I.ESMES. Plus grand encore est mon malheur
SACABUCHE. Confiez-le-moi.
LESMEs. Lorenzo m'a quitté!... Ah! don Sacabuche, mon ami, vous assisterez demain à mon enterrement, (ii pleure.)
SACABUCHE. C'est pouF uu simple valet que vous vous désolez de la sorte?
LESMES. Si j'en prends un autre, il est évident et hors de doute qu'il me faudra — avec quelle douleur je le constate! — lui payer son travail. A Lorenzo, au contraire, je n'ai jamais rien donné, pendant si longtemps qu'il m'a servi... Ha! ma fortune ! Ha ! mon argent !
SACABUCHE. Calmez-vous ; calmez-vous, don Lesmes. Je vous promets que votre Lorenzo vous reviendra.
LESMES. Et moi, don Sacabuche, je vous promets en ce cas un présent d'importance et qui n'esl pas à dédaigner.
SACABUCHE. Et qucl est ce présent?
LESMES. Un œuf.
SACABUCHE. H u'v a pas à dire, vous êtes généreux.
LESMES. Oui, telle est ma munificence.
SACABUCHE. Eh bicu, je vais le chercher.
LESMES. Saint Ferineldos vous accompagne ! Je pourrai donc épargner mon argent^ cause unique de mes soucis.
Entre Lorenzo.
LORENZO. Dieu soit loué ! me voilà au bout de mes peines, délivré d'un maître qui est la quintessence
de l'avarice sordide, et de ses deux nobles parentes, — sœur et cousine, — détestables pimbêches dont je ne pouvais souffrir l'impertinence. Je vais chercher à entrer en place chez un homme seul, sans famille, sans parents, servantes, neveux, cousins, ni beaux-frères. Car tous ces gens donnent des ordres à la fois et expriment plus de volontés qu'un riche dans son testament.
SACABUCHE, entrant. Dieu VOUS garde, camarade.
LORENZO. Yous de même, monsieur.
SACABUCHE. Dites-moi, — et puisse votre âme jouir mille siècles de la paix du Paradis! — ne connai triez-vous pas quelque valet de confiance, sans trop de défauts, et de bonne composition, qui voulût entrer à mon service?
LORENZO. Je cherche moi-même une place, à condition que ce soit chez un homme seul, sans famille.
SACABUCHE. ïu parlcs d"or. Je suis seul de ma race. On m'appelle l'âme solitaire, et le marquis de Maisonseule est mon seul compagnon. Tu as trouvé ce que tu cherchais. Il sera facile de s'entendre. Affaire conclue. Quels gages veux-tu o-aoner ?
LORENZO. Je serai payé à l'année, pour toucher à Téchéance des sommes fastueuses.
SACABUCHE. A tou gré. Nous ne serons jamais en désaccord, parce queje suis bon payeur et d'intentions chrétiennes.
LORENZO. Eh bien, je veux gagner mille écus par an.
SACABUCHE. G'est eiitendu. Pourvu que tu sois honnête, tu seras le maître à la maison. Il n'y a chez moi qu'à balayer, faire mou lit, manger à bouche-que-veux-tu, boire à tire-larigot, dormir sur ses deux oreilles, et, pour le reste... au petit bonheur!
LORENZO. S'il en est ainsi, me voilà votre valet.
SACABUCHE. Fort bien. Comment t'appelles-tu?
LORENZO. Lorenzo.
SACABUCHE. Allons douc à mon logis. Tu entreras en fonctions, et grand bien te fasse! Toi et moi nous ne nous disputerons jamais.
LORENZO. Allons, monsieur, allons vite! Ah! l'aimable place et quelle heureuse existence je me
promets ! (ils sortent.)
Entrent don Sacabuche et Lorenzo.
SACABUCHE. Te Yoici, mou cher Lorenzo, dans une maison où tout n'est que passe-temps, plaisirs, délices. Acquitte-toi de ta besogne en brave et honnête garçon, tandis que je vais chez le traiteur acheter deux poules, un hachis et un plat de crème, que nous mangerons à mon retour. Aie bien soin de tout, mon enfant. (U sort.)
