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SECONDE MORT

Ah I le cœur est lourd de combien de choses ! La branche s'effeuille au vent de l'Automne Et s'en vont aussi du cœur monotone Tous les souvenirs des anciennes roses.

Hélas! tout se brise et tout se déchire, Pas même une trace au cœur ne demeure.

Ah ! pourquoi faut-il que l'image meure Du mal d'autrefois et du vieux martyre ?

Le glas qui jadis battit dans mon âme Si fort, si longtemps, à peine s'il tinte.

L'heure va venir de la peine éteinte.

Nous ne rêvions pas d'un pareil dictame.

Cœur que n'émeut plus la douceur des fautes.

Jusqu'où, jusqu'où donc faudra-t-il descendre? N'est-ce pas assez de muette cendre Où se déployaient des flammes si hautes ?

L'étrange douleur, quand des agonies L'amer souvenir en nous agonise !

Ainsi donc aucun deuil qui s'éternise, Étrange regret des douleurs bannies !

Le vent de la mort aussi vite effeuille Que les autres fleurs les fleurs funéraires.

Immortelles, lis, tubéreuses claires, L'ange de l'oubli les fane et les cueille.

Mais le soir approche, silencieux et solennel. Devant nous, c'est maintenant une forêt rousse de chênes et d'autres grands arbres au feuillage de pourpre qui ont l'air de brûler comme des buissons ardents parmi les taillis rouilles. Le soleil descend, l'Occident s'allume. Une ivresse haute et je ne sais quoi d'auguste emplissent le ciel, les bois, les champs et nous, nous réveillent de notre lassitude d'âme, nous fouettent, nous gonflent d'énergie et d'élan.

«Ah! pensâmes -no us, l'Automne, c'est un printemps rouge. »

... Le crépuscule est tombé. Allons, Seigneur Mélancolique, il est temps de rentrer. La nuit sera froide et sinistre. Rentrons ! Déjà, là-bas, dans la nuit, le bourg allume ses lampes.

... Je suis seul, je suis malade, je suis triste. Le silence de la chambre n'est troublé d'instant en instant que par la toux, qui me déchire, la méchante et opiniâtre toux, ma déjà vieille compagne. Voici l'heure où s'abat du ciel le morne crépuscule d'hiver, et l'ombre se blottit, épaisse, dans les coins de l'alcôve, où les rideaux pendent lugubrement et prennent comme une apparence de fantômes. La chair grelotte, l'âme frissonne, mais le feu est là qui rougeoie. Ah ! le réconfort du feu clair !

Je comprends que les hommes de jadis aient placé dans l'âtre le cœur même de la maison et logé là le dieu le plus intime, protecteur de la race. C'est au coin du feu que nous réussissons parfois à sentir ce qu'il peut y avoir de permanent ou de plus durable en nous-mêmes. Aussi je veux, ce soir, laisser la nuit venir, les heures couler, et, immobile dans un fauteuil, ruminer les vieux souvenirs et filer les lentes

songeries en regardant s'user les bûches, lès belles bûches, noueuses, rugueuses, écaillées d'or jaune, vêtues de mousses et de lichens blanchâtres, où l'on voit naître, à mesure que les mord la flamme, des roses ardentes et des damasquinures de rubis.

Là-haut dans la cheminée, le vent de décembre souffle par intervalles, puis chantonne, puis gémit et pleure. Que ne croit-on ouïr dans la plainte du vent d'hiver? Histoires folles et désolées et sans suite comme la vie, chansons interrompues en des larmes, comme la vie, mille et mille confidences de peines étranges et mille aveux d'une souffrance si mystérieuse qu'elle ne peut s'exprimer par des paroles et que seule la musique pourrait la traduire peutêtre.

Mais je laisse geindre le vieux radoteur de vent et je contemple le feu déployer sa sombre magnificence, sa rapide et multiple merveille. Sous les cendres grises comme les nuées d'automne, des tisons brillent d'une splendeur étouffée, qui s'éteint en lueur rose, du ton des bruyères fleuries; tout près, pétillent dans les ténèbres des éclats d'un vermillon vif comme celui des cerises mûrissantes ou d'un rouge assourdi comme le sang presque noir des grenades éclatées. Une bûche, presque entièrement consumée, a gardé sa forme, d'une blancheur soyeuse que rayent

de réguliers anneaux d'ébène; des clartés mauve, lilas, grenat, ondulent comme des flots souples ou se tendent comme des voiles ; des serpents étincelants semblent se tordre ici , tandis que là, des décombres noircis s'érigent sur un fond de pourpre orageuse évoquant quelque silhouette de burg, une nuitd'effrois et de massacres.

On voit beaucoup de choses dans les bûches qui brûlent.

J'en voyais bien davantage dans le temps, déjà . 6i éloigné, où je n'étais qu'un tout petit enfant, un petit enfant singulièrement attentif, et qui étonnait et inquiétait même, tant il paraissait bizarre et doux. En ce temps-là, ma joie était de regarder dans les braises qui s'écroulent, toutes sortes de jolies marionnettes, habillées d'or et d'écarlate, briller, tourner et s'en aller.

Elles venaient, elles partaient, les princesses de la légende en robes belles, en manteaux couleur de lune et de soleil, les reines portant aigrette au front et diadème de perles, les dames au long sourire et les fées, sous leurs chevelures qui flottent, toutes soudainement nées et brusquement évanouies, dans un

bouquet d'étincelles parmi les flammes bleues ou violettes. Leur fuite si prompte accroissait leur beauté devinée. Vite enfuis, eux aussi, les rois chamarrés et rouges, les princes et les chevaliers cuirassés de vermeil, apparaissant en des châteaux illuminés de clartés magiques.

