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Le phosphore empoisonnerait à l’état pur

Examinons et discutons ces diverses opinions.

Le D r Rommelaere ayant déjà traité d’une manière magistrale cette question (I), notre tâche se trouve singulièrement facilitée ; qu’on nous permette donc de le citer encore; c’est ce que nous pouvons faire de mieux.

1) Hydrogène phosphoré. — « La transformation du phosphore en hydrogène phosphoré a été considérée par Schuchard et par d’autres toxicologistes comme la cause de Tempoisonnement par le phosphore. H

(1) Voir D' Rommelaère. Bull. Acad. roy. méd. Belgique, t. V, 3 e série, n. 9, 1871, p. 1043.

ne peut s’agir ici que de la variété PH 3 , non spontanément inflammable à l’air. Cette opinion ne compte plus que de rares défenseurs ; elle a été très vivement critiquée, et notamment par MM. Munk et Leyden, qui ont publié un travail fort important à ce sujet. Ces physiologistes rejettent cette manière de voir, parce que l’autopsie ne permet pas de constater dans le contenu de l’estomac l’odeur caractéristique de l’hydrogène phosphoré et parce que, d’autre part, on ne comprend pas comment se formerait cette combinaison dans les conditions qui président habituellement à l’empoisonnement par le phosphore (li ; d’autre part, l’hydrogène phosphoré ne déterminé pas du côté du sang les phénomènes observés dans l’empoisonnement parle phosphore, c’est ainsi qu’il colorerait le sang en rouge vif.

« L’odeur répandue par l’haleine des sujets empoisonnés par le phosphore est une autre preuve qui doit faire rejeter l’opinion de Schuchard. En effet, l’hydrogène phosphoré répand une odeur fétide, rappelant celle du poisson pourri et tout autre que celle de l'air expiré par les empoisonnés.

« Le D r W. Dybkowski s’est cependant rallié à cette théorie dans ces derniers temps. Toutefois, moins exclusif que Schuchard, il n’attribue pas seulement à l’hydroyène phosphoré les effets toxiques observés; il en rapporte une partie à l’action des produits d’oxydation du phosphore.

« Pour établir la réalité de la transformation du phosphore en hydrogène phosphoré, il a institué une

(1) Ph. Munk und Leyden, die acute Phosphor-Vergiftung, mit besonder Rtlcksicht auf Pathologie und Physiologie experimentell bearbeitet. Berlin, 1865, p. 103.

série d’expériences sur les animaux. 11 a observé que le phosphore plongé dans de l’eau rendue alcaline par l’addition de carbonate de soude et dans le suc gastrique d’un chien chauffé à 40°, donne de l’hydrogène phosphoré au bout de dix-huit heures. Dybkowski explique l’effet toxique de l’hydrogène phosphore de la manière suivante : cette combinaison, par la puissante affinité qu’elle offre pour l’oxygène, enlève rapidement aux globules rouges l’oxygène qu’ils contiennent, désorganise le sang et donne lieu ainsi à une intoxication très promptement mortelle.

« Un argument qui se présente tout d’abord à l’esprit et qui est défavorable à la théorie de Schuchard et de Dybkowski, c’est que l’air expiré par les empoisonnés jouit de la phosphorescence, ce qui n’est pas le cas pour l’hydrogène phosphoré. Le médecin allemand objecte à cela que, dans certaines conditions, l’air expiré ne présente pas le phénomène de la phosphorescence, bien que le sujet soit empoisonné et expulse des bronches un air imprégné d’une préparation phosphorée. C’est ce qu’il cherche à prouver par l’expérience suivante : après avoir introduit de l’huile phosphorée dans l’estomac d’un animal, il l’empoisonna par l’oxyde de carbone et fit ensuite passer l’air qu’il expirait par une solution d’argent (réactif de Scherer) ; il ne tarda pas à se former un précipité de phosphure d’argent , qui , puique l’air expiré n’était pas phosphorescent, ne peut avoir été produit que par l’expiration d’hydrogène phosphoré. Cette expérience prouve une chose, c’est que, dans certaines conditions spéciales, dans l’empoisonnement par l'oxyde de carbone, par exemple, le phos-

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phore introduit dans l'organisme se transforme en hydrogène phosphoré, qui peut à coup sûr agir comme agent toxique ; mais il est loin de prouver que cette transformation se produit dans des conditions autres que les conditions exceptionnelles que Dybkowski a réalisées dans ses expériences. Or, dans les conditions pratiques dans lesquelles se produit habituellement l’empoisonnement par le phosphore, le sang n’est pas chargé d’oxyde de carbone, dont la présence est nécessaire pour faciliter la formation d’hydrogène phosphoré-,

« Il est vrai que la transformation s’opère aussi en soumettant le phosphore à l’action du suc gastrique à une température de 40° C. ; mais elle ne s’opère qu’au bout de dix-huit heures ; or, il existe des observations desquelles il ressort que le poison a déterminé des effets généraux considérables longtemps avant les dix-huit heures requises pour opérer la transformation artificielle dans un milieu choisi par l’auteur.

« 11 nous paraît donc que l’on ne peut pas rattacher à sa transformation en hydrogène phosphoré l’action toxique exercée par le phosphore sur l’organisme humain. »

— Ajoutons que si le phosphore empoisonnait à l’état d’hydrogène phosphoré, l’oxygène étant enlevé rapidement aux globules rouges, on ne devrait pas voir persister au spectroscope les deux bandes d’absorption del’oxyhémoglobine comme cela arrive toujours. Dybkowski a bien dit, il est vrai, qu’en faisant passer un courant d’hydrogène phosphoré dans du sang défibriné on obtenait la raie de l’hémoglobine

réduite. C’est possible, mais cela n’est pas dans l’empoisonnement par le phosphore. Henderson (1),en examinant au spectroscope le sang- des animaux empoisonnés par l’hydrogène phosphoré, a constaté la présence des deux bandes d’absorption du sang artériel : elles étaient réductibles par le sulfhydrate d’ammoniaque.

