‹ Intermèdes espagnols (entremeses) du xviie siècle, traduits, avec une préface et des notesChapitre 11 sur 36 · Thomas Sebastian y Latre, Ensayo sobre el teatro español · texte numérisé non relu

Thomas Sebastian y Latre, Ensayo sobre el teatro español

mentales dut leur être fatal, par contre-coup. Quoi qu'il en soit, on peut fixer entre 1771 et 1786 la date de leur disparition. Il est probable qu'elle ne fut ni brusque ni radicale, mais que public et auteurs se détachèrent graduellement de ce spectacle.

Le saínete^ cependant, obtenait une vogue de plus en plus constante, et ce n'était en somme que changer de nom. Aussi peut-on désigner Ramon de la Cruz comme le dernier, et non le moins brillant, des entremesistas.

L'on aura beau objecter que son style est incorrect, sa versification souvent négligée^ qu'il précipite parfois l'action pour aboutir coûte que coûte à un dénouement moral, que ses procédés ne varient guère, il n'en règne pas moins dans ses œuvres badines un tel entrain, un si aimable abandon, une vérité d'observation si saisissante, un ton si naturel et si juste, qu'elles plaisent et séduisent malgré leurs défauts, ou peut-être môme à cause d'eux. Ses personnages sont dessinés d'un trait si incisif, qu'ils s'imposent à notre imagination. Et Signorelli, dans une critique des plus acerbes, ne peut s'empêcher de lui accorder cet éloge qu'avait autrefois mérité Benavente : « Un grand nombre des saínetes composés par Ramon de la Cruz ont été accueillis avec applaudis-

sements ; parfois même leur esprit a fait accepter les comédies les plus extravagantes. »

Ramon de la Cruz laisse de côté les traditions du xvn^ siècle et des types dont quelques-uns seulement ont survécu jusqu'à son époque, mais dont la plupart auraient paru surannés. Il s'inspire directement de la société qui l'entoure, société corrompue à souhait pour exercer l'ironie d'un satiriste, si espagnole et si spéciale sous ses dehors à la française. Ses traits visent de préférence la niaiserie pommadée des petits-maîtres, la fatuité des sigisbées ou cortejos, les manières prétentieuses des abbés gaJantins, l'impertinence des coquettes. Mais il ne craint pas de descendre dans les quartiers populeux et de donner pour pendant aux vices et aux ridicules de la bourgeoisie ceux des majos et majas du Rastro et de Lavapiés. Il a, du reste, apprécié son propre talent en des termes fort justes : « Que ceux qui se sont promenés sur la prairie de San Isidro le jour de sa fête, qui ont vu le Rastro de grand matin, la Plaza Mayor de Madrid une veille de ?soël, l'ancien Prado pendant la nuit, et qui ont assisté aux réjouissances populaires, les soirs de saint Pierre et de saint Jean; que ceux qui, par oisiveté, par vice ou par cérémonie passent leur temps à faire des visites, disent si mes saínetes sont ou non la copie de ce qu'ont vu

leurs yeux, de ce qu'ont entendu leurs oreilles et si ces tableaux ne représentent par Thistoire de notre siècle (1). »

Antoine de Latour (2), non sans à propos^ compare Ramon de la Cruz à Goya. Contemporains, aimant passionnément leur pays, peut-être jusque dans les travers et les défauts qu'ils lui reprochent, la lecture du poète et les œuvres du peintre produisent en effet une impression analogue. Tous deux nous apparaissent comme les derniers représentants d'arts glorieux naguère, qui, après un long engourdissement, brillent d'un dernier éclat au seuil de l'Espagne moderne. Tous deux, par des moyens heurtés, capricieux, inégaux, donnent Tillusion de la vie et de la réalité. Si Ramon de la Cruz ne s'éleva pas jusqu'à la véhémente apreté de certains Caprichos ou des Desastres de ¡a guerra, quelques-uns de ses personnages ont la grâce naturelle, la fine silhouette de cette foule pimpante et délurée qui peuple, au Musée du Prado^ la délicieuse Sala de los tapices. Et c'est une bonne fortune que de pouvoir terminer en inscrivant côte à côte ces deux noms une étude dont chaque ligne est destinée à mettre en

1. Teatro o colección de los saynètes y demás obras dramáticas de D. Ramon déla Cruz y Cfl/¿o, Madrid, 1786-91. t. I, prologo. ?, Saínetes de Ramon de la Cruz. Paris, 1865,

lumière le génie espagnol, dans ce qu'il a de plus pittoresque et de plus spirituel.

Les entremeses ne sont pas absolument inconnus en France.

