‹ Insurrection et régénération de la GrèceChapitre 43 sur 48 · II · texte numérisé non relu

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mise en rapport, dans le même protocole, avec les mesures décrétées au sujet des frontières, mesures qui l’obliger aient à prendre, pour ainsi dire, la position d'un délégué des puissances et de forcer ses sujets, par le premier acte de son gouvernement et à l’aide des forces armées de l’ étranger, à restituer des territoires qui ne se remettraient pas sans résistance sous le joug des Turcs, et que les autres Grecs n'abandonneraient pas à leur malheureux sort : une telle mission, disait-il, en terminant, répugnait à ses sentiments et rabaissait son caractère1. >

* L'auteur allemand a reçu dernièrement, comme il le dit luimême dans une lettre qu’il vient d’adresser aux traducteurs, de la source la plus digne de foi, des informations qui rectifient ce qu’il dit p. G38 sq., sur le refus du prince Léopold d’accepter la couronne de Grèce, et qui l’obligeront à expliquer, dans une nouvelle édition de son ouvrage cet acte, plutôt par des raisons provenant de6 circonstances extérieures que par des motifs personnels, dans lesquels l'auteur avait vu jusqu’alors l’explication de cette manière d’agir. Satisfait quant à ses demandes pécuniaires, le prince ne pouvait pas souscrire aux exigences relativement au territoire de la Grèce. Déjà, à cette époque, la majorité du parlement anglais était disposée à réunir les îles Ioniennes à la Grèce et même à accorder l’ile de Crète au nouvel État; mais Wellington et Aberdeen, s'entendant complètement avec Melternich pour restreindre autant que possible i’indépeudanee et l’étendue de la Grèce, restaient les adversaires même de ces frontières, qu’on accorda plus tard au roi Othon. Se trouvant placé entre deux perspectives, soit d'apporter une brillante dot à la Grèce, suivant le bon vouloir du parlement anglais, soit d'être obligé de lui imposer, d’après le mauvais vouloir des ministres, des frontières rognées, contre lesquelles le sénat grec faisait des remontrances, le prince Léopold se trouva dans une position très-fâcheuse, où la délicatesse la plus naturelle lui liait les mains vis-à-vis de ces ministres qui s’étaient montrés prêts à faire des sacrifices en faveur de scs prétentions personnelles; dans cette situation, Léopold ne pouvait pas décemment faire moins «jue de présenter comme son

ultimatum et comme le minimum de ses demandes la délimitation de la Grèce telle qu’elle fut adoptée plus tard. Cotte exposition de l’état des choses se trouve complètement confirmée par une brochure intitulée : Bas Kænigthum in Belgien ( la Royauté en Belgique ). Bruxelles et Leipzig. î8;>G,p. GO sq.

DE 1828 a 1829.

Pour les hommes d'Etat anglais, qui s'étaient toujours montrés si susceptibles à l’endroit de tous les arbitrages , prononcés de sa propre autorité par l’alliance continentale , et qui pourtant , à ce moment-là , dictaient la loi à la Grèce sans qu’on le leur eût demandé, c’était là une leçon fort salutaire et digne du prince qui exprimait ainsi les motifs publiquement avoués de son refus, bien qu’en donnant son adhésion au protocole il dût savoir aussi que ce dernier serait imposé à la Grèce d’une manière absolue. Mais, néanmoins, ce n’étaient pas là les véritables motifs de la manière d'agir du prince'; ils se trouvaient plutôt dans des incidents fortuits qui menaçaient de changer complètement la position extérieure du prince en Angleterre. Léopold avait commencé à hésiter au moment même où son élection avait été décidée, lorsque, à la même époque’, la santé du roi d’Angleterre avait commencé à péricliter; le prinee s'était décidé à refuser le trône de Grèce dès le moment même’ où l'on avait désespéré des jours du roi. Les faits et les hommes faisaient alors briller à ses yeux la perspective d’une régence dans le cas où sa nièce , la princesse Victoria , serait encore mineure quand elle monterait sur le trône. C’était là, aux yeux des ministres tories, une raison pour lui accorder au bout du compte tout ce qu'il demandait, afin d’éloigner d’Angleterre l’homme de l’opposition ; mais c’était aussi une raison pour le prince d’y rester, parce qu’il pouvait compter dans ce pays sur une existence en tout cas plus agréable et peut-être même utile. Une pareille existence avait, dans tous les cas, plus d'attraits pour lui que le chemin qu’il fallait faire pour obtenir la couronne d'épines de Grèce ; cette vie convenait davantage à toute sa nature, dans la-

5 Cr. De la conduite du Prince Léopold dans l'a (la ire de la Grèce 1830. Extrait de la Hevue française.

* Fin de janvier.

* Coraniencemrn t d'avril.

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quelle il faudra chercher les motifs essentiels et principaux de sa conduite, ce qui s’applique , du reste, à tout ce que font et ce que ne font pas les hommes. Lorsque, plus tàrd, ce prince a prouvé sur un autre trône, au centre même du monde civilisé, combien sont rares les talents qui le distinguent comme souverain, on a souvent accusé le sort d’avoir enlevé ce sage pilote au peuple des Grecs battu par la tempête. Il est certainement hors de tout doute que, dans ses rapports avec l'extérieur, Léopold aurait su faire donner à la Grèce une position plus digne; mais on peut, à juste titre, douter que le prince eût possédé les dons physiques et moraux dont il fallait être doué pour développer la vie intellectuelle et intérieure de ces enfants de la nature.

Il fallait à la tête de la Grèce un homme d’une santé si robuste et si élastique, d'une force physique si bien trempée qu'il pût rivaliser avec ce peuple, tombé dans une affreuse pauvreté, en luttant contre le fardeau des misères matérielles, des souffrances et des privations qui l'écrasaient. Il y fallait un homme dans toute la fraîcheur de la jeunesse qui sût s'assimiler complètement au genre de vie de ces hommes à demi sauvages, entrer dans leur sphère d'action, embrasser leur foi et comprendre leur manière de voir et de penser. On aurait eu besoin d’un homme d’une grande abnégation qui, renonçant h toute la pompe vaine de l’appareil du trône et d'une royauté de cour et de salon, eût été prêt à donner, dans une existence sans éclat, à ce peuple malheureux l'exemple de la résignation, de l’assiduité dans le travail et d'une vie simple. Il aurait fallu sur le trône en Grèce un homme d'une grandeur d'aine rare , qui, préparé à tous les échecs, à toutes les calomnies et à toutes les ingratitudes, aurait été préparé à tout braver, à ne se laisser décourager par rien , et à répondre toujours par de nouveaux sacrifices à chaque expérience amère et à

Mil

chaque désappointement cruel. On peut rendre tout honneur au caractère du prince Léopold, sans trouver toutefois qu'il était un homme de cette trempe. L'eût-il été, rien n'aurait pu l’ébranler dans sa première résolution, et les difficultés inhérentes à cette grande tâche, qui était de devenir le fondateur d'un nouvel État, le nomothète de ce nouveau peuple, n’auraient fait que l’exciter au lieu de l’épouvanter. Mais tel qu’il était, il avait assez d'ambition pour se laisser attirer, pendant quelque temps, par une carrière honorable qui lui aurait ouvert une issue pour sortir d’une position fâcheuse ; mais dès que celle-ci ne le gênait plus, sa nature délicate et habituée aux besoins et aux comforts de la vie civilisée ne pouvait guère hésiter sur le choix entre une vie qu’il continuerait à mener tranquillement dans sa patrie d’adoption et un avenir sombre dans une position sur les fatigues et les dangers de laquelle les anciens et les récents rapports du comte Kapodistrias l’avaient parfaitement renseigné.

On a souvent prétendu que la véritable raison par la- Kapodistrias, quelle le prince s’était laissé guider, en renonçant au trône grec, avait été le contenu effrayant de ces rapports mômes du président , dans lesquels on aurait à dessein présenté l’état de choses en Grèce avec les couleurs les plus sombres. Mais cette assertion porterait, sans le vouloir, une accusation contre le prince, accusation dont ou l’absoudra volontiers. Quelque frappante que fût la négligence avec laquelle il manquait de s’entourer à temps de conseillers et de rapporteur grecs intelligents, pendant qu’il traitait cette affaire par les voies diplomatiques, il pouvait et devait être parfaitement bien informé sur les conditions du pays auquel il voulait consacrer son existence, même avant qu'il eût posé sa candidature et accepté la couronne. En tout cas, cette assertion contient un reproche amer à

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l'adresse de Kapodistrias, dont tout le système fut réduit par cette fraction de ses nombreux accusateurs aux deux points cardinaux que voici : on disait qu'au dehors il voulait effrayer celui qui lui faisait concurrence pour le pouvoir suprême en Grèce, et, à l’intérieur, anéantir tous ceux qui lui disputaient l'influence directrice sur les affaires. Une autre fraction de ses adversaires, qui le regardaient simplement comme un proconsul russe, accusaient sa politique d’étre presque une trahison de son pays. Prononcer un jugement historique irrécusable sur ces deux accusations, d’après les documents existants, c’est une des tâches les plus délicates; car il s’agit là d’un problème psychologique très-complexe. En effet, de tous les caractères grecs si difficiles à dévoiler, celui du président est de beaucoup le plus retors et le plus caché. Comme nous ne pouvons pas nous appuyer sur des aveux et qu’il n’est pas probable qu’on en aura jamais, il s’agit donc de trouver des preuves par induction ; pour nous les procurer, il est de première nécessité d’examiner le personnage dont il s’agit ici.

