‹ Insurrection et régénération de la GrèceChapitre 42 sur 48 · I.A IjUKHHE KUSSO-ÏUHQt F · texte numérisé non relu

I.A IjUKHHE KUSSO-ÏUHQt F

nndépendauee de la Turquie. Les hommes d'Etat russes éprouvaient un sentiment d orgueil et de satisfaction', en contemplant ce nouveau traité qui, < en consolidant les frontières de la Russie, en affranchissant son commerce, en garantissant ses droits et en assurant ses intérêts, la plaçait dans une position imposante et élevée » et fortifiait sa prépondérance en Orient, sans nuire à sa réputation de générosité et de modération. Elle avait obtenu dès lors en Orient ce qui, pour le moment, était le but de ses désirs, ce qu'on trouvait être le plus avantageux aux intérêts de sa politique et de son commerce : elle ne voulait pas la chute de la Turquie qui l'aurait obligée « à faire des conquêtes beaucoup trop étendues ou à fonder de nouveaux États qui, par leur puissance, leur civilisation, leur industrie et leur prospérité auraient bientôt rivalisé avec la Russie » , mais elle voulait que la Porte continuât d’exister sur un pied « où elle ne pourrait vivre que sous la protection de la Russie et n'écouter que ses désirs. » D'abord par les indemnités qu’elle avait à payer, on lui rappelait pendant de longues années à venir sa véritable position vis-à-vis de. la Russie, et on lui mettait sous les yeux • lu certitude de sa ruine si elle osait encore une fois la délier. » Ces charges servaient, en outre, à paralyser la Turquie à ( intérieur, car elles la forçaient à élever les impôts et favorisaient ainsi le développement du mécontentement qui germait partout ; elles servaient, en même temps, à l'affaiblir à l'extérieur, car on en avait profité pour se procurer les clefs des frontières turques en Asie. Paskevitch aurait vu avec plaisir qu'outre Achalzik on eût incorporé encore Kars à l’empire russe, parce que. de cette manière, la forte ligne du Saganloug serait dc-

* Dépêche du comte de Ncsselrode à S. A. 1. le Grandduc Constantin, 12/24 Fé*rter 1830. Cf. Recueil de documents, etc., p. 60.

nfi 1*2S a I «211. 633

venue la frontière de la Russie dans f Asie-M ineure ; cependant, on se contenta de la cession du premier de ces deux pachaliks et de la possession de Poli et d’Anapa', qui livrait de plus en plus le pays des Tscherkesses entre les mains des Russes. En Europe, a Porte avait même offert à la Russie de lui céder la Moldavie ; mais la Russie refusa cette offre par égard pour les puissances, chose facile à comprendre, et parce qu elle trouvait mieux son compte à disposer dorénavant, comme jusqu'alors, « des provinces danubiennes de la Turquie, à son gré, en temps de guerre, sans être obligée d'y entretenir des troupes. » La Servie reçut son chat-schérif ‘ *• *.». t«*

qu’on lui devait encore depuis la conclusion du traité d’Akerman ; son exécution , la fixation effective de la somme à payer comme tribut et la délimitation des frontières traînaient, à la vérité, encore longtemps ; mais ce n'était pas sans que la Russis le voulût et y coopérât. La réalisation des vœux des Serbes relativement à leurs frontières, de même que l'accomplissement des désirs de Milosch par rapport à l'hérédité du pouvoir dans sa famille, trouvaient presque moins de faveur auprès de la commission russe, qui avait à concourir à la solution de ces questions, qu’auprès des Turcs. Lorsque, à ce moment, s les Serbes firent remarquer à celte commission qu'au moment actuel on pouvait très-facilement obtenir tout ce qu'on voudrait, M. von Kotzebue, favori et confident de Diebitsch, laissa échapper des paroles très-caractéristiques, en disant : « qu'il fallait qu'il restât toujours aux Serbes quelque chose à désirer , parce qu autrement ils oublie-

1 D'après une dépêche de Nesselrode, en date du 31 janvier issu, la Russie ne voulait demander même cette cession d’un territoire plus restreint qu'en diminuant au commencement la somme des indemnités exigées pour frais de guerre.

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raient bientôt qu'ils étaient les sujets de la Porte et qu’ils avaient des obligations à la Russie ! » En Moldavie et en Valachie, on avait maintenu, suivant les stipulations du traité d’Akerman, le rétablissement des boyards dans leur

ancien droit d’être investis des fonctions d’hospodar, et leur élection par les divans ; mais cette charge, qui jusqu’alors n’avait été donnée que pour sept ans, devait être conférée désormais pour toute la vie du dignitaire.

Cet arrangement devait faciliter l’application du système de la domination russe, exercée par ses agents et dont le but était toujours de ne pas permettre aux hospôdars de prendre une mesure d’administration quelconque sans la sanction du consul russe ou d’exécuter un firman venu de Constantinople sans avoir été, pour ainsi dire, transformé en ukase. Sous le rapport militaire, les Principautés formaient dès lors, dans leur nouvelle position, les portes plus largement ouvertes que jamais par lesquelles les Russes pouvaient entrer dans l’empire turc : on rasa les tètes de pont et les fortifications sur la rive gauche du Danube et l’on priva les villes de leurs garnisons turques; sur la rive droite, les Russes eux-mêmes avaient rasé Toultja, ïsaktji et Matjine, tandis qu’ils avaient prudemment laissé debout les fortifications d’Hirsova dont il était facile de s’emparer par la rive nord et qui pouvait servir de tète de pont contre les Turcs. Le bras le plus1 méridional du Danube formait désormais la frontière de la Bessarabie ; toutes les embouchures du fleuve, dont celle de Soulina seule était encore navigable, devinrent russes, ainsi que toutes les îles, dans lesquelles on s'obligeait, à la vérité, de n’élever ni fortifications, ni établissements, sauf les postes de quarantaine, mais qu'on pouvait si facilement transformer en postes militaires : de cette manière, la navigation et le commerce du D&ouixt

