‹ InterruptaChapitre 33 sur 34 · DANS · texte numérisé non relu

DANS

Nous marchâmes longtemps le long des maisons tristes.

C'étaient de petites maisons sentant la misère, une terrible odeur de misère. Bâties de briques rougeâtres, elles s'alignaient chétives, régulières, presque toutes si pareilles! — la même fenêtre, la même porte, la même allée — et la multiplication de tant de gîtes pauvres donnait à l'âme un malaise, et leur monotone pullulement emplissait d'effroi.

Depuis que j'errais, dépaysé, dans l'énorme ville inconnue, parmi ce peuple silencieux, j'avais rencontré bien des souffrances et bien des laideurs; j'avais aperçu maintes et maintes figures douloureuses, j'avais croisé de rapides regards avec les regards de beaucoup d'yeux désolés et las. Mais ici, en ce faubourg qui tient de l'ergastule et du ghetto,

Fâme humaine apparaît étrangement passive, usée, éteinte; les êtres semblent avoir été réduits au silence de la plainte par l'habitude trop ancienne de la détresse. Parfois, la pitié même, ayant conscience d'être trop inégale à cet excès de misères, se sentait prise d'une espèce de lassitude, puis, soudainement réveillée par quelque épouvante nouvelle, elle recommençait à saigner comme une plaie.

Assise sur le pas d'une porte, une vieille femme tenait, enveloppé de chiffons, un enfant dont la tête était si maigre, si hâve, si froissée et si grise. de rides, que j'en éprouvai comme une crispation d'étonnement. Je n'avais jamais compris, comme alors, ce que la naissance peut avoir de sinistre, et l'horrible aventure de venir à la vie. Plus loin, deux femmes, couchées à terre, ivres mortes, barraient le trottoir. Plus loin allait et venait une toute jeune prostituée. Elle avait les cheveux épars, dans ses yeux, comme d'une folle, je ne sais quoi de strident, et, d'une bouche navrée, elle nous grimaça un rire obscène.

Nous entrâmes dans un dédale de ruelles hideuses. Des échoppes basses étalaient des nourritures. Une repoussante odeur nageait dans l'air.

Nous quittâmes le marché juif. Nous reprîmes notre course â travers la cité dolente.

Ici, mes souvenirs vacillent et s'emmêlent. Je sais

seulement que nous longeâmes des entrepôts, des hangars, des docks démesurés, que nous côtoyâmes des canaux d'eau noire. De hautes cheminées vomissaient des flots de fumée lourde; une impalpable poudre obscurcissait l'atmosphère.

Nous nous engageâmes dans des passages si étranglés qu'on eût dit les chemins de ronde de certaines prisons. Parfois sur l'ennui des hautes murailles nues, sur le désert des trop grands espaces sans ouvertures, une petite fenêtre semblait bâiller d'abandon et d'isolement. Car dans ce cachot où l'âme souffre se sentant captive des choses, les choses, elles aussi, ont un air captif.

Et je songeais qu'à droite, à gauche, en avant, en arrière, s'étendaient ces murailles mornes, s'allongeaient, se croisaient ces labyrinthes, ces couloirs, d'étroits boyaux qui évoquent les cauchemars où l'on se perd à travers des appartements et des escaliers s'enchevêtrant, où l'on cherche à avancer dans des corridors aux parois soudainement serrées. Oh ! s'évader de cette oppression de la pierre et du métal ! Partir sur la mer lugubre, mais libre et ouverte ! Et, le cœur brusquement piqué d'un regret aigu, je me rappelais telle route qui va sous le vaste ciel, telle lande aux buissons tourmentés par des souffles venus de très loin.

Nous étions arrivés à une rue un peu plus large. Devant une allée de maison, mon guide s'arrêta, et avec sa voix qui appuie sur chaque syllabe, il me dit : — Tenez, ici même a été relevée un matin une des victimes de Jack.

Nous allons maintenant dans une des grandes rues si agitées, si remuantes, qui traversent Whitechapel. Je recommence à harceler de questions le compagnon si obligeant qui dirigea ma descente dans l'enfer londonien.