Enfin, Dybkowski nous dit que le sang, sous l’influence de l’hydrogène phosphoré, devient noirâtre ; — pas toujours dans l’empoisonnement aigu par le phosphore ; en effet, chez un de nos lapins intoxiqués par le phosphore, nous avons pu, par suite d’une hémorrhagie intense, constater nettement que le sang qui se coagulait presque au sortir de la carotide était d’un rouge vif (couleur de cire à cacheter).

Wohl, comme Dybkowsky, croit que le phosphore ne donne naissance, dans l’intestin, qu’à de l’hydrogène phosphoré et à de l’acide phosphoreux.

Lecorché admet trois formes d’intoxication du phosphore : par l’acide phosphorique ; par le phosohure d’hydrogène, enfin l’empoisonnement phosphoré mixte.

2.) Acide hypophosphoreux. — « Quelques médecins, nous dit le D r Rommelaere, avaient cru que l’action toxique du phosphore est due à la transformation de cet agent en acide hypophosphoreux. Cette opinion n’a pas résisté à l’observation des faits, et Savitscb est même allé jusqu’à prétendre que l’acide hypophosphoreux est tout à fait inerte. Sans admettre

(1) Expériences sur les effets physiologiques de l’inhalation du gaz hydrogène phosphoré, par Thomas B. Henderson. (Journ. ofanat. and physiol., t. XIII, 1878.)

d’une manière aussi absolue l’innocuité de PhH 3 0*, MM. Munk et Leyden ne le considèrent pas comme étant l'agent toxique dans l’empoisonnement par le phosphore. Dans les expériences qu’ils ont instituées pour préciser l’action de cet agent, ils ont reconnu que cette substance ne détermine presque jamais du côté des organes internes les lésions que l’on constate dans les cas d’empoisonnement par le phosphore; ils n’ont en effet observé que dans un seul cas une altération peu considérable du foie, dont les éléments contenaient une légère quantité de graisse. Cet argument nous paraît assez important pour faire rejeter la théorie qui reconnaît pour cause de l’action toxique la transformation du phosphore en acide hypophosphoreux. »

MM. Woëlher etFrerichs croient à la transformation du phosphore dans l’économie en acides hypophosphoreux et phosphoreux.

MM. Depaire et Thiernesse, ainsi que beaucoup d’autres, ne croient pas, au contraire, à l’action toxique des composés oxygénés du phosphore.

Enfin, le professeur Tardieuadémontré l’innocuité de l’acide hypophosphoreux en faisant avaler à un chien, en vingt-quatre heures, 12 grammes de cet acide étendu d’eau, sans pour cela le faire mourir.

3.) Acide phosphoreux. —« L’acide. phosphoreux (nous citons toujours le D 1 Rommelaere) a été considéré à son tour comme l’agent toxique, notamment par Buchert (1).

Ici encore les faits ne sont pas venus confirmer les vues théoriques; comme l’ont fort bien établi

(1) Acnte Phosphor-Vergiftung, von Joseph Ringe, Würzburg, 1868, p. 8.

MM. Munk et Leyden, les effets produits par l’acide phosphoreux ne sont pas identiques à ceux que l’on observe dans l’empoisonnement par le phosphore; d’autre part, on ne retrouve l’acide phosphoreux ni dans le sang 1 2 , ni dans le foie, ni dans le cœur des animaux dans l’estomac desquels on a introduit de fortes doses de cet agent.

« Du reste, il faut employer des quantités très grandes d’acide phosphoreux pour parvenir à déterminer un empoisonnement mortel, c’est ce que MM. Frerichs et Wolher avaient déjà signalé, et Hunefeld a dû administrer jusqu’à 83 grains (plus de 4 grammes) pour déterminer la mort d’un lapin ; l’animal succomba à une gastrite aiguë. 11 en est autrement pour le phosphore, car une dose très minime de cet agent suffit pour tuer l’animal qui la prend. Ce seul caractère permet déjà de rejeter la théorie qui attribue l'action toxique du phosphore à sa transformation en acide phosphoreux (1). »

4.) Acide phosphorique. — « Orfila a été un des premiers à considérer la transformation du phosphore en acide phosphorique et sa pénétration sous cette dernière forme dans le torrent circulatoire comme la cause des phénomènes toxiques. Cette opinion, qui avait été soutenue par Hunefeld, Weigel et Oppoizer(2), a rencontré dans ces derniers temps des défenseurs ardents dans MM. Munk ef Leyden, qui ont institué une série d’expériences pour élucider cette question. Ils ont pris pour point de départ dans l’édi—

(1) Huseman. Handbuch der Toxikologie. Berlin, 1862, t. I, p. 814.

(2) Deutsche Klinik, 1867, p. 229 ; Acute Phosphor-Vergiftung, von D r Mises.

fication de la théorie qu’ils proposent la modification profonde que l’acide phosphorique exerce sur les globules rouges; le sang prend une couleur plus sombre et devient plus liquide.

Cette opinion a déjà rencontré de nombreux contradicteurs; parmi eux, nous citerons surtout Vohl, qui a apporté à l’appui de sa manière de voir des arguments très sérieux.

