D. Juan Ruiz de Alarcon y Mendoza, parte II, cap. vin
danses impudiques et scandaleuses il opposa de véritables poèmes, d'une variété surprenante et de très petites dimensions, où le jeu des comédiens, le chant, la musique et la danse. les costumes et les décorations, le rythme vagabond et capricieux se combinaient pour procurer aux spectateurs de toute classe un indescriptible et honnête plaisir. » Quel fut donc le secret de cet homme qui, dans un genre secondaire, s'illustra à l'égal des poètes dramatiques les plus fameux, qui sut se concilier l'estime et l'admiration de son siècle aussi bien que de la postérité, qu'applaudirent à Tenvi les spectateurs éclairés des aposentos et les redoutables mo2¿s^2¿e^¿zzV^5 áupaíio (1)? Par quel prestige ses courts intermèdes firent-ils excuser souvent, oublier parfois, les absurdités de trois longs actes? D'où vient qu'aujourd'hui encore, malgré tant d'allusions qui nous échappent, tant d'équivoques mal expliquées, le charme de ses œuvres nous captive par sa fraîcheur et sa nouveauté? Fernandez-Guerra l'a dit: «Il composa de véri-
1. Les salles de spectacle n'étaient alors, à Madrid, (¡ne des cours [condales] entourées de maisons. L'aristocratie louait dans ces maisons certaines pièces {aposentoa) dont les fenêtres s'ouvraient sur la cour; ce furent les loges primitives. Sur le sol ou parterre {palio) se tenaient les gens du commun. « On les appela mousquetaires par allusion au caractère ombrageux, grondeur et turbulent de l'ancienne soldatesque, où abondaient les mousquetaires. » Voir Pellicer, Tratado del histrionismo .
tables poèmes. » Bena vente, avant tout, essentiellement, fut un poète. Du poète il a la grâce légère, l'imagination exquise et rare, la phrase ailée et musicale, la variété intarissable, la complexité naïve, Texpression pittoresque. S'il moralise,c'est en se jouant ; s'il fustige les ridicules, c'est d'un fin sifflement de houssine. Il cingle, mais n'assomme pas. Ses traits sont ceux d'une allègre satire, non d'ane répugnante parodie. Il sait nous faire rire sans dégoût, méditer sans maussaderie, aux dépens d'aventurières rapaces, de vieillards grognons, de goinfres, d'ivrognes, etc. A ses bouffonneries les plus folles se mêle toujoui's je ne sais quel rêve élégant et printanier.
C'est grâce à ce talent poétique que Benavente a pu remanier Ventremes, le créer à nouveau, lui donner une forme, ou, pour mieux dire, des formes définitives. Si certains de nos auteurs modernes, fournisseurs attitrés des petits théâtres, feuilletaient par hasard la Jocoseria, ils seraient assurément fort surpris d'y rencontrer des formules qu'ils tiennent sans doute pour récentes, les procédés les plus à la mode, les effets qu'ils considèrent peut-être comme les plus inédits (1). Re-
1. Un exemple, pris au hasard dans la Jocoseria. * Enire une actrice, portant une coifTai'e en forme de pont. Elle chante: — Je suis le pont de Tulède qui, enserrant le Manzanares, pour dissimuler sa maigreur, lui sert de vertugadin, » — L'on ne saurait,
vues d'actualité, scènes dans la salle, couplets au public. Olympe travesti, prologues, monologues, enfants prodiges qui jouent déjà leur rôle avec la fatuité de vieux comédiens, tous ces ressorts et bien d'autres encore, Benavente en usait déjà. Il créa aussi V entremés chanté, sorte d'opéra-comique en miniature, d'où a pris naissance la zarzuela.
Nous voici loin des tréteaux de Lope de Rueda et du temps où, au dire de Cervantes, les accessoires d'une troupe théâtrale, consistant en quatre sayons debergers, quelques faussesbarbes et quelques houlettes, pouvaient contenir dans un sac. Les horsd'œuvre comiques se sont compliqués et multipliés.Ils se glissent partout, au commencement, à la fin et entre les actes de la comédie ou du drame; et nous ne saurions poursuivre cette étude sans examiner ce qu'ils étaient à Tépoque de Benavente et ce qu'ils devinrent après lui.