LORENZO. Le digne et excellent maître ! Qu'il est aimable, poli, affectueux, prévenant, libéral!
PREMIER HOMME, entrant. Hé ! garÇOU.
LORENZO. Que veut dire ceci, saint Laus-deo? — Que voulez-vous, monsieur?
PREMIER HOMME. Ya en courant m'acheter un
cuarto de pains à cacheter. J'ai déjà presque fini ma lettre. Yole et reviens sans retard, (il sort.)
LORENZO. iVous avons un écrivailleurdans la maison .. Allons, ça ne commence pas trop mal!
DEUXIÈME HO-MME, entrant. Jeuue homuie, mou oncle est-il sorti?
LORENZO. Qui est votre oncle ?
DEUXIÈME ho:mme. Dou Sacabuche Mostrenco '^.
LORENZO. Il est sorti.
DEUXIÈME HOMME. Bou ; uc perdous pas de temps. Ne fais qu'un saut jusque chez maître Requejo, le cordonnier, et prie-le de te remettre mes chaussures. Cours, vole. (Il sort.)
LORENZO. C'est beaucoup de neveux !... Allons, je suis bien tombé.
TROISIÈME HOMME, entrant. Garçon, ne vois- tu pas
comme il est tard? Et mon cheval de selle qui n'est
pas encore pansé î . . . Yas-y au plus tôt, si tu ne veux
que je te dégourdisse à coups de houssine. (il sort.)
. LORENZO. Ouais !
PREMIÈRE FEMME. Pour le premier jour 011 tueutres dans la maison, je te trouve bien indolent. Essuie vivement la vaisselle, balaie les chambres, monte de l'eau, fais toutce qui concerne ton service. (Elle sort.)
LORENZO. Saint Elme m'assiste auseinde pareille tempête ! Yit-on jamais plus étonnante aventure?
UN MORE, entiant. Loreuzillo, aller au débit etapporter moi dubonpiot un quarteron et une pipe. Yite ; je donnerai l'argent, (il sort.)
* Mostrenco, sans feu ni lieu.
LORENZO. Jusqu'à un moricaud I . . . C'est à tomber suffoqué. La condition est vraiment charmante et ma chance divine !
QUATRIÈME HOMME, entrant. Lorenzo, hé ! butor, cours chez le docteur Recio -^ et dis-lui de te donner surle-champ le cordial quil a préparé aujourd'hui, — c'est de Tordonnance que je parle. Tu la porteras à rinstant chez don Julio, l'apothicaire, qui demeure dans le quartier neuf. Ne tarde pas, sur ta vie ! il sort.)
UN NÈGRE -^, entrant. Loleuzo, appote-moi du marçé quate douzaines d'œufs frais et un'pitit laitue et tois quats de zigot de mouton. Donne toi l'arzent; ze rendrai quand z'aurai zangé ce doublon. Attenzion pas casser ! (Il sort.)
LORENZO. Puisse-t-on te casser les os, cuisinier du diable !
UNE VIEILLE, survenant à ce dernier mot. Jésus I quel mot
a prononcé ce mécréant ! Vade retro! arrière !... C'est toi, le nouveau valet?
LORENZO. Oui, señora.
LA VIEILLE. Dieu te garde. Comment t'appelles-tu?
LORENZO. Lorenzo.
LA VIEILLE. Un joli nom. Ta patrie?
LORENZO. Les monts Pyrénées.
LA VIEILLE. Où prends-tu ce pays?
LORENZO. A une demi-lieue de Tolède.
LA VIEILLE. Es-tu marié, dans ton village?
LORENZO. Non, señora, je suis célibataire.
LA VIEILLE. J'ai donc trouvé ce que je cherchais.
* Recio, vert, vigoureux, qui parle haut.
LORENZO, à part. Que pouvait bien chercher ce squelette?
LA VIEILLE, lui sautant au cou. Lorenzo de mon âme, mon chéri, dis, comment me trouves-tu ? Suis-je laide? Tu ne dis pas le contraire? Je t'estime, je t'aime, je te veux. L'adversité et le travail m'ont réduite à ce triste état, mais, lorsqu'il s'agit de s'ébattre, je ne manque pas de souffle. Si tu veux jouir de mon amour, suis mespas, charmant garçon.
