Le livre de Judith
I 446. Cet ouvrage débute comme un livre historique, par une indication chronologique et en fournissant des détails qui paraissent très précis. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si, dans l'antiquité et jusque dans les temps modernes, l'historicité de cet écrit a été facilement admise par un grand nombre de lecteurs. Cependant un examen plus attentif fait discerner des difficultés très sérieuses, et l'analyse que nous allons entreprendre nous les fera constater.
Dès la première ligne on est surpris de rencontrer la mention de € Nabuchodonosor, roi des Assyriens dans la grande ville de Ninive >. Ce souverain est en guerre avec le roi des Mèdes, auquel le récit donne le nom d'Arphaxad : il remporte sur lui une victoire décisive, le met à mort et brise la puissance médique. Comme le vainqueur avait requis l'assistance de tous ses sujets, de la Perse jusqu'au fond de l'Egypte, et que beaucoup d'entre eux n'avaient pas obéi à son appel, il décide de sévir contre eux, rassemble une armée immense et en confie le commandement à son généralissime Olopheme. Celui-ci, quittant Ninive, chemine vers l'ouest, soumettant tout sur son passage, en Cilicie comme en Syrie, et occupe la côte phénicienne et le pays des Philistins. Toutes les populations subjuguées doivent «, adorer Nabuchodonojsor seul et l'invoquer comme leur dieu (3 8) ». L'effroi s'empare des
* Il existe encore un IVe livre des Maccabées, dont nous dirons quelques mots plus loin en parlant des Pseudépigraphes.
habitants de la Judée : « ils furent inquiets au sujet de Jérusalem et du sanctuaire du Seigneur, leur Dieu ; car ils étaient récemment revenus de la captivité, et toute la population de la Judée s'était assemblée na^ère, et les vases et l'autel et le temple avaient été consacrés après la profanation » (4 2-3). Le grand prêtre du temps se nommait Joakim ; il ordonna un jeûne solennel et les Israélites se préparèrent à la résistance armée.
Olopherne de son côté réunit les Moabites et les Ammonites — auxquels il donne le nom de Cananéens, — et les questionne sur le peuple d'Israël ; le chef des Ammonites lui répond par un exposé digne de figurer dans la bouche d'un orateur théocratique. Olopherne le blâme et, chose curieuse, le livre aux Israélites, qui lui font le meilleur accueil. Quoique Jérusalem ait été mentionnée, le récit semble faire constamment de Béthulie {BawuXùod ou BbtuXoixS) la ville principale du pays, et c'est devant cette place forte qu'Olopherne vient dresser son camp pour l'assiéger (7 i). Au lieu de lui livrer l'assaut, il en fait le blocus, espérant la réduire par la soif. En effet les assiégés sont bientôt en proie à la plus grande détresse ; leur chef Ozias obtient qu'ils résistent encore pendant cinq jours.
A ce moment (8 i) entre en scène l'héroïne du livre, Judith, femme d'une grande beauté et veuve d'un nommé Manassé, décédé depuis trois ans et quatre mois. Ayant fait appeler les anciens de la ville, entre autres Ozias, elle les blâme d'avoir limité à cinq jours la durée de la résistance et d'avoir ainsi manqué de confiance dans le secours de Dieu. Puis elle leur promet d'agir pour la délivrance de la ville. Après une longue prière (9), elle quitte ses vêtements de veuve, s'habille magnifiquement, sort de la ville assiégée avec sa servante, se rend au camp assyrien et obtient une audience d'Olopherne qui subit aussitôt son charme (11 i) et auquel elle soumet un plan relatif à la prise de Béthulie. Ce discours de Judith est tout à fait caractéristique. Il concorde avec les indications fournies au ch. 5 par Achior, le chef ammonite mentionné plus haut, en présentant les Israélites comme une nation absolument invincible, sauf lorsque, par une infidélité,
ils attirent sur eux la colère de leur Dieu. Or c'est là précisément la perspective que Judith fait miroiter aux yeux d'Olopherne : elle prévoit que les assiégés, devant bientôt manquer de nourriture, recourront à des aliments légalement impurs et mangeront aussi les prémices et les dîmes réservées au sacerdoce de Jérusalem. Cette faute une fois commise, ils cesseront d'être protégés d'en haut, et tomberont aux mains de leurs ennemis. Judith fera part à Olopherne du moment favorable pour la victoire. Grâce à ces promesses et surtout à la fascination que sa beauté exerce sur Olopherne, Judith obtient de demeurer au camp, allant et venant librement et se nourrissant des aliments purs qu'elle prépare elle-même avec sa servante.
