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LA CATHEDRALE MERVEILLEUSE

A Jean Tribaldy.

< Ceux qui aiment la mer verte... »

(Baudelaire, Poèmes en prou,)

Au delà des mers et des deux, Là-bas où va toujours mon rêve, Là-bas où se porte sans trêve L'ardeur souffrante de mes yeux,

Là-bas, dans la steppe profonde Du flot inquiet ou dormant, Vert paiement et sombrement, Dans les solitudes de Tonde,

Là-bas, loin sous le ciel du Nord Où plane une morne épouvante,

J'ai vu surgir de l'eau mouvante L'immense nef de pierre et d'or.

C'était la merveille mystique Bercée au flot du gouffre amer ; C'était la chapelle en la mer, Notre-Dame de l'Atlantique !

La basilique de la mer Et, comme elle, démesurée Où s'amasse l'horreur sacrée De l'Océan et de l'hiver.

ANTIENNE

Air des litanies : O Mater mirabilis.

O Mère au cœur adorable, Notre-Dame de la mer, Guérissez mon cœur amer !

J'ai vu sa tête qui s'érige, Indomptable, vers le zénith Et plonger ses pieds de granit A des profondeurs de vertige.

Ses tours, d'un élan calme et fort, Avaient l'effroi des citadelles, Et ses murailles éternelles La beauté haute de la Mort.

Des rampes sans fin, en spirale Enlaçaient de hardis piliers, Et la fuite des escaliers S'enfonçait sous l'eau sépulcrale.

Cette échelle tournant sans fin, Oh ! quelle vision étrange !

Elle allait de la bête à l'ange Et du chaos au ciel divin.

En bas, un artisan sublime, Un belluaire de l'effroi Avait sculpté sur la paroi Le troupeau hideux de l'abîme.

Là, j'ai reconnu les démons Et le souple corps des ondines Sous leurs robes d'herbes marines, Sous leurs cheveux de goémons.

La vie aux formes pullulantes Bouillonnait là, comme un torrent.

Là, rampaient en s'enchevêtrant Des nœuds de bêtes ondulantes.

Mais, pareils au matin joyeux Qui foule l'impure Ténèbre, Dominant l'escalier funèbre Brillaient des êtres radieux.

Un imagier au doux génie, A Thumble cœur émerveillé, En roche bleue avait taillé La troupe des Anges bénie ;

Us tenaient une épée en main Veillant la cité de prodige, Et des lys à la svelte tige Fleurissaient d T or clair leur chemin.

ANTIENNE

Reine de la mer affreuse, Mère tendre et douloureuse, Abaissez votre douceur Sur mon âme ténébreuse.

J'ai tout vu par les yeux du rêve, Par les regards du cœur songeant.

La coupole de pâle argent Semblait la lune qui se lève.

Au front des tours, des sphères d'or Aux larges ailes déployées Et des Chimères foudroyées Ouvraient un immobile essor.

Comme un formidable attelage, Dans le frémissement des eaux, Des couples de puissants vaisseaux, Ces chevaux de la mer sauvage,

Des vaisseaux de pierre, cabrés,

Au pied des tours, tendaient leur proue

Enorme, telle qu'une roue

Dardant des javelots pourprés,

S'irradiait, comme une torche, Comme un soleil agonisant,

La rosace d'or et de sang Flamboyante au-dessus du porche.

Battu du flot morne et fatal, Le porche où l'aigle fait son aire, Retentissait d'un sourd tonnerre.

Telles les grottes de Fingal.

Comme un cri d'une âme souffrante, Au ciel, la flèche s'élançait, Eperdument, elle haussait Une grande croix fulgurante,

Dans la cendre du firmament En vagues tristes remuée, Jusqu'en l'orage et la nuée Au blême resplendissement.

ANTIENNE

Notre-Dame, je sanglote.

Ah ! pitié ! mon cœur grelotte De détresse et d'abandon.

Notre-Dame la Solitaire, En prière sur POcéan, Est noire sur le flot béant Comme une veuve au cœur austère.

Mais elle a des diamants bleus, Des perles et des pierres fines.

Elle a des parures divines Et des bijoux miraculeux.

Quand vient le crépuscule blême, Elle met ses saphirs royaux.

Ainsi que brillent des joyaux Sur un ténébreux diadème,

Eclatantes sur son front noir Les étoiles hyperborées La couronnent, dans les vesprées, La couronnent, quand vient le soir.

Et le vent des espaces vierges, Le vent du Large, solennel, Incline sur le maître-autel La palpitation des cierges.

Alors, de l'horizon des eaux, A travers la nuit et les lames,

Vers l'ardente nef tout en flammes Tourbillonnent des vols d'oiseaux

Attirés aux roses, pareilles, Pareilles à dés cœurs sanglants, De ses vitraux étincelants, Champ de rêve aux flores vermeilles.

ANTIENNE

Prêtez l'oreille à mon cri, Notre-Dame, Notre-Dame !

O cœur de bonté pétri, Notre-Dame, Notre-Dame !

Donnez asile à cette âme, Accueillez ce cœur meurtri.

L'église du Septentrion, C'était la fleur des eaux mouvantes, C'était l'enfant des eaux vivantes, Le diamant au pur rayon ;

C'était l'étoile matinale Resplendissante dans l'éther

Sur l'amertume de la mer, De la mer verte et glaciale.

Parfois, dans le firmament pur, Aux flèches, aux cimes dernières, L'église arborait des bannières D'argent clair et de riche azur.

Son front s'allumait d'une flamme, Telle qu'un astre violet.

Dans des cuves d'airain brûlait Toute une moisson de cinname.

Parmi les flottants étendards La myrrhe montant en fumée Comme d'une nue embaumée Ceignait la crête des remparts.

A l'hymne d'un peuple qui roule En mugissant, sous les arceaux Se mêlaient la rumeur des eaux Et le hosanna de la houle.

Puis, c'était un chœur virginal.

Des voix d'enfants, grêles et claires, Des voix que l'on dirait stellaires, De neige et d'or et de cristal,

De limpides voix d'allégresse Bondissaient en hymnes d'amour Avec le fifre et le tambour Exaltés de la même ivresse,

Avec la flûte et le hautbois Et le grand orgue où se lamente L'âme des bois sous la tourmente, L'âme confuse des grands bois.

Les tours aux rampes tortueuses Chantaient la gloire du Seigneur.

L'ouragan était le sonneur De quatre cloches monstrueuses

Et les battait à larges coups, Semant leur. clameur triomphale; Et l'on eût cru, dans la rafale, Ouïr le Maëlstrôm aux cris fous.

ANTIENNE

O Sainte Vierge Marie !

Impératrice des flots !

Mon âme agonise et crie, Patronne des matelots, Entendez- vous mes sanglots ?

Le temps viendra où ce sera la £amine, non la famine de la soif et de la faim , mais la famine d'ouïr les paroles de^l'Éternel.

(La sainte Bible.)

Hélas ! les temps de la détresse, Ils sont venus, durs et moqueurs.

La famine est horrible aux cœurs Privés du pain de la tendresse.

Il fait froid et nuit dans les deux.

Tout n'est que cendre sur la terre.

Que le cœur devient solitaire !

Comme il fait triste au fond des yeux !

De chaque astre décroît la flamme ; L'aigle est lâche et n'a plus d'essor ; Les Dieux sont morts ; l'Amour est mort.

Qu'est-ce qui pourrait emplir l'âme?

Aussi dans le vaste désert, Noyé de ténèbre et de brume, Rôde mon cœur plein d'amertume, Sur l'amertume de la mer.

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