Le livre de Tobit
I 449. Il est indispensable, dès le début, de signaler le fait que ce livre nous est parvenu, non pas sous une forme unique, mais en plusieurs rédactions différentes. On peut les
ramener, malgré leurs divergences multiples à deux types principaux, dont Tun a pour représentants attitrés les manuscrits Alexandrinus et Vaticanus des Septante et Tautre la version latine de saint Jérôme. Ce dernier type est tout naturellement plus répandu et plus connu en Occident ; il convient néanmoins de donner la préférence à Tautre, qui a pour lui Tantériorité, sans parler d'autres garanties. Le nom même du livre varie suivant que Ton consulte la tradition grecque ou la tradition latine. En effet, les deux plus notables personnages du récit sont un père et son fils. Dans le texte grec le premier s'appelle Tobit, et le second Tobie ; en latin ils portent tous deux le même nom, Tobie. Or, comme c'est la dénomination du père qui doit servir de titre à l'ouvrage, celui-ci est désigné en grec comme livre de Tobit, en latin comme livre de Tobie. Nous nous conformerons à la nomenclature grecque.
Les premières lignes de l'ouvrage annoncent qu'il contient l'histoire de Tobit, de la tribu de Nephthali, déporté à Ninive par le roi d'Assyrie Salmanasar. Le nom de ce souverain est déformé en Enémessar, mais il ne saurait y avoir de doute sur l'intention de l'écrivain. Après cet en-tête (1 1-2), commence un récit à la première personne, placé dans la bouche de Tobit, et qui s'étend jus^qu'à 3 6. Ultérieurement la narration se poursuit à la troisième personne. Dans le texte latin, cette distinction n'existe pas et le livre tout entier est à la troisième personne. Il acquiert de la sorte une plus grande homogénéité; mais, précisément pour ce motif, il convient de considérer la forme grecque comme plus originale. On comprend en effet qu'on ait entrepris de donner à la narration un cachet d'unité; on s'expliquerait moins qu'on eût travaillé en sens inverse. Du reste, quoi qu'il en soit de cette différence de forme et de certaines variantes, le fond du récit est le même.
Tobit est un homme pieux, vertueux, bienfaisant. Dans sa jeunesse, quoique appartenant au royaume des Dix tribus, il accomplissait rigoureusement la loi juive, faisant le pèlerinage de Jérusalem et s'acquittant de la dtme. Déporté à Ninive, avec sa femme Anna et son fils Tobie, il y prospéra,
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si bien qu'il put prêter une somme de dix talents à un compatriote nommé Gabaêl, établi à Rag^ues en Médie. Mais Tavènement de Sanchérib (appelé ici Sennachérim) amena pour Tobit de grands malheurs : il perdit tous ses biens et dut se cacher pour échapper à la mort. Lorsque < Sacherdon » (c'est-à-dire Asarhaddon) eut succédé à son père^ Tobit put revenir auprès des siens, mais il vivait dans la pauvreté, et de plus un accident le priva de la vue. Le récit présente ici une frappante analogie avec le prologue de Job. Anna prend à l'égard de son mari une attitude qui rappelle celle de la femme de Job. La version latine compare du reste expressément l'infortune de Tobit à celle de Job. Loin de succomber à la tentation, Tobit prononce une prière résignée et implore la mort.
Avec 3 7 la narration nous transporte brusquement à Ecbatane en Médie. Là vivait un Juif, nommé Raguel, dont la fille Sara avait déjà été mariée sept fois ; mais le démon Asmodée avait fait périr les sept maris le jour même de leurs noces, en sorte que Sara se trouvait veuve pour la septième fois sans avoir eu d'époux. Comme ses servantes la raillaient et la soupçonnaient d'avoir étranglé ses maris, Sara songea à se suicider. Mais, repoussant cette tentation, elle adressa une fervente prière au Seigneur, à la même heure où, à Ninive, Tobit l'implorait de son côté. Pour exaucer ces deux requêtes. Dieu envoya sur la terre l'ange Raphaël, avec la mission de guérir Tobit et de faire épouser Sara par le jeune Tobie.
Le récit revient (4 i) à Tobit et nous le montre confiant à son fils la tâche d'aller à Ragues en Médie, réclamer l'argent jadis prêté à Gabaël. Il lui adresse, à cette occasion, un long discours d'exhortation, qui renferme un grand nombre de préceptes excellents; ceux-ci méritent pleinement la réputation dont ils ont longtemps joui dans l'Eglise chrétienne. Tobie se prépare à partir, et cherche un compagnon de voyage. 11 en trouve un dans la personne d'un inconnu, qui n'est autre que l'ange Raphaël, mais qui se fait passer pour un Juif nommé Azarias. Ils se mettent en route, et dès le premier soir, au bord du Tigre, le jeune homme capture un
poisson dont, sur le conseil de son compagnon, il garde soigneusement le cœur, le foie et le fiel. Arrivés à Ecbatane, les voyageurs demandent Thospitalité à Baguel, et Fange se préoccupe immédiatement d'arranger le mariage de Tobie avec Sara ; il dissipe les appréhensions que cause légitimement au futur époux la mort tragique des sept maris de la jeune fille. Le mariage se conclut sans aucun délai et Tobie^ suivant l'avis de Raphaël, fait une fumigation avec le cœur et le foie du poisson: « Aussitôt que le démon en sentit l'odeur, il s'enfuit dans la Haute-Egypte, et l'ange l'y enchaîna ^ (8 3).
