Insurrection et régénération de la Grèce
vernements de l’Europe vis-à-vis du mouvement grec, les pwu»eiiéni*me. subtilités légitimistes de l’empereur de Russie, l’indifférence de la Prusse, la politique expectante et peu systématique de la France, les calculs froids de l’Angleterre et de l’Autriche et l’interdit prononcé à Vérone contre les Grecs n’avaient pu refroidir l’intérêt chaleureux que portaient à cette cause la plupart des individus appartenant aux différentes classes de la société de tous les pays. Les destinées et les exploits de tout peuple qui se fève pour la défense de sa liberté et de son indépendance excitent les passions des hommes; mais ce qui donnait à la révolution dont nous nous occupons un intérêt particulier, c’était le nom seul des révoltés, c’était la terre seule où les Grecs soutenaient leur lutte inégale contre la domination des Barbares, dont la durée offensait encore de nos jours, comme à l’époque de Luther, le sentiment uni-
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versel du monde chrétien. Le réveil des souvenirs de la grandeur déchue et des longs malheurs dont cette nation, défigurée par les stigmates de l’esclavage, s’efforçait de se relever, avait rempli l’Occident d’une immense pitié, et avait, dès le commencement même, excité les sentiments humains et les consciences de l’Europe à prêter aux Grecs une assistance active , par laquelle on croyait devoir se laver d'un ancien crime et s'acquitter d’une ancienne dette de sang. De cette première sympathie exaltée, on avait brusquement passé aux espérances les plus exagérées, lorsque les vaillants exploits des Grecs à Chios, dans l’Argolide et à Missolotighi avaient enflammé l'imagination des enthousiastes et arraché des témoignages d'admiration même aux gens difficiles ei aux adversaires de cette cause. Il y avait beaucoup de personnes qui avaient, au commencement, la ferme persuasion que I Europe entreprendrait une croisade générale; mais un beaucoup plus grand nombre encore croyait que la Russie ferait une expédition militaire, afin de rétablir l’empire byzantin , suivant les vœux des Grecs. Quand un homme tel que Niebuhr se plaignait qu'on ne prît pas au mot le czar, protestant de son désintéressement, afin d’entreprendre contre la Porte une guerre dont se chargerait toute la chrétienté, pour fonder de nouveaux Etats en Turquie et pour créer un contre-poids à l’Amérique par la colonisation de l'Asie occidentale, comment pourrait-on s’étonner que les volontaires enthousiasmés des corps francs, qui s’armaient pour voler au secours des Grecs, vissent la régénération de l’antique Hcllade déjà en pleine voie de s'accomplir, et prédissent le rétablissement prochain du conseil des Amphictyons et des 3eux Isthmiques et une transformation nouvelle des arts par les mains de ce peuple ressuscité? Il est vrai que
POUR LES GRfeCS.
celte ardeur du premier enthousiasme s'était bientôt refroidie, lorsque les récits des premiers croisés philhel— lènes se furent répandus dans l'Occident, où beaucoup d'entre eux revenaient les faire eux-mêmes. La plupart de ces hommes pleins d enthousiasme étaient parvenus jusqu’en Arcadie, ce but de leurs désirs, moins préparés et se figurant moins les privations qui les y attendaient, que les Anglais qui étaient allés en Colombie mettre leurs bras au service des créoles. L'absence complète de tout ce qui compose les besoins ordinaires de la vie, la manière inhumaine de faire la guerre, le défuut de succès durables , le déni de toute reconnaissance et de toute sympathie de la part des révoltés jaloux et malveillants dont ils étaient venus cependant mériter la gratitude , tout cela dut bientôt abreuver d'amertume ces enthousiastes irréfléchis et ralentir leur zèle.* Il n’y eut que lu seule Madon Mavrogenis, de l’ile de Mykonos, qui. touchée des sacrifices faits par les philhellènes étrangers, leur sût gré d avoir quitté la vie civilisée et confortable pour combattre à côté de ses frères à demi barbares ; les
autres Grecs ne voyaient qu'un trait de folie bizarre dans
ce dévouement désintéressé. Il n’v eut que le seul Mavrokordatos qui , revêtu du costume européen , reçût les volontaires étrangers à l’européenne, et qui désirât introduire la culture intellectuelle et la discipline de l’Occident dans la vie civile et militaire des Grecs; les autres se plaisaient à porter le turban brodé, les souliers rouges et le cafetan vert qui leur avaient été défendus sous la domination des Turcs ; ils riaient des « mouchettes » qui voulaient les dégoûter de leurs vêtements bouffants, et ils avaient plus de confiance en leur manière grossière de faire la guerre que dans les arts des Francs. « Un soulier de tu ville natale, quelque rapiécé qu'il soit! » disait
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la sagesse populaire dans un de leurs adages. Il fallait avoir un caractère bien trempé et beaucoup de pénétration pour ne pas perdre tout intérêt sympathique à la cause des Grecs, en voyant de près toutes ces misères dans un milieu aussi inhospitalier. Quelques hommes d’élite, tels que Gordon, Raybaud et Hastings, étaient ballottés de la satisfaction au mécontentement , de l’espoir au doute, comme on les ressentait alors en face du développement de cette histoire si jeune , comme on les ressent encore aujourd’hui en face de tout l'avenir de cette nation si jeune. Ils avouaient bien eux-mêmes, il est vrai, qu’ils étaient accessibles à ces impressions extrêmes qui les faisaient passer de l'enthousiasme à l’indignation et de l’indignation à l'enthousiasme, suivant qu'ils étaient témoins de la bravoure ou de la lâcheté, de la générosité ou de la brutalité* de leurs compagnons d’armés; mais ils ne se laissèrent jamais entièrement décourager par les traits les plus rebutants du caractère populaire, parce qu’ils savaient les comprendre et les expliquer. Loin de la Grèce, d’ailleurs, les plaintes isolées de ceux d'entre les croisés philhellènes qui se sentaient découragés, expiraient sans trouver d’écho, en face de l’intérêt durable et solide, maintenu vivace par les grandes questions historiques de civilisation qui étaient engagées dans cette lutte. Le parti libéral, dans les différents pays de l’Europe, ne pouvant plus s'attacher, après la réduction de l’Espagne, qu’à cette cause des Grecs, éleva la voix pour eux et exhorta à les secourir au nom de la civilisation, de l’humanité, de la religion, des belles-lettres et de l’antiquité classique : ces leviers agirent trop puissamment et d'une manière trop générale sur l’opinion publique, pour que la réaction et le parti conservateur n'eussent pas fini par être de plus en plus ébranlés dans leur ténacité. Il s’était formé peu à