Enl770,Linguet en a traduit cinq en appendice à son Théâtre espagnol. « Quiconque voudra se divertir, ditV. Garcia delà Huerta, en trouvera l'occasion dans les inexactitudes et les contre-sens de Linguet, plus encore que dans les traits et les saillies des intermèdes eux-mêmes. »

L'on peut lire dans le tome I du Théâtre de Lope de T>^«, traduit par Damas Hinard, l'intermède de L'enlèvement d'Hélène. « Nous nous proposons, dit le traducteur, de publier un volume exclusivement consacré à un choix d'intermèdes, et alors nous tracerons l'histoire de cette sorte de composition, qu'on pourrait appeler la petite comédie bouffonne des Espagnols. Parmi les plus illustres dramatistes de l'Espagne, Cervantes et Lope de Yega sont également célèbres dans ce genre d'ouvrages. Nous traduirons de cha-

cun d'eux plusieurs intermèdes. » Ce projet n'a pas eu de suite et il est à croire que Damas Hinard n'avait étudié son sujet qu'à la surface, puisqu'il ne cite même pas le nom de Bonavente.

l^e^ Théâtre de Cervantes, traduit par Alphonse Royer, contient neuf intermèdes, dont un analysé seulement. Il est regrettable que les huit autres soient défigurés par des erreurs et des suppressions que rien ne justilie.

Antoine de Latour a fait un choix intelligent de dix-sept saínetes dans les nombreuses œuvres de Ramon de la Cruz.

Sous le titre de La comédie espagnole (1), Germond de Lavigneapublié une excellente traduction, comprenant six pasos et une comédie de Lope de Rueda, et un entremés de Juan de Timoneda. L'œuvre de Lope de Rueda mériterait d'être connue intégralement en France. Ce serait aujourd'hui chose facile, grâce à l'édition de ses œuvres complètes, publiées par le marquis de la Fuensanta del Valle, dans sa précieuse Colección de libros españoles raros 6 curiosos. Je signale cette tâche aux traducteurs de bonne volonté.

Enfin, le 28 mai 1888, un intermède espagnol fut représenté à Paris, salle Vivienne. L'imprésario assez entreprenant pour mettre à exécution 1. Paris, Michaud, 1883.

une idée aussi originale n'était autre que M. Henri Signoret, directeur d'une troupe de marionnettes. M. Signoret n'a cessé de lutter pour faciliter au public la lecture ou l'audition des chefs-d'œuvre les moins connus de toutes les littératures. La pièce principale du spectacle était Les oiseaux, d'Aristophane. Il fallait un lever de rideau digne de ce grand nom. L'on choisit, dans le théâtre de Cervantes, La guarda cuidadosa (le gardien vigilant), dont M. Amédée Pages écrivit une élégante et consciencieuse traduction. Et les applaudissements furent unanimes, lorsque le rideau tomba devant la rue de Madrid où Cristinica, au bourdonnement des guitares, évinçait le soldat pour se fiancer au sacristain.

Tel est, sauf erreur, l'exposé complet des publications françaises relatives aux entremeses. L'on remarquera que la plupart ont pour objet des œuvres du xvi^ et du xviii^ siècle, ou qu'elles font connaître un auteur déterminé plutôt que le genre des hors-d'œuvre dramatiques en lui-même. La traduction que l'on va lire a été entreprise à un point de vue tout différent. Elle a pour but de donner au lecteur des notions d'ensemble sur les intermèdes au xvii^ siècle. C'est pourquoi je me suis moins préoccupé du nom de l'auteur que de l'œuvre et de sa signification. J'ai fait tous mes

efforts pourréunir des pièces aussi caractéristiques et aussi variées que possible. A côté des scènes de mœurs, si riches en renseignements de toute sorte, j'ai réservé une large place aux bouffonneries sans prétention; nous ne devons pas oublier qu'elles ont obtenu pendant plus de deux siècles l'assentiment d'un peuple entier. Les unes et les autres sont d'ailleurs écrites en un style plein de couleur et de mouvement, et un philologue, le P. Sarmiento, a pu écrire dans sa. Déclamation contre les abus de la langue castillane « qu'il ne sut jamais ce qu'était cette langue avant d'avoir lu des entremeses. »

S'il m'était permis, en finissant, d'exprimer un vœu vis-à-vis de mes confrères espagnols, je les engagerais à compléter sur ce point les travaux de La Barrera, de Salva, etc. et à dresser sans plus attendre un catalogue de leurs innombrables intermèdes. Ce serait là une œuvre de dévouement qu'accueillerait avec reconnaissance quiconque s'intéresse aux belles-lettres castillanes.

Je dois enfin, — et ce m'est un plaisir autant qu'un devoir, — remercier ici ceux qui ont bien voulu s'intéresser à mon travail et m'aider de leurs conseils. M. Morel Fatio a poussé la bienveillance jusqu'au point de revoir avec moi certains passages difficiles. D. Marcelino Menendez y Pelayo m'a communiqué, par l'intermédiaire de D. Mariano

PRÉFACE o 3

Murillo, l'éditeur bien connu de la calle de Alcalá, plusieurs éclaircissements. Si, malgré un concours aussi précieux, je n'ai pas toujours réussi à éviter des erreurs de traduction. Ton me permettra d'appliquer aux entremeses ce que disait des œuvres de Quevedo un éditeur espagnol: « Les équivoques et les allusions y sont si fréquentes dans chaque vers comme dans chaque mot, qu'il est impossible de n'en pas laisser échapper un grand nombre. »

Léo Rouanet.

Paris, janvier liî9T.

(LAS CORTESL^S)

PERSOiNNAGES

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