CHAPITRE XII
Mouvements exécutés pour Tassant. — Des groupes d'Arabes quittent Zaatcha. — Investissement. — Signal donné pour l'assaut. —Colonel Canrobert. — Colonel de Barrai. — Le lieutenant-colonel de Lourmel. — Les Arabes se réfugient dans les maisons. — Siège de chacune d'elles. — Emploi des sacs de poudre. — Destruction des maisons. — Siège de la maison de Bouzian. — Défense opiniâtre des Arabes qui y sont enfermés. — Brèche faite à la maison. — Les zouaves s'y précipitent. — Les défenseurs passés au fil de Tépée. — Mort de Bouzian. — Attaque des gens de Lichana. — Destruction entière de Zaatcha. — Perle de l'ennemi. — La tête du fils de Bouzian est apportée au général. — Les grands des oasis voisines font leur soumission. — Nos pertes. — Départ de la colonne. — Arrivée à Biskra..
(Planche III.) Le 26 novembre, avant que le jour parût, les officiers du génie disposèrent les têtes de sape pour le passage des troupes, en remplaçant par des caisses à biscuit vides, faciles
à renverser, les masques, et, à sept heures et demie du matin, les trois colonnes furent rendues dans les tranchées et les places d'armes où elles avaient ordre de se réunir.
Au point du jour, l'artillerie avait ouvert un feu très-vif sur les brèches, et le commandant Bourbaki s'était porté vers la face ouest du village, pour prendre position dans les jardins entre les extrémités de droite et de gauche des deux attaques. Ce mouvement, ainsi que celui opéré dans le camp, ayant été remarqué des assiégés, ils ne purent douter d'une attaque sérieuse; aussi, plusieurs groupes sortirent de Zaatcha, les uns pour s'en éloigner au plus vite, les autres pour aller chercher des renforts à Lichana et à Tolga, oîi ils ne purent parvenir, étant tombés au milieu des tirailleurs indigènes; ils furent tués.
Le général s'était placé au cavalier de tranchée, près delà batterie Besse, au centredes attaques, oii il attendait que l'investissement fût achevé pour donner le signal de l'assaut. A huit heures du matin, trois notes de clairon vivement répétées lui étant parvenues, il fit sonner la charge. Aussitôt les sapeurs du génie dégagent les passages du fossé, et les trois colonnes, précédées par leurs chefs, s'élancent avec le plus grand enthou-
siasme sur les brèches au bruit de tous les tambours et clairons de la colonne expéditionnaire.
A droite, le colonel Canrobert gravit audacieusement les pentes de la brèche. Quatre officiers et quinze zouaves de bonne volonté l'accompagnent en tête de la colonne ; foudroyés par un feu violent, deux officiers et treize hommes sont tués; ceux qui restent debout sont touchés ; les zouaves qui marchent sur leurs traces se portent en avant, et, gagnant les terrasses, culbutent et tuent les Arabes qui s'y trouvent. Bientôt après, le drapeau français flotte sur un des points les plus élevés de Zaatcha.
Le colonel de Barrai, au centre, après avoir rencontré quelques obstacles, pénètre dans les rues, d'où il refoule les Arabes qui se sauvent cherchant un abri.
A la gauche, le lieutenant-colonel deLourmel, ayant son kepy au bout de son épée, précède ses troupes, qui, animées par son exemple, franchissent à la course les premiers obstacles, et poursuivent de terrasse en terrasse les assiégés, qui, ne pouvant résister à une telle impétuosité, cherchent, par une fuite précipitée, à se soustraire aux coups de nos baïonnettes. De Lourmel, les suivant de près et s'élançant dans
la rue, se trouve suspendu un instant à une poutre, à quatre mètres au-dessus du sol ; là, il est blessé par une balle tirée presque à bout portant; mais, s'étant dégagé, il parvient à descendre, continue sa course, et, peu après, il rallie les deux autres colonnes à la maison de Bouzian.
A neuf heures, les rues, les places et les terrasses sont occupées par la troupe; et les défenseurs, poursuivis à la baïonnette, débusqués des décombres, se réfugient dans les maisons d'où ils font un feu meurtrier sur les assaillants. Pour les en déloger, il faut faire le siège de chacune d'elles. Les sapeurs du génie essaient de percer avec la pioche le mur épais et solide du rez-dechaussée, afin de pouvoir y pénétrer; mais, à peine un trou est-il fait que des canons de fusil en sortent et tuent ceux qui sont en face. Les obusiers, que Ton ne peut transporter partout, n'ont point une action assez rapide ; d'ailleurs, les canonniers sont mis immédiatement hors de combat.