(Elle sort.)
LORENZO. Cela n'arrive qu'à moi I Quoi ! tant de feu sous la neige?... C'est le Barathre que cette maison, pour ne pas dire l'Enfer.
UN ENFANT, entrant. Tum'euteuds, oie ? Yieus m'accompagner à l'école tout de suite, parce que don Brunel.mon précepteur, est malade dans son lit.
LORENZO. Ne pouvez-vous aller sans valet ?
l'enfant. Me prends-tu pour ton esclave? Viens sur mes pas. Puisque ton gage est de mille écus donne-toi du mouvement, insubordonné, tête folle,
butor. (Il sort.)
LORENZO. Est-il gentil, bien élevé !
deuxième FEMME. Loreuzillo, va au marché et achète-moi un pain, un fromage, un quartier de mouton, six livres de saucisse, sept poules et six dindons. Tu fourniras l'argent que je te rendrai le jour où Ton m'enterrera. Toutes ces provisions, il te faut les porter à sœur Gilota del Berro, religieuse de Sainte-Eulalie. Aie bien soin de revenir aussitôt. Tu lui demanderas comment elle se trouve, à la suite de son accident, et lui diras qu'ici nous
nous portons bien, mon frère don Greguesco "^ et
moi. Elle sort.,
LORENZO. Est-ce céans la maison d'un homme seul?
IN CHAPELAIN, entrant. « Te domiiium confitemur^ te œternumpatris... » Que vois-je ? Toi ici, Lorenzo^ mon fils ?
LORENZO, à part. Un chapelain, à présent ?... Au diable les mille écus !
LE CHAPELAIN. Je t'en prie, mon cher Lorenzo, passe à la poste et regarde s'il n'y a pas de lettre pour moi au courrier de Judée. N'oublie pas non plus de m'apporter une gazette qui donne des nouvelles du Prêtre Jean-des-Indes et de la tante de Gaiferos. Je t'attends dans mon cabinet. « Omnes terrœ veneremiir. . . » (il sort.)
LORENZO. Le chapelain en use avec une liberté des plus galantes.
TROISIÈME FEMME, entrant avec un poupon. Tiens, Lo-
renzo, va promener cet enfant. Tu le câlineras pour qu'il se tienne tranquille. Dis-lui :« papa, mimi, mon amour... » Prends-en bien soin, c'est
l'héritier de la maison, (Eile sort et lui laisse l'enfant sur les bras.)
LORENZO. Quoi! ma mauvaise fortune a pu en arriver à ce comble ? C'est à pouffer ! ... 0 ! le poupon ! 0 ! le petit ! Caca, teté, papa !
SACABUCHE, entrant. A merveille ! Qu'est-ce que ce poupon que tu fais sauter dans tes bras ? D'où cela nous vient-il ? Un nourrisson chez moi I... Voilà
* Grègues, haut-de-chausses.
déjà les intrigues qui commencent ! C'est ainsi que tu me sais gré de t'avoir confié tous mes biens? Quelle effronterie! Quelle audace!... Sors à l'instant de ma maison !
LORENZO. Faites-moi à l'instant mon compte et je m'en irai. Cette maison, par tout ce qu'elle cache dans son sein, peut rivaliser avec le fameux cheval de Troie. N'êtes-vous pas insensé de venirme chercher noise lorsque j'aurais tous les droits de vous accabler de reproches?
SACABUCBE. Que mauque-t-il donc à ma maison ?
LORENZO. On y trouve de tout au contraire, et en trop grande abondance, hormis une vie facile... Mes gages !
SACABUCHE. G'est juste. (Appelant.) Veueztous payer Lorenzo !
Entrent tous les personnages.
LORENZO. L'honorable réunion !
TOUS, à Sacabuche. Qu'ordonnez-vous, seigneur?
SACABUCHE. Payez Lorenzo sur-le-champ.
