UN GALANT MIGUEL * UN VIEUX ANTONIA UNE SERVANTE MUSICIENS
*La liste des personnages porte Sari Miguel. C'était le nom d'un comédien, contemporain de Juan Rana.
Entre Juan Rana que poursuit un galant, l'épée à la main.
RANA. Aide, protection^ au secours!
LE GALANT. Attendez un peu, chien!
P.ANA. Confession, testament, extrême-onction, funérailles! Oh! il veut me percer le coffre au pain!
LE GALANT. Je suis férocc comme une once.
RANA. Et moi comme une livre... Pauvre Juan Rana!
LE GALANT. Pour me refuser ainsi la main de ^votre sœur, êtes- vous mon égal, chameau?
RANA. Mesurons- nous; il sera facile de le savoir.
LE GALANT. Dites, uu beau-frèrs comme moi ¡n'est il pas trop bon pour vous ?
RANA Je n'en sais rien, n'en ayant pas encore :oûté.
LE GALANT. Etcs-vous digue de me déchausser, [miroir de niaiserie?
RANA. Ça dépend de vos chausses et de vos
pOuliers. (Il se met à genoux aux pieds du galant qui lève son [épie sur lui.)
LE GALANT. Par le Christ ! je vous tue. RANA. Retiens ton glaive, xVbraham •"!
LE GALANT. Je vcux VOUS parler sans colère. RANA. Je veux, moi... Reculez un peu. En arrière î comme les cochers.
LE GALANT. Juau Raua le plus charmant que je
connaisse ! (Il pose son épée et s'avance vers Juan Rana qui prend la fuile.)
RANA. Jésus! voilà qui est encore pire.
LE GALANT, courant après lui. Vie de mOU âme
qu'exalte ton amour!
RANA. Dieu! c'en est fait! Il me déclare sa passion !
LE GALANT. Mou auge !
FiANA. Mon démon !
LE GALANT. Ma pure vérité !
RANA. Mon faux témoignage!
LE GALANT. Mou auîour est honnête.
RANA. Il paraît honteux.
LE GALANT. Doune-moi, de grâce...
RANA. Des coups de trique.
LE GALANT. Donnemoi une poignée...
RANA. Si c'est de verges que tu la veux, tiens, frère !
LE GALANT... De maiu, pour sceller notre amitié.
RANA. Par Barrabas! comme tu serres !
LE GALANT. Et accorde-moi la main de ta charmante sœur.
RANA. Ce n'était que ça?
LE GALANT. Evidemment.
RANA. Pas autre chose?
LE GALANT. QuG CFoyiez-vous donc?
RANA. Ge que vous auriez cru vous-même, en entendant de si tendres propos.
LE GALANT. Je VOUS demande la main de votre sœur.
RANA. Vous voulez que je vous la donne sur l'heure?
LE GALANT. Je u'aspire pas à autre chose.
RANA. Avec un trousseau, des vêtements ?
LE GALANT. C'cst mou désir.
RANA. Et une bonne dot?
LE GALANT. Il me Semble la voir.
RANA. Vous voulez que le parrain et la marraine la remettent entre vos bras? Que la cuisine regorge de victuailles? Qu'il y ait un bal, un festin, mille folies?Oue le curé, en attendant le baptême, unisse vos mains? N'est-ce pas là ce que vous voulez?
LE GALANT. C'cst ccla même. Et je vous prie de me répondre franchement.
RANA. Eh bien, je vous la refuse. Est-ce clair?
LE GALANT. Au diable le grelot fêlé !... Mon épée,
vite ! (Il va pour la prendre, mais Juan Rana s en est déjà emparé et le poursuit en le menaçant.)
RANA. Attendez un peu, chien !
LE GALANT. Le vilain jargon !... Calmez-vous, je vous en conjure.
RANA. Je suis féroce comme une once.
LE GALANT. Tout doux, Juau Raua, mon ami.
RANA. Vous me refusez la main de votre sœur?
LE GALANT. Du calmc ! Ne me tuez pas sans que je l'aie mérité.
RANA. Etes- VOUS mon égal, chameau?
LE GALANT, à part. Il me rend la monnaie de ma pièce.
RANA. Dites, un beau-frère comme moi n'est-il pas trop bon pour vous?
LE GALANT, à part. Il a l'air de vouloir me frapper.
RANA. Etes-vous digne de me déchausser?
LE GALANT. Quoi? uu petit homuie de rien tout.,.
(Il se jette sur Juan Raaa qui lâche l'épée et se sauve.)
RANA. Ah! le diable qui m'emporte! Ma sœur, ma sœur !
LA SERVANTE, se précipitant. On tuc mou maître ! Accourez, accourez vite!