De sa voix égale, avec sa douceur et sa courtoisie parfaites, mon ami tâche de répondre à mes curiosités, tandis que je lève les yeux vers lui. Il a des yeux d'un bleu très clair, un grand nez mystique, et, comme Dante, un front en hauteur et des tempes serrées. Il a des gestes rares, une grande et très naturelle noblesse de manières. H est si long que parfois des loustics, sur ses pas, se mettent à crier : « Où va-t-il, ce réverbère ambulant? » (Where is going that walking lamp-port ?)

Très grave, très réfléchi, très sérieux. J'ai cherché

longtemps la nuance qui achèverait de le peindre. Je n'ai pu trouver que ceci : folâtre comme Cromwell. Oui, je crois que ce qui manquerait le plus à ce type excellent d'un certain esprit anglais, ce serait l'art de rire avec frivolité.

C'est un lettré et un artiste du goût le plus fin. Cependant rien ne le préoccupe, comme l'existence de la peine et du mal, de tant de pauvreté, de tant de péché. Mais, s'il croit qu'il faut soulager la misère par la charité, il pense qu'il convient surtout de la combattre par delà morale. Le mal, c'est l'ignorance, c'est la brutalité des instincts et la tyrannie des vices, c'est la paresse et l'alcoolisme. Les remèdes,

— Dieu ! qu'ils me semblent hasardeux et précaires !

— c'est un peu d'instruction, beaucoup de prédication évangélique, et enfin peut-être aussi l'Art dont la vertu est purificatrice. Il faut apporter un peu de lumière dans les ténèbres du peuple.

— Il faut, dit-il, « descendre une lampe dans la cave »-

Il est donc membre actif de la Townbee Hall Asso-

dation, dont il me semble représenter assez bien l'esprit.

Mais voici Townbee Hall. Entrons. Une petite cour sablée ; des bâtiments de briques rouges, recouverts d'un manteau de verdure sombre. Un escalier de bois nous amène à un corridor sur lequel s'ouvrent de nombreuses portes. C'est là que logent, moyennant un loyer, quelques-uns des membres de l'Association. Les chambres sont claires, propres, très confortables. Partout une abondance de photographies d'après Botticelli ou les quattrocentistes italiens. Je m'arrête à considérer une carte de la Pauvreté à Londres dressée par Charles Booth. Je reconnais notre noir itinéraire de tantôt.

Nous frappons à la porte du secrétaire, Thomas Hancock-Nunn. Accueil charmant. On est chez des artistes. Aux murs, des photographies de belles choses ; sur la table, un vase de faïence jaune où trempe un rameau de verdure, comme le veut une très jolie mode anglaise.

Tandis qu'on bavarde, l'heure du repas a sonné. On me prie à dîner. J'accepte.

La salle à manger est grande, revêtue de boiseries brunes que décorent les écussons des collèges d'Oxford et de Cambridge. Présentations, saluts, cordiaux shake-hands.

Le président de table s'assied devant une magistrale pièce de bœuf, et le dîner se poursuivit, qui n'eut rien d'ascétique.

Dans ma noire ingratitude; cette chère excellente me donnait une manière de vague remords, de même que j'avais été choqué par le confortable de la maison entière. Je n'avais jamais plus vivement senti que les amis des pauvres doivent se faire pauvres, comme l'admirable saint François, et que, pour consoler les affamés qu'il n'est pas possible de rassasier, il est décent d'un peu mourir de faim soi-même. Je dois noter que ces réflexions, dont je crus un jour devoir faire part à un révérend; semblèrent l'étonner prodigieusement.

Mais d'ailleurs la Townbee Hall Association n'est pas un bureau de bienfaisance, et elle ne s'occupe que de charité au second degré. Elle fait son souci d'apporter aux déshérités de tout un peu de bienêtre, un peu de joie; elle fait la charité du luxe.

L'hiver, des concerts sont organisés à Whitechapel, où viennent chanter des femmes du monde, parfois de très grandes dames. Le public est en haillons et nullement trié : « Un soir que je devais chanter, me racontait miss A..., il fallut d'abord emporter une malheureuse saisie tout d'un coup d'un accès de delirium tremens. »

De plus, chaque année, depuis douze ans, l'Association organise des expositions de peinture qui ont lieu dans les salles de l'Ecole Saint- Jude. L'exposition de 1891, qui dura vingt jours, et qui comprenait deux cents toiles environ, prêtées par des artistes ou des amateurs, fut visitée par 70,000 personnes. Au catalogue que j'ai entre les mains, je relève les noms des peintres les plus célèbres : la Royal Academy, avec sirFr. Leighton, Millais, Watts, Briton Rivière, les préraphaélites Rossetti, Burne Jones, Walter Crâne, le vieil Holman Hunt, etc.