Les vieux corrales espaguols n'avaient rien de commun avec nos salles de spectacle confortables ►et régulièrementorganisées. Les représentations s'y donnaient à ciel ouvert et en plein jour.L'affiuence
en parlant de Benavente, s'empêcher de supposer combien un de nos plus merveilleux poètes l'aurait aimé, s'il l'eût connu. Théodore de Banville, qui écrivit les Odes funambulesques et la préface aux PanLomimes des Uanlon-Lee, dont la muse se plaisait aux féeries les plus éblouissantes du rythme et de la pensée, "dont l'art exquis et délicat lutta toujours contre tout pédantisme, était fait pour comprendre Ventremesista espagnol.
était considérable ; les places mal délimitées. Bien des spectateurs, soucieux de leurs aises, s'installaient aussitôt les portes ouvertes, et n'osaient bouger avant la fin. L'attente leur paraissait longue. Sans doute les marchands d'oranges, d'eau et d'auis, circulant à travers la foule, faisaient quelque diversion ; les médisances allaient bon train; \a cazuela ou tribune réservée aux femmes attirait tous les regards ; on s'intéressait aux disputes comme à un trop rare passe-temps. Il y avait aussi la boutique de Valojero, où se débitaient les barquillos et Valoja^ sortes d'oubliés et d'hydromel. Mais ce buiïet frugal n'était probablement fréquenté que par les aventureux, indifférents à risquer leur place. Ces distractions, à coup sûr, ne suffisaient pas à une foule impatiente et désœuvrée, qu'irritaient les vociférations des jnomquetaires et les criailleries des femmes. 11 fallut donc, sous peine d-encourir sa malveillance, inventer de bonne heure des divertissements, amuser et calmer cet enfant terrible qu'est une réunion populaire.
Le prologue a été connu de tout temps et sur tous les théâtres. Chez Juan del Encina, il apparaît sous la forme d'un berger qui, dans son jargon rustique {sayagués) adresse un salut à l'auditoire et le met au courant de la pièce qui va suivre. Lope deRueda fait précéder ses comédies d'un argu-
mentó ou introito, — il emploie indifféremment les deux mots, — dans lequel le directeur de la troupe résume les premières scènes pour inspirer au public la curiosité d'apprendre le dénouement. Avec Torres Naharro, le prologue acquiertplusd'importance et se subdivise en deux parties : V introito, ou souhait de bienvenue agrémenté de saillies burlesques, et V argumento qui, comme son nom l'indique, énonce les points principaux du sujet traité par l'auteur. A la longue, Vargumento disparaît et Vintroito donne naissance à la loa.
Von Schack a remarqué que le romance, chanté ou récité, — à l'origine, — séparément et en dehors du théâtre, a été recueilli par les poètes dramatiques qui l'ont d'abord utilisé sous forme de loa, puis fondu sous forme de récit dans le corps même du dialogue. La loa fut ainsi nommée parce qu'elle célébrait les louanges de personnes ou de choses — parfois très inattendues — avant que de réclamer, par une transition plus ou moins habile, le silence et le recueillement. En bien des cas, l'auteur d'une comédie laissait à un de ses confrères le soin d'en composer la loa. Agustin de Rojas excellait en ce genre. Il a chanté la mouche, les lettres A etR, les voleurs, la noblesse et l'utilité du porc, les jours de la semaine, etc. D'autres louèrent les biens, les maux, les femmes laides. Nombre de ces pièces sont plei-
nés d'ingéniosité et debonne humeur. Benavente en écrivit quelques-unes sous forme de dialogue. La troupe théâtrale au grand complet y déüle sous les yeux du directeur, jure de le seconder par tous les moyens et adresse à la fm aux spectateurs de toutes places les plus amusantes supplications. Cette donnée est déjà plus proche de ce que nous appelons, en France, prologue d'ouverture.