11 est donc difficile de chasser les Arabes de leur retraite, surtout du rez-de-chaussée, salle vaste et sombre, n'ayant d'entrée qu'une porte fort étroite et basse ; encore est-elle en partie
[ kantara.
Imp.F. (
murée. Cependant il faut en finir avec un ennemi aussi opiniâtre. C'est alors que Ton sent vivement l'utilité des sacs de poudre, que les sapeurs avaient déposés tout préparés à côté des brèches. En un instant, ils sont apportés et mis en œuvre. On n'entend alors que des détonations de mine ; on ne voit de tous côtés que des maisons qui sautent ou s'écroulent et ensevelissent les malheureux qui s'y étaient retirés.
Enfin, il n'y a plus qu'une seule maison, celle de Bouzian, qui reste debout sur l'emplacement de Zaatcha. Cette demeure du chef de l'insurrection est solidement construite ; ce dernier est entouré de sa famille et des fanatiques les plus exaltés qui font un feu nourri sur tous ceux qu'ils aperçoivent. Les zouaves, sous les ordres du commandant Lavarande, s'élancent pour pénétrer dans ce repaire si opiniâtrement défendu ; trente des leurs tombent sous les balles de cet ennemi invisible, ainsi que les servants d'un obusier de montagne que l'on met en batterie. Le général, témoin de cette résistance, ordonne de placer des sacs de poudre contre-buttés par des sacs à terre: deux fois les sapeurs du génie, bravant tout danger, exécutent cet ordre ; les deux premières explosions ne produisent aucun effet, et
ce n'est qu'à la troisième qu'un pan de mur, en s'écroulant, fait une large brèche.
Les zouaves, qui trépignent d'impatience, n'attendent pas que l'éboulement soit complet; ils se précipitent avec élan au milieu du nuage de poussière causé par l'explosion ; reçus par un feu à bout portant, dix de ces braves paient de leur vie cette attaque vigoureuse ; ceux qui les suivent, plus ardents que jamais, passent pardessus les corps de leurs camarades, franchissent le peu d'espace qui les sépare de Tennemi, et se heurtent dans Tobscurité contre une masse compacte , résol ue à vendre chèrement sa vie ; quelques coups de fusilsont encore tirés; mais les zouaves, se servant de leurs baïonnettes, ne font aucun quartier, et tous les Arabes retirés dans ce sombre réduit tombent en un instant pour ne plus se relever, à l'exception cependant de Bouzian, qui profite de Tobscurité et de la connaissance des lieux pour chercher à s'esquiver. Un zouave, nommé Causse, court sur lui, le saisit par le burnous et l'entraîne malgré sa résistance. Pris les armes à la main, ce fanatique subit la conséquence de son rôle; il est passé par les armes.
Pendant cette lutte sanglante, le commandant
Bourbaki avait eu un engagement avec les gens de Lichana qui, au bruit sourd des mines et de celui retentissant du canon, étaient sortis de leur village pour venir au secours de leurs frères de Zaatcha. Mais, arrêtés sur tous les points par les tirailleurs indigènes, ils s'étaient retirés après la perte de quelques-uns des leurs. Quant aux habitants de Farfar et de Tolga, intimidés par les nombreuses patrouilles de la cavalerie et des goums, ils n'avaient pas osé s'éloigner de la lisière de leurs oasis, où ils s'étaient rassemblés.
A midi, Zaatcha n'était plus qu'un monceau de ruines, et cependant, jusqu'à trois heures, des Arabes, cachés dans des trous, blessèrent encore quelques hommes qui traversaient les décombres. Enfin, le plus profond silence finit par régner là, oîi pendant cinquante et un jours on n'avait entendu, jour et nuit, que le bruit de combats continuels. A cinq heures du soir, les troupes rentrent au camp, et le colonel Dumontet vient, avec le 43* de ligne, s'établir sur les ruines encore fumantes de Zaatcha.
