I.ES DEUX AMIS
qu’elle a tel on tel âge , parce qu’elle est belle ou laide, bête ou spirituelle; on aime, parce qu’on aime.
— Eh bien , moi , je l’aime par bien d’autres raisons! Elle est marquise d’Espard, elle est née Blamont-Chauvry, elle est à la mode, elle a de l’éme, elle a un pied aussi joli que celui de la duchesse de Berri , elle a peut-être cent mille livres de rente, et je l’épouserai peut-être un jour ! Enfin, elle payera mes dettes.
— Je te croyais riche? dit Bianchon en interrompant Rastignac.
— Bah ! j’ai neuf mille livres de rente, précisément ce qu’il faut pour mon écurie. J’ai été roué, mon cher, dans l’affaire de M. de Nucingen ; je te raconterai cette histoire-là. J’ai marié mes sœurs, voilà le plus clair de ce que j’ai gagné depuis que nous nous sommes vus, et j’aime mieux les avoir établies que de posséder cent mille écus de rente. Maintenant, que veux-tu que je devienne? J’ai de l’ambition: où peut me mener madame de Nucingen? Encore un an, je serai chiffré, cassé, comme l’est un homme marié. J’ai tous les désagréments du mariage et ceux du célibat , sans avoir
LES DEUX AMIS
les avantages de l’un ni de l’autre, situation fausse, à laquelle arrivent tous ceux qui restent trop longtemps sous la même jupe.
— Eh ! crois-tu donc trouver ici la pie au nid ? dit Bianchon. Ta marquise, mon cher, ne me revient pas du tout.
— Tes opinions libérales te troublent l’œil. Si madame d’Espard était madame Bouvry....
— Ecoute, mon cher, noble ou bourgeoise, elle serait toujours* sans âme, elle serait toujours le type le plus achevé de l’égoïsme. Crois-moi , les médecins sont habitués à juger les hommes et les choses; les habiles confessent l’âme en confessant le corps. Malgré ce joli boudoir où nous avons passé la soirée, malgré le luxe de cet hôtel, il serait possible que madame la marquise fût endettée.
— Qui te le fait croire ?
— Je n'affirme pas, je suppose. Elle a parlé de son âme , comme feu Louis XVIII parlait de son cœur. Écoute-moi ! cette femme frêle , blanche , aux cheveux châtains et qui se plaint pour se faire plaindre, jouit d’une santé de fer, possède un appétit de loup, une force et une lâcheté de tigre. Jamais ni la gaze, ni la soie, ni la mousseline
LES DEUX AMIS
n’ont été plus habilement entortillées autour d’un mensonge! Ecco.
— Tu m’effrayes , Bianchon ! tu as donc appris bien des choses depuis notre séjour à la Maison- Vauquer?
— Oui, depuis ce temps-là , mon cher, j’en ai vu des marionnettes, des poupées et des pantins ! Je connais un peu ces belles dames de qui vous soignez les corps, et ce qu’elles ont de plus précieux, leur enfant quand elles l’aiment , ou leur visage qu’elles adorent toujours. Vous passez les nuits à leur chevet , vous vous exterminez pour sauver la plus légère altération de beauté, n’importe où. Vous avez réussi , vous leur gardez le secret comme si vous étiez mort, elles vous envoient demander votre mémoire et le trouvent horriblement cher. Qui les a sauvées? la nature ! Loin de vous prôner, elles médisent de vous, en craignant de vous donner pour médecin à leurs bonnes amies. Mon cher, ces femmes de qui vous dites: — «Ce sont de délicieuses créatures, ce sont des anges ! » Moi, je les ai vues deshabillées des petites mines sous lesquelles elles couvrent leur âme, aussi bien que des jolis chiffons sous lesquels elles déguisent leurs imperfee-
LES DEUX AMIS. 15
lions; sans manières et sans corset, elles ne sont pas belles. Nous avons commencé par voir bien des graviers, bien des saletés sous le flot du monde, quand nous étions échoués sur le roc de la Maison-Vauquer; ce que nous y avons vu n’était rien. Depuis, j’ai rencontré des monstruosités habillées de satin , des Michonneau en gants blancs, des Poiret chamarrés de cordons , des grands seigneurs faisant mieux l’usure que le papa Gobseck ! Et, à la honte des hommes, quand j’ai voulu donner une poignée de main à la vertu , je l’ai trouvée grelottant dans un grenier, poursuivie de calomnies, vivotant avec quinze cents francs de rentes ou d’appointements, et passant pour une folle, pour une originale ou une bête. Enfin, mon cher, ta marquise est une femme à la mode, et j’ai précisément ces sortes de femmes en horreur. Veux-tu savoir pourquoi? Une femme qui a l’âme élevée , le goût pur , un esprit doux , le cœur richement étoffé, qui mène une vie simple, n’a pas une seule chance d’être à la mode. Une femme à la mode et un homme au pouvoir sont deux analogies ; mais à cette différence près , que les qualités par lesquelles un homme s’élève audessus des autres le grandissent et font sa gloire ;
LES DEUX AMIS
tandis que les qualités par lesquellesune femme arrive à son empire d’un jour, sont d’effroyables vices; elle se dénature pour cacher son caractère; elle doit , pour mener la vie militante du monde , avoir une santé de fer sous une apparence frêle. En qualité de médecin, je sais que la bonté de l’estomac exclut la bonté du coeur. Ta femme à la mode ne sent rien ; sa fureur de plaisir a sa cause dans une envie de réchauffer sa nature froide ; elle veut des émotions et des jouissances , comme un vieillard se met en espalier au soleil. Comme elle a plus de tête que de cœur, elle sacrifie à son triomphe les passions vraies, les amis, comme un général envoie au feu ses plus dévoués lieutenants pour gagner une bataille. La femme à la mode n’est plus une femme : elle n’est ni mère, ni épouse, ni amante ; elle est un sexe dans le cerveau, médicalement parlant ; aussi ta marquise a-t-elle tous les symptômes de sa monstruosité : elle a le bec de l’oiseau de proie, l’œil clair et froid, la parole douce; elle est polie comme l’acier d’une mécanique , elle émeut tout, moins le cœur.
— 11 y a du vrai dans ce que lu dis, Bianchon.
— Du vrai! reprit Bianchon, tout est vrai. Crois-
LES DEUX AXIS
tu donc que je n’aie pas été atteint jusqu’au fond du cœur par l’insultante politesse avec laquelle elle me faisait mesurer la distance idéale que la noblesse met entre nous? que je n’aie pas été pris d’une profonde pitié pour ses caresses de chatte en pensant à son but. Dans un an d’ici , elle n’écrirait pas un mot pour me rendre le plus léger service, et ce soir elle m’a criblé de sourires , en sachant que je puis influencer mon oncle Popinot , de qui dépend le gain de son procès...
— Mon cher, aurais-tu mieux aimé qu’elle te fît des sottises? J’admets ta catilinaire contre les femmes à la mode, mais tu n’es pas dans la question. Je préférerai toujours pour femme une marquise d’Espard à la plus chaste, à la plus recueillie, à la plus aimante créature de la terre. Épousez un ange ! il faut aller s’enterrer dans son bonheur au fond d’une campagne. La femme d’un homme politique est une machine à gouvernement , une mécanique à beaux compliments , à révérences ; c’est le premier, le plus fidèle des instruments dont se sert un ambitieux ; enfin c’est un ami qui peut se compromettre sans danger, et que l’on désavoue sans conséquence. Suppose Mahomet à Paris, au dix-
LES DEUX AMIS
neuvième siècle ! sa femme serait une Rohan , fine et flatteuse comme une ambassadrice , rusée comme Figaro. Ta femme aimante ne mène à rien , une femme du monde mène à tout; elle est le diamant avec lequel un homme coupe toutes les vitres, quand il n’a pas la clef d’or avec laquelle on s’ouvre toutes les portes. Aux bourgeois les vertus bourgeoises , aux ambitieux les vices de l’ambition. D’ailleurs , mon cher, crois-tu que l’amour d’une lady Brandon n’apporte pas d’immenses plaisirs? Si lu savais combien ce maintien froid et sévère donne du prix à la moindre preuve d’affection ! quelle joie de voir une pervenche pointant sous la neige! Un sourire qui , jeté sous l’éventail , dément la réserve d’une attitude imposée , vaut toutes les tendresses débridées de tes bourgeoises à dévouement hypothétique; car en amour , le dévouement est bien près de la spéculation. Fuis, une femme à la mode, une Blamont-Chauvry a ses vertus aussi! Ses vertus sont la fortune , le pouvoir , l’éclat , un certain mépris pour tout ce qui est au-dessous d’elle...