En effet, la /o«, telle que la conçut Agustín de Rojas, ne tarde pas à disparaître. Auxvni^ siècle, elle est définitivement remplacée par un prologue que l'on récite deux fois par an, au début de chaque saison théâtrale. On la conserve cependant, ainsi que Vcntiemes, devant les autos^ jusqu'à leur suppression en 1763.
Les entre/neses, dont nous a\ons poursuivi Thistoire jusqu'au milieu du xvii*" siècle, étaient, comme on Fa vu, de courtes pièces bouiîonnes et satiriques, que l'on représentait pendant les entr'actes et qui parodiaient les mœurs populaires (i). Après
1. « Manières, costumeá, aventures, musique, tout y est national... Les costumes y sont si lidèlement observéà, qu'ils en sont quelquefois dégoûtants. On croit reconnaître les portefaix, les bouquetières, les poissardes qu'on a vus cent fois dans la rue. Pour ces sortes de rôles, les comédiens espagnols ont un talent inimitable... Après le premier acte commence le saynète, et souvent ce guerrier, ce roi que vous venez de voir couvert dun casque ou d'une couronne, a un rôle dans la petite pièce; et pour s'épargner les frais d'une toilette entière, il garde quelquefois une
s'être attaqués d'abord à des vicos généraux, à des ridicules éternels, ils en arrivent à viser plus directement une actualité, une mode, à rechercher les allusions elles sous-entendus. Parfois même s'égarent-ils jusqu'à la satire personnelle. C'est ainsi que D. Luis Fernandez-Guerra a cru voir dans Los corcovados [Les bossus) un pamphlet dirigé contre le poète Juan Ruizde Alarcon, dont l'infirmité donna lieu à tant de plaisanteries méprisables. Pareille licence dut toutefois être assez rare. Les entreme- 5Î5^(25 choisissent le plus souvent leurs sujets dans la masse des aberrations humaines et leurs intentions agressives ne se manifestent que par des pointes. Ces sujets^ d'ailleurs, si Ton tient compte des milliers d'intermèdes qui se succédèrent pendant plus de deuxsiècles^ne sont pas aussi variés qu'on serait porté à le croire. On pourrait sans trop de peine les ramener pour la plupart à un nombre assez restreint de types, qui ne cessent de se reproduire.
Je me suis attaché à démontrer que les entremeses de Lope de Rueda et de Cervantes constituaient un fonds des plus riches où chacun vint
partie de son noble costume. Son echarpe ou son cothurne s"appei'^'oit encore à travers le sale manteau de l'homme du peuple ou la robe de l'alcade. » Nouveau voyage en EspagJie. Pivis, 1789, t. II, p. 340 à 344. Il m'a paru intéressant de donner ici rctte citation d'un témoin oculaire et imparti.il. quoiqu'elle se ¡apporte à une époque de beaucoup postérieure à Benavente.
puiser sans scrupule. Mais, non contents de copier ces maîtres, les auteurs n'hésitent pas à se copier entre eux. Une bouffonnerie, lorsqu'elle obtenait lassentiment du public, se voyait aussitôt imitée, plagiée, avec des modifications souvent • insignifiantes et un sans-gêne dont il n'y a guère d'exemple que dans la littérature espagnole. Et comme ces pièces étaient en général imprimées sans date ni nom d'auteur, il est à peu près impossible de fixer leur généalogie, de distinguer la contrefaçon de l'original.
Voici, par exemple, deux types d'intermèdes dont le succès semble ne s'être jamais démenti, car on en retrouve dans tous les recueils des versions presque identiques.
Deux sacristains (1), incorrigibles bredouilleurs de latiu macarouique, s'introduisent chez une jeune fille en l'absence de ses parents. Ils font assaut de galanteries. L'un charmera sa maîtresse par la musique de ses cloches; l'autre lui chantera ses plus lugubres De Profnndis. Un concours poétique s'ensuit, où tous deux rivalisent d'extravagances. Mais les parents sur\iennent, et nos poltrons, pour leur échapper, imaginent les cachettes ou les dé-
1. Les sacristains jouaient, dans les entremeses, un rôle analogue à celui des moines dans nos vieilles farces.
guisements les plus baroques. La pièce se termine par un mariage ou par des coups de bâton.