ISABEL, entrant. Ha! mou frère bien-aimé! Qui
est ton meurtrier, qui? (Bas, au galant, en se jetant à son
cou.) Sors, et reviens vite faire ce qui est convenu.
RANA. Holà ! c'est moi qui suis votre frère.
ISABEL. La douleur m'aveuglait... Quel est ton meurtrier, mon frère? Qui m'a privé de mon bien le plus cher ?
RANA. Je vous jure que je suis vivant.
ISABEL. Je n'en crois rien^ je n'en crois rien.
RANA. Maudite soit ton incrédulité !
ISABEL, à la servante. Alla, apporte uii chandelier et quelque pièce de toile pour ensevelir le corps.
RANA. Es-tu ivre, diablesse?
LA SERVANTE. J'y vais, scùora. Hélas ! (Elle sort.)
RANA. Je suis vivant.
ISABEL. Qui a pu te tuer et me laisser sans appui? Que vais-je devenir, orpheline et pauvre?
KA>A. Dieu me vienne en aide! serais-je mort sans m'en apercevoir?
La servante rentre, apportant un chandelier et un drap de lit.
LA SERVANTE. J'apporte le nécessaire.
ISABEL. Je n'ai pas de quoi payer les frais d'enterrement. Mais voici la nuit qui tombe ; nous allons, au seuil de la porte, demander l'aumône afin d'y pourvoir. — Couvre-le de ce linceul.
Elles couchent Juan Rana sur le sol et étendent le drap sur lui.
RANA. Quoil C'est sérieux, ma sœur?
ISABEL. Plût au ciel que ce ne fût pas aussi sérieux !
RANA. Ana, est-ce que je suis mort?
LA SERVANTE. Parbleu non!... Aussi mort que mon aïeul.
RANA. Il y a des aïeux qui, cependant, sont vifs... Mais ce doit être vrai, puisque tout le monde l'affirme. Soit, mourons. Mais je proteste que je meurs de mauvaise grâce et par enchantement, car je n'étais que véniel et ma sœur m'a fait mortel.
Entre un vieux, tenant un pa'.n et une cruche de vin.
LE VIEUX. Puisque le pain et le vin sont pour les vieillards comme une seconde vie, je m'attache à ma miche et je me cramponne à ma chopine.
ISABEL, tendant la main. Pour l'âme de cet homme, que l'on a tué sans confession.
LE VIEUX. Qui Tatué?
ISABEL. Un aigrefin.
RANA. Une aigre faim *?
LE VIEUX. Je n'ai pas d'argent à vous donner ; mais prenez ce pain et ce vin. Ce sera pour l'offrande"^.
Au moment où il remet à Isabel le pain et le vin, Juan Rana se dresse sur son séant et les lui enlève.
RANA. Oh! saint vieillard, qui ressuscites les morts!
LE VIEUX. Vade retro I (Il prend la fuite en se signant.)
RANA. Quel écervelé! Va donc, ivrogne!... C'est, parbleu, charmant d'être mort. On trouve ainsi du pain à manger.
ISABEL, à la servante. Couvre-le ; il vient du monde.
LA SERVANTE. Pour l'âme de cet homme que l'on a tué sans confession.
Entre Miguel, fredonnant une chanson ^'•'.11 va broncher contre le corps.
MIGUEL. Que n'est-il resté chez lui!
RANA. A l'impossible nul n'est tenu.
MIGUEL. Ciel! il parle î... (Il tombe de frayeur sur Juan Rana, se relève et se sauve précipitamment.)
RANA. Ho! il m'écrase!
MIGUEL. Ho ! il m'a rompu les côtes !
— Quien le mató ?
— Un hombre.
— Una hambre.
RANA. Que n'est-il resté chez lui, suivant son i propre conseil.
Entrent en chantant Antonia et deux musiciens.
TOUS TROIS. Nous arrlvous mal à propos.
ISABEL. Quelles sont ces voix?
RANA. C'est l'enterrement qui chante le : «No me le recordéis * » Frères qui êtes morts au regard de vos sœurs et qui les laissez sans soutien, déplorez de me voir mourir par le plus court, au lieu de suivre la grande route.
ANTONIA. Camarades, c'est ici que nous devons chanter. Egratignez vos instruments. Ceux qui avez de la voix^ faites des roulades; les autres pousseront des cris discordants.
ISABEL. Donnez, au nom de Dieu, pour enterrer ce trépassé.
ANTONIA. C'est bien le moment! S'il vous plaît que nous vous chantions une chanson à la mode, mi-romance, mi-complainte, prenez, nous avons ça sur nous. (Elle chante.)
Crève lui-même le démon, Meure lui-même Lucifer, Silence à Barrabas lui-même Et au diable lui-même aussi!
L'endiablement lui-même Est, elle-même, Xdi jácara.
* « Ahí ne réveillez pas... ^o »