Le lendemain matin, Raguel creuse une fosse par précaution, mais à sa grande joie Tobie est bien vivant. On comble la fosse et aussitôt commence une fête nuptiale de quinze jours. Le soi-disant Azarias part pour Ragues, rapporte l'argent prêté et ramène Gabaël lui-même qui vient participer aux réjouissances.
Cependant, dès que la quinzaine est révolue, Tobie insiste pour repartir et retourner chez ses parents dont il pressent l'inquiétude. Raguel y consent à regret, lui remet sa jeune femme et la moitié de sa fortune, et les époux se mettent en route, toujours accompagnés du prétendu Azarias. Arrivés près de Ninive, Tobie et l'ange prennent les devants, et, grâce au fiel du poisson qu'on place sur les yeux de Tobit, celui-ci recouvre la vue. Sara arrive à son tour chez ses beaux-parents où elle est reçue avec joie.
Lorsqu'il s'agit de payer le salaire d' Azarias et de lui offrir un présent proportionné à la reconnaissance qui lui est due, Raphaël fait connaître qui il est, « l'un des sept saints anges qui présentent au Très Saint les prières des hommes pieux et qui ont accès auprès de sa Majesté > (12 15). Il adresse au père et au fils des recommandations et des bénédictions, puis il disparaît. Alors (13 i) « Tobit écrivit une prière pour exprimer sa joie >. Cette prière est un assemblage de textes, empruntés en grande partie aux livres canoniques de l'A. T. Elle se meut dans les généralités et n'est pas en rapport avec la situation décrite.
Le dernier chapitre (14) résume à grands traits la carrière
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de Tobit et rapporte sa fin. Avant de mourir (à l'âge de 158 ans) il recommande à son fils d'émigrer en Mëdie et d'abandonner Ninive qui, selon la parole du prophète Jonas, doit être détruite. Il prédit la ruine de Jérusalem et la déportation des Juifs, puis la restauration et la reconstruction du temple (« mais, ajoute-t-il, il ne sera pas comme le premier »), enfin l'accomplissement général de toutes les prophéties, la conversion des païens, Texaltation suprême du peuple de Dieu. Après la mort de son père et de sa mère, Tobie se transporte à Ecbatane auprès de ses beaux-parents. II y meurt à Tâge de 127 ans. « Avant sa mort il apprit encore la ruine de Ninive, qui fut prise par Nabuchodonosor et Assuérus, et il en conçut de la joie avant de mourir >.
§ 450. D'après cette analyse, il est aisé de voir que l'histoire de Tobit est un roman. Il se rapproche par là du livre de Judith, mais il en diffère par la nature des scènes qu'il décrit et des personnages qu'il fait agir. Le cadre n'est pas emprunté aux destinées politiques et guerrières de la nation Israélite; il n'est question ni d'armée conquérante, ni de ville assiégée, ni de général étranger, ni d'héroïne nationale. Il est parlé, tout simplement, d'une ou plutôt de deux familles juives, de leurs revers et de leur prospérité. Il est impossible de méconnaître l'art avec lequel le narrateur a composé son œuvre. Il a dessiné d'une main sûre les caractères de ses personnages, et a certainement réussi à les rendre intéressants. L'élément surnaturel qu'il fait intervenir n'est point pour nous surprendre. Il nous permet de constater le développement pris, au sein du judaïsme, par l'angélologie et la démonologie. Le rôle assigné à Raphaël est d'une autre nature que ceux de Gabriel et de Mikaël dans le seul livre canonique qui mette en scène des anges en les désignant chacun par son nom, à savoir dans Daniel. Là du moins les fonctions qu'ils revêtent ont un caractère national ou même international, tandis que dans Tobit Raphaël s'acquitte d'une mission purement privée. Plus remarquable encore est la place faite au malicieux démon Asmodée, qui paratt, sans que le texte s'explique nettement à cet égard, être poussé par la jalousie à faire mourir les époux successifs de Sara.
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Le fait qu'une simple fumigation suffit pour écarter le démon mérite également d'être noté comme caractéristique. Indépendamment de ces données-là, il est encore d'autres traits qui mériteraient d'attirer l'attention au point de vue de Tinvraisemblance qu'ils présentent; mais il ne saurait être question d'appliquer à l'auteur quelque peu fantaisiste d'un conte romanesque les règles précises auxquelles doit être soumis un ouvrage historique. L'écrivain a cherché à placer son récit dans un cadre emprunté à l'histoire d'Israël. Il a choisi à cet effet l'époque où le royaume des Dix tribus fut vaincu et supprimé par l'Assyrie ; ses héros vivent donc au loin sur la terre d'exil. Il a pu trouver dans les récits bibliques les noms de trois souverains assyriens; il y a pris aussi celui de Nébucadnetsar, et, sans se douter de l'anachronisme, celui d'Assuérus*. 11 reporte d'ailleurs, sans arrière-pensée, dans l'époque antérieure à l'exil et dans le royaume du nord les institutions et les mœurs propres au judaïsme postexilique. Il a manifestement connu et utilisé bon nombre des écrits canoniques de l'A. T. Le début du récit présente des rapports avec le livre de Job. Vers la fin, le livre de Jonas est expressément cité et c'est, chose curieuse, pour en tirer une conclusion opposée à celle qui devrait s'en dégager. L'auteur de Tobit en effet n'hésite pas à proclamer que, selon Jonas, Ninive doit être détruite, tandis que le livre de Jonas enseigne au contraire que Dieu fit grâce à la grande cité.