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peu dans tous les pays des associations de secours, dont le but était de venir en aide à ceux qui souffraient et qui combattaient en Grèce. Elles donnaient leurs secours en argent et en hommes, comme l'acquit tardif d’une ancienne dette sacrée, contractée par le monde pour les bienfaits qui lui étaient venus de ce berceau de toute civilisation et culture humaines. La presse éleva sa voix timide et devint, dans le cours des années, si unanime et si puissante dans la défense de cette cause, qu elle brava toutes les intimidations et qu elle imposa le respect même à la voix des plus puissants entre les adversaires des Grecs. Un nombre infini d’écrits sur les affaires grecques virent tout d’un coup le jour en Allemagne, en France et en Angleterre, et dominèrent, pendant quelque temps, toute la littérature. Cette presse s’adressait également aux hommes d’État, aux partis politiques, aux aventuriers, aux savants, aux beaux esprits et- au monde des femmes faciles à émouvoir. Leake, Gell et Pouqueville, dont les voyages dataient déjà d’assez loin, profitèrent de la faveur du moment pour publier leurs savants ouvrages d’histoire et de voyages; un grand nombre de philhellènes répandirent leurs mémoires dans le public ; on fonda en Allemagne des revues spéciales pour alimenter cet intérêt du jour; la nombreuse race des écrivains qui servent la curiosité du moment était en pleine activité pour bien attiser la flamme de la haine contre les Turcs par des choses vieilles et neuves, par des ouvrages originaux comme par des traductions. La littérature néo-grecque, en tant que les communications de Leake y suffisaient, fut aussitôt introduite en Allemagne par des écrivains tels que Sickler, Théodor Kind et ïken ; Wilhelm Muller les suivit plus tard avec ses Chants grecs , marchant ainsi sur les traces de Fauriel, ce savant historien et critique qui, avec une
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grande prédilection peu académique pour toute poésie naïve et populaire, avait traduit déjà, dès 1823. les Profughidi Parga de Berchet, pour servir ainsi la cause des Grecs, et qui publia ensuite, en 1824, ses Chants popu laires de la Grèce moderne. Cet ouvrage, qui avait mémo attiré l'attention de Goethe, a eu, peut-être plus que tout autre, une influence favorable à la cause grecque, parce qu’il a été le premier à faire connaître en détail à l'Europe l'esprit et les ressources morales de cette nation malheureuse. Même les chants populaires des Serbes firent alors (1825), dans la traduction allemande par Talvv (Mlk von Jakob), une sensation qu’ils n’avaient pas pu produire à l’époque où Wouk Stéphunowitch en avait publié les originaux (1814). Jamais un intérêt aussi général ne s’était attaché à un aussi petit coin de la terre; les vœux de toutes les nations, de presque toutes les classes de la société et de toutes les coteries étaient pour la cause de la Grèce ; la résistance qu elle trouvait encore dans les rangs plus élevés de la société diminuait de plus en plus avec le nombre des années que durait l'insurrection. Au commencement, l'enthousiasme des humanistes allemands osa braver la force oppressive de 1 art avec lequel Metternich voulait étouffer ce mouvement ; ensuite l’ardeur poétique de lord Byron réussit à faire fondre, pour un moment, la glace qui couvrait le cœur des tories et l’âme des boutiquiers en Angleterre; enfin, le zèle chrétien des royalistes français, qui voyaient dans la Grèce une Vendée de la chrétienté, fit une brèche à la confession de foi politique de leur propre parti, et Chateaubriand fut tout étonné de voir que les nuances les plus différentes de tous les partis, que Bonald et Constant, Béranger et l'abbé de Genoude, le Journal des Débats et la Gazette de France étaient d’accord dans cette cause. Ce fut en vain qu'on fit
POUR LF.S GRECS.
planer des soupçons sur les associations philhelléniques qu'on accusait, en France, d’être des foyers de révolution et, en Allemagne, d’être une conspiration contre les autorités établies; il y avait des garants trop sûrs et trop à l'abri de tout soupçon a sein de ces associations auxquelles finirent par ne plus* refuser leurs cotisations les familles mêmes de ces princes dont les gouvernements avaient été les premiers à lancer leurs anathèmes contre les Grecs. En effet, à la longue, tout le monde trouva par trop puéril de tourner le principe de la légitimité contre ces rebelles que le sultan lui-même n'aurait pas accusés d'avoir violé un seul de scs droits divins, et de vouloir voir dans le carbo-, narisme. produit des temps les plus modernes, un des leviers de ce mouvement qui ouvrait de nouveau l'abîme par lequel, depuis les temps les plus reculés, l’Europe avait été séparée de l’Asie! Vis-à-vis de cette disposition générale des esprits dans l’Occident, les intérêts nationaux et locaux pouvaient opposer si peu de résistance aux intérêts généraux de In civilisation, la politique était si impuissante en face de l’histoire, la diplomatie était si faible vis-à-vis de l’humanité et les gouvernements montraient une telle impuissance à ceux qu’ils gouvernaient, que les cris unanimes de l’Europe pénétrèrent lentement jusqu’u la conscience des princes, qu’ils forcèrent peu à peu les gouvernements à avouer que leur système de neutralité n’était plus tenable, et qu’ils finirent par les entraîner dans les voies qui leur avaient été indiquées, dès le commencement même, par l’opinion publique. Quelque grande qu’ait été, dans le cours des années, la somme des secours matériels prêtés à la Grèce par les philhellènes, et quelque salutaire qu’ait été leur influence, l’œuvre la plus importante de ces amis de la Grèce a été pourtant de forcer enfin les puissants de l’Europe à faire des actes qui étaient en contradiction fla-
SYMPATHIES DE L OCCIDENT
grante avec les principes qu’ils venaient tout récemment de poser eux-mêmes et avec les devoirs qu’ils s’étaient euxmêmes imposés.
L'AUmugn». La cause grecque trouva les premières sympathies actives en Allemagne, oii la diplomatie garda le silence et n’imposa pas, dans des vues égoïstes, un frein à l’expression de l'imagination exaltée et de la générosité humaine. A l’époque où Alex. Ypsilantis se trouvait à Fokschani, il avait
• «ar» un. envoyé* en Allemagne et en France son médecin particulier, le docteur lpitis, homme plein d'enthousiasme et versé dans la connaissance des langues, avec des lettres de recommandation pour des Grecs et des philhellènes résidant dans ces pays, afin d’v provoquer l’assistance morale des savants et de ceux qui appartenaient au parti libéral*. 11 se rendit d'abord à Vienne, d'où ses amis le firent partir en toute hâte, pour lui épargner le sort de Rhigas; partout ailleurs sur la terre allemande on l’accueillit avec bienveillance et avec hospitalité, comme à Munich, à Leipzig et à Dresde, à Gœttingue et à Jéna, à Berlin et à Hanovre, à Hambourg et à Kiel. Thiersch à Munich et Rrug à Leipzig étaient du nombre de ses amis intimes qui n’attendaient pas ses exhortations ou qui n’en avaient pas besoin afin de déployer une activité bienveillante pour lacause des Grecs. Thiersch s’efforça de répandre, par l’organe de la Gazette d’ Augsbourg , des nouvelles exactes et des idées justes sur le mouvement grec et d’agir contre les tentatives de l’Autriche qui voulait faire croire à une connexion entre le carbonarisme et la révolution hellénique dont Koraïs avait prédit à Thiersch l’explosion prochaine même dès l’année 1 8 1 3 . Déjà pour la fête de la Résurrection , Krug avait pu-
1 Philimon, Insurrection, t. I", p. 93 sq. — L’écrit intitulé: Considérations sur la guerre actuelle entre les Grecs et les Turcs, par un Grec, Paris, 1821, parait se rattacher à sa mission.
