PLAINTE DES SOLDATS EUROPÉENS
Par le travers de l'Europe, nous sommes des millions et seuls.
Multitude solitaire, qui divulguera notre peine inconnue ?
Ennemis de cette tranchée-ci ou de la tranchée d'en face
Tous ensemble isolés au milieu du monde Au milieu de l'implacable sollicitude du monde. G monde tu couves notre gloire, comme la mère veut garder à ses enfants la vie douloureuse et mortelle.
Et nous nous battons ensemble jour après jour tous embauchés bons ouvriers à cette besogne d'entre-massacre.
Partage de l'humanité par la guerre :
Les combattants et les non-combattants.
INTERROGATION Ceux qui sont blessés ou tués, ceux autour de qui
I air est tranquille.
Ceux qui ont un lit chaud et dorment leur saoul, ceux qui ont les veilles froides.
Ceux qui aiment de près, ceux qui aiment de loin leurs aimés.
II n'est que ce partage tranché.
Peu importe les grammaires, les bibles et les drapeaux.
Chez les Peuples-Centraux comme chez les Peuples- Périphériques.
Les combattants sont :
La plupart des fantassins Certains soldats de génie Certains artilleurs et cavaliers Les aviateurs qui ne s'embusquent pas dans un nuage Les non-combattants sont :
La plupart des généraux Les hommes d'état Les neutres Les civils Les embusqués Les combattants momentanément à l'abri.
PLAINTE DES SOLDATS EUROPÉENS Or tous ceux-ci sont les maîtres et les combattants sont soumis à leur inévitable injonction. En temps de paix, c'est pareil, il y a aussi des forts et des faibles.
Tout fonctionne bien. L'ordre règne en Europe. Les maîtres maîtrisent et les serfs servent. Les maîtres ordonnent et transposent sur un mode transfigurateur les événements accomplis dans leur obéissance. Sur le champ de bataille c'est comme à l'usine, les manœuvres de la guerre avec leurs contremaîtres qui sont les officiers subalternes et supérieurs s'acharnent à des besognes dont l'intelligence leur est refusée.
De temps en temps, un combattant reprend pied sur
le sol solide où posent les idées nettes des autres.
Pour être admis il faut qu'il ait la tête dans sa musette
enfin une blessure convenable.
Ou sept jours de permission.
La guérison bâclée, ou la semaine bouclée, on le
repousse et le monde
Par une gare béante et hurlante d'angoisse
Le rejette au creuset.
INTERROGATION Cernés.
Nous sommes cernés par le Monde qui nous presse les uns contre les autres.
Nous sommes les vaincus du Monde.
Et voici comment fut le jour de notre défaite. Comme l'été flambait par toute l'Europe sur les clairs champs de blé et sur les sombres hérissements des Usines,
Une force renaquit La force austère du soldat.
Notre vie alourdie en fut secouée, et mise en branle. L'ivresse versée par la coupe ensoleillée des trompettes nous reprit tout d'un coup.
Se sentir mille et mille, et adorés de son peuple. Les femmes avec leur bouche en chair rouge disent : « Nous sommes vos femmes, les femmes de votre peuple.
0 nos mâles, allez tuer ».
Saouls d'orgueil, et de chagrin et d'abondance fraternelle nous sommes partis.
Et la foule amoureuse, enjôleuse — vin, fleurs, baisers, cris — Et brutale nous poussait les épaules vers l'effarante gloire.