se trouvaient complètement placés sous le contrôle de la Russie. Par le septième ‘ article des stipulations du traité de paix, la Russie contraria au dernier point les grandes puissances qui jusqu'alors avaient été privilégiées; mais elle rendit service à toutes les puissances de second ordre, en stipulant la liberté la plus complète du commerce et de la navigation dans la mer Noire pour toutes les nations qui trafiquaient avec la Russie ; en abolissant les anciennes restrictions quant au tonnage et à la cargaison des navires et en faisant cesser tout droit dé visite quelconque, ainsi que toutes les anciennes entraves qui avaient gêné la navigation par des règlements administratifs ou législatifs. Ces stipulations à l'égard des rapports commerciaux et des privilèges personnels accordés aux sujets russes, privilèges qui avaient été toujours extraordinaires, mais qui dès lors se trouvaient être plus étendus encore et. qui, avec l'arbitraire des fonctionnaires turcs et avec l’arrogance des négociants russes, pouvaient faire naître des querelles à tout moment; ces stipulations, disons-nous, alarmaient, plus que toute autre chose, la société anglaise et semblaient au gouvernement anglais conçues dans un esprit peu pacifique, et même calculées en vlie de provoquer et de justifier, en même temps, la reprise des hostilités. L’imagination des ministres anglais ne semblait voir, pendant quelque temps, que la destruction de l’empire turc, qui leur paraissait être systématiquement préparée par ce traité de paix. Le chevalier Gordon avait été témoin à Constantinople du désespoir de la Porte qui s’abandonnait elle-même. Quand il examinait la confusion régnant dans l’administration du pays , la faiblesse du gouvernement dépourvu de toute ressource, la fermentation parmi les rayas, l'attitude du skodrapacha qui était celle d’un rebelle, les dispositions de Méhmet-Ali, la sépa-

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ration de la Grèce et, de plus, la perte d’Alger, il ne se voyait entouré que de ruines qtii s’écroulaient sur des ruines.

Tout apparaissait aussi à Wellington, en ce moment,

sous de sombres couleurs. Avant eu autrefois meilleure

opinion des forces vitales de la Turquie, d’après tout ce que lui avait rapporté lord Strangford, il voyait, au moment actuel, dans la destruction du corps des janissaires, la rupture de tous les liens qui unissaient le sultan à son peuple et la* ruine de la base sur laquelle l’empire avait reposé depuis des siècles ; on voyait , en esprit , toute guerre turque commencer à l’avenir immédiatement par une attaque contre Constantinople ou du moins par le passage du Balkan. Cobbet sonna l'alarme et déclara, en termes non déguisés, que le traité d’Andrinople était un acte hostile contre T Angleterre qui la forçait de commencer la guerre ou d’avouer honteusement quelle n’en avait pas le courage. Aberdeen lui-même, cet homme si faible, qui au commencement avait été tenté d’admirer avec stupéfaction la magnanimité du czar, avait été cependant bientôt amené à une opinion tout opposée ; il eut préféré à ce traité de paix la chute de Constantinople qui aurait bien vite forcé les puissances à tomber d’accord et à faire de la conclusion de la paix uue affaire concernant toute l’Eûrope. Il épancha son cœur rempli de ces sentiments d'abord dans uue dépêche adressée à lord lleytesbury‘, dans laquelle il reprochait à la Russie tous les différents articles du traité qui faisaient naître des inquiétudes. Il y mentionnait les positions dominantes que la Russie avait gagnées ; les cessions en Asie qui en avaient fait la maîtresse de toute la côte orientale de la mer Noire

1 Cf. Annuaire des Deux Monde*. 1 854, p. #>4 ÿ<j.

de 1828 a 18211.

et la gardienne des provinces turques et perses ; l’indépendance croissante des contrées danubiennes qui était incompatible avec l’existence de la Turquie ; les stipulations au sujet du commerce et de la navigation qui, par la clause relative au droit de visite, renversaient les droits du sultan comme souverain ; les exemptions personnelles, accordées aux sujets russes et qui portaient en elles le germe de complications toujours nouvelles ; les indemnités qui dépassaient les forces de cet empire épuisé : tous ces points y étaient traités en détail et un à un, afin de faire ressortir combien l’équilibre européen avait été troublé; jusqu’à quel point la position réciproque des puissances rivales de l’Orient avait été changée et quels étaient les périls dont l'existence de la Porte était menacée, par suite du contenu si dangereux du traité qui n’était pas en harmonie avec le désir que l’empereur avait exprimé relativement à la conservation de l’empire turc.

Mais ce n'étaient là que des paroles vaines. Cependant, déjà à ce moment le gouvernement anglais fit quelques démarches qui, pendant un moment, faisaient naître dans le monde diplomatique l'opinion que, dans l’avenir le plus prochain, il fallait chercher le foyer de la politique européenne dans l’attitude que l’Angleterre prendrait vis-à-vis de ce traité de paix. Le gouvernement anglais nourrissait le désir de provoquer une * modification des choses en t frient telle qu’elle ne s’est développée que plus tard : il voulait donner une expression bien précise à l'intérêt que prenait toute l’Europe à l'existence de la Turquie; il désirait faire pénétrer tout l’Occident dans les affaires d'Orient et remplacer la tutelle, sous laquelle la Russie seule tenait la Porte, par la protection de toutes les puissances. Pour •réaliser ce vœu, l’Angleterre ne fit pas, il est vrai, autre chose que d’essayer de provoquer le concert des puis-

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sanees, afin de prévenir ia dissolution de l'empire ottoman par une garantie , destinée à combler une lacune regrettable dans l'acte final du congrès de Vienne. Ce projet mil encore une fois en mouvement le prince Metternich , bien que ce ne fût pas pour longtemps. 11 était ravi de retrouver enfin l’Angleterre ' ; lui aussi voulait qu'on songeât aux moyens d’empêcher que désormais la Russie ne réglât plus seule les destinées de 1a Forte ; il recommanda, comme il l’avait déjà fait auparavant , qu’on garantit à la foi n la Grèce et la Turquie. Cependant, disait-il, il était prêt à écouter toute autre proposition que ferait l’Angleterre. Mais le cabinet anglais , dans son irrésolution , ne voulait pas prendre lui-même cette initiative, et s informa seulement à Berlin si le cabinet prussien n’était pas disposé à sonder les intentions de la Russie au sujet d’un traité d'alliance à conclure entre toutes les puissances pour garantir la paix en Europe. Bülow envoya, au sujet de cette demande, un rapporta Berlin, où l’on prévoyait cependant que ce projet échouerait déjà par suite de la méfiance de . la Russie à l'égard de l’Autriche. A ces communications directes d'Aberdeen, Nesseirode répondit clairement et explicitement à Lieven*, comme il le fil à Alopeus relativement à ces ouvertures indirectes, répliquant aux premières avec « chaleur », comme il l'avouait lui-même , et avec une froideur hautaine à ces dernières. A cette première occasion qui s en offrit, on fit sentir 'aux alliés, qui s'étaient montrés si peu sûrs pendant toute cette longue crise, dans quelle position différente la Russie se sentait dès fors être vis-à-vis d'eux aprh la crise. « Si l'état de la Turquie, disait Nesseirode dans une dépêche expédiée à

• Dépêche adressée au prince Eslcrhazy, en date du 24 novembre 1829. MS.

