ET LE JUGE POPINOT
Madame d’Espard était, depuis deux ans, très à la mode à Paris, où la Mode élève, abaisse tour à tour des personnages qui , tantôt grands , tantôt petits , c’est-à-dire tour à tour en vue et oubliés , deviennent plus tard des personnes insupportables comme le sont tous les ministres disgraciés , et toutes les majestés déchues. Incommodes par leurs prétentions fanées, ces flatteurs du passé saven
tout , médisent de tout, et sont les amis de tout le monde, comme les dissipateurs ruinés.
Pour avoir été quittée par son mari vers l’année 1818 , madame d’Espard devait s’être mariée au commencement de l’année 1812 ; ses enfants avaient donc nécessairement, l’un quinze et l’autre treize ans. Par quel hasard une mère de famille , âgée d’environ trente-cinq ans, était-elle à la mode? Quoique la mode soit capricieuse , et que nul ne puisse à l’avance désigner ses favoris; que souvent elle exalte la femme d’un banquier ou quelque personne d’une élégance et de beauté douteuses , il doit sembler surnaturel que la Mode eût pris des allures constitutionnelles enadoptantla présidence d’âge. Ici la Mode avait fait comme tout le monde, elle acceptait madame d’Espard pour une jeune femme. La marquise avait trente-cinq ans sur les registres de l’état-civil , et vingt-deux ans le soir, dans un salon.
Mais combien de soins et d’artifices! Des boucles artificieuses lui cachaient les tempes; elle se condamnait chez elle au demi-jour en faisant la malade , afin de rester dans les teintes protectrices d’une lumière passée à la mousseline ; comme
Diane de Poitiers, elle pratiquait Peau froide pour ses bains; comme elle encore, la marquise couchait sur le crin , dormait sur des oreillers de maroquin pour conserver sa chevelure, mangeait peu , ne buvait que de l’eau , combinait ses mouvements afin d’éviter la fatigue , et mettait une exactitude monastique dans les moindres actes de sa vie.
Ce rude système a , dit-on , été poussé jusqu a l’emploi de la glace au lieu d’eau , jusqu’aux aliments froids, par une illustre polonaise qui, de nos jours, allie une vie déjà séculaire aux occupations , aux mœurs de la petite maîtresse. Destinée à vivre autant que vécut Marion de Lorme, à laquelle des biographes accordent cent trente ans , l’ancienne gouvernante de la Pologne montre , à près de cent ans, un esprit et un cœur jeunes, une gracieuse figure , une taille charmante; elle peut dans sa conversation, où les mots pétillent comme les sarments au feu , comparer les hommes et les livres de la littérature actuelle aux hommes et aux livres du dix-huitième siècle ; de Varsovie , elle * commande ses bonnets chez Herbault ; grande dame, elle a le dévouement d’une petite fille; elle
nage, elle court comme un lycéen , et sait se jeter sur une causeuse aussi gracieusement qu’une jeune coquette ; elle insulte la mort et se rit de la vie ; elle étonna jadis l’empereur Alexandre, et peut aujourd’hui surprendre l’empereur Nicolas par la magnificence de ses fêtes; elle fait verser des larmes â quelque jeune homme épris ; elle a l’âge qu’il lui plait d’avoir; elle est un véritable conte de fée , si toutefois elle n’est pas la fée du conte.
Madame d’Espard avait-elle connu M ra8 Z k ?
voulait-elle la recommencer? Quoi qu’il en soit, la marquise prouvait la bonté de ce régime; son teint était pur, son front n’avait point de rides, son corps gardait , comme celui de la bien-aimée de Henri H, la souplesse, la fraîcheur, attraits cachés qui ramènent et fixent l’amour auprès d’une femme, Les précautions si simples de ce régime , indiqué par l’art, par la nature, peut-être aussi par l’expérience, trouvaient d’ailleurs en elle un système général qui les corroborait. La marquise était douée d’une profonde indifférence pour tout ce qui n’était pas elle; les hommes l’amusaient, mais aucun d’eux ne lui avait causé ces grandes excitations qui remuent profondément les deux natures et brisent
*sr
l’une par l’autre; elle n’avait ni haine ni amour ; offensée , elle se vengeait froidement et tranquillement, à son aise, en attendant l’occasion de satisfaire la mauvaise pensée qu’elle conservait sur quiconque s’était mal posé dans son souvenir. Elle ne se remuait pas, ne s’agitait point; elle parlait, car elle savait qu’en disant deux mots une femme peut faire tuer trois hommes. Elle s’était vue quittée par M. d’Espard avec un singulier plaisir; il emmenait deux enfants qui , pour le moment , l’ennuyaient , et qui , plus tard , pouvaient nuire à ses prétentions. Ses amis les plus intimes, comme ses adorateurs les moins persévérants , ne lui voyant aucun de ces bijoux â la Cornélie qui vont et viennent en avouant , sans le savoir, l’âge d’une mère , tous la prenaient pour une jeune femme. Les deux enfants de qui la marquise paraissait tant s’inquiéter dans sa requête , étaient aussi bien que leur père inconnus du monde comme le passage nord-est est inconnu des marins. M. d’Espard passait pour un original qui avait abandonné sa femme sans avoir contre elle le plus petit sujet de plainte.
Maltresse d’elle-mème à vingt-deux ans , et mai-
84 CE QUI FÛT dit, etc.
tresse de sa fortune, qui consistait en vingt-six mille livres de rente , la marquise hésita longtemps avant de prendre un parti et de décider son existence. Quoiqu’elle profitât des dépenses que son mari avait faites dans son hôtel , qu’elle gardât les ameublements, les équipages , les chevaux, enfin toute une maison montée , elle mena d’abord une vie retirée pendant les années 16,17 et 18, époque à laquelle les familles se remettaient des désastres occasionnés par les tourmentes politiques. Appartenant d’ailleurs à l’une des maisons les plus considérables et les plus illustres du faubourg Saint- Germain , ses parents lui conseillèrent de vivre en famille, après la séparation forcée à laquelle la condamnait l’inexplicable caprice de son mari.