— Merci , dit Bianchon.
— Vieux Boniface! répondit en riant Rastignac.
Djgitize
LES DEUX AMIS
Allons, ne sois pas vulgaire, fais comme ton ami Desplein : sois baron , sois chevalier de l’ordre de Saint Michel , deviens pair de France, et marie tes hiles à des ducs.
— Moi, je veux que cent mille diables...
— Là , là , tu n’as donc de supériorité qu’en médecine? vraiment tu me fais beaucoup de peine.
— Je hais ces sortes de gens, je souhaite une révolution qui nous en délivre à jamais.
— Ainsi , cher Robespierre à lancette , tu n’iras pas demain chez ton oncle Popinot?
— Si , dit Bianchon, quand il s’agit de toi , j’irais chercher de l’eau en enfer...
— Cher ami, tu m’attendris; j’ai juré que le marquis serait interdit! Tiens, je me trouve encore une vieille larme pour te remercier.
— Mais, dit Horace en continuant, je ne te promets pas de réussir à vos souhaits près de Jean- Jules Popinot ; tu ne le connais pas. Mais je l’amènerai demain chez ta marquise; après, elle l’entortillera si elle peut. J’en doute. Toutes les truffes, toutes les poulardes et tous les couteaux de guillotine seraient là dans la grâce de leurs séductions; le roi lui promettrait la pairie, le bon
LES DEUX AMIS
Dieu lui donnerait l’investiture du paradis et les revenus du purgatoire ; aucun de ees -pouvoirs n’obtiendrait de lui faire passer un (élu d’un plateau à l’autre de sa balance. Il est juge comme la mort est la mort.
Les deux amis étaient arrivés devant le ministère des affaires étrangères, au coin du boulevard des Capucines.
— Te voilà chez toi , dit en riant Bianchon , qui lui montra l’hôtel du ministre ; et voici ma voiture , ajouta- t-il en montrant un fiacre. Ainsi se résume pour chacun de nous l’avenir.
— Tu seras heureux au fond de l’eau , tandis que je lutterai toujours à la surface avec les tempêtes, jusqu’à ce qu’en sombrant, j’aille te demander place dans ta grotte , mon vieux !
— A samedi , répliqua Bianchon.
— Convenu, dit Rastignac. Tu me promets le Popinol?
— Oui , je ferai tout ce que ma conscience me permettra de faire. Peut-être cette demande en interdiction cache-t-elle quelque petit dramorama , pour nous rappeler par un mol notre mauvais bon temps.
LES DEUX AMIS
— Pauvre Bianchon, ce ne sera jamais qu’un honnête homme ! se dit Raslignac en voyant le fiacre s’éloigner.
UN JUGE MAL JUGÉ
— Rastignac m’a chargé de la plus difficile de toutes les négociations , se dit Bianchon en se souvenant à son lever de la commission délicate qui lui était confiée. Mais je n’ai jamais demandé à mon oncle le moindre petit service au Palais, et j’ai fait pour lui plus de deux mille visites gratis. D’ailleurs , entre nous, nous ne nous gênons point. Il me dira oui ou non , et tout sera fini.
VN JUGE MAL JÜGÉ
Après ce petit monologue, le célèbre docteur se dirigea, dès sept heures du matin, vers la rue du Fouarreoù demeurait M. Jean-Jules Popinot, juge au tribunal de première instance du département delà Seine.
La rue du Fouarre, mot qui signifiait autrefois rue de la Paille, fut au treizième siècle lapins illustre rue de Paris. lià furent les écoles de l’Université quand la voix d’Abeilard et celle de Gerson retentissaient dans le monde savant. Elle est aujourd’hui l’une des plus sales rues du douzième arrondissement, le plus pauvre quartier de Paris , celui dans lequel les deux tiers de la population manquent de bois en hiver, celui qui jette le plus d’enfants au tour des Enfants-Trouvés . le plus de malades à l’Hôtel-Dieu , le plus de mendiants dans les rues; qui envoie le plus de chiffonniers au coin des bornes, le plus de vieillards souffrants le long des murs où rayonne le soleil , le plus d’ouvriers sans travail sur les places, le plus de prévenus à la police correctionnelle.
Au milieu de cette rue toujours humide, et dont le ruisseau roule vers la Seine les eaux noires de quelques teintureries, est une vieille maison , sans
UN JUGE MAL JUGÉ. 27
doute restaurée sous François l or , et construite en briques maintenues par des chaînes en pierres de taille. Sa solidité semble attestée par une configuration extérieure qu’il n’est pas rare de voir à quelques maisons de Paris. S’il est permis de hasarder ce mot , elle a comme un ventre produit par le renflement que décrit son premier étage affaissé sous le poids du second et du troisième , mais soutenu par la forte muraille du rez-de-chaussée. Au premier coup d’œil , il semble que les entre-deux des croisées , quoique renforcés par leurs bordures en pierre de taille, vont éclater; mais l’observateur ne larde pas à s’apercevoir qu’il en est de cette maison comme de la tour de Bologne; que les vieilles briques et les vieilles pierres rongées conservent invinciblement leur centre de gravité. Par toutes les saisons, les solides assises du rez-dechaussée offrent la teinte jaunâtre et l’imperceptible suintement que l’humidité donne à la pierre. Le passant a froid en longeant ce mur dont les bornes échancrées le protègent mal contre la roue des cabriolets. Comme dans tous les maisons bâties avant l’invention des voitures, la baie de la porte forme une arcade extrêmement basse, assez sem-
im JUGE MAI, JUGÉ.
blable au porche d’une prison. A droite de cette porte, sont trois croisées revêtues extérieurement de grilles en fer à mailles si serrées qu’il est impossible aux curieux de voir la destination intérieuredes pièces humides et sombres, tant d’ailleurs les vitres sont sales et poudreuses; à gauche sont deux autres croisées semblables , dont une, parfois ouverte, permet d’apercevoir le portier, sa femme et ses enfants , grouillant , travaillant , cuisinant , mangeant et criant au milieu d’une salle planchéiée, boisée, où tout tombe en lambeaux, et où l’on descend par deux marches , profondeur qui semble indiquer le progressif exhaussement du pavé parisien. Si , par un jour de pluie , quelque passant s’abrite sous la longue voûte à solives saillantes et blanchies à la chaux qui mène de la porte à l’escalier , il lui est impossible de ne pas contempler Je tableau que présente l’intérieur de cette maison. A gauche se trouve un jardinet carré, qui ne permet pas de faire plus de quatre enjambées en tous sens , jardin à terre noire, où il existe des treillages sans pampres, où, à défaut de végétation, il vient, à l’ombre de deux arbres, des papiers, de vieux linges , des tessons < des gravats tombés du toit ;
l’If JUGE MAL JUGÉ.
terre infertile, où le temps a jeté sur les murs, sur le tronc des arbres et sur leurs branches, une poudreuse empreinte semblable à de la suie froide. Les deux corps de logis en équerre dont se compose la maison tirent leur jour de ce jardinet entouré par deux maisons voisines bâties en colombage , décrépites , menaçant ruine , où se voit à chaque étage quelque grotesque attestation de l’état exercé par le locataire. Ici, de longs bâtons supportent d’immenses écheveaux de laine teinte qui sèchent ; là, sur des cordes , se balancent des chemises blanchies ; plus haut, des volumes endossés montrent sur un ais leurs tranches fraîchement marbrées; les femmes chantent , les maris sifflent , les enfants crient, le menuisier scie ses planches, un tourneur en cuivre fait grincer son métal; toutes les industries s’accordent pour produire un bruit que le nombre des instruments rend confus. Le système général de la décoration intérieure de ce passage, qui n’est ni une cour, ni un jardin, ni une voûte , et qui tient de toutes ces choses, consiste en piliers de bois posés sur des dés en pierre, et qui figurent des ogives. Deux arcades donnent sur le jardinet ; deux autres , qui font face à la porte cochère, lais
UN Jl'GJE MAL JIGÉ.
sent voir un escalier de bois dont la rampe fut jadis une merveille de serrurerie, tant le fer y affecte des formes bizarres , et dont les marches usées tremblent sous le pied. Les portes de chaque appartement ont des chambranles bruns de crasse , de graisse, de poussière, et sont garnies dédoublés portes revêtues de velours d’Utrecht , semé de clous dédorés disposés en losanges. Ces restes de splendeur annoncent que , sous Louis XIV , celte maison était habitée par quelques conseillers au parlement , par de riches ecclésiastiques ou par quelque trésorier des Parties Casuelles. Mais ces vestiges de l’ancien luxe attirent un sourire sur les lèvres par un naïf contraste entre le présent et le passé.
