DO^ JULIO DON BLAS UN ALGUAZIL
* Corruga^ ride.
Entrent Pedro et Casildilla.
PEDRO. Casildilla, nous voici donc à Madrid. Cette place est le Marché à 1" Avoine. Il est entré par ici des filles de ta tournure qui ont à cette heure des tapisseries dans leur salle et des rideaux à leur lit. Te voilà, enfin, dûment catéchisée et fraîchement arrivée de Lorcail --\ Aujourd'hui que l'ail de la Manche est en faveur dans l'Espagne entière, il ne te reste plus qu'à te faire brave en quinze jours. Jusqu'à ce que tu portes dentelles d'or et vertugadin, bas de soie, carignane -^ et mante, ne dédaigne ni page, ni étudiant; et souviens-toi que de nombreux cailloux valent mieux qu'un seul moellon. Adieu. Tâche de remonter ta garde -robe et de faire honneur à ta patrie et à ta famille.
CASILDILLA. Quoi, Pcdro, tu me quittes déjà ?
PEDRO. Ma charrette m'attend.
CASILDILLA. Nous uc Hous revcrrous pas ?
PEDRO. Oui, si tu te tires d'affaire, tu m'entends, si tu trouves chaussure à ton pied.
CASiLDiLLA. Comment veiix-lu que je fasse? Mets-moi en garde contre les méprises...
PEDRO. Méfie-toi terriblement des chiens ^". (il
sort.) I
CASILDILLA. Jésus ! qiiel tumulte, quelle Babylone! De quel côté me diriger? Là-bas, parmi mes courtauds, je savais déjà me tirer d'affaire... Mais je vais m'adresser à cette vieille qui s'avance; elle
Entrent la Corruga, vieille femme appuyée sur un bâton.
coRRLGA. Maudite vie! une honnête femme vivant dans la retraite ne trouve plus moyen de gagner un cuarto. Pour tant quelle ait de chalands, elle ne peut obtenir, si par hasard l'amour les aiguillonne, quïls veuillent voir autre chose que comédie nouvelle.
CASILDILLA. Uu uiot, la mère.
CORRUGA. A moi? i
CASILDILLA. Si VOUS le permettez.
CORRUGA. Jésus! le joli miuois de fillette!... Que cherches-tu par ici?
CASILDILLA. Je n'en sais rien, señora. Je suis étrangère et ne fais que d'arriver.
CORRUGA. Et d'où viens-tu, ma mignonne?
CASILDILLA. Hélas ! madame, je suis andalouse, fille d'un Vingt-Quatre * de Grenade. Un cavalier m"a enlevée de force.
* Nom que portaient, dans certaines villes d'Andalousie, les ^ magistrats municipaux.
CORRUGA. D'uií Vingt-Quatre? Quelle invraisemblance!
cAsiLDiLLA. Je ne sais, même, s'ils ne sont pas davantage... Ce qui est certain, c'est qu'il m'enleva l'honneur et m'a abandonnée.
CORRUGA. Pauvre petite ! Comment s'appelait cet infâme ?
CASILDILLA. Le marquis de je ne sais quoi.
CORRUGA. Pauvre abusée !
CASILDILLA. Et ms voilà marquise déchue.
CORRUGA. Voudrais -tu rester avec moi?
CASILDILLA. Avcc uu plaisir singulier.
CORRUGA, à part. J'ai trouvé une marmite pour rannée. (Haut.) Quel est ton nom?
CASILDILLA. x\ présent, je suis Rufina; mais, avant, j'étais doña Catalina de Córdova, Toledo et Lorcail.
CORRUGA. Cet ail témoigne de la pureté de ton sang.
CASILDILLA. Et VOUS, couimeut vous appelezvous ?
CORRUGA. La Corruga. Mon nom vole de toute part.
CASILDILLA, à part. Surtout si elle cst sorcièrc.
CORRUGA. Je vois passcr don Julio, le génois. Je veux lui donner rendez-vous, cette nuit, à la maison... Don Julio.
