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DÉPART DES HOMMES

Demi-nus avec leurs torses façonnés par la peine

Les hommes

Sortirent des géhennes du feu et des champs ardents

où bruissaient les gerbes d août.

Ceux qui ont des yeux pour voir connurent que rien

n'était changé, malgré deux siècles danathèmes contre

ce qui est.

Rompus par les fatalités du travail et du pain, les

hommes furent soumis dans l'instant à l'avènement de

la guerre et du sang.

Ils surent sans étonnement que le temps des guerres

venait après les jours de labeur qui tournent en cercle.

Les hommes ne virent que les affiches où des signes

profondément encrés de puissance les assignaient aux

casernes restées béantes derrière leur fuite inquiète

au Jour de la Classe.

Ils ne songèrent pas aux gestes de révolte et la

INTERROGATION lueur des meetings était éteinte dans leurs yeux. En tête il y a écrit ; « République Française ». Entre les lettres vision imposante de troupes d'hommes qui se lèvent avec leurs deux poings et leur bouche qui récite : « Nous sommes tous ensemble contre les autres ». A ce moment se répand dans mes veines, ainsi que dans celles de tous ceux-là qui se retournent vers moi, une chaleur. Serrement de mains par quoi toutes nos artères se pénètrent, où nous sentons battre un cœur millionnaire. Cette pulsation est trop forte. Nos poignets explosent : grande effusion.

Des citoyens défilent en chantant, les autres les regardent et applaudissent. Puis, on renverse les rôles. On se regarde avec émerveillement, et on conjugue le verbe qui crée : « Je suis Français, tu es Français ». Les hommes sont dans la main du grand être intangible qui comme Dieu est partout et nulle part, qui est chacun de nous et son être propre.

Cet être, ceux qui pensent l'ont porté dans leur cerveau et l'ont nommé La Patrie.

Mystère de cette première journée. Toi et moi n'existons plus. Mais nous sommes. La France est. Chacun la porte dans ses yeux. C'est une belle fille

DEPART DES HOMMES qui ressemble à la République. C'est même la République.

Les rues sont pleines de tendresse.

Triomphante vision animée par le cœur ! Tous contribuent à tout transfigurer.

Heure divine dont le souvenir fera pleurer les vieillards que ne comprendront pas leurs enfants. Heure du rachat préalable, du feu, du sang et des larmes !

Mais ceux qui besognent sous les hautes cheminées et dans les glèbes savent seulement que le jour des tueries est venu après les jours de labeur qui tournent en cercle, et les ivrogneries fatales.

Les Femmes avec leurs bouches tremblantes et tiraillées par la grimace des larmes baisèrent leurs moustaches mouillées par l'alcool des dernières libations que n'avait pas fait payer le bistrot. Ils répétèrent qu'il est affreux de s'arracher à sa famille. Dans l'éloignement la femme-avec-les-gosses leur parut le seul point fixe parmi les salaires incertains et les coups de tête qui cassent les destinées. Ils subirent une épouvante vague à quitter pour des

INTERROGATION lieux mal imaginés et foisonnants de menaces le cercle routinier de leurs embêtements et de leurs rigolades. Et Tangoisse déjà mâchée leur remontait à la gorge de rentrer dans l'armée, où on est toujours inquiet et où on dit « qu'il ne faut pas chercher à comprendre ». Dans le train, ils furent des hommes les uns en face des autres. Et chacun voulait être un personnage devant les sept camarades du compartiment.

Selon la parole écrite dans les journaux, ils se voulurent citoyens admirables.

Et parce que dans le chant on déploie de la force Ils chantèrent Pour que la force descendît en eux.

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