* Cf. Gazette i'Augsbourg du 19 août sq. 4854.

de 1 828 a 1829.

Londres*, donnait lieu à des inquiétudes, la Russie n'en • t «ntoisio. était pus responsable , et que si le sultan ne possédait plus l’affection de ses sujets, il n’aurait à en accuser que sa réforme exécutée avec tant de cruauté et la guerre si follement provoquée par lui! Si les indemnités pour frais de guerre étaient une charge si lourde pour la Porte, elle aurait pu avoir à meilleur marché la paix que la Russie lui avait offerte après la bataille de Koulewtja! Mais toute la demande d’un remboursement de frais de guerre et les agrandissements acceptés par la Russie, à la place d’une partie de cette somme, auruient pu être évités, si les puissances avaient voulu suivre la voie proposée par la Russie pour terminer promptement les troubles en Orient, et si elles n’avaient pas laissé à la Russie seule le soin de trouver les moyens nécessaires pour sortir des embarras de sa position! Du reste, la Russie n'avait violé aucun principe européen par l’acquisition de ces points en Asie, qui n’é-, taient pas menaçants pour la Turquie , ni pour la Perse , mais qui avaient, au contraire, toujours menacé la Russie.

En effet, jamais le principe d’une garantie territoriale ri’avait été étendu à l Asie, témoin les conquêtes britanniques dans les Indes-Orientales, contre lesquelles la Russie n’avait jamais élevé de réclamations! » Par un sarcasme semblable. M répandit aux objections par lesquelles mi avaii attaqué les stipulations relativement au commerce et à la navigation : « Si l'on voulait, disait ce document russe, que la Porte, qui ne cédait toujours qu’à la loi de la nécessité , fût empêchée, d’une manière eflicace, de commettre ces actes arbitraires par lesquels elle avait si souvent autrefois frappé d’une calamité soudaine tout le midi de la Russie, qui, dans sa position exceptionnelle, n’avait que le seul chemin de communication par le canal de Constantinople, il n’y avait que cette alternative : ou les dispositions, telles

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qu'on les avait prises, étaient indispensables, ou bien il faudrait occuper un point qui dominât le Bosphore comme Gibraltar dominait le détroit de Cadix! > L’accusation , qui avait reproché à l’empereur de Russie de ne pas être resté fidèle à sa promesse relativement à la conservation de l’empire turc, était rejetée, dans cette dépêche, avec tout l'orgueil du vainqueur qui s’était montré généreux après la victoire : « La ruine de l’empire turc, disait-on, n’àurait coûté à l’armée russe qu’une seule marche de plus! et pourtant il existait encore! Les trois quarts de ses possessions en Europe avaient été perdues, et cependant la Turquie les recouvrait toutes! Une grande partie de l’Asie avait été occupée, pourtant on la lui rendait, à l’exception de quelques points! On avait offert la Moldavie à la Russie, mais elle l’avait refusée! Suivant le traité, elle aurait pu occuper les Principautés pendant dix ans, mais elle y avait renoncé spontanément! » — En répondant*, en même temps, aux idées anglo-autrichiennes, dont le cabinet de Berlin s’était fait l’interprète, Nesselrode déclara* sans détour que le projet d’une garantie européenne de la Turquie était inadmissible. « Les dangers, disait-il, dont cet empire était menacé venaient de l’extérieur aussi bien que de l’intérieur. Contre ces derniers, nulle garantie de territoire ne saurait protéger la Turquie, et les dangers extérieurs ne pourraient venir que de la Russie. On invitait donc la Russie à prendre des mesures de précaution contre elle-même! L’empereur ne consentirait jamais à déclarer, de cette manière, comme fondée la méfiance qu’on lui témoignait; la garantie qu’on demandait consistait de la part de la Russie dans ses traités.

Dans ces deux dépêches, et même dans ces seules petites

1 Nesselrode à Alopcus, le \ février 1H21L MS.

dk 1828 a 1829.

phrases que nous venons de citer en dernier lieu, se cachait, ou se trahissait, ou bien s'annonçait toute la politique que la Russie avait observée vis-à-vis de la Porte, qu’elle venait de fonder de nouveau , mais qu elle avait l'intention de poursuivre à l'avenir avec plus d’activité. Ce n’était certainement pas sans qu'il y eût eu de la faute de la Russie, mais non plus sans qu’il y eût eu les fautes les plus grossières de la part des Turcs, que les temps de l’insurrection grecque avaient jeté le czar dans ces longues quérelles avec la Porte , querelles qui eurent les conséquences les plus nuisibles et les plus dangereuses pour ses provinces méridionales. Cet assemblage de pays colossal et monstrueux , ne possédant pas d'autres côtes , ni de lprges voies de sortie , que les deux mers intérieures , au nord et au sud, avec leurs issues du Sund et du Bosphore, n’ayant, pour ainsi dire, pas d'autres organes de la respiration que ces deux ailes du poumon avec les deux gorges étroites, est toujours exposé au danger d’être étouffé quand ces deux endroits, si vulnérables et où une blessure devient mortelle, se trouvent entre les mains d’ennemis déclarés ou même seulement de voisins capricieux. Les expériences qu’on venait de faire pendant toute la durée de l’insurrection grecque ; les barbaries commises dans les premières tentatives qu’on fit pour l’ étouffer; le fanatisme religieux qu’on venait de ranimer; le mauvais vouloir qu’on montrait à l’égard de toute la chrétienté; « la réforme exécutée avec tant de cruauté; » la rupture du traité d’Akerman qu’on venait à peine de conclure; les vexations exercées contre le commerce et la navigation : tous ces griefs étaient autant de raisons justificatives que la Russie faisait valoir pour s’assurer, par tous les moyens, contre les paroxysmes d’un porte-clefs et portier aussi irritable qui gardait ses issues. Une guerre avait dû rétablir l’influence tradition- II. 41