Le livre de Tobit doit avoir été écrit à une époque où le temple de Jérusalem offrait aux regards un aspect dont la magnificence était inférieure à celle du temple de Salomon (comp. 14 5). Il doit donc être antérieur aux grands travaux de restauration et d'embellissement entrepris par Hérode I*', vingt ans environ av. J.-C. D'autre part, son auteur paraît avoir connu les livres de Daniel et d'Eslher, et cette circonstance, jointe à d'autres traits particuliers du livre, ne permet pas de fixer la date de cet écrit longtemps avant l'ère chrétienne. On est conduit à admettre qu'il est dû à la plume d'un Juif qui vivait entre l'an 100 et l'an 20 av. J.-G. Quoi-
* Il se pourrait du reste qu'il eût pris l'idée d'un Assuérus (Xerxès) contemporaio de Nébucadoetsar non point dans Esther, mais dans Dan. 9 1.
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qu'il place la scène des événements décrits dans les lointains parages de l'Assyrie et de la Médie, il ne semble pas qu'il faille le considérer comme étant lui-même un habitant de ces provinces. Bien plus, il est douteux qu'il connût la Palestine autrement que par les livres ou par les témoignages d'autrui. Sa résidence paraît avoir été l'Egypte. Selon toute probabilité, son ouvrage a été écrit en grec, et il n'y a pas lieu d'admettre un original sémitique. Le style, il est vrai, n'est pas exempt d'hébraïsmes, mais l'emploi de nombreuses locutions bibliques suffit à les expliquer.
Nous avons déjà indiqué plus haut la multiplicité et la variété des textes de Tobit parvenus jusqu'à nous. En grec, ce livre figure dans les manuscrits des Septante sous trois formes assez divergentes. La plus importante est celle de l'Alexandrinus et du Vaticanus, tandis que le Sinaïticus présente un texte différent, et que d'autres manuscrits encore constituent une rédaction mixte. Origène affirme, comme pour Judith, que de son temps les Juifs n'avaient pas le livre de Tobit en hébreu. Jérôme, d'autre part, affirme avoir eu entre les mains ce livre écrit en chaldéen, et s'en être servi pour sa version latine, pensant avec raison que le chaldéen (l'araméen) est plus proche de l'hébreu que le grec. 11 partait donc de l'idée que le livre avait été originairement écrit en hébreu. Il avoue du reste avoir fait sa traduction très rapidement et sans grand soin. On a retrouvé et publié à Oxford un texte araméen de Tobit qui présente une grande ressemblance avec la version latine de Jérôme ; il est pourtant douteux que ce texte araméen doive être identifié avec celui que Jérôme a connu et utilisé ; ce n'est probablement qu'une reproduction ultérieure et modifiée. Enfin, l'on possède également Tobit en hébreu, et cela sous trois ou quatre formes différentes. Il ne peut être question de chercher dans ces œuvres de date relativement récente l'original prétendu du livre, ce ne sont sans doute que des versions, et, somme toute, il convient d'en rester à la conclusion que Tobit a été composé en grec.
Il ne serait pas impossible que l'histoire de Tobit ait fait partie d'un cycle de narrations plus étendu. Ce qui permet de le supposer, c'est qu'on y voit intervenir incidemment
certains personnag^es qui figurent ailleurs dans d'autres écrits juifs. De ce nombre est Achichar ou Achiachar, le héros d'un conte dont on possède diverses rédactions en arabe, en syriaque, en éthiopien, etc. Il est présenté comme ayant vécu sous le roi Sanchérib, et c'est précisément sous le même règne que Tobit est censé avoir vécu. Achiachar est nommé dans Tob. 1 S1-S2, 2 lo, 11 IB, 14 lO, et désigné comme neveu de Tobit. Il est aussi question dans 14 il d'un homme de bien, nommé Manassé^ et d'un méchant nommé Adam ou Aman ; Tobit les mentionne comme des personnages très connus. Certains critiques croient discerner ici une allusion à l'histoire d'Esther, ce qui expliquerait Aman, mais non point Manassé.