Le quatrième jour, Olopherne donne un grand festin auquel il la convie; il s'enivre complètement et, lorsque les autres convives se sont retirés, Judith, saisissant l'épée du général assyrien, lui coupe la tête qu'elle remet à sa servante. Emportant avec elle ce trophée sinistre, elles quittent le camp et rentrent à Béthulie. Leur retour et la vue de la tête d'Olopherne provoquent l'étonnement et la joie. L'Ammonite Achior se convertit séance tenante au judaïsme et se fait circoncire. Lorsque, au matin, les Assyriens découvrent la mort de leur chef, ils prennent la fuite, poursuivis par les Israélites qui en massacrent un grand nombre et rapportent un immense butin. La tente d'Olopherne, avec tout son contenu, devient la part de Judith, à laquelle les anciens de Jérusalem, le grand prêtre Joakim en tête, viennent apporter leurs félicitations.
Le dernier chapitre (16) renferme un chant de louanges prononcé par Judith. Ce cantique est d'une réelle beauté; il rappelle quelques-uns des morceaux poétiques de ce genre dans les livres canoniques de l'A. T., en particulier le poème de Débora. Enfin le livre se termine par quelques mots de conclusion. Les habitants de Béthulie, reconnaissants, se rendent à Jérusalem, où les réjouissances durent trois mois. Le sanctuaire reçoit de nombreuses offrandes; Judith y dépose toutes les dépouilles d'Olopherne. Rentrée à Béthulie, elle refuse de se remarier et vit longtemps, entourée de considération. Elle meurt enfin à l'âge de 105 ans, et tout Israël porte
son deuil pendant sept jours. « Personne, dit le dernier verset, n^osa troubler les Israélites tant que Judith vécut et longtemps encore après sa mort. »
§ 447. Le texte original de ce livre n'a point été écrit en grec. Il est d'ailleurs faux de prétendre qu'Origène ait soutenu le contraire : il se borne à dire que de son temps les juifs ne considéraient pas Judith comme canonique et n'en possédaient pas le texte hébreu. Jérôme, de son côté, affirme avoir vu le livre de Judith en langue chaldéenne (araméenne). Veut-il dire par là que Judith a été originairement rédigé en araméen ? Ou bien parle-t-il seulement d'une traduction araméenne de ce livre? C'est ce qu'il est difficile de déterminer. Lies savants modernes s'accordent à penser que le livre de Judith a été écrit en hébreu : la version grecque renferme des particularités et des bévues qui ne s'expliquent pas autrement ^ Du reste, à côté du texte grec qu'on rencontre dans la généralité des manuscrits des Septante, il existe encore deux autres recensions grecques qui présentent de notables divergences. De même en latin on possède deux versions différentes, la Vêtus Latina et celle de Jérôme. Cette dernière, qui s'écarte beaucoup du texte des Septante, est la plus connue en Occident; elle a souvent servi de base aux traductions modernes, et celles-ci donnent par conséquent le livre de Judith sous une forme modifiée et peu satisfaisante.
La question d'historicité se pose à peine, et même parmi les exégètes catholiques romains plusieurs se prononcent négativement. En effet, tout milite contre l'hypothèse d'un récit ayant un caractère historique. Divers passages, tels que 4 3, 5 19, affirment que les Juifs, naguère encore déportés au loin, sont récemment rentrés dans leur patrie. Il n'est pas question d'un roi : c'est le grand prêtre qui est le dignitaire principal (4 6, 15 s); à côté de lui, il est fait mention du sénat ou conseil des anciens du peuple (4 8, 15 8), ce qui fait penser au sanhédrin, fondation bien postérieure à l'exil.
' Pour ne citer qu'un exemple, le texte g^ec, à propos d'Esdraélon, emploie (3 9) le terme de « grande scie ». Or, en hébreu, le mot « plaine » et le mot « scie » ne différent que par un point diacritique et par la vocalisation. Le traducteur s'est laissé prendre à la ressemblance.
