LA PATRIE ELUE
Était-ce en Bretagne ? Au loin sur la lande Il flotte une odeur de genêts fleuris.
Je vois des flots verts. — Etait-ce en Irlande ? L'Océan est comme un pré sombre et gris.
Le pré sombre et gris des mers d'émeraude, Bien que disparu, fascine mes yeux.
Mon âme s'en va le cherchant, et rôde
Eternellement sous les vastes cieux.
Etait-ce en Hongrie? — Une chevauchée Bondit... Je les vois, les cavaliers roux ; Leur bannière est d'or et d'azur brochée.
Cymbales. Musique ivre et clairons fous.
Etait-ce en Bohême ? Un ciel de mystère !
Je me souvins ^bien de l'étrange nuit.
Invinciblement morne et solitaire, Somptueuse et morne, une lune luit.
Cette lune jaune et sa pâle flamme !
Tout à coup, dans Fombre, un violon lent, Désolément doux, doux à fendre Pâme, Se mit à jouer sur un air dolent. —
De quel désespoir, de quelle détresse Mon cœur se brisait sous ce chant, et puis De quelle joie âpre et de quelle ivresse Se gonflait ! Comment dire? Je ne puis.
La plainte traînante et jamais lassée Montait vers la lune au firmament noir, Comme pleurerait une âme blessée Chantant un amour triste et sans espoir.
Puis la lune au ciel devint blême, blême, Et le chant mourut. Que cette nuit-là Ait dû se passer plutôt en Bohême, Je ne sais pas quoi me le révéla.
Enfin ce château merveilleux et sombre, Bâti de jais noir et de marbre vert,
Empli de splendeur, de silence et d'ombre, Aux balcons dorés ouverts sur la mer.
Un vieux roi, pensif et tendre, s'y traîne Dont les yeux sont lourds d'ans et de secrets. Au balcon renflé comme une carène Il s'accoude et songe, ivre de regrets.
Il s'en va, s'en vient, il dort, il s'éveille, Ivre de la rner et de regretter, Et sa lente vie est toujours pareille, Et la mort est lente à le visiter.
Un jongleur lui chante un très doux poème Parlant d'une coupe en or ciselé.
Etait-ce en Hongrie ? Etait-ce en Bohême ?
Peut-être au pays du roi de Thulé ?
Terre du désir, ô vague patrie !
Est-ce un souvenir ? est-ce un idéal ?
J'en ai tant rêvé que l'âme est meurtrie.
Etait-ce Elseneur ? Etait-ce Fingal ?
Etait-ce en Bohême ? Etait-ce en Hongrie ?
Comme celle qui va, lente d'un deuil secret, Et laisse, en un regard d'adieu, traîner son âme, La lune, qui décline au ciel, verse une flamme, Plus longue, sur les champs, la lande et la forêt.
Sa blancheur azurée et laiteuse d'opale Se change en la couleur des seigles mûrissants, Et la fleur des tilleuls dans les soirs languissants N'est pas d'un or si blond, ni d'un ambre si pâle.
Comme une veuve aux pleurs pudiquement cachés Va désolée et douce et souriante et grave, La lune en deuil répand sa tristesse suave Sur les feuillages roux que l'Octobre a touchés.
Et voici que s'éveille, en ses rayons plus jaunes, La souffrance endormie aux yeux des résignés. Elle a vu tant d'espoirs et de songes fanés, Tant de roses sur qui gémirent tant d'automnes.
Pareille aux lacs rouilles enfouis dans les bois, Coupes d'eau morte où pleut l'or de la feuille morte, La lurie se souvient : il semble qu'elle porte Un défaillant reflet des gloires d'autrefois.
Toi par qui le vieux roi louait dans son cantique La vierge aimée, ô Lune épanouie aux cieux, Apaisement du cœur, joie exquise des yeux, O Fontaine d'argent, ô Lune magnifique!
Lune de neige et d'or qui rêves dans l'éther, Les eaux avec amour sentent ton influence, Tu fais battre le cœur de l'Océan immense, Et ta présence, c'est l'extase de la mer.