loannis Kapodistrias1 naquit en 1776; il était le fils d'un . avocat habile et plein d'expérience, à Corfou. Lorsque, dans sa jeunesse, il était revenu de l’université de Padoue, il avait gagné les faveurs du comte Mocenigo, ambassadeur de Russie à Venise; lorsque sa patrie fut placée sous la domination de la Russie, il était entré au seryiee de cette puissance; puis, lorsque, en 1808, les fies Ioniennes furent devenues françaises, il avait passé à Saint-Pétersbourg, où il trouva des occupations au ministère* des affaires étrangères. De même que le jeune homme avait su se concilier les bonnes grâces de Mocenigo , il se recommandait , par ses manières distinguées et insinuantes, à tous ceux

1 Cf. A. Papadopulo Vretos, Mémoire s biographiques et historiques sur le président de la Grèce. Paris, 1837.

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avec lesquels il se trouvait en contact. Les Stourdza l'introduisirent chez Tschitschagow, qui demanda (1812) qu’on le nommât chef de son bureau diplomatique , et qui le recommanda, à son tour, à Barclay de Tollv. Ce dernier le proposa, en 1813, comme négociateur en Suisse, à l’empereur, qui, rapidement séduit par les qualités personnelles de Kapodistrias, le chargea, à côté de Nesselrode, de la direction des fonctions diplomatiques au quartiergénéral; en 18H, il le nomma son plénipotentiaire en Suisse et se servit de lui pour les grandes affaires à Vienne et à Paris. Cette carrière extraordinaire seule le rendit bien supérieur à tous ses compatriotes , parce qu’elle lui donna des connaissances et une capacité politiques fort grandes, mais malheureusement aussi toutes les qualités dangereuses qu’une école diplomatique, sous des maîtres tels que les Vénitiens corrompus et les hommes d’État et les courtisans russes si rusés et si habiles, devait inévitablement développer dans cette nature complètement byzantine. Ses manières distinguées et polies, ses dehors aimables et séduisants, le savoir-faire et la douceur dans sa conduite et dans ses paroles, qui captivaient tous les esprits, son usage du grand monde, ses grâces de courtisan consommé, le vernis de société, en un mot, dont il se couvrait, tout cela avait de bonne heure étouffé en lu l'homme et sa nature morale, de même que le vernis diplo matique avait couvert en lui l’homme d'Èlat et l'esprit véritablement politique et patriotique. Quand on fait abstraction des avantages qu'il avait comme compatriote des Grecs, il manquait peut-être encore plus que le prince Léopold de ces qualités morales et physiques qu’il fallait à celui qui voulait diriger un peuple jeune , et pour lequel il s’agissait de se jeter entièrement dans cette vie à demi sauvage, d’oublier tout son passé et de faire preuve d’une

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complète abnégation personnelle. Il est vrai que sa résolution seule de quitter le séjour à la cour brillante de Saint- Pétersbourg pour aller vivre au milieu des ordures de Nauplie parait prouver le contraire, et les admirateurs du comte ont le droit de vanter le désintéressement, la patience infatigable, l'activité , la simplicité et l'économie consciencieuse dont il faisait preuve dans ses fonctions après qu’une fois il s'y fut consacré; seulement, il ne faut pas oublier que cette sobriété et cette économie lui étaient forcément imposées par la nécessité, et que ce dévouement et ce zèle , qui le portaient à faire tout et à le faire seul , étaient évidemment inspirés par le désir ambitieux de régner et de vouloir faire seul toutes choses, de même que par la pensée que lui suggérait une vanité aveugle de pouvoir faire seul toutes choses.

Il y a encore beaucoup d’autres qualités morales et intellectuelles dans la nature de Kapodistrias où l’on voit percer çà et là un revers et un fond terni à travers un extérieur brillant. Cet homme, dont la vie privée était irréprochable, et dont le caractère était doux et bienveillant, avait reçu de la nature d'excellentes dispositions; mais la dépravation de ce inonde qu'il avait fréquenté dans sa jeunesse l’avait corrompu aussi, en lui inspirant, en même temps, du mépris pour les hommes ; et il faut avouer que la docilité servile et l'insubordination grossière qu'il trouvait dans son nouvel entourage n'étaient pas faites pour l’en guérir. Il se montrait toujours d’une piété austère, pratiquant les devoirs de l'Église et faisant preuve d’une orthodoxie rigide; mais bientôt on dut remarquer que tout cela n'était pour lui que le moyen d'atteindre un but différent et extérieur. Il parlait trop souvent et dans des formes trop stéréotypées de sa pieuse confiance en Dieu, pour qu’on n'eût pas dû y voir une simple habitude ma-

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chinale. 11 aimait à s’étendre, dans des réflexions édifiantes, sur les décrets irrévocables de la Providence et sur la fragilité des projets humains, et cependant personne n’était plus tenté que lui de guider tout doucement la main de la Providence. Les Occidentaux, qui allaient le .voir, reconnaissaient un certain talent d’observation philosophique dans sa conservation qui trahissait une grande expérience du monde et qui abondait en anecdotes et en maximes ; mais on voyait bien vite que son esprit était plutôt fin qu’étendu et grand, et qu’il était plus riche en spéculations qu’en expériences fécondes. Tel qu’il se montrait dans le gouvernement et dans l’administration, bien qu’il n’y eût aucune expérience pratique, il surprenait tout le monde par son aplomb; mais, après l'avoir observé un peu, on se trouvait en face d’un esprit étroit qui était bientôt au bout de son savoir et qui n'était plus capable d’apprendre et de faire des expériences, quelque bonne volonté qu’il montrât. On pouvait le louer de vouloir exercer d'une main vigoureuse le pouvoir sur ce peuple sortant de l’anarchie ; mais il était impossible de ne pas s’apercevoir qu'il manquait de tout discernement instinctif pour reconnaître ce qu'il aurait dû comprendre comme un besoin impérieux, c’est-à-dire que les véritables fondements d’un gouvernement fort sont la justice et l'inflexibilité dont on fait preuve dans son administration. Il n'était pas homme d’État,. il n’était que diplomate ; toutes ses manières et toutes ses habitudes montraient que c’était là le caractère fondamental de sa nature.

Dans celles de ses lettres qui ont été publiées et dont le nombre est assez grand, Kapodistrias tient aux hommes les plus différents toujours le même langage et leur parle indifféremment sur le même ton, de sorte qu’on croit rencontrer partout le même masque ostensible et destiné à

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faire impression sur le lecteur. Quelque fine que fût sa conversation, l’absence de toute confiance franche et l’art que possédait le président d'éviter les questions directes, faisaient bientôt naître la défiance dans l’esprit de son interlocuteur. 11 avait l'habitude, commune à tous les hommes du monde de la grande époque napoléonienne, de montrer sa riche expérience en parlant beaucoup et tout seul ; sentant vivement, comme tous les méridionaux, il pouvait, en s’abandonnant à cette faconde, se laisser entraîner à de fortes indiscrétions, mais cette circonstance n’ûtait rien de l'impression de réserve, de mauvaise foi et de duplicité qu'il laissait à ses auditeurs. De même que de ses sentiments religieux, il parlait aussi trop souvent de la « ligne droite » de sa conduite pour qu'on n’eût pas dû se sentir disposé à essayer d’y découvrir des chemins tortueux. On l'aurait rencontré suivant de telles lignes courbes et se contredisant lui-même, qu'il eût été tout préparé à interpréter cette duplicité comme abondance de ressources et à ériger en maxime ces contradictions ellesmêmes. Nous avons vu comment, à Poros devant les plénipotentiaires, il professait de^ doctrines constitutionnelles, quand, au même instant, il faisait faire, en son nom, par le comte Roulgaris, les professions de foi de l'absolutisme le plus tranchant. C’était ainsi que le libéralisme à l’ouest et la Sainte-Alliance à l est pouvaient être contents du président ; que le czar et Lafayette pouvaient être charmés de lui. Ses visiteurs d'Occident entendaient parler de sa bouche tantôt l’Américain ou le Suisse libéral, tantôt le Russe, partisan de l’absolutisme. Dans cet écrit, publié en •cr.T.t",p.i53. 1819 à Corfou*, qui, déjà pour cette raison, doit avoir été composé ou dicté par Kapodistrias, il est question de « la concorde de cette discorde » ce qui ne doit pas trop surprendre de la part de l’élève d'Alexandre, ce disciple de

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La Harpe. Fidèle à son système, il y indique à ses Grecs il la fois ces deux écoles opposées à suivre; la Russie, où ils pourraient observer « les progrès de la civilisation émanant de l’Église, » et, de l’autre côté, la Suisse, l'Angleterre et l’Amérique, où les charmes de l'exemple leur enseigneraient la science et l’art de la liberté !

D’un homme de cette trempe on n’attendra pas qu’il ait sm r»ppwu pu être entièrement quoi que ce soit, excepté une nature deljGri!"diplomatique, qui, tout en déployant la somme d’énergie dont elle est capable, n’est en elle-même qu' incomplète ; qui, tout en affirmant sa fidélité aux principes, fait plier et étend toutes ses opinions; qui, malgré tous. ses efforts ambitieux, montre une grande souplesse dans tout ce qu'elle fait et qui, en dépit de toute sa ténacité, s’accommode aux nécessités du moment, aux occasions favorables et à tout ce qui peut servir ses desseins. Tel se montre Kapodistrias dans tous ses rapports avec le prince Léopold, dès le commencement jusqu’ù la fin. Lorsque les Grec3 le mirent à leur tête, il pouvait, sans vanité, se croire le plus capable d’entre eux tous, et il se peut qu’il espérât ou qu’il crût que la place de président resterait destinée exclusivement à un Grec, et qu’en acceptant ces fonctions, il les remplirait pendant toute sa vie. Mais acquérir une certitude complète à ce sujet et proclamer loyalement le résultat de cet examen vis-à-vis de soi-méme et vis-à-vis des autres, ce n’était pas chose possible pour cette nature qui ne semblait pouvoir suivre qu’une marche équivoque. Kapodistrias se déclara, vis-à-vis de Michaud, pour la royauté ; mais lorsque ce Français combattit ses raisons par des arguments contraires, le président les approuva et donna à entendre que c’était là sa véritable opinion.