La littérature d'imagination, le roman si l'on veut employer ce terme, a donc fleuri chez les Juifs. Les livres de Judith et de Tobit en sont deux exemples intéressants, à côté desquels il y en a bien d'autres. Leur caractère de fiction ne les empêche pas d'avoir une valeur morale et religieuse ; en fait de narration, les écrits proprement historiques ne sont pas les seuls qui puissent prétendre à posséder ce mérite. Nous avons déjà vu de quelle façon flatteuse Luther appréciait Judith; sur Tobit, qui est également à ses yeux un poème, il porte un jugement tout aussi favorable : « C'est, dit-il, une charmante, aimable et pieuse comédie >.
m. Livres didactiques.
i. U Ecclésiastique,
I 451. Seul de tous les Apocryphes, ce livre nous fait connaître le nom de son auteur. Il a été écrit, en hébreu, par Jésus, fils de Sirach, de Jérusalem. Cette donnée se rencontre dans les divers textes et versions avec certaines variantes, d'après lesquelles Sirach serait tantôt le père, tantôt le grandpère, tantôt même Tarrière-grand-père de l'auteur. La généalogie la plus complète serait : Jésus, fils de Siméon, fils d'Ëléazar, fils de Sirach. Mais il se pourrait qu'il fallût inter-
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vertir les deux premiers noms> et dans ce cas l'auteur du livre se serait appelé Siméon, fils de Jésus, etc. Une désignation très commode^ qu'on emploie volontiers et qui est parfaitement juste^ c'est celle de Siracide, soit descendant de Sirach *.
Les renseignements que nous possédons sur la personnalité de l'écrivain nous sont fournis en partie par son livre méme^ dans lequel il fait part au lecteur de ses souvenirs, de ses expériences et de ses études ; il y donne aussi la preuve de la connaissance approfondie qu'il possédait du recueil des livres saints. Mais ces informations sont encore complétées de la façon la plus heureuse par la Préface qui précède l'ouvrage et qui est l'œuvre du petit-fils de l'auteur. « Mon grand-père Jésus, dit-il, qui s'était beaucoup adonné à la lecture de la Loi et des Prophètes et des autres livres de nos pères, et qui s'y était acquis une assez grande habileté, fut amené à composer lui-même un ouvrage qui se rapportât à l'instruction et à la sagesse, pour que des personnes désireuses d'apprendre, en s'en occupant à leur tour, pussent faire des progrès dans une vie conforme à la Loi. » Ayant ainsi rendu compte du but poursuivi par son aïeul, il se donne à connaître lui-même comme auteur de la traduction grecque, et réclame l'indulgence du lecteur en faisant valoir la difficulté de rendre exactement un texte hébreu dans une autre langue. Il signale à ce propos les différences qui existent entre le texte original des écrits bibliques et leur version grecque. Enfin, et c'est là un renseignement des plus précieux, il donne une indication chronologique relative à son arrivée en Egypte, et c'est sur cette base qu'il faut opérer pour déterminer l'époque où ont vécu le Siracide et son petit-fils.
Malheureusement, la donnée n'est pas aussi claire qu'on pourrait le souhaiter. Le petit-fils du Siracide dit être arrivé en Egypte « dans la 38"« année, sous le roi Evergète ». Or, deux souverains de la dynastie des Lagides ont porté le surnom d'Evergète (bienfaiteur), à savoir Ptolémée III (247-
^ Le nom grec Jésus est usité pour rendre le nom hébreu Josué^ YehO' schoaa, aussi bien que la forme plus brève Yeschoaa, Le Siracide portait donc peut-être le nom de Josué.
222) et Ptolémée VII (170-117), surnommé aussi Physcon*. Le plus ancien de ces deux rois n'ayant occupé le trône que 25 ans, il semble à première vue qu'il faille le mettre de côté puisque la Préface parle de la 38"* année. Mais l'expression de l'écrivain est ambiguë ; il ne dit pas : « dans la 38"" année du règne d'Ëvergète », il dit plus obscurément : «. dans la 38"*« année, sous le roi Evergètc ». Plusieurs commentateurs pensent qu'il veut parler de l'âge qu'il avait en arrivant en Egypte, et, si cette hypothèse était admise, l'Evergète du m* siècle entrerait en ligne de compte aussi bien que son homonyme.
En présence de cette difficulté, il semble qu'un passage du livre (50 i ss.) doive être de nature à projeter quelque lumière dans le débat. Il y est parlé avec les plus grands éloges d'un grand prêtre nommé Simon, fils d'Onias, dont l'administration est célébrée et que le poète exalte de tout son cœur. Il est manifeste qu'il s'agit là d'un personnage que l'écrivain a connu personnellement et dont le souvenir est encore très vivant dans sa mémoire. Mais, par une coïncidence des plus étranges, de même qu'il y a deux Ptolémées qui ont reçu le surnom d'Ëvergète, de même il y a, dans la série des grands prêtres juifs, deux Simon, tous deux fils d'Onias. L'un, Simon I**", fils d'Onias I*% a exercé le souverain sacerdoce de 310-291 ; il a été surnommé le Juste. L'autre, Simon II, fils d'Onias II (219-199), ne nous est pas mieux connu que son prédécesseur. Gomme on le voit, les dates ci-dessus sont dans un rapport analogue à celles que nous avons indiquées plus haut pour les deux rois Evergète. Ainsi, dans une première hypothèse, le Siracide aurait connu Simon I«' le Juste et aurait écrit son livre vers 290; son petit-fils serait arrivé en Egypte sous Ptolémée III et aurait
* Ptolémée VII, déjà mentionné plus haut (II, p. 437) monta sur le trône en 170 pour réfçner conjointement avec son frère, Ptolémée VI Philométor. En 164, un partage intervint entre les deux frères, Philométor conservant TEçypte et Chypre, Physcon la Cyrénaïque et la Libye. En 146, Philométor étant mort, Physcon devint roi de tout Fempire égyptien. On s'explique ainsi pourquoi son avènement, qui remonte légitimement à 170, n'est parfois daté que de 146.
