‹ InterruptaChapitre 3 sur 34 · LIBRAIRIE PLON · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE PLON

E. PLON, NOURRIT et O, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

Vieil habitué des Eaux-Bonnes, où je suis allé, une dizaine de fois au moins, renouveler ma police d'assurance contre la bronchite, je vis un jour venir à ma rencontre, sur la Promenade Horizontale, un grand jeune homme de la physionomie la plus sympathique, et que son teint clair, sa barbe blonde et peu fournie, et ses beaux yeux couleur de myosotis, me firent prendre d'abord pour quelque Alsacien.

Aussi fus-je surpris quand, se recommandant de notre ami commun l'excellent poète Maurice Bouchor, et se présentant lui-même, il me dit son nom et son lieu de naissance :

— Paul Guigou, de Marseille.

Le singulier Méridional ! Point bruyant, nullement bavard, mais discret, presque timide et volontiers silencieux, avec de soudaines distractions.

On a de l'esprit sur la Canebière, et Ton m'y pardonnera mon étonnement; mais, je dois le dire, c'était la première fois de ma vie que je me trouvais en présence d'un Marseillais mélancolique et rêveur.

Il me séduisit tout de suite, et, selon toute apparence, je ne lui déplus pas; car, après notre première conversation devant l'admirable vue de la vallée d'Ossau, nous devînmes une paire d'amis ; et, depuis lors, pendant mon séjour aux Eaux-Bonnes, nous passâmes ensemble, tous les jours, quelques bonnes heures de flânerie.

Paul Guigou me confia son amour passionné des arts et des lettres. Je sus qu'il peignait, qu'il écrivait, qu'il avait passé quelques années à Paris, qu'il y avait souffert, mais que, pour lui, les mauvais jours étaient

passés, car sa ville natale lui avait confié la garde de son musée et s'était montrée pour lui deux fois bonne, en le mettant à l'abri du besoin et en lui permettant de vivre au milieu de belles choses.

Il m'avoua encore — hélas ! sa mauvaise toux rendait superflue cette confidence — qu'il n'était pas sans inquiétude sur sa santé.

Pourtant il n'avait pas alors trop mauvaise mine, et, me rappelant tant de guérisons obtenues par les Eaux-Bonnes, je tâchai de jouir, sans arrière-pensée sinistre, de la charmante compagnie que me procurait ma bonne chance.

Chez le vrai poète, on trouve, harmonieusement fondues, l'imagination de l'homme, la sensibilité de la femme et la candeur de l'enfant. La nature avait donné à Paul Guigou ce triple trésor. Aussi, quand il surmontait sa timidité et chassait sa vague tristesse de malade, inventait-il à chaque instant des paroles tour à tour enthousias-

tes, tendres et ingénues, qui donnaient à son entretien un charme extrême. On retrouvera sans doute quelque chose de ce charme dans les pages de prose si délicate et dans les exquis poèmes qu'il a laissés et que nous publions aujourd'hui. On y admirera de hautes et mélancoliques pensées, de douces effusions du cœur, un noble et pur souci de Fart, et, parfois, une ironie pleine de grâce et de légèreté. Malheureusement, cette œuvre trop courte et si vite interrompue ne fera pas connaître Paul Guigou tout entier ; et c'est notre regret, à nous qui l'aimâmes, de ne pouvoir assez bien dire à quel point il méritait d'être aimé.

Parmi les jours que le pauvre malade connut de supportables encore, les meilleurs furent certainement ceux de son premier séjour aux Eaux-Bonnes. Plus d'une fois, je l'ai vu alors tout à fait heureux, aspirant la nature par tous les pores, par tous les sens. Oh ! les délicieuses prome-

nades que nous avons faites côte à côte, à l'ombre des hêtres énormes, sur les routes en lacet du Gourzy! Nous allions à pas comptés, interrompant souvent l'entretien pour mieux jouir de l'heure enivrante, nous grisant du parfum amer des grands buis chauffés au soleil, nous laissant bercer par le frais murmure du gave lointain, au fond de la vallée, et les yeux caressés par le velours vert des prairies, sur le flanc des montagnes géantes.

Dans cette atmosphère tiède etpure, sous ce ciel d'un azur éclatant où des nuages d'or passaient avec unepompeuse lenteur, Paul Guigou ne doutait plus d'une prompte guérison, renaissait à l'espérance, me confiait cent projets, me disait ses vers. Un jour, il m'en déclama d'admirables, notamment cette Cathédrale merveilleuse qu'on trouvera dans ce petit volume ; et tout à l'heure, en la relisant, j'avais le cœur serré, car je me rappelais combien le pauvre

Guigou semblait bien portant et heureux quand il me récitait son poème, dans la splendeur du paysage pyrénéen, par un après-midi doré et triomphal.

Quand ma saison thermale fut terminée, Paul Guigou paraissait vraiment très amélioré par son traitement, et je lui dis au revoir avec une entière confiance.

L'année suivante, en effet, je le retrouvai aux Eaux-Bonnes. Mais, cette fois, hélas !

il était mourant.

Absolument détruit, ravagé parla phtisie, il ne quittait presque plus la chambre. Il fallait une journée exceptionnellement douce et calme pour qu'il osât se faire traîner au soleil, dans une petite voiture à âne.

Gomme il souffrait ! Mais j'ai la consolation d'ajouter : Gomme il était aimé ! Et je ne parle pas seulement ici de ses excellentes sœurs et de son ami, le spirituel dessinateur Vimar, qui le soignaient avec un

dévouement exemplaire. L'élite de la société qui se trouvait réunie dans la station s'était prise d'un sentiment très affectueux pour le pauvre poète, si doux, si indulgent envers la douleur, et qui, dans sa longue agonie, s'efforçait de sourire encore. Chaque jour, des hommes distingués se succédaient près de son fauteuil et essayaient de le distraire, des femmes élégantes et aimables venaient lui apporter leur sourire et quelques fleurs.

L'une d'elles, une artiste de grand talent et de grand cœur, Mlle Bartet, de la Comédie-Française, fit alors une chose charmante. Ayant appris que Guigou avait exprimé le regret de ne l'avoir jamais vue et entendue au théâtre, elle accourut vers le malade, apportant des livres de poètes, lui fit une longue visite, lui lut tous les vers qu'il lui demanda, tous les vers qu'il aimait. Attention exquise, n'est-il pas vrai? de donner à ce moribond une heure d'idéal, de

lui offrir ce bouquet de poèmes préférés.

Paul Guigou, dont le travail avait été si souvent interrompu par la souffrance, est mort à l'âge de trente ans. Voici tout ce qui reste de sa pensée. Ces pages peu nombreuses, mais excellentes, méritaient d'être recueillies.

Enlesprésentantau public, je merappelle que, dans nos promenades, Guigou emportait un petit album relié en toile grise pour prendre des croquis, et que, lorsqu'il trouvait en chemin une jolie fleur de montagne, il la cueillait et la plaçait entre les feuillets de son album.

Tel est ce livre plein d'art et de poésie.

François Coppée.

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