Déjà avant d'entrer en fonctions, il avait déclaré aux puis-

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sances1 qu’il faudrait donner un souverain à la Grèce et que lui, Kapodistrias, serait heureux de préparer le chemin à cette combinaison. Mais il écrivit, à la même épo- * «s octobre 1827. que, à Willmot Horton * dans un tout autre sens qui ressort clairement de l’ensemble de cette lettre, bien que les phrases n’en soient pas fort claires ; il y disait : que les députés de la Grèce constituaient la seule et véritable assemblée législative, de même que ceux qui avaient été chargés

par elle d’exécuter ses décrets, formaient le seul pouvoir exécutif; que s’il avait été question d’élever un trône en Grèce et de l’offrir à un prince européen, on pourrait expliquer cela par des « intérêts momentanés. » Dès qu’il arriva sur les lieux mêmes et qu’il entra en fonctions, il apprit à se considérer comme l’élu et le sauveur du pays et à s’ériger en directeur indispensable de ses destinées. Quand même il n'aurait pas été poussé par une ambition personnelle à jouer ce rôle, l’aveugle ambition de famille de ses frères Viaros et Augoustinos y aurait amplement * suppléé ; le zèle funeste de ces séides de son pouvoir, qui agissaient partout avec une absence complète de tous égards, poussait le président à s'enlacer dans les réseaux d’une présomption vraiment pernicieuse. Pour en donner un exemple, déjà dans la première année de son gouvernement, il arriva que, pendant une tournée du président dans le Péloponèse, on faisait signer à Aigina une adresse par laquelle le peuple grec devait remettre ses destinées futures entre les mains de Kapodistrias ; ses adversaires accusèrent le gouvernement d’y avoir contribué pour sa part, et, lorsque le président protesta publiquement contre cette • 9 sept. \m. assertion, Georgios Mavromichalis publia* une lettre qui prouva la part que Viaros y avait prise, s'il n’y démon-

* Lettre adressée à lord Palmerçton au mois de juillet 1831.

df. 1828 a 1829.

trait pas la complicité du président lui-même*. Il était fort surprenant, et l’on peut y voir le prélude d’événements postérieurs semblables, que ceci eût lieu précisément à l’époque où la conférence se réunit à Poros où l’on allait, pour la première fois, examiner à fond la question de la forme du gouvernement futur de la Grèce?

Devant cette conférence, Kapodistrias réitéra toujours dans le même langage équivoque, l’assurance de son empressement à céder la place à un prince souverain, mais non pas sans se recommander et sans se laisser recommander, en même temps, lui-même de la manière la plus habile et, comme nous l’avons vu plus haut* pour toutes les éventualités. Il traitait comme question ouverte, ce qu’elle était en effet encore à cet instant, cette question du pouvoir suprême que, dans d’autres occasions, il appelait « un simple fait, déterminé par les circonstances du moment; » en cas de besoin, il était prêt, disait-il, à « servir le pays dans n'importe quelle position, » même comme ministre, mais plus volontiers, ce qui se comprend parfaitement, comme président ou comme hospodar. Lorsque les propositions de la conférence de Poros furent expédiées à Londres, Kapodistrias pouvait croire avec tant d’autres qu’on ne trouverait pas facilement des concurrents princiers et que la Russie travaillerait directement pour lui et défendrait ses intérêts. Mais lorsque les prétentions des princes firent aussitôt oublier celles du roturier, le président aigri contre la puissance protectrice qui lui refusait sa confiance entière, commença à agir pour son propre compte et, pour s’entourer de la faveur de ses Grecs, il revint, pour le moment, aux principes démocratiques du gouvernement, ce qui ne manqua pas d’indisposer la

' Cf. Tiikoupis, t. IV, p. 302 sq., 306 sq.

•Cf. T. H, p. 575.

* Janvier 1829.

♦ Juillet.

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Russie contre lui. Le protocole du 22 mars 1829, qui donna un souverain à la Grèce, était encore en voie d’élaboration, lorsque Kapodistrias fit * les démarches nécessaires pour convoquer à Astros une assemblée nationale qu'il avait toujours évité de réunir sous toute espèce de prétextes. Par suite d une tournée que Kapodistrias et son frère Augoustinos firent dans la Morée et la Rouméiie, les élections se trouvaient tellement dominées que, dans beaucoup d’éparchies, le président lui-même fut élu député ; en se souvenant de l'adresse de 1828, on interpréta ces élections, comme une manœuvre habile, exécutée dans le but de faire nommer le président dans autant de provinces que possible, afin de pouvoir montrer aux puissances, pour ainsi dire, une protestation générale contre le choix d’un prince. En effet, il était assez singulier que le président ne proclamât pas aussitôt la nullité de ces élections, mais qu'il attendit d'abord le résultat des autres élections; afiu d'être en état de prendre, comme il fit dire aux électeurs, une décision « par laquelle il pourrait, en même temps, remplir son devoir et justifier la confiance que lui montraient les électeurs et qui était si honorable pour lui' ! * L’assemblée, convoquée dans ces circonstances*, complètement gouvernée par le président et intimidée par ses créatures, lui donna dès lors de pleins pouvoirs pour négocier avec les puissances, sous la réserve d’une approbation ultérieure que donnerait l’assemblée à ses actes. Tout le monde savait que cette résolution avait été dictée par Kapodistrias au congrès tenu par lui sous sa tutelle et qu'il voulait s’en servir pour en faire, suivant les circonstances, un moyen d’entraver la marche des affaires ou d’effrayer les concurrents. Lorsque, plus tard, la conférence

* Cf. Paiish,p. 92.

de 1828 a 1829.

de Londres s’occupait sérieusement du choix du prince souverain, toutes les lettres adressées par le président à ses amis intimes*, tels que Eynard, Kolokotronis, Raïkow et autres, exhalaient sa mauvaise humeur contenue, autant que le permettait la prudence de cet homme circonspect qui pesait toutes ses paroles ; en effet, il se sentait blessé et mis de côté par ce choix « d'un prince étranger qui, comme il l’écrivait à Kolokotronis pour l’exciter, devait régner sur la Grèce pour lui-même et pour ses héritiers et successeurs! » Il se disait à lui-même ; « qu’on avait assez de lui et qu’on voulaitmettre d’autres hommes à sa place; » mais avant de se décider à se retirer librement, il demandait « qu’on le lui dît; » dans ce cas, il ne resterait plus un seul moment ; mais autrement, il se maintiendrait inébranlable comme un roc, à la place que lui assignait son devoir !.Or, sous la pression des circonstances, il considérait comme son devoir de se soumettre aux décisions des cabinets, mais, si c’était possible, dans « des formes légales, » avec le concours de la nation dont il défendait, à cette époque, lui-même la participation à cette affaire, dans un mémoire qu’il écrivit pour combattre l’opinion de Ribeaupierre. Quelque sauvage que fût ce pays, écrivait-il à Eynard, il avait pourtant son opinion à lui, opinion qui ne se montrait pas favorable à la combinaison d’une royauté et encore moins à « un prince étranger qui devait devenir roi sans donner de garanties. » Tout cela aurait eu un air très-loyal, si seulement on ne savait pas qu’autrefois, à Poros, il avait, dans les expressions les plus frappantes, reconnu aux puissances, en échange des sacrifices qu’elles avaient faits pour le pays, le droit d’établir en Grèce, un gouvernement monarchique qui pût concilier les intérêts de la Grèce avec ceux des cours médiatrices ! Kapodistrias abandonna aussitôt « les formes légales, »

Commencement de 1830.

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lorsqu'on lui présenta le protocole du 3 février 1830, conçu dans des formes si impérieuses auxquelles il ne s’é-

tait probablement pas attendu. 11 se soumit, quant à sa propre personne, en faisant faire une protestation par ses marionnettes qui siégeaient au sénat ; quant à l'assemblée nationale, il la laissa complètement hors du jeu. Il accepta le protocole, pour ne pas se rendre impossible; mais il le fit d’une façon qui, dans des circonstances favorables, pouvaient bien rendre impossible le protocole.

On comprend fort bien qu’un homme d’un tel caractère et dans de pareilles dispositions ne pouvait guère écrire que des lettres décourageantes au souverain élu de la Grèce, bien qu’Eynard fît à dessein imprimer ces lettres mêmes pour défendre Kapodistrias précisément contre ce reproche ; il pouvait très-bien les livrer à la publicité, parce que Fauteur, dans sa circonspection, avait eu soin de préparer la justification de tout le contenu de ces lettres, en fournissant la preuve de la vérité pure et simple. Cependant, si, malgré la prudence de Fauteur, ses amis qui, plus tard, ont fait imprimer la correspondance complète du président, ont vu la nécessité de passer les lettres au crible, ils n’ont pourtant pas fait cette opération avec assez de soin pour qu'on ne puisse pas trouver encore dans ces documents, écrits par Kapodistrias lui-même, assez de matériaux propres à corroborer ces accusations de ses adversaires. En effet, il est assez singulier que, dans le premier mémoire même que Kapodistrias adressa au prince au mois de mai 1829, il ait tout de suite accentué, d'une façon si particulière, ce qu’il disait être la seule manière juste de décider la question des frontières, bien qu'il sût parfaitement que les puissances n'adopteraient pas cette solution, mais sans laquelle on ne trouverait pas de prince , ♦ «jaur. 1830. suivant son opinion, comme il l'avoua à sou ami Eynard*.