Une disposition de ce salon populaire témoigne d'un goût assez britannique, chaque visiteur étant tenu de dire le tableau qu'il a préféré. J'ai pu me procurer les résultats de quelques-uns de ses plébiscites. Eh mais !... Il me paraît que les simples n'ont pas si mal voté.

Une année, la victoire appartient à Briton Rivière, et le grand Burne Jones n'arrive que quatrième avec une Annonciation. Mais l'année suivante, il remporte un éclatant succès avec la suite de quatre tableauxqu'ilintituleZ^^^/q/' J 5rmri?o^. Viennent après lui Leader et Frank Dicksee, un avec le Retour du laboureur , l'autre avec la Rédemption de Tannhauser.

La légende féerique, peinte par Burne Jones, et qui

obtint le plus éclatant succès, est une variante de notre Belle au bois dormant. La jeune princesse s'est piqué la main avec un fuseau; son sommeil magique a déjà duré cent ans. D'inextricables broussailles d'églantiers, une forêt de roses sauvages ont enveloppé le château, envahi la chambre où la vierge repose ; mais voici qu'arrive le chevalier élu.

Ainsi le cœur des plus ignorants, l'âme des plus humbles sont allés tout droit vers l'exquis. Des illettrés ont, d'instinct, aimé l'œuvre d'un artiste très raffiné. J'avoue que ce choix m'a plu, m'a touché. Même en faisant, comme dans tous les plébiscites, la part de la pression électorale, il demeure que la foule s'est laissé diriger à préférer une vision qui la délivre de ce qu'elle voit tous les jours, et qu'elle ne s'intéresse à rien tant qu'à entendre réciter des songes.

Hélas ! les fois se sont à jamais enfuies, qui furent si bonnes à la pauvre humanité, et il semble que chaque jour se dissipent les mirages qui jadis enchantaient les yeux. Au lieu d'être une joie offerte à tous,

une communion et une fête universelles, — comme aux beaux temps du Moyen Age, où la maison de Dieu était le palais du peuple, — l'art aujourd'hui tend à devenir un luxe privé. H faut lutter de tout l'effort possible contre cette tendance déplorable et tâcher à partager les beaux rêves au plus grand nombre. Autant que de pain la foule a faim d'être émerveillée.

Paul Guigou était né à Marseille le 8 février 1865. Il est mort dans cette ville le 17 janvier 1896. Il avait fait ses études au lycée de Marseille et, ses études achevées, était venu se fixera Paris. Il avait successivement collaboré à divers journaux ou publications périodiques et rempli les fonctions de secrétaire de la rédaction à la Revue moderniste et au Passant, Frappé du mal qui l'a emporté après de longues années de souffrances, il dut regagner le pays natal et désormais ne se rendit plus à Paris que pour de rares et courts déplacements.

Les œuvres qui figurent dans ce volume (1) appartiennent à toutes les époques de sa vie. Paul Guigou était très épris de perfection, et nous avons cru devoir, obéissant au souvenir que nous avions de' ses scrupules et de sa sévérité, nous montrer très réservés dans le choix des pages à recueillir. Les papiers que sa famille a bien voulu nous confier contiennent une foule de fragments où son âme apparaît tout entière, mais que

(1) Ce volume a été publié par les soins d'une réunion d'amis : MM. Philippe Auquier, Jean Blaize, R.-M. Ferry, Félix Jeantet, Emile Hovelaque, Charles Le Goffic, Charles Maurras, Fernand Mazade, Paul Rougier, Jean Tribaldy et Auguste Vimar.

nous avons éliminés, notre dessein arrêté étant de ne retenir que les morceaux pour lesquels il avait de son vivant marqué sa préférence, ou encore ceux qu'il avait corrigés, remaniés, refondus, et dont la présence au dossier, avec leurs nombreuses retouches, constituait un témoignage qu'il les considérait comme dignes d'être conservés. Nous n'avons fait une exception que pour Y Offrande à Hécate, qui est inachevée, mais qui jalonne l'une des étapes de son existence et qui est la dernière poésie qu'il ait conçue, à l'heure redoutable entre toutes où, pris de lassitude et de découragement, il se contempla d'un regard lucide et comprit que l'affection dont il était atteint était de celles qui ne pardonnent pas.