Le nom même du grand prêtre Joakim rappelle l'époque de Néhémie (Néh. 12 26). D'autre part, en contradiction avec cet ensemble de données^ Tarmée qui envahit la Palestine est une armée assyrienne, envoyée par un roi dont la capitale est Ninive. Or, l'empire assyrien a succombé, ainsi que Ninive, la résidence de ses rois, dès avant la fin du vii* siècle (en 606 av. J.-C), avant que les Juifs fussent déportés hors de leur pays. Pour compléter la confusion, le roi de Ninive est appelé Nabuchodonosor, ce qui est le nom du souverain, non point assyrien mais babylonien, qui s'empara de Jérusalem en 597 et en 586. Son général, Olopherne, porte un nom perse, et il en est de même pour Bagoas, autre personnage mentionné plus d'une fois dans Judith^.
Ces diverses données constituent un fouillis inextricable. Si, d'un côté, la situation générale semble être celle de la période postexilique, d'autres détails par contre forcent à remonter avant la ruine de Jérusalem. En vain, certains interprètes ont-ils cru résoudre le problème en supposant que la déportation et la restauration impliquées dans le récit n'étaient pas celles du vi* siècle, mais plutôt des événements antérieurs se rapportant au règne de Manassé, tel qu'il est décrit dans II Chron. 33 Ii-13. Cette hypothèse hasardée est loin de faire disparaître toutes les difficultés, et elle en fait surgir de nouvelles. Elle se heurte en particulier à l'assertion finale du livre, aux termes de laquelle Israël aurait joui d'une paix profonde pendant la longue vie de Judith et bien des années encore après sa mort.
 ces considérations historiques viennent s'ajouter celles qu'on peut tirer de la géographie. Même en concédant que les noms de lieux peuvent avoir été déformés par les traducteurs et les copistes, il n'en demeure pas moins qu'en matière de topographie le livre de Judith nous met en présence d'une série de problèmes insolubles. L'armée d'Olopherne suit un itinéraire vraiment incompréhensible, et le reste des données
^ L'histoire connaît un Olopherne sous le règne d'Artaxerxès Ochus vers 350 ; un autre personnage du même nom était roi de Cappadoce vers le milieu du n« siècle av. J.-G. — Quant à Bagoas, c'est entre autres le nom d'un fonctionnaire perse du iv« siècle av. J.-C.
similaires n'est pas moins énigmatique. Un point très important, et qui intrigue à bon droit les exégètes, c'est la position de Béthulie. On a cherché à en retrouver l'emplacement, et on a proposé de l'identifier avec diverses locaUtés, telles que Sannour ou Mitiliyeh; mais aucune de ces tentatives ne peut passer pour réussie. Il est même frappant de voir à quel point cette place forte joue dans le livre de Judith un rôle prépondérant, alors qu'il n'est parlé d'elle dans aucun autre document. Elle semble parfois éclipser Jérusalem, et si cette dernière n'était pas nommée occasionnellement, on serait tenté de se demander si Béthulie n'est pas tout simplement une désignation symbolique, un pseudonyme masquant la ville sainte, la ville du temple. Cette conjecture serait d'autant plus admissible que la forme grecque Betyloua pourrait aisément s'interpréter par Beth-Eloah, maison de Dieu. Dans ce même ordre d'idées, on pourrait faire remarquer que l'héroïne du livre, elle aussi, porte une dénomination symbolique : Judith signifie la Juive, et l'on pourrait voir dans cette femme la personnification de sa race et de sa nation.
§ 448. Dans cette dernière hypothèse, l'histoire de Judith serait une allégorie politique ou patriotique, et il serait intéressant de rechercher quelle idée l'auteur se fait du rôle de sa nation, incarnée dans l'héroïne de Béthulie. Mais diverses circonstances s'opposent à l'acceptation de ce point de vue : c'est d'abord le fait que Jérusalem est nommée à côté de Béthulie, et c'est en outre la difficulté qu'on trouve à identifier la personne de Judith avec Israël envisagé comme peuple.