Ce qui surprend encore beaucoup, c'est que les choses les plus séduisantes qu’il semblait écrire plus tard au prince de Cobourg, étaient réellement celles qui étaient les plus propres à le rebuter : il l’invita, à plusieurs reprises, à venir en toute hâte ; mais il voulait seulement que le prince fût en Grèce pour assister à l'affaire si odieuse de la régularisation des frontières qui devait presque infailliblement amener une collision violente, et dans laquelle il ne voulait pas se brûler les doigts, comme il l'avouait il tous ses amis.

Ainsi, lorsque le prince refusa le trône grec, le président ne partagea certainement pas le deuil et le désespoir qui se répandirent dans tout le pays et dont les étrangers furent les témoins; personne ne pourra avoir le moindre doute à cet égard. S'il en avait été autrement, Kapodistrias aurait tenu une conduite toute différente. Une élection rapide et bonne, pour remplacer le prince Léopold, aurait rendu à ce pauvre pays l’espoir de retrouver enfin la tranquillité et l’ordre. Dawkins, et même Eynard, engagèrent Kapodistrias à proposer promptement un autre candidat; mais il leur répondit d’une manière évasive, en disant : que ce n’était pas chose facile ; que cela supposait au gouvernement grec les moyens de faire une telle démarche, et (on croirait presque entendre parler la Russie, la grande puissance ! ) « Incertitude d’un succès; » mais qu’il ne possédait ni les premiers, ni la seconde.

Le caractère de Kapodistrias se montre encore moins s«r»ppornatM

1 # h Russie.

estimable dans ses rapports avec la Russie que dans ses relations avec le prince désigné comme souverain de la Grèce. Si le zèle qu’il avait montré pour les intérêts grecs, longtemps avant l'insurrection et lorsqu'il était encore au service de la Russie, lui avait fait la réputation d'étre bon patriote, le zèle qu'il déploya plus tard, comme régent de la Grèce, pour les intérêts russes, fit que beaucoup de péril. t:i

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sonnes le considéraient comme un traître à la patrie. Sous ces rapports, on avait fiait l’expérience de sa tenue équivoque déjà à l’égard de sa position vis-à-vis de l’hétairie, et dans son attitude passive depuis que le czar lui avait permis de quitter le service de la Russie. Avec un instinct fort juste, les Grecs eux-mêmes avaient refusé son assistance lorsqu’il leur avait été proposé par un garant tel que Varvakis, et Kolokotronis lui-même l'avait rejeté, au commencement, comme sujet russe ; la position désespérée du pays et l’espoir de recevoir des secours plus énergiques de la Russie, sous l’empereur Nicolas, avaient seuls pu changer peu à peu l'opinion publique à son égard. 11 y a donc lieu de s’étonner que, dans leur zèle de défendre leur compatriote, les Grecs aient été souvent tentés, plus tard, de détourner de lui l’accusation d’une dépendance servile de la Russie et de la pallier, bien qu’ils n'eussent pu le faire qu’au prix d'autres reproches peut-être plus graves. Trikoupis, qui, par ses rapports de service, l'approchait de près, et qui n'est pas un panégyriste de son gouvernement, le défend, dans son ouvrage historique, contre cette accusation, en disant qu’il avait été avant tout Grec, il s’était servi, déjà en 1828, de cette même expression visà-vis de Prokesch ; mais il y avait ajouté des paroles fort caractéristiques, en disant : « qu'on faisait planer sur Kapodistrias le soupçon d être favorable à la Russie; pourquoi pas? Mais qu'avant tout il était Grec! * C'était là aussi la politique d'un Kolokotronis, la politique à laquelle les faibles seront toujours, dans une certaine mesure, condamnés à avoir recours ; c’est-à-dire celle d’accepter les secours de tous ceux qui les offrent, et, suivant les circonstances ( « pourquoi pas ! » ), de les dédaigner, de les changer, et de s'en débarrasser. Dans ce double sens, Kapodislrias aurait été, sans aucuu doute, plus Grec que n'importe quel

Grec, et toujours plutôt Grec que Russe. Il faut encore avouer qu'il pouvait alléguer des motifs fort concluants et d’une puissance presque coercitive, qui firent qu’il penchait plus vers la Russie que vers les autres puissances. Effectivement, de tout ce qui, dans les relations du président avec l’extérieur, paraît condamnable, il faut incontestablement en rejeter la première faute, et la plus grande partie de cette faute, sur les rapports existant entre les différentes puissances protectrices et entre elles et la Grèce.

En effet, si, à 1 epoque où les philhellènes mesuraient les forces de leurs différents partis à Kastri, àTroizen et à Aigina, le pays subissait déjà la guerre des influences étrangères, il devint, depuis l’exécution du traité de Londres, encore bien plus et pour sa ruine bien plus grande , la victime des discordes qui déchiraient entre elles les puissances : ce sort atteignit, en première ligne, le président. S’il lui avait été accordé de se trouver en rapports d’une amitié sincère avec toutes les trois puissances, il est probable qu'à son tour il aurait travaillé avec plaisir à l'exécution siucère de leur traité en Grèce. En effet, il savait que l’assistance matérielle des subsides étrangers et les secours moraux que lui donnaient ses rapports avec les cours étrangères pouvaient seuls le maintenir dans sa position; depuis trois ans, il avait essayé de se soumettre la Grèce en l’effrayant par des paroles d'autorité et en disant : « que les Grecs n’étaient plus seuls en Grèce; que leurs intérêts les plus importants étaient entre les mains des puissances alliées. » Si toutes ces trois puissances avaient payé leurs subsides au gouvernement grec d’une manière régulière, dans un accord parfait et dans des proportions égales, et qu’il eût été, en même temps, possible d'interdire aux résidents toute immixtion dans les affaires intérieures, à moins que des instructions collectives, conve-

JL

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nues entre les puissances , ne les y eussent autorisées , les alliés auraient peut-être réussi à maintenir le président dans la droite ligne, et bien qu'ils le considérassent, dès le principe, comme un agent russe, ils auraient pu « lier » la Russie, même en Grèce, dans sa personne ou par lui. Mais les trois puissances agissaient d’une manière tout à fait differente dans leurs rapports diplomatiques, comme dans les secours qu’elles donnaient à la Grèce : la France se montrait bienveillante, mais d’humeur inégale; l’Angleterre se tenait sur la réserve et était méfiante, tandis que la Russie était importune et voulait toujours se mettre en avant. Lorsque Kapodistrias vint à Londres, après avoir reçu son congé à Saint-Pétersbourg dans les meilleures formes possibles , il s'aperçut bientôt qu’on n’y voyait en lui que l’ennemi des Anglais et l’ionien au séjour duquel à Corfou, en 1819, Maitland avait attribué une insurrection qui, peu de temps après, avait éclaté dans l’île de Hagia- Maura (Sainte-Maure). Quand, sur sa demande de pouvoir se présenter au roi, on l'invita à venir à Windsor et qu’on l'y introduisit dans la galerie de tableaux, « le premier gentleman » d’Angleterre n'y entra qu’ après s’être fait attendre longtemps ; il examina les tableaux, fit semblant de rencontrer le président d’une manière tout à fait inattendue, le salua et le congédia, après lui avoir adressé quelques paroles seulement. Se voyant ainsi mortifié dans ses sentiments de dignité personnelle, ne trouvant que des refus ou de belles promesses, quand il demandait les secours indispensables, peu satisfait de la manière dont, diplomatiquement parlant , on avait reconnu son rang et sa position, il se sentit, dès le commencement même, aigri contre les puissances occidentales, et surtout contre l’Angleterre. Il faut avouer qu'il avait raison de se sentir de l'amertume quand Stratford Canning l’exhortait à être franc et sincère

si

DE 1828 a 1829.

vis-à-vis de l’Angleterre, car on n’était ni sincère ni franc à son égard.

Dès le commencement même, avant que Kapodistrias fût seulement arrivé en Grèce , et ensuite lorsque ses premiers actes ne semblaient encore recéler aucune arrière-pensée , on calomniait déjà sa personne dans la presse d’Occident et parmi les Anglais et les Français mal disposés qui se trouvaient en Grèce; on faisait planer des soupçons sur chacune de ses démarches, et l’on empoisonnait d’avance toutes les nouvelles relations qu’il pouvait vouloir former. Le président se plaignit auprès des personnes revêtues d’un caractère officiel, telles que Guilleminot, des agents officiels des puissances occidentales elles-mêmes; il disait qu’ils travaillaient sourdement parmi les Grecs pour miner sourdement son autocratie, en l'accusant de transformer le pays en colonie grecque. Toute occasion devait servir de moyen d’agitation contre Kapodistrias, soit qu'on rappelât les Français de la Morée , soit qu’on choisit le prince de Cobourg pour être roi, soit qu’on restreignit les frontières. On n’aurait donc pas pu s’étonner si le président fût devenu le vassal de la Russie, par la force des circonstances et sans qu’il eût eu le choix d’agir autrement, dans le cas même où il n’aurait eu que des antipathies pour la Russie. En effet, autant les puissances occidentales lui montraient une hostilité capricieuse, autant la Russie, au contraire, cherchait systématiquement à l'attirer dans ses filets et à le leurrer par l’appât qu’elle lui tendait, ce que, du reste, elle aurait fait absolument de la même manière avec toute autre personne à sa place. Le czar considérait la Grèce comme « un État créé par la Russie et comblé de ses bienfaits; » on regardait à Saint-Pétersbourg comme le résultat le plus naturel du rétablissement de ce pays, résultat dont la Russie devait nécessairement se saisir, l'exploitation des

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relations de commerce dont la nature des choses assurait les principaux avantages à la Russie, ainsi que la prépondérance de l'influence moscovite qui devait en être la conséquence. Dans ce but, Minciaky avait déjà commencé à s’informer exactement de l'état des choses en Grèce, en organisant une correspondance que Ribeaupierre reçut, plus tard, l’ordre de continuer. Depuis qu’on avait commencé à s’occuper des tentatives de pacification, ces informations eurent un objet plus déterminé : on avait à s’enquérir de la meilleure manière dont on pourrait exécuter le protocole tiu 4 avril 1826; on devait faire des rapports sur les frontières et sur les formes administratives qui seraient les plus utiles pour le nouvel État, sur sa condition au point de vue militaire, sur les idées des hommes notables en Grèce et sur les intrigues ourdies par les étrangers *.