TOUS, bàtonnant Lorenzo. L'obéissance avant tout!
LORENZO. Infâme et vile engeance, dépourvue de raison !
TOUS. Retourne chez ton premier maître, grandissime butor ! (Ils sortent.)
CALDERÓN
DON PEGOTE
PERSONNAGES
DON PEGOTE * DOÑA quínola DOÑA JIMENA UN PAGE UN SECRÉTAIRE VALETS, MUSICIENS
* Ce substantif, dont Calderón a fait ici un nom de baptême, signifie au propre : un emplâtre de poix, et au figuré: un parasite. Don Peffote est à la lettre ce que, dans un langage familier, nous appelons un homme collant.
DON PEGOTE
Entrent don Pegote, un page qui lui présente une lettre, un secrétaire et des valets.
PEGOTE, prenant la lettre. De qui?
LE PAGE. De doña Quinóla, ma maîtresse.
PEGOTE. Histoires de jalousie, sansdoute. Qu'elle souffre et se taise. Il est glorieux de souffrir pour un homme de ma tournure. C'est un prodige sans précédent, une chose extraordinaire que de voir combien de femmes se meurent pour mon physique. J'approuve leur bon goût. J'ai plaisir à les entendre toutes dire de moi : « Le beau garçon î » [U lit.) « Je crois, mon ami, que je suis enceinte. Il me faut acheter des béguins, des dentelles et des langes. "Veuillez donc, par le retour du porteur, m'envoy... m'en voy... » Y a-t-il bien inenvoy ...? Y a-t-il pareille impertinence?... M'en voy...! x\ ce mot, la colèrem'aveugle I . . . Holà ! mesbéquilles ! . . . Celles des yeux, veux-je dire.
LE SECRÉTAIRE. Les voici : voici VOS luuettes.
PEGOTE, lisant. « Je crois, mou ami, que je suis enceinte. 11 me faut acheter des béguins, des den-
telles et des langes. Veuillez donc, par le retour du porteur, m'envoy... » Par Dieu, c'est adorable ! Le diable emporte ce que je lis!... Vous, mon secrétaire, lisez ce papier.
LE SECRÉTAIRE, lisant. € Je crois, mou ami, que je suis enceinte. Il me faut acheter des béguins, des dentelles et des langes. Veuillez donc, parle retour du porteur^ m" envoyer cent réaux *. — Doña Quinóla. »
PEGOTE, au page. Yousvous êtes trompé d'adresse. De ma vie je ne donnerai un patard.
LE PAGE. «A don Pegote, » dit la suscription.
PEGOTE. Elle est erronée et tu es toi-même un fieffé butor si tu as pu supposer ou croire, maraud, que don Pegote donnerait un ochavo.
LE PAGE. Les cavaliers.. .
PEGOTE. C'est cela ! Les cavaliers, non contents de payer de leur personne ^^^ iraient encore payer de leur argent !
LE PAGE. . . doivent aux dames . . .
PEGOTE. De parler d'elles avec éloges, de se montrer toujours courtois en leur compagnie et de leur tirer le chapeau. Mais, de leur bourse, rien; rien de leur argent.
LE PAGE. Ceux qui sont si galants...
PEGOTE. Moins que les autres doivent des rentes à l'amour... Quelle folie!... Ces prétentions usuraires me rendent la vie odieuse.
LE PAGE. Je n'aurais jamais cru...
* Vingt-cinq francs.
DON PEGOTE 5 05
PEGOTE. Eh bien, croyez, homme à la barbe vénérable, et croyez bien que, lorsqu'il s'agit de donner, je suis nul. C'est à ce point que, pour ne rien donner aux dames, je ne leur donnerais pas les heures, si j'étais horloge "^y et que je m'abstiens de leur rendre visite pour ne leur donner ni le bonjour ^\ ni l'assurance de mes divers sentiments. Telle est ma règle de conduite, que je n'enfreins sous aucun prétexte. Et, si j'ai jamais donné quelque chose, mon ami. ça été des chiens *'^.
LE PAGE, Ne prononcez pas ce mot, c'est...