JULIO, entrant. Qu'v a-t-il, Corruga, ma mie?
CORRUGA, bas. La plus jolic fille qui ait mis les pieds dans Madrid. Son père est adelantado -^ de
* Gouverneur de province. — La Corruga enchérit sur les mensonges de Casildilla.
Séville. Elle est venue ici avec mille atours et desi servantes peu rapaces, pour soutenir devant la] Cour Suprême un procès des plus importants. Soyez le premier à obtenir ses faveurs, car, de-j main, il pleuvra des amoureux.
JULIO. Je serai exact, (il sort.)
CORRUGA. Je compte sur vous.
CASiLDiLLA. Qui est-ce, señora ?
CORRUGA. Un cavalier qui, en moins d'une heure, peut te faire une situation,
CASILDILLA. Et quellc est cette dame, dont vous lui parliez?
CORRUGA. ?se dis rien ; ce sera toi.
CASILDILLA. Mère, que dites-vous là? Où prenezvous mes atours et mes servantes?
CORRUGA. Tu vas voir, niaise, comment on s'y prend.
CASILDILLA, à part. Jésus ! qu'out-ils comploté entre eux? Elle a l'air, à présent, de croire aux mensonges que j'ai débités?
CORRUGA, frappant à une porte. Holà î SEGOVIA, sortant de la maison. Qui est-CC?
CORRUGA. Seigneur Segovia.,.
SEGOVIA. Quoi de nouveau, señora Corruga?
CORRUGA. Faites-moi cette fillette belle comme une mariée.
SEGOVIA. Le joli minois!
coRRi GA. Allons, dépêchons.
SEGOVIA. Quel genre de vêtement désirez-vous?
CORRUGA. Soie et guipure, tout ce qu'il y a de plus frais.
€N BON TOUR 1 8 t
sEGOviA, à Casildiiia. Entre, ma fille.
CAsiLDiLLÂ^ à part. Me voilà à Madrid, dame et apparentée. Ici, comme chez nous, on peut avoir part au gâteau.
CORRUGA. Vivement, Segovia.
SEGOVIA. Ecoutez, Corruga, vous me devez déjà un mois échu pour le vêtement d'Isabelilla et vingt jours pour celui de Mariquilla. Cette jupe qu'elle a tachée, j'entends que Francisca m'en paie l'étoffe entière...
CORRUGA. Elle peut le faire ; elle a maintenant assez d'argent.
SEGOviA. Et d'où le tient-elle ? Il n'y a pas un mois qu'elle est venue ici sans chemise sur le dos.
CORRUGA. Son fils de famille l'a quittée et elle a ungênois,avecmaison et carrosse, La petite le fait baver.
SEGOVIA. Et il répond de ses dettes?
CORRUGA. En doutez-vous?
SEGOVIA. C'est que, à franchement parler, je ne veux pas qu'il m'arrive avec elle comme avec la nièce du cocher, (ils sortent. j
Entrent don Julio et don Blas.
JULIO. Don Blas, voici la maison. Il nV a pas, dans la Castille entière, de meilleur furet que cette Corruga. La dame, à ce quelle prétend, est belle et sévillane.
BLAS. Et que comptez-vous faire ?
JULIO. Si elle est charmante comme on le dit,
lui offrir la collation, pour une première visite.; BLAS. A votre place, je ne ferais pas ainsi ; je luf donnerais de l'argent. Le premier lourdaud venu, dont la chiche misère se nourrit à la maison de raves et de mauvais pâtés, offre aux dames une collation de vingt ducats et affecte devant les chapons et les poulardes une grimace de dégoût... Mais, les voici. Tenons-nous à l'écart.
Entrent, précédées par la Corruga, Casildilla habillée en dame et une servante.
CORRUGA, à part. Je lui ai fait soigneusement la leçon. (Haut.) Le voyage vous a-t-il fatiguée, señora?