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nelle de la Russie sur le Bosphore. Plus cette lutte était devenue difficile, et plus les conditions de la nouvelle paix devaient être rigoureuses, plus l'influence qu’on venait de ressaisir devait être consolidée et impérieuse; plus la supériorité du vainqueur n’était qu'apparente, et plus il fallait donner de réalité aux résultats de lu victoire. C’est ce qu’on avait obtenu en instituant une administration tout à fait russe dans les provinces danubiennes, en faisant nommer à Constantinople un gouvernement tout à fuit favorable aux Russes et en mettant sous tutelle le voisin malade dont on faisait semblant de redouter les accès de fièvre, mais dont on craignait beaucoup plus le rétablissement, après qu'on s’était préparé depuis si longtemps déjà à recueillir sa succession. Quand et de quelle manière on le ferait, au moment actuel ou plus tard, si l’on s’emparerait de l'héritage par captation ou de vive force, c’était tout simplement une question d'opportunité et d’utilité.

11 v avait eu un moment où les affaires d’Orient avaient

reposé en Russie et que l’occasion avait été favorable pour faire de précieuses conquêtes dans l'Occident civilisé; dans ce temps, Pozzo di Borgo, cet étranger devenu Russe, qualifiait « d’espèce simplement subordonnée « le système d'agrandissement purement territorial qui s’étendait du côté de la Turquie. Au moment qui nous occupe, il n’y avait guère de chance de pouvoir s’avancer davantage vers l’ouest, il était donc naturel qu'on en revint à la politique du vieux parti russe, des Panine, des Bcsborodko, des Potemkine, qui croyaient que la mission ét les intérêts de la Russie n'étaient qu'en Orient. Les secousses qui ébranlaient la Turquie attiraient d’ailleurs tous les regards vers elle; la nécessité elle-même pouvait ordonner d’y agir, bien qu'il ne fût pas facile de déterminer exactement le moment ni le mode d'agir, tellement l'état des choses y était embrouillé

de 1828 a 1820.

et enveloppé d'obscurité. Si l'on croyait que, par suite de sa désorganisation intérieure, la dissolution do l’empire des Osmanlis devait avoir lieu dans un temps assez rapproché, il valait mieux attendre prudemment et garder les apparences, en faisant semblant de veiller à sa conservation ; mais si l’on croyait qu’il y avait là des éléments capables de rajeunir la vie politique de la Turquie , il était plus sûr de couper court à cet avenir avant qu’il se développât. En dictant les conditions de la paix qu’elle avait imposées à la Turquie, la Russie s’était préparée à ces deux éventualités, et dans les déclarations qu’elle avait adressées alors à l’Angleterre et à l'Autriche, on voit trèsfacilement qu elle s'était réservé , avec une grande franchise, liberté entière pour suivre l'une ou l’autre de ces deux voies. Mais pour pouvoir choisir la dernière de ces deux alternatives, il lui fallait l’assistance d'un ami; car enlin la Russie s’était à peine trouvée de taille à lutter seule contre les Turcs, pourtant si faibles et si infirmes ! Et, en outre, les adversaires de la Russie, qui cette fois-ci étaient restés neutres, pouvaient bien facilement devenir désormais les alliés actifs de lu Porte, dont la conservation était, sans conteste, considérée comme une nécessité pour le dogme politique du monde. On était dès lors complètement éclairé au sujet du mauvuis vouloir et de la vigilance jalouse de l’Autriche et de l'Angleterre. 11 s'agissait donc de se procurer, en cas de besoin, des appuis pour se protéger contre ces deux puissances. Pour atteindre ce but, il était dans la nature des choses et des rapports entr.e les puissances de cultiver de plus en plus les relations intimes et avantageuses avec la Prusse, cette ancienne alliée de la Russie, et de se faire, pour le temps où ses projets sur l’Orient arriveraient à leur maturité, une nouvelle alliée dans la France, avec laquelle l'identité des intérêts liait la

LA GUERRE RUSSO-TURQUE

Russie d’une manière de plus en plus étroite. Ce qui avait été préparé déjà à l’occasion de la paix de Paris, c’est-àdire la politique qui devait conserver la royauté des Bourbons forte et puissante, afin de pouvoir compter sur son alliance efficace dans une guerre , cette politique avait été développée graduellement, depuis cette époque, par la diplomatie russe.

Alexandre avait commencé par rendre l’occupation étrangère moins onéreuse à la France et par en restreindre la durée; puis, en confiant à cette puissance le soin de faire la restauration en Espagne, il avait réparé l’honneur du drapeau blanc et il avait préparé, avec les chefs du parti royaliste, tels que Montmorency et Chateaubriand, l’entente commune dans la question d’Orient. Depuis cette époque, ce parti avait recommencé à considérer une alliance entre la France et la Russie comme le but principal ou comme le moyen le plus efficace de la politique française. Dans sa manière de voir, la France ne trouvait que dans l’Angleterre, son ennemie naturelle sur mer, et dans l’Autriche l’obstacle principal à sa politique continentale. Une alliance avec l’Angleterre était, aux veux de ce parti, une fiction malheureuse ; il voyait dans la Grande-Bretagne une rivale qui, par sa constitution, était devenue un modèle pour la France, et quelquefois, pour un moment, son alliée; mais qui, néanmoins, était pour tous les temps son ennemie. Le peuple anglais différait trop de la nation française par ses mœurs et était trop son égal par sa puissance et sa civilisation, pour que les deux Etats pussent jamais marcher de concert; selon l'opinion du parti royaliste, les peuples ne devaient s’allier que d'après leurs dissemblances. Pozzo di Borgo était un instrument choisi pour diriger ces rapprochements entre les deux puissances, de manière que, tout en relevant les Bourbons, il les mainte-

de 1828 a 1829.