M. Jean-Jules Popirtot demeurait au premier étage de cette maison obombrée par les maisons voisines, et où l’obscurité naturelle aux premiers étages des maisons parisiennes était redoublée par l’étroitesse de la rue. Ce vieux logis était connu de tout le douzième arrondissement , auquel la Providence avait donné ce magistrat comme elle donne une plante bienfaisante pour guérir ou modérer chaque maladie. Voici le croquis de ce personnage
LN JUGE MAL JUGÉ
que voulait séduire la brillante marquise d’Espard.
En qualité de magistrat, M. Popinotétait toujours vêtu de noir, costumequi contribuaitàle rendre ridicule aux yeux des gens habitués à tout juger sur un examen superficiel. Les hommes, jaloux de con server la dignité qu’impose ce vêtement , doivent se soumettre à des soins continuels et minutieux ; mais le cher monsieur Popinot était incapable d’obtenir sur lui-même la propreté puritaine qu’exige le noir. Son pantalon, toujours usé, ressemblait à du voile , étoffe avec laquelle se font les robes d’avocat; et le maintien du juge y dessinant une grande quantité de plis, il s’y trouvait par places des lignes blanchâtres, rouges ou luisantes, qui dénonçaient une avarice sordide, ou la pauvreté la plus insoucieuse. Ses gros bas de laine grimaçaient dans ses souliers déformés. Son linge avait ce ton roux contracté dans l’armoire par un long séjour . et qui annonçait enfeu madame Popinot la manie du linge; suivant la mode flamande, elle ne se donnait sans doute quedeux fois par an l’embarras d’une lessive. L’babit et le gilet du magistrat étaient en harmonie avec le pantalon , les souliers , les bas et le linge. Il avait un bonheur constant dans son incurie; car ,
Un JUGE MAL JUGÉ.
le jour où il endossait un habit neuf, il l’appropriait à l’ensemble de sa toilette en y faisant des taches avec une inexplicable promptitude. Le bonhomme attendait que sa cuisinière le prévînt de la vétusté de son chapeau pour le renouveler. Sa cravate était toujours tordue sans apprêt , et jamais il ne rétablissait le désordre que son rabat de juge introduisait dans le col de sa chemise recroquevillée. 11 ne prenait aucun soin de sa chevelure grise, et ne se faisait la barbe que deux fois par semaine. Il ne portait jamais de gants, et fourrait habituellement ses mains dans ses goussets vides, dont l’entrée salie , presque toujours déchirée, ajoutait un trait de plus à la négligence de sa personne. Quiconque a fréquenté le Palais de Justice, à Paris, endroit où s’observent toulesles variétés du vêtement noir, pourra se figurer la tournure de M. Popinot. L’habitude de siéger pendant des journées entières modifie beaucoup le corps, de même que l’ennui causé par d’interminables plaidoyers agit sur la physionomie des magistrats. Enfermé dans des salles ridiculement étroites , sans majesté d’architecture, et où l’air est promptement vicié, le juge parisien prend forcément un visage renfrogné, grimé
l!N JUGE MAI. JUGE.
par l’attention , attristé par l'ennui ; son teint s’étiole, contracte des teintes ou verdâtres ou terreuses, suivant le tempérament de l’individu. Enfin , dans un temps donné, le plus fleurissant jeune homme devient une pâle machine à v.onsidérants, une mécanique appliquant le code sur tous les cas , avec le flegme des volants d’une horloge.
Si donc la nature avait doué M. Popinot d’un extérieur peu agréable, la magistrature ne l’avait pas embelli. Sa charpente offrait des lignes heurtées; ses gros genoux, ses grands pieds, ses larges mains, contrastaient avec une figure sacerdotale qui ressemblait vaguement à une tète de veau, douce jusqu’à la fadeur , mal éclairée par des yeux vairons , dénuée de sang, fendue par un nez droit et plat, surmontée d’un front sans protubérance, décorée de deux immenses oreilles qui fléchissaient sans grâce. Ses cheveux grêles et rares laissaient voir son crâne par plusieurs sillons irréguliers. Un seul trait recommandait ce visage au physionomiste. Cet homme avait une bouche sur les lèvres de laquelle respirait une bonté divine. C’étaient de bonnes grosses lèvres, rouges, à mille plis, sinueuses, mouvantes, dans lesquelles la nature avait imprimé de beaux
UN JUGE MAL JUGÉ
sentiments , des lèvres qui parlaient au cœur etannonçaient en cet homme l’intelligence, la clarté, le don de seconde vue, un angélique esprit. Aussi l’eussiez-vous mal compris en le jugeant seulement sur son front déprimé , sur ses yeux sans chaleur et sur sa piteuse allure.
Sa vie répondait à sa physionomie; elle était pleine de travaux secrets et cachait la vertu d’un saint.
De fortes études sur le Droit l’avaient si bien recommandé, quand Napoléon réorganisa la justice en 1810 et 1811 , que, sur l’avis de Cambacérès, il fut inscrit un des premiers pour siéger à la Cour impériale de Paris. Popinot n’était pas intrigant. A chaque nouvelle exigence, à chaque nouvelle sollicitation , le ministre reculait Popinot, qui ne mit jamais les pieds ni chez l’archichancelier ni chez le grand-juge. De la cour , il fut exporté sur les listes du tribunal , puis repoussé jusqu’au dernier échelon par les intrigues des gens actifs et remuants. 11 fut nommé juge-suppléant. Un cri général s’éleva dans le Palais : — Popinot juge-suppléant l Cette
injustice frappa le monde judiciaire , les avocats, les huissiers, tout le monde, excepté Popinot qui
I3TI JUGE MAL JUGÉ. 35
ne se plaignit point. La première clameur passée, chacun trouva que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, qui certes doitètre le monde judiciaire. Popinot fut juge-suppléant jusqu’au jour où le plus célèbre garde-des-sceaux de la restauration vengea les passe-droits faits à i
cet homme modeste et silencieux par les grandsjuges de l’empire. Après avoir été juge-suppléant pendant douze années, M. Popinot devait sans doute mourir simple juge au tribunal de la Seine.
