CHAPITRE PREMIER Le livre des Psaumes
I 286. Avant d'aborder Télude du livre des Psaumes et, d'une façon plus générale, celle des livres poétiques proprement dits, il convient de dire quelques mots d'introduction sur la poésie chez les Hébreux. Ce n'est pas qu'il soit possible de traiter en peu de lignes un sujet aussi vaste et aussi complexe ; mais il est tout au moins désirable de consigner ici quelques indications sommaires, en vue d'orienter nos lecteurs.
En fait de genres, le poésie hébraïque n'en connatt, à proprement parler, que deux : le genre lyrique et le genre didac* tique. Le premier est désigné par le mot schir^ terme très élastique, pour lequel nous n'avons pas d'équivalent exact en français. On le rend ordinairement par cantique, mais l'insuffisance de cette traduction n'est pas difficile à démontrer. Quant au genre didactique, le mot hébreu qui lui sert de dénomination est maschal; nous reviendrons plus loin, à propos du livre des Proverbes, sur le sens exact de cette expression.
Les autres genres poétiques, si largement représentés dans les littératures classiques, dans celles des nations modernes et même de certains pays orientaux, font défaut chez les Israélites, ou bien ne s'y rencontrent qu'à l'état rudimentaire. Tel est le cas de la poésie narrative et de la poésie dramatique. En effet, dire que le Pentateuque ou le livre des
Juges constitue une épopée, c'est jouer sur les mots ; et le livre de Job non plus que le Cantique des cantiques ne peuvent être à juste titre qualifiés de drames. Nous ne contestons pas que tels poèmes hébreux ne présentent certains caractères^ certaines tendances dramatiques ou épiques, mais ils n'en demeurent pas moins avant tout lyriques ou didactiques. On peut dire que la poésie hébraïque est essentiellement subjective : le poète laisse parler son imagination, son cœur — c'est le schir, — ou bien sa sagesse, sa raison — c'est le maschal. — Il ne raconte pas des faits, il ne met pas en scène des personnages, ou, si exceptionnellement cela lui arrive, c'est pour en faire ses porte-parole et donner par cet artifice plus de variété et d'intérêt à l'expression de ses pensées et de ses sentiments. La description n'y occupe qu'une très faible place, et encore n'y figure-t-elle pas pour elle-même, mais bien plutôt en vue de faire ressortir une idée chère au poète.
Dans ces conditions, il est aisé de comprendre que la poésie hébraïque est admirablement adaptée aux sujets religieux, et, de fait, c'est dans ce domaine qu'elle a produit les œuvres si belles et si grandes qui nous ont été conservées dans la littérature biblique. Les Psaumes, les Lamentations, ainsi que de nombreuses pages du recueil des livres prophétiques, nous montrent ce que Jes poètes lyriques d'Israël ont pu chanter à la louange de Dieu;' d'autres livres, les Proverbes, Job, nous fournissent de magnifiques exemples de poésie didactique. Un livre biblique qui, par exception, ne porte pas l'empreinte de la religion israélite, le Cantique, peut tout au moins servir à prouver victorieusement que le lyrisme des Hébreux connaissait aussi d'autres domaines en dehors de la poésie religieuse. Mais là encore le trait dominant c'est le subjectivisme. Et il en est de même dans ce qu'on peut appeler les antiques monuments de la poésie nationale; preuve en soient les poèmes insérés çà et là dans le Pentateuque et dans les livres historiques, les uns guerriers (Ex. 15, Nombr. 21, Jos. 10, Jug. 5), les autres destinés à chanter les tribus d'Israël (Gen. 49, Nômbr. 23-24, Deut. 32-33) ou tels personnages déterminés (II Sam. 1, 23).
Quant à la forme, la poésie hébraïque n'emploie point les* rimes. Tout au plus se sert-elle parfois d'assonances plus ou moins vagues, en vue de rehausser certains effets. Elle n'est pas non plus assujettie à des règles mé^iques nettement déterminées, relativement au nombre des syllabes ou à leur quantité, comme c'est le cas dans la poésie grecque, latine, arabe, et dans celle des nations modernes. Il serait toutefois téméraire d'affirmer que rien d'analogue n'ait existé chez les Hébreux. Il est au contraire probable que leur poésie a été soumise à des règles d'accentuation et de tonalité qui, sans être d'une rigueur extrême, n'en donnaient pas moins à la déclamation une allure rythmique et cadencée.
De très sérieux efforts ont été tentés, au cours du dernier demi-siècle, pour retrouver et formuler à nouveau les principes directeurs de la métrique des Hébreux. Les résultats obtenus n'ont pas encore atteint la précision et la certitude désirées. Pourtant, il y a progrès, et l'on ne se débat plus comme autrefois dans une complète ignorance. Ainsi, comme nous le verrons plus loin, à propos du livre des Lamentations, il a été reconnu que la poésie élégiaque possédait en Israël une cadence déterminée, qu'on peut aisément discerner et qui se retrouve dans toutes les complaintes (en hébreu kinà) conservées dans l'A. T. Ainsi encore, d'autres systèmes rythmiques, basés sur l'élévation et l'abaissement du ton, paraissent avoir été employés par les poètes et les prophètes. Malheureusement, diverses circonstances rendent fort difficiles les recherches poursuivies dans ce domaine.
Nous ignorons en effet quelle était la prononciation de l'hébreu à l'époque où il était encore langue vivante. La vocalisation et l'accentuation introduites dans le texte massorétique ne nous fournissent à cet égard que des données insuffisantes. En outre, au cours des âges, et par la faute des copistes et des annotateurs, -le texte même des livres bibliques nous est parvenu dans un état de conservation qui laisse beaucoup à désirer, en sorte que, dans beaucoup de cas, nous n'avons point affaire à l'original primitif mais à des déformations ultérieures. Les savants qui s'occupent de ces questions se trouvent par conséquent enfermés dans un cercle
vicieux: d'une part, la conuaissance des règles métriques leur serait nécessaire pour reconstituer le texte authentique, et d'autre part, la mauvaise préservation de ce texte les empêche de démêler et de formuler les principes de Tart poétique chez les Hébreux.