nait dans leur faiblesse, et qu’il prenait la France entièrement au service de la Russie. Il éblouissait les Français en leur faisant entrevoir l’Europe dirigée par les deux puissances alliées; mais, en même temps, il effaçait en Espagne, par l'influence de la Russie, celle de la France, et conduisait toujours la politique du cabinet de Paris dans les affaires américaines, portugaises et grecques, par les fds dont la Russie tenait le bout. Villèle, sentant bien cette subordination, refrénait les sympathies russes du baron Damas; il tendit même la main aux libéraux, afin de se soustraire « à l’influence étrangère, » et accéda au traité de juillet, plutôt pour se mettre du côté de l’Angleterre contre la Russie que par un autre motif. Mais précisément à cette époque, la question d’Orient offrait de grandes difficultés ; les sympathies pour la Grèce s’étaient réveillées, dans toutes les couches de la société française avec une telle force, que le gouvernement n’était plus en état de commander à l’opinion publique. Lorsque, à la sortie de Villèle du ministère, on fit une concession aux partis libéraux par la constitution du ministère Martignac, dans lequel La Ferronnays, ce diplomate tout à fait dévoué à la Russie, était à la tète des affaires étrangères, les ennemis des Bourbons eux-mêmes et les anti-royalistes furent entraînés par le courant de cette politique favorable à la Russie. A cette époque, la guerre russe était imminente; on croyait à la possibilité de complications qui pourraient faire sortir des troubles en Orient un moyen de réhabiliter complètement la France; les cris, qui redemandaient les provinces du Rhin, s'élevaient dans toutes les classes de la société et se faisaient entendre pendant toute la durée de cette guerre ; cris qui ralliaient les royalistes, les libéraux et les bonapartistes, parfaitement unanimes sur ce point.

GIC

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Ce réveil de l'esprit belliqueux et de l’ambition nationale en France causa de mortelles frayeurs à Metternich; mais, au milieu de ces conjonctures, et pour le cas oh, par une attaque contre la Russie, l’Angleterre et l’Autriche remettraient en question l’état territorial actuel de l’Europe, Pozzo di Borgo no craignit pas de présenter au cabinet de Saint-Pétersbourg les combinaisons les plus hardies, puisque, disait-il, « lh oü il s'agit de la défense naturelle, tous les moyens ne sont pas seulement permis, mais encore commandés par le devoir plus élevé de la conservation et du bien de l’Etat. » Dans cette dépêche énergique qu’il écrivit le lü décembre 1828, entre les deux campagnes, il énumérait toutes les conditions qui, dans un pareil cas extrême, devaient nécessairement empêcher la France d’entrer dans aucune coalition contre la Russie, et la disposer, au contraire, à toute alliance avec cet Etat; c’étaient : les sentiments personnels du roi ; la politique du ministère; l'absence de tout intérêt hostile h la Russie; sa répugnance à faire cause commuue avec l’Angleterre ou avec l’Autriche; l’impossibilité d’obtenir de ces puissances une compensation pour des sacrifices qu’on aurait h faire, et enfin, de l’autre côté, l’espoir de trouver auprès de la Russie plus de bienveillance, dans le cas d’une guerre générale. L’attitude favorable de la Prusse, ajoutait Pozzo, servait h encourager la France dans ces sentiments, il serait donc pour elje du plus grand intérêt de cultiver les bonnes relations avec la Prusse et de lui faire voir les avantages que, dans le cas d’une telle collision, elle pourrait s’attendre à trouver dans une alliance avec la Russie, et exclusivement en elle. » La Prusse, disait-il, avait son rôle tout prêt et tenait sous la main les objets de son ambition; il serait donc utile de la familiariser avec la pensée que, dans un tel cas, la France ne devait pas sortir de

DK fS28 A 1829.

celte lutte les iuuins vides, et qu’elle ne demanderait rien qui fût hors de proportion avec ses sacrifices. » Au milieu des chicanes que l’Angleterre et l’Autriche préparaient à ce moment, durant le repos de l'hiver, ces conseils se gravèrent profondément duns l’ftme du czar. Pendant que les deux puissances continuaient à montrer ces dispositions hostiles, l’empereur ne cessait de méditer toujours ces « combinaisons, » et non pas seulement pour le cas d’une « défense. » On sait que tant que vécut Nicolas, il n’abandonna jamais les calculs qu’il fondait sur la chute de la Turquie. Duns la correspondance diplomatique de ces années, il n’évita aucune occasion d’examiner très-franchement le cas où cette catastrophe aurait lieu. Au commencement de la guerre , il avait sondé l’ambassadeur d’Autriche, le comte Zichy1, pour savoir si, la ruine de la Turquie étant certainement un événement qu’il pourrait plaire au destin d’accomplir, la cour d’Autriche avait déjà fixé ses pensées à cet égard, et il s’était déclaré prêt à s’entendre, à tout moment, avec les puissances sur l’ordre de choses par lequel on aurait à remplacer le gouvernement turc. A l’époque qui nous occupe maintenant, après la fin de cette guerre qui, outre le terrain reconquis à Byzance, avait encore mis entre les mains des Russes la place qu’on était, occupé à prendre en Grèce, l’emperepr tenta des démarches plus directes et plus décidées pour se rapprocher du but final.

On ne sait encore que par oui-dire’ que, dans la première moitié de l’année 1830, on fit, avec la France, une convention d’après laquelle le cabinet français aurait permis

1 Précis d'une conversation entre Sa Majesté l'Empereur de Russie et l’Ambassadeur d’Autriche, comte de Zichy, 2t Avril 1828. MS.

’ Cf. Urquhart, la Crise. 1840, p. 51.