Pour expliquer l’obscure destinée d’un des hommes supérieurs de l’ordre judiciaire, il est nécessaire d’entrer ici dans quelques considérations qui serviront à dévoiler sa vie, son caractère, et qui montreront d’ailleurs quelques-uns des rouages de cette grande machine nommée la justice humaine. ■
M. Popinot fut classé, par les trois présidents qu’eut successivement le tribunal de la Seine, dans une catégorie d ejugerie, seul mot qui puisse rendre l’idée à exprimer. Il n’obtint pas dans cette compagnie la réputation de capacité que ses travaux lui avaient méritée par avance. De même qu’un peintre est invariablement enfermé dans la catégorie «les paysagistes, des portraitistes, des peintres
DU JUGE MAI. JUGÉ
d’histoire , de marine ou de genre , par le public des artistes, des connaisseurs ou des niais, qui, les uns par envie, les autres par omnipotence critique, les derniers par préjugé, le barricadent dans son intelligence, en croyant tous qu’il existe des calus dans toutes les cervelles, étroitesse de jugement que le monde applique aux écrivains , aux hommes d’Élat, à tous les gens qui commencent par une spécialité avant d’être proclamés universels; de même, M. Popinot eut sa destination judiciaire et fut cerclé dans son genre. Les magistrats, les avocats, les avoués tout, ce qui pâture sur le terrain judiciaire , distingue deux éléments dans une cause: le droit et l’équité. L’équité résulte des faits, le droit est l’application des principes aux faits. Un homme peut avoir raison en équité, tort en justice, sans que le juge soit accusable. Entre la conscience et le fait, il est un abîme de raisons déterminantes qui sont inconnues au juge, et qui condamnent ou légitiment un fait. Un juge n’est pas Dieu ; son devoir est d’adapter les faits aux principes , déjuger des espèces variées à l’infini, en se servant d’une mesure déterminée. Si le juge avait le pouvoir de *irc dans la conscience et de démêler les motifs
UN JUGE MAL JUGÉ. 37
pour rendre d’équitables arrêts, chaque juge serait un grand homme; la France a besoin d’environ six mille juges. Aucune génération n’a six mille grands hommes à son service. M. Popinot était, au milieu de la civilisation parisienne , un très-habile cadi, qui, par la nature de son esprit, et à force d’avoir usé la lettre de la loi sur l’esprit des faits, avait reconnu le défaut des applications spontanées et violentes. Il avait acquis un don de seconde vue et perçait l’enveloppe du double mensonge sous lequel les plaideurs cachent l’intérieur des procès : il était juge comme l’illustre Desplein était chirurgien ; il pénétrait les consciences comme ce savant pénétrait les corps. Sa vie et ses mœurs l’avaient conduit à l’appréciation exacte des pensées les plus secrètes par l’examen des faits ; il creusait un procès comme Cuvier fouillait l’humus du globe; il allait comme ce grand penseur , de déductions en déductions avant de conclure , et reproduisait le passé de la conscience comme Cuvier reconstruisait un anoplothérium. A propos d’un rapport, il s’éveillait souvent la nuit, surpris par un filon de vérité qui brillait soudain dans sa pensée. Frappé des injustices profondes qui couronnaient ces luttes
,18 UN JCGE MAL JUGÉ
où tout dessert l’honnête homme, où tout profite aux fripons , il concluait souvent contre le droit en faveur de l’équité , dans toutes les causes où il s’agissait dequestions en quelque sorte divinatoires. Il passa donc parmi ses collègues pour un esprit peu pratique ; ses raisons longuement déduites allongeaient d’ailleurs les délibérations ; quand Po~ pinot remarqua leur répugnance à l’écouter , il donna son avis brièvement. Il passa pour mal juger ces sortes d’affaires ; mais comme son génie d’appréciation était frappant, que son jugement était lucide et sa pénétration profonde , il fut regardé comme possédant une aptitude spéciale pour les pénibles fonctions déjugé d’instruction. Il demeura donc juge d’instruction pendant la plus grande partie de sa vie judiciaire. Quoique ses qualités le rendissent éminemment propre à cette carrière difficile , et qu’il eût la réputation d’être un profond criminaliste, à qui ses fonctions plaisaient; la bonté de son cœur le mettait constamment à la torture , et il était pris entre sa conscience et sa pitié comme dans un étau. Les fonctions de juge d’instruction , quoique mieux rétribuées que celles de juge civil , ne tentent personne; elles sont trop as-
EN JUGE MAL JUGÉ
sujétissanles. M. Popinot, homme de modestie et de vertueux savoir , sans ambition , travailleur infatigable , ne se plaignit pas de sa destination ; il
fit au bien public le sacrifice de ses goûts, de sa compatissance , et se laissa déporter dans les lagunes de l’instruction criminelle , où il sut être à la fois sévère et bienfaisant. Parfois , son greffier remettait au prévenu de l’argent pour acheter du tabac, ou pour avoir un vêtement chaud en hiver, en le reconduisant du cabinetdu juge à la Souricière, prison temporaire où l’on tient les prévenus à la disposition de l’instructeur. Il savait être juge inflexible et homme charitable ; aussi uul n’obtenaitil plus facilement desaveux sans recourir aux ruses judiciaires. Il avait d’ailleurs la finesse de l’observateur. Cet homme, d’une bonté niaise en apparence, simple et distrait , devinait les ruses des Crispins du bagne, déjouait les femmes les plus astucieuses,, et faisait fléchir les scélérats. Des circonstances peu communes avaient aiguisé sa perspicacité; mais pour les dire , besoin est de pénétrer dans sa vie intime , car le juge était en lui le côté social; ua autre homme plus grandet moins connu se trouvait en lui.
UN JUGE MAL JUGÉ
Douze ans avant le jour où cette histoire commence, en 1816, par cette terrible disette qui coïncida fatalement avec le séjour des alliés en France, M. Popinot fut nommé président de la commission extraordinaire instituée pour distribuer des secours aux indigents de son quartier, au moment où il projetait d’abandonner la rue du Fouarre dont l’habitation ne lui déplaisait pas moins qu’à sa femme. Ce grand jurisconsulte, ce profond criminaliste de qui la supériorité paraissait à ses collègues une aberration, avait depuis cinq ans aperçu les résultats judiciaires sans en voir les causes. En montant dans les greniers , en apercevant les misères, en étudiant les nécessités cruelles qui conduisent graduellement les pauvres à des actions blâmables , et en mesurant leurs longues luttes, il fut saisi d’effroi , de compassion. Ce juge devint alors le saint Vincent-de-Paule de ces grands enfants, de ces ouvriers souffrants. Sa transformation ne fut pas tout à coup complète : la bienfaisance a son entrainement comme les vices ont le leur; la charité dévore la bourse d’un saint comme la roulette mange les biens du joueur. M. Popinot alla d’infortune eu infortune, d’aumône en aumône;
Dirnïi/rH hv le
DU JUGE MAL JUGÉ. 41
puis, quand il eut soulevé tous les haillons qui forment à cette misère publique comme un appareil sous lequel s’envenime une plaie fiévreuse, il devint au bout d’un an la providence de son quartier. Il fut membre du comité de bienfaisance; du bureau de charité; partout où des fonctions gratuites étaient à exercer, il acceptait et agissait sans emphase, à la manière de X homme au petit manteau, qui passe sa vie à porter des soupes dans les marchés et dans les endroits où sont les gens atFamés. M. Popinot avait le bonheur d’agir sur une plus vaste circonférence et dans une sphère plus élevée : il veillait à tout, il prévenait le crime, il donnait de l’ouvrage aux ouvriers inoccupés, il faisait placer les impotents, il distribuait ses secours avec discernement sur tous les points menacés, se constituant le conseil de la veuve, le protecteur des enfants sans asile, le commanditaire des petits commerces. Personne au palais, ni dans Paris, 11e connaissait celte vie secrète de M. Popinot. Il est des vertus si éclatantes qu’elles comportent l’obscurité : les hommes s’empressent de les mettre sous le boisseau ; quant aux obligés du magistrat, tous, travaillant pendant le jour et fatigués la nuit,
UN JUGE MAL JUGÉ
étaient peu propres à le prôner; ils avaient l’ingratitude des enfants qui ne peuvent jamais s’acquitter parce qu’ils doivent trop : il y a des ingratitudes forcées ; mais quel cœur a pu semer le bien pour récolter la reconnaissance et se croire grand?
Dès la deuxième année de son apostolat secret , M. Popinot avait fini par convertir en un parloir le magasin du rez-de-chaussée de sa maison, qui était éclairé par les trois croisées à grilles en fer. Les murs et le plafond de cette grande pièce avaient été blanchis à la chaux , et le mobilier consistait en bancs de bois semblables à ceux des écoles, en une armoire grossière, un bureau de noyer et un fauteuil. Dans l’armoire étaient ses registres de bienfaisance , ses modèles de bons de pain , son journal, car il tenait ses écritures commercialement, afin de ne pas être la dupe de son cœur. Toutes les misères du quartier étaient chiffrées, casées dans un livre où chaque malheur avait son compte, comme chez un marchand les débiteurs divers.
Lorsqu’il y avait doute sur une famille, sur un homme à secourir , le magistrat trouvait à ses ordres les renseignements de la police de sûreté. Lavienne, domestique fait pour le maître, était son
DW JUGE MAL JUGÉ
aide-de-eamp; il dégageait ou renouvelait les reconnaissances du Mont-de -Piété, et courait aux endroits les plus menacés, pendant que son maître travaillait au Palais. De quatre à sept heures du malin* en été* de six à neuf heures en hiver, cette salle était pleine de femmes, d’enfants, d’indigents auxquels M. Popinot donnait audience. Il n'était nullement besoin de poêle en hiver; la foule abondait si druement que l’atmosphère devenait chaude; seulement Lavienne mettait de la paille sur le carreau trop humide. A la longue, les bancs étaient devenus polis comme de l’acajou verni ; puis, à hauteur d’homme, la muraille avait reçu je ne sais quelle sombre peinture appliquée par les haillons et les vêtements délabrés de tous ces pauvres gens. Cette assemblée pittoresque gardait une contenance respectueuse. Ces malheureux aimaient tant M. Popinot que quand, avant l’ouverture de sa porte, ils étaient attroupés vers le matin en hivernes femmes se chauffant avec des gueux y les hommes se brassant pour s’échauffer, jamais un murmure n’avait troublé son sommeil; les chiffonniers, les gens à état nocturne, connaissaient ce logis, et voyaient souvent le cabinet du magistrat éclairé à des heures indues; enfin les
UN JUGE MAL JUGÉ
voleurs disaient en passant , Voilà sa maison ! et la saluaient. Le matin appartenait aux pauvres , le milieu du jour aux criminels, le soir aux travaux judiciaires.