« Il se refuse à reconnaître l’acide phosphorique comme l’agent toxique, parce que ce produit d’oxydation, si même il se produisait dans l’estomac, y trouverait une quantité d’eau suffisante pour le diluer assez notablement et lui enlever ses proriétés toxiques. D'autre part, le degré d’oxydation subi par le phosphore dépend de la quantité d’oxygène qui se rencontre dans l'estomac. On obtiendrait ainsi tantôt l’acide phosphorique (PhH 3 0*), tantôt l’acide phosphoreux (PhH 3 0 3 ). tantôt l’acide hypophosphoreux (PhH 3 0 2 ). Il en résulterait que de petites doses de phosphore se transformeraienten acide phosphorique, qui est un agent très irritant, tandis que de plus fortes doses se transformeraient en un degré d’oxydation inférieure, qui ne détermine qu’une irritation modérée. Dans l’hypothèse de MM. Munk et Leyden, plus la dose de phosphore serait faible, plus l’empoisonnement serait grave, ce qui ne concorde pas avec les faits cliniques.

« Il nous paraît du reste que des considérations d’un autre ordre sont de nature à nous faire rejeter l’interprétation de MM. Munk et Leyden. Comme nous venons de le voir, la théorie qu’ils proposent repose tout entière sur la modification que subiraient les globules rouges du sang ; or, la réalité

de cette modification est loin de nous être démontrée, et, pour notre part, nous en contestons l’existence. On détermine, il est vrai, une altération très profonde, une véritable dissolution des globules sanguins en ajoutant à ces éléments enlevés au corps et recueillis dans june capsule une certaine quantité d’acide phosphorique.

« Mais que peut-on conclure de l’expérimentation physiologique entendue de cette manière? De ce que le sang- d’un malade traité sous le microscope par l'acide phosphorique subit dans ses g-lobules roug-es un travail de dissolution, on n’est pas autorisé à conclure que c’est en se transformant en acide phosphorique que le phosphore devient un agent toxique ; on est d’autant moins autorisé à le conclure que l’observation du sang- d’un sujet vivant et empoisonné par le phosphore ne présente pas du tout les lésions observées par MM. Munk et Leyden du côté des g-lobules rouges traités par l’acide phosphorique (1). Ces auteurs admettent eux-mêmes que jamais, dans leurs expériences, ils n’ont constaté la moindre anomalie dans les éléments morphologiques du sang.

« Nous croyons qu’il est inutile de nous arrêter plus longtemps à cette hypothèse.

a Du reste, un autre fait tout aussi défavorable à la théorie de MM. Munk et Leyden nous est fourni par

(1) M. Oré, dans une communication sur l’influence de l’action qu’exercent les acides phosphoriques monohydraté et trihydraté sur la coagulation du sang (Bull, thérap., t. LXXXIX, p. 511,1875), dit dans ses conclusions que l’injection directe d’acide phosphorique dans le sang est sans influence sur le nombre, la couleur, la forme des globules. Quelques-uns de oes globules sont cependant plus allongés que normalement et un peu crénelés. — Cette conclusion de M. Oré, est en faveur de la transformation du phosphore en acide phosphorique.

l’observation des effets obtenus de l’administration des divers agents thérapeutiques. Naturam morborumostendit curalio. Or, l’observation des résultats fournis par l’emploi des différentes substances préconisées dans les cas d’empoisonnement par le phosphore ne nons paraît guère favorable à la manière de voir des médecins allemands. En effet, si le phosphore ne déterminait en réalité ses effets toxiques que par sa transformation en acide phosphorique, comment se fait-il que la magnésie et les autres alcalins soient si constamment inefficaces dans cet empoisonnement, alors que cependant leur administration neutralise bien certainement cet acide ?

Il nous paraît donc que la théorie de MM. Munk et Leyden ne résiste pas à un examen critique. »

Nous pensons comme le D r Rommelaere que l’acide phosphorique n’est pas l’agent toxique dans l’empoisonnement par le phosphore.

M. le professeur Germain Sée (1) ne croit pas non plus à la théorie de l’empoisonnement par l’acide phosphorique (opinion de M. Lecorché).

L’acide phosphorique, dit-il, détruit les globules, cela est possible, et on a pu justement interprétercette destruction comme la cause de tout le mal, les organes devant subir un temps d’arrêt dans leur nutrition.

Cette théorie allemande a été détruite par une autre théorie allemande ; on a parlé de néphrite, d’hépatite : l’acidè phosphorique agirait comme un excitant

(1) Leçon clinique improvisée par le professeur G. Sée le 1 er juin 1874, amphithéâtre de la Charité. Voir le Mouvement médical, 1874 : du Phosphore, par E. Labbé.

des organes, il les enflammerait. D’après M. le professeur G. Sée il n’y a pas hépatite véritable dans l’empoisonnement parle phosphore : il y a dégénérescence du foie, des reins avec albuminurie. M. Sée croit que le phosphore agit comme un désoxydant dans le sang et non comme un excitant.

Pour M. le professeur Jaccoud le phosphore serait soumis à l’état de nature à l’absorption gastrique ; ce ne serait que pendant'la seconde étape de l’évolution, c’est-à-dire une fois absorbé et parvenu dans le sang que le phosphore s’oxyderait, probablement au degré d’acide phosphorique.

Nous avons dit plus haut que nous ne croyons pas à l’acide phosphorique comme agent toxique, cependant nous croyons à la formation de cet acide pendant l’empoisonnement par le phosphore. — Plusieurs raisons nous confirment dans cette opinion.

D’abord, souvent à l’autopsie de personnes mortes empoisonnées par le phosphore, on trouve la muqueuse stomacale détruite : or cette destruction ne peut évidemment se produire que par la transformation du phosphore en acide phosphorique, le phosphore s’emparant de l’oxygène de la muqueuse pour devenir acide phosphorique.

Ensuite, sachant que le phosphore tue en asphyxiant, n’est-il pas naturel de croire à la formation de l’acide phosphorique?