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à la Russie de travailler, à sa manière, insensiblement et sans employer de moyens violents, à la dissolution de la Turquie, et à s’emparer de Constantinople au moment de , la catastrophe, tandis que la France recevrait les provinces rhénanes et la Belgique, et que la Prusse serait dédommagée par la possession du Hanovre et de la Saxe. Nous doutons que cette convention soit arrivée à ce point que les puissances, comme on le prétend, aient apposé leur signature à ces traités. Ce serait plus que croyable si, comme Metternich prétendait le savoir, l’entreprise de la France contre Alger avait été faite avec l'assentiment complet de la Russie, ce qui aurait été déjà un commencement d'exécution des projets communs ; mais les Russes ont toujours opposé un démenti complet à cette assertion. Voici ce qu’il y a de certain à ce sujet : Charles X était de plus en plus décidé à identifier la politique française avec celle de la Russie ; à peine Polignac, si dévoué à Wellington, était-il devenu ministre, qu’il adressa à son ambassadeur à Londres, le duc de Laval, les mêmes instructions en faveur de la politique russe, à l’exécution desquelles il avait autrefois opposé lui-même tant de résistance. Il est certain encore que la diplomatie russe voyait avec plaisir l’expédition française contre Alger, et que Pozzo avait fondé sur son issue heureuse des projets dont le but était de continuer à poursuivre les desseins de la Russie sur la Turquie, projets qu’il présenta même au cabinet de Saint-Pétersbourg1 ; il est également certain que la Prusse fut sondée à plusieurs reprises, et qu’on lui demanda, sans détour, d’entrer dans ses projets. Matouszevicz essaya de savoir quelles étaient les idées de Bernstorff au sujet de l’avenir de la

1 Lettre du Comte Matuszcwicz à M. le Comte de Nefselrode. 2t .Mai 1830. Cf. Recueil, etc:, p. 610.

Turquie; Nesselrode exprima à Humboldt des opinions très-pessimistes à cet égard, ou il essaya de les répandre et de les graver dans l’esprit des autres diplomates, sans réussir à cacher ce mauvais dessein. A Berlin, on connaissait les paroles mêmes prononcées par l'empereur, d’après lesquelles le czar, de même que le roi de France, avaient été gagnés à ce projet d’un échange de territoires dont nous avons parlé; on avait même adressé directement au cabinet de Berlin la question de savoir si le roi était disposé à y adhérer. La politique si simple du roi Frédéric- Guillaume 111 était souvent allée fort loin dans les affaires d’Orient, en se pliant avec beaucoup de docilité aux désirs et aux demandes de la Bussie, et en les recommandant même; mais, de l’autre côté, elle avait souvent aussi résisté à sa voisine quand sa condescendance serait devenue dangereuse. Dans cette seule affaire, plus importante, où les intérêts de la Crusse étaient directement en jeu, la politique de la Prusse eut ceci de bon, que, pleine d’effroi, elle recula devant le caractère hasardeux de cette entreprise, aussi bien que devant la déloyauté de ces projets. A l'occasion d’un voyage que fit le prince Albrecht à Saint- Pétersbourg, le cabinet de Prusse déclara avec la même netteté, à la cour de Russie comme à celle de France : « que, quand même le roi n’aurait pas la ferme conviction que le maintien absolu de l’état territorial en Europe était l’unique garantie de la tranquillité et de la paix dans cette partie du monde, son devoir et son inclination ne lui permettraient jamais de consentir à séparer de scs États des provinces pour la prospérité desquelles il avait fait des sacrifices dont on voyait déjà si abondamment les heureux effets. Le cabinet de Prusse profiterait, ajoutait-on, de chaque occasion qui se présenterait, sans qu’on la recher-

Protocole final dans les affaire»

grecques. Le prince Léopold de Cobourg.

650 LA GUKHRK RUSSO-TURQUE

chût, pour convaincre la cour de Russie (de France) que, sur ce point , la résolution du roi était irrévocable1 . »

De cette manière, l’ambition russe répandait à pleines mains, en Occident, des sujets de complications futures dont on ne pouvait pas prévoir la fin, tandis qu elle continuait, en Orient, son œuvre silencieuse et souterraine, ce système d’un siège politique, par lequel elle attaquait l'ennemi de loin et avec une grande prudence, à l’aide de sapes couvertes, de galeries et de mines. Depuis assez longtemps déjà, elle avait eu occasion de donner des échantillons fort variés de son art. de faire cette guerre, d’abord en Grèce, ce pays qui devait être nécessairement entraîné dans les opérations futures projetées par la Russie, et en être ou l’objet, ou bien l'instrument. La conférence de Londres avait repris ses séances immédiatement après la conclusion de la paix, afin de régler définitivement les destinées de la Grèce et pour élaborer le

protocole final. Dans cette œuvre, (pii occupa les diplo-

mates pendant quatre mois, parce qu'on en changeait continuellement le fond et la forme, la Russie céda sur tous les points aux désirs de l’Angleterre. En effet, après ses succès récents, elle se croyait, pour toutes les éventualités, assez sûre delà victoire sur ce terrain. Wellington était dès lors le partisan décidé de l’indépendance de la Grèce, parce que la paix d’Andrinople semblait avoir tellement affaibli la Turquie, qu’on qualifia d’absurde l’idée de mettre la Grèce sous la protection d'une puissance qui avait elle-même besoin d'être protégée. Le duc insistait, en outre, sur une ligne de délimitation plus restreinte, en excluant, cela va sans dire, les îles de Samos et de Crète, qui auraient donné une trop grande importance maritime au

1 Le comte Bernstorff à M. von Schœler et à M. von Werther, le 31 décembre 1829, le 3 janvier 1830.

de 1828 A 1829.

nouvel État; mais il ne voulait pas non plus lui laisser l’Acarnanie, dont le voisinage eût été trop dangereux pour les îles Ioniennes. La Russie céda à la première de ces demandes, et même à la seconde, bien que tous les critiques sensés, même en Angleterre, s'élevassent contre cette démarcation de la frontière ouest (par l’Aspropotamos)* qui, en effet, fut modifiée, plus tard, en faveur du roi Othon, pour redevenir telle quon l’avait fixée auparavant. Même par rapport au choix du « prince souverain » de la Grèce, l’Angleterre semblait remporter la victoire. Dès que, par la paix d’Andrinople, l’existence de la Grèce avait été assurée, plusieurs princes avaient posé leur candidature pour la couronne grecque, ou avaient été proposés pour ce trône, au milieu de la lutte des puissances qui accueillaient avec faveur tel candidat, tandis qu’elles étaient défavorables à tel autre parmi ces princes*; ces candidatures se produisirent tout à fait contre l’opinion des Gentz, des

* Cf. Observations on an eligible line offrontier of Greece, by Lieutenant General Sir R. Church. London, 1830.