Le génie d’observation que possédait M. Popinot était donc nécessairement bifrons : il devinait les vertus de la misère, les bons sentiments froissés, les belles actions en principe , les dévouements inconnus, comme il allait chercher au fond des consciences les plus légers linéaments du crime, les fils les plus ténus des délits, pour en tout discerner. Le patrimoine de M. Popinot valait mille écus de rente; sa femme, sœur de M. Bianchon le père, médecin à Sancerre , lui en avait apporté deux fois autant; elle était morte depuis cinq ans et avait laissé sa fortune à son mari ; or, comme les appointements de juge-suppléant ne sont pas considérables, et que M. Popinot n’était juge en pied que depuis quatre ans , il est facile de deviner la cause de sa parcimonie dans tout ce qui concernait sa personne ou sa vie , en voyant combien ses revenus étaient médiocres, combien était grande sa bienfaisance. D’ailleurs, l’indifférence en fait de vêtement, qui signalait en M. Popinot l’homme préoccupé ,
UN JUGE MAL JUGÉ
n’est-elle pas la marque distinctive de la haute science, de l’art cultivé follement, de la pensée perpétuellement active? Pour achever ce portrait, il suffira d’ajouter que M. Popinot était du petit nombres des juges du tribunal de la Seine auxquels la décoration de la Légion-d’IIonneur n'avait pas été accordée.
Tel était l’homme que le président de la deuxième chambre, à laquelle appartenait M. Popinot, rentré depuis deux ans parmi les juges civils, avait commis pour procédera l’interrogatoire du marquis d’Espard , sur la requête présentée par sa femme afin d’obtenir une interdiction.
A neuf heures, la rue du Fouarre devenait déserte et reprenait son aspect sombre et misérable; Bianchon pressa donc le trot de son cheval, afin de surprendre son oncle au milieu de son audience. Bianchon, médecin d’un hôpital, et médecin gratuit de tous les malades que lui recommandait le juge, n’était pas moins connu que lui des malheureux assemblés là. 11 ne pensa pas sans sourire à l’étrange contraste que produiraitsononcleauprès de madame d’Espard, et il se promit de l’amener à faire une toilette qui ne le rendit pas trop ridi-
4G UN JUGE MAL JUGÉ
— Mon oncle a-t-il seulement un habit neuf? se disait Bianchon en entrant dans la rueduFouarre, où les croisées du parloir jetaient une pâle lumière.
Je ferai bien , je crois, de m’entendre là-dessus avec Lavienne.
Au bruit du cabriolet, une dizaine de pauvres surpris sortirent de dessous le porche, etsedécouvrirenten reconnaissaulle médecin. Bianchon aperçut son oncle au milieu du parloir dont les bancs étaient en effet garnis d’indigents, et tous présentaient les grotesques singularités de costume qui arrêtent en pleine rueles passants lesmoins artistes. Certes , un dessinateur, un Rembrandt, s’il en existait un de nos jours, aurait conçu là l’une de ses plus magnifiques compositions en voyant ces misères naïvement posées et silencieuses. Ici, la rugueuse figure d’un austère vieillard à barbe blanche, au crâne apostolique, un saint Pierre tout fait ' pour un peintre; sa poitrine découverte en partie laissait voir des muscles saillants, indice d’un tempérament de bronze qui lui avait servi de point d’appui pour soutenir toutunpotîme de malheurs. Là, une jeune femme donnait à téter à son dernier enfant pour l’erapècher de crier, en en tenant un
BW JUGE MAL JUGÉ
autre, âgé de cinq ans environ, entre ses genoux ; ce sein, dont la blancheur éclatait au milieu des haillons, cet enfant à chairs transparentes, et son frère, dont la pose révélait tout un avenir de gamin, attendrissaient l’âme par une sorte d’opposition à demi-gracieuse avec la longue file de figures rouges de froid, au milieu de laquelle apparaissait cette famille. Plus loin, une vieille femme, pâle et froide, offrait ce masque repoussant du paupérisme en révolte, prêta venger un jour de sédition toutes ses peines passées. Il y était aussi, l’ouvrier jeune, débile, paresseux, de qui l'œil plein d’intelligence annonçait de hautes facultés comprimées par des besoins vainement combattus, se taisant sur ses souffrances, et près de mourir faute de rencontrer l’occasion de passer entre les barreaux de l’immense vivier où s’agitentees misères qui s’entre-dévorent. Les femmes étaient en majorité; leurs maris, partis pour leurs ateliers, leur laissaient sans doute le soin de plaider la cause du ménage avec cet esprit qui caractérise la femme du peuple, presque toujours la reine dans son taudis. Vous eussiez vu sur toutes les tètes des foulard déchirés, des robes bordées de boue, des fichus en lambeaux, des casaquins
UN JUGE UAL JUGÉ
sales et troués, mais partout des yeux qui brillaient comme autant de flammes vives. Réunion horrible, dont l’aspect inspirait d’abord le dégoût, mais qui bientôt causait une sorte de terreur au moment où l’on apercevait que, toute fortuite * la résignation de ces âmes aux prises avec tous les besoins de la vie était une spéculation fondée sur la bienfaisance. Les deux chandelles qui éclairaient le parloir vacillaient dans une espèce de brouillard causé par la puanteatmosphèredece lieu mal aéré. Le magistrat n’était pas le personnage le moins pittoresque au milieu de cette assemblée : il avait sur la tète un bonnet de coton roussâtre; et comme il était sans cravate, son cou rouge de froid et ridé se dessinait nettement au-dessus du collet rabougri de sa vieille robe de chambre. Sa figure fatiguée offrait l’expression à demi-stupide que donne la préoccupation: sa bouche, comme celle de tous ceux qui travaillent, s’était ramassée comme unebourse dont on a serré les cordons; son front contracté semblait supporter le fardeau de toutes les confidences qui
lui étaient faites; il sentait, analysait et jugeait.
Attentif autant qu’un prêteur à la petite semaine, ses yeux quittaient ses livres et ses renseignements
UN JUGE MAL JUGÉ
pour pénétrer jusqu au for intérieur des individus qu’il examinait avec la rapidité de vision par laquelle les avares expriment leurs inquiétudes. Lavienne était debout derrière son maître, prêt à exécuter ses ordres; il faisait sans doute la police, et accueillait les nouveaux venus, en les encourageant contre leur propre honte. Quand le médecin parut, il se fit un mouvement sur les bancs ; Lavienne tourna la tète et fut étrangement surpris de voir Bianchon.
— Ah! te voilà, mon garçon dit Popinot en se détirant les bras. Qui t’amène à cette heure?
— Je craignais que vous ne fissiez aujourd hui,
sans m’avoir vu, certaine visite judiciaire au sujet
de laquelle je veux vous entretenir.
— Eh bien ! reprit le juge en s’adressant à une grosse petite femme qui restait debout près de lui, si vous ne me dites pas ce que vous avez, je ne le devinerai pas...
-Dépêchez-vous, lui dit Lavienne, ne prenez pas le temps des autres.
Monsieur, dit enfin la femme en rougissant,
et baissant la voix de manière à n’ètre entendue
quede Popinot et de Lavienne, je suis marchande
JUGE MAL JL'GÉ
des quatre saisons , et j’ai mon petit dernier pour lequel je dois les mois de nourrice. Donc j’avais caché mon pauvre argent,
— Eh bien ! votre homme l’a pris? dit Popinot en devinant le dénoûment de la confession.
— Oui, monsieur.
— Comment vous nommez-vous.
— La Pomponne.
— Votre mari ?
— Toupinet.
— Rue du Petit-Banquier, reprit Popinot en feuilletant son registre. Il est en prison ? dit-il en lisant une observation en marge de la case où ce ménage était inscrit.
— Pour dettes, mon cher monsieur.
Popinot hocha la tête.
— Mais, monsieur, je n’ai pas de quoi garnir ma brouette, vu que le propriétaire est venu hier et m’a forcée de le payer, sans quoi j’étais à la porte.