Alors le choix du comte Kapodistrias comme président de la Grèce offrit à la Russie les plus grandes facilités pour travailler, dans son intérêt immédiat, à l’exécution du traité de Juillet. En effet, le comte était l’instrument le plus propre pour réaliser ce dessein : cet homme d’État avait été entièrement élevé à l’école russe ; cet homme de cour était complètement dans la dépendance de la Russie , et même, pendant tout son long congé, l’empereur Alexandre ne lui avait jamais retiré ni sa faveur, ni son amitié. On avait donc en Russie des motifs très-valables pour être toujours prêt à venir à son aide par toute espèce d’assistance extérieure et intérieure ; pour ordonner aux amiraux russes de lui prêter toujours secours et aux diplomates et aux agents de lui donner leurs conseils bienveillants. Qui donc, placé, dans de telles circonstances, entre la puis-

1 Dépêche réservée à Mr. de Ribeaupierre. 23 Janvier 1827. Cf. Portfolio, t. III, p. 271.

sance orientale et les puissances occidentales, n'aurait pas « penché vers la Russie? » Surtout depuis la guerre russe , quand , au moment où éclataient les hostilités, on se disait en Grèce : « que le traité de Londres était un morceau de papier, mais que le manifeste de la Russie était l’évangile de l'avenir! » Il est vrai qu’à son arrivée en Grèce, le président avait dit, avec jactance, à Miaoulis : qu’il avait bien attrapé les niais de Paris et de Londres; que tous les regards devaient se tourner vers le Nord, et qu’on avait à attendre tout ce qui serait utile « du jeune homme de làbas ! » 11 est vrai qu'il assistait aux cérémonies nationales en uniforme russe et la poitrine couverte de décorations russes, ou encore qu’il abolit, comme l’emblème du pays, l’image de Minerve pour rétablir le phénix, le symbole de l’hétairie, créée en Russie. 11 avait bien donné sa confiance aux hommes du parti russe, à un Kolokotronis et à un Ypsilantis, tandis qu'il avait poursuivi de sa haine Mavrokordatos et tous les primats péloponésiens qui se rattachaient à l’Angleterre. 11 avait, de plus, éloigné des hommes tels que Ghurch et Fabvier, et confié la garde de l’acropole de Nauplie aux mains d’un Russe (Raïkow). Il est vrai encore qu’il montrait sa mauvaise couscience quand, dans sa conversation, à l'ordinaire si mesurée et pleine de douceur, il ne devenait irritable et emporté que lorsqu’on en venait à parler de la Russie ou des îles Ioniennes. Tous ces faits, et mille autres détails qu’on observait dans sa conduite et qu’on colportait dans le pays, ne pourraient pas lui faire mériter le reproche d’avoir donné un caractère entièrement russe à l’émancipation grecque , que les partisans de Canning voulaient soumettre à l’influence européenne; mais il j a trois grandes situations, et précisément les plus importantes qu’on puisse s’imaginer, qui témoignent hautement contre lui et dans

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lesquelles il avait formellement pris, vis-à-vis de la Russie, des obligations et des engagements secrets ou tacites* qui étaient en opposition avec les intérêts les plus sacrés et les plus évidents de la Grèce, et même avec sa propre opinion et sa propre conviction à lui-même ! De ces trois situations, nous allons exposer ici la première ; quant à la seconde , dont nous avons déjà parlé, nous n’avons qu’à la rappeler, tandis que la troisième, que nous ne ferons qu’indiquer, sera décrite ailleurs avec plus de détails.

Tout bon Grec, et Kapodistrias, cet homme si intelligent, encore plus que tout autre, devait être convaincu que sans l'indépendance la Grèce ne pourrait pas avoir d’avenir. Déjà, le seul fait que le comte avait accepté les fonctions de président avait été tout de suite interprété, par le cabinet de Berlin, comme un indice de la fin prochaine de l'indépendance en Grèce. Déjà avant que Kapodistrias se rendit à son poste, il avait écrit à Willmot ♦ es oct. lai-;. Horton * : que tous ceux qui tendraient à mettre la Grèce dans une dépendance politique quelconque, ne pourraient jamais y former de parti politique. Mais lorsqu’il écrivit ces mots, il avait déjà, autant qu'il était en lui, abandonné l’indépendance de la Grèce en échange de la protection de la Russie. Le czar, qui, suivant le programme russe, ne voulait donner à la Grèce qu une position moyenne, flottant entre l'indépendance et l’asservissement, lui avait représenté* que la suzeraineté turque enlevait aux Grecs seulement « le droit plutôt dangereux qu’utile de former des alliances; > là-dessus, Kapodistrias donna à plusieurs re-

* Trikoupis, 'pour ménager le président, veut nier cela; bien qu’il nomme lui-même l’une de ces situations et qu’il en connaisse l’aulrc; il n’y a que la troisième qu'il n’ait pas remarquée.

* Lettre du comte adressée à l’empereur Nicolas, en date du a/l 5 juillet 1827. Dans la Correspondance, t. I", p. 153.

prises, à l’autocrate de toutes les Russies, Ja promesse la plus formelle : « qu’en acceptant les fonctions de président, il insisterait sur ce qu’on lui donnât les pleins pouvoirs nécessaires pour être â même de régler le mode de l’existence future de la Grèce sur les bases du traité de Londres, et que si, contre l’intention des puissances, les Grecs voulaient, par hasard, chercher à atteindre leur complète indépendance, il se retirerait dans les foyers de ses pères et abandonnerait les Grecs à leur sort! » La volonté de la Russie était donc, à ses yeux, plus importante que le bonheur de la Grèce! La volonté de la Russie et sa propre ambition! car il était évident que, pour un vasselage turc, on trouverait beaucoup plus difficilement un concurrent princier que pour une souveraineté! Et même à cet égard, le rusé Grec s’était ménagé une échappatoire pour sa conscience ou pour sa politique avec une prévoyance et une circonspection si extraordinaires que, dans le jugement d’hommes droits, sa culpabilité en serait plutôt aggravée qu’atténuée.

L’empereur lui avait dit : que si la médiation des puissances n'atteignait pas son but auprès de la Porte, les Grecs n'acquerraient que de nouveaux titres à la sympathie des puissances, en leur montrant de l’empressement à se soumettre à leurs décisions. Kapodistrias n'interprétait pas, dans sa propre pensée, ces paroles du czar, de manière à laisser ouverte une perspective d’indépendance, car il savait trop bien qu'à Saint-Pétersbourg on n’en voulait pas entendre parler. Aussi ne fit-il nullement valoir cette interprétation à Poros, lorsque la médiation eut échoué, bien qu’il n’oubliât pas de demander d autres faveurs , comme prix de la bonne volonté des Grecs! Mais le comte se réservait, pour ainsi dire, la faculté de pouvoir interpréter de cette manière à d'autres personnes les paroles impériales,

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et il donna a entendre à l’empereur lui-méme qu'on pourrait faire cette interprétation, en lui disant dans une de ses lettres : « qu’il s’était convaincu d’après ses paroles que, rnomentanbnent , les puissances ne pourraient pas se dégager du traité, et que l’accession de la Grèce était indispensable! » Ce fut après avoir pris cet engagement que le comte vint en Grèce, et il commença aussitôt k agir de la manière la plus fidèle dans le sens de ces obligations. Il déclara à l’assemblée législative : que la constitution de Troizen exigeait de lui le serment de maintenir l’indépendance de la Grèce ; mais comment pourrait-il le faire, disait-il, puisque le pays ne la possédait pas, et puisqu’il ne recevait pas ce qu’il devait s’engager k maintenir? II proposa donc une forme de gouvernement provisoire, qui écarta, pour le moment, l’assemblée législative, tandis que lui-même « fut investi des pleins pouvoirs nécessaires pour régler l’existence future de la Grèce sur les bases du traité de Londres. » Puis il prêta le serment par lequel il s’engagea k remplir son devoir d’après les principes des fcongrès d’Épidavros, d’Àstros et de Troizen, en restant responsable de ses actes vis-k-vis de la prochaine assemblée nationale; c'est-h-dire sur des bases qui étaient parfaitement incompatibles avec celles du traité de Londres relativement k la question de l'indépendance de la Grèce.

De cette manière, le czar comptait, k l’aide de Kapodistrias, prescrire à l’État grec la manière de régler ses rapports avec l'extérieur, et, au lieu de lui laisser exercer le droit dangereux de former librement des alliances avec les autres peuples, l’empereur voulait lui imposer un double protectorat, la suzeraineté nominale de la Porte, mais la domination effective de la Russie. Dans sa guerre avec la Turquie, c’est la seconde des situations si importantes dans lesquelles se révèlent le système et l’attitude

dk 1828 A 1829.

de Kapodistrias; dans cette guerre, disons-nous, le czar mit tout de suite à l’épreuve le nouveau gouvernement de cet État dont rorganisation était encore incomplète ; pour voir de quelle manière les Grecs répondraient à son attente comme ses protégés et ses alliés, l’empereur de Russie réclama aussitôt leurs services contre ses ennemis et, en cas de besoin, môme malgré ses alliés d’Europe. Nous venons de voir de quelle manière complète le président sortit de cette épreuve.