En 1820, la marquise sortit de sa léthargie, parut à la cour, dans les fêtes, et reçut chez elle. Del825 à 1828 elle tint un grand état de maison, se fit remarquer par son goût et par sa toilette; elle eut son jour, ses heures de réceptions; puis elle s’assit bientôt sur lé trône où précédemment a vaientbrillé madame la vicomtesse de Beauséant , la duchesse de Longeais, madame Firmiani, laquelle , après son riage avec M. de Camps , avait résigné le sceptre
aux mains de la marquise d’Aiglemont à qui madame d’Espard l’arracha. Le monde ne savait rien de plus sur la vie intime de la marquise d’Espard. Elle paraissait devoir demeurer longtemps à l’horizon parisien , comme un soleil près de se coucher, mais qui ne se coucheraitjamais. La marquise s’était étroitement liée avec une duchesse non moins célèbre par sa beauté que par son dévouement à la personne d’un prince alors en disgrâce, mais habitué à toujours entrer en dominateur dans les gouvernements à venir. Madame d’Espard était également l’amie d’une étrangère près de laquelle un illustre et rusé diplomate russe analysait les affaires publiques. Enfin une vieille comtesse, accoutumée à battre les cartes du grand jeu politique , l’avait maternellement adoptée. Pour tout hommeà haute vue, madame d’Espard se préparait ainsi à faire succéder une sourde, mais réelle influence, au règne public et frivole qu’elle devait à la mode. Son salon prenait une consistance politique. Ces mots : Ou’en dit-on chez madame cTEspard? Le salon de madame d’Espard est contre telle mesure , commençaient à se répéter par un assez grand nombre de sots pour donner à son troupeau de fidèles
l’autorité d’une coterie. Quelques blessés politiques, pansés, chatouillés par elle, tels que le favori de Louis XVIII , qui ne pouvait plus se faire prendre en considération, et d’anciens ministres prêts à revenir au pouvoir, la disaient aussi forte en diplomatie que l’était à Londres la femme de l'ambassadeur russe. La marquise avait plusieurs fois donné, soit à des députés, soit à des pairs, des mots et des idées qui de la tribune avaient retenti en Europe. Elle avait souvent bien jugé de quelques événements sur lesquels ses habitués n’osaient émettre un avis. Les principaux personnages de la cour venaient jouer au whist chez elle le soir. Elle avait d’ailleurs les qualités de ses défauts. Elle passait pour être discrète et l'était; son amitié paraissait à toute épreuve; elle servait ses protégés avec une persistance qui prouvait qu’elle tenait moins à se faire des créatures qu’à grandir son crédit. Cette conduite était inspirée par sa passion dominante , la vanité. Les conquêtes et les plaisirs auxquels tiennent tant les femmes lui semblaient à elle des moyens; elle voulait vivre sur tous les points du plus grand cercle que puisse décrire la vie.
Parmi les hommes encore jeunes auxquels l’ave-
nir appartenait et qui se pressaient aux grands jours dans ses salons , se remarquaient surtout MM. de Marsay , de Ronquerolles , de Montriveau , de la Roche-Hugon, de Serizy, Féraud, etc. Souvent elle admettait un homme sans vouloir recevoir sa femme , et son pouvoir était assez fort déjà pour imposer ces dures conditions à certaines personnes ambitieuses, telles que deux célèbres banquiers royalistes, MM. de Nucingen et Ferdinand du Tillet. Elle avait si bien étudié le fort et le faible de la vie parisienne, qu’elle s’était toujours conduite de façon à ne laisser à aucun homme le moindre avantage sur elle. On aurait pu promettre une somme énorme d’un billet ou d’une lettre où elle se serait compromise , sans pouvoir en trouver un seul. Si la sécheresse de son âme lui permettait de jouer son rôle au naturel , son extérieur ne la servait pas moins bien. Elle avait une taille jeune; sa voix était à commandement souple, fraîche, claire et dure; elle possédait éminemment les secrets de cette attitude aristocratique par laquelle une femme efface le passé ; elle connaissait bien l’art de mettre un espace immense entre elle et l’homme qui se croit des droits à la familiarité après un bonheur
de hasard. Son regard imposant savait tout nier. Dans sa conversation , les grands et beaux sentiments, les nobles déterminations paraissaient découler naturellement d’une âme et d’un cœur purs; mais elle était en réalité tout calcul , et bien capable de flétrir un homme maladroit dans ses transactions , au moment où elle transigerait sans honte au profit de ses intérêts personnels.
En essayant de s’attacher à cette femme , Rastignac avait bien deviné le plus habile des instruments; mais il ne s’en était pas encore servi ; loin de pouvoir le manier, il se faisait déjà broyer par lui. Ce jeune condottiere de l’intelligence, condamné , comme Napoléon , à toujours livrer bataille en sachant qu’une seule défaite était le tombeau de sa fortune, avait rencontré dans sa protectrice un dangereux adversaire. Pour la première fois de sa vie turbulente, il jouait une partie sérieuse avec un partner digne de lui. Dans la conquête de madame d’Espard il apercevait un ministère. Aussi la servait-il avant de s’en servir : dangereux début!
L’hôtel d’Espard exigeait un nombreux domestique ; le train de la marquise était considérable. Ses grandes réceptions avaient lieu au rez-de chaus-
sée, mais elle habitait le premier étage de sa maison. La tenue d’un grand escalier magnifiquement orné, ses appartements décorés dans le goût noble qui jadis respirait à Versailles, annonçaient une immense fortune. Quand le juge vit s’ouvrir devant le cabriolet de son neveu la porte cochère, il examina par un rapide coup d’œil la loge , le suisse, la cour , les écuries , les dispositions de celte demeure, les fleurs qui garnissaient l’escalier, l’exquise propreté des rampes , des murs, des tapis , et compta les valets en livrée qui au coup de cloche arrivèrent sur le palier. Ses yeux qui, la veille, sondaient au fond de son parloir la grandeur des misères sous les vêtements boueux du peuple , étudièrent avec la même rapidité de vision l’ameublement et le décor des pièces par lesquelles il passa , pour y découvrir les misères de la grandeur.