POUR LES GRECS
blié un programme scolaire dans lequel il traitait de la régénération de la Grèce; plus tard", il fit un appel pour * i»*oùi. provoquer la formation d associations de secours et pour inviter il la souscription de sommes d’argent qui devaient servir à équiper des philhellènes désireux de faire la guerre. En même temps' parut une déclaration de M. von * »«o4t. Dalberg, ancien capitaine de la landwehr (milice prussienne), dans laquelle il se proposait comme chef d'un corps franc dont le point de ralliement devait être Oflfenbach, s’il pouvait en obtenir la permission, comme il le désirait, par l’entremise du baron de Gagern qui, déjà auparavant*, à la chambre à Darmstadt, avait élevé la voix » Jmn. en faveur des Grecs. Mais toutes ces démarches avaient été faites avec la conviction qu elles seraient secondées par les cabinets et par les gouvernements, dans la supposition qu’on trouverait derrière l’hétairie un point d’appui dans la Russie, et dans le fol espoir que toutes les puissances déclareraient la guerre à la Porte. On se vit bientôt trompé dans cette attente. La publication de l’appel de Krug fut arrêtée' ; Thiersch reçut des ordres positifs de * stpumbr* ne pas entrer dans des propositions qui lui seraient faites relativement à la cause des Grecs; l’Autriche s'opposa d’une manière absolue à tous les mouvements du philhellénisme; le Moniteur et les journaux anglais se moquèrent de l’enthousiasme des jeunes Teutons, tout en le représentant comme très-suspect. Cependant les gouvernements des petits États semblaient être dans un grand embarras vis-à-vis de leurs sujets et des autres États ; les mesures prises par la police étaient inconséquentes et mal assurées, ce qui ajoutait au désir de continuer le mouvement malgré elle. La diète resta muette. Les feuilles de Berlin purent imprimer librement des articles -d’un ton convenable en faveur des Grecs; à l’occasion d’une représentation de
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* Depuis août.
• Septembre.
** Novembre.
* 18 juillet.
* Octobre.
* 25 janvier 182?.
* Novembre.
Minna von Brtrnhelm au théâtre de Dresde, tout le public s’abandonna à des transports de joie lorsqu’on entendit dire à Paul Werner qu’il ne se mettrait pas en campagne contre les Perses, mais contre les Turcs. Un grand mouvement régnait entre le Main et le Neckar, à Francfort, à Mayence, à Off'enbaeh, à Darmstadt et à Heidelberg. Des associations se formèrent* à Stuttgart, à Darmstadt, à Hombourg, à Francfort et bientôt dans d’autres villes encore, comme, par exemple, à Heidelberg, où le vieux Yoss, le vénérable traducteur d’Homère, donna de sa petite fortune, alimentée seulement par une modeste pension de retraite, la somme de 1000 florins « comme une petite contribution afin d’acquitter la grande dette à payer aux Grecs pour la civilisation reçue de l’Ilellade1. » A ces associations allemandes s’en ajoutèrent bientôt d’autres, en Suisse, qui toutes agissaient d’un commun accord, telles que les sociétés d’Aarau, de Berne *, et, un peu plus tard”, celle de Zurich qui, jusqu’en 1825, resta à la tète du mouvement, avant que Genève devint le grand point central du philhellénisme. Pendant l’été de la première année de la guerre, un petit corps de philhellènes, composé d’individus de toutes les nations, était parti d’ Allemagne, grâce aux secours fournis par ces associations, et s’était embarqué* à Marseille dans le même navire qui avait porté Mavrokordatos ; quatre autres expéditions suivirent en automne* et, au commencement de l’année suivante, encore deux autres dont la dernière’ comprenait le général Normann; mais, après que la huitième fut partie de Marseille en automne*, ces expéditions commencèrent à s’arrêter, au moment même où le zèle pour cette cause était arrivé à son apogée. A cette époque, l’aréopage de i’IIel-
Y»p Khiber. Histoire de la régénération de la Grèce , p. 59t.
POUR LES GRECS
lade orientale avait envoyé en Allemagne, pour s'y occuper d'affaires de finance, un certain Kephalas; celui-ci conduisit en Grèce ce qu'on appelait une légion allemande, accompagnée jusqu'il Marseille par Ernst-Emil Hoffmann de Darmstadt, lioinmq actif et zélé. On avait fixé le nombre des légionnaires à six cents hommes ; mais on n’avait pu en réunir que deux cents, et le gouvernement français fit alors des difficultés au sujet de leur passage. Le congrès de Vérone avait tout à coup modifié l’attitude des cabinets et modéré l'expression de l'opinion publique. Par un surcroît de malheur, au moment de débarquer, l'expédition elle-même perdit son matériel de guerre, enlevé par l'infâme Kephalas qui abandonna la légion â son sort; tout cela ensemble nuisit aux efforts faits jusqu'à ce moment par les associations allemandes et suisses et en arrêta les succès ultérieurs. Leur ardeur fut un peu stimulée lorsque, pendant la troisième année de la guerre*, cent soixante * J»»™ 1*23 voyageurs grecs, revenant de la Russie d'Asie, passèrent par l'Europe pour retourner dans leur pays, et qu'avarit d'étre expédiés u grand peine à Marseille par les Zurieois. ils recommandèrent encore une fois et très-chaudement aux Suisses la cause de leur patrie avec une éloquence que leur donnaient leur misère et leur dévouement. Du reste, pendant tout ce temps, lorsque les armes grecques étaient prépondérantes ou qu’elles tenaient les Turcs en échec, les revenus de ces associations et les cotisations quelles recueillaient, étaient restés dans des limites très-modestes1 et avaient été employés, en majeure partie, à donner des secours de voyage aux corps francs et quelquefois à faire parvenir à Mavrokordatos de petits en-
‘ L'association rte seenurs rte Stuttgart, avec ses succursales, avait, depui» le 15 août 1821 jusqu'au 3! mars 1823. réuni la somme de 27,692 florins.
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vois d’argent. Mais depuis que les années de 1823 et 1824 s’étaient terminées sans avoir eu des résultats bien dangereux pour les Grecs, l'intérêt témoigné par les Allemands à cette cause s’éteignit presque entièrement, en partie par la force des choses, ep partie par suite des entraves que lui mettaient les gouvernements, jusqu’à ce que les cris d’alarme, retentissant dans les années suivantes, réveillassent des sympathies nouvelles et plus vives.
