HISTORIQUE
Antoxication saturnine mortelle par l'ingestion de plomb de chasse
Cette observation qui a été le point de départ de notre thèse a été recueillie à la clinique gynécologique de M. le professeur Laroyenne, par M. Hurel, externe du service, et M. Quincieu, élève du service, sous la direction de M. le D' Repelin, aide de clinique gynécologique.
Joséphine R..., femme V... âgée de trente-six ans, entrée le 22 février 1899, salle Sainte-Thérèse.
Vers le 25 décembre dernier, il y a deux mois, elle ressentit quelques ( points douloureux » au niveau du thorax, et sur le conseil d’une voisine elle avala, dans l'intention de combattre ces points douloureux, la valeur d’une « grosse poignée de plomb de chasse » de moyenne dimension. La grosseur des grains de plomb correspondait dit-elle, à de toutes petites pilules, c’est-à-dire en somme
au plomb n° 6 des chasseurs.
Dès ce moment la malade affirme que les points de côté disparurent (?) et qu’elle se trouva très bien pendant une quinzaine de jours.
Au bout de trois semaines environ elle éprouva de fortes coliques en même temps qu’elle se voyait atteinte d'une constipation opiniâtre, qui ne cèda sur le moment qu’à l'absorption d’une forte purgation.
La malade à ce moment-là n'avait pas encore expulsé le plomb avalé; elle est très affirmative sur ce point.
Quelques jours plus tard, vingt-cinq ou vingt-huit jours après l'ingestion, elle s'aperçoit de la présence de la plus grande partie du plomb dans une selle très douloureuse provoquée par une deuxième purgation, car une nouvelle crise de coliques accompagnée d’une constipation opiniâtre était survenue.
Après cette purgation, nouvelle période de constipation et de douleurs très vives.
Vers le 10 février, c’est-à-dire quarante jours à quarante-cinq Jours après l'ingestion de plomb, quelques grains sont encore expulsés.
La malade affirme très nettement que dès ce moment elle aurait expulsé la totalité du plomb avalé vers le 25 décembre. Elle est d'autant plus affirmative sur ce point qu’elle avait conservé le corps du délit au fur et à mesure qu’il était expulsé.
Dès lors (10 février) la malade se sentit de plus en plus fatiguée, lorsque l’apparition d’une nouvelle crise douloureuse la décida à se présenter à la Charité.
22 février. — La malade entre dans le service de M le professeur Laroyenne, salle Sainte-Thérèse, n° 10.
Aujourd’hui, elle soufire relativement peu, mais elle
ue déclare avoir eu « des coliques nie les jours précédents. » |
Etat actuel. — La malade est très pâle et parait très affaiblie. Le teint est plutôt jaunâtre. Elle dit que depuis un mois environ sa famille a trouvé qu’elle changeait et pâlissait.
Elle à un peu maigri ces temps derniers.
L'abdomen peu douloureux permet assez facilement l'examen local. On ne perçoit rien de spécial au palper sinon quelques anses intestinales qui paraissent distendues par des matières dures.
La bouche présente très nettement un liseré grisbleuâtre sur le bord des gencives.
L'haleine est fétide.
23 février. — M. le D' Repelin, aide de ue de M. le professeur Laroyenne examine la malade et pose le diagnostic de petit kyste de l’ovaire gauche, justiciable de l’ablation. Il conclut d'autre part à l’existence d’une intoxication saturnine.
On examine à ce moment les urines ; elles contiennent une notable quantité d’albumine. La température est normale (37°,6 le soir de l'entrée et 37°,1 le matin au moment de l’examen). Le pouls paraît normal.
L'examen dela malade n’est pas poussé plus avant. On décide de la faire passer dans un service de médecine, car dans l’état où elle se trouve actuellement une opération est absolument contre-indiquée et d’ailleurs l’ablation de son kyste n'est nullement urgente.
24 février — M. le professeur Laroyenne voit la malade, confirme les deux diagnostics et approuve le traitement ordonné en attendant le transfert de la malade
PANNE en médecine (belladone, purgatif, bains sulfureux, lait).
25 février. — Apparition d’une nouvelle crise de coliques saturnines.
La malade souffre tellement qu’on ne peut songer à la diriger sur l'hopital de la Croix-Rousse. On remet son transfert à plus tard.
Température toujours normale.
.28 février. — L'état de la malade est toujours stationnaire.
La crise de coliques commencée il y a quatre jours semble diminuer d'intensité, mais la patiente est très affaiblie.
Température normale.
2 mars. — La malade se plaint de douleurs de tête sans localisation précise. Sous l'influence de purgatifs elle à eu une débâcle considérable et paraît soulagée du côté de son abdomen.