Dans ce siège de maisons, un grand nombre
de victimes furent ensevelies sous les décombres ;
elles leur servirent de tombeaux. On trouva
parmi les cadavres le corps de Sidi-Moussa, marabout vagabond, qui était connu par son exaltation et sa persévérance à prêcher la guerre sainte ; il était venu de l'ouest avec une soixantaine de fanatiques qui avaient été frappés à côté de leur maître. Ce ne furent pas les seuls étrangers qui succombèrent. Dans la perte de huit cents hommes que les Arabes firent dans cette journée, il n'y eut que trente habitants du village ; les autres appartenaient à des contingents de vingt tribus différentes, plus ou moins éloignées ; des gens de Tunis, du Maroc, de la Mecque même furent trouvés parmi les morts. Tous ces hommes, pour la plupart vigoureusement constitués, avaient été des défenseurs déterminés. Un vieillard et cinq femmes furent seuls épargnés; le général les renvoya dans leurs familles : ces cinq femmes furent les seules qu'on trouva dans Zaatcha.
Le fils de Bouzian, jeune homme de vingt ans, qui avait été mêlé à toutes les intrigues de son père (1), et qui était auprès de lui au moment de l'assaut, avait disparu. Le général donnait l'ordre
(1) Il avait été envoyé à Alger, et ce n'est qu'à son retour que son père forma le projet de se poser en chériff.
de le chercher partout, lorsque Mohamed Skrir, caïd de Bîskra, en lui jetant une tète aux pîedst. lui dit : « Général, le louveteau ne deviendra pas loup. » Ce jeune Arabe, en fuyant, était tombé ^u milieu des goums du cheik El-Arab, qui l'avait fait décapiter. Cependant les habitants des oasis voisines ne pouvaient croire à l'anéantissement de ce bordj, réputé parmi eux imprenable. Ils étaient, en outre, persuadés que Bouzian et son fils s'étaient sauvés à Tolga. Cette conviction, de leur part, pouvant encore prolonger la lutte, le général crut que le moyen le plus infaillible pour la terminer, était d'exposer à la vue de tous les têtes de Bouzian, de son fils et de Sidi-Moussa. Ce qu'il avait prévu, arriva : car, aussitôt qu'elles furent exposées et que le bruit s'en répandit, tous les grands du Zab-Dahari et des oasis voisines s'empressèrent de se rendre au camp, et de fournir des otages, en faisant de grandes démonstrations de regrets de s'être laissés entraîner au point de méconnaître notre autorité.
Cette journée, où les officiers et soldats firent preuve de la plus grande intrépidité, nous a coûté 43 tués, dont 3 officiers, et 19S blessés, y compris 4 officiers, presque toutes blessures fort graves, reçues à bout portant. La plus grande
partie de cette perte fut supportée par les zouaves qui, à l'attaque seule de la maison de Bouzian, eurent 40 hommes hors de combat. Le chef de bataillon Lavarande, qui les commandait, fut dans cette occasion, comme dans toutes, admirable d'entrain et de bravoure. Le chef de bataillon de Lorencey, des zouaves, fut blessé. Le commandant Le Bretevillois, du génie, s'est distingué dans ce siège de maisons, par son calme, et son sangfroid au milieu du danger et par la précision de ses ordres.
Le général ne quitta le camp de Condiat-el- Meïda, comme il en avait pris la ferme résolution , qu'après la destruction entière de Zaatcha ; il en partit le 28 novembre, suivi d'un convoi de blessés et de malades, au nombre desquels il y avait encore beaucoup de cholériques; il emmenait avec lui les otages du Zab-Dahari, des Ouled-Djellal et de Sidi-Kraled.
A son arrivée à Biskra, le 29 novembre, il y trouva les députations du Zab-Chergui, qui s'étaient empressées devenir demander l'aman, et qui s'en retournèrent très-heureuses de ne payer que des amendes pour leur participation aux hostilités commises. Elles annoncèrent
qu'aussitôt la chute de Zaatcha, l'ex-kralifat Hamed-bel-Hadji avait quitté les environs de Sidi-Okba pour retourner à TOued-Souf, et qu'une grande partie des gens de TAuress se disposaient à se présenter pour obtenir le pardon de leur conduite déloyale. Biskra était encore envahi par le choléra ; des tentes y avaient été dressées au milieu de l'oasis, pour mettre les blessés à l'abri des influences cholériques, et, dès le lendemain, le général fît évacuer sur Bathna et sur Constantine tous ceux qui avaient été reconnus susceptibles de supporter les fatigues du voyage, et, le 1" décembre, il quitta cette oasis.