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traduit l'ouvrage de son aïeul vers 230 av. J.-C. Dans la seconde hypothèse, le grand-père serait un contemporain de Simon II, son ouvrage aurait été composé vers 190, et la traduction aurait été rédigée sous Ptolémée VII, vers 125 av. J.-C. La différence entre les deux systèmes est exactement d'un siècle. Ajoutons, pour mémoire, qu'une troisième combinaison a été proposée, d'après laquelle le Siracide aurait vécu au temps de Simon !•', et son traducteur sous le règne de Ptolémée VII, par conséquent à plus d'un siècle et demi d'intervalle l'un de l'autre. Cet arrangement, qui cherche à réunir les avantages des deux systèmes opposés, tout en évitant leurs défauts respectifs, a le grave inconvénient de donner au mot grec TcdTCTros, par lequel le traducteur désigne le Siracide, le sens tout général d'ancêtre, au lieu du sens déterminé et normal de grand-père. Nous laisserons donc de côté cette troisième solution, et nous nous bornerons à examiner la valeur comparative des deux premières hypothèses ; nous les désignerons, pour abréger, par les termes d'hypothèse du iii« siècle et d'hypothèse du ii« siècle.
L'hypothèse du m* siècle a en sa faveur l'épithète de Juste que le judaïsme a donnée à Simon 1«'. De ce surnom honorifique, on cherche à tirer la preuve qu'il doit être l'original du portrait flatteur tracé par le Siracide. Mais on ignore totalement s'il a réellement effectué les travaux mentionnés par le Siracide. Il n'y a donc pas de raison décisive pour déclarer que seul il peut être le héros de ce panégyrique. D'autre part, cette même hypothèse contraint ses partisans à interpréter « la 38"« année » de la Préface comme s'appliquant à l'âge du traducteur. Or on ne voit pas quel intérêt celui-ci aurait eu à relever cette circonstance; et, s'il l'eût fait, il eût été élémentaire de dire « dans ma 38"* année >. Sur ce point l'hypothèse du ii* siècle a une réelle supériorité. En effet, Ptolémée VII ayant régné plus de 50 ans, on peut légitimement parler de la 38"*« année de son règne, ce qui n'est pas le cas pour Ptolémée III. La construction de la phrase est, il est vrai, quelque peu insolite. Au lieu de dire : 4^ dans la 38"** année, sous le roi Evergète », il eût été plus naturel et plus correct de dire : « dans la 38"« année du roi Evergète ».
Mais la tournure employée, quoique un peu lourde et inaccoutumée ne constitue pas un empêchement insurmontable. Nous penchons donc très fort à admettre Fhypothèse du ii* siècle. Celle-ci nous paratt d'ailleurs corroborée par la façon dont le traducteur s'exprime dans sa Préface, au sujet de la traduction grecque des livres bibliques : ce qu'il en dit s'explique mieux si l'on admet une époque un peu plus tardive, le dernier tiers du !!• siècle au lieu du dernier tiers du in« siècle avant l'ère chrétienne.
§ 452. Les anciens écrivains n'ayant pas l'habitude de pourvoir leurs ouvrages d'un titre, il est légitime de supposer que le Siracide ne s'est pas écarté de cette règle. Plus tard^ cette lacune a été comblée pour son livre comme pour beaucoup d'autres, et cela de diverses manières. Dans les manuscrits des Septante, la désignation habituelle est : la Sagesse de Sirach {aoipia lupdjî). Ce nom de Sagesse (ou Sapience) est fréquemment employé par les écrivains chrétiens. Ceux-ci disent aussi volontiers « la Sagesse » tout court, ou bien encore ils ajoutent l'adjectif navapsrôs, douée de toutes les vertus. Parfois même, ils omettent le substantif et disent simplement ^ ^avaperàs. Cette terminologie montre la faveur dont jouissait dans l'Eglise le livre du Siracide. Une autre preuve en est fournie par la dénomination qui est devenue peu à peu la plus usuelle et qui finalement a revêtu un caractère officiel : l'Ecclésiastique, liber ecclesiasticus. Ce terme, qui date de Cyprien, caractérise l'œuvre du Siracide comme étant au premier rang parmi les livres destinés à l'édification de l'Eglise et à l'instruction des catéchumènes. Il ne s'ensuit pas, comme nous le verrons, qu'on le classât parmi les écrits canoniques, mais du moins rendait-on hommage à sa très grande valeur.