On comprendra que, m'adressant à des lecteurs non familiarisés avec la langue hébraïque, je m'abstienne d'entrer dans de plus grands détails sur une question aussi délicate et aussi controversée. Le moment serait d'ailleurs fort mal choisi, car les recherches dans ce domaine se poursuivent activement de nos jours et n'ont point encore atteint de résultats généralement acceptés. L'un des hébraïsants qui, sur ce sujet, ont le mieux mérité de la science, le professeur Duhm de Bâle, déclare que jusqu'à maintenant nous ne possédons pas, pour la poésie hébraïque, un système assuré de métrique. Mais il ajoute avec raison que le devoir strict de tout commentateur est de se préoccuper de cette question, et de ne proposer ni accepter aucune correction de texte sans tenir compte des considérations relatives au mètre.
I 287. En dehors de ces problèmes, dont nous nous bornons à signaler l'existence, il est un fait, inhérent à la poésie des Hébreux, sur lequel nous devons attirer l'attention. Il s'agit du parallélisme. On entend par là le caractère particulier que présentent en hébreu les écrits poétiques: la même pensée* s'y trouve régulièrement reproduite deux fois, en sorte que deux vers qui se suivent font au lecteur l'effet d'une répétition. Ainsi:
J'efface (es transgressions comme un nuage, Et tes péchés comme une nuée.
(Es. 44 22.)
C'est là la forme la plus simple du parallélisme, celle où il y a purement équivalence des deux membres de phrase. Il en existe d'autres formes, par exemple le parallélisme antithétique. Dans ce cas-là, le second membre de phrase reprend l'idée du premier par voie de contraste. On en rencontre de fréquents spécimens dans le livre des Proverbes. Ainsi:
L'œuvre du juste est pour la vie,
Le gain du méchant est pour le péché.
(Prov. 10 16.)
Dans d'autres cas encore, le parallélisme ne se borne pas à répéter Tidée déjà énoncée ou à lui opposer une idée contraire; il la reprend et la reproduit sous une forme plus accentuée ou plus complète. Ainsi :
Purifie-moi avec Thysope, et je serai pur; Lave-moi, et je serai plus blanc que la neige.
(Ps. 51 9.) Heureux l'homme qui craint rEternel, Qui trouve un grand plaisir à ses commandements.
(Ps. 112 1.)
Parfois Ton a affaire à une véritable gradation :
J'ai tué un homme pour ma blessure.
Et un jeune homme pour ma meurtrissure. (Gen. 4 23.)
D'autres fois encore — et ceci est un cas tout à fait caractéristique, — le parallélisme est disjonctif : la pensée se trouve comme partagée et répartie symétriquement entre les deux membres de phrase :
n est beau... d'annoncer le matin ta bonté, Et pendant les nuits ta fidélité.
(Ps. 92 3.)
Ou, dans le même psaume (12) :
Mon œil se plaît à contempler mes ennemis, Et mon oreille à entendre mes méchants adversaires.
Ces divers échantillons montrent ce qu'est le parallélisme au sens strict du terme. La poésie hébraïque ne s'astreint cependant pas à observer toujours et partout ces règles rigoureuses. Elle en use souvent plus librement, et se contente d'établir entre les deux membres de phrase un certain rapport de parenté dans la pensée et dans la forme. L'énoncé d'une comparaison suffit à lui seul à satisfaire les exigences. Ainsi :
Gomme des pommes d'or sur des ciselures d'argent, Ainsi est une parole dite à propos.
(Prov. 25 11.)
Gomme un père a compassion de ses enfants, L'Eternel a compassion de ceux qui le craignent.
(Ps. 108 13.)
La poésie des Hébreux est donc essentiellement composée de « versets >, formés chacun de deux membres de phrase; ils présentent Taspect de distiques, et leurs deux moitiés sont dans la relation de parallélisme caractérisée ci-dessus. Leur structure, il est vrai, est quelquefois moins simple : ils peuvent compter un plus grand nombre de membres (qu'on appellera comme on voudra : vers, hémistiches, ou mieux encore stiches) qui, réunis, constituent Tunité poétique, le verset. Dans ces cas-là, lorsqu'il y a par exemple quatre stiches, formant un seul verset (ou bien deux versets consécutifs), le parallélisme peut être « croisé », comme les rimes dans la poésie moderne. Exemple :
Prête Toreille, berger d'Israël, Toi qui conduis Joseph comme un troupeau !
Parais dans ta splendeur, Toi qui es assis sur les chérubins !
(Ps. 80 2.)
Là le premier et le troisième stiche d'une part, le second et le quatrième d'autre part se correspondent. Il peut également arriver que le troisième réponde au second et le quatrième au premier :
Mon fils, si ton cœur est sage,
Mon cœur à moi sera dans la joie ; Mes entrailles seront émues d'allégresse,
Quand tes lèvres diront ce qui est droit. (Prov. 28 15-16.)
Outre les versets (distiques), la poésie hébraïque connaît l'arrangement strophique, marqué parfois (mais rarement) par la présence d'un refrain. La disposition des strophes varie beaucoup, mais c'est encore là un élément précieux pour la critique du texte et sa reconstitution, et les commentateurs ont à en tenir largement compte.