Il convient toutefois de noter que cette affection, pourtant si longue et si douloureuse, fut clémente à Paul Guigou, en ce sens qu'elle n'ôta jamais entièrement de ses yeux le divin bandeau de l'illusion, et qu'il conserva jusqu'au bout, sauf à de rares moments de dépression morale et d'abattement physique — et les vers dont on vient de parler ont été sûrement conçus dans un de ces moments-là — une sensibilité suraiguë qui lui permit de goûter dans leur plénitude les belles choses qu'il aimait.

Les essais de tous ordres que nous avons réunis suffiront — c'est notre plus cher espoir — pour donner à ceux qui voudront bien les feuilleter une idée exacte de ce que fut ce tempérament où la grâce et la force s'équilibraient. Mais, quelle que soit la perfection de la plupart de ces morceaux, ceux qui les liront devront n'y chercher que des indications. Le meilleur de Paul Guigou, en effet, demeurera secret à quiconque ne l'a

pas connu. Le maître illustre qui s'est si généreusement offert à nouer la gerbe que des mains amies ont assemblée, l'a dit éloquemment dans sa préface, et la même pensée se retrouve, sous une forme saisissante, dans une lettre de M. Emile Pouvillon à M. Charles Maurras. « La disproportion inévitable, en pareil cas, entre l'œuvre accomplie et l'œuvre en puissance, écrivait le parfait poète des Antibel, ne peut être comblée que par l'importance du commentaire. » Pareil regret a été exprimé par M. Paul Margueritte dans un émouvant article de Y Écho de Paris et par M. Gustave Geffroy, dans une brève notice publiée par le Soir ; « J'avais seulement rencontré Paul Guigou..., disait M. Geffroy. Et pourtant, il me semble qu'une amitié tacite, lointaine et intermittente vient de prendre fin avec la mort de ce pauvre garçon de trente ans, qui s'en va après avoir donné les preuves de son talent réfléchi, épris de beauté et de raison. Ceux qui furent vraiment les amis de Guigou de toute la vie, de tous les jours, pourraient dire certainement les raisons de cette sympathie mieux révélée par la mort. C'est sans doute qu'il y eut en Guigou un esprit qui se prouvait immédiatement, par quelques mots expressifs, par la douceur du regard, et enfin par les pages écrites çà et là, dans la Revue moderniste d'abord, puis, au hasard des déplacements, dans des journaux de Paris et de Marseille, où il écrivit des vers d'un sentiment mélancolique délicieux, et des pages mêlées de critique et de rêve sur les artistes qu'il aimait : Puvis de Chavannes, Claude Monet, Rodin. J'espère que, de tout cela, on fera un livre. Ce sera le tombeau d'une intelligence, c'est vrai, avec un nom et deux dates sur la couverture, comme sur une pierre de

cimetière. Mais ce sera aussi la survivance d'une pensée délicate, le souvenir perpétué de celui-là qui mourut après avoir à peine commencé le songe de la vie. »

Ainsi parlèrent tous ceux qui, ayant une fois rencontré Paul Guigou, avaient pu apprécier la richesse de sa pensée et la variété de ses connaissances. Ainsi parla M. Pierre Bertas, adjoint au maire de Marseille, délégué aux beaux-arts, sur la tombe de celui qui avait été son compagnon de jeunesse. Et c'est la grande tristesse de ceux qui ont apporté leur concours à l'édification de ce monument que l'injuste destin n'ait pas permis qu'il soit plus complet et plus imposant. Ils ont, d'ailleurs, la consolation de penser que des poèmes tels que In memoriam (i), la Cathédrale merveilleuse (2) et Sous la lune d'automne (3) et des pages comme la Préface (4) aux Reliques de Jules Tellier et l'étude sur le peintre Monticelli (5), permettront au lecteur de faire aisément le départ entre ce qu'a été Paul Guigou et ce qu'il aurait été, si la vie lui avait fait un plus long crédit.

A qui voudra lire plus sûrement dans l'intimité de cette âme charmante et sérieuse, il importe de signaler

(i) Revue hebdomadaire.