CASILDILLA. Ccrtcs, je nai pas à me féliciter de mon arrivée à la Cour.
CORRUGA. Le chocolat est servi.
CASILDILLA. ?se 1116 parlcz pas de cela. Du chocolat -% toujours! J'en suis lasse... Donnez-le à cette fille. Toutes les servantes sont friandes de ces choses.
BLAS, à part. Jolie fille, par Dieu ! Eh lia servante non plus ne manque pas de mérite.
JULIO, s'avançant. Dieii bénisse de si ravissantes beautés.
CASILDILLA. Qui est. señora, ce cavalier?
CORRUGA. Le seigneur don Julio, un étranger à qui j'ai bien de l'obligation.
CASILDILLA. A la bounc heure.
JULIO. Et qui serait honoré, señora, de vous servir.
CORRUGA, bas à don Julio. Faites-luiquelquesavances de bon ton. (Haut, à Casiidiiia.) Xe prendriez-vous pas quelque nourriture?
CAsiLDiLLA. Tout me fatigue et l'on n"a pas su me trouver des perdreaux, aujourd'hui.
CORRUGA, ù part. Elle a joliment profité de mes leçons.
JULIO. Si vous le permettez, à propos de collation... vous ne pouvez l'avoir ici toute prête... Veuillez accepter ces doublons et l'envoyer chercher.
CASILDILLA. A qui crovez-vous parler?
JULIO. Ce sont libertés en usage à la Cour.
CASILDILLA. S'il en est ainsi... hé ! mes servantes, prenez, prenez vite. Ne faites pas à cet hidalgo
l'afíront de refuser. (Elle donne l'argent à la servante.)
JULIO, bas. Ouais ! don Blas, que veut dire cela? C'est à ne pas y croire 1
BLAS, bas. Yoilà ce que c'est que d'offrir la collation, à une première visite.
CORRUGA, à don Julio. Jésus ! quelle inconvenance I Est-ce bien vous qui avez pu agir de la sorte?
JULIO, bas. Mes poches en sont toutes tremblantes. (Haut.) Il est clair que je m'adressais à vos femmes. Envers vous, la liberté eût été par trop hardie. Acceptez ce diamant et qu'il vous fasse excuser ma méprise.
CASILDILLA. Si c'est l'usage ici, je le prends pour me confoi'mer à l'usage.
Entre Segovia, très gai.
SEGÓ VIA. Eh bien, Corruga, que dites-vous de ce vêtement? C'est la première fois qu'il est sorti de ma boutique. Jésus ! quel bon air vous a la friponne! On dirait un Vingt-Quatre de Séville. Ne vous disais-je pas quil lui irait comme un gant? Allons, ma fille, paie-moi la location d'avance.
CASiLDiLLA. A qui parle cet homme ? Il a le verbe bien haut.
SEGOviA. Qui dirait que, tantôt, c'était là une souillon?
CASILDILLA. Cet hommc est-il ivre?
sEGOviA. Dites donc, guenipe, prenez garde à qui vous parlez.
CASILDILLA. Qu'oH lôte de ma présence. Jetez ce drôle par la fenêtre.
SEGOVIA. Sans vergogne !
JULIO. Ho ! l'effronté coquin !
BLAS. Il est i\Te.
JULIO. Sortez, à la maie heure !
SEGOVIA. J'en jure Dieu, je vous dépouillerai de vos fanfreluches ! (Il sort.)
CASILDILLA. Jésus ! qucl homme est-ce là ? ¡
JULIO. Un butor. !
BLAS. Du seuil de la porte il sentait le vin comme une outre.
Entre Pedro, avec son sayon et sa gaule à piquer les bœufs, j
PEDRO, à part. C'est ici lamaisou, d'après l'adresse;qu'on m'a donnée, (Haut.) Mais que vois-je?... Casildilla de mon âme î
JÜL10. Insolent, vaurien, effronté !
cAsiLDiLLA, à part. Comme le drôle m'a vite reconnue.