La jeune homme aime une jeune fille que son père, avocat ou médecin, surveille avec un soin jaloux. Ln ami complaisant va trouver le vieux Gassandre, et, sous prétexte de lui demander une consultation, l'ahurit par un flux de paroles. Pendant que le barbon enrage et que le complice redouble d'incohérences, le galant trouve le moyen d'enlever sa belle.
Les plaisanteries n'étaient pas toujours d'un goût aussi innocent, et, malgré censures et décrets, les entremeses dépassèrent souvent les limites de la bienséance. La liberté de certaines pièces, qui furent imprimées et certainement représentées, paraît aujourd'hui incroyable. Dans Tune d'elles. Le cochon de saint Antoine, c'est encore un sacristain qui rend visite à une femme en l'absence de son mari. Mais, craignant quelque surprise, il s'est muni d'une tète de porc qui, à l'occasion, lui servira de déguisement. En eñ"et, le mari survient, fouille dans tous les coins et ne découvre rien de suspect, si ce n'est ce cochon, que sa femme déclare avoir recueilli en son absence. Précisément un châtrcur de porcs vient à passer dans la rue. Le jaloux, qui a tout deviné, l'appelle. Après des équivoques si grossières que la plume la plus libre
serefuseraità les traduire, tout finit par une bastonnade (i).
Cette foule de personnages grotesques et picaresques, cette cohue bariolée, tapageuse et grimaçante qui semble surgir devant nous, sechapper des feuillets jaunis pour se bafouer, s'invectiver, se rosser et faire la paix sur un air de séguedille, ases figures de prédilection, ses silhouettes toujours accueillies par un sourire. Ce sont les licenciés, pauvres comme gueux, la soutane loqueteuse et Técuelle suspendue à la ceinture; les bravaches, arrogants traîneurs de rapière, la moustache en croc, le feutre crânement posé, pourfendeurs de montagnes qui tremblent devant l'ombre d'un lièvre; les hôteliers goguenards, dont le gardemanger ne renferme que du vide; les médecins ignares et grippe-sou ; les aveugles marmotteurs d'oraisons; les galiciens lourdauds ; les nègres zézayant; les alcades stupides et retors; les barbiers « râcleurs de jambon », toujours gais, toujours en fôte, dont les guitares conciliatrices ont remplacé Tantique Deus ex machina.
1. Entremés nuevo del cochino de S. Anton. A la fin : Se hallará en Valencia en la Imprenta de Agustín Laborda, etc. Sans date ni nom d'auteur. C'est une suelta de 14 pp. pet. iij-8, ]a dernière en blanc, et qui semble dater du milieu du xvme siècle.
Du côté des femmes et en premier lieu, la ¿'2¿5co/za, cette aventurière que les écrivains satiriques ne se lassèrent jamais de décrire sous tous ses aspects. Non plus la superbe Feniza, la rusée courtisane qui, dans soir, appartement décoré de tableaux précieux, offre la collation à ses dupes et n'hésite pas à prêter cent écus pour extorquer mille ducats ; mais l'enragée commère qui sait enlever coup sur coup au défiant don Gaiferos ses rubans, son étui de poche., son mouchoir, sa cape, son épée et sa bourse (1). 11 y avait aussi idi fregona^ madrée paysanne ou souillon rudânière; la fiancée déniaisée ; la béate hypocrite ; la proxénète biendisante, etc.