(2) Revue hebdomadaire.

(3) Revue hebdomadaire.

(4) L'œuvre de Jules Tellier, publiée par un groupe d'amis, a été tirée à un nombre d'exemplaires limité. C'est pourquoi on a cru devoir reproduire ici la préface écrite pour les Reliques par Paul Guigou.

(5) Cette étude sert d'introduction à l'album des œuvres de Monticelli par le peintre-graveur A.-M. Lauzet. On l'a reprise ici pour la même raison que la préface dont il est question cidessus.

la prose révélatrice qui a pour titre : Chronique pour saluer l'automne (i). Guigou avait fait le projet d'écrire ce Traité de morale et paysage qu'il mentionne, car, bien mieux que l'ami dont il parle, il excellait à découvrir des rapports mystérieux entre les choses, en apparence, les plus dissemblables. Il était poète, il eût voulu être peintre; et ce double amour qui eût été funeste à un esprit moins solide que le sien, n'eut d'autre résultat pour lui que de l'entretenir dans une exaltation permanente vers la beauté. Et c'est ainsi qu'il lui aura été donné de vivre, en toute sécurité et en pleine paix, entre ses deux idoles.

Tel de ses sonnets, « Orient !... Orient !... » dit son amour pour les fastes de la lumière, et il est certain qu'habitué dès son enfance aux splendeurs des soirs méditerranéens, il marqua toujours une grande préférence pour les peintres dans les tableaux desquels la couleur s'exaspère jusqu'au lyrisme; mais il n'était pas dupe de ces beaux décors qui ne masquent que le vide de la pensée et la sécheresse de l'imagination, et son souci de mêler toujours la morale à l'esthétique est sensible dans toutes les pages que sa main défaillante a pu achever. M. Maurice Barrés, qui l'aima beaucoup, l'avait défini, dès leur première et déjà lointaine rencontre, un « esthéticien moraliste », et il est avéré que Guigou garda, sa vie durant, un penchant très vif pour les essais critiques et les méditations philosophiques. Il n'est, pour s'en convaincre, que de parcourir des travaux comme les Génies stériles (2) , la Poésie de

(1) Le Passant.

(2) Revue moderniste.

Renan (i) ou Y Art dans les ténèbres du peuple (2).

La curiosité si active et si large de Paul Guigou dispersa quelque peu les efforts de ses années de prime jeunesse ; mais elle eut l'avantage de féconder un terrain déjà naturellement très riche. Il se trouva un jour en possession d'une érudition que son goût avisé avait finement tamisée et distribuée. Ce fut malheureusement à l'époque où il entrait dans la pleine possession de ses facultés que la maladie stupide lui fît sa première visite et transforma ces dons merveilleux et cet acquis énorme en un trésor presque stérile. Ce patient et allègre travailleur avait labouré en vain son sillon. Le temps arrivé de la moisson, la satisfaction de voir des épis nombreux et forts lui était refusée, et, dès lors, le clair et souriant regard de ses yeux bleus se tempéra d'une secrète et persistante tristesse intérieure.

Il n'eut vraiment que la consolation de goûter profondément la beauté et de tout comprendre. Cette ivresse que donne une grande acuité d'intelligence, ce vertige spécial à ceux dont l'esprit toujours tendu s'affine, pour ainsi dire, jusqu'à la divination, il les éprouva durablement et par delà même ces crises fréquentes où sa vie s'usa peu à peu. Il parle, dans son étude sur Jules Tellier, de ces rencontres où leur esprit fraternisait dans la volupté rare d'un beau vers évoqué soudain au détour d'une causerie ou soudain découvert au hasard d'une lecture. Le nombre est incalculable des découvertes qu'il aura ainsi faites, et cet essayiste infatigable, dont la maladie avait fait un reclus, aura bu à

(1) Revue hebdomadaire.