L’Angleterre. En effet, ce qui caractérise surtout l’histoire du philhellénisme, c’est que la bienveillance et la bienfaisance de l’Occident se tenaient renfermées dans des limites plus étroites tant que la victoire radieuse souriait aux armes grecques et que son éclat était assez puissant pour percer les sombres nuages de la guerre, mais que ces sympathies devenaient plus vives à l'instant même où de grands revers effrayaient plus violemment les âmes, de telle sorte
que les offrandes a avec d’autant plus plus profondément les avait
'autant plus abondamment et que le malheur accablait . Ainsi, la catastrophe de Chios î plus grande des associations de secours ; mais les renforts que les troupes auxiliaires de l’Ëgypte fournirent à la Porte furent la cause qui, dans toualÜÜKâu nord de l’Europe, fit arriver ces sociétés
ement. 4,a seule Angleterre e frappant avec l’attitude prise par le ecident ; elle chercha à exploiter cette période ecs en s’y associant dans des vues intéressées vouait elle-même. En voyant dans ce peuple, le libre de tous, cette indifférence à l’égard d’une cause agitait le monde tout entier, les étrangers, qui se trouvaient sur les lieux, pouvaient croire que la sensibilité et l’intelligence de la nation anglaise s’étaient complètement émoussées. Une vague jalousie commerciale avait changé,
POUR LES GRECS. 13
dans ce peuple calculateur, les sympathies humaines les plus naturelles en antipathie nationale ; les appréhensions au sujet des îles Ioniennes et la crainte des intrigues russes avaient, au commencement, entièrement étouffé même la voix du parti libéral. Les feuilles ministérielles étaient remplies de fiel quand elles parlaient des rebelles; le Courier se moqua du * zéro » grec, ajouté à cette grande masse d’inertie, l'empire ottoman, et il parla tout ouvertement de la destruction de la Grèce sur un ton que la diplomatie autrichienne avait du moins l’honnêteté de dissimuler sous un langage moins cynique. Ce fut en vain que quelques journaux isolés se répandirent en sarcasmes amers contre cette amitié musulmane des ministres et contre cette alliance entre la légitimité turque et la politique des tories anglais, aux yeux desquels « le cordon de soie à Constantinople était un avant-poste des bourgs pourris et des sinécures en Angleterre. * Les appels faits pour inviter à la formation d'associations de secours retentirent sans trouver d’écho. La première souscription ouverte à Londres, par Lamprière, une des célébrités classiques du pays, n’eut aucun succès. Seulement lorsqu'on connut la chute de Cliios et, en même temps, les exploits héroïques de la flotte grecque, comparés aux hauts faits de Léonidas par Y Observateur de l’Orient lui-même, qui autrement était plein de haine pour les Grecs; lorsque le Livre de Voyages par Waddington dépeignit la terrible misère qui régnait à Athènes et dans les îles, où plus de vingt mille malheureux réfugiés se mouraient de désespoir et de faim ; alors seulement les quakers du moins se trouvèrent assez de courage pour recueillir des offrandes destinées à adoucir le sort lamentable de ces pauvres victimes ; mais encore le firent-ils tout à fait en secret et sans faire de bruit. A partir de ce moment, on commença à s’agiter aussi à Édim-
SYMPATHIES PE L’OCCIDENT
bourg et à Leeds, et, sur l'impulsion venue de ces villes, les whigs élevèrent la voix dans la Chambre des commu- • juillet 1822. nes‘ et Erskine p.ublia un livre *, plein d'invectives on ne peut plus violentes, dans lequel il attaqua l'alliance entre l'Angleterre et la Porte ainsi que la confraternité entre le roi et le sultan, union qui était une honte et une ignominie pour la nation tant que la ruine de Chios ne serait pas expiée. Mais encore ces voix se seraient tues devant la protestation absolue quo les ministres leur opposaient, si toute la direction de la politique anglaise n'eùl été changée par la mort de Castlereagh et par la brouille que les affaires d'Espagne avaient fait naître entre l’Angleterre et les puissances continentales. Ce ne fut qu'après l’arrivée de Canning aux affaires, que le Quarterty Heview prit un ton plus amical pour les Grecs, et ce ne fut qu’il partir de ce moment que les souscriptions à Londres, et celles que MCrie se donnait beaucoup dé peine à organiser à Edimbourg, eurent un meilleur résultat, bien qu’il fût loin d'étre brillant. Alors il se forma aussi dans la capitale, parmi les membres de l’opposition, une société philhellénique qui envoya le colonel Leicester Stanhope (Earl of Harrington en Allemagne et en Suisse pour qu’il s'y mit en rapport avec les associations du continent; il leur proposa et obtint d’elles la formation d’un comité philhellénique en Grèce ayant pour but de recevoir et d’administrer les fonds de secours Alors on vit paraître sur la scène aussi une autre espèce de gens s’intéressant à la Grèce et qui, eueouragés par la bonne fortune des Grecs dans les années 1822 et 1823, étaient disposés k relever, par des prêts d'argent, la Grèce épuisée. Mais encore ces avances n'avaient pas ôté peu favorisées par la jalousie des Anglais à f égard du
* Letter ou lhe subject of lhe Gret'ks 1 o llu' Earl o j Linerpoot. London, 4822.
jogle
POTJR LES GRECS.
continent, oii les Grecs avaient fait les premières tentatives pour négocier un emprunt. Kephalas, l'aréopagite, s'était rendu en 1822, avec une semblable mission, en Allemagne. Plus tard, après avoir essuyé des refus à Vérone, le comte Metaxas avait confié une partie de ses pleins pouvoirs à son compagnon de voyage français, au chevalier de l’ordre de Saint-Jean, Jourdain, afin que celui-ci cherchât à contracter un emprunt en France’. Arrivé à Paris', Jourdain entama des négociations avec le comité ’Miniro. de l’ordre de Saint-Jean, siégeant à Paris, et signa, à l'insu des véritables supérieurs de l’ordre à Païenne, un traité provisoire avec le grand-prieur d’Auvergne \ Les spécula- ♦ ts juillet teurs chimériques de Paris, derrière lesquels Canning crut reconnaître les agents de Chateaubriand, s’imaginèrent avoir là entre les mains une occasion précieuse de regagner une puissance assurée et de reprendre leur souveraineté d’autrefois et l’ancienne carrière militaire de l’ordre. Les deux augustes contractants se garantissaient réciproquement par ce traité < l’intégrité de leurs possessions actuelles; » l’ordre renonçait à ses anciens droits sur l'île de Négrepont et sur la Morée ; mais, en échange', il se faisait adjuger, avec des indications géographiques très-précises, Rhodes, Skarpathos et Stipalaia et, jusqu’à la conquête de ces lies, celles de Syra et de Sapienza et quelques autres plus petites. Les chevaliers s'engagèrent à faire un emprunt de 10 millions de francs et iis expédièrent, avec Jourdain, un des leurs auquel ils donnèrent des instructions trahissant, avec une naïveté extrême, les intentions de ces hobereaux de l’ordre. Ils voulaient profiter des luttes de la Grèce pour retrouver dans ce pays leur existence perdue ; ils voulaient remplir leurs caisses vides