Dans le trajet de Biskra à K'Sour, les grands de presque toutes les tribus du Bélezma et de FAuress vinrent à sa rencontre se soumettre aux conditions qu'il voudrait leur imposer. Il les renvoya en leur disant qu'une colonne irait s'établir dans leur pays et qu'ils seraient traités selon la conduite qu'ils tiendraient. En arrivant à K'Sour, il reçut encore de nouvelles députations, avec lesquelles il traita selon l'importance des tribus et leur participation à la révolte.
De ce camp, selon les ordres de M. le gouverneur général, le colonel de Barrai fut dirigé sur
Bouçada, où il devait s'entendre avec le colonel Daumas, afin de terminer les afiPaires de cette partie de la subdivision de Sétif, dont il avait le commandement. Il partit avec les troupes qu'il avait amenées à Zaatcha.
La conduite des Ouled-Solthan , qui avaient assassiné le caïd des Bou-Aoun, et celle de leurs voisins, ainsi que des tribus de TAuress, exigeaient que Ton y envoyât une colonne. Le colonel Canrobert, qui venait de remplacer le colonel Garbuccia dans le commandement de la subdivision de Bathna, se rendit d'abord chez les Ouled-Solthan et de là chez les Ouled-Abdi, dans TAuress, pour réprimer surtout la révolte de Narah, village situé au milieu de montagnes abruptes.
La colonne expéditionnaire des Ziban étant dissoute par le départ dep troupes mises sous les ordres des colonels de Barrai et Canrobert, le général se rendit à Constantine, siège de son commandement, où, avant son rappel en France, il eut le bonheur de voir la province entièrement pacifiée et celui plus grand encore de pouvoir distribuer à ses frères d'armes les récompenses qu'il avait demandées pour eux, et qui étaient si bien méritées.
Tel est le récit exact et purement militaire de la chute de Zaatcha et des événements survenus avant et pendant les opérations de ce siège. Pour s'en rendre compte, ainsi qu'on l'a déjà fait re^ marquer, il faut se reporter en 1849, époque à laquelle la province était dépourvue de troupes (1), au moment même oti les Kabyles des montagnes du Zouagha et de CoUo, qui n'avaient jamais été bien soumises, pillaient les Azels, menaçaient la route de Philippeville à Constantine et les colonies agricoles, dont l'établissement avait jeté la plus grande inquiétude dans l'esprit des indigènes.
Il faut savoir que les Chaouïas du sud de TAuress, ainsi que tous ceux qui habitent les autres montagnes limitrophes du Sahara, tels que les Ouled-Solthan, les Ihaïa-ben-Zékri, les Ali-ben-Sabors, etc., étaient récalcitrants, évitaient toutes relations avec nous et n'attendaient qu'une occasion favorable pour faire cause commune et marcher contre un pouvoir qu'ils détestaient. Enfin, cette province de Constantine, réputée si tranquille, n'était alors qu'un
(i) A la fin de 1848, deux régiments avaient été retirés de province de Constantine.
volcan prêt à faire éruption. Aussi, lorsqu'après avoir forcé les Kabyles du nord à une soumission plus solide que par le passé, le général se rendit dans le sud pour réprimer la révolte des oasis du Zab-Dahari, il se trouva entouré de nombreuses populations hostiles.
Quant à la longueur du siège, elle s'explique par la grande difficulté d'exécuter des travaux de tranchée au milieu d'une forêt de palmiers, de jardins couverts de taillis épais et coupés de canaux d'irrigation, avec un personnel du génie insuffisant, dépourvu de matériel, et avec un effectif de troupes très-restreint, qui cependant était obligé dé faire face à toutes les exigences du siège et aux attaques du dehors*
Cependant, cette colonne expéditionnaire, malgré le choléra et des combats journaliers, se maintint au milieu de tous ses ennemis; et, grâce à sa bravoure, à son dévouement et à sa persistance à surmonter tous les obstacles, elle parvint à vaincre la plus énergique résistance et à faire tomber Zaatcha, qui, déjà sous les Turcs, était un refuge pour les rebelles et avait résisté aux forces des beys de Constantine.
Quoi qu'ail en soit du jugement qui a été porté
sur cette expédition lointaine, il est certain que la destruction de ce bordj a produit un effet terrible sur l'esprit des habitants du Sahara, a consolidé l'autorité française dans tout le sud de la province de Constantine, et a favorisé, sans nul doute, les opérations qui ont eu lieu par la suite à Tugurt et à l'Oued-Souf.