LA COMMÉMORATION DES MORTS
0 mes frères ! 0 mes tendresses !
Vous êtes couchés dans la terre que je connais. Je lai piochée et pellée, contre elle j'ai dormi ; de son pli je me suis élancé au jour de l'assaut et je l'ai pénétrée de mon sang.
Oui, un peu de mon sang est déjà mêlé avec le vôtre dans la terre éventrée que le temps refermera sur nos obscures semences.
Un peu de mon sang : gage que vous tenez de moi, mais nous savons que je reviendrai bientôt et nous serons ensemble.
D'abord je me retrouverai dans la tranchée entre deux pans de terre avec le couvercle du ciel que percent, rudes clous, les balles.
— En ce moment je suis dans le lit de l'hôpital, entre les draps où ma lâcheté se dorlote. Tout de même j'y ai souffert des affres comme entre les deux bords du fossé où nous sommeillions aux pieds de la sentinelle. Plus profondément vous êtes sous terre, vous mes frères morts.
INTERROGATION Les uns contre les autres, ainsi vivants vous vous réchauffiez dans la cagna. Je creuserai ma mine jusqu'à vous et je me coucherai entre vous au jour qui m'est marqué.
Vous n'êtes plus de ce monde.
Je ne suis plus de ce monde.
Vos visages qui me regardent sont trop calmes et empreints d'une trop sûre joie, pour que je ne m'en détourne jamais plus.
0 mes tendresses !
Comme je vous aimais mes amis ! Avant la guerre, déjà. Nous étions ambitieux, méfiants et ironiques, mais nous nous étions élus dans la foule indigne. Chez toi parmi les livres, avec lui sous les étoiles nos mains se sont cherchées, au moins une fois, et quelle poignée, nouée comme si la mort nous avait déjà saisis en cette rare minute.
Mais depuis la guerre. Plus de doutes, plus de ruses. Le don sans retour, sans le retrait avaricieux d'une arrière-pensée. Dans cette Champagne, province de la mort, comme nous étions bons et véridiques. Pas de résignation, mais une acceptation qui s'avance èrement.
TRYPTIQUE DE LA MORT Nous acceptions la vie de toute notre chair et de toute notre pensée. Quelle profonde communion de toutes les parties de notre être dans cette obéissance à la vie et à la mort, dernier commandement de la vie. 0 tendresses, tendresse pour la vie, générosité de l'homme qui fait un don à la vie, qui l'orne d'une forte action.
Douceurs brisées.