1 Cf. Jourdain, t. Il, |i. 18* sq.
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avec le butin que feraient les Grecs et rétablir leur crédit, qui avait fortement baissé, à l’aide de la fortune grecque; ils croyaient que, dans son état d’abandon, résultat de l’a- • nathème de Vérone, la Grèce ne saurait acheter assez chèrement même leur secours équivoque, car ils se présentèrent devant elle comme les champions de la légitimité et voulurent lui faire croire que leurs hautes relations de famille pourraient seules la faire entrer dans l’ensemble des États de l’Europe. Tout ce beau château en Espagne s’en alla en fumée. Les Grecs très-fins repoussèrent avec indignation le traité et le délégué, et il ne se trouva personne qui voulût donner de l’argent aux pauvres chevaliers. Il est vrai qu’à Paris ils surent très-habilement leurrer le patriotisme des Français en excitant leur jalousie vis-à-vis de l’Angleterre et en faisant miroiter devant leurs yeux les grands intérêts politiques de la France; mais les banquiers se tinrent sur la réserve. Lorsque ensuite ils tentèrent la fortune en Angleterre, les négociations y échouèrent aussi, parce que, malgré le secret promis, ils avaient divulgué, dans leurs bavardages, le traité conclu avec Jourdain. Pour les Grecs cependant, ces manœuvres étourdies eurent un certain avantage ; ces négociations à Paris rendirent les hommes d’argent en Angleterre plus disposés à faire à la Grèce lin prêt pour la réalisation duquel le gouvernement grec avait peu de temps auparavant envoyé en Europe A. Louriotis d’Arta. Celui-ci avait fait des tentatives en Espagne et en Portugal ; mais tout le monde y était dans les plus grands embarras pécuniaires; de là il était allé en Angleterre où Blaquière, qui déjà auparavant s’était occupé avec tant de zèle aussi de la cause de l’Amérique, le mit en rapport avec les membres les plus considé- * ië ma», râbles du parti whig ; après avoir tenu conseil*, ces derniers envoyèrent Blaquière et Louriotis en Grèce pour pren-
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dre des informations sur les lieux mêmes. De retour en Angleterre, après un séjour de deux mois en Grèce, Blaquière, ce philhellène actif, aplanit par un rapport favorable' le chemin pour la conclusion de l’emprunt. Trois délégués grecs, Ürlandos, Louriotis et G. Zaïmis étaient en route pour terminer cette affaire. Leur départ avait été retardé par les troubles du pays ; mais ce retard lui-même fut avantageux à la négociation : ils arrivèrent h Londres au moment même* où tout le monde commercial était agité 4 a janvier» m. par la manie de faire des entreprises extravagantes. Us étaient autorisés à engager les revenus grecs, en particulier ceux des douanes, des salines et des pêcheries, pour contracter un emprunt de 800,000 livres sterling; ils le conclurent* au taux de 59 avec Loughnan O’Brien Ellice ♦ f«frrri«r. et G'° *. Blaquière, qui, plus que tous les autres Anglais, était le favori et l’admirateur des Grecs et qui a écrit, avec l’ardeur d’un enthousiaste, l’histoire de la guerre de leur délivrance3, put bientôt* s’embarquer avec une somme de * SI mark. 40,000 livres sterling, montant d’un premier payement, qu’il devait remettre entre les mains de MM. Blake et du comte Logothetis k Zanle, ainsi que de Samuel Barffà Corinthe, chargés .de la remettre au gouvernement grec, mais seulement sur V ordre de lord Byron, de Stanhope et de Lazaros Kontouriotis. Lorsque Blaquière vint avec cette
1 Blaquière, Report of the présent state of the greek confédération. — Rapport fait, le 23 septembre 1823, devant le comité grec à Londres.
1 Les banquiers retenaient les intérêts ù 3 pour 100 des deux premières années et ramoitissement à 1 pour 100 pour deux années; en outre, ils touchaient 3 pour 100 pour courtage, commissions, etc., ainsi que 2/5 pour 100 de commission pour le payement des intérêts ; de telle sorte que. après une perte de 56 2/5 pour 100, le montant de l’emprunt n’était que de 348,000 livres sterling.
s Traduite aussi en allemand: La révolution grecque, son commencement et son développement ultérieur. Weimar, 1825.
il. 2
Loi J Ilvron.
18 SYMPATHIES DE LOCCIDENT
* S4 avril, somme à Zante\ le seul bruit de son arrivée avait causé une sensation extraordinaire, comme nous l’avons vu plus t. i,r, p. r.04. haut et avait fourni les secours les plus elîicaces au gouvernement dans sa lutte contre le parti militaire. Effectivement, la réalisation de cet emprunt était un succès plus grand qu’aucun fait d’armes victorieux n’eût pu l’être. On savait bien en Grèce que très-souvent, par suite de telles alliances d’argent, les peuples avaient obtenu la protection de la puissance et de la politique anglaises, et, même dans beaucoup de cercles en Angleterre, on considéra ce commencement de relations financières comme étant de fait la reconnaissance de l'indépendance grecque.
Néanmoins, ni le gouvernement anglais, ni le peuple n'avaient pris une part considérable à ce grand service rendu aux Grecs; les partis politiques n’y étaient pas non plus pour beaucoup; il était entièrement l’œuvre de quelques rares tètes ardentes et de quelques spéculateurs peu scrupuleux. Et encore l’emprunt aurait été difficilement conclu avec tant de promptitude et de facilité, si lord Byron if avait pas jeté un grand éclat sur le philhellénisme et s’il n'avait pas mis en grande faveur cette affaire de finance par sa résolution de se consacrer personnellement à. la cause grecque. Pendant les derniers temps de son séjour en Italie, sa manière de vivre et ses façons avaient moins que jamais servi à augmenter sa gloire; mais tout d'un coup tout l’homme changea d'une telle façon qu’il attira de nouveau et plus que jamais les yeux du monde sur lui. Poussé dans toutes ses tendances et dans toutes ses actions par un esprit de contradiction contre sa patrie, il fit, aussi dans cette question grecque, l'opposition la plus vive au vil égoïsme de ses compatriotes, comme si, pour leur confusion, il voulait effacer leur ignominie par un acte désintéressé du dévouement le plus vrai. Avec son peu-
POUR LES GRECS
chant impétueux et cosmopolite qui l’entraînait vers la liberté et qui le portait à combattre le despotisme dans le monde entier, il était devenu jaloux de la gloire de lord Cochrane; affilié à la société des carbonari, il avait été, déjà en 1821, prêt à appuyer une révolte dans la Romagne, lorsque l’issue du mouvement à Naples le dégoûta des affaires d'Italie ; depuis ce temps, il tourna de plus en plus sa prédilection vers les Grecs. Rien n’était plus facile à comprendre. Déjà, dans sa première enfance, les poésies l'histoire et des récits de voyages avaient fait naître eu lui le désir de faire un voyage en Orient. En 1809, il avait commencé avec Hobhouse son pèlerinage de Harold et, après avoir passé par le Portugal, l’Espagne et Malte, il était arrivé en Grèce et d’abord en Albanie oii il avait appris à admirer la bravoure des Souliotes et à pénétrer la nature de tigre d’ Ali-Pacha, leur ennemi; puis il avait visité Athènes, PAsie-Mineure et la mer Noire et, pendant son séjour à Constantinople, il avait répété avec succès le voyage de Léandre en traversant à la nage la mer entre Sestos et Abydos. A cette époque, il avait encore regardé avec mépris et dédain les Néo-Grecs « qui aimaient le moins le pays auquel ils devaient tout, *> et il avait exprimé la conviction qu’ils ne pourraient se relever ni par leurs propres forces, ni avec le secours des étrangers'. Néanmoins, son
' Childe Harold, canlo 2, 75 .