Il est plus naturel de voir dans ce livre une sorte de roman patriotique, destiné à illustrer la thèse, familière au judaïsme, que la protection divine ne fait jamais défaut à ceux qui comptent sur elle avec confiance et qui ne craignent pas de payer de leur personne pour assurer la victoire et la délivrance. L'écrivain a manifestement pour but d'encourager ses compatriotes à lutter opiniâtrement contre l'étranger et l'oppresseur sans se laisser intimider et décourager par la supériorité du nombre. Judith représente ainsi la réaction la plus énergique contre toute influence du dehors. Elle est
donnée comme descendante de la tribu de Sîméon et glorifie (9 2-4) la conduite de son ancêtre envers les Sichémites (Gen. 34 25 ss.), conduite que la Genèse elle-même réprouve (34 30, 49 5-7). Cette tendance s'explique dans une large mesure par la situation du peuple juif durant les siècles qui ont immédiatement précédé l'ère chrétienne. Sous les Séleucides comme sous les Hasmonéens, le paganisme envahissait le territoire juif, gagnait aisément les esprits, et menaçait les institutions. Aux yeux d'un véritable patriote, toute tentative de cette nature apparaissait comme odieuse. L'auteur de Judith semble penser que contre ce danger-là tous les moyens sont licites. En même temps, il préconise l'observation rigoureuse des ordonnances légales : la piété, telle qu'il la conçoit et la prescrit, a un caractère extérieur et formaliste. Le péché, qui est présenté comme pouvant entraîner le courroux divin et livrer Israël à ses ennemis, c'est la trangression d'un commandement rituel. D'autres détails encore montrent à quel point l'esprit de l'écrivain est imprégné des tendances légalistes et pharisaïques du judaïsme tardif.
L'époque où le livre a été composé doit être déterminée d'après les indices relevés ci-dessus. La date la plus ancienne qui puisse entrer en ligne de compte, c'est le commencement du II® siècle av. J.-G., sous la domination syrienne. Mais vraisemblablement l'ouvrage a été rédigé plus tard encore, au cours du i*' siècle av. J.-C. Josèphe ne l'a point connu ; la première mention de Judith se trouve dans Clément Romain.
Il est permis de se demander si l'auteur a inventé de toutes pièces l'histoire qu'il raconte, ou bien si peut-être le sujet lui en a été fourni par quelque tradition relatant l'exploit d'une Juive, victorieuse d'un agresseur étranger. En l'état actuel de nos connaissances, il est impossible de se prononcer. Quoi qu'il en soit, l'auteur a certainement fait preuve de talent et d'imagination ; la narration est bien menée, avec des détails pittoresques et des tableaux dramatiques. On y rencontre sans doute des invraisemblances et des contradictions, mais une composition de ce genre ne saurait prétendre à une exactitude rigoureuse. Les divers caractères sont bien tracés, et notamment celui de l'héroïne.
TOBIT 445
On a souvent reproché au livre de Judith ce qu'on appelle sa sensualité raffinée ; ce jugement me paraît trop sévère, Tauteur prenant à tâche de faire ressortir que son héroïne obéit uniquement à un mobile religieux et patriotique et qu'elle sort intacte de sa périlleuse aventure. En revanche, il est bien certain qu'elle emploie une ruse perfide, qu'elle ne recule pas devant un lâche assassinat, et que toute son attitude est régie par le détestable principe que la fin justifie les moyens. Dans ces conditions l'appréciation du livre de Judith sera différente suivant qu'on se place au point de vue littéraire ou au point de vue moral. Dans le premier cas, il est naturel de rendre hommage à l'intérêt qu'inspire le récit et aux mérites de l'écrivain. C'est peut-être sous cette impression que Luther a pu qualifier le livre de Judith de « bonne, sérieuse et vaillante tragédie )^ ; il le considère d'ailleurs comme un < poème ^. Mais d'autre part, il est bien évident qu'au point de vue religieux et moral, ce livre appelle les mêmes réserves que nous avons dû formuler à propos du livre d'Esther, et qu'on y respire un esprit particulariste et vindicatif.
Le livre de Judith est canonique dans l'Eglise latine comme dans l'Eglise grecque. Quant aux Juifs, ils l'ont écarté du recueil de leurs livres saints. Pourtant, la littérature rabbinique n'ignore ni le personnage, ni les hauts faits de Judith. Il en est parlé dans des écrits juifs, et en particulier dans un document qui n'est pas antérieur à l'an 1000 apr. J.-C. Là, Judith apparaît comme victorieuse d'un roi Séleucus, qui assiège Jérusalem et périt dans les mêmes conditions qu'Olopherne. Est-ce là, comme le pensent quelques-uns, la donnée primitive du récit? Ou bien n'est-ce qu'une transformation fantaisiste et tardive de la narration ? L'un et l'autre points de vue peuvent se défendre.