Lavienne se pencha vers son maître et lui dit quelques mots à l’oreille.
— Eh bien ! que faut -il pour acheter votre fruit à la halle?
— Mais, mon cher monsieur, j’aurais besoin ?
UPf JUGE SIAL JUGÉ.
pour continuer mon commerce, de... oui, j’aurais bien besoin de dix francs.
Le juge fit un signe à Lavienne, qui tira d’un grand sac dix francs et les donna à t la femme pendant que le juge inscrivait le prêt sur son registre. A voir le mouvement de joie qui fit tressaillir la marchande, Bianchon devina les anxiétés par lesquelles cette femme avait été sans doute agitée en venant de sa maison chez le juge.
— A vous, dit Lavienne au vieillard à barbe blanche.
Bianchon tira le domestique à part, et s’enquit du temps que prendrait cette audience.
— Monsieur a eu deux cents personnes ce matin, en voici encore quatre-vingts à faire, dit Lavienne; monsieur le docteur aurait le temps d’aller à ses premières visites.
— Mon garçon, dit le juge en se retournant et saisissant Horace par le bras, tiens, voici deux adresses ici près, l’une rue de Seine, et l’autre rue de l’Arbalète; il faut y courir. Rue de Seine, une jeune fille s’est asphyxiée cette nuit; l’autre est un homme à faire entrer à ton hôpital. Je t’attendrai pour déjeuner.
UPT JUGE MAL JUGÉ
Bianchon revint au bout d’une heure ; la rue du Fouarre était déserte, le jour commençait à poindre, son oncle remontait chez lui, le dernier pauvre de qui le magistrat venait de panser l’âme s’en allait, et le sac de Lavienne était vide.
— Eh bien! comment vont-ils? dit le juge au docteur en montant l’escalier.
— L’homme est mort, répondit Bianchon ; la jeune fille s’en tirera.
Depuis que l’oeil et la main d’une femme y manquaient, l’appartement où demeurait M. Popinot avait pris une physionomie en harmonie avec celle du maître. L’incurie de l’homme emporté par une pensée dominante imprimait son cachet bizarre en toutes choses. Partout une poussière invétérée, partout dans les objets ces changements de destination dont l’industrie rappelait celle des ménages de garçon : c’étaient des papiers dans des vases de fleurs, des bouteilles d’encre vides sur les meubles, des assiettes oubliées, des briquets phosphoriques convertis en bougeoir au moment où ilfallait faire une recherche, des déménagements partiels commencés et oubliés, enfin tous les encombrements et les vides occasionnés par des pensées de range-
Digitize
115 J IGE MAL JUGÉ. 55
ment abandonnées. Mais le cabinet du magistrat était particulièrement le résumé fidèle de ce désordre incessant ; il accusait sa marche sans halte, l’entraînement de l’homme accablé d’affaires, poursuivi par des nécessités qui se croisent . La bibliothèque était comme au pillage, les livres traînaient, les uns empilés le dos dans les pages ouvertes, les autres tombés les feuillets contre terre; les dossiers de procédures, disposés en ligne le long du corps de la bibliothèque , encombraient le parquet. Ce parquet n’avait pas été frotté depuis cinq ans. Les tables et les meubles étaient chargés à'ex voto apportés par la misère reconnaissante. Sur les cornets en verre bleu qui ornaient la cheminée se trouvaient deux globes de verre, à l’intérieur desquels étaient répandues diverses couleurs mêlées, ce qui leur donnait l’apparence d’un curieux produit de la nature. Des bouquets en fleurs artificielles, des tableaux où le chiffre de M. Popinot était entouré de cœurs et d’immortelles décoraient les murs; ici des boîtes en ébénisterie prétentieusement faites, et qui ne pouvaient servir à rien; là, des serre-papiers travaillés dans le goût des ouvrages exécutés au bagne par les forçats. Ces chefs-d’œuvre de pa-
54 UN JUGE MAL JUGÉ
ticnce, ces rébus de gratitude, ces bouquets desséchés donnaient au cabinet et à la chambre du juge, l’air d’une boutique de jouets d’enfants ; le bon homme s’en faisait des memento, il les emplissait de notes, de plumes oubliées et de menus papiers. Ces sublimes témoignages d’une charité divine étaient pleins de poussière, sans fraîcheur. Quelques oiseaux parfaitemens empaillés, mais rongés par les mites, se dressaient dans cette forêt de colifichets où dominait un angora, le chat favori de madame Popinot, à qui sans doute un naturaliste sans le sou l’avait restitué avec toutes les apparences de la vie, payant ainsi par un trésor éternel une légère aumône. Quelque artiste du quartier, de qui le cœur avait égaré les pinceaux, avait également fait les portraits de M. et de madame Popinot. Jusque dans l’alcôve de la chambre à coucher se voyaient des pelotes brodées, des paysages en point de marque, et des croix en papier plié dont les fioritures indiquaient un travail insensé. Les rideaux des fenêtres étaient noircis par la fumée, et les draperies n’avaient plus aucune couleur.
Entre la cheminée et la longue table carrée sur laquelle travaillait le magistrat, la cuisinière avait
UN JUGE MAL JUGÉ. 55
servi deux tasses de café au lait sur un guéridon ; et deux fauteuils d’acajou garnis en étoffe de crin attendaient l’oncle et le neveu. Comme le jour intercepté par les croisées n’arrivait pas jusqu’à cette place, la cuisinière avait laissé deux chandelles dont la mèche démesurément longue formait champignon, et jetait cette lumière rougeâtre et immobile qui fait durer la chandelle par la lenteur de la combustion , découverte due aux avares.
— Cher oncle, vous devriez vous vêtir plus chaudement quand vous descendez à ce parloir.
— Je me fais scrupule de les faire attendre, ces pauvres gens ! Eh bien ! que me veux-tu, toi P
— Mais, je viens vous inviter à dîner demain chez la marquise d’Espard.
— Une de nos parentes? demanda le juge d’un air si naïvement préoccupé que Bianchon se mit à rire.
— Non, mon oncle, la marquise d’Espard est une haute et puissante dame, qui a présenté une requête au tribunal, à l’effet de faire interdire son mari, et vous avez été commis...
— Et tu veux que j’aille dîner chez elle ! Es-tu fou? dit le juge en saisissant le code de procédure.
UN JUGE MAL JUGÉ
Tiens, Iis donc Farticle qui défend au magistrat de boire et de manger avec l’une des parties qu’il doit juger. Qu’elle vienne me voir, si elle a quelque chose à me dire, ta marquise. Je devais en effet aller demain interroger son mari, après avoir examiné l’affaire pendant la nuit prochaine.
Il se leva, prit un dossier qui se trouvait sous un serre-papier à portée de sa vue, et dit après en avoir lu l’intitulé : — Voici les pièces.
— Puisque cette haute et puissante dame t’intéresse, dit-il, voyons la requête.
Popinot croisa sa robe de chambre dont les pans retombaient toujours en laissant sa poitrine à nu, trempant ses mouillettes dans son café froidi, et chercha la requête qu’il lut en se permettant quelques parenthèses et quelquesdiscussions auxquelles son neveu prit part. Cette requête constituant le sujet même de cette aventure, en forme un des plus curieux chapitres.
« A monsieur le Président du tribunal civil de première instance du département de la Seine, séant au Palais- de- Justice, à Paris.
» Madame Jeanne-Clémentine-Athénaïs de Blainont-Chauvry , épouse de M. Charles-Maurice- Marie Andoche, comte de Négrepelisse , marquis d’Espard (bonne noblesse), propriétaire; ladite dame d’Espard demeurant rue du Faubourg-Saint
Honoré, n° 104, et ledit sieur d’Espard, rue de la Montagne-Sainte-deneviève , n° 22 (ah ! oui, M. le président m’a dit que c’était dans mon quartier! ) ayant M® Plumet pour avoué ; »
— Plumet! un petit faiseur d’affaires, un homme mal vu du tribunal et de ses confrères , qui nuit à ses clients!
« A l’honneur de vous exposer, monsieur le président , que depuis une année les facultés morales et intellectuelles de M. d’Espard , son mari , ont subi une altération si profonde , qu’elles constituent l’état de démence et d’imbécillité prévu par l’article 486 du code civil, et appellent au secours de sa fortune, de sa personne, et dans l’intérêt de ses enfants, qu'il garde près de lui, l’application des dispositions voulues par le même article.