- Parmi les princes proposés, quelques-uns avaient, à dire vrai, refusé, tels que le prince Karl de Bavière, recommandé par la France, mais représenté par l’Autriche comme suspect de libéralisme; le prince Philipp de Hesse-Hombourg, qui aurait été refusé par la Grèce comme favori de l’Autriche, et le prince Johann de Saxe, mis en avant par la France comme prince catholique. Le prince Fredcrik des Pays-Bas était considéré par l’empereur de Russie comme t le candidat-né » pour le trône de Grèce; mais la France le repoussait toujours avec opiniâtreté. Dans la conférence du 14 novembre, on présenta encore comme candidats : le prince Emil de Hesse, rejeté par la France comme bonapartiste; l’archiduc Max d’Autriche, contre lequel se déclarèrent l’Angleterre et la Russie, et le margrave Wilhelm de Bade, qui fut écarté par Matouszevicz. Plus tard, on nomma encore le duc Karl de Mecklembourg-Strelitz, que le roi de Prusse avait désigné comme un homme capable ; la Russie, qui aurait vu avec plaisir la nomination d'un prince encore mineur, travaillait déjà à celte époque, à Paris, en faveur du prince Otto de Bavière, ce qui ne plaisait pas du tout à PAngleterre.

LA GUERRE RUSSO-TURQUE

Bernstorff et d’autres diplomates, qui avaient supposé aux princes européens un goût trop délicat pour convoiter un pareil morceau. Parmi les candidats, on décerna le prix à celui qui seul avait habilement déployé une activité réelle afin de le remporter; on choisit le prince Léopold de Gobourg qui , même parmi les Grecs, avait été désigné et recommandé depuis longtemps et le plus fréquemment. Dans les commencements, comme vers la fin de ces négociations, des raisons et des calculs d’une nature si différente dirigeaient la conduite du prince Léopold, et des influences si diverses agissaient sur son élection, que même les hommes les plus versés dans les secrets de la diplomatie perdaient le fil de l’affaire à tout moment. Les hommes d’État les plus compétents discutaient la question de savoir quels étaient les motifs qui faisaient agir le prince et quels étaient ses conseillers. Lieven partageait l’opinion généralement répandue d’après laquelle le prince Léopold aurait suivi les directions de Huskisson, tandis que d’autres croyaient savoir qu’il ne puisait que dans les ressources de son propre esprit, et qu’il s’inspirait, des conseils de son médecin, M. vonStockmar.

Le prince Léopold avait envoyé le frère de son confident à Kapodistrias, avec lequel il avait eu déjà autrefois quel- • 30 mai (829. ques rapports, et qui, à cette époque*, lui indiqua, dans un mémorandum, les points suivants comme l'expression de ses vœux pour l’avenir de la Grèce : la frontière telle qu’elle avait été acceptée à Poros, c’est-à-dire formée par les deux golfes de Volo et d'Arta, mais avec les îles de Samos et de Crète, et un gouvernement monarchique sous un prince chrétien, à qui les Grecs demanderaient d’embrasser leur religion et de tomber d'accord avec eux sur les principes d’après lesquels il gouvernerait le pays. Le prince, en paraissant suivre strictement ses conseils, et en

DK 1828 A 1829.

se déclarant prêt à conserver le président comme son conseiller et son ministre, employait des moyens bien calculés pour gagner la voix de la cour de Saint-Pétersbourg, à laquelle l’attachaient du reste des liens de parenté, comme il avait eu autrefois des rapports de service avec elle. Dans ses relations avec la Russie, Léopold tira habilement profit de sa position fausse et pénible vis-à-vis du roi d’Angleterre, qui ne lui pardonna jamais les sympathies qu'il avait montrées ouvertement pour la reine; de même il profita de sa position vis— avis du pays et du peuple anglais, dont ses opinions, ainsi que l’état de sa fortune personnelle, rendaient le prince, dans la conviction des diplomates russes, également indépendant, moralement aussi bien que matériellement parlant. Le prince Léopold séduisit ces hommes d’État par ses « principes sains, essentiellement monarchiques et hostiles aux idées révolutionnaires. » On croyait aussi à Saint-Pétersbourg qu’il était disposé à embrasser la religion grecque, et, lorsque, contrairement aux désirs les plus formels de l’Angleterre, il se prononça pour l’incorporation de l’ile de Crète dans le nouvel État, Nesselrode reconnut déjà, dans cette attitude fort agréable à la Russie, que le prince s’était complètement identifié avec le peuple grec. On espérait trouver en lui l’homme qui comprit que, dans sa position en Grèce, l’alliance intime avec la Russie était une nécessité pour lui, et qui, en même temps, pût tenir en bride l’Angleterre, le seul gouvernement réellement hostile à la Grèce, à l’aide de ses relations avec l’opposition et avec la famille de l’héritière future du trône*. Cette circonstance, que le roi d’An-

gleterre, le seul que le prince voyait avec déplaisir prendre la parole dans cette affaire, était l’adversaire déclaré de

* Dépêche du Prince de Lieven au Vice-Chancelier, 28 Mai 1830.

Cf. Recueil, etc., p. 819.

654 LA GUERRE RUSSO-TURQUE

l'élection de Léopold, disposait probablement le czar encore davantage à se montrer plus favorable au prince. Les ministres anglais, qui considéraient ce choix comme une ms janvier i»3o. preuve de l'efficacité de l’influence anglaise, arrachèrent’ au roi son consentement, en faisant de cette affaire une question de cabinet. On parvint donc enfin à terminer le

• a février, protocole’, qui semblait contenir les dispositions définitives

• 8 avril, relativement au sort de la Grèce*. On le remit’ à la Porte

avec une note d'envoi*, qui, dans des formes très-peu dé-

• si avril. Jîcates, en ordonna l'acceptation. La Porte répondit*, dans

un acte de consentement*, aux dispositions des puissances qui, dans les points principaux, ne lui étaient pas défavorables, et auxquelles, comme on sait, elle s’était soumise , d’avance. Tout autre fut l’accueil que le protocole trouva en Grèce, où il fut remis au gouvernement « pour l'acceptation immédiate, ■> le même jour qu’à Constantinople, par les ministres résidents Dawkins, Rouen et le comte Panine.

• 30 mars. Kapodistrias, informé’ d’avance du contenu de ce docu-

ment, avait, déjà avant la communication officielle du

• 6 avril, protocole, écrit deux lettres’ au prince Léopold* dans les-

quelles il avait dit : « que, d’après le décret de la dernière assemblée nationale, tenue à Argos (sur laquelle nous aurons a revenir plusieurs fois encore), lui, le président, n’était pas autorisé à prendre un engagement quelconque au nom de lu Grèce, sans le consentement des députés; mais que les dispositions des puissances le forçaient à renoncer à la convocation d'un congrès et l’obligeaient, par conséquent, à assumer une lourde responsabilité qu’il

• Gazelle d’Auijsboury, IH30. Supplément, nu "2.