Ami rnanv «Iream withal, the hour is nigh,
That gives t lient baek their fathers* héritage ;
For foreian arms and aid lhey fondly sigli, • «
Nor solely dare enconnter hostile rage,
Or tear their narne detited from slavery's monrnful page.
— Hereditary bnndsinen! know ye not
Beaucoup rêvent aussi que l'heure est proche
Qui leur rendra l'héritage de leurs pères ;
Ils soupirent ardemment après les armes et l'aide de l’étranger,
Et n'osent pas seuls s'opposer à la fureur des ennemis.
Xi arracher leur nom souillé du triste livre de l’esclavage.
Hommes nés esclaves, ne savez-vous donc pas
SYMPATHIES DE l/oCCIDENT
cœur était attaché, par les liens les plus naturels, à celle terre, sur laquelle il composa les premiers chants de son Chitde Harold et où il avait trouvé les sujets de ses récits poétiques tant admirés (du Giaour , de la Fiancée d’Abydos , du Corsaire et de Lara) par lesquels il transporta, pour ainsi dire, les trugoudies klephtes dans une sphère poétique plus élevée. Même lorsqu'il publia ces poèmes (1813), et quand, dans le Giaour , il comparait avec une profonde tristesse cette malheureuse terre des Grecs aux beaux traits d’un homme mort et délivré à peine des luttes de l’agonie, il n'avait pas encore meilleure opinion de ces esclaves d'esclaves qui n’étaient plus dignes de leur magnifique patrie1. Mais malgré tout cela, les préoccupations et le travail intérieur du poète le tenaient attaché à ce peuple; c’est ce qu’on voit par le célèbre hymne en l’honneur de la levée de boucliers en Grèce (Don J uan ///), qu’il écrivit à un moment (1819) où le monde n’avait pas encore le plus léger soupçon de l'insurrection imminente. A cette époque, lord Byron vivait déjà en Italie. Après que son divorce eut été prononcé (1816), il avait repris le bàlon du voyageur, incapable de vivre avec les hommes de
Who would be free , themselves must strike the blow !
— Will Gaul or Moscovite retires* you?
Ko!
1 Dans le Giaour il les appelle :
... Stalned with eaoh evil that pollutes Mankind, whore least above the brutes:
Withoul eve» savage virtm* blest,
Witbout one frcc and vaiiant breast.
— In vain raight liberty invoke The spirit to its bondage broke,
Or raise the neck thaï courts the yoke!
Que ceux qui veulent la liberté ont i frapper eus-mêuies !
Les Gaulois, tes Moscovites peuvent-ils vous relever? Non!
... Souillés par toutes les boules qui flétrissent l'humanité,
Là où elle s’élève le moins au-dessus des brutes,
Ne jouissant même pas des vertus des sauvages,
Ils ne comptent un seul cœur libre et vaillant parmi eux.
Ce serait en vain que la liberté invoquerait
Un esprit plié à l’esclavage, on qu’elle voudrait redresser
Le cou qui cherche avec amour le joug !
POUR LES GRECS
la société dans son propre pays et résolu de ne pas y retourner. 11 avait traversé l’Allemagne, la Suisse et les Alpes, il avait vécu deux ans à Ravenne, puis à Pise*; banni de cette dernière ville, il s'était établi il Gênes et, se détournant du projet d’aller en Amérique, qu’il avait eu un instant, il se laissa déterminer, entre autres par l’influence de Blaquière, à revenir à ses anciennes affections et à se mettre au service de la cause grecque. 11 avait vu de ses propres yeux la ruine du mouvement italien entrepris pour la cause de la liberté; ensuite il s’était bercé, pendant quelque temps, d’autres espérances, lorsque « la mouche d’Espagne et l'abeille de l’Attique » agitaient encore ensemble leur dard' ; de nouvelles espérances le captivaient, lorsqu'il vit flotter sur les Andes et sur le mont Alhos le même étendard « arboré par les esclaves de l'Est et par les ilotes de l'Ouest*. » Mais parmi tous ceux qui combattaient pour la liberté, les Grecs avaient le mieux répondu à son attente; il avait appris maintenant i» les estimer davan-
1 Don Juan, 9, 28:
. . . The web of thesr taraotuhs
Increases, till you sliall ma ko commun cause :
Xone but the Spanish fly and Attic bee
As yet are stronglv stinging to be freo.
’ Age o f bronze, 1823 :
... In that avenging clinie,
Where Spain was once synonyme» with crime.
^‘berc Cortcz and Pizarro’s banners fW,
The infant world redeems lier name of j»e*r.
’T is the old aspiration breatbed afreîh,
To kiodle soûls within degraded flesh.
inch as repnlsed the Persiau from the shore,
Where Greece nu — no ! *he still isGreece once more!
. . . La toile de ces tarentules s'étendra
Jusqu’à ce que vous fassiez tous cause commune:
Il n’y a plus que la mouche d’Espagne et l’abeille de l’Attique
Qui se servent de leur dard acéré pour se délivrer.
. . . Dans ce climat vengeur.
Où jadis le nom de l’Espagne fnt celui du crime.
Où flottèrent les bannières de Gortes et de rizarre.
Les jeunes pays rachètent leur nom de Nouveau Monde.
Ce sont les anciens élans qui renaissent
Pour enflammer les Ames dans des corps dégradés.
Élans qui jadis chassèrent les Perses 1rs eûtes
Où fi tl la Grèce... non’ où une fois enroro rerit la Grèce !