» Qu’en effet, l’état moral de M. d’Espard qui, depuis quelques années, offrait des craintes graves fondées sur le système adopté par lui pour le gouvernement de ses affaires, a parcouru, pendant cette dernière année surtout, une déplorable échelle de dépression; que la volonté, la première, a ressenti les effets du mal , et que son anéantissement a laissé M. le marquis d’Espard livré à tous
les dangers d’une incapacité constatée par les faits
suivants.
» Depuis longtemps tous les revenus que procurent les biens du marquis d'Espard passent, sans causes plausibles et sans avantages , même temporaires^ une vieille femme de qui la laideur repoussante est généralement remarquée , et nommée madame Marboutin, demeurant tantôt à Paris, rne de la Vrillière, n° 8, tantôt à Villeparisis, près Claye, département de Seine-et-Marne, et au profit de son fils , âgé de trente-six ans , officier de l’exgarde impériale, que, par son crédit, M. le marquis d’Espard a placé dans la garde royale en qualité de chef d’escadron au 1 er régiment de cuirassiers. Ces personnes , réduites en 1814 à la dernière misère, ont successivement acquis des immeubles d’un prix considérable, entre autres, et dernièrement, un hôtel, grande rue Verte, où le sieur Marboulin fait actuellement des dépenses considérables afin de s’y établir avec la dame Marboutin sa mère, en vue du mariage qu’il poursuit; dépenses qui déjà s’élèvent à plus de cent mille francs. Ce mariage est procuré par les démarches du marquis d’Espard auprès de son banquier, M. Luc Sullivan,
02 LA RBQIKTK.
duquel il a demandé la fille en mariage pour ledit sieur Marboutin, en promettant son crédit pour lui obtenir la dignité de baron. Cette nomination a eu lieu effectivement par ordonnance de Sa Majesté, en date du 29 décembre dernier, sur les sollicitations du marquis d’Espard, ainsi qu’il peut en être justifié par sa grandeur monseigneur le gardedes-sceaux, si le tribunal jugeait à propos de recourir à son témoignage;
» Qu’aucune raison , même prise parmi celles que la morale et la loi réprouvent egalement , ne peut justifier l’empire que la dame veuve Marboutin a pris sur le marquis d’Espard , qui, d’ailleurs, la voit très-rarement; ni expliquer son étrange affection pour ledit sieur baron Marboutin, avec lequel ses communications sont peu fréquentes. Cependant leur autorité se trouve être si grande que chaque fois qu’ils ont besoin d’argent, fùt-cc même pour satisfaire de simples fantaisies , cette dame ou son fils....»
— Hé! hé! raison que la morale et la loi réprouvent ! Que veut nous insinuer le clerc ou l’avoué? dit Popinot.
Bianchon se mit à rire.
« Cette dame ou son fils obtiennent sans aucune discussion du marquis d’Espard ce qu’ils demandent ; et à défaut d’argent comptant , M. d’Espard signe des lettres de change négociées par M. Luc Sullivan , lequel a fait offre à l’exposante d’en témoigner;
' » Que d’ailleurs , à l’appui de ces faits , il est arrivé récemment, lors du renouvellement des baux de la terre d’Espard , que les fermiers ayant donné une somme assez importante pour la continuation de leurs contrats, le sieur Marboutin s’en est fait faire immédiatement la délivrance;
>» Que la volonté du marquis d’Espard a si peu de concours à l’abandon de ces sommes, que quand il lui en a été parlé, il n’a point paru s’en souvenir, et que, toutes les fois que des personnes graves l’ont questionné sur son dévouement à ces deux individus , ses réponses ont indiqué une si entière abnégation de ses idées , de ses intérêts, qu’il existe nécessairement en cette affaire une cause occulte sur laquelle l'exposante appelle l’oeil de la justice , attendu qu'il est impossible que cette cause ne soit pas criminelle , abusive et tortionnaire , ou d’une nature appréciable par la médecine légale, si toute
fois cette obsession n’est pas de celles qui rentrent dans l’abus des forces morales, et qu’on ne peut qualifier qu'en se servant du terme extraordinaire de possession. »
— Diable ! reprit Popinot, que dis-tu de cela? toi, docteur. Ces faits-là sont bien étranges !
— Ils pourraient être , répondit Bianchon , un effet du pouvoir magnétique.
— Tu crois donc aux bêtises de Mesmer, à son baquet, à la vue au travers des murailles?
— Oui , mon oncle , dit gravement le docteur. En vous entendant lire cette requête, j’y pensais. Je vous déclare que j’ai vérifié , dans une autre sphère d’action, plusieurs faits analogues, relativement à l’empire sans bornes qu’un homme peut acquérir sur un autre. Je suis, contrairement à l’opinion de mes confrères, entièrement convaincu de la puissance de la volonté considérée comme force motrice. J’ai vu , tout compérage et charlatanisme à part, les effets de cette possession. Les actes promis au magnétiseur par le magnétisé pendant le sommeil ont été scrupuleusement accomplis dans l’état de veille. La volonté de l’un était devenue la volonté de l'autre.
— Toute espèce d’acte?
— Oui.
— Même criminel?
— Même criminel.
— Il faut que ce soit toi pour que je t’écoute.
— Je vous en rendrai témoin , dit Bianchon.
— Hum ! hum! fit le juge. En supposant queda cause de cette prétendue possession appartint à cet ordre de faits, elle serait difficile à constater et à faire admettre en justice.
— Je ne vois pas, si cette dame Marboutin est affreusement laide et vieille, quel autre moyen de séduction elle pourrait avoir, dit Bianchon.
— Mais, reprit le juge, en 1814, époque à laquelle la séduction aurait éclaté , cette femme devait avoir quatorze ans de moins; et si elle a été liée dix ans auparavant avec M. d’Espard, ces calculs de date nous reportent à vingt-quatre ans en arrière , époque à laquelle madame Marboutin pouvait être jeune , jolie , et avoir conquis , par des moyens fort naturels, pour elle aussi bien que pour son fils, sur M. d’Espard, un empire auquel certains hommes ne savent pas se soustraire. Si la cause de cet empire semble répréhensible aux yeux de la jus-
Ü0 LA REQIÈTE.
lice, il est justifiable aux yeux de la nature. Madame Marboutin aura pu se fâcher du mariage contracté probablement vers ce temps par le marquis d’Espard avec mademoiselle'de Blamont-Chauvry , et il pourrait n’y avoir au fond de ceci qu’une rivalité de femmes, puisque le marquis nedemeure plus depuis longtemps avec madame d’Espard.
— Mais cette laideur repoussante , mon oncle.
— La puissance des séductions, reprit le juge, est en raison directe avec la laideur; vieille question ! D’ailleurs, cl la petite-vérole , docteur? Mais continuons.
« Que dès l’année 181ÎJ, pour fournir aux sommes exigées par ces deux personnes, M. le marquis d’Espard a été se loger avec ses deux enfants rue de la Montagne -Sainte -Geneviève, dans un appartement dont le dénuement est indigne de son nom et de sa qualité ; ( on se loge comme on veut ! ) qu’il y délient ses deux enfants, le comte Clément d’Espard , et le vicomte Camille d’Espard, dans les habitudes d’une vie en désaccord avec leur avenir , avec leur nom et leur fortune ; que souvent le manque d’argent est tel , que récemment le propriétaire, un sieur Maraist, fit saisir les meubles
garnissant les lieux ; que quand cette voie de poursuites fut effectuée en sa présence, le marquis d’Espard a aidé l’huissier, qu’il a traité comme un homme de qualité, en lui prodiguant toutes les marques de courtoisie et d’attention qu’il aurait eues pour une personne élevée au-dessus de lui en dignité. »
L’oncle et le neveu se regardèrent en riant.
« Que, d’ailleurs, tous les actes de sa vie, en dehors des faits allégués à l’égard de la dame veuve Marboutin et du sieur baron Marboulin son fils, sont empreints de folie. Que depuis bientôt dix ans, il s’occupe si exclusivement de la Chine, de ses coutumes, de ses mœurs, de son histoire, qu’il rapporte tout aux habitudes chinoises; que, questionné sur ce point, il confond les affaires du temps, les événements de la veille, avec les faits relatifs à la Chine, qu'il censure les actes du gouvernement et la conduite du roi, quoique d’ailleurs il l’aime personnellement, en les comparant à la politique chinoise ;
» Que cette monomanie a poussé le marquis d’Espard à des actions dénuées de sens; que, contre les habitudes de son rang et les idées qu’il professait
sur le devoir de la noblesse, il a entrepris une affaire commerciale pour laquelle il souscrit journellement des obligations à terme qui menacent aujourd’hui son honneur et sa fortune, attendu qu’elles emportent pour lui la qualité de négociant, et peuvent, faute de payement, le faire déclarer en faillite; que ces obligations, contractées envers les marchands de papier, les imprimeurs, les lithographes et les coloristes, qui ont fourni les éléments nécessaires à cette publication intitulée : Histoire pittoresque, de la Chine et paraissant par livraisons, sont d’une telle importance, que ces mêmes fournisseurs ont supplié l’exposante de requérir l’interdiction du marquis d’Espard afin de sauver leurs créances. »
— Cet homme est un fou, s’écria Bianchon. .