— Monsieur Popinot!
— Monsieur Bianchon!
Ces deux noms furent dits à l’entrée du boudoir où se trouvait la marquise, jolie pièce récemment remeublée et qui donnait sur le jardin de l’hôtel.
En ce moment , madame d’Espard était assise dans un de ces anciens fauteuils rococo que Ma-
dame avait mis à la mode. Rastignac occupait près d’elle, à sa gauche, une chauffeuse dans laquelle il s’était établi comme le primo d’une dame italienne. Debout, à l’angle de la cheminée , se tenait un troisième personnage. Ainsi que le savant docteur l’avait deviné, la marquise était une femme d’un tempérament sec et nerveux ; sans son régime, son teint eût pris la couleur rougeâtre que donne un constant échaufîement ; mais elle ajoutait encore à sa blancheur factice par les nuances et les tons vigoureux des étoffes dont elle s’entourait ou avec lesquelles elle s’habillait; elle aimait le brun rouge , le marron , le bistre à reflets d’or. Son boudoir, copié sur celui d’une célèbre lady alors à la mode à Londres, était en velours couleur de tan; mais elle y avait ajouté de nombreux agréments dont les jolis dessins atténuaient la pompe excessive de cette royale couleur. Elle était coiffée comme une jeune personne, en bandeaux terminés par des boucles qui faisaient ressortir l’ovale un peu long de sa figure; mais autant la forme ronde est ignoble , autant la forme oblongueest majestueuse. Les doubles miroirs à facettes qui allongent ou aplatissent à volonté les figures donnent une preuve
évidente de cette règle applicable à la physiognomie.
En apercevant Popinot qui s’arrêta sur la porte comme un animal effrayé , tendant le cou , la main gauche dans son gousset, la droite armée d’un chapeau dont la coiffe était crasseuse, la marquise jeta sur Rastignac un regard dans lequel la moquerie était en germe. L’aspect un peu niais du bonhomme s’accordait si bien avec sa grotesque tournure et son air effaré , qu’en voyant la figure contristée de Bianchon qui se sentait humilié dans son oncle , Rastignac ne put s’empêcher de rire en détournant la tête. La marquise salua par un geste de tête, et fil un pénible effort pour se soulever dans son fauteuil , où elle retomba non sans grâce, en paraissant s’excuser de son impolitesse sur sa débilité jouée.
En ce moment, le personnage qui se trouvait debout entre la cheminée et la porte salua légèrement , avança deux chaises en les présentant par un geste au docteur et au juge; puis, quand il les vit assis , il se remit le dos contre la tenture , et se croisa les bras.
Un mot sur cet homme.
Il est de nos jours un peintre , Decamps, qui possède au plus haut degré l’art d’intéresser à ce qu’il présente à vos regards , que ce soit une pierre ou un homme. Sous ce rapport , son crayon est plus savant que son pinceau. Qu’il dessine une chambre nue et qu’il y laisse un balai sur la mu raille; s’il le veut , vous frémirez : vous croirez que ce balai vient d’être l’instrument d’un crime et qu’il est trempé de sang, ce sera le balai dont s’est servi la veuve Bancal pour nettoyer la salle où Fualdès fut égorgé. Oui , le peintre ébouriffera le balai comme l’est un homme en colère , il en hérissera les brins comme si c’étaient vos cheveux frémissants ; il en fera comme un truchemententre la poésie secrète de son imagination et celle qui se déploiera dans la vôtre. Après vous avoir effrayé par la vuê de ce balai , demain il en dessinera quelqu’autre auprès duquel un chat endormi, mais mystérieux dans son sommeil , vous affirmera que ce balai sert à la femme d’un cordonnier allemand pour se rendre au broken. Ou bien ce sera quelque balai pacifique auquel il suspendra l’habit d’un employé au Trésor. Decamps a dans son pinceau ce que Paganini a dans son archet, une puissance
Di Goojk
magnétiquement communicative. Eh bien! il faudrait dans le style ce génie saisissant, ce chique du crayon, pour peindre l’homme droit, maigre et grand, vêtu de noir, à longs cheveux noirs, qui resta debout sans mot dire. Ce seigneur avait une figure à lame de couteau, froide, âpre, dont le teint ressemblait aux eaux de la Seine, quand elle est trouble et qu’elle charrie les charbons de quelque bateau coulé. 11 regardait à terre, écoutait et jugeait; sa pose effrayait; il était là comme le célèbre balai auquel Decamps a donné le pouvoir accusateur de révéler un crime. Parfois , la marquise essaya durant la conférence d’obtenir un avis tacite en arrêtant pendant un instant ses yeux sur ce personnage; mais quelque vive que fût sa muette interrogation, il demeura grave et roide, autant que la statue du Commandeur.
Le bon Popinot , assis au bord de sa chaise , en face du feu , son chapeau entre les jambes , regardait les candélabres dorés en or moulu, la pendule, les curiosités entassées sur la cheminée , l’étoffe et les agréments de la tenture, enfin tous ces jolis riens si coûteux dont s’entoure une femme à la mode. Il fut tiré de sa contemplation bourgeoise
94 CE QCI Fl'T DIT, ETC.
par madame d'Espard qui lui disait d’une voix flùtée : — Monsieur , je vous dois un million de remerciments....
Un million de remerciments ! se dit le bonhomme en lui-même, c’est trop, il n’y en a pas un.
— Pour la peine que vous daignez
— Daignez ! pensa-t-il , elle se moque de moi.