L’asphyxie se produit par le fait de la formation de l’acide phosphorique, degré très élevé d’oxydation du phosphore.

Mavet(l), en effet, nous dit que le phosphore dans

(1) Voir Ann. d’hyg. et de méd. légale, 1869, t. XXXX, p. 134. Rapport sur un cas d’empoisonnement par le phosphore (Mialhe).

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un grand état de division amène la mort à dose minime : 0 gr. 055 milligr. de phosphore suffiraient. — Or, 0 gr. 055 milligr. de phosphore représentent 0 gr. 125 milligr. d’acide phosphorique, dose évidemment non toxique, puisque nous voyons souvent cet acide employé à 2 gr. par litre d’eau sous forme de limonade.

L’acide phosphorique n’est donc pas fagent toxique; mais pour transformer le phosphore de 100 allumettes chimiques ( 0 gr. 055 milligr. de phosphore) en acide phosphorique, il faut 0 gr. 070 milligr. d’oxygène, c'est-à-dire environ 5 centilitres d’oxygène en volume, ou la quantité correspondante à 22 centilitres d’air qui se trouve ainsi désoxygéné au sein de l’économie.

N’est-il donc pas naturel de penser que le phosphore se transforme en acide phosphorique, et que c’est cette transformation qui cause les accidents (asphyxie) par suite de l’absorption de l’oxygène du

5° Phosphore en substance. —« Une dernière opinion attribue à l’absorption du phosphore en nature 'les effets obsérvés dans les cas d’empoisonnement par cette substance. C’est cette opinion qui nous paraît la plus vraisemblable. Husemann et R. Vohl ont été des premiers à la défendre en s’appuyant sur des séries d’expériences. Ce dernier a démontré que le phosphore à l’état de vapeur peut traverser les membranes et pénétrer ainsi dans le sang et la lymphe (1), et Husemann conclut de ses travaux que le phosphore, après avoir pénétré comme tel dans le sang, y est dis-

(1) Canstatt’s Jahresb., f., 1865, V. 95

sous par la graisse que contient ce liquide; l’oxydation du phosphore ne se produirait quedans'letorrentde la circulation sans que l’on pût considérer les produits d’oxydation comme constituant l’agent toxique.

« Bamberger, qui se rallie à cette opinion, s’exprime dans les termes suivants : « Je considère comme extrêmement probable que le phosphore agit dans l’empoisonnement par lui-même et qu’il modifie directement le sang; car l’oxydation ne s’opère que d’une manière toute partielle, les acides produits sont neutralisés au fur et à mesure de leur production par l’alcali qui se rencontre là en excès ; — et d’autre part, l’état du sang n’est pas le même que celui que l’on observe à la suite de l’action des acides concentrés (1 ). »

« La plupart des pathologistes admettent aujourd’hui que le phosphore pénètre dans le sang sous sa forme élémentaire et que c’est comme tel qu’il produit ses etfets toxiques ; comme le dit M. Tardieu dans son Etude sur T empoisonnement : « 11 est surabondamment prouvé aujourd’hui que le phosphore est vénéneux par lui-même et alors seulement qu’il agit sur l’économie dans son état d’isolement et de pureté. »

Pour qu’il y ait diminution de l’oxygène du sang dans l’intoxication phosphorée, il faut évidemmeni que le phosphore pénètre en nature dans le sang, et que là il y subisse un certain degré d’oxydation ; mais croire avec Husemann que l’oxydation du phosphore ne se produit que dans le torrent circulatoire nous

(1) Zur thaorie une! Behandlung dsr acuten Phosphor Vergiftung, Ton H. Von Bamberger, inWurzb. méd. Ztschr., 7 ter Band., 1866, p. 53.

semble une erreur: les altérations des muqueuses ne prouvent-elles pas, en effet, que le phosphore a déjà subi une transformationpartielleen acide phosphorique avant de pénétrer dans le sang*.

Pour être exact, il faudrait dire, croyons-nous, que le phosphore arrivé dans l'organisme s’y oxyde (acides hypophosphoreux, phosphoreux ou phosphorique) et que c’est cette oxydation qui cause les accidents d’asphyxie. Le phosphore pour produire l’asphyxie est oblig-é de pénétrer en nature dans le sang 1 2 et de s’y oxydera ses dépens; toutefois il n’y pénètre pas totament en nature, car pendant son trajet à travers le tube intestinal, une partie duphosphorese transforme déjà en acide phosphorique. La présence du phosphore en nature dans le sang-nous est encore prouvée par ce fait qu’on peut l’y retrouver au moyen de l’appareil de Mitscherlich (1).

— Nous avons dit que le phosphore doit ses propriétés toxiques à l’absorption de l’oxyg-ène du sang-. Presque tous les patholog-istes partag-ent cet avis; cependant quelques observateurs n’admettent pas cette manière de voir.

Examinons leurs opinions :

C’est d’abord le professeur A. Gubler(2) qui attaque les travaux s’accordant à montrer l’empoisonnement phosphorique comme une espèce d’asphyxie.

Selon lui cette opinion ne peut résister à une discussion approfondie; en effet, l’idée de privation d’oxyg’ène ne peut s’accorder; 1° avec les phénomènes

(1) Personne. Compt.-rend. Acad, sciences. T. 68, p. 543.

(2) Adolphe Gubler. Commentaires thérapeutiques du Codex. Paris, 1874. Art. Phosphore, p. 507.

d’excitation générale qui suivent l’administration de doses thérapeutiques de phosphore ; 2° avec la couleur parfois rutilante du sang chez les animaux intoxiqués (Gu rrie et Vigier).

