque. Ces craintes donnèrent plus d'énergie aux sympathies de TOccident pour ce peuple menacé d'anéantissement, et resserrèrent plus étroitement les liens entre l'Europe et la Grèce; ces appréhensions finirent même par entraîner les gouvernements, et les amenèrent du silence à la parole, et de la parole à l'action. Notre première tâche sera donc de jeter nos regards sur ces auxiliaires des deux parties belligérantes, sur les philhellènes et sur les Egyptiens.