De la même manière, et c’est la troisième de ces situations importantes, le czar voulut enfin, par l intermédiaire du comte, imposer à la Grèce les conditions mêmes de son existence intérieure, afin qu’elles ne formassent pas une discordance funeste avec l’ordre des choses dans l’Europe orientale. Intimidé par les dangers qu’il courait lui-même dans son propre pays, l’autocrate russe avait jugé indispensable d’établir un système de répression sévère dans la politique qu’il suivait à l’intérieur de son empire. Brouillé avec l’Autriche au sujet de toutes les questions de la politique extérieure, il semblait vouloir se rattacher étroitement à cette puissance sur ce seul et unique point. On se souvient que, pendant, les différentes crises de ces dernières années, Metternich avait toujours fait naître dans l’esprit du czar la peur des révolutions et la crainte des démagogues, ce qui était son dernier moyen pour retenir Nicolas. Pour prévenir les dangers intérieurs qui menaçaient le monde, le grand-chancelier s’efforcait, avant, pendant et après la guerre, de faire revenir les grandes puissances sur le terrain de l’ Alliance. Dans ce but il représentait l’Europe, à plusieurs reprises , à la cour de Saint-Pétersbourg comme un volcan en pleine activité qui ne pourrait être éteint que par l’entente la plus cordiale entre l’Autriche et « le seul fort et grand souverain

Nicolas ; » il regrettait la politique extérieure de la Russie qui favorisait les révolutions et sur laquelle tous les brandons politiques de l’Europe avaient, depuis 1821, fondé toutes leurs espérances. Il déplorait les dissentiments qui régnaient entre les deux empires, ainsi que la défiance du czar qui, tout comme les révoltés eux-mêmes, le « mettait ail ban, » lui, le ministre de cet État qui serait assurément le dernier à « céder aux idéologues*. » Or, au moment même où le czar était au plus mal avec l’Autriche, il semblait calculer ses paroles et ses actes pour s’allier à cette puissance, dans ce point de la politique intérieure et précisément sur le terrain si chaudement disputé des affaires grecques où d’ailleurs le système réactionnaire pouvait seul et uniquement lui convenir. L’opinion de la Russie était qu’il fallait placer la Grèce dans une position dans laquelle elle pourrait développer ses ressources, mais « sans mettre en péril la tranquillité des autres pays par la forme de ses institutions *. »

De la même manière dont on voulait, à l’instigation de la France et à celle des partisans de Bolivar*, fermer, à cette époque les derniers lieux de refuge aur démagogues en Colombie, en y instituant un gouvernement fort qui se rapprochât autant que possible d’une monarchie ; absolument de la même façon , Kapodistrias devait et voulait fonder un gouvernement entièrement monarchique dont la mission serait, non-seulement de dompter l’esprit de l’anarchie en Grèce, mais encore, d'après la teneur du mémoire de Boulgaris, « de porter, en même temps, un

1 Dans une conversation avec le général Krasinski. Juin 1829. Cf. Portfolio.

* Nesselrodo au grand-duc Constantin. Cf. Recueil, p. 63.

* Cf. Gervinus, Geuhichte de» HP'* Jithrhundcrls ( Histoire du IlX-fiide), t. IV, p. 617.

coup mortel au cœur des démagogues de tous les pays. » Dans la lettre d’envoi écrite par Nesselrode, que nous avons déjà citée et qui accompagnait ce mémoire, on recommandait* d’une manière expresse à la conférence de Londres de suivre les conseils conçus dans un esprit conservateur et exprimés par l’Autriche dans un de ses mémoires, afin d’amener une entente complète entre toutes les grandes puissances, au moins par rapport à la position intérieure de la Grèce. « Il s’agissait là, avait dit Nesselrode déjà dans des dépêches antérieures, de prouver aux alliés que le traité de Londres était un bienfait ; il fallait y faire cesser des excès honteux et y rétablir l’ordre légal. Le czar, qui considérait l’organisation intérieure de la Grèce comme une question vitale, se sentait obligé d’une manière impérieuse de donner à ce pays un gouvernement suffisamment fort pour détruire les sociétés secrètes qui s’y étaient formées, ainsi que les germes de révolution qui y avaient été déposés. En effet, ajoutait-on, si les trois puissances laissaient la Grèce sous le joug d’une anarchie pernicieuse , elles sanctionneraient le triomphe des doctrines les plus fatales et les plus contagieuses! » Il était donc réservé aux Grecs d’être au bout du compte assimilés aux carbonari de Naples et aux francs-maçons d’Espagne, et d'être enlacés dans le même système réactionnaire. Avec quel empressement Kapodistrias se prêtait à rendre même ces services si rebutants, c’est ce que prouve tout l’esprit dans lequel sont conçues ces propositions de Boulgaris, écrites sous l’inspiration du comte lui-même ; c’est ce que Kapodistrias avait montré, déjà avant son départ pour la Grèce en répondant à Londres aux scrupules de Rhizos à l’égard des mesures violentes

1 Dépêche de Nesselrode en date du 3 janvier 18Ü0.

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qu’il voulait employer dans le cas où on lui opposerait de la résistance : « qu’on ne devait pas commencer une telle entreprise, si l’on n'en voulait pas assurer l’exécution à tout prix ; qu’une fois embarqué, il resterait à bord du navire et qu’il le jetterait plutôt sur les rochers que d'abandonner le gouvernail, quand même il causerait ainsi la perte de l’équipage et de la cargaison » Or, de quelle façon le comte s’efforça de remplir cette mission ; dans quelles vicissitudes il entraîna ainsi le pays et la nation, l’équipage et la cargaison, et de quelle manière il se jeta lui-même sur les rochers pour s’y briser, c’est ce que nous aurons à raconter ailleurs où notre exposition trouvera sa place naturelle dans le récit que nous consacrerons aux grands événements qui s’accomplissaient alors en Europe. ?on>“tVr!n'inl Après avoir décrit les grands épisodes des mouvements à l'Ouest et à l’Est, en Amérique* et en Grèce, nous aurons à nous occuper de nouveau de l’état de choses tel qu’il était alors au cœur même de l’Europe. Nous avions pris pour point de départ, dans notre exposition, la description de l’état d’affaissement, de calme et de stagnation dans lequel était retombée, depuis la conclusion de la paix de Paris, toute l’Europe, épuisée par les trop grands efforts qu elle avait dû faire pendant la période de guerres et de révolutions qui venait de s’écouler. C’était un état d’une inaction politique complète, érigé en principe et en système par Metternich, ce champion de la politique conservatrice, de la légitimité et de la contre-révolution, et imposé par lui à toutes ces parties de l’Europe qu’on avait enlacées des réseaux du traité de Vienne : il profita pour cela du moment où l’Autriche avait formé une alliance étroite avec la

* Cf. Thiersch, De l'ital actuel de la Grèce. 1833, t. I", p. 7.

* Cf. Gcrvinus, Geichichte des 19,n Jahrhunderts (Histoire du XIX • siècle), t.*l\.

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Russie et avec la Prusse, où il vivait en paix avec le gouvernement tory en Angleterre et où la France se trouvait affaiblie et humiliée. Alors ce calme complet, qui régnait dans la vie publique de ces États, fut troublé et interrompu sur deux points, par deux mouvements insurrectionnels, le soulèvement des Américains contre l’Espagne et la rébellion des Grecs contre la Porte ; ces mouvements éclatèrent tous les deux dans des pays qui n’étaient pas placés sous la sauvegarde de ces traités, et tous les deux avaient leur germe dans la révolution française dout la semence et dont les fruits étaient destinés à faire écrouler le système de lu Sainte-Alliance. Le premier de ces mouvements donnaau monde une impulsion toute matérielle qui, venant de l’Ouest et troublant notre partie du globe dans sa tranquillité indolente, ébranla les pays latins du Midi de l'Europe, l’Espagne et le Portugal, Naples et le Piémont et fit éclater également l’insurrection des Grecs, préparée déjà de longue main. Le second de ces mouvements, qui eut lieu à l’Est, donna aux esprits, dans une direction tout à fait opposée et d’une manière entièrement différente, une impulsion tout idéale, qui se communiqua précisément ù tous ceux des États de l’Europe centrale où les effets destructeurs des secousses politiques à l’Ouest ne s’étaient pas fait sentir. En effet, il se déclara en Allemagne, en France, , en Angleterre et parmi les peuples voisins d’origine germanique un mouvement moral et intellectuel qui exerça une influence aussi inattendue que puissante sur la renaissance de la vie politique qui venait de s’éteindre ou d'être étouffée.