Nous répondrons à ces objections:

1° Que la forme nerveuse del’empoisonnement par le phosphore, signalée par M. Tardieu, est assez rare. — En effet, sur tous les animaux intoxiqués que nous avons eu l’occasion d’observer, jamais nous n’avons pu constater de phénomènes d’excitation. La mort arrivait toujours avec tous les symptômes de l’asphyxie lente: perte des forces du système musculaire ; quelques convulsions violentes, seulement au moment de la mort ; — abaissement considérable de Ja température et de l’urée; dilatation énorme des ailes du nez, accompagnée d’une respiration extrêmement anxieuse.

2° Que la couleur rutilante du sang n’est pas une raison suffisante pour rejeter la théorie anoxémique ; d’abord, parce que cette couleur rutilante du sang n’est pas fréquente; ensuite, parce que n’ayant pas trouvé dans nos expériences une disparition totale de l’oxygène du sang, nous ne voyons pas pourquoi le sang dans de telles conditions serait obligé.d’être noir,

Enfin, citons la communication faite par M. Personne à l’Académie des sciences de Paris le 11 pctobre 1869. Cette citation est encore un argument défavorable à l’opinion de M. Gubler.

« Pour démontrer que le phosphore agit bien en désoxygénantlesang, M. Personne a entrepris de nouvelles expériences avec un corps dont la composition

diffère complètement de celle de cet agent, mais qui jouit comme lui de la propriété d’absorber avec une grande énergie l’oxygène de l’air au contact des alcalis ; il s’agit de l’acide pyrogallique, qu’on ne peut accuser de produire des lésions traumatiques sur le tube intestinal» Or cet acide, administré à des chiens à la dose de 2 à 4 gr., a produit les mêmes phénomènes et les mêmes lésions que |le phosphore. C’est donc en vertu de la seide propriété qui lui est commune, c’est-à-dire de l’absorption très rapide de l’oxygène, que ces deux agents produisent les accidents observés (1). »

— Pour remplacer la théorie anoxémique, le professeur Gubler propose alors la théorie suivante: il dit que le phosphore exerce en présence de l’oxygène du sang un pouvoir ozonifiant, c’est-à-dire qu’il condense en une molécule, trois molécules d’oxygène pour produire une molécule d’ozone0*. Au moyen décédé théorie ingénieuse, Gubler explique alors les di vers phénomènes de l’empoisonnement par le phosphore.

Malheureusement nos expériences de dosage d’oxygène ne nous permettent pas d’admettre cette hypothèse, puisque toujours nous avons noté une diminution de l’oxygène du sang sous l’influence de l’empoisonnement phosphorique.

Enfin, si cette hypothèse de l’ozonification était vraie, comment pourrait-on expliquer l’action curative évidente de l’essence de térébenthine dans l’empoisonnement par le phosphore? Ne savons-nous pas que l’essence agit à la façon de l’ozone; si donc le

(1) Gazette médicale de Paris, 1869, p. 551.

sang- était déjàozonisé, l'essence ne devrait qu'aggraver le mal et non le guérir; bien plus, la guérison ne devrait être possible qu’avec l’essence rectifiée, puisque seule elle ne contient pas d’oxygène : or, c’est justement cette essence qui donne les moins bons résultats.

Gomme M. Gubler, MM. Parrot et Dusart ne croient pas que le phosphore enlève de l’oxygène au sang. Pour se brûler, disent-ils, 0 gr. 055 milligr. de phosphore absorbent 0 gr. 018 milligr. d’oxygène, en d’autres termes, 12 ce. d’oxygène. Or chaque inspiration physiologique introduit dans l’organisme 25 à 30 cc. d’air, c’est-à-dire 5 à 6 cc. d’oxygène. Deux inspirationsnormales, on le voit, suffiraient à l’accroissement de dépense d’oxygène réclamé par la combustion du phosphore; le phosphore n’enlève donc pas au sang son oxygène, car sans cela, au moyen de 16, 18 ou 20 respirations par minute, on pourrait contrebalancer l’action de doses énormes de phosphore.

MM. Gurrie et Yigier partagent l’opinion de MM. Parrot et Dusart.

Gomme plus haut, nous répondrons à cette théorie par les dosages de l’oxygène du sang que nous avons consignés à la fin de ce travail.

De plus, nous objecterons que le traitement de l’empoisonnement par Je phosphore au moyen des injections intra-veineuses d’oxygène se trouve complètement en opposition avec l’hypothèse de M. le professeur Parrot et de M. Dusart : en effet, d’après MM, Thiernesse et Casse de Bruxelles qui ont préconisé ce mode de traitement, il faut injecter pour obtenir un résultat heureux, au moins 200 à 300 cc. d’oxygène chez un animal de 5 à 8 kilog., nous som-

mes loin des 10 ou 12 cc. donnés par MM. Parrot et Dusart.

On peut enfin ajouter que nous ne savons pas si les globules privés de • leur oxygène par le phosphore sont aptes à se réoxygéner sous l’influence de la respiration .

Selon M. Constantin Paul, on ne meurt pas par asphyxie dans l’empoisonnement par le phosphore ; la soustraction de l’oxygène ne joue dans cet empoisonnement qu’un rôle médical dans la production de la mort : les sujets meurent, dit-il, des lésions qu’entraîne le phosphore.

Evidemment, les lésions qu’entraîne le phosphore sont une cause de mort, mais l’asphyxie en est aussi une.

Nous en avons fini avec le mode d’action toxique du phosphore, fine nous reste plus qu’à conclure :

1° Le phosphore introduit dans l'organisme se transforme probablement en acide phosphorique (degré d'oxydation très élevé).