Les versions bibliques le plus récemment publiées mettent en évidence ces caractères particuliers des parties poétiques
de TA. T. en les imprimant autrement que les textes en prose. C'est là certainement un progrès : le lecteur est rendu attentif à la forme spécifique de ces écrits, il les comprend mieux et les apprécie davantage. Il importe toutefois de reconnaître et de proclamer que, de tout temps, longtemps avant l'adoption de ce procédé typographique, et en l'absence de tout système sur la métrique des Hébreux, ces livres ont fait à de nombreuses générations successives l'impression immédiate et indiscutable d'être de la poésie dans le sens le plus élevé de ce mot. Peut-être se rend-on mieux compte de nos jours du parallélisme et de tout ce qui s'y rattache; peut-être a-t-on réussi à discerner en quelque mesure les lois qui régissaient la métrique d'Israël; peut-être arrivera-t-on, dans ce domaine, à des résultats plus définitifs, plus généralement acceptés. Mais ces questions techniques, quel que soit leur intérêt, ne se rapportent qu'à la forme, à l'expression. Il y a, dans les poèmes que nous allons étudier, quelque chose d'infiniment supérieur à cet ordre de considérations. Ce qui importe chez les poètes de l'A. T., comme après tout chez ceux de toute langue et de toute nation, ce n'est pas tant leur virtuosité, c'est le soufQe qui les a animés, les pensées et les sentiments qu'ils ont exprimés. Pour en subir l'attrait, il n'est point nécessaire de s'attarder sur les détails de forme ; il suffit de lire et de se laisser gagner par l'inspiration des psalmistes et des autres écrivains que nous allons passer en revue.
§ 288. Le livre des Psaumes forme avec ceux des Proverbes et de Job une trilogie que l'on retrouve aussi bien dans la Bible grecque que dans celle de la synagogue. L'ordre seul est différent : tandis que dans la Bible hébraïque nous avons en premier les Psaumes, puis les Proverbes et enfin Job, ce dernier prend la tête dans toutes les versions, et c'est ainsi que, dans nos Bibles, nous sommes accoutumés à la succession : Job, Psaumes, Proverbes. Le rang assigné aux Psaumes par les Juifs a son importance et ne doit pas être perdu de vue. On doit s'en souvenir en lisant le célèbre passage de Luc 24 44 (« ....dans la loi de Moïse, dans les prophètes et dans les psaumes »). Il est également urgent d'en
tenir compte pour s'expliquer Torigine de la collection des Ketoubim. Le livre des Psaumes étant, comme on le verra plus loin, le recueil de chants du judaïsme postexilique, il est naturel qu'on Tait adjoint aux livres déjà groupés de la Thora et des Nebiim. Il est devenu ainsi le point de départ d'une série nouvelle.
Les massorètes ont attesté à leur manière l'étroite parenté qui unissait les trois livres des Psaumes, des Proverbes et de Job, en les munissant d'un système d'accentuation à part, différent de celui qu'ils ont appliqué à tous les autres livres de l'A. T. Il en résulte que le Cantique et les Lamentations, livres poétiques au premier chef, se trouvent séparés à cet égard de leurs congénères et classés avec la grande masse des autres écrits bibliques. Si donc nous avons employé plus haut le terme de trilogie, ce n'est pas que les trois livres en question aient une communauté d'origine, d'auteur ou de nature, mais c'est qu'ils paraissent avoir été de bonne heure rattachés les uns aux autres et avoir constitué un groupement à part en tète du recueil des Ketoubim.
I 289. Le livre des Psaumes porte dans la Bible hébraïque le nom de Sépher Tehillim. Sépher, qui signifie livre, est une dénomination qui s'applique à tous les écrits de l'A. T. Quant à Tehillim, quelquefois contracté en Tillim (ou encore Tillin, avec la désinence araméenne), c'est le pluriel du mot tehilla qui signifie louange ^ Plusieurs Pères de l'Eglise connaissent cette désignation qu'ils rendent en grec par OeXeifi, dMjvj etc. Mais nous n'avons aucun exemple de l'emploi de cette appellation avant l'ère chrétienne, et nous ne pouvons dire à quelle époque elle a pris naissance parmi les Juifs. Par contre, sur la foi d'un témoin plus ancien, la version des Septante, citée par les écrivains du N. T., nous savons quel était, probablement dès le second siècle avant notre ère, le nom usité en grec. C'était celui-là même que nous employons encore dans
1 Ce mot est dérivé de la racine halal, d*où vient aussi la locution alléluia (proprement haleloa^i/a, louez rEtemel). Un seul psaume, le 145, a dans sa suscription le titre tehilla. Celui-ci fait d'ailleurs au pluriel^ dans l'hébreu de TA. T., tehilloth, forme féminine (Ex. 15 ii, Ps. 22 4, 78 4, Es- 60 6, etc.), tandis que le pluriel masculin tehillim ne s'y rencontre jamais.
toutes les langues modernes, celui de psaumes. Ce terme, '^JMÀfJLos^ signifie à proprement parler un chant exécuté avec accompagnement d'instruments à cordes. Le mot hébreu correspondant n'est pas tehilla, mais bien mizmor, que nous retrouverons plus loin et qui figure dans les suscriptions de nombreux psaumes. Ainsi, lorsque dans nos Bibles françaises nous nous servons de l'expression : le livre des Psaumes, nous nous conformons à Tusage grec, alors que, pour suivre la coutume juive, nous devrions dire le livre des Louanges. Rappelons au surplus qu'à l'origine et pendant longtemps les livres bibliques n'ont pas eu de titres ; ceux qu'ils ont fini par porter leur viennent des juifs d'une époque postérieure, palestiniens ou alexandrins.
I 290. Après ces préliminaires relatifs au titre, abordons le livre lui-même. Celui-ci se présente à nous comme une collection de poèmes nombreux, de dimensions inégales, et qui offre, à d'autres égards encore, une grande diversité. La raison d'être de ce groupement nous apparaît comme d'ordre liturgique : c'est en vue d'un usage commun qu'on les a rassemblés. Quelle que soit leur origine première, ces compositions poétiques d'auteurs différents et d'époques diverses ont été adaptées à un seul et même usage : le chant religieux chez les Juifs. A dessein, nous ne disons pas le chant religieux dans le temple de Jérusalem, car il faudrait démontrer que, dans ce sanctuaire, on chantait les cantiques du Psautier, qu'on n'en chantait pas d'autres, qu'on les chantait tous, enfin qu'on ne les chantait pas ailleurs. Il se pourrait qu'il en fût ainsi, mais nous n'en avons pas la preuve, et il est légitime de supposer qu'en dehors du temple, dans la vie publique et privée des Juifs, le Psautier avait sa place marquée. Quoi qu'il en soit de ce point secondaire, ce qu'il importe de noter, c'est que l'unité du livre des Psaumes n'est pas une unité d'origine, mais une unité de destination. A cet égard, on voit se reproduire pour le Psautier, sur une plus petite échelle, le même phénomène que l'on peut constater pour l'A. T. dans son ensemble.