Les dernières ramifications de ce mouvement à l’Ouest, les révoltes militaires dans les péninsules au pied des Pyrénées et des Apennins, simples émeutes de conspirateurs qui n’avaient jeté que de faibles racines, et seulement

LA GUERRE RUSSO-TURQUE

dans quelques couches isolées, de la société, furent extirpées par l’intervention armée de la Sainte-Alliance. Metternich aurait désiré que les puissances « fissent leur devoir » également en Orient, pour y extirper l’insurrection grecque, comme elles l’avaient fait pour les autres soulèvements. Mais la Turquie ne subissait pas la loi des traités, • les Osmanlis n’avaient pas de place dans l’union chrétienne de la Sain te- Alliance. Gomme, en outre, un peu de pudeur empêchait les puissances de juger les rayas esclaves, qui s’étaient insurgés, avec toute la sévérité des principes légitimistes, et de prêter à un pouvoir hostile aux chrétiens des armes « contre des sujets criminels, mais chrétiens et malheureux, » comme Metternich les appelait luimême, on abandonna ce mouvement à son sort. En effet, on se trouvait dans un dilemme fort pénible : on ne voulait pas secourir les Grecs, car c’eût été considéré comme une violation du droit public ; on ne voulait pas non plus les combattre, car alors on aurait soulevé les sentiments religieux de tout le monde chrétien. Mais en abandonnant le mouvement en Orient à lui-même, on était fermement convaincu que le sultan tout seul s’en rendrait maître aussi rapidement et aussi facilement que les Autrichiens et les Français avaient triomphé des insurrections en Italie et en Espagne. Mais cette attente fut trompée. Ayant pris racine dans des conditions historiques qui remontaient à plusieurs siècles; intimement liée à la décomposition profonde et fort étendue de l’empire turc, et sortie d’une vie nationale tout à fait indépendante, cette insurrection possédait une vitalité bien plus grande et excitait, par sa nature même, un intérêt beaucoup plus général et plus puissant que toutes ces révolutions, pour ne pas dire conspirations, improvisées chez les peuples de race latine au ;sud de l’Europe. La lutte si longue et si désespérée, soutenue

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par les Grecs, qu’on célébrait bientôt comme les créateurs d'un présent plus généreux et qu’on disait être envoyés, comme par la Divinité, pour produire des changements salutaires dans le monde entièrement plongé dans un bourbier ; la durée de cette lutte, disons-nous, donna il l'opinion publique l’espace et le temps de transformer scs sympathies pour cette cause de l'indépendance nationale en une puissance qui décida la victoire des Grecs, et de donner ii la faveur, avec laquelle on accueillait cette cause de la liberté, une extension qui ajouta un complément inespéré à cette victoire, en minant tout le système réactionnaire russo-autrichien qui, pareil il un terrible cauchemar, pesait sur toute la société européenne.

Ge furent ces effets remarquables du mouvement grec que reconnut et avoua le fondateur lui-même de ce système qu’on venait de miner. Au commencement de l'insurrection, il avait été de bon ton à Vienne et à Berlin de stigmatiser les Grecs, comme les plus dangereux de tous les ennemis de l'ordre et de tous ces « partisans ‘du système de destruction » que l'anathème de l'Autriche mettait au ban de l'Europe, parce qu'ils cachaienUeurs desseins impies sous le masque sacré de la religion et de l'humanité. On avait été épouvanté dans ces deux villes, lorsqu’on avait vu que parmi les honnêtes Allemands, contre lesquels on venait de prendre' tout récemment des mesures si sévères à Vienne et h Karlsbad, « les conspirateurs contre l’ordre public » avaient bravé les gouvernements, et qu'ils avaient eu le front de prêcher une croisade contre les Turcs, de s’ériger en puissance et d'organiser des forces et des ressources pour exécuter des desseins qui, en réalité, étaient bien différents du but qu’on mettait en avant '. On essaya

1 Bcrnstorff au comte Alopeus, le 10 octobre 1821. MS.

d’étouffer à Vérone ce premier mouvement philhellénique qui s’emparait des esprits dans l'Occident ; deux ans plus tard, il éclata en France avec une force beaucoup plus grande. Au moment où ceci eut lieu, Chateaubriand prédisait que l’œuvre dos dix dernières années serait détruite ; que les jours appartenant à la restauration proprement dite tiraient vers la fin, et qu’une nouvelle ère politique allait commencer. Tous les conservateurs rigoureux professaient une opinion identique ou analogue, en voyant que les comités des philhellènes se constituaient « comme un grand État européen; » qu’ils poussaient en avant les gouvernements comme par une puissance occulte ; qu’ils faisaient écrouler un principe légitimiste après l’autre et que, encouragés par ces succès, ils faisaient tous leurs efforts pour acquérir une influence à l'aide de laquelle ils seraient capables, disait-on, de risquer dans d'autres circonstances toute autre entreprise sous un autre nom.

Lorsque, avec le développement de la politique grecque du cabinet français, la France commençait à se réveiller de sa léthargie politique et que le système d'un royalisme, ennemi des lumières, était battu en brèche, Metternich croyait déjà le sort de la monarchie remis en question et prévoyait une catastrophe imminente dans l’intérieur de la France, catastrophe qui ne pourrait pas coïncider d’uno manière plus funeste avec la crise dans le domaine de lu politique générale en Europe. Après que la bataille de Navarin eut été livrée, le grand-chancelier prétendait avoir observé que toutes les sectes politiques de l’Italie célébraien t cet événement comme une immense victoire remportée par elles-mêmes; en effet, disait- il dans une de scs lettres’,

1 Au baron NVerner à Berlin, le 1er décembre 1827. MS.

DE 1828 a 1829.

il n’est pas surprenant « de les voir former une conjuration devant l’embrasement d’une flotte offerte en sacrifice au génie destructeur qui renverse tout ordre établi ! » Mais ce ne furent pas seulement ces effets locaux du philhellénisme en Italie et en France; ce furent surtout les indices et le pressentiment de secousses plus générales et sur un terrain plus étendu qui effrayèrent le prince. Gentz prévoyait que cette victoire de la révolution amènerait une dissolution des conditions politiques de tous les États de l’Europe. Metternich sentait le sol trembler sous ses pieds, de manière à ébranler tout son système. Au même moment où il se vantait, vis-à-vis du cabinet de Berlin1, de la force de résistance de sa politique conservatrice qui était solide comme un roc, il avouait qu’il était frappé de terreur, en voyant toute l’Europe minée par un feu souterrain ; « mais, ajoutait-il, personne ne pourrait résister à des tremblements de terre. Dès qu’il eut été seulement informé du contenu du traité de juillet, dont le résultat devait être, à ses yeux, l’émancipation et l’indépendance de la Grèce, il appela* la conclusion de ce traité « un événement par lequel serait achevé le triomphe d'une nouvelle révolution européenne dont on ne pourrait pas du tout calculer l’influence future sur l’Europe. » Et cependant, cet événement qui lui semblait cacher de si terribles conséquences, cette indépendance de la Grèce avait été proposée par le prince lui-même qui l’avait le premier mise sur le tapis par une feinte, et le premier aussi dans une discussion sérieuse. Il n’avoua donc pas seulement que son système salutaire de la contre-révolution avait complètement échoué ; mais il disait encore que la faute de cet échec retombait entièrement sur lui-même.

* Au comte Zichy à Rcrlin, le (9 mai 1827. MS.

* Au comte Appony à l’ai is, le U juin 1 827. MS.

Or, il est certain qu’autant de forces le prince Metternich avait follement mises en mouvement, pour fonder son funeste système politique, autant il en avait, dans son aveuglement, mises au jeu, à cette époque, pour l’anéantir aussitôt lui-même. Dix ans durant, il avait fait tout ce qui dépendait de lui pour discréditer, sous le rapport intellectuel, ses principes politiques si vantés et pour les stigmatiser sous le point de vue moral, ainsi que pour montrer la diplomatie de l'Autriche avec tous ses défauts et son autorité dans toute sa faiblesse. 11 voyait avec Gentz, son aller ego , une mutinerie dérisoire « des rebelles les plus indignes qui eussent jamais vu le jour » dans l'insurrection des Grecs, insurrection qui était pourtant destinée à ouvrir, dans le monde de l’Orient, une nouvelle ère de régénération, au moment où la Turquie commençait à se dissoudre et à former des nations et des territoires indépendants ; un pays perdu depuis longtemps allait ainsi être reconquis à la civilisation européenne et chrétienne, et former ainsi le pont par lequel pourrait passer la culture intellectuelle de l’Occident, pour pénétrer dans les contrées de l'Orient. Ce jugement faux, résultat de préjugés voisins de l’idiotisme et formé d’après les idées et les principes fixes si pauvres du système légitimiste de M etternich, était l’erreur capitale et le premier mensonge qui, dès le commencement, étaient cause que le prince s'égarait dans ce labyrinthe plein d’allées tortueuses où il faisait fausse route et où il se trouvait constamment en contradiction avec lui-mème, où il ne voyait que les fantasmagories

et l’imposture de la diplomatie, de sorte qu'il se trompait

et qu’il échouait dans tout ce qu’il entreprenait, soit dans les conseils, soit dans l’action. Il voulut, c’était là le terme et le but de sa politique en Orient, faire écraser ces rebelles par la rude main des barbares; mais les Grecs étaient de-

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venus l'objet de la compassion générale, et surtout des sympathies des Russes, leurs coreligionnaires. Il trouva donc nécessaire de cacher devant la Russie et devant lç monde sa véritable opinion et surtout de la dissimuler dans la presse de Vienne, inspirée par lui, et dans la partie ostensible de ses doubles négociations avec la Porte. Lorsque l’expérience prouva que tous les efforts, faits dans ce but par le prince, avaient été inutiles, il perdit tout son crédit dans l'opinion morale de TEurope, et il vit qu’il avait mis en péril même les rapports de l'Autriche avec cette puissance dont l’union intime avec l’État qu’il gouvernait avait été toujours, aux yeux du grand-chancelier, la principale garantie de sa propre puissance et de l’existence de son système.