Cette transformation se fait dans l’estomac et dans le sang-; c’est la transformation dans le sang 1 qui amène l’asphyxie; la transformation dans l’estomac détermine une destruction plus ou moins complète de la muqueuse de cet organe.

2° Le phosphore diminue l’oxygène du sang ; chimiquement, il tue par asphyxie.

B. Mode d'action deîessence de térébenthine , contre-poison du phosphore.

« L’essence de térébenthine, dit M. Personne, semble empêcher le phosphore de brûler dans le sang

de la même manière qu’elle empêche sa combustion à basse température dans l'air ; elle lui enlève la propriété de priver le sang* de l'oxygène qui lui est indispensable ; il peut alors être éliminé sans avoir causé de désordre dans l’économie (1). »

Si tous les auteurs sont d’accord sur l’action de l’essence de térébenthine, il n’en est plus de même quand ils veulent expliquer (ce que ne fait pas M. Personne) comment l’essence de térébenthine empêche le phosphore de s’emparer de l’oxygène du sang.

On peut ranger en deux classes les différentes opinions.

a) L’essence de térébenthine n’est pas un antidote proprement dit du phosphore; elle n’agit que par l’oxygène actif qu’elle contient.

b) L’essence de térébenthine est un antidote du phosphore; elle agit en formant avec le phosphore une combinaison inerte : l’acide térébinthino-phosphoreux.

Quelques auteurs ont enfin refusé tout espèce d’action à l’essence de térébenthine comme contre-poison du phosphore ; cette opinion est si peu soutenable que nous n’essayerons même pas de la réfuter, renvoyant les incrédules aux nombreux cas deguérisons publiés dans les divers journaux français et étrangers.

a). Lessence de térébenthine n’est pas un antidote proprement dit du phosphore; elle n’agit que par l’oxygène quelle contient. — En 1874, dans une discussion de

(1) Bulletin gén. de thérap., Màreau.

l’Académie de médecine de Belgique, M. Thiernesse, se basant sur ce fait que l’essence de térébenthine rectifiée n’enraye pas l’empoisonnement par le phosphore, déclarait que le véritable antidote du phosphore n’était pas l’essence de térébenthine, mais l'oxygène contenu dans cet essence.

A l’appui de sa théorie, M. Thiernesse cite des guérisons obtenus dans l'empoisonnement par le phosphore au moyen de l’eau oxygénée et surtout des injections intra-veineuses d’oxygène pur (1).

De plus, M. Thiernesse ne croit pas avec M. Melsens à l’acide térébinthino-phosphoreux en tant que corps chimique.

(1) Voici le mode opératoire employé par MM. Thiernesse, Crocq et le D c Casse, pour les injections intra-veineuses d’oxygène :

11 faut introduire lentement l’oxygène, et dans une veine éloignée du coeur (par exemple la saphène externe) ; de cette façon, quand le sang arrive au cœur, l’oxygène y est déjà dissous en partie.

Pour arriver à ce but, on se sert, non pas d’une seringue, mais de l’appareil suivant permettant de régler le courant gazeux :

Flacon (le récipient d’oxygène) à deux tubulures dont l’une est munie d’un tube de verre en S s’adaptant, par l’intermédiaire d’un tuyau en caoutchouc, à la canule que l’on introduit dans la veine, au moyen d’un index, on mesure la vitesse et les variations du courant. L’autre tubulure est munie d’un tube droit, pénétrant à peu prés au fond du flacon et communiquant au dehors par l’intermédiaire d’un tuyau de caoutchouc à un siphon plongeant dans une éprouvette graduée en centimètres cubes. L’eau dont est remplie l’éprouvette s’écoule par le siphon dans le récipient d’oxygène ; mais elle s’écoule plus ou moins rapidement selon qu’on élève ou qu’on abaisse le récipient.

Cet appareil permet donc d’accélérer, de ralentir ou même d’arrêter instantanément le courant d’oxygène établi dans la veine du patient. — Enfin, en observant l’écoulement de l’eau de l’éprouvette, on a la mesure, en centimètres cubes, de la quantité de gaz qu’on introduit.

La quantité d’oxygène à introduire doit être assez considérable : de 150 à 200 cc. pour un animal du poids de 5 à 8 kilogr. Souvent il est nécessaire d’en injecter de 300 à 500 cc. — Enfin l’oxygène doit être parfaitement pur et privé d’air.

Enfin la térébenthine aérée jouit de la propriété d’oxyder une foule de matières tant minérales qu’organiques, que l’oxygène n’attaque pas : elle agit à la façon de l'ozone.

Comme nouvelle preuve de leur hypothèse, MM. Thiernesse et le D r Casse présentent 4 matras renfermant tous la même dissolution sulfurique d’indigo et la même quantité d’essence de térébenthine.

Dans le premier matras se trouve de l’essence de térébenthine du commerce et de l’indigo.

L’indigo a complètement été décoloré par l’essence.

Dans le second matras se trouve la même essence, mais rectifiée à l’abri de l’air.

Dans le troisième matras se trouve de l’essence commune, mais on y a ajouté du phosphore avant l’indigo.

Dans le quatrième matras se trouve de l’essence ordinaire ayant été en contact avec du phosphore à l’abri complet de l’air.

L’indigo n’a pas changé de couleur dans les trois derniers matras, l’essence de l’un ayant été privé de son oxygène par la distillation à l’abri de l’air, et celle des deux autres n’ayant pu agir par suite de l’addition du phosphore.

Nous répondrons à MM. Thiernesse et Casse que leurs expériences d’injections intra-veineuses prouvent que l’oxygène peut guérir l’empoisonnement par le phosphore, mais ne prouvent pas que l’essence de térébenthine ne peut enrayer cette intoxication que par l’oxygène qu’eile contient.