— ... Daignez prendre en venant voir une pauvre plaideuse, trop malade pour pouvoir sortir...
Ici le juge coupa la parole à la marquise en lui jetant un regard d’inquisiteur par lequel il examina l’état sanitaire de la pauvre plaideuse. — Elle se porte comme un charme ! se dit-il.
— Madame , répondit-il en prenant un air respectueux , vous ne me devez rien. Quoique ma démarche ne soit pas dans les habitudes du tribunal, nous ne devons rien épargner pour arriver à la découverte de la vérité dans ces sortes d'affaires. Nos jugements sont alors déterminés moins par le texte de la loi que par les inspirations de notre conscience. Or que je sache la vérité dans mon cabinet ou ici , pourvu que je la sache , tout sera bien.
Pendant que Popinot parlait , Rastignac serrait
la main à Bianchon, et la marquise faisait au docteur une petite inclination de tète pleine de gracieuses faveurs.
— Quel est ce monsieur? dit Bianchon à l’oreille de Rastignac en lui montrant l’homme noir.
— Le chevalier d’Espard , le frère du marquis.
— Monsieur votre neveu m’a dit , répondit la marquise à Popinot, combien vous aviez d’occupations , et je sais déjà que vous êtes assez bon pour vouloir cacher un bienfait, afin de dispenser vos obligés de la reconnaissance. Il paraît que ce tribunal vous fatigue extrêmement. Pourquoi ne double-t-on pas le nombre des juges ?
— Ah! madame , c'est pas l'embarras , dit Popinot , ça n’en serait pas plus mal ! Mais quand ça se fera , les poules auront des dents.
En entendant cette phrase , qui allait si bien à la physionomie du juge , le chevalier d’Espard le toisa d’un coup d’œil , et eut l’air -de se dire: Nous en aurons facilement raison.
La marquise regarda Rastignac , qui se pencha vers elle.
— Voilà , lui ilit- il , comment sont faits les gens
chargés de prononcer sur les intérêts et sur la vie des particuliers.
Comme la plupart des hommes vieillis dans un métier, Popinotse laissait volontiers aller aux habitudes qu’il y avait contractées , habitudes de pensée d’ailleurs. Sa conversation sentait le juge d’instruction ; il aimait à questionner ses interlocuteurs et à les presser entre des conséquences inattendues, à leur faire dire plus qu’ils ne voulaient en faire savoir. M. Pozzodi Borgo s’amuse, dit-on, à surprendre les secrets de ses interlocuteurs , et à les embarrasser dans ses pièges diplomatiques; il déploie ainsi , par une invincible accoutumance , son esprit trempé de ruse. Aussitôt que Popinot eut , pour ainsi dire, toisé le terrain sur lequel il se trouvait, il jugea qu’il était nécessaire d’avoir recours aux finesses les plus habiles, les mieux déguisées et les mieux entortillées, en usage au Palais pour surprendre la vérité. Bianchon demeurait froid et sévère, comme un homme qui se décide à subir un supplice en taisant ses douleurs; mais , intérieurement , il souhaitait à son oncle le pouvoir de marcher sur cettfe femme comme on marche sur une vipère ; comparaison que lui inspira
la longue robe , la courbe de la pose , le col allongé , la petite tête et les mouvements onduleux de Iq marquise.
— Eh bien! monsieur, reprit madame d'Espard, quelle que soit ma répugnance à faire de l’égoïsme, je souffre depuis trop longtemps pour ne pas souhaiter que vous finissiez promptement. Aurai-je bientôt une solution heureuse?
- Madame, je ferai tout ce qu’il dépendra de moi pour la terminer , dit Popinot d’un air plein de bonhomie. Ignorez-vous la cause qui a nécessité la séparation existant entre vous et le marquis d’Espard? demanda le juge en regardant la marquise.
— Oui, monsieur, répondit-elle en se posant pour débiter un récit préparé. Au commencement de l’année 1816, 31. d’Espard , qui , depuis trois mois , avait tout à fait changé d’humeur , me proposa d’aller vivre auprès de Briançon , dans une de ses terres , sans avoir égard à ma santé que ce climat aurait ruinée, ni sans tenir compte de mes habitudes. Je refusai de le suivre ; mon refus lui inspira des reproches si mal fondés que , dès ce moment , j’eus des soupçons sur la rectitude de
son esprit. Le lendemain, il me quitta, me laissant son hôtel , la libre disposition de mes revenus , et alla se loger rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, en emmenant mes deux enfants.
— Permettez, madame , dit le juge en interrompant, quels étaient ces revenus ?
— Vingt-six mille livres de rente, répondit-elle en parenthèse. Je consultai sur-le-champ M. Jennequin , pour savoir ce que j’avais à faire , repritelle ; mais il paraît que les difficultés sont telles pour ôter à un père le gouvernement de ses enfants, que j’ai dû me résigner à demeurer seule à vingt deux ans , âge auquel beaucoup de jeunes femmes peuvent faire des sottises. Vous avez sans doute lu ma requête , monsieur; vous connaissez les principaux faits sur lesquels je me fonde pour demander l’interdiction de M. d’Espard?
— Avez-vous fait, madame, demanda le juge, des démarches auprès de lui pour obtenir vos enfants?
— Oui , monsieur ; mais elles ont été toutes inutiles. Il est bien cruel pour une mère d’ètre privée de l'affection de ses enfants, surtout quand ils peuvent donner des jouissances auxquelles tiennent toutes les femmes.
CE gtl FlIT DIT, ETC.
— L’ainé doit avoir seize ans, dit le juge.
— Quinze ! répondit vivement la marquise.
Ici , Bianchon regarda Rastignac , et madame d’Espard se mordit les lèvres.
— En quoi l’âge de mes enfants vous importe-t-il?