PEDRO, à part. Vive Dieu ! il y a du vinaigre dans ces beignets. (Haut.) Messieurs, je suis entré ici pour voir une servante qui s'est placée aujourd'hui dans cette maison.
CASILDILLA. Iguorcz-vous fjue je ne 1 ai pas acceptée?
PEDRO. Messieurs, je suis entré à l'aveuglette. Je vous demande pardon.
CASILDILLA. SortCZ d'ÍCÍ.
JULIO. Allez, maître coquin.
PEDRO, à part. Malgré SCS affiqucts, elle sent encore l'ail que nous avons mangé dans ma charrette.
(11 sort.)
CASILDILLA, à Corruga. Yoilà donc ce qui arrive dans votre maison? Je n'y remettrai plus les pieds. C'est à perdre l'esprit. Jamais chose pareille ne m'était arrivée-
JULIO. Vous avez bien raison.
CASILDILLA. Je sortirais volontiers. Cette altercation m'a donné mal au cœur.
juLTo. Désirez-vous une voiture? J'en amène une sur-le-champ.
CASILDILLA. Vous me ferez plaisir... je suis toute abasourdie.
JULIO. J'y cours. Venez, don Blas, (ils sortent.)
CORRUGA. Admirablement joué! C'est la fortune qui vient à moi sous tes traits.
Entreoí Segovia et un alguazil.
1 8 6 INTERMÈDES i:SPAG>"OLS
sEGOviA. Intervenez, car ça passe les bornes.
l'alguazil. Quelle friponnerie !... Seùora, je viens vons exécuter.
CORRUGA. Quelle est ton intention, Segovia?
SEGOVIA. Châtier son insolence. (A i'al?uazii.) Déshabillez-la-moi.
CORRUGA. Tout doux, Segovia. Je donnerai l'argent.
sEGOviA. Il est bien question de cela ! C'est mon vêtement que je veux.
l\\lguazil. Rendez-lui son vêtement, si vous ne voulez que je vous envoie aux galères.
CASiLDiLLA. Xon, mousieur, non, je vous en conjure ! Là! j'obéis. (A part.) La menace des galères
est difficile à avaler. .Elle se déshabille.)
SEGOVIA. Mes vêtements, vous vouliez les faire passer à l'ombre?
CORRUGA. Ciel! l'autre qui revient avec la voiture.
l'alguazil. Qu'on se déshabille au plus vite.
SEGOVIA. Le vertugadin... il est aussi à moi. Les faux cheveux, maintenant.
CASILDILLA. Vous aurez tout: je me dépêche,
l'alguazil Avez-vous aussi donné la chemise?
SEGOVIA. C'est bon. Quelle prestesse à se dévêtir! Jugez, d'après cela, ce que pouvait bien être cette
prétendue marquise, (il sort avec l'alguazil et emporte les vêtements.;
LA SERVANTE. C'cst tout cc qu'il TCstc de ma maîtresse? Je m'en vais aussi. (Elle sort.)
CASILDILLA. II m'a laissée comme un dindon sans sa roue.
Entrent don Julio et don Blas,
JULIO. La voiture est là.
CORRUGA. Est-ce à moi que pareille chose arrive?
cAsiLDiLLA. Eli bien, vous pouvez la renvoyer.
JULIO. Et cette dame? Où est-elle passée?
CASiLDiLLA. Il fait si cliaud quelle s'est fondue.
JULIO. Que vois-je ? Vous à demi nue... Est-ce une gageure?
CASILDILLA. Jc suis iiue *, telle est la vérité.
JULIO. Comment?... M'expliquerez-vous?...
CASILDILLA. Vous lie dcvlucz pas?
BLAS. La voilà transformée en Esprit follet ^.
CASILDILLA. iSon?... Jc vais tout vous chanter.
BLAS. Je suis si curieux de l'apprendre que vous pouvez même le danser.
CASILDILLA. Compliccs de la supercherie !
TOUS LES PERSONNAGES, l'entourant. NouS Voici touS !