Malgré qu’il soit parfaitement démontré que l’essence de térébenthine absorbe par cent parties ' en poids d’essence, un poids d’oxygène égal à 3,4, et

que cet oxygène, non entièrement absorbé par le térébenthène, reste en partie disponible au sein du carbure pour en faire un agent oxydant des plus énergiques, nous ne pouvons croire que l’essence n’agit que par son oxygène actif.

Il eût été bien préférable, dans l’intérêt de leur cause, que MM. Thiernesse et Casse nous présentassent des observations avec mort par suite de l’emploi de l’essence de térébenthine rectifiée, c’est-à-dire privée d’oxygène. Ils ne l’ont pas fait; et si nous consultons les deux observations citées dans le travail de M. Rommelaere, nous voyons que le résultat (une guérison, un mort) n’est guère favorable pour M. Thiernesse, pas plus d’ailleurs que pour M. Rommelaere.

Conclusion : il faut douter de l’efficacité de l’essence de térébenthine rectifiée à l’abri de l’air.

En ce qui concerne les quatre matras présentés par M. Thiernesse, nous avons voulu vérifier son dire : nous devons avouer que nos résultats (1) sont tout à fait opposés à ceux de M. Thiernesse : l’indigo a été décoloré dans chacun de nos flacons, même dans celui qui contenait de l’essence rectifiée deux fois dans le vide, et dans celui qui contenait de l’essence du commerce avec du phosphore.

Evidemment, si l’hypothèse de M. Thiernesse était vraie, nous aurions dû obtenir les mêmes résultats que lui ; l’essence de térébenthine doit donc agir dans l’intoxication phosphorée autrement que par son oxygène.

Enfin, pour affirmer que l’essence n’agit que par son oxygène, il faudrait savoir quelle est la compo-

(1) Voir paga 75.

sition exacte de l’essence. Ce n’est évidemment pas un oxyded’essence de térébenthine, puisqu’elle renferme, indépendamment de l'oxygène, une certaine quantité d’acide et de résine.

Sa composition est complexe, et ce n’est pas l’oxyg*ène de cet essence qui agit, mais son ensemble.

Dans l’essence de térébenthine commune, il n’y a pas que de l'oxygène, il y a autre chose qu’on ne retrouve pas dans l’essence rectifiée; pourquoi en faire abstraction ?

Ensuite, dit M. Rommelaere, si l’essence agissait par son oxygène, elle ne pourrait former avec le phosphore qu’un composé d’oxydation inerte ; or, le composé fourni par l’essence et le phosphore (1) est bien inerte à la vérité, mais il ne ressemble en rien aux acides du phosphore ; c’est une combinaison spéciale renfermant de l’essence de térébenthine et du phosphore.

Mettons en présence de l’oxygène et du phosphore, il se forme un composé acide oxygéné.

Mettons en présence de l’essence de térébenthine commune et au phosphore, il se forme un composé inerte tout différent. L’essence de térébenthine agit donc autrement que par son oxygène.

Voici enfin quelques expériences que nous avons faites :

1° Un bâton de phosphore bien sec a été mis sous une cloche graduée placée sur la cuve à mercure : au bout de 24 heures on a noté une diminution du volume de l’air contenu dans celte cloche.

2° Un bâton de phosphore a été mis sous une cloche

(1) Voir les propriétés de l’acide térébenthino-phosphoreux, p. 40.

graduée placée sur la cuve à mercure : cette cloche contenait en plus de l’essence de térébenthine commune, mais sans mouiller le phosphore : après 24 heures il n’y avait pas un atome de l’air contenu dans la cloche absorbé.

3° Meme résultat avec de l’essence de térébenthine rectifiée deux fois dans le vide : le volume de l’air de la cloche n’a pas bougé durant 24 heures (J).

Si l’essence agissait par son oxygène, il nous semble que dans cette troisième expérience le volume de l’air contenu dans la cloche aurait diminué.

Pour terminer, disons enfin que l’essence agit 48 heures après l’empoisonnement, et que M. Bamberger a renoncé au traitement de l’intoxication phosphoréepar les oxydants, comme défavorable.

b) Vessence [de térébenthine est un antidote du •phosphore ; elle agit en formant avec le phosphore une combinaison inerte : V acide térèbinlhino-phosphoreux. — Nous venons de voir que l’essence de térébenthine ne doit pas enrayer la marche de l’empoisonnement par le phosphore, parce qu’elle contient de l’oxygène, et pour cela seulement.

Voyons maintenant quelle est la valeur de cette nouvelle hypothèse : la formation de l’acide térébinthino-phosphoreux.

D’abord, qu’est-ce que l’acide térébinthino-phosphoreux ; quelle est sa préparation, quels sont ses propriétés ?

Pour préparer l’acide térébenthino-phosphoreux, « on ajoute peu à peu à un kilogramme d’essence or-

(1) Voir page 73.

dinaire, portée à 40% 25 gr. de phosphore, eu ayant soin d’enlever le matras du feu dès que le phosphore est fondu. On agite, et, par le refroidissement, il se sépare d’abord un peu de phosphore en excès qui devient rapidement rouge, puis une matière cristalline qui augmente par l’évaporation du dissolvant et qui est Y acide térébinlhino-phosphoreux. » (1)

D’après Kolher et SchimpfF, l’essence de térébenthine formerait avec le phosphore une masse analogue au blanc de baleine : cette combinaison ne se formerait pas quand on se borne à dissoudre le phosphore dans l’huile essentielle de térébenthine chimiquement pure, elle ne se produirait que sous l’influence de l’oxygène de l’air ou par l’emploi d’essence ozonisée. L’acide térébinthino-phosphoreux a une réaction acide, il est altérable à l’air, soluble dans l’alcool, l’éther, l’essence de pétrole, la benzine et les alcalis. Le sel de baryte de cet acide correspond à la formule G î0 H lS PhO\ Ba ; vers 50° cet acide fond et se décompose.