Le Psautier se compose de 150 psaumes ; sur cette question de nombre les versions anciennes concordent toutes avec
la Bible hébraïque. Les Septante, il est vrai, ont un Ps. 151 {dont le sujet est le combat de David avec Goliath), mais avec la mention expresse : « en dehors du nombre » (IÇwdsv rou àpcOfioô). Et sur un autre point encore que sur le chiffre total, l'unanimité règ'ne entre tous les anciens témoins : l'ordre des 150 psaumes est partout le même, il n'y a pas d'interversions et de transpositions.
En revanche, il y a quelque fluctuation dans la façon de numéroter les psaumes, ce qui implique une répartition différente du contenu de ces poèmes. Nous nous bornerons à <!omparer à cet égard la version des Septante avec la Bible hébraïque. L'arrangement de cette dernière est connu de nos lecteurs, car c'est celui que reproduisent nos versions protestantes françaises. Décrivons donc l'agencement adopté dans la version alexandrine. Celle-ci marche d'accord avec l'original pour les Ps. 1-8. Puis, réunissant en un seul les Ps. 9 et 10 -de l'hébreu, elle en fait le Ps. 9. Ensuite elle compte naturellement comme Ps. 10-112 les Ps. 11-113 de la Bible massorétique. Sur tout ce long parcours, il y a un désaccord •constant d'une unité entre les deux textes : le Ps. 51 de l'hébreu par exemple est le Ps. 50 des Septante. Plus loin, les Ps. 114 et 115 sont de nouveau combinés en un seul par la version grecque qui en fait son Ps. 113. Mais aussitôt après elle coupe en deux le 116 hébr. qui donne 114 et 115 gr. En conséquence 117-146 hébr. correspondent à 116-145 gr. Après quoi, 147 hébr. étant dédoublé en 146 et 147 gr., les deux textes se retrouvent d'accord pour 148- 150*. En présence de ce fait il est bon de noter qu'une citation du Psautier peut être faite tantôt d'après l'un, tantôt <I'après l'autre de ces deux systèmes. Il sera donc toujours prudent, lorsqu'on ne trouve pas d'emblée le passage qu'on ■cherche, de recourir au psaume qui précède ou à celui qui suit.
Même là où la Bible hébraïque et la version alexandrine
* En d'autres termes les Septante réunissent en un seul les Ps. 9 et 10 et les Ps. 114 etJllS de la Bible hébraïque et séparent en deux les Ps. 116 et 147. Dans le premier cas (9 et 10) les Septante ont raison ; dans les trois autres Farrangement de l'hébreu paraît préférable.
ont adopté la même division, celle-ci n'est pas toujours correcte ; elle nécessite souvent une revision. Ainsi, il est presque universellement admis que les Ps. 42 et 43 forment un seul poème dont le 43 constitue la troisième strophe, avec la même structure et le même refrain que dans les deux précédentes. Peut-être, pensent quelques auteurs, y aurait-il également lieu de réunir les Ps. 113 et 114, 117 et 118, 134 et 135 ; mais je ne saurais me ranger à cet avis. D'autre part, plusieurs psaumes pourraient être partagés en deux : ainsi 19 (i-7, 8-15), 24 (i-6, 7-40), 27 (2-6, 7-i4), 144 (i-ii, 42-15). Certains psaumes se trouvent, en tout ou en partie, à double dans le Psautier: 14 = 53, 40 14-18 = 70, 57 8-12 -f- 60 7-14 = 108. C'est là un fait important au point de vue de la provenance et de la formation du recueil. . Remarquons enfin que la manière de numéroter les psaumes peut avoir varié au cours des siècles. A cet égard, un indice à recueillir est Act. 13 33, où, suivant certains manuscrits*, une parole de Ps. 2 7 est présentée comme étant « dans le premier psaume », ce qui peut s'expliquer de deux manières : ou bien l'on considérait alors les Ps. 1 et 2 comme n'en formant qu'un, ou bien le Ps. 1 était traité comme un préambule et ne comptait pas dans la série des psaumes numérotés.
§ 291. La division du Psautier en 150 psaumes n'est pas la seule que la Bible contienne. Il en existe une autre qui, par un phénomène assez surprenant, n'est pour ainsi dire pas connue : c'est la division en cinq livres. Ceux-là mêmes qui prennent le plus au sérieux la division — purement artificielle d'ailleurs, — des livres de Samuel, des Rois et des Chroniques, paraissent ignorer que le Psautier a été partagé, tout aussi bien, en livres distincts ; il est vrai que ces livres séparés n'empêchent pas que les psaumes soient numérotés d'une façon continue de 1-150, et qu'ils ne figurent par conséquent pas dans les citations qu'on fait du Psautier. Pour nous, qui considérons chacun des livres bibliques susmen-
^ Il y a plutôt lieu d'admettre cette leçon-là comme originale ; en effet autant on s'explique la correction de « premier » en « deuxième », autant on comprendrait peu le changement inverse.
tionnés (Samuel, Rois, Chroniques) comme formant une unité, qui attachons plus d'importance à l'idée de la Thora prise en bloc qu'à sa division en cinq livres, qui traitons les Douze prophètes comme un seul volume et rattachons étroitement Esdras et Néhémie aux Chroniques, pour nous, dis-je, il n'y a pas de raison majeure pour accorder grande importance au partage du Psautier en cinq livres. Mais quant à ceux qui s'en tiennent à la division extérieure de nos Bibles et qui semblent attacher une sorte de valeur symbolique et presque mystique aux « trente-neuf livres de l'A. T. », ils devraient» pour être conséquents, faire entrer en ligne de compte la division du Psautier en cinq. Il y aurait même là matière à un rapprochement avec la Loi, rapprochement qu'ont certainement fait les docteurs juifs lorsque, après avoir partagé la Thora en cinq livres, ils ont fait la même opération pour le Psautier * .