SYMPATHIES DE L OCCIDENT
tage. Pendant son séjour à Gènes, il prit des informations
* Mai 18*3. exactes sur l'état de leur cause; il adressa des lettres*
pleines d’instructions, de conseils et d’espérances au comité hellénique de Londres, qui le continua dans ses pensées et qui le nomma son représentant en Grèce. Après
• u juillet, s’être embarqué à Livourne'1, il fit voile pour Argostoli en
Céphalonie, dans la société du comte Gamba, dont la sœur, la comtesse Guiccioli, l’avait tant charmé à Ravenne et à Pise, et des Anglais Trelawney et Hamilton-Brown1. Lord Byron y resta pendant six semaines à bord de son navire et fit prendre les devants à ses compatriotes pour qu’ils s’informassent exactement de l’état du pays et du caractère des partis déchirés par la guerre civile. Ses messagers rencontrèrent à Tripolitsa Kolokotronis qui leur déclara, sans autres façons, que, si Mavrokordatos ne cessait ses intrigues, il le ferait mettre sur un âne et chasser de la Morée à coups de fouet. Mais Mavrokordatos n’eut pas beaucoup de peine à convaincre ces hommes que la bonne volonté, l’amour de l’ordre et les capacités administratives ne se trouvaient que du côté de ses amis, du côté du parti
•ii f>cu>bn*. civil. Mavrokordatos écrivit* d’Hvdra à Lord Bvron lui-
même : « que la division était dans le gouvernement, mais non pas dans le peuple ; que s’il voulait venir en aide à la Grèce, il reconnaîtrait au premier coup d’œil où était le danger, c’est-à-dire à Anatoliko, qui était assiégée alors,
Ouc common caris** makes myriads of one breast,
Slaves of tke East aud helols of lhe West ;
On Andes’ and on Athos' peaks unfnrl’d,
The selfsame standard streams o’er either world.
La même cause commuuc donne le même cœur à des milliers d’hommes.
Aux esclaves de l’Est et aux ilotes de l’Ouest ;
Déployé sur les sommets des Andes et du moût Athos,
Le même étendard couvre les déni mondes de, ses plis.
* Cf. Medwin, Conversations avec lord Byron, traduction allemande.
Stuttgart, 1824. — A narrative of lord Byron’ s last journey to Greece, exlracted from the journal of Count P. Gamba. I^ondon, 1825.
POUR LES GRECS
et à Missolonghi bloquée par les ennemis'. » Byron s’ap- *cf.t.i«,p.s»<. prêta donc à passer à Missolonghi. Il s’embarqua * avec sa * » d«*ini>re. sqite à Zante dans deux navires, dont l'un, ayant, à bord le comte Gamba et une somme de 8,000 piastres d'Espagne, fut saisi par une frégate turque et sauvé d'une manière presque miraculeuse ; le commandant du vaisseau turc, ayant reconnu dans le capitaine du navire ionien un homme qui autrefois lui avait sauvé la vie, intervint auprès des autorités de Patras pour qu elles missent en liberté « ces Anglais en voyage. » A Byron lui-même les ennemis et les mauvais temps firent courir de grands dangers, jusqu'à ce qu'on envoyât de Missolonghi au-devant de lui des navires pour l'escorter. 11 arriva’ ainsi au • «j«nv. mm. terme de son voyage, accueilli d'une manière brillante et avec des manifestations de joie de la part des habitants de Missolonghi; le vieux Trikoupis, le père de Spyridon, lui céda une maison. L'arrivée de lord Byron électrisa, pour ainsi dire, tous les Grecs. Il leur apparut comme un sauveur; ils l'avaient attendu, d’après ce que disait, plus tard, le capitaine Dimitrios à Gamba, eo..:ine les jeunes hirondelles attendent leur mère1; ils virent derrière lui la puissance de l’Angleterre, ainsi que les sommes d'argent provenant de l'emprunt, et ils crurent que la bourse de l'effendi anglais lui-même était inépuisable. En effet, les versements de l’emprunt n’étant pas encore arrivés , il fit, pendant quelque temps, le payeur pour tirer les autorités de Missblonghi de leurs embarras.
Mais malheureusement, tout ce qu'il vit ici dut diminuer encore les espérances bien modestes avec lesquelles il était venu. Il trouva à Missolonghi le colonel Stanhope qui avait été envoyé en Grèce par le comité de Londres, avant
1 Cf. James Emerson, Journal of u résidence umong the Creeks.—
Dans : A piclurevf tlreece in 1825. London, 1826, t. 1er, (>. 109.
^ SYMPATHIES DE L’OCCIDENT
que celui-ci eut connu les projets de Byron. Stanhope s'était entendu avec les comités du continent afin de réorganiser les débris des corps de philhellènes ; on les mit sous les ordres de l'ingénieur Parry, qui, lui aussi, pourvu de munitions de guerre, avait été envoyé, par l’association Fin janvier, de Londres, à Missolonghi* pour y former un corps d'artillerie et pour y établir un laboratoire. A côté de ces étrangers, observés avec une attention jalouse, on voyait courir a Missolonghi et dans les environs les gens armés de l’Hellade occidentale et, parmi eux, les Souliotes qui, depuis le combat de Karpenisi, étaient sans patrie, sans argent et sans recevoir de solde, et qui s’aggloméraient ici où, tous les jours, ils se querellaient avec les habitants de la ville, Mavrokordatos, nommé gouverneur de la province, se trouva, sans savoir ce qu'il avait à faire, au milieu de ces bandes sauvages et indisciplinées. Alors lord Byron mit, de tous les côtés, de l'ordre-dans cette anarchie, en faisant preuve d’un nouveau courage, d'un grand calme et d'un savoir-faire pratique qu’on ne lui aurait pas supposé. Il fit servir les secours en argent au but que le comité de Londres voulait atteindre à l’aide des philhellènes. Déjà auparavant lui et Stanhope avaient décidé le comité à accorder 5,000 piastres pour l’armement de la flottille que réunissait, à ce moment, Mavrokordatos afin de débloquer la ville; lord Byron prit personnellement cinq cents Souliotes à son service pour les conduire, avec le reste de leurs frères, à une entreprise contre Lepanto. Mais l’exécution de ce projet fut déjouée par la mauvaise disposition des Souliotes qui avaient été travaillés par les adversaires du gouvernement, par les partisans de Kolokotronis. La nature albanaise se fît jour dans ces compagnons grossiers qui n étaient plus contenus par Markos Botsaris dont on n avait que trop à regretter la mort; ils demandèrent
PO tu LKS UKEC.S.
qu’on leur payât l’arriéré de leur solde de neuf mois, si l'on voulait qu'ils ([luttassent Missolonghi. Ces fâcheuses expériences que le poète faisait sur scs anciens favoris l'ébranlèrent à un tel point qu'il eut une violente attaque d’épilepsie*. 11 allait avoir encore d’autres déceptions. 1m- * is féTrîrr. médiatement après cette première mésaventure, un Souliole tua l'officier qui était de garde au laboratoire, un Suédois du nom de Sass ; lorsque l'assassin fut arrêté, ses compatriotes firent une terrible émeute, mettant en péril même la maison de lord Byron qui alors, plein d'indignation, menaça de partir. Enfin, ou réussit à expédier, vers les frontières de l’Acarnanie et de l'Etolie, ces hôtes re- . muants, après leur avoir payé 3,000 piastres qu’on emprunta à lord Byron. Mais avant d'avoir même entièrement conjuré ce malheur, on en vit un. autre qui s’approchait. Karaïskakis, malade et alité à Anatoliko, avait été tenté de jouer le rôle de traitre, comme Varnakiotis l'avait fait avant lui; condamné*, il dut se rendre dans l'exil d'où il * u»»r«. ne fut rappelé que plus tard par un autre gouvernement.