— Ha ! madame , dit le juge sans avoir l’air de faire attention à la portée de ses paroles , un jeune garçon de quinze ans , et son frère, âgé sans doute de treize ans , ont des jambes et de l’esprit ; ils pourraient venir vous voir en cachette ; s’ils ne viennent pas , ils obéissent à leur père, et pour lui obéir en ce point, il faut l’aimer beaucoup.
— Je ne vous comprends pas , dit la marquise.
— Vous ignorez peut-être , répondit Popinot , que votre avoué prétend , dans votre requête , que vos chers enfants sont très-malheureux auprès de leur père....
Madame d’Espard dit avec une charmante innocence : — Je ne sais pas ce que l’avoué m’a fait dire.
— Pardonnez-moi ces inductions, mais la justice pèse tout, reprit Popinot. Ce que je vous demande, madame , est inspiré par le désir de bien connaître l’affaire. Selon vous , M. d’Espard vous aurait
quittée sur le prétexte le plus frivole. Au lieu d’aller à Briançon , où il voulait vous emmener , il est resté à Paris. Ce point n’est pas clair. Connaissait-il cette dame Marboutin avant son mariage ?
— Non , monsieur , répondit la marquise avec une sorte de déplaisir, visible seulement pour Rastignac et le chevalier d’Espard.
Elle se trouvait blessée d’èlre mise sur la sellette par ce juge dont elle se proposait de pervertir le jugement ; mais, comme l’attitude de Popinot restait niaise à force de préoccupation, elle finit par attribuer ses questions au génie interrogant du bailli de Voltaire.
— Mes parents, dit-elle en continuant, m’ont mariée à l’âge de seize ans avec M. d’Espard, de qui le nom, la fortune , les habitudes, répondaient à ce que ma famille exigeait de l’homme qui devait être mon mari. M. d’Espard avait alors vingt-six. ans; il était gentilhomme dans l’acception anglaise de ce mot ; ses manières me plurent; il paraissait avoir beaucoup d’ambition, et j’aime les ambitieux, dit-elle en regardant Rastignac. Si M. d’Espard n’avait pas rencontré cette dame Marboutin , ses qualités, son savoir, ses connaissances , l’auraient
porté, selon le jugement de ses amis d’alors, au gouvernement des affaires. Le roi Charles X, alors Monsieur , le tenait haut dans son estime. La pairie, une charge à la cour, une place élevée, l’attendaient. Cette femme lui a tourné la tête et a détruit l’avenir de toute une famille.
— Quelles étaient alors les opinions religieuses de M. d’Espard?
— Il était, dit-elle, il est encore d’une haute piété.
— Vous ne pensez pas que madame Marboutin ait agi sur lui au moyen du mysticisme?
— Non , monsieur.
— Vous avez un bel hôtel, madame, dit brusquement Popinot en retirant ses mains de ses goussets , et se levant pour écarter les basques de son habit et se chauffer. Ce boudoir est fort bien ; voilà des chaises magnifiques, vos appartements sont bien somptueux ; vous devez gémir en effet , en vous trouvant ici , de savoir vos enfants mal logés , mal vêtus et mal nourris. Pour une mère, je n’imagine rien de plus affreux !
— Oui monsieur. Je voudrais tant procurer quelques plaisirs à ees pauvres petits que leur père
fait travailler du matin au soir à ce déplorable ouvrage sur la Chine.
— Vous donnez de beaux bals, ils s’y amuseraient, mais ils y prendraient peut-être le goût de la dissipation; cependant, leur père pourrait bien vous les envoyer une ou deux fois par hiver.
— Il me les amène au jour de l’an et le jour de ma naissance. Ces jours-là, M. d’Espard me fait la grâce de dîner avec eux chez moi.
— Cette conduite est bien singulière ! dit Popinot en prenant l’air d’un homme convaincu. Avez-vous vu cette dame Marboutin ?
— Un jour, mon beau-frère, qui , par intérêt pour son frère...
— Ah! monsieur, dit le juge en interrompant la marquise, est le frère de M. d’Espard?
Le chevalier s’inclina.
— M. d’Espard, qui a suivi cette affaire, m’a menée à l’Oratoire où cette femme va au prêche , car elle est protestante. Je l’ai vue , elle n’a rien d’attrayant ; elle ressemble à une bouchère, elle est extrêmement grasse , horriblement marquée de la petite vérole ; elle a les mains et les pieds d’un homme , elle louche, enfin c’est un monstre !
— Inconcevable ! dit le juge en paraissant le plus niais de tous les juges du royaume. Et cette créature demeure ici près, rue Verte, dans un hôtel ! II n’y a donc plus de bourgeois!
— Un hôtel où son fils a fait des dépenses folles !
— Madame, dit le juge, j’habite le faubourg Saint-Marceau, je ne connais pas ces sortes de dépenses : qu’appelez-vous des dépenses folles ?
— Mais , dit la marquise, une écurie, cinq chevaux, trois voitures , une calèche, un coupé, un cabriolet.
— Cela coûte donc beaucoup? dit Popinot étonné.
— Énormément ! dit Itastignac en l’interrompant. Un train pareil demande pour l’écurie, pour l’entretien des voitures et l’habillement des gens , entre quinze et seize mille francs.
— Croyez-vous, madame? demande le juged’un air surpris.
— ■ Oui, au moins.
— Et l’ameublement de l’hôtel a dû coûter gros ?
— Plus de cent raille francs, répondit la marquise, qui ne put s’empêcher de sourire de la vulgarité du juge.
— Les juges, madame, reprit le bonhomme, sont assez incrédules; ils sont même payés pour l'être , et je le suis. M. le baron Marboutin et sa mère auraient, si cela est, étrangement spolié M. d’Espard. Voici une écurie qui , selon vous, coûterait seize mille francs par an. La table, les gages des gens , les grosses dépenses de maison devraient aller au double, ce qui exigerait cinquante ou soixante mille francs par an. Croyez-vous que ces gens, naguère si misérables, puissent avoir une aussi grande fortune? Un million donne à peine quarante mille livres de rente.