3 mars. — Ce matin la malade souffre beaucoup plus dans la tête. Dans la matinée elle pousse quelques gémissements, et sans parler elle porte la main à son front. Elle est agitée dans son lit et se découvre à chaque instant en agitant les bras. Il ne s’agit pas de mouvements convulsifs. Température 38°.
4 mars. — Depuis hier l’état est stationnaire. Toujours des gémissements et des mouvements désordonnés provoqués semble-t-il par la douleur céphalique. La malade ne parle pas mais porte les mains à sa tête quand on lui demande où elle souffre. Elle semble présenter un léger degré de strabisme convergent. |
Les urines contiennent une forte quantité d’albumine. Température : 38°2 hier soir, 38° ce matin.
5 mars. — Mème état, de plus, les douleurs abdominales semblent recommencer. La malade fait des mouvements de défense quand on veut pratiquer la palpation de l’abdomen.
Un peu de parésie du côté gauche.
6 mars. — Depuis hier soir, la malade pousse des cris ininterrompus analogues aux cris des malades atteints de méningite. Elle n’a pas perdu connaissance.
Température : 38°2 hier soir, ét 38° ce matin.
Hémiplégie gauche.
6 mars soir. — Toute la journée, les cris ont continué, La malade perd progressivement connaissance. T° 38.
7 mars, 1 heure du matin. — Morte après quelques heures de coma...
9 mars, 8 heures du matin.
AUTOPSIE pratiquée par M. Repelin, aide de clinique, assisté de MM. Delay, externe, et Quincieu, élève du service. Rigidité cadavérique très prononcée. Cadavre très maigre. Incision médiane de l’appendice xyphoide au pubis. À l'ouverture de l’abdomen apparaissent des anses intestinales très distendues, bourrées de matières dures.
En raison des accidents d'intoxication saturnine présentés par la malade, on retire le foie et les deux reins que l’on met de côté pour être ensuite transportés au laboratoire de toxicologie de M. le professeur Cazeneuve.
M. le D: Fabre, ex-chef de clinique d’accouchements, chef du laboratoire de la clinique, recueille le kyste de l'ovaire.
On n’a pas prélevé d’autres organes comme on en avait
l'intention et notamment le cerveau, le corps étant réclamé par la famille et les funérailles devant avoir lieu
de bonne heure dans la matinée.
La palpation de l'intestin au niveau du cæcum distendu
par les matières ne révèle la présence d’aucune parcelle dure comme le serait un grain de plomb.
L'appendice accolé au cæcum paraît absolument sain et ne présente aucun grain de plomb dans sa cavité.
Le foie enlevé est jaunâtre, de teinte feuille morte foncée, très friable. |
Le rein droit est beaucoup plus petit que le rein gauche. Tous deux paraissent manifestement malades. Aucun de ces organes n’est ouvert.
M. le professeur Cazeneuve à qui les organes avaient été remis a trouvé 0 gr. 0974 de plomb par kilogramme de foie.
Nous avons recherché si l’on connaissait des cas analogues, nous avons constaté que les exemples d’'empoisonnements par le plomb introduit dans l'estomac à l’état métallique sont des plus rares. Les annales d'hygiène publique et de médecine légale citent quelques cas que nous allons reproduire. [ls sont peu nombreux et, parmi ceux-ci, un seul a été bien étudié.
Intoxication Saturnine rapidement mortelle déterminée
par l'ingestron de plusieurs balles de plomb.
Observation et leçon clinique de M. le professeur POTTIN. Recueilies par le D' G. Howozzex,
Un homme qui est venu mourir d’encéphalopathie saturnine dans le service de la clinique au mois de juin 1878, fournit un nouvel exemple des dangers que peut causer la présence du plomb en nature dans les voies digestives. |
Voici le fait:
€ Un homme de vingt-sept ans qui venait d’abandonner le service militaire et faisait depuis quelques mois le métier d'employé de commerce, entre à l'hôpital le 3 Juin 1878 pour des accidents gastriques dont l’étiologie paraît être complexe et se rattacher à la fois à une double intoxication alcoolique et saturnine.
Depuis plusieurs années ce malade a fait des excès de boisson, et depuis plus de dix-huit mois il a tous les symptômes de la gastrite chronique. Il dit avoir eu deux vomissements noirs, couleur de marc de café, l’un en décembre. 1876, l’autre au mois de février 1878 ; il a de plus des vomissements fréquents souvent très copieux, et des douleurs vives qui reviennent par crises et se font sentir à l’épigastre avec des irradiations vers les points correspondants de la région rachidienne,