(2) La Cocarde, direction de M. Maurice Barrés.

pleines lèvres à la coupe d'or de la poésie. Il n'est que de consulter les études littéraires contenues dans ce livre, pour mesurer l'étendue et éprouver la sûreté de son jugement. Et ceux qui l'ont entendu n'oublieront jamais avec quelle chaleur, quelle finesse et quelle pénétration il parlait des poètes dans ces conversations amicales où il cherchait l'oubli et dépensait les ressources précieuses d'un esprit désormais presque impuissant à créer. Alors le visage de Paul Guigou rayonnait, et la « haute et noble coupole de son front » — pour nous servir de l'expression de M. Albert Jounet, dans sa belle et forte étude de la revue l'Étoile — apparaissait, à ceux qui l'entouraient, couronnée de roses et de violettes symboliques. Une autre joie de sa vie fut sa nomination au poste de conservateur du musée de peinture de Marseille. Là, Paul Guigou vécut vraiment dans son atmosphère naturelle. Il s'était attaché à reconstituer l'état civil des tableaux confiés à sa sollicitude éclairée, et il eut l'enviable bonne fortune de restituer à quelques-uns d'entre eux , accrochés loin des regards ou simplement oubliés derrière les portes, le rang que leur mérite leur assignait légitimement. De cette époque datent quelques-unes des pages réunies dans cet ouvrage, notamment l'étude sur la Poésie de Renan déjà citée, d'une analyse si déliée et d'une conclusion si imprévue ; le Mythe de Pierrot (i) , cette digression si subtile et si ingénieuse, et aussi ces deux albums pour la jeunesse : V Arche de Noê et Y Illustre Dompteur (2), où son esprit, las de tant de travail et de tant de souffrance, s'est distrait et reposé. L'œuvre de

(i) Revue hebdomadaire.

(2) En collaboration avec le dessinateur A. Vimar. Librairie Pion et Nourrit.

Renan était la grande dilection de Guigou. Non qu'il adoptât toutes les conclusions du philosophe ; mais il goûtait par-dessus tout la langue si fluide et l'esprit insinuant du maître ; et qu'il ait fait de la « Prière sur l'Acropole » quelque chose comme son bréviaire d'artiste, cela n'a rien de surprenant chez un Latin. Il dit dans la Chronique pour saluer l'automne : « Mon ami qui s'exalte vite et que toute chose de la nature rend ivre, déclame, pour son plaisir, des phrases qui ressemblent à une incantation et répand avec emphase son transport intime. Je le sais attaché, comme personne, à l'univers des yeux, et que des images de monts, de bois, d'eaux, de feuillage, de terre stérile et de moisson, le spectacle du champ céleste, à l'aube, au jour ou au crépuscule, lui frappent le cœur de troubles joyeux ou tristes... Mon ami aime avec ferveur, avec passion, Renan, Cazin et Loti, trois âmes couleur d'automne. » Ces âmes couleur d'automne s'adressaient alternativement en lui à l'artiste épris du décor changeant de la nature et au méditatif passionné de vie intérieure. Il faisait un jour cette confidence à M. Charles Maurras : « J'aime la mélancolie; mais je la veux active. » Et sa faiblesse, chaque jour accrue, ne l'avait pas empêché d'instituer, dans son cher musée, ces promenades-causeries, au cours desquelles il essayait d'emporter les jeunes élèves de l'École des beaux-arts au souffle qui le soulevait luimême vers la chose éternelle et vers l'impérissable beauté. Et, à la vérité, ce grand garçon au visage ingénu et souriant, aux manières indolentes, ce malade studieux qui avait usé ses yeux sur les livres et qui semblait si souvent absent des réalités, avait en lui comme une flamme d'apostolat. Il eût voulu voir toutes les têtes

courbées sous la prière ardente qui tombait de ses lèvres, et que de fois, par les soirs pourpres d'automne, il dut s'arrêter sous la colonnade du palais Longchamp et chercher du regard, dans les gloires splendides du couchant et par delà la mer calme, les golfes d'Ionie, l'immortelle Athènes et les plages sonores qui retentissent encore des chants les plus harmonieux et des plus purs symboles ! Il devait alors sentir sur ses épaules l'ombre auguste du Parthénon et s'abîmer dans une de ces méditations où nous le vîmes si souvent et d'où il sortait brisé et fiévreux, tel un jeune prêtre après une invocation exaspérée.