Le partage en cinq livres remonte vraisemblablement au !•' siècle de l'ère chrétienne ; il ne s'est pas fait à l'aventure ; il n'a pas été non plus influencé par des considérations purement numériques, comme si, divisant le nombre 150 par 5, on avait simplement assigné 30 psaumes à chaque livre. Les auteurs de la division ont procédé d'une façon plus intelligente : ils ont tiré parti de certaines particularités que présentait le texte du recueil et qui favorisaient leur entreprise.
Les cinq livres du Psautier se partagent comme suit : Premier livre : Ps. 1-41. — Second livre : Ps. 42-72. — Troisième livre : Ps. 73-89. — Quatrième livre : Ps. 90- 106. — Cinquième livre : Ps. 107-150.
A la fin de chacun de ces livres nous trouvons une doxologie. Ces formules varient ; voici comment elles se présentent :
Premier livre (Ps. 41 14) : « Béni soit l'Eternel, le Dieu d'Israël, d'éternité en éternité * ! Amen ! amen ! »
^ Il se pourrait qu'on dût établir également une relation entre la division du Psautier en cinq et le recueil des cinq Meguilloth qiii, comme nous le verrons, servaient à Tusage liturgique dans* cinq fêtes religieuses des juifs. Mais il est impossible de déterminer quel peut être ce rapport.
* Ou « de siècle en siècle », ou « d'âge en âge »^ ou encore « de durée
Second livre (Ps. 72 I8-20) : « Béni soit FEternel Dieu, le Dieu d'Israël qui seul fait des prodiges I Béni soit à jamais son nom glorieux ! Que toute la terre soit remplie de sa gloire ! Amen 1 Amen I — Fin des prières de David, fils d'Isaï*. »
Troisième livre (Ps. 89 53) : < Béni soit à jamais l'Eternel I Amen I amen 1 »
Quatrième livre (Ps. 106 48) : « Béni soit l'Eternel, le Dieu d'Israël, d'éternité en éternité 1 Et que tout le peuple dise : Amen ! Louez l'Eternel 1 »
Enfin le cinquième livre ne se termine pas par une formule semblable à celles que nous venons de citer. Toutefois le dernier psaume (150) est de telle nature qu'il peut à bon droit être envisagé comme constituant lui-même la doxologie terminale du cinquième livre et en même temps celle du Psautier dans son ensemble.
Ces formules doxologiques, qui marquent la fin des divers livres du Psautier, soulèvent, quant à leur origine, un problème difficile à résoudre.
Sont-elles contemporaines de la division du Psautier en cinq livres ? y ont-elles été introduites par les auteurs mêmes de ce partage?
Ou bien sont-elles plus anciennes ? doit-on les considérer comme ayant préexisté à la division en cinq livres et, dans ce cas, comme l'ayant facilitée, on peut même dire imposée par leur présence?
Ou bien enfin y a-t-il lieu d'établir une distinction entre les diverses doxologies, de leur attribuer des provenances diflFérentes et une ancienneté plus ou moins grande ?
Pour répondre à ces questions, il faudrait entamer une discussion de détail qui nous mènerait fort loin et serait hors de proportion avec Ijimportance du sujet. Bornons-nous à dire
en durée ». Le mot hébreu olam est celui auquel correspond dans le N. T. aShvv, rendu ordinairement (et faute de mieux) par siècle.
* Il va sans dire que ces derniers mots (72 20) ne font pas partie de la doxologie. Ils constituent un renseignement des plus précieux pour Thistoire de la formation graduelle du Psautier.
que la seconde et la troisième solutions, combinées, nous semblent préférables à la première.
I 292. Avant d'aborder Tétude des renseignements que fournissent les suscriplions des psaumes, nous avons à présenter deux remarques préalables, d'importance très inégale. La seconde, en effet, comporte de sérieuses conséquences, dont il faut tenir compte dans tout essai d'établir une théorie de la formation historique du Psautier; la première, au contraire, offre simplement un intérêt de curiosité littéraire. Ce qui les rapproche, c'est qu'elles ont trait toutes deux à des particularités qui distinguent, au point de vue de la forme, un certain nombre de cantiques du Psautier.
Notre première remarque se rapporte à un phénomène qu'on rencontre dans un nombre limité de psaumes, dispersés d'un bout à l'autre du recueil. Il s'agit de ce qu'on appelle la structure alphabétique. Ces poèmes sont des acrostiches dont les versets commencent à tour de rôle par les lettres hébraïques, dans l'ordre même de l'alphabet. Ainsi le premier verset débute par un aleph^ le second par un befhy etc. Le nombre des versets de ces psaumes est naturellement 22 ou un multiple de 22. Voici la liste des psaumes alphabétiques : 25, 34, 37, 111, 112, 119, 145, auxquels il faut ajouter 9 et 10 qui, réunis, forment un acrostiche alphabétique. Certaines irrégularités se sont glissées dans le texte. Le verset vav manque dans 25, le verset aïn dans 34 et le verset nun dans 145. Les Ps. 25 et 34 ont chacun un verset supplémentaire. Dans la plupart, ce sont les versets qui commencent chacun par la lettre de l'acrostiche, mais dans 111 et 112 ce sont les demi-versets, dans 37 chaque lettre vaut pour deux versets consécutifs, enfin dans 119 la structure atteint un maximum de complexité : ce psaume se compose de 22 strophes, de 8 versets chacune; les 8 versets de la première strophe commencent chacun par alephy les 8 versets de la seconde strophe par bethy et ainsi de suite; c'est un véritable tour de force*.