Avant même que le livre du Siracide reçût ces divers noms, il semble en avoir déjà porté d'autres. Jérôme en parle en effet comme étant désigné (prœnoiatus) sous le nom de « Paraboles », ce qui implique évidemment en hébreu le mot maschal. C'étaient donc les maschals de Jésus, fils de Sirach, de même que le livre canonique qui lui ressemble le plus s'appelait les maschals de Salomon. L'appellation indiquée
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par Jérôme s'adapte parfaitement au contenu de l'ouvrage. Celui-ci peut d'ailleurs avoir été aussi revêtu en hébreu du nom de Sagesse (Khokma), et dans ce cas les manuscrits grecs et les Pères de l'Eglise n'auraient fait que traduire ce terme. Mentionnons enfin que Clément d'Alexandrie a donné au livre du Siracide le nom de IlaidcqfWjràs (le Maître ou Précepteur).
En comparant tout à l'heure le livre du Siracide avec celui des Proverbes, nous avons indiqué quel est son contenu et quelle est sa forme. C'est en effet un recueil de sentences, et tout ce que nous avons dit plus haut à propos du livre canonique s'applique à celui que nous étudions maintenant. Il traite des mêmes sujets, dans un même esprit, avec les mêmes préoccupations, religieuses, morales et sociales. La sagesse y tient une grande place ; le Siracide la personnifie, non moins que ne l'avait fait avant lui l'auteur de Prov. 1-9. C'est même par ce portrait de la sagesse que le livre commence (1) ; plus loin, l'auteur revient à plusieurs reprises au même sujet, particulièrement dans le ch. 24. La sagesse dicte au Siracide les préceptes qu'il adresse à ses lecteurs, auxquels il parle sur un ton paternel et exhortatif. Il leur décrit les diverses vertus et leur en recommande la pratique; il leur signale également les défauts les plus variés et les met en garde contre eux. Il examine tout ce qui concerne la vie de famille et la vie sociale, les devoirs des époux, des parents et des enfants, des maîtres et des serviteurs, les rapports des citoyens entre eux, plus spécialement les relations des amis, etc. Il aborde aussi l'examen des questions relatives au gouvernement des hommes et à l'administration de la justice, aux créanciers et aux débiteurs, aux cautions, à l'emploi des richesses. Le mariage est en grand honneur auprès de lui ; il insiste à plus d'une reprise sur la nécessité de choisir avec soin son épouse , il s'élève avec force contre l'adultère, la débauche, les tentations de la chair. Bref, on peut dire qu'il trace un tableau très complet de la vie morale et pieuse qu'il recommande à ses lecteurs.
La religion, c'est-à-dire Dieu, tient une plus grande place dans le livre du Siracide que dans le livre des Proverbes.
Noire écrivain relève fréquemment la justice et la miséricorde de Dieu, il décrit ses œuvres, qui sont magnifiques, excellentes et appropriées à leur but. Il parle de la prière et de son efficacité; lui-même insère ici et là une prière dans son ouvrage. Quant aux sacrifices, il proclame que par euxmêmes ils sont dénués de valeur devant Dieu ; ce n'est pas une raison pourtant de s'en abstenir, mais il faut les offrir avec un cœur droit et des mains pures. La bienfaisance, la bonté, la justice valent autant que les sacrifices. En revanche, rien ne sert de jeûner, d'immoler des victimes, d'observer les rites de la pureté légale, si l'on vit dans l'iniquité et si l'on n'aime pas son prochain.
I 453. Les nombreux sujets que nous venons d'indiquer — et il serait aisé d'en ajouter beaucoup d'autres, — ne sont pas traités» d'une façon méthodique. La pensée de Tauteur va de l'un à l'autre, elle retourne ensuite à tel détail déjà effleuré, elle reprend un thème pour en achever l'étude, et il est à peu près impossible de faire une analyse raisonnée et systématique de cet ouvrage. 11 est également malaisé de vouloir y introduire des divisions, l'auteur lui-même ne s'en étant pas préoccupé. Voici pourtant de quelle façon on partage communément le livre du Siracide : A: 1 1-16 23 ; B : 16 24-23 27 ; C : 24 i-30 27 ; D : 30 28-36 22 ; E: 36 23-39 11; F: 39 12-42 u; G: 42 15-50 26; épilogue: 50 27-29; prière: 51 1-12; exhortation: 51 13-30.
II importe de noter, à propos des sections C et D, qu'une fâcheuse interversion s'est produite dans le texte grec du Siracide, et qu'il est indispensable de rétablir, par voie de transposition, l'ordre primitif du livre. Il faut, pour cela, prendre le morceau 33 i3b-36 I6a, et l'intercaler entre les V. 24 et 25 du ch. 30. Il est difficile de s'expliquer comment on a pu commettre une erreur aussi regrettable et aussi évidente dans la reproduction du texte de l'Ecclésiastique. La Vulgate ne présente pas le même défaut que la version grecque. En rétablissant, comme nous l'avons exposé, l'ordre primitif de l'ouvrage, on obtient en particulier un résultat très important, en restituant dans son unité et son intégrité une prière, que l'auteur adresse à Dieu en faveur de son
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peuple et qui se compose des deux fragmenls 33 1-I3a et 36 l6b-22, indûment séparés Fun de l'autre dans le texte grec par Finterposition du morceau 33 i3b-36 I6a. Ce dernier une fois remis à sa place normale entre 30 24 et 30 2S, la prière se retrouve intacte et complète.