Lorsque les sympathies que montrait la Russie pour les Grecs et les barbaries qu'exerçait la Turquie contre eux menaçaient d'amener une rupture et môme la guerre entre les deux puissances voisines, Metternich désirait éloigner des rebelles toute ‘espèce de secours matériels et moraux ; il voulait retenir et enchaîner la Russie et, en même temps, couvrir et protéger la Porte, sans cependant vouloir ou pouvoir en venir à des actes d’hostilité ouverte et à des mesures effectives. L'attitude prise récemment par l’Autriche et par son ministre leur était dictée en partie par une politique traditionnelle qui avait sa raison d'être dans un état de choses fort ancien. Reaucoup trop impliquée, depuis longtemps déjà, dans les affaires d’Occident, pour pouvoir jouer un rôle énergique en Orient, l'Autriche avait cessé de s’appuyer sur la haine antique des Hongrois contre les Turcs, haine que lui avait léguée sa politique traditionnelle; d’ennemie de la .Turquie, elle était devenue son amie. Peu désireuse de partager cette proie que la Russie semblait rechercher avec tant d’avidité; mais craignant

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toujours de l’abandonner aux Moscovites seuls, l’Autriche s’était habituée à prendre, avec l’Angleterre, vis-à-vis de la Porte des airs de protectrice, sans cependant vouloir lui prêter jamais la moindre assistance active. De cette manière, elle avait contribué à prolonger l’existence de la Turquie, sans cependant la garantir, et à retarder la crise qui menaçait cet État iillrme, mais sans guérir sa maladie qu'elle rendait même plus dangereuse, par l’indulgence avec laquelle elle permettait à la Russie de conclure des traités funestes aux Turcs. Devenue, plus tard, une puissance de second ordre par suite du délabrement de son armée et de ses finances, l’Autriche était, dès lors, moins que jamais en état de réaliser ses vœux politiques d’une manière énergique par des actes et par des faits. Dans cette position, où il lui fallait la paix à tout prix et où elle la demandait à grands cris, l’Autriche ne semblait avoir qu’une seule manière d'agir simple et droite où elle aurait pu obtenir la paix et la médiation au prix le moins cher de tous, au prix d’une politique sincère et loyale vis-à-vis d’ellernême et vis-à-vis des autres puissances. Si- Metternich s'était avoué sincèrement que toute force et que toute ressource lui faisaient défaut, il aurait dû laisser de côté les subtilités de théorie et de principes ; il aurait non-seulement dû marcher de concert avec l’Angleterre qui partageait, sur tous les points, les intérêts de l'Autriche, et lui rester fidèle avec une honnêteté irréprochable ; mais encore il aurait dû lui laisser partout le premier rang, comme à la puissance la plus forte, en reconnaissant sa supériorité d'une manière décidée, franche et spontanée. En agissant ainsi et en jugeant avec un peu de lucidité d’esprit l’état des choses du moment; en faisant preuve d'un peu d'intelligence pratique et de quelque désintéressement sincère, Metternich aurait pu prendre, entre le voisin qui me-

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naçait et celui qui eu était menacé, une position pleine de », dignité dans laquelle l'Autriche se serait conservé son appui dans la Russie, sans cependant priver la Porte de l'appui que l’Autriche aurait pu lui donner.

Aussitôt que le grand-chancelier avait abandonné ce moyen qui seul aurait pu lui faire atteindre son but, ce qu'il fit au commencement de ces complications lorsqu'il renonça à son entente avec Castlereagh* pour se conser- *cf.T. i-,f. oi. ver les bonnes dispositions de lu Russie, toute son action politique n’était plus qu’une indigne cabale. Comme s’il était possédé du démon du mensonge et de la perfidie, cet homme ne semblait pas être capable de se décider jamais, dans ses actes, ni d’après les conseils du simple bon sens, ni d’après les simples habitudes de son pays et de son époque. Persécutant et tourmentant tout le monde par ses conseils pernicieux, variables et indécis; trompant et dupant, avec une perfidie lâche et dissimulée, les amis aussi bien que les ennemis, dont il traversait les projets et qu’il aigrissait les uns contre les autres; troublant ces propres ministres dans l’exercice de leurs fonctions, pour les désavouer et les exposer ensuite : Metternich finit par être stigmatisé par les Russes, de même que par les Turcs, comme un faux ami et un hypocrite qui, par un jeu entièrement faux, les amenait à ne faire que des démarches fausses.

Dans les communications confidentielles qu'il adressait à ses diplomates, le ministre anglais l'appelait avec une verdeur toute franche, un imposteur et un traître par habitude,

« la plus grande canaille et le plus grand menteur du continent. » Ses propres créatures même finirent par lui faire défection, moralement du moins. Le résultat bien mérité et tout à fait naturel d’une telle politique ne pouvait être qu’un échec complet dans tous les desseins et dans les projets qu’elle s’était proposé de réaliser. Combien de fois

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n'avait-on pas été convaincu à Vienne que la question d'Orient était résolue ; que la cause grecque était enterrée ; que les velléités de la Russie de pacifier l’Orient avaient été étouffées ; que les peines des diplomates étaient finies ; qu’on était arrivé au terme du travail et que le triomphe de la politique autrichienne était assuré ! Et cependant chacune de ces espérances n’avait été qu’un rêve décevant !

Oubliant par suite de ses antipathies personnelles toute considération de la raison d’État, Metternich avait essayé de miner successivement tous les hommes d’État considérables en Angleterre et en Russie. Il croyait avoir enlevé toute influence à Kapodistrias, lorsqu’il le vit tout à coup surgir à l’horizon politique dans le mémoire russe sur la pacification en 1824 et, plus tard, même comme président de la Grèce. Metternich pensait avoir renversé Pozzo di Borgo, lorsque ce diplomate corse sut acquérir une influence plus grande encore, qui lui permit de conseiller à sa cour de faire à l’Autriche une guerre sans pitié. Par pure haine contre Canning, le grand-chancelier voulut isoler l’Angleterre et ruiner « sa politique insidieuse, » comme auparavant il avait ruiné le conquérant Napoléon : et il dut voir ce ministre anglais arracher à son roi l’aveu que lui, Canning, avait donné à l’Angleterre une position supérieure à celle qu’elle avait occupée auparavant! A Laybach, Metternich avait, parlé de la Russie, comme si elle était « transformée en province autrichienne : • et il dut, en dernier lieu, entendre de la bouche de Pozzo un langage qui aurait fait supposer que ce diplomate voulait changer l’Autriche en province russe. Le but principal de son nouveau système politique avait été de maintenir dans l’impuissance la France, avec tous les éléments qui y ferijientaient : et le résultat de sa politique grecque fut de

déchaîner de nouveau tous ces éléments dans l’intérieur de ce royaume, et de rendre à la France, dans ses relations extérieures, son ancienne place parmi les grandes puissances actives. Avant toujours la prétention de vouloir rester maître de la position, rien que par son audace impudente, et de jouer le premier rôle, la tète et les mains vides, il avait essayé d’enchaîner à la politique autri-

chienne tour à tour chacune des autres puissances, isolément, ou toutes ensemble; à l’occasion, il avait osé même les censurer et leur faire la leçon sur un ton hautain et impérieux : aussi finit-il par se trouver dans un isolement complet et par montrer sa nullité parfaite. 11 s’était donné beaucoup de peine pour maintenir l’alliance; mais, en réalité, il avait stimulé la Russie à lui résister, à se dégager de cet « amalgame européen » et à rechercher une alliance séparée avec la France pour l’humiliation de laquelle on avait forgé la grande Alliance. Le grand-chancelier avait’ voulu lier la Russie et empêcher la guerre russe ; mais ses propres diplomates comprirent que c’était Metternich qui avait contribué le plus à la faire éclater. Il avait travaillé à T anéantissement des Grecs; mais il finit lui-mème par proposer leur indépendance, bien qu elle lui parût renfermer dans ses flancs la révolution européenne. Tout cela signifiait la banqueroute de tout son système conservateur et légitimiste. Mais cette banqueroute n’était pas encore déclarée. Tous ces abus de la politique corrompue de l’Autriche, politique que vantaient, pendant si longtemps, certains russophobes, surtout dans ses rapports avec l’Orient, étaient restés un secret pour une grande partie du monde. Cependant ceux qui connaissaient et qui dirigeaient les affaires, et même les observateurs sagaces, avaient pu remarquer que, pendant cette période des complications en Orient, le système de Metternich, cette panacée politique

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tant vantée, était devenu une cause de maladie pour les États de l’Europe et y avait formé, pour ainsi dire, un abcès dangereux. Peu de temps après eut lieu le choc violent qui l’ouvrit et qui, aux yeux de chacun et au profond soulagement de tout le monde, en éloigna ce qui constituait le plus grand danger pour l’Europe.

Dans les deux premiers volumes de notre ouvrage, qui raconte l’histoire du xix° siècle depuis les traités de Vienne, nous avons décrit l’œuvre de la réaction en Europe jusque dans les premières années qui suivirent 1820. Dans les tomes troisième et quatrième, nous avons exposé de quelle manière l’accomplissement de cette œuvre fut troublé par les révolutions à l’Ouest, en Amérique, et par l’influence matérielle qu’elles ont exercée sur le Sud de l’Europe. Ensuite nous nous sommes occupé, dans les tomes cinquième et sixième1, du mouvement à l’Est, en Grèce, et de l’impulsion idéale qu’il donna aux États du centre de l’Europe où il provoqua le réveil d’un esprit politique plus libre. Les deux tomes suivants se rattacheront au contenu des deux premiers volumes de notre histoire; nous y exposerons les causes déterminantes, l’explosion et les conséquences de la révolution de juillet, cette grande catastrophe qui ensevelit la première époque de la restauration en Europe et la partie la plus importante de son œuvre.

1 Insurrection et régénération de la Cm*'Æ

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