Par suite de toutes ces malheureuses affaires, lord Byron eut plusieurs autres attaques d’épilepsie. De même que le milieu moral dans lequel il vivait réagissait d’une manière fâcheuse sur sa santé, les conditions climatériques dans lesquelles il se trouvait ne lui étaient pas non plus favorables; le mauvais temps ne lui permettait pas de prendre l’exercice, comme il en avait l'habitude; à la suite d'un refroidissement, il fut pris d’une fièvre cérébrale qui enleva rapidement le malheureux martyr *. A cette issue • mrni. complètement imprévue de sa maladie, les amis grecs du poète ressemblaient à des hommes « frappés d’un aveuglement soudain. » Un deuil profond était répandu sur Missolonghi où Spyridon Trikoupis prononça le discours funèbre sur la tombe du poète, lorsqu’on fit ses funé-
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railles. Le poëte lui-même avait, comme par un pressentiment, prédit sa mort peu de temps auparavant1. Cette fin de sa vie était d'une fatalité profondément tragique. La résolution de cet homme, souvent réprouvé et souvent
exalté, de se sacrifier à la cause de la Grèce lui avait ins-
piré l'action la plus noble, peut-être la seule action noble de sa vie, et il fallut que cet acte, le plus beau de toute son existence, fût interrompu et restât inachevé au moment même où le poëte commençait à se montrer comme un tout autre homme. Quittant la vie vagabonde, à laquelle il s’était abandonné dans le domaine de l'imagination, pour enf trer dans la vie réelle, il s’était entièrement dépouillé de sa nature de poëte romanesque. Son caractère, comme celui d'Alcibiade, semblait prendre soudain une tout autre trempe, dès qu’il se décida à se mêler activement aux affaires du monde. Pendant qu'il était encore dans sa patrie, il avait souvent montré le désir d'y jouer un rôle actif; mais il avait paru manquer de la capacité nécessaire pour satisfaire à cette vocation, comme de la force suffisante pour y renoncer entièrement. Au milieu de cette vie sauvage en Grèce, au contraire, cette veine jaillit on lui comme une source saine et limpide. Dès les premiers moments de sa vie nouvelle et active, ses actes et. ses projets avaient été irréprochables. Il était venu en Grèce avec des
* Dans une poésie écrite à l'occasion du trente-sixième anniversaire de sa naissance, le 22 janvier 182i; elle commence par les pa-
roles suivantes :
’T is time this heart should be unmoved Si u ce others it bas ceased to move.
Puis il v est dit vers la tin :
If thou regrett’st tby youth, why live?
The land of honorable deatb
Is here! Up to tbe field aud give Away thy breathî
Il est temps que ce cœur cesse de battre.
Puisqu’il a cessé de faire baitre celui des autres.
Pourquoi vivre, si tu regrettes ta jeunesse ?
Voici la terre où tu peux trouver une mort
Honorable! Cours au champ de bataille.
Et sacritie ton dernier souffle !
PODR LES GRECS.
sentiments qui lui donnaient une place honorable à côté des meilleurs philhellènes parmi ses compatriotes, tels que Gordon et Hastings. Une fois sa résolution prise, il était fermement décidé à rester fidèle à la cause des Grecs qu’il avait embrassée, sans craindre ni les Turcs, ni la Sainte- Alliance, tant qu'il lui resterait une planche à laquelle il pourrait s’attacher avec honneur. Sans enthousiasme, il voulait mettre l’épaule à la roue et ne pas s’en prendre à la boue qui pourrait en arrêter le mouvement. Il avait, comme disent les Anglais, cloué son pavillon au mât. Se jetant au milieu du chaos des partis et dans une guerre barbare, il avait adopté le principe de ne se déclarer pour aucun parti et de ne tremper dans aucun de leurs méfaits, résolution qu’il a toujours exécutée sincèrement. Il s'adressa aux hommes de toutes les classes pour les exhorter à la paix et à la concorde ; il écrivit à tous les chefs des lettres pleines de sens et d'énergie afin de réveiller en eux un esprit de conciliation ; partout il essaya de prêcher la douceur et la circonspection, et il saisit chaque occasion pour racheter des prisonniers afin d’ôter à la guerre son caractère féroce ;'plein de désintéressement, il prodigua ses conseils, sa fortune et sa vie et même la vanité paraissait lui être alors tout U fait étrangère. Devenu « soldat jusqu’à la folie, » il se consacra de toutes les forces de son âme chevaleresque aux choses militaires; mais lorsqu’on lui ofl’rit le commandement en chef des armées du continent, 11 eut assez de prudence et de modestie pour le refuser. S’il eût fallu mesurer le mérite de ses actes d'après ses succès, on aurait dû dire peut-être qu’il valait mieux pour sa gloire qu’il mourût. Il est vrai que ses amis, pleins d'admiration pour lui, auraient prédit à une vie plus longue une brillante carrière- Plus tout ce qu'il aurait fait en Grèce aurait eu un caractère pratique et solide, et plus
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il aurait excité l'intérêt du peuple anglais à la cause grecque et lui aurait donné une extension et une durée plus grandes. On aurait facilement mis à sa disposition toutes les sommes provenant de F emprunt anglais, en le chargeant de les employer comme il l’eût jugé convenable, de sorte que, pour un certain temps, il aurait pu jouer le rôle de dictateur en Grèce, rôle que beaucoup de ses compa- Iriotes avaient, déjà à cette époque, destiné à lord Cochrane. Mais la Parque jalouse coupa le fil de ses jours. Elle ne voulait pas que le peuple hellénique achetât sa délivrance à un prix moindre, elle aimait à enlever aux étrangers, venus pour le secourir, la vie ou la gloire. Mais
la mort du poète anglais augmenta l'influence fatale des premières effusions poétiques de sa jeunesse désordonnée sur les peuples de l’Europe, au moment même où il était sur le point de démentir, par une nouvelle vie, tout ce que contenaient ces poésies *.
Les phiiheiiènes Avec quel instinot droit et sur lord Bvron avait pris sa camp* du paru place sur ce terrain boueux et glissant, on ne peut le voir
phte. . , . . . , ni*
entièrement que lorsqu on compare son attitude aux folies de ses compatriotes et compagnons qui, se jetant au milieu des querelles entre les partis grecs, auraient tout simplement porté la guerre civile au milieu de la petite troupe des phiiheiiènes grecs, si lord Byron eût vécu plus longtemps. Beudant quelque temps, on avait vu agir, à côté du poète anglais à Missolonghi, le délégué du comité de Londres, lord Stanhope* qui, dans tous ses actes, montrait le
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1 Quel grand sujet Lamartine n’avait-il devant lui, lorsque cette tin de lord Byron lui inspira son Dernier chant de Childe Harold (1826). Quand on quitte ce sujet plein de vie, et que, pénétré de l’intérêt qu’il otlïe, on se met à lire cette fiction poétique, on recule plein de dégoût devant le vide creux de cette rhétorique pompeuse.
* Greece during lord Byron s résidence in Huit country in the y car s 1893 and 1894, by the colonel Leicester Stanhope. London, 1824.