Il serait exagéré de prétendre que le désordre règne dans le livre du Siracide. Il faut se borner à dire qu'on ne peut pas y discerner un plan régulier et rationnel. Il n'y a pas lieu de s'en étonner : les autres ouvrages similaires de la littérature hébraïque présentent le même aspect. Evidemment, ces anciens écrivains ne songeaient point à s'assujettir à des règles strictes ; ils composaient librement, sans se préoccuper de disposer leurs écrits avec ordre et de coordonner leurs matériaux d'une façon méthodique. C'est dans le détail seulementy et d'une façon occasionnelle, que nous rencontrons çà et là une tendance au groupement. Nous relevons par endroits des séries de sentences et de réflexions concernant chacune un sujet déterminé. Dans certains manuscrits on trouve la trace positive de l'impression faite par ces petits groupes de maximes sur l'esprit des copistes; ceux-ci en effet ont introduit, en divers passages, des titres s'adaptant à une série plus ou moins longue de sentences.
Un morceau étendu et des plus importants est celui que l'auteur consacre à rappeler en détail l'histoire des grands personnages de sa nation (44 1-50 21). Quelques manuscrits donnent à cette partie du livre le titre de « Panégyrique des pères ». Le but de l'auteur en le composant est de glorifier Dieu qui a suscité tous ces hommes illustres et de relever le courage de ses lecteurs en leur montrant de si nobles exemples. Après un exorde où les diverses classes de grands hommes sont présentées en bloc, l'écrivain commence l'énumération de ses héros en nommant Hénoc, Noé, Abraham, etc. ; il s'arrête spécialement sur Moïse et surtout sur Aaron, puis sur Josué, Samuel, David, Elie et Elisée, Ezéchias et Josias ; il nomme les prophètes et finit par Zorobabel, le prêtre Josué et Néhémie. Après être revenu en arrière à Hénoc, Joseph, Sem, Seth et Adam, il consacre un éloge particulier au grand prêtre Simon, fils d'Onias, comme nous
l'avons vu déjà précédemment (II, p. 454). II y ajoute enfin, en guise de péroraison, une doxologie qu'il termine abruptement par la mention de trois peuples qu'il hait et méprise : les Edomites, les Philistins et les Samaritains.
Le Panégyrique que nous venons d'analyser forme la conclusion du livre. A sa suite viennent, sous forme d'épilogue (50 27-S9), quelques lignes de prose, dans lesquelles l'auteur se nomme et indique le but qu'il s'est proposé; c'est en quelque sorte sa signature apposée à la fin de son ouvrage. Puis, comme appendice, le ch. 51 contient une prière d'actions de grâces (i-iî), suivie d'un morceau (i3-3o) dans lequel le poète exhorte à la sagesse en décrivant ses propres expériences. Bickell a discerné dans ce passage terminal un poème alphabétique, et celte découverte, faite avec une grande perspicacité sur la version grecque, a été confirmée lorsqu'on est rentré tout récemment en possession du texte hébreu.
§ 454. On savait, par les allusions aux paroles du Siracide et par les citations plus ou moins textuelles qui en sont faites dans la littérature juive, que la connaissance du texte hébreu original ne s'était pas perdue de sitôt. Jérôme également affirme avoir vu ce texte. Mais au cours du moyen âge ce document s'est perdu. Si les rabbins du ix* et du x* siècles l'ont encore possédé, il n'en est plus de même pour ceux qui leur ont succédé. On en était donc réduit, jusqu'à ces dernières années, à la version grecque. Celle-ci, de l'aveu même de son auteur qui sollicite l'indulgence de ses lecteurs, présente de nombreuses imperfections auxquelles les copistes ont encore largement contribué. Il y a d'ailleurs heu de supposer que tous les manuscrits parvenus jusqu'à nous procèdent d'un seul et même exemplaire déjà fort défectueux et renfermant l'interversion de chapitres dont nous avons parlé. La version syriaque, faite directement sur l'hébreu, peut servir dans une large mesure, malgré ses graves défauts, à contrôler la leçon des Septante. Quant à la version latine, elle n'est pas l'œuvre de Jérôme; celui-ci, comme il le raconte luimême, s'est abstenu de traduire l'Ecclésiastique. Si donc ce livre figure dans la Vulgate, c'est sous la forme que lui avait donnée l'ancienne traduction latine faite d'après les Septante.
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Il est intéressant de noter qu'elle ne présente pas la transposition de chapitres qu'on trouve dans les manuscrits grecs. En cela, et sur d'autres points encore, elle offre de réels avantages ; elle n'en est pas moins imparfaite, obscure, et parsemée de nombreuses gloses, quelquefois de provenance chrétienne. Enfin, il existe encore plusieurs autres versions anciennes du Siracide, moins importantes que celles que nous venons d'indiquer.