Enfin V entremés se partageait avec la comedia certains personnages traditionnels et de convention que chaque auteur accommodait selon sa verve ou son caprice. De ce nombre était le gracioso (2). «Ce rôle, dit Cervantes, est celui qui exige
1. Voir Lope de Vega, El anzuelo de Feniza^ el Bonavente, Don Gaiferos y las busconas de Madrid.
2. Il a couru, en France, bien des opinions extravagantes au sujet de ce personnage. Si on le considère au point de vue de notre tragédie qui rejetait tout élément comique comme bas et répugnant, il peut paraître anormal. Mais il n'en existe pas moins dans la plupart des théâtres': vidoùshaka chez les Indiens, clown chez les Anglais, etc. pour ne parler que des œuvres tragiques. Tout ce que l'on peut dire à cette place, c'est qu'il est propre à mettre en relief le caractère des Espagnols, dont les instincts chevaleresques et l'ardente imagination se doublent d'un large
le plus de fiQesse,car il ne doit être rien moins que niais, celui qui veut se donner pour tel. »Lope de Vega exagère, lorsqu'il se vante de l'avoir, le premier, mis en scène, — avant 1602, — dans La Franceúlla. Ce personnage existait déjà dans le théâtre primitif, sous le nôiii de ample et à^boho. A l'époque de Benavente, un comédien, Cosme Pérez, que nul n'a égalé dans ces rôles de finesse narquoise et de bêtise futée, lui donna son nom de théâtre, Juan Rana (Jean Grenouille), que l'on retrouve partout dans les entremeses (1). Le nom de Lorenzo, comme celui de Janot dans notre vieux théâtre, était souvent employé aussi pour désigner le niais. Le vejete n'était pas moins bien accueilli que le gracioso. C'était une manière de Cassandre, tour à tour père dupé, mari trompé ou écuyer ridicule. Nommons encore la graciosa et les musiciens indispensables à tout dénouement. Benavente, nous l'avons vu. avait fait une large part à la musique en mettant à la mode des intermèdes où le récit alternait avec le chant. Cervantes, avant lui, accordait déjà à l'élément musical et chorégraphique si cher aux Espagnols, une importance inaccoutumée jusqu'alors. L'invention
bon sens, comme aux cùlés de don Quichotte Sancho trottine sur son âne.
1. Un des personnages de Cervantes, dans Les alcades de Daganzo, s'appelait déjà Pedro Rana.
de Benavente fit fortune, mais V entremés chanté ne tarda pas à être supplanté par la zarzuela (1) qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours et qui constitue encore le genre vraiment national et populaire du théâtre espagnol.
Dans un autre sens, V entremés donna naissance au saínete et à la mojiganga. Ces trois genres de de compositions sont assez difficiles à distinguer les uns des autres et se confondent en bien des cas. Le saínete (2), mot employé pour la première fois, parait-il, par Benavente, était un entremés plus étendu, plus compliqué d'action, et qui se jouait entre la deuxième et la troisième journée. La mojiganga ou mascarade comporte un plus grand nombre de personnages épisodiques ; elle est quelquefois entremêlée de danses. Ces deux
1. Le château de ]a Zarzuela, aux environs de Madrid, est une résidence royale. « Il fut fondé, par l'infant don Fernando, frère de Philippe IV, qui y donnait au roi et à la Cour des fêtes magnifiques et d'un goût exquis. Eatre autres, des représentations théâtrales riches en machines et en décorations, où le chant se mêlait au récit. C'est de là qu'ont pris leur nom les pièces appelées Zarzuelas. Elles ont plus de char.ne pour les Espagnols que les opéras entièrement chantés. » Ponz, Viaje de España, "VI.
2. « Sain, issues de tout animal. Les chasseurs au vol ou fauconniers, après qu'ils ont réclamé loiseau, lui abandonnent soit la moelle, soit la cervelle ou tout autre morceau friund de la proie (qu'ils appellent saínete.) Ce nom s'est étendu aux fines bouchées que le cuisinier a coutume de présenter à son seigneur pour qu'il lui donne à boire de son flacon. » Covarrubias, Tesoro. — Les deux mots entremés et sainete ont l'un et l'autre, on le voit, une origine gastronomique.