— Monsieur, le fils et la mère ont placé les fonds donnés par M. d’Espard en rentes sur le grand-lilivre , quand elles étaient à 60 ou 80. Je crois que leurs revenus doivent monter à plus de soixante mille francs. Le fils a d’ailleurs de très-beaux appointements.
— S’ils dépensent soixante mille francs , dit le juge, combien dépensez-vous donc?
— Mais, répondit madame d'Espard, à peu près autant.
Le chevalier fit un mouvement, la marquise rougit, Bianchon regarda Rastignac; mais le juge
prit un air de bonhomie qui trompa madame d’Espard et non le chevalier.
— Ces gens, madame, dit Popinot, peuvent être traduits devant le juge extraordinaire.
— Telle était mon opinion , reprit la marquise enchantée. Menacés de la police correctionnelle, ils auraient transigé.
— Madame, dit Popinot, quand M. d’Espard vous quitta, ne vous donna-t-il pas une procuration pour gérer et administrer vos biens ?
— Je ne comprends pas le but de ces questions, dit vivement la marquise. Il me semble que si vous prenez en considération l’état où me met la démence de mon mari, vous devriez vous occuper de lui et non de moi.
— Madame, dit le juge, nous y arrivons. Avant de confier à vous ou è d’autres l’administration des biens de M. d’Espard, s’il était interdit, le tribunal doit savoir comment vous avez gouverné les vôtres. Si M. d’Espard vous avait remis une procuration , il vous aurait témoigné de la confiance, et le tribunal apprécieraitce fait. Vous pouvez avoir acheté, vendu des meubles , placé des fonds ?
— Non, monsieur, il n’est pas dans les habi-
tudes des Blamont-Chauvry de faire le commerce ! dit-elle , vivement piquée dans son orgueil nobiliaire et oubliant son affaire. Mes biens sont restés intacts; d’ailleurs, M. d’Espard ne m’a pas donné de procuration.
Le chevalier mit la main sur ses yeux pour ne pas laisser voir la vive contrariété que lui faisait éprouver le peu de prévoyance de sa belle-sœur, qui se perdait par ses réponses. Il commençait à voir combien Popinot avait marché droit au fait malgré les détours de son interrogatoire.
— Madame, dit le juge en montrant le chevalier, monsieur sans doute vous appartient par les liens du sang? nous pouvons parler à cœur ouvert devant ces messieurs ?
— Parlez, dit la marquise étonnée de cette précaution.
— Hé bien , madame , j’admets que vous ne dépensiez que soixante mille francs par an , et cette somme semblera bien employée à qui voit vos écu- ' ries , votre hôtel , votre nombreux domestique , et les habitudes d’une maison dont le luxe me semble supérieur à celui des Marboulin.
La marquise fit un geste d’assentiment.
— Or, reprit le juge, si vous ne possédez que vingt-six mille francs de rentes, entre nous soit dit, vous pourriez avoir une centaine de mille francs de dettes. Le tribunal serait donc en droit de croire qu’il existe, dans les motifs qui vous portent à demander l’interdiction de monsieur votre mari, un intérêt personnel, un besoin d’acquitter vos dettes : si... vous... en... aviez. Les sollicitations qui m’ont été faites m’ont intéressé à votre situation, examinez-la bien , confessez-vous. Il serait encore temps, dans le cas où mes suppositions seraient justes, d’éviter le scandale d’un blâme qu’il serait dans les attributions du tribunal d’exprimer dans les attendu de son jugement, si vous ne rendiez pas votre position nette et claire. Nous sommes forcés d’examiner les motifs des demandeurs aussi bien que d’écouter les défenses de l’homme à interdire ; de rechercher si les requérants ne sont pas guidés par la passion , égarés par des cupidités malheureusement trop communes...
La marquise était sur le gril de Saint-Laurent.
— ... Et j’ai besoin d’avoir des explications à ce sujet, disait le juge. Madame, je ne demande pas à compter avec vous, mais seulement à savoir
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comment vous avez suffi à un train de soixante mille livres de rente avec un revenu de vingt-six mille francs. Il est beaucoup de femmes qui accomplissent ce phénomène dans leur ménage, mais vous n’ètes pas de ces femmes-là. Parlez? vous pouvez avoir des moyens fort légitimes, des grâces royales, quelques ressources dans les indemnités récemment accordées; dans ce cas, l’autorisation de votre mari eût été nécessaire pour les recueillir.
La marquise était muette.
— Songez, dit Popinot, que M. d’Espard peut vouloir se défendre; son avocat aura le droit de rechercher si vous avez des créanciers. Ce boudoir est fraîchement meublé, vos appartements n’ont pas le mobilier que vous laissait, en 1816, M. le marquis. Si , comme vous me faisiez l’honneur de me le dire, les ameublements sont coûteux pour des Marboutin, ils ne le sont pas moins pour vous, qui êtes une grande dame. Si je suis juge, je suis homme , je puis me tromper, éclairez-moi. Songez aux devoirs que la loi m’impose, aux recherches rigoureuses qu’elle exige alors qu’il s’agit de prononcer l’interdiction d’un père de famille qui se trouve dans toute la force de l’âge. Aussi, excuserez
vous, madame la marquise, les objections qne j’ai l’honneur de vous soumettre, et sur lesquelles il vous est facile de me donner quelques explications. Quand un homme est interdit pour le fait de démence, il lui faut un curateur; qui serait le curateur?
— Son frère , dit la marquise.