A l'aide de ces documents souvent fautifs et contradictoires, il n'était pas facile, on le comprend, de reconstituer la véritable teneur des pensées du Siracide. Aussi est-ce avec joie que le monde savant a salué la récente découverte du texte hébreu de Sirach. C'est en 1896 que la trouvaille d'un premier feuillet fut portée à la connaissance du public : M"^ Lewis et Gibson, les savantes exploratrices de la bibliothèque du Sinaï, l'avaient rapporté d'Egypte. Bientôt d'autres surgirent, à Oxford, à Cambridge, à Londres, à Paris, provenant tous du Caire. Ces nombreux fragments appartiennent à quatre manuscrits distincts ; pour certains chapitres et versets, ils offrent des textes parallèles, pour d'autres ils se complètent mutuellement. Malheureusement, entre eux tous, ils ne fournissent pas le texte entier du Siracide ; il manque encore 1 1-3 5 ; 16 «7-30 lo presque en entier ; le ch. 34 ; enfin des portions de 33, 35, 38 et 39. Cependant il faut remarquer que les portions retrouvées constituent déjà environ les trois cinquièmes du livre, et rien n'empêche d'espérer que l'avenir viendra combler les lacunes encore existantes.
Ce texte hébreu du Siracide a soulevé une violente controverse. La question était de savoir si c'était bien là l'œuvre originale de Jésus, fils de Sirach, ou bien si Ton avait affaire à la rétroversion tardive, rabbinique, d'une traduction grecque ou syriaque. Il faut reconnaître que la comparaison des fragments hébreux avec les parties correspondantes des versions grecque, syriaque et latine fait constater bon nombre de faits embarrassants. On arrive difficilement à s'expliquer comment il se fait que les traductions présentent fréquemment une leçon préférable à celle de l'hébreu. Pourtant, il ne semble pas probable qu'il faille s'arrêter à l'hypothèse d'une rélro-
version. En revanche, il ne faut pas se refuser à avouer que le texte hébreu, tel qu'il nous est parvenu, doit sur beaucoup de points s'écarter de la rédaction originale, et qu'il reste encore de nombreux mystères à éclaircir dans l'interprétation du Siracide. En tout état de cause, la découverte de ce texte hébreu offre un intérêt exceptionnel, indépendamment des ressources nouvelles qui en résultent polir Tin tell igence de l'Ecclésiastique. Il importe en effet de se dire que ce document est le seul échantillon existant de la littérature hébraïque en dehors des livres canoniques et de quelques inscriptions clairsemées. Notre connaissance du vocabulaire hébreu se trouve accrue de ce fait, et à d'autres égards encore cette acquisition toute récente est un enrichissement positif.
Grâce aux circonstances que nous venons de rappeler, l'Ecclésiastique est, parmi les livres dits apocryphes, celui dont on s'est le plus occupé en dernier lieu. Mais il est juste d'ajouter qu'en dehors de ces considérations plutôt extérieures, cet ouvrage mérite à tous égards qu'on l'étudié avec soin et qu'on lui voue une attention particulière. De tous les écrits issus du judaïsme et non admis dans le recueil officiel de la synagogue, c'est le plus remarquable, celui qu'on s'étonne le plus de ne pas voir rangé parmi les livres canoniques. Il mériterait d'y figurer, au jugement de Luther et d'autres chrétiens éminents, autant et plus que tels ouvrages qui s'y trouvent classés. Vainement quelques zélateurs ont-ils cherché à discerner dans les paroles du Siracide certains traits qui, selon eux, disqualitieraienl cet ouvrage et le rendraient indigne de compter au nombre des livres saints : il est facile de montrer qu'en faisant passer au même crible tel ou tel des livres canoniques, on obtiendrait des résultats encore plus concluants.
Ce qui ajoute à l'intérêt que présente ce livre, c'est qu'il est l'œuvre d'une personnalité unique, et non pas une collection d'éléments de provenance et d'âge différents. 11 est vrai que, cherchant à assimilerplus complètement l'Ecclésiastique au livre des Proverbes, plusieurs critiques se sont demandé si Jésus, fils de Sirach, n'était pas simplement un compilateur, et si on ne lui faisait pas un honneur trop grand en lui attribuant
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la composition même de toutes les maximes réunies sous son nom. Cette opinion, qu'il était naturel devoir émettre et qui peut se soutenir à priori, n'a pourtant pas prévalu : le livre du Siracide offre un caractère d'unité, d'homogénéité, tel qu'on ne peut se refuser à y reconnaître, d'un bout à l'autre, l'œuvre d'un même écrivain. Cette circonstance est bien faite pour rehausser encore l'intérêt que nous inspirent cet ouvrage et son auteur. En la personne de ce dernier, nous apprenons à discerner et à apprécier un représentant authentique de la pensée et de la piété juives à une époque qui, autrement, nous est peu connue. Pour les temps ultérieurs, c'est-à-dire pour la période mouvementée d'Antiochus Ëpiphane et des Maccabées, nous possédons de plus amples renseignements. Mais nous savons peu de choses sur la phase relativement plus tranquille qui a précédé, et il est précieux de pouvoir juger, par un exemple aussi remarquable, quelles étaient la foi religieuse et les préoccupations morales et intellectuelles d'un Juif d'alors.