PEGOTE. Justice. Plaisir pour plaisir, n'est-ce pas payer suffisamment ?
LE PAGE. Je dirai à ma maîtresse...
PEGOTE. Tout ce qui vient de se passer, et que le chevalier de la Tenaille " est ressuscité en ma personne.
LE PAGE. Lui-même n'était pas si regardant.
PEGOTE. Vous osez me tenir tête?... Drôle, évacuez la salle à l'instant, ou je vous chasse à la maie heure.
LE PAGE. Le billet était bien pour vous, (il sort.)
PEGOTE. Je crois que le proxénète tranche aussi du bouffon... Holà! mes gens. Que l'on m'habille!
UN VALET, entrant. A l'instaut.
* Le verbe dar signifie en même temps donner et frapper. On dit dar las horas, sonner (et donner) les heures. Je n'ai pas trouvé d'équivalent français.
^* Voir la note 27 de l'appendice.
PEGOTE. De tout aujourd'hui je n'espère plus un moment de joie.
LE SECRÉTAIRE. Pourquoi douc, monseigneuF?
PEGOTE. Parce qu'il est de mauvais augure que la journée commence par une demande d'argent. La drôlesse a mis, ma foi^, une rare désinvolture à m'insinuer, dans sa lettre, qu'elle allait accoucher. Eh bien I qu'elle avorte ou qu'on lui arrache son fruit ! Une femme qui ne recule pas devant une demande aussi inhumaine ! Cent réauxl Cent, cent! Vit-on jamais avidité plus grande, plus surprenante effronterie ?Ignore-t-elle ce que valent aujourd'hui cent réaux? Mais, si j'en voulais dépenser unseulj'aurais pour sérail Madrid, le mondeentier.
(Entrent des valets qui se mettent à l'habiller.) Donnez-moi
l'épée, le manteau et les gants. Que ces faquins me servent mal!... Je ne comptais voir la Quinóla que cette nuit, mais j'y veux aller tout à l'heure, — Mettez les chevaux.
Entrent doña Quínola et doña Jimena.
QUÍNOLA. J'ai donc, sous feinte d'une grossesse tendu l'hameçon à don Pes^ote. Je lui demand( cent réaux, et j'espère que l'on va m'apporter l'argent avec la réponse.
JIMENA. Et tu as, Joña Quinóla, agi en femm( d'esprit. C'est aux pince-mailies fats et vantardi de payer double nos faveurs.
UN VALET, entrant. Moii seigiieur dou Pegote es dans l'antichambre et fait demander la permissioi de vous voir.
DON PEGOTE 2 07
ÍJTMENA. Il t'apporte sans doute l'argent. QULxoLA, au vniet. La permission?... dans cette maison qui est entièrement sienne î... Faites entrer. iLe vai-t sort.; Jimeua, donne vite, du grenier au sous-soL un air de fête à mon logis. Etends partout des tapis, des coussins. Essuie ces tables et ces chaises. Brûle dans le brasero deux pastilles de senteur. (Entre don Pegote.) Vite, un siège. Des chaises, ma Jimena.
PEGOTE. Ma visite sera sans façon. Trêve de compliments et de verbiage, car je brCile d'en venir à cet absurde poulet. Par ma vie, foi de cavalier ! c'a été pour rire, cette histoire d'argent?
quínola. Je m'attendais de ta part à une entrée toute ditïé rente. Je croyais que, pour fêter ma grossesse, tu m'allais mettre au cou une chaîne...
PEGOTE. Chai... quoi? Dites. Chai... quoi?
QUINÓLA. Une chaîne d'or.
PEGOTE. Me prenez- vous pour un troglodyte? Ai- je l'air d'un Turc ou d'un More? Quel est le chrétien, dites-moi, à qui Ton a osé en un seul jour demander une chaîne et cent réaux?AhI mon joli physique ! Qui aurait jamais voulu croire que l'on te préférerait de l'argent?
quínola. Qu'il a de goût et d'esprit, le cher Pegote !... Laissons la plaisanterie et vienne l'argent.
PEGOTE. L'argent ? Quel argent?
quínola. Les cent réaux.