genres furent surtout en faveur au xviil<^ siècle (1). Un autre hors-d'œuvre dramatique eut aussi pour origine V entremés musical. Les bailes^ danses chantées et représentées, — dont Tintermède de Polichinelle, après le premier acte du Malade imaginaire, peut donner une idée assez exacte, — sont évidemment une déviation, une accommodation littéraire de ces danses que l'on admire encore en Espagne. Cervantes en attribue l'invention à un certain Alonso Martínez (2) sur lequel on n'a recueilli aucun détail. Ce divertissement dut prendre une grande extension lorsque furent interdites sur les théâtres la fameuse sarabande et les autres danses obscènes. Benavente le remania, lui donna un caractère de gaîté charmante et de poésie; mais il est peu probable, comme l'affirment les critiques espagnols, qu'il ait eu à s'inspirer pour cela des dithyrambes grecs. Les balles, k
1. D. EduarJo Gonzalez Pedroso, dans sa préface déjà citée, nous apprend, d'après une lettre de Luis Vêlez de Guevara que vers la fin du \\\\^ siècle, 1 on payait aux auteurs 100 réaux pour une loa, 3(j0 pour un entremés ou une mojir/anf/a et de 200 à 400 réaux pour un saínete.
2. « Si l'on nous avait donné un endroit pour nous réunir et nous concerter, nous aurions pu organiser une de ces joyeuses danses chantées, si à la mode dans les comédies q^ue j'ai vues en Espagne. Un nommé Alonso Martínez — Dieu ait son âme ! — fut le premier inventeur de ces bailes qui égaient à la fois et divertissent, plus que ne saurait le faire un intermède daffame, de voleurs ou de coups de bâtons, » Cervantes, La gran sultana, iorn. III.
peu près comme nos ballets du xvii*" siècle, se composent d'entrées — chaut, poésie et musique. Ils sont toutefois plus simples, nécessitent moins de mise en scène, de costumes et de décorations ; hormis ceux qui, dit-on, furent dansés à la cour et auxquelsPhilippe IV ne dédaigna pas de prendre part.
Les saraos étaient une variété de bailes, d'origine moresque.
Yid. jácara, ({ui fit longtemps les délices du public, consistait en une sorte de complainte qui, dans un langage mêlé d'argot, célébrait les exploits des jaques ou rufians et autres personnages non moins honorables, tels que filous et prostituées. « La jácara, dit Benavente, s'est élevée des plus humbles instruments populaires jusqu'à la guitare. Naguère, l'on osait à peine la fredonner dans les écuries; aujourd'hui, on lui offre un siège et un coussin sur les estrades les plus élégantes. » Dans une amusante bluette. Calderón nous montre une femme ne pouvant, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, s'empêcher de fredonner tout le long du jour des jácaras. Le rythme et la musique devaient en être entraînants à l'extrême, car l'épithète d'endiablées (1) les accompagne toujours
1. Voir p. 159. — M. E. Mérimée a fort bien défini lai jácara et plusieurs hors-d'œuvre comiques dans son savant Essai sur la vie et les œuvres de Francisco de Quevedo, Paris, 1886, pp. 386 et suiv.
et le Diable boiteux, dans la nouvelle de Vêlez de Guevara, se flatte d'en être l'inventeur. A l'origine, une actrice, seule sur le devant de la scène, chantait là jácara, que réclamaient à grands cris les spectateurs. Mais Benavente eut l'idée de la distribuer entre plusieurs comédiens qui, disséminés çà et là dans la salle, se renvoyaient la réplique. Au xvui'' siècle, la jácara abandonne peu à peu ses sujets de prédilection et devient la tonadilla.
Citons encore, pour en finir avec cette trop longue énumération, les comédies burlesques. Elles surent plaire à Philippe IV et certaines eurent l'honneur d'être représentées devant lui, dans la salle du Retiro. C'étaient généralement, en une ou plusieurs journées assez courtes, des parodies de pièces chevaleresques. Malgré les efl'orts do leurs auteurs qui, mettant à sac le romancero et la légende, afl'ublent les paladins sous les accoutrements les plus saugrenus, ces bouffonneries excessives ne nous apparaissent plus que comme de grossières et insipides caricatures. Elles existaient déjà au commencement du xvii*^ siècle. \J entremés de Melisendra, publié dans la Piz/'/é» / de Lope de Vega (Valladolid, 1(309), n'est autre chose qu'une comédie burlesque.