Toutes les notes éparses dans les papiers de Paul Guigou attestent la fertilité et disent les mille aspects de son esprit si complet. La maladie ne lui laissa que tout juste assez de force pour de courts élans d'où il revenait avec des trouvailles ingénieuses ou profondes. Elle ne lui permit pas l'exécution des grandes œuvres qu'il avait rêvées, telles que le Paradis des âmes tragiques et la Pourpre et les Ténèbres, dont nous n'avons que les titres, et Sous la lune d'automne et La maison solitaire, dont nous ne possédons que quelques feuillets tracés d'une main déjà glacée et tremblante. De brèves, mais fécondes rémissions lui furent cependant accordées, et il put, par exemple, rapporter de ses séjours aux Eaux-Bonnes et dans la maison de campagne de sa famille, voisine de la Sainte-Baume, des pages telles que les Entretiens de Puvis de Chavannes (i) et Un artisan (2). De quelle âme il aima le grand peintre du

(1) Supplément littéraire du Figaro,

(2) Figaro.

Panthéon et de la Sorbonne, on le saura quand on aura lu l'article où il a résumé les conversations qu'il eut avec lui, et l'admirable frontispice que le maître a bien voulu composer pour ce livre dit plus éloquemment qje toutes les phrases le cas qu'il faisait de Guigou. Il avait également enchanté Carriès, le prestigieux « artisan » qui est mort si jeune d'avoir voulu asservir la matière et régénérer l'art du potier. Guigou avait parlé avec tant d'émotion de ses recherches, et avec une compréhension si vive des œuvres qui en étaient nées, que Carriès lui offrit un jour, en souvenir, un de ses grès unique que Guigou refusa obstinément. « Laissez-moi faire l'homme de Plutarque », lui dit-il en souriant. Et Carriès vit bien que le sacrifice lui crevait le cœur et qu'il mourait d'envie d'emporter cet exemplaire exquis offert, non au critique d'art, mais à l'admirateur passionné et sincère. Le trait n'a que la valeur d'une anecdote; mais il éclaire d'une certaine lueur ce caractère si élevé et si délicat..

On peut dire, d'ailleurs, que Paul Guigou conquit tous ceux qu'il approcha. Il nous souvient d'un temps où, avec l'ardeur d'un jeune disciple, il recherchait la compagnie des artistes et des écrivains ses aînés, hors de laquelle il semblait ne pas pouvoir vivre. C'est ainsi qu'il connut la plupart des meilleurs esprits de ce temps et qu'il trouva, pour parler d'eux, des paroles tour à tour fines et fortes, toujours émues. Ces pages n'ont pu prendre place en ce recueil, non parce qu'elles ont l'aimable superficialité des articles qu'on grave d'une main rapide sur les tablettes délébiles des journaux, mais bien parce que leur lien étroit avec l'actualité leur conférait, dans l'esprit de Guigou lui-même, un caractère trop

révisable. Mais ceux qui les ont lues et qui s'en souviennent attesteront que Paul Guigou était non seulement un poète délicieux, mais encore un critique très clairvoyant, affranchi de tout dogme trop rigide d'école et de tout pédantisme.

M. Anatole France, dans l'étude qu'il consacra aux jeunes représentants de la poésie moderne, le peignait « le visage ruisselant d'une joie candide », et il ajoutait : « Ami et compagnon de Maurice Bouchor, il n'a pris à ce poète ni l'abondance et la fluidité, ni l'aimable négligé du vers et de la prose. Sévère à luimême, on peut dire de lui comme du vieux Régnier u qu'il écrit rarement et se plaft à le faire ». Et puis, il ne faut pas qu'une toile ou un chevalet lui tombe sous la main, car la peinture est la grande tentatrice qui le dispute à la poésie. Il a fait de belles critiques d'art... Critique sentimental! lui criait autrefois un peintre. Mais un critique sentimental est, par définition, un poète. Et les poèmes de Paul Guigou ont un charme très rare ; on les aime et on les sait par cœur. « La sincérité dans l'étrangeté », ainsi les jugeait Jules Tellier qui les comparait volontiers à ceux de Cazalis et de Henri Heine. »

Ce jugement de Jules Tellier s'applique exclusivement aux œuvres poétiques qui ont servi de début à Guigou, la Patrie élue, entre autres. Plus tard, il sacrifia beaucoup moins à l'étrangeté, et; grâce à sa culture classique, arrachant les herbes folles du sol qu'il voulait exploiter, il connut qu'il n'est d'art durable que celui qui vit de simplicité, et que la première vertu d'un artiste doit être la clarté.