PEGOTE. Moi? cent réaux... Quelle insigne folie! Il n'y a qu'un génois, un abbé ou un curé pour...
et encore quel curé, quel abbé, quel génois donnerait ainsi cent réaux d'un seul coup ?
jiMEXA. Le cavalier est constipé!
quínola. Ça t'étonne? D'un cavalier il n'a que le nom.
PEGOTE. J'en suis au contraire un accompli, puisque je garde mon argent. C'est ainsi qu'en usent de nos jours les cavaliers.
quínola. Tu me fais, je crois, avaler des couleuvres et tu te moques?
jDiENA. Et, qui plus est, il s'en vante.
quínola. Rends-toi, Pharaon !
JDIENA. Donne-lui la centaine *.
quínola. Donne-les-moi, entêté.
PEGOTE. Adresse-toi au bourreau; il ne fait pas tort d'un seul.
quínola. C'est bon. (Appelant.) Par ici, enfant, par
PEGOTE. Arrière, enfant, caca!... Ce qui est dit est dit. En voilà assez, mes harpies, mères lorsqu'il s'agit de prendre, tantes lorsqu'il s'agit de demander.
quínola, bas à Jimena. Ça se gâte ! ma sœur. Un mot à part... Cet homme est un mauvais plaisant et un insensé. Il faut puisque nous avons affaire à un fripon, donner une leçon au don Pegote. Si tu es de mon avis, tu vas voir comme son cuir paiera la farce. (Haut.) La plaisanterie a été bonne! bien
* Los ciento. On entendait par ces mots un compte rond de cent coups de fouet.
DON PEGOTE 2 09
bonne, bien bonne! (Elles le piquent à coups d'épingle.)
jiMENA.Tout cela n'était que plaisanteries enTair. PEGOTE. En ce cas, je parle d'autant plus sérieusement.
jiMENA. Est-il galant!
quínola. Tout à fait galant et grand seigneur.
(Elles le piquent.)
jiMENA. Circonspect!
QUÍNOLA. Et vêtu à la dernière mole. (Elles le piquent.)
PEGOTE. Si je vous ai dit la vérité, infâmes sorcières, pourquoi me donner la torture avec vos épingles?
QUÍNOLA. C'est qu'on prétend que vous usez de fard.
PEGOTE. C'est un mensonge, foi de cavalier! (A part.) Elles me percent les jambons comme un crible.
QUÍNOLA. Souffrez et taisez-vous. D'autres souffrent, qui vous valent bien.
PEGOTE. Eh bien, moi^ je ne puis rien souffrir. Si j'étais endurant, je remplirais la place * de mari.
QUINÓLA. Le beau taureau à mettre au toril!
PEGOTE. Maintenant que vous vous êtes bien veng:ées, mes charmantes, trêve aux malices et de l'entrain! Il me semble que j'entends des castagnettes. Jetez votre feu en dansant au son des guitares; c'estie plus sage.
* Plaza, place, fonction, signifie également un cirque de tau reaux
2 I O INTERMEDES ESPAGNOLS
quínola. Puisqu'il paie si bien ses plaisirs, nous pouvons lui donner celui-là.
jiMENA. Quelle danse aimez-vous mieux? Vous n^avez qu'un mot à dire.
QUINÓLA. Il serait juste cependant de la lui faire désirer.
PEGOTE. Au diable les allusions! Chantez, pour l'amour de mon pbysique, fallût-il accompagner vos chants avec le son de mes écus.
Entrent des musiciens qui chantent, dansent et jouent de la guitare.
LES MUSICIENS
D'une mesure allègre Suivez la cadence ; Du sérieux On se fatigue bientôt.
En avant la joie !
La grâce en avant !
Et que l'entrain Soit en premier lieu!
En avant les séguedilles Puisqu'elles ont des grâces Qui sont plus douces Que le miel clarifié.
PEGOTE.
Je vous invite à ne rien Donner aux femmes ; Ne sont-elles pas trop heureuses De voir pareil physique?
CALDERÓN
LA RABUl
PERSONNAGES
DOÑA BARBüLA