Le chevalier salua. U y eut un moment de silence qui fut gênant pour ces cinq personnes en présence. En se jouant, le juge avait découvert la plaie de cette femme. La figure bourgeoisement bonasse de Popinot , de qui la marquise , le chevalier et Rastignac étaient disposés à rire , avait acquis à leurs yeux sa physionomie véritable. En le regardant à la dérobée, tous trois apercevaient les mille significations de cette bouche éloquente. L’homme ridicule devenait un juge perspicace; son attention à évaluer le boudoir était expliquée ; il était parti de l’éléphant doré qui soutenait la pendule pour questionner ce luxe, et venait de lire au fond du cœur de cette femme.
— Si le marquis d’Espard est fou de la Chine, dit Popinot en montrant la garniture de la cheminée , j’aime à voir que les produits vous en plaisent éga-
lement. Mais peut-être est-ce à M. le marquis que vous devez les charmantes chinoiseries que voici ? dit-il en désignant de précieuses babioles.
Cette raillerie de bon goût fit sourire Bianchon, pétrifia Raslignac, et la marquise se mordit ses lèvres minces.
— Monsieur, dit madame d’Espard, aulieud’ètre le défenseur d’une femme placée dans la cruelle alternative de voir sa fortune et ses enfants perdus, ou de passer pour l’ennemie de son mari , vous m’accusez ! vous soupçonnez mes intentions ! avouez que votre conduite est étrange...
— Madame , répondit vivement le juge , la circonspection que le tribunal apporte en ces sortes d’affaires vous aurait donné , dans tout autre juge, un critique peut-être moins indulgent que je ne le suis. D’alleurs, croyez- vous que l’avocat de M. d’Espard sera très-complaisant ? Ne saura-t-il pas envenimer des intentions qui peuvent être pures et désintéressées ? Votre vie lui appartiendra; il la fouillera sans mettre à ses recherches la respectueuse déférence que j’ai pour vous.
— Monsieur, je vous remercie ! répondit ironiquement la marquise. Admettons pour un moment
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que je doive trente mille, cinquante mille francs; ce serait d’abord une bagatelle pour les maisons d’Espard etdeBlamont-Chauvry ; mais si mon mari ne jouit pas de ses facultés intellectuelles, seraitce un obstacle à son interdiction?
— Non, madame, dit Popinot.
— Quoique vous m’ayez interrogée avec un esprit de ruse que je ne devais pas supposer chez un juge, dans une circonstance où la franchise suffisait pour tout apprendre , reprit-elle , et que je me regarde comme autorisée à ne plus rien dire , je vous répondrai sans détour que mon état dans le monde, que tous ces efforts faits pour me conserver des relations sont en désaccord avec mes goûts. J’ai commencé la vie par demeurer longtemps dans la solitude ; l’intérêt de mes enfants a parlé ; j’ai senti que je devais remplacer leur père. En recevant mes amis, en entretenant toutes ces relations , en contractant ces dettes, j’ai garanti leur avenir, je leur ai préparé de brillantes carrières où ils trouveront aide et soutien ; pour avoir ce qu’ils ont
acquis ainsi , bien des calculateurs , magistrats ou banquiers, payeraient volontiers tout ce qu’il m’en a coûté.
— J’apprécie voire dévouement, madame, répondit le juge ; il vous honore , et je ne blâme en rien votre conduite. Le magistrat appartient à tous; il doit tout connaître , car il lui faut tout peser.
Le tact de la marquise, et son habitude de juger les hommes , lui firent deviner que M. Popinot ne pourrait être influencé par aucune considération ; elle avait compté sur quelque magistrat ambitieux, elle rencontrait un homme de conscience; elle songea soudain à d’autres moyens pour assurer le succès de son affaire. Les domestiques apportèrent le thé. En voyant ces dispositions , Popinot dit â la marquise.
— Madame a-t-elle d’autres explications à me donner ?
— Monsieur, lui répondit-elle avec hauteur, faites votre métier , interrogez M. d’Espard , et vous me plaindrez , j’en suis certaine.
Elle releva la tête en regardant Popinot avec une fierté mêlée d’impertinence. Le bonhomme la salua respectueusement.
— Il est gentil, ton oncle ! dit Rastignac à Bianchon; il ne comprend donc rien, il ne sait donc pas ce qu’est la marquise d’Espard? il ignore donc
son influence, son pouvoir occulte sur le monde? elle aura demain chez elle le garde-des-sceaux...
— Mon cher, que veux-tu que j’y fasse? ditBianchon ; ne t’ai-je pas prévenu ? Ce n’est pas un homme coulant.
— Non, dit Rastignac, c’est un homme à couler !
Le docteur fut forcé de saluer la marquise et son
muet chevalier pour courir après Popinot qui, n’étant pas homme à demeurer dan»une situation gênante, trottinaitdansles salons.
— Cette femme-là doit cent mille écus , dit le juge en montant dans le cabriolet de son neveu.
— Que pensez-vous de l’affaire?
— Moi, dit le juge, je n’ai jamais d’opinion avant d’avoir tout examiné. Demain , de bon matin , je manderai madame Marboulin par-devant moi, dans mon cabinet , à quatre heures, pour lui demander des explications sur les faits qui lui sont relatifs , car elle est compromise.
— Je voudrais bien savoir la fin de cette affaire.
— Eh mon Dieu , ne vois-tu pas que la marquise est l’instrument de ce grand homme sec qui n’a pas soufflé mot : il y a un peu de Caïn chez lui ; mais du Caïn qui cherche sa massue dans le Code civil.
CE QUI FliT BIT, ETC.
— Ah ! Rastignac, s’écria Bianchon , que fais-tu dans cette galère?
— Nous sommes accoutumés à voir de ces petits complots dans les familles; il ne se passe pas d’années qu’il n’y ait des jugements de non-lieu sur des demandes en interdiction. Dans nos mœurs , on n’est pas déshonoré pour ces sortes de tentatives ; tandis que nous envoyons aux galères un pauvre diable pour avoir cassé la vitre qui le séparait d’une sébile pleine d’or. Notre code n’est pas sans défauts.
— Mais les faits de la requête ?