^ Nos anciennes Bibles françaises inséraient consciencieusement dans leur texte les noms des lettres hébraïques au début des versets ou des strophes des psaumes alphabétiques. Ce procédé quelque peu naïf entraînait parfois
Il serait intéressant de savoir le mobile qui a poussé certains poètes hébreux à employer la forme de l'acrostiche alphabétique. Malheureusement on ne possède aucune information à cet égard, et les conjectures que l'on a pu énoncer ne donnent pas de résultats satisfaisants. On a dit, par exemple, que l'ordre alphabétique avait été parfois adopté à titre de système artificiel de groupement, lorsque le sujet traité était très général et ne prétait pas à un développement logique. Mais cet essai d'explication est très loin de résoudre le problème, et ne saurait, en tout cas, s'appliquer au livre des Lamentations qui, comme on le verra plus loin, fournit quatre exemples caractérisés du genre alphabétique ^.
I 293. Notre deuxième remarque au sujet de la forme que revêtent un certain nombre de psaumes a une portée beaucoup plus considérable que la précédente ; elle se rapporte à l'emploi alternant des noms de Dieu, Yahvé et Elohim. Il y a, en eflFet, des psaumes yahvistes et des psaumes élohistes ; mais, hâtons-nous de le dire, cette question se présente ici tout autrement que dans le Pentateuque. Là, c'étaient des considérations de l'ordre historique qui excluaient de certains documents l'emploi du nom de Yahvé avant une époque déterminée. Dans le Psautier, la cause du phénomène en apparence analogue doit être cherchée sur le terrain purement religieux. On sait que peu à peu, au cours de la période postexilique, les Juifs ont été saisis de scrupules à l'endroit du nom de Yahvé, du tétragramme sacré que l'on redoutait de prononcer. De là, dans la lecture du texte hébreu, la substitution constante du mot Seigneur au mot Yahvé ; de là éga-
dans la lecture publique des conséquences bizarres^ et les non-initiés risquaient de se faire d'étranges idées sur le sens de ces vocables mystérieux. C'est donc avec raison que nos versions les plus modernes ont rompu avec cet usage, mais, à l'exception de la Bible annotée, elles sont tombées dans un autre extrême, également fâcheux, en faisant disparaître toute mention du caractère spécial des poèmes alphabétiques. Il y aurait lieu de le signaler par une note, en expliquant, une fois pour toutes, ce qui concerne ces acrostiches.
* Outre les psaumes indiqués ci-dessus et Lam. 1-4, l'A. T. renferme encore eo fait de poèmes alphabétiques : Prov. 31 iO-31, Nah. 1 2-2 1, 3, Sir. 61 13-30.
lement, dans la version des Septante, la transcription systématique du tétragramme par o KôpcoSj le Seigneur ; de là aussi l'emploi exclusif d'Elohim dans TEcclésiaste et la préférence du livre des Chroniques pour ce terme. Selon toute apparence le nom de Yahvé, qui figurait originairement dans tous les psaumes, a été systématiquement remplacé dans un certain nombre d'entre eux par Elohim. Or il est du plus haut intérêt de constater quels sont les psaumes élohistes ; ils se trouvent groupés à part.
Le premier livre du Psautier (1-41) est en entier composé de psaumes yahvistes. On y lit 272 fois le nom de Yahvé, 15 fois seulement celui d'Ëlohim.
Dans le second livre (42-72) en revanche, nous rencontrons un recueil élohiste * : Elohim s'y trouve 164 fois, Yahvé 30 fois seulement.
A première vue le troisième livre (73-89) paraît n'appartenir en bloc ni à l'une, ni à l'autre des deux catégories, car il contient 44 Yahvé et 43 Elohim. Mais un examen plus attentif montre bientôt qu'il faut le diviser en deux sections. La première (73-83) est élohiste : 13 Yahvé, 36 Elohim. La seconde (84-89) est yahviste : 31 Yahvé, 7 Elohim.
Le quatrième livre (90-106) est exclusivement yahviste: 103 Yahvé, 0 Elohim.
Le cinquième (107-150) l'est également : 236 Yahvé, 7 Elohim. Encore faut-il observer que, sur ces 7 Elohim, 6 appartiennent au Ps. 108, lequel est la répétition de deux péricopes des Ps. 57 et 60, élohistes, appartenant au second livre. Le septième Elohim est dans 144 9.
Peut-être s'étonnera-t-on de voir que tous ces psaumes ne se présentent pas avec l'aspect exclusif que revêtent ceux du quatrième, et nous pouvons bien ajouter du cinquième livre. Il est de fait que dans les trois premiers la distinction n'est pas aussi tranchée. Si nous cherchons l'explication de ce fait, nous aurons d'abord à établir une différence entre les psaumes yahvistes et les psaumes élohistes. Dans les premiers,
* La doxologie termiDale du second livre du Psautier (72 18-19) renferme le nom de Yahvé, ce qui paraît exclure l'hypothèse qu'elle ait pu être spécialement rédigée en vue d'un recueil élohiste.
OÙ Yahvé prédomine, il n'y a pas de raison pour qu'on ne rencontre pas subsidiairemenl Elohim. Les Juifs, alors qu'ils se servaient couramment du tétragramme, pouvaient occasionnellement, pour varier, et surtout en poésie, employer une expression qui, en pratique, était équivalente. Le cas des psaumes élohistes offre de plus grandes difficultés. En effet, si le but avoué est d'éliminer le nom divin, trop sacré pour être prononcé par des lèvres humaines, une demi-mesure ne se justifie pas : il faudrait une suppression radicale. Or dans les psaumes élohistes il subsiste un certain nombre de Yahvé : 43 en tout contre 210 Elohim. On peut sans doute admettre que quelques-uns d'entre eux ont été réintroduits après coup par l'inattention des copistes. Toutefois ceux-ci ne sauraient être rendus responsables de tout, et Ton est bien forcé d'admettre que, pour un motif ou pour un autre, lors de l'arrangement systématique des psaumes élohistes, il s'est passé quelque chose que nous ignorons et que l'opération ne s'est pas faite d'une façon tout à fait uniforme.