C'était aussi le temps où, sur la cheminée, s'édifiait la crèche de Noël. Ah! les délicieux santons! Mais vous savez d'ailleurs qu'encore aujourd'hui, je ne souffrirais pas qu'on se moquât d'eux en ma présence.

D'abord ces figurines appartiennent à un art, qui n'est pas prétentieux au moins. Je conviens que leur raideur est plus grande que celle qu'on reproche justement aux statuettes de la première période éginétique ; j'accorde qu'à côté d'eux, les images en pierre de l'époque romane la plus barbare se distingueraient par la grâce aisée et la facilité des mouvements. Tels quels, j'aime les santons (i). Parfois ils expriment les

(i) Les santons sont, comme on le sait, de minuscules statuettes de terre cuite coloriée qui servent, en Provence, à peupler les crèches de Noël. Le ravi dont il est question plus loin est un personnage de la crèche dont la physionomie et les gestes expriment un étonnement naïf et profond.

sentiments (Tune âme simple avec des gestes appropriés et dont la fine bonhomie est pour -enchanter les plus délicats ; et enfin peut-être est-ce leur gaucherie même qui me touche tant.

Autrefois, ils étaient maîtres et seigneurs dans la foire qui se donne en leur nom. Mais à force d'intrigues, le pain d'épice obtint d'être relevé de l'antique ostracisme qui le frappait, cependant que le sucre d'orge réussissait à s'insinuer en douceur ; la brèche ouverte, la barbarie entra à flots ; si bien qu'aujourd'hui Leurs Majesté les Rois Mages doivent supporter le voisinage d'un tas de quincaillerie, tandis que des étalages de chocolatier semblent vouloir humilier le pauvre Barthoumiou, de n'avoir qu'une morue à offrir. Tout s'en va. Peut-être nos petits-neveux ne verront-ils plus les bonnes vieilles discuter avec un sérieux ineffable, pour faire achat d'un roi pas cher et exiger un ravi par-dessus le marché.

Ce n'est pas sans émoi que je me rappelle les crèches anciennes, les moutons blancs répandus sur la mousse d'émeraude, les ruisseaux en papier d'argent bondissant parmi les rocs sauvages taillés dans du liège, et les faisceaux de branches verdoyantes, laurier, arbousier, rameaux de buis et de houx aux baies d'un rouge vivace.

Aux yeux des enfants, ce peu de mousse, ces quel-

ques feuilles ouvrent d'infinis horizons de nature agreste et de campagne. Pour moi, ces bouquets de verdure étaient comme une forêt de Brocéliande ; et j'avoue qu'en quelques lieux que les grands hasards de la vie aient plus tard mené mes pas, je ne rencontrai plus jamais d'aussi beaux et sombres et mystérieux bois.

Renan nous apprend que « cette riche ciselure de légendes qui a fait de Noël le joyau de l'année chrétienne est tirée presque tout entière des Evangiles apocryphes ».

N'est-ce pas dire que toute l'adorable poésie des Noëls,

Les Noëls sentant bon le houx vert et l'hiver,

est issue du peuple, de la foule anonyme, qu'elle est montée du plus profond de son âme ingénue ? Elle est une création collective, comme les épopées primitives et comme les églises gothiques, ces autres épopées architecturales. Le merveilleux, dans le catholicisme, a, me semble-t-il, un caractère unique de cordialité, et parfois une saveur toute rustique et populaire. Je sens en lui la chaleur de la basse huma-

nité que Rembrandt sut exprimer mieux que personne, en certaines de ses œuvres, comme, par exemple, V Adoration des Bergers qu'on voit aujourd'hui à Londres, à la National Gallery.

Aussi le poème de la Nativité est-il demeuré cher aux âmes que séduisent la douceur et la noblesse des rêves ; et, pour le railler, il faudrait être conseiller municipal horriblement, ou un de ces avocats politiciens dont les Muses sont épouvantées.

Je connais de très grands savants, affligés de ne plus croire à rien, qui soutiennent que rien n'est meilleur à l'humanité que les contes de fées et les chansons de nourrice. Ceux-là, le soir de Noël, se joignent en esprit aux Bergers et aux simples, et font route avec eux, vers la petite Etable dont brille la flamme dans la saine froidure de la neige et de la nuit.

Comme le passé est doux et douloureux à remuer! Rêves de l'enfance, émotions lointaines, si lointaines, illusions tendres; tout cela, devant le feu, s'est réveillé, s'est ranimé. Bien d'autres lambeaux de mon cœur, mort depuis longtemps, ont palpité aussi. Même un moment, il m'a semblé voir naître un visage, hélas !

trop chéri, et des yeux que je sais, les yeux de celle, comme disent les vers délicieux de Murger,

De celle dont le nom aux lèvres vous revient Comme un miel fait de plante amère.

Mais soudain des pas vigoureux se sont approchés de ma chambre, la porte a tourné, et j'ai entendu une voix cordiale et bougonne m'interpeller : « Tiens, que faites-vous là dans le noir ? »

J'ai répondu : « Mais, vous voyez, je rêvasse au coin du feu. Je suis de ceux... que ça amuse... de s'ennuyer. »

... On voit beaucoup de choses dans les bûches qui brûlent.

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