* Même journal, suppléments, n°’ tu", 188.

s Aeuesle Slaatsaclen ( Documents politiques les plus récents), t. XIX,

4 Même ouvrage, t. XVIII, p. 231.

de 1828 A 1829.

espérait voir le sénat partager avec lui. 11 cherchait, ajoutait-il, à calmer ce corps, ainsi que tous les citoyens qui l'assaillaient de tous les côtés, en leur représentant qu'on avait probablement réservé au prince élu la faculté de reconnaître les droits de la nation grecque, par une déclaration qu’il pourrait faire à son avènement au trône.

Dans un manifeste semblable1, Kapodistrias déclara’ aux * ic avril, ministres résidents que le gouvernement provisoire était tout disposé à se soumettre aux ordres que lui imposaient les puissances, bien qu'il n'eût pas le moindre droit de les accepter d une manière légale; mais, en même temps, il se fit présenter par le sénat un mémoire* qui, dans des formes très-diplomatiques, faisait des réserves pour les droits du peuple, et des représentations fort sensées contre la délimitation du pays. Kapodistrias avait très-formellement averti les puissances que l'exécution de ces stipulations relatives aux frontières offrirait de très-grandes difficultés et pourrait avoir des conséquences funestes; sa prédiction allait se réaliser immédiatement. 11 est vrai que l’île de Crète restait tranquillement dans la possession du vice-roi d’Égypte, ce prince si avide, qui, au commencement, sut leurrer les habitants par une organisation fort sage, de sorte que beaucoup de réfugiés même se trouvèrent engagés à revenir spontanément dans cette île. liais les habitants de file de Samos, où aucun Turc n’avait rais le pied depuis le commencement de l’insurrection, s'accordaient tous, sous la direction de Logothctis, qui n’avait jamais cessé de s’y faire sentir, à résister aux décisions de la conférence, et cette île ne fut replacée qu’en 1834 sous la

1 Cf. Klüber, Diplomatische Geschichle < 1er Wiederyebnrl Gricchenlands ( Histoire diplomatique de la régénération de la Grèce), p, 336.

Dans Hélant, Correspondance, sous cotte date.

* Cf. Klüber, p. 368.

souveraineté de la Porte, qui lui accorda une position fort privilégiée. En Acarnanie, dont les habitants réfugiés étaient revenus en masse dans leurs foyers depuis la conclusion de la paix d’Andrinople, les capitaines déclarèrent aussitôt à tous les Francs : « que si l’alliance ordonnait au gouvernement grec de leur commander le retour dans leur pays, ils renverraient, à la vérité, leurs patentes grecques, mais qu’ils resteraient, pour leur propre compte, sur les hauteurs du Makrynoro où ils se trouvaient, non pas certes parce que les Européens les y avaient envoyés ! » Comme on ne fit d’ailleurs absolument rien pour fixer exactement cette frontière à l'ouest, tout restait encore en suspens, même après que le protocole final eut été signé. Le pauvre pays, pour lequel rien n’était plus nécessaire que le règlement définitif de toutes ses affaires, ne sortait pas de l’incertitude la plus pénible; ses plaies, qu’on maintenait ouvertes, continuaient toujours à saigner. Bien des choses auraient pris un meilleur aspect, si le régent, qui promettait beaucoup et dont on attendait l’arrivée avec une vive impatience, fût venu enfin en Grèce. Mais cette unique consolation même qui restât encore aux Grecs allait de nouveau leur être enlevée.

A peine l’acceptation du prince Léopold fut-elle bien connue, qu’on reçut, à la profonde consternation de tous les hommes bien pensants, la nouvelle qu’il avait retiré sa 22 janvier. candidature. Sa nomination n'avait pas été plus tôt faite ", que le prince avait commencé à montrer des hésitations et des incertitudes inexplicables, en trouvant à redire au protocole final et en posant de nouvelles conditions. Après avoir fait d’abord des démarches en faveur de l’incorporation de l’tle de Crète, dont cependant il n’avait pas désapprouvé l’exclusion au commencement, il demanda enm fétri.r. suite* une garantie des puissances contre une invasion

df. 1828 a 1829.

étrangère, des frontières plus étendues pour la Grèce continentale, l'assurance qu'on lui fournirait les ressources pécuniaires indispensables et la permission pour les Grecs de prendre part à son élection et de pouvoir faire des objections contre sa personne. Dans une première phase de ses négociations avec lord Aberdeen, le ministre anglais avait montré de l'impatience, tandis que le prince avait fait preuve d’une grande condescendance; mais, dans cette seconde phase, qui commença avec le voyage du prince Léopold à Paris", où la cour l’avait indisposé en lui refu- * 4*«'i. saut la main de la princesse d'Orléans, la conférence se prêta, avec la plus grande facilité, à toutes ces exigences relativement aux questions d’argent, sans pouvoir cependant le satisfaire. Lorsque ensuite, après l'arrivée du consentement de la Porte, le prince ne pouvait plus reculer devant une décision définitive, il présenta* à la conférence * ts»»»'le mémoire du sénat grec et les deux lettres d'envoi du président* dont il considérait le contenu comme suffisant * doï*-**«»«u. pour le libérer de tous les engagements pris par lui vis-àvis de la Grèce, puisque, disait-il, ces engagements avaient été fondés sur une supposition que détruisaient les communications reçues de Grèce. Ce fut en vain que les plénipotentiaires essayèrent encore une fois* de le tranquilliser • iî a»> au sujet du contenu de ces papiers; Léopold donna* for- • n mai. mellement sa démission' et retira sa parole dans une lettre qu’il adressa au président de la Grèce. Vis-à-vis de la conférence, il appuya son refus surtout sur le mémoire du sénat grec, « qui avait déclaré vouloir rester étranger à l’exécution des décisions de la conférence. Jamais,

• ajouta Léopold, il ne pourrait s'imposer à un peuple mal affectionné. Il lui était pénible de voir sa nomination

' Cf. Neueste SUmtsnclen [Documents politiques les plus récents).

t. XIX, p. «:t, «fi.

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