§ 294. Les psaumes du recueil, ou, pour mieux dire, la plupart d'entre eux sont munis de suscriptions qu'il est nécessaire d'étudier pour pouvoir ensuite établir une hypothèse concernant la provenance et la formation graduelle du Psautier. Dès longtemps l'usage a prévalu de désigner sous le nom de € psaumes orphelins » ceux qui sont totalement dépourvus d'une suscription quelconque; cette appellation est fort commode, et nous l'emploierons volontiers. Il faut du reste se garder de la confondre avec une autre, celle de « psaumes anonymes », donnée à ceux qui ne sont pas placés expressément sous le nom d'un personnage tel que David, Asaph, etc. Tous les psaumes orphelins — on le comprend, — sont forcément anonymes, mais la réciproque n'est pas vraie : un psaume anonyme peut avoir une suscription dans laquelle figurent des indications variées, mais aucun nom propre.
Les psaumes orphelins sont au nombre de 34, à savoir 4 dans le I*Mivre (1, 2, 10, 33), 2 dans le !!• (43, 71), 0 dans le III% 10 dans le IV* (91, 93-97, 99, 104-106), 18 enfin dans le V* (107, 111-119, 135-137, 146-150). La disproportion, comme on le voit, est fort grande, puisque 28
psaumes orphelins sur 34 appartiennent aux deux derniers livres. Encore faut-il ajouter que les 6 imputables aux (rois premiers livres doivent être réduits à un chiffre plus faible. En effet, les Ps. 10 et 43 ne sont pas autre chose que la suite des Ps. 9 et 42. Le Ps. 33 porte, dans la version des Septante, le nom de David; le Ps. 71 également, avec quelques mots complémentaires (« de Jonadab et des premiers déportés »). Resteraient donc seuls les Ps. 1 et 2 qui peuvent à bon droit — le premier en tout cas, le second assez vraisemblablement, — être considérés comme jouant le rôle de prologue. Ces observations, ainsi qu'on le verra plus loin, ont leur importance dans l'histoire de la formation du Psautier.
Deux remarques préalables s'imposent à propos des suscriptions en général. La première, c'est qu'elles doivent renfermer, tout au moins partiellement, des données relativement anciennes, puisque plusieurs des termes qui y figurent étaient déjà inintelligibles pour les auteurs de la version alexandrine. En revanche — et c'est la seconde remarque, — celte même traduction des Septante prouve que le contenu des suscriptions n'a pas été dès l'abord fixe et immuable : le Psautier grec renferme dans les suscriptions maintes données étrangères au texte hébreu. Ces indications des Septante méritent d'être prises en sérieuse considération, à côté de celles que fournit la Bible massorétique.
Les suscriptions des Psaumes portent sur divers points; on peut classer les informations qu'elles donnent en quatre catégories : !• celles qui se rapportent à un personnage, auquel le psaume est attribué; 2^ celles qui mentionnent les circonstances historiques de la composition du psaume; 3* celles qui ont trait à la nature du poème; 4^ celles enfin qui concernent l'usage liturgique, l'exécution musicale, la mélodie, etc. *
* Dans nos principales versions françaises, comme dans la Bible hébraïque, la suscriptîon est traitée comme faisant partie du psaume et numérotée comme v. 1 (parfois v. 1-3), en sorte que le cantique lui-même ne commence qu'avec le v. 2 (ou 3). Dans d'autres traductions, telles que la version dite de Lausanne et la Bible anglaise, le compte des versets se fait
J. Indications personnelles.
I 295. Nos lecteurs seront peut-être surpris de voir que nous employons ici une expression quelque peu vague et que nous évitons le terme précis : indications d'auteurs. Nous le faisons à dessein, pour ne pas préjuger la solution d'un problème délicat et complexe. Voici quels sont les faits. En tête d'un grand nombre de psaumes, on lit des noms de personnages, précédés de la préposition hébraïque le (7, lamed) ; ainsi LeDavid, LeAsaphj etc. Le sens ordinaire de cette préposition est « à, pour » ; elle sert à exprimer le datif et non pas le génitif, que l'hébreu rend d'une autre manière. Toutefois la transition de l'une de ces significations à l'autre est aisée. Quand on parle d'un objet appartenant à (ou ressortissant à) un homme, cela équivaut à désigner celui-ci comme possesseur ou comme auteur. Il ne faut donc pas s'étonner si, dans l'interprétation des suscriptions des psaumes, on a vu généralement, dans le lamed accompagnant un nom propre, l'intention de désigner l'auteur du cantique ; on en parle traditionnellement comme du lamed auctoris. Il convient toutefois de noter que le plus ancien témoin, à savoir la version des Septante, a employé le datif et non le génitif: r(j} et non pas ro5. Sans nous prononcer pour le moment sur le fond de la question, nous nous servirons provisoirement dq terme usuel, et nous dirons « les auteurs des psaumes » en parlant des personnages dont le nom, précédé du lamed, est énoncé dans les suscriptions. Ces < auteurs > sont au nombre de 9.
1® « Moïse, homme de Dieu » est nommé en tête du Ps. 90.
2* David figure dans la suscription de 73 psaumes, à savoir : 3.9, 11-32, 34-41, 51-65, 68-70, 86, 101, 103, 108-110, 122, 124, 131, 133, 138-145. Quelques manuscrits hébreux lui attribuent aussi 66 et 67. Les Septante le
autrement, la suscription étant laissée en dehors. Il faut se souvenir de cette particularité quand on a quelque peine à retrouver une citation tirée d'un psaume.
nomment encore pour les Ps. 33, 71, 91, 93-99, 104, et dans quelques manuscrits pour 1, 2 et 42 ; en revanche ils omettent David aux Ps. 122, 124, 131 et 133.
3^ Salomon : deux psaumes, 72 et 127. Les Septante ne le nomment pas pour 127.