Tu fuis comme les eaux et comme les nuages, Les nuages confus que déforment les vents, O Lune, et nous aimons tes prestiges mouvants, O Lune, blanche nef de la mer sans rivages !
Mais le temps a coulé ; la Lune va mourir.
Elle palpite ainsi qu'un flambeau voilé d'ombre. — Obscurément de même en la mémoire sombre Scintille le trésor fumeux du souvenir. —
La Lune va mourir. Dans la nuit haletante, A travers les halliers d'épines et de houx, S'élève et passe un cri d'oiseau sinistre et doux, Alourdissant les cœurs de l'émoi d'une attente.
Ma triste bien-aimée, écoute la forêt Se lamenter tout bas, pleurant ton agonie, Entends gémir la source et l'angoisse infinie Des grands chênes emplis d'oracle et de secret.
Un flot rouge a baigné ta face douloureuse, Un flot rouge a noyé la plainte de tes yeux, L'épouvante d'un crime a couru sous les cieux Eblouis et muets de ta splendeur affreuse.
Eveillée à demi de son rêve accablant,
La plaine qui s'allonge, indistincte et sans bornes,
io . SOUS LA LUNE D'AUTOMNE.
Frémit sous les rayons mourants de tes feux mornes. Dans Pair glisse un frisson mystérieux et lent.
La nuit se serre autour d'un martyre indicible : Teinte de pourpre noire et fatale et de sang, Derrière l'horizon qui vacille, descend La Lune merveilleuse au visage terrible...
...Et la Lune à l'enfant qui, par cette nuit-là, Souffrit sa passion dans le ciel solitaire, La reine de la nuit sublime et du mystère, L'impératrice du silence ainsi parla :
Puisque j'ai pris ton âme en mes réseaux d'or pâle, Tu sentiras mon influence pour toujours.
Je ferai tes pensers, tes rêves, tes amours Riches comme l'Automne en tristesse royale.
J'étendrai sur tes jours la lenteur des beaux soirs, La funèbre douceur éparse en ma féerie.
Ton âme sera comme une tombe fleurie Où la verveine croît sous les feuillages noirs.
SOUS LA LUNE D'AUTOMNE. il
Fuis cette volupté cruelle et qui profane.
Aime l'amour ainsi qu'un fantôme hautain.
Je te donne d'aimer la lueur qui s'éteint, La splendeur qui défaille et la fleur qui se fane.
La coupe enivre mieux où glisse quelque pleur ; La fête qui finit dans la musique lasse S'exalte d'une joie à laquelle s'enlace Une tendre et flexible et si molle douleur.
Je te donne d'aimer la grâce désolée, Défaite, et la langueur des choses qui s'en vont. Si vide est le Présent près du Passé profond. Vis comme moi tourné vers ta vie en allée.
Trop ardente à tenter l'inconnu des chemins, J'ai fait ton âme dispersée et vagabonde.
Tu n'auras que des biens fluides comme l'onde ; Ta richesse fuira l'approche de tes mains.
Mais j'emplirai ton cœur de profondes retraites Où ne parviendront pas les bruits du monde vain ; Tu porteras en toi comme un désert divin Plein de vallons cachés, de fontaines secrètes.
Ton âme, dans l'oubli des vœux de gloire, aura De ces fleurs qui ne sont qu'aux landes solitaires... Tu mèneras tes pieds sur des routes contraires Pour suivre des chansons que le vent emporta.
Amour d'aimer, désir de larmes, deuils en rêve, Rêve en moi ton destin mélancolique et pur; Vers la douleur cachée et l'héroïsme obscur S'en va notre âme, ainsi que la vague à la grève.
Laisse l'empire à ceux qui de toi se riront, Qui n'ont jamais tendu les bras vers des fantômes. Car un baiser de moi vaut mieux que leurs royaumes ; D'une lueur visible il illumine un front.
Mon amour est jaloux et cruel mon caprice.
Qu'importe ! A toi mon cœur profond, tendre et subtil, Mon visage de songe et mes regards d'exil,
Je suis la Décevante et la Consolatrice.
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