— Tu crois cela, toi! dit le juge. Il faut l’entendre. Qui n’écoute qu’une cloche n’a qu’un son.
— Mais il me semble... dit Bianchon.
— Mais il me semble , dit Popinot, que si quelqu'un de mes parents voulait s’emparer de l’administration de mes biens , et qu’au lieu d’être un simple juge de qui les collègues peuvent examiner tous les jours l’état moral, je fusse duc et pair, un
avoué quelque peu rusé, comme est Plumet, pourrait dresser une requête semblable contre moi
« Que l’éducation de ses enfants a souffert de cette monomanie , et qu’il leur a fait apprendre , contrairement à tous les usages de l’enseignement, les faits de l’histoire chinoise qui contredisent les doctrines de la religion catholique, et leur a fait apprendre les dialectes chinois. »
— Ici l’avoué me paraît drôle ! dit Bianchon.
— La requête a été dressée par quelque premier clerc qui n’était pas très-Chinois, dit le juge.
« Qu’il laisse souvent ses enfants dénués des choses les plus nécessaires; que l’exposante, malgré ses instances, ne peut les voir, et que le sieur marquis d’Bspard les lui amène une seule fois par an; que sachant les privations auxquelles ils sont soumis, elle a fait de vains efforts pour leur donner les choses les plus nécessaires à l’existence et desquelles ils manquaient... »
— Oh! madame la marquise, voici des farces!
Qui prouve trop ne prouve rien ! Mon cher enfant, dit le juge en laissant le dossier sur ses genoux , quelle est la mère qui jamais a manqué de cœur , d’esprit, d’entrailles, au point de rester au-dessous
des inspirations suggérées par l'instinct animal? Une mère est aussi rusée pour arriver à ses enfants qu’une jeune fille peut l’être pour conduire à bien une intrigue d’amour! Si ta marquise avait voulu nourrir ou vêtir ses enfants, le diable ne l’en aurait certes pas empêchée! hein? Elle est un peu trop longue la couleuvre pour un vieux juge! Continuons.
« Que l’âge auquel arrivent lesdits enfants exige, dès à présent, qu’il soit pris des précautions pour les soustraire à la funeste influence de cette éducation, qu’il y soit pourvu selon leur rang, et qu’ils n’aient point sous les yeux l’exemple que leur donne la conduite de leur père;
» Qu’à l’appui des faits présentement allégués, il existe des preuves dont le tribunal obtiendra facilement la répétition. Maintes fois, M. d’Espard a nommé le juge de paix du 12° arrondissement un mandarin de troisième classe; il a souvent appelé les professeurs du collège Henri IV, des lettrés. A propos des choses les plus simples , il a dit : que cela ne se passait pas ainsi en Chine; il fait, dans le cours d’une conversation ordinaire, allusion soit à la dame Marboutin, soit à des événements arrivés
sous le règne de Louis XIV, et demeure alors plongédansune mélancolie noire; il s’imagine parfois être en Chine. Plusieurs de ses voisins, notamment les sieurs Edme Becker, étudiant en médecine, Jean-Batiste Frémiot, professeur, domiciliés dans la même maison, pensent, après avoir pratiqué le marquis d'Espard, que sa monomanie, en tout ce qui est relatif à la Chine, est une conséquence d’un plan formé par le sieur baron Marboutin et la dame veuve Marboutin pour achever l’anéantissement des facultés morales du marquis d’Espard; attendu que le seul service que paraît rendre à M. d’Espard la dame Marboutin, est de lui procurer tout ce qui a rapport à l’empire de la Chine;
» Qu’enfin l’exposante ofFre de prouver au tribunal que les sommes absorbées par le sieur et dame veuve Marboutin, de 1814 à 1828, ne s’élèvent pas à moins d’un million de francs.
» A la confirmation des faits qui précèdent, l’exposante offre à M. le président le témoignage des personnes qui voient habituellement M. le marquis d’Espard , et dont les noms et qualités sont désignées ci-dessous , parmi lesquelles beaucoup l’ont suppliée de provoquer l’interdiction de M. le mar-
72 LA REQEÊTE.
quis d’Espard, comme le seul moyen de mettre sa fortune à l’abri de sa déplorable administration, et ses enfants loin de sa funeste influence.
« Ce considéré , M. le président, et vu les pièces ci-jointes, l’exposante requiert qu’il vous plaise, attendu que les faits qui précèdent prouvent évidemment l’état de démence et d’imbécillité de M. le marquis d’Espard , ci-dessus nommé, qualifié et domicilié, ordonner que, pour parvenir à l’interdiction d’icelui, la présente requête et les pièces à l’appui seront communiquées à M. le procureur du roi, et commettre l’un de MM. les juges du tribunal à l’effet de faire le rapport au jour que vous voudrez bien indiquer, pour être sur le tout, par le tribunal, statué ce qu’il appartiendra, et vous ferez justice, etc. »
— Et voici, dit Popinot, l’ordonnance du président qui me commet. Hé bien, que veut de moi la marquise d’Espard? je sais tout. J’irai demain avec un greffier chez M. le marquis , car ceci ne me parait pas clair du tout.
— Écoutez, cher oncle, je ne vous ai jamais
demandé le moindre petit service qui eût trait à vos fonctions judiciaires; eh bien, je vous prie d’avoir
pour madame d’Espard une complaisance que mérite sa situation. Si elle venait ici, vous l’écouteriez; allez l’entendre chez elle ; madame d’Espard est une femme maladive , nerveuse , délicate , qui se trouverait mal dans votre nid à rats; allez -y le soir, au lieu d’y accepter à dîner, puisque la loi vous défend de boire et de manger chez vos justiciables.
— La loi ne vous défend-elle pas de recevoir des legs de vos morts? dit Popinot croyant apercevoir une teinte d’ironie sur les lèvres de son neveu.
— Allons, mon oncle, quand ce ne serait que pour deviner le vrai de cette affaire, accordez-moi ma demande? Vous viendrez lâ comme juge d’instruction, puisque les choses ne vous semblent pas claires. Diantre! l’interrogatoire de la marquise n’est pas moins nécessaire que celui de son mari.
— Tu as raison, dit le magistrat, elle pourrait bien être la folle. J’irai.
— Je viendrai vous prendre : écrivez sur votre agenda : demain soir , à neuf heures , chez madame d’Espard. — Bien , dit Bianchon, envoyant son oncle noter le rendez-vous.
Le lendemain soir, à neuf heures, le docteur
Bianchon monta le poudreux escalier de son oncle, et le trouva occupé à la rédaction de quelque jugement épineux. L’habit demandé par Lavienne n’avait pas été apporté par le tailleur, en sorte que M. Popinot prit son vieil habit plein de taches etfut le Popinot incomptus de qui l’aspect excitait le rire sur les lèvres de ceux auxquels sa vie intime était inconnue. Bianchon obtint cependant de mettre en ordre la cravate de son oncle, de lui boutonner son habit, dont il cacha les taches en croisant le revers des basques de droite à gauche et présentant ainsi la partie encore neuve du drap. Mais en quelques instants , le juge retroussa son habit sur sa poitrine par la manière dont il mit ses mains dans ses goussets en obéissant à son habitude; l’habit , démesurément plissé par devant et par derrière, forma comme une bosse au milieududos, et produisit entre le gilet et le pantalon une solution de continuité par laquelle se montra la chemise. Pour son malheur, Bianchon ne s’aperçut de ce surcroît de ridicule qu’au moment où son oncle se présenta chez la marquise.
Une légère esquisse de la vie de la personne chez laquelle se rendaient en ce moment le doc-
leur et le juge est ici nécessaire pour rendre intelligible la conférence que Fopinot allait avoir avec elle.