Après que Ton a étudié l'œuvre et le talent de Benavente, on a tout dit, ou peu s'en faut, au sujet de V entremés et des genres qui s'y rattachent. Ses contemporains et ses successeurs acceptent les règles qu'il a consacrées par son exemple, mais sans trouver une formule nouvelle. C'est de lui que date le saínete. La zarzuela, la mojiganga, la tonadilla, iWes a inventées ou écrites sous d'autres noms. Les bailes, il les a remis en honneur et perfectionnés. Parmi les écrivains les plus célèbres que l'on peut inscrire à sa suite, il en est peu qui l'égalent et pas un qui le fasse oublier.
Certains, comme Cáncer, Francisco de Navarrete, Suarez de Deza, Quiros, Monteser, Léon Marchante, Franscisco de Avellaneda, etc., sont connus surtout comme entremesistas. Car, on l'a observé bien des fois, ce ne furent pas toujours les poètes les plus fameux, mais souvent des auteurs assez obscurs qui s'illustrèrent en ce genre.
D'autres, comme Quevedo, Tirso de Molina, Luis Vêlez de Guevara, Matos Fragoso, se plurent
par occasion à ces badiaages. Moreto et Calderón surtout y firent preuve de beaucoup de verve et de gaîté.
A la fin du xvni^ siècle, V entremés proprement dit tombe en pleine décadence. On lui préfère résolument les saínetes et les zarzuelas ; et la plupart de ceux qui se jouent encore furent écrits au siècle précédent. Il faut néanmoins citer les noms de Francisco de Castro, Diego de Torres y Villaroel et Antonio de Zamora.
Cependant, en 1763-64, une représentation théâ traie se composait encore , comme par le passé, d'une comedia accompagnée d'un entremés pendant le premier et d'un 5«me/e pendant le second entr'acte. D. Emilio Cotarelo y Mori (1), dans un livre publié récemment, nous fait connaître les spectacles quotidiens donnés par la troupe de Maria Ladvenant, pendant cette année 1763-64. Leur composition est invariable, et Ton peut affirmer que les intermèdes jouissaient toujours à cette époque de leur ancienne faveur.
En 1771, Thomas Sebastian y Latre, partisan
Í. Estudios sobre la historia del arte escénico en España: Maria La'lvenant y Quirante, Madrid, 1896. — De cet ouvrage, qui reproduit des documents précieux pour l'iiistoire du théâtre espagnol, il ressort que le vieux répertoire n'était pas aussi abandonné au xviii® siècle, qu'on a bien voulu le prétendre. Une bonne moitié des comédies qui figurent sur la liste citée plus haut appartiennent à l'âge d'or de la littérature dramatique.
de la tragédie française (il n"hésita pas à refondre, pour prouver la supériorité de ses doctrines, une comedie de Moreto et un drame de Rojas Zorrilla,) propose timidement de supprimer « les entremeses, saínetes et tonadillas qui coupent l'illusion et font perdre au poète toute la peine qu'il avait prise pendant un acte pour enflammer les spectateurs, et de les remplacer par des symphonies ou toute autre composition musicale que Ton jugera la mieux appropriée à l'esprit du drame, dans le seul bat de laisser aux acteurs le temps de se reposer (1). »
Quinze ans plus tard, Vicente Garcia de la Huerta, partisan de la vieille comedia, réimprime dans son Theatro hespañol un volume d'intermèdes. « J'ai choisi, dit-il, ceux qui m'ont paru les meilleurs parmi les anciens; bien que tous soient pris parmi ceux que l'on représentait habituellement à Madrid, jusqu'à ces dernières années où ces représentations ont cessé pour des raisons queje ne m'explique pas. »
Peut-être l'insinuation de Sebastian y Latre fut-elle une des premières attaques dirigées contre les entremeses. Je crois pour ma part que le décret de Charles 111 interdisant en 1763 les autos sacra-