Ingéré il n’est pas toxique, ne fait pas vomir, se borne à abaisser la température animale ; enfin est éliminé par l’urine qui répand une odeur camphrée caractéristique et qui, d’après ces auteurs, ne présente pas l’odeur de violette quand le sujet est traité par la térébenthine (2)

(1) Procédé décrit par Jonas dans Liebig et Wohler’s, Annalen der Chernie, Bd. XXXIV, p. 238.

(2) Ueber das Chemische Verhalten des Phosphors zum Terpentkinol und die antidotariscbe Wirkung des letzteren bei der Phosphor-Vergiftung, in Berl. kl. Wochenschrift, 1870.

— Ueber die Phosphor-Vergiftung und die Wirkung des Terpenthins als Gegengift. Diss. Halle, 1870.

Notre ami Fort, pharmacien de première classe, a fait pour nous quelques recherches sur l’acide térébinthino-phosphoreux, nous tenons à les signaler

L’acide térébinthino-phosphoreux est un corps solide, blanc, amorphe, pulvérulent, insûluble dans l’eau, très soluble dans T alcool et T éther. Il est franchement acide, mais se combine difficilement aux bases. Chimiquement ce n’est pas un corps oxydant : il n’oxyde pas les proto-sels de fer ; ce n est pas non plus un réducteur : il ne décolore pas l’indig*o, ne réduit pas le bichromate, ni les sels d'argent, de mercure, etc; il décolore toutefois très lentement le permanganate. Il semble très instable et se conserve difficilement à l’air. Enfin, il donne à la flamme du chalumeau, même en très-faible quantité, une teinte livide et un liseré vert, caractéristique de la présence du phosphore.

La préparation de l’acide térébinthino-phosphoreux est donc extrêmement simple il suffit de mettre du phosphore dans de l’esssence de térébenthine commune à 35° où 40° et d’agiter pour obtenir ce corps.

Pourquoi donc cet acide ne se formerait-il pas dans l’organisme tout comme il se forme dans un matras ? les deux conditions de sa formation ne se trouvent-elles pas réunie dans le sang :• la chaleur et le mouvement ? ne savons nous pas, de plus, que le phosphore pénètre en nature dans le sang pour s’y transformer en acide phosphorique ; pourquoi donc, administrée à temps, l’essence de térébenthine ne viendrait elle pas trouver le phosphore pour former avec lui l’acide térébinthino-phosphoreux ?

Rien ne nous semble plus rationnel que d'admettre cette hypothèse.

Nous avouons que nous sommes très porté à partager cette manière de voir ; cependant, comme nous n’avons pas fait de recherches sur la présence de l’acide térébinthino-phosphoreux dans le sang, nous croyons devoir faire quelques réserves.

Vu l'instabilité excessive de l’acide térébinthinophosphoreux, nous ne pensons pas que cet acide se forme constamment ; il doit quelquefois se former d’autres combinaisons, dont nous ignorons absolument la composition, mais qui jouissent de propriétés analogues à celles de l’acide térébinthino-phosphoreux.

Voici maintenant quelques faits en faveur de l’acide térébinthino-phosphoreux et qui de plus répondent à plusieurs objections formulées dans le courant de ce travai 1.

Nous avons dit que l’acide térébinthino-phospho*. reux était insoluble dans l’eau, mais très soluble dans l’alcool ; or M. Rommelaere rapporte (1) un insuccès obtenu chez un chien, par l’emploi de l’acide térébinthino-phosphoreux sec (corps inerte) dissous dans l’alcool.

Il est probable que l’alcool ajouté à l’acide térëbinthino-phosphoreux sec modifie les propriétés de ce corps, il doit dans ce cas devenir soluble dans l’eau et par suite dans le sang ; de là son influence nuisible.

Kolher et Schmipff nous apprennent que l’acide

(1) Ext. du Bull, de l’Ac. roy. de méd. de Belgique, t. VIII, 3 e série n. 13.

Mâreau.

térébinthino-phosphoreux ne peut se former qu’avec de l’essence de térébenthine oxygénée ; cette condition essentielle à la formation de cet acide explique les insuccès obtenus par l’essence de térébenthine rectifiée, insuccès que quelques auteurs attribuaient au manque d’oxygène dans l’essence.

Le défaut d’oxygène est bien la cause primordiale de l’insuccès thérapeutique, mais il faut dire, pour être très exact que si l’essence n’a pas dans ee cas une action favorable à la guérison, c’est parce que son manque d’oxygène l’empêche de former avec le phosphore une combinaison inerte, insoluble dans l’eau et, par suite, éliminable en nature par les urines.

Notre conclusion générale sera donc la suivante :

1° Le phosphore introduit dans l’organisme s’y oxyde, c’est-à-dire se transforme eu un de.ses composés oxygénés (acide hypophosphoreux, phosphoreux ou phosphorique). Cette transformation se fait dans l’estomac et dans le sang; la mort par asphyxie est le résultat de cette dernière transformation, le phosphore s’emparant de l’oxygène des globules.

2° L’essence de térébenthine commune forme avec le phosphore une ou plusieurs combinaisons inoffensives, insolubles dans l’eau, éliminables en nature par les urines.

Pour que ces combinaisons puissent se faire, deux conditions sont indispensables : d’abord, il faut administrer l’essence avant l’oxydation complète du phosphore, ensuite il faut que cette essence contienne de l’oxygène actif. Cette dernière condition explique les insuccès obtenus par l’emploi de l’essence de térébenthine rectifiée.

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