‹ Intermèdes espagnols (entremeses) du xviie siècle, traduits, avec une préface et des notesChapitre 19 sur 36 · O INTERMÈDES ESPAGNOLS · texte numérisé non relu

O INTERMÈDES ESPAGNOLS

Elle n'a pas cessé d'être elle-même

Depuis son enfance même.

Pincez et grattez les guitares !

Mes pieds s'agitent et trépignent déjà.

Juan Raoa se met sur son séant et se trémousse. Les musiciens prennent la fuite.

RANA. Laisse-là tes croix, sacristain, et profitons de cette musique.

ANTONIA. Jésus ! ies morts dansent-ils?

RANA. Le diable chatouille tesos! cette joyeuse musique ne ferait-elle pas danser des morts? Je suis fatigué d'être mort. De peur de mourir davantage, mangeons une bouchée. Les morts, après tout, sont moins morts s'ils mangent un morceau de pain. — Fais passer l'offrande.

ISABEL. Tiens. (Elle lui donne le pain et le vin. — Bas. vers

la coulisse.) Entre, Perico, c'est le moment.

Le galant entre enveloppé dans un drap et s'étend à côté de Juan Rana sans être vu de lui.

LE GALANT, bas. Ah I Isabcl, tout CCci u'cst poiut

feint. Je meurs vraiment du désir de te posséder.

RANA, portant la cruche à sabouche. A VOtre santé,

messieurs les défunts.

LE GALANT. lci l'ou VOUS fera raisOU. (il lui arrache la cruche, boit et s'éîend de nouveau.)

RANA. Saint Dimas, saint Babylas I Je me recouche en tapinois... Il y a un autre mort en campagne! Ma sœur, ma sœur.

LES 3I0RTS VIVANTS 161

ISABEL. Qu'y a-t-il?

RANA. Un autre mort.

ISABEL. Quoi d'étonnant? On l'a enterré avant ^'ous dans ce même tombeau. Tournez-vous de l'autre côté.

RANA. Je me tourne.

ISABEL, à la servante. Ana, amuse-le. (Elle se penche

vers le galant.) Se peut-il que je te parle !

LE GALANT. Se peut-il que je te voie!

RANA. Que faites-vous, ma sœur?

ISABEL. J'essaie d'éloigner de vous ce corps.

RANA. C'est plutôt à moi à l'éloigner de vous, car il se colle au vôtre de bien près, (il se lève pour

les séparer.)

LE GALANT, retenant isabei.Ali! Isabel, ne t'en vapas.

RANA. Restez tranquille, monsieur le mort. Passons notre mort en paix, sinon, je vais vous tuer encore une fois.

LE GALANT. Jc suis ící dans moH tombeau. . . Mais, causons de bonne amitié, (ils se couchent côte à côte.)

RANA. Causons, je veux bien. De quoi êtes-vous mort, cas'alier?

LE GALANT. D'uue fièvrc.

RANA. Moi, de faim... Et, où êtes-vous?

LE GALANT. Eu eufer.

RANA. Qui y-a-t-il, par là-bas?

LE GALANT. Juan Raua.

RANA. Vousmentezenmort impudent! Juan Rana fut un saint qu'ont martyrisé les mousquetaires '\

Ils se battent.) * Voir la note page 27.

ISABEL. La paix! messieurs les trépassés. Attendez que je vous sépare ! Voulez-vous bien regagner

vos sépultures ! (Elle les force à se i-ecoucher et s'assied entre eux.)

LE GALANT. Me voici à ma place.

RANA. Et moi, à la mienne.

LE GALANT, à Isabel. Ma femme chérie!

ISABEL. Que veux-tu, mon trésor?

LE GALANT. Qu'cst-ce qui retarde notre mariage?

RANA, se levant. Moi, qui fais oppOsition. (Il les sépare.)

Entre le vieux, déguisé en diable.

LE VIEUX, à part. Avcc sa mort fallacieuse, il m'a filouté mon pain et mon vin ! Vive Dieu! je lui ferai rendre gorge, sous ce déguisement. A mauvais mort, mauvais diable.

ISABEL, désignant le vieux. Mon frère, ne voyez-vous pas...

RANA. Oh ! que ne suis-je aveugle!

ISABEL. C'est un démon, pour le moins .

RANA. Que pourrait-ce être de plus.

LE GALANT. Tout ccci est pour mes péchés !

LE VIEUX, à part. Deux morts où il n'y en avait qu'un! Seraient-ils véritables?

RANA. Saint Libe r a-no s-à-inalo ! (Les trois hommes

effrayés tombent à genoux.)

LE GALANT. Seigneur,je faisvœu, si j'en réchappe, de me faire moine.

RANA. Je fais vœu, moi, de me faire aubergiste *. (Il» se relèvent.)

LE VIEUX. Miséricorde ! ils se lèvent.

LE GALANT. Nous sommes perdus! il s'approche.

RANA, attirant le galant. Yeuez par ici.

LE GALANT. Ho ! je sciis ses griffes.

LE viEcx. C'est le ciel qui me châtie. RANA. Fuyons !

LE VIEUX. Prenons la fuite! (^lU courent autour du théâtre.)

RANA. Je te conjure par la croix.

LE VIEUX. Doux Jésus !

RANA, sarrêtant. Quoi ! le diable invoque-t-il le nom de Jésus?

LE VIEUX, s' arrêtant. Quoil leS mOI't SOUt-ils aCCeS-

sibles à la peur?

Entrent en chantant tous les personnages et des musiciens.

MUSICIENS. Cessez! cessez de craindre! Que les morts abandonnent leurs linceuls et le diable sa défroque.

LA SKRVANTE. Je dépouille le jeune de son drap. RANA. Moi le vieux de ses cheveux blancs, sans f aller jusqu'au Jourdain **.

ANTONIA, à Juan Rana. Pourquoi refuser votre sœur

* Il est à supposer que Judn Rana, dans son trouble, prononce varitero, aubergiste, au lieu de santero, ermite.

* Les écrivains espagnols attribuent à ce fleuve les mêmes vertus qu'à la fontaine de Jouvence. D'après eux des cheveux blancs lavés dans l'eau du Jourdain deviendraient noirs, etc.

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à cet homme qui pleure, qui gémit, qui est sur le point d'expirer?

RA>A. Si une fraternité nous unit, je crains qu'il n'en profite pour me décocher des traits"-'.

LE GALAM.Tous les beaux-frères uc sont pas aussi noirs que les peint le proverbe ".

RANA. Ces parentés par ricochet, je n'y ai pas grande confiance.

LE GALANT. Je ue vcux ricn vous prendre; je prétends au contraire vous donner une danse.

RANA. Celui qui, mort, m"a dérobé mon vin, que ne me prendra-t-il, vivant? Les beaux- frères ont beau s'agiter, ils ne mettront pas les pieds chez moi. Holà I qu'on me tue ce beau-frère ; ce nom seul me fait mal.

ANTONIA. Il n'y a pas de pires gens que les hommes et les femmes.

RANA. Beaux-frères et cochons de lait font les meilleurs morts.

TOUS. On a toujours une raison sur deux pour rire des absurdités et des intermèdes. Pour l'amour de Dieu, riez de celui-ci. Soit pour son absurdité, soit pour sa gaîté, soit pour les deux raisons ensemble, riez de celui-ci, pour l'amour de Dieu^!

(LOS BUÑrELOS

PERSONNAGES

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