Il n'avait rien d'un épicurien de lettres ni d'un dilet-

tante à qui de trop fréquents voyages auraient ôté tout désir de se reposer dans une région préférée, et il tenait aux traditions de l'art national par des attaches profondes. Mais il était d'esprit trop libre pour ne pas diriger parfois sa curiosité inquiète et jamais assouvie vers des œuvres susceptibles de lui révéler un frisson inconnu. M. Ganderax, parlant un jour de l'art étranger et d'une pièce de M. Maurice Maeterlinck, reprenait une phrase de la pièce de ce dernier, et l'appliquait à la pièce elle-même : « Je vois une rose dans les ténèbres », s'écriait-il. Guigou vit beaucoup de roses dans les ténèbres, et il aima ces roses quand elles lui parurent rares ou belles. Il aimait à répéter le vers du vieil Agrippa d'Aubigné :

Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise,

et ce dualisme qui le faisait osciller entre les claires productions du génie latin et les œuvres orageuses et composites de l'art septentrional, est très sensible dans le peu qu'il nous laisse. Ce double courant de son esprit, il n'est peut-être pas trop arbitraire de l'imputer à la fragilité douloureuse de son corps. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne voulut jamais borner le champ de ses connaissances, et qu'ayant un penchant indéfectible pour la tradition, il ne s'effraya jamais des audaces conscientes et sincères. On en trouve la preuve à chaque ligne, dans ses études sur les Salons, en la cohue desquels il sut aller tout droit, avec une sûreté de choix surprenante chez un jeune homme de vingt ans, vers des œuvres qui déconcertaient tant de bons juges, mais où Guigou avait su discerner, sous la nouveauté du procédé, un caractère élevé et durable. Les notes de

Guigou n'ont pas été revisées par l'opinion, qu'elles devançaient, et les œuvres dont il a parlé, avec une sorte de prescience, étaient consacrées dix ans après, à l'heure même où il composait sa lugubre Offrande à Hécate, reprenant vingt fois la plume dans une lutte suprême où il dut s'avouer vaincu.

Il aima avec passion tout ce qui est du domaine de l'esprit, et, s'il eut des fidèles plus éloquents, l'art n'en eut pas de plus fervent. Il n'exista que pour la recherche de la beauté et de la perfection morale, et d'avoir poursuivi des chimères qu'il ne devait pas fixer, cela lui valut au moins de ne pas souffrir trop du contact des réalités de la vie. Mais il en ignora aussi certaines joies, et il le constatait avec une tristesse résignée à ses derniers jours, alors qu'entouré de ses sœurs dévouées et d'amis infatigables qui tâchaient, avec une cordialité entre toutes inventive, à lui dissimuler l'irréparable horreur de sa déchéance physique, il disait combien il avait peu vécu. Et le destin lui fut vraiment trop cruel. Il avait les facultés les plus nobles et les plus hautes, et sa vocation était assez impérieuse pour lui faire dédaigner tout ce qui était étranger au monde irréel et pur au milieu duquel il avait voulu vivre. Et, par une ironie atroce, il lui était refusé de manifester dans leur épanouissement les facultés qu'il avait dirigées d'une conscience si nette et d'une volonté si adroite. A ce titre, il a mérité une place dans ce temple à élever « aux inconnus, à ceux qui n'ont pas brillé, aux amants qui n'ont pas aimé, à cette élite infinie que ne visitèrent jamais l'occasion, le bonheur ou la gloire », dont l'idée appartient à Sainte-Beuve et dont Guigou a parlé dans son étude sur Adolphe Monticelli. Il n'entrevoyait

certes pas, à l'heure où il invoquait ce projet du critique des Lundis, que, frappé en pleine jeunesse d'un mal mortel, il ne mériterait lui-même qu'une place dans le temple des inconnus. Cette place, ceux qui l'ont aimé et admiré la demandent pour Paul Guigou. Il est certes strictement légitime que les hommes ne se survivent que par leurs œuvres. Mais un oubli complet serait vraiment inique pour Paul Guigou s'il s'ajoutait à la cruauté du sort à son endroit, et ses amis ont la ferme conviction que leur ambition paraîtra naturelle à tous ceux qui, ayant arrêté leur regard sur ces prémices fraîches et rares, songeront, avec un peu de mélancolie au cœur, à la moisson nombreuse, saine et forte qu'elles annonçaient.

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