— Mon garçon , tu ne connais donc pas encore les romans judiciaires que les clients imposent à leurs avoués ? Si les avoués se condamnaient à ne présenter que la vérité , ils ne gagneraient pas l’intérêt de leurs charges.
Le lendemain , à quatre heures après midi , une grosse dame , qui ressemblait assez à une futaille à laquelle on aurait mis une robe et une ceinture , suait et soufflait en montant l’escalier du juge Popinot; elle était à grand’peine sortie d’un landau vert qui lui seyait à merveille : la femme ne se con« cevaitpas sans le landau, ni le landau sans la femme.
— C’est moi , mon cher monsieur, dit-elle en se
présentant à la porte du cabinet du juge. Madame Marboutin , que vous avez demandée, ni plus ni moins que si elle était une voleuse. Ces paroles communes furent prononcées d’une voix commune, scandée par les sifflements obligés d’un asthme, et terminée par un accès de toux.— Quand je traverse les endroits humides, vous ne sauriez croire comme je souffre, monsieur ; je ne ferai pas de vieux os , sauf votre respect. Enfin me voilà !
Le juge resta tout ébahi à l’aspect de cette prétendue maréchale d’Ancre. Madame Marboutin avait une figure percée d’une infinité de trous , très-colorée, à front bas , un nez retroussé, une figure ronde comme une boule, car chez la bonne femme tout était rond. Elle avait les yeux vifs d’une campagnarde; l’ajr franc, la parole joviale , des cheveux châtains retenus par un faux bonnet sous un chapeau vert , orné d’un vieux bouquet d’oreilles d’ours : ses seins volumineux excitaient le rire en faisant craindre une grotesque explosion à chaque tousserie; ses grosses jambes étaient de celles qui font dire d’une femme , par les gamins de Paris, qu’elle est bâtie sur pilotis ; la veuve avait une robe verte garnie de chinchilla qui lui allait comme une
tache de cambouis sur le voile d’une mariée ; enfin, chez elle, tout était d’accord avec son dernier mot: — Me voilà !
— Madame, lui dit Popinot , vous êtes Soupçonnée d'avoir employé la séduction sur M. le marquis d’Espard , pour vous faire attribuer des sommes considérables*
— De quoi, de quoi ? dit-elle, la séduction ! Mais, mon cher monsieur , vous êtes un homme respectable, et d’ailleurs, comme magistrat, vous devez avoir du bon sens; regardez-moi ; dites-moi si je suis femme à séduire quelqu’un? Je ne peux pas nouer les cordons de mes souliers, ni me baisser. Voilà vingt ans que, Dieu merci , je ne peux pas mettre de corset sous peine de mort violente. J’étais mince comme une asperge à dix-sept ans , et jolie, je peux le dire aujourd’hui ; j’ai -donc épousé Marboutin , un brave homme, conducteur des bateaux de sel; j’ai eu mon bis , qui est un beau garçon ; il est ma gloire, et, sans me mépriser, c’est mon plus bel ouvrage; c’était un soldat flatteur pour Napoléon qu’il a servi dans la garde impériale. Hélas ! la mort de mon homme, qui a péri noyé, m’a fait une révolution ; j’ai eu la petite-vérole , je suis restée
deux ans dans ma chambre sans bouger , et j’en suis sortie grosse comme vous me voyez , laide à perpétuité, et malheureuse comme les pierres... Voilà mes séductions !
— Mais , madame, quels sont donc alors les motifs que peut avoir M. d’Espard pour vous avoir donné des sommes...
— Immenses, monsieur, dites le mot, je le veux bien; mais quant aux motifs, je ne suis pas autorisée à les déclarer.
— Vous auriez tort. En ce moment sa famille , justement inquiète, va le poursuivre...
— Dieu de Dieu ! dit la bonne femme en se levant avec vivacité, serait-il donc susceptible d’ètre tourmenté à mon égard ? le roi des hommes, un homme qui n’a pas son pareil ! Plutôt qu’il lui arrive le moindre chagrin , et j’oserais dire un cheveu de moins sur la tête, nous rendrons tout , monsieur le juge, mettez cela sur vos papiers. Dieu de Dieu ! je cours dire à Marboutin ce qu’il en est. Ah ! voilà du propre !
Et la petite vieille se leva , sortit , roula par les escaliers , et disparut.
— Elle ne ment pas, celle-là, se dit le juge. Al-
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Ions, je saurai tout demain, car demain j’irai chez le marquis d’Espard.
Les gens qui ont dépassé l’âge auquel l’homme dépense sa vie à tort et à travers connaissent l’influence exercée sur les événements majeurs par des actes en apparence indifférents, et ne s’étonneront pas de l’importance attachée au petit fait que voici. Le lendemain, M. Popinot eut un coryza, maladie sans danger, connue sous le nom impropre et ridicule de rhume de cerveau. Incapable de soupçonner la gravité d’un délai, le juge, qui se sentit un peu de fièvre, garda la chambre et n’alla pas interroger M. d’Espard. Cette journée perdue fut , dans cette affaire , ce que fut , à la journée des dupes , le bouillon pris par Marie de Médicis , qui , retardant sa conférence avec Louis XIII, permit à Richelieu d’arriver le premier à Saint-Germain et de ressaisir son royal captif.
Avant de suivre le magistrat et son greffier chez le marquis d’Espard , peut-être est-il nécessaire de jeter un coup d’œil sur la maison , sur l’intérieur et les affaires decepère de famille, représenté comme un fou dans la requête de sa femme.
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LE FOU
Il se rencontre çà et là dans les vieux quartiers de Paris plusieurs bâtiments où l’archéologue reconnaît un certain désir d’orner la ville, et cet amour de la propriété qui porte à donner de la durée aux constructions. La maison où demeurait alors M. d’Espard , rue de Montagne-Sainte-Geneviève, était un de ces antiques monuments bâtis en pierre de taille, et qui ne manquait pas d’une cer-