4^ Asaph est indiqué comme « auteur » de 12 psaumes : 50, 73-83. Ce personnage n'est jamais mentionné dans les livres de Samuel et des Rois, mais bien dans I Chron. 6 39 ss., 15 17, 19, 16 5-7, 37, 25 1, 2, 6, 9, II Chron. 29 30, Néh. 12 46. C'est un contemporain de David, célèbre comme musicien et qualifié aussi de « voyant » * (II Chron. 29 30). Il importe d'ajouter que sa descendance est mentionnée comme vouée au chant sacré, et cela dans la période préexilique (II Chron. 5 12, 29 13, 35 15) et postexilique (Esdr. 2 41, 3 10, Néh. 7 44, 11 17).
5« Héman (Ps. 88) et 6<> Ethan (Ps. 89) sont tous deux qualifiés d'Ezrachites. Ce sont des sages renommés, contemporains de Salomon, cités dans I Rois 4 31, où Ethan (mais non pas Héman) est aussi traité d'Ezrachite. Le sens de ce terme est descendant de Zérach, fils de Juda (Gen. 38 30), et en effet Ethan et Héman sont nommés par I Chron. 2 6 comme fils de Zérach et par conséquent judaïtes. D'autre part, d'après I Chron. 6 33, 44, Héman, « le chantre »y et Ethan sont des lévites établis par David pour diriger le chant dans le sanctuaire de l'Eternel. Voir aussi 15 17, 19, 16 41, 42, comp. 16 4. Les noms d'Héman et d'Ethan sont associés, dans les textes de I Chron. 6, 15, 16, à celui d'Asaph. Dans 16 41, 42, le nom d'Ethan est remplacé par celui de Jeduthun, dont il sera reparlé plus bas. Voir aussi II Chron. 5 12, 29 13-14, 35 15, Néh. 11 17.
7® Les fils de Koré ont H psaumes sous leur nom : 42, 44-49, 84, 85, 87 et 88. Ce sont les descendants du lévite Koré (Ex. 6 21, Nombr. 16 i ss., 26 ii P; ce dernier passage relève expressément le fait que, lors de la mort de Koré, ses fils ne périrent pas avec lui). D'après les Chroniques ils remplissaient sous le règne de David les fonctions de chantres
' DaDS Matth. 13 35, une citation d'un psaume d'Asaph (78 2) est introduite par ces mots : « ...ce qui avait été dit par le prophète... ».
et de portiers du temple (I 6 37, 9 i9, 26 1-19); ils sont également mentionnés comme chantres sous Josaphat (II 20 19). Le Ps. 88 est assigné à la fois à Héman et aux fils de Koré, ce qui n'a rien de surprenant, Héman lui-même appartenant à la descendance de Koré (I Chron. 6 33-38) et étant présenté dans les Chroniques comme exerçant au temps de David les fonctions de chef des chantres de sa famille.
8^ Le Ps. 39 est assigné en même temps qu'à David à un personnage nommé Jeduthun qui, comme nous l'avons vu déjà, est une autre désignation d'Ethan (I Chron. 16 4i, 42, 25 I, 3, 6, II 5 12, 29 14, 35 15, Néh. 11 17). Ce même nom figure encore dans la suscription du Ps. 62, à côté de David, et dans celle du Ps. 77, à côté d'Asaph. Seulement dans ces deux derniers passages, au lieu d'être, comme au Ps. 39, acconipagné de la préposition habituelle /e, il est précédé d'une préposition {al) qui signifie sur, et se trouve ainsi transformé de nom d'homme en indication de mélodie. Ce changement de préposition est fort ancien : les Septante l'attestent déjà *.
9* La mention la plus fréquente, après celle de David, est celle du « maître-chantre », comme s'exprimaient nos anciennes versions. Certaines versions modernes disent : « le chef des chantres » ; on pourrait dire également « le directeur du chant » ou « le chef de musique ». En effet le verbe dont ce mot est le participe actif signifie présider, diriger, et spécialement dans le sens musical (I Chron. 15 2i). Le nom de ce personnage est accompagné de la même préposition le que ceux de David, de Salomon, d'Âsaph, etc. ; il n'y a donc aucune raison valable pour varier en français la traduction de cette particule et mettre, comme font nos versions : « Au chef des chantres. De David ». Encore moins est-il légitime d'écrire, comme le vieil Ostervald : « Psaume de David donné au maître chantre », en intervertissant l'ordre des termes et en introduisant le mot « donné ». Ce qui a poussé sans doute à adopter cette traduction inconséquente, c'est que,
^ La version (non révisée) d'Ostervald traduisait : « d'entre les enfants de Jedathan ^^ ce qui est inadmissible. Cette fausse interprétation a surnagé dans Ostervald révisé^ non pas au Ps. 62, mais au Ps. 77.
presque toujours, la mention du chef des chantres coïncide, dans une même suscription, avec celle d'un des noms propres énumérés ci-dessus. Voici la liste des psaumes où on la rencontre *, au nombre de 55 : a) avec David : 4-6, 8, 9, 11-14, 18-22, 31, 36, 39 (en outre avec Jeduthun), 40, 41, 51-61, 62 (avec Jeduthun), 64, 65, 68-70, 109, 139, 140; b) avec les fils de Koré : 42, 44-47, 49, 84, 85, 88 (en outre avec Héman); c) avec Asaph : 75, 76, 77 (avec Jeduthun), 80, 81 ; d) dans deux psaumes anonymes (voir toutefois plus haut les indications de quelques manuscrits) : 66, 67.
Influencées sans doute par le même motif qui a dicté à nos versions modernes leur traduction « au chef des chantres », les versions antiques n'ont pas davantage classé le mattrechantre parmi les auteurs présumés de psaumes. Elles se sont même encore plus écartées du sens le plus fréquemment adopté aujourd'hui, et ont eu recours à des traductions qui dénotent de leur part des conjectures et des tâtonnements. Ainsi les Septante traduisent : ecs to réXos ; Théodotion : ecs 70 vcxos; Aquilas : t<jj vacanoùip; Jérôme: victori. Nous avons peine à deviner ce qu'ils ont pu se représenter par là.