L'EMPEREUR ALEXANDRE
IjA mort a frappé , pendant l'impression de cet ouvrage , le monarque magnanime qui avait daigne en accepter la dédicace. Nous nous ferions un scrupule de changer quelque chose à la lettre par laquelle nous lui faisions l'hommage de notre travail. Mais aujourdliui , que ce grand prince n'est plus , nous pouvons , sans être accusé de flatterie, exprimer les sentimens de reconnaissance que ses bienfaits nous inspirent et que nous lui devons comme à \ auguste protecteur de tous les talens ^ quel que soit le pays auquel ils appartiennent. Pénétré de ce devoir, et étranger aux secrets de l'art d'écrire, nous ne pouvons mieux le remplir qu'en répétant ici l'éloge qu'a fait de ce
ri
monarque un écrivain célèbre , qui sait réunir le plus vaste savoir à tous les prestiges d'une mâle éloquence et d'une brillante imagination. Nous le tirons de la seconde édition de la Note sur la Grèce de M. le vicomte de Chateaubriand.
« La consternation de cinquante millions d'hommes annonce mieux qu'on ne pourrait le dire, tout ce que la Russie a perdu en perdant Alexandre. Une famille auguste en larmes ; une épouse à qui sa mort coûtera peut-être la vie ; l'héritier d'un empire qui , oubliant cet immense héritage, s'enferme deux jours pour pleurer et dont la puissance n'est annoncée que par le serment de la plus noble fidélité fraternelle; l'idole d'un peuple religieux, et sMisible, une vénérable mère plongée dans une affliction d'autant plus cruelle qu'une fausse espérance était venue se mêler à ses craintes, et que c'est au pied des autels, où cette mère remerciait Dieu d'avoir sauvé son fils, que ses actions de grâces se sont changées en cris de douleur : tous ces signes non équivoques d'un deuil profond et véritable , sont imc éloquente oraison funèbnî.
« L'Europe a partagé ce deuil; elle a pleuré celui qui mil un In nie à dis ravages effroyables, à des
bouleversemcns sans nombre, à l'effusion du sang humain, à une guerre de vingt-deux années; elle a pleuré celui qui le premier releva parmi nous le tronc légitime et servit à nous rendre les fils de saint Louis, l'ordre, la paix, la liberté. »
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
L'étude des langues étrangères, qui dut son origine aux disputes théologiques du 16*^ siècle et à l'étendue toujours croissante des relations politiques et commerciales des grandes nations de l'Europe avec celles des autres parties du Monde ; cette étude, qui de nos jours brille d'un si grand éclat, et compte dans ses rangs tant de génies supérieurs, a été jusque vers la fin du 18® siècle presque toujours exclusivement bornée aux idiomes de la Grèce et de Rome et aux langues bibliques. Il était réservé à cette époque unique dans les annales du Monde, où l'esprit humain paraît s'avancer à grands pas vers le point le plus élevé de son développement; à cette époque, où la civilisation, après avoir fait lentement le tour du Globe, semble envahir simultanément les trois mondes , l'Ancien , le Nouveau et le Maritime , de voir l'étude des langues , sous le nom àG philologie et] mographique , jouer le rôle important qui lui était dû par la multiplicité des faits nouveaux qu'elle a rassemblés et par la foule d'utiles applications qu'elle en a su faire. Cette science nouvelle , que les Allemands , par une dénomination plus juste et beaucoup plus convenable, appellent linguistique, et qu'un célèbre géographe et savant philologue propose d'appeler idiomogropliie. (Voyez à la page 61) , est partagée en deux parties essentiellement distinctes, savoir : y étude pratique des langues et leur étude comparative ; elles oflient toutes les deux à ceux qui les cultivent convenablement des résultats de la plus grande utilité et de la plus haute importance.
(^ est à la vaste éiudition et aux savans travaux des Cham-
X DISCOURS PRELIMINAIRE
pollion, Chezy, Jaubert, Quatremèie , Abel Remusat, Saint- Martin, Silvestre de Sacy, etc., etc., en France; des Bopp, Eiclihorn, Haramer, Humboldt, Klaproth, Schlegel, Tychsen , Vater, etc., en Allemagne; des Colebrooke, Jones, Marsden,Lee, Morrison, Wilkins,Wilson,etc., en Angleterre; desFr^elni, Schilling, Timkovski, etc., en Russie; des Miinter , Rask, etc. , en Danemark; des Castiglioni , Lanci , Peyron, etc., en Italie; des Hamaker , Van-der-Palm , etc., en Hollande: etc. ; et de tant d'autres que nous désirerions nommer aussi, que l'étude pratique des langues orientales doit ses plus brillaus résultats. C'est au profond savoir de ces orientalistes que l'archéologie doit la résolution de tant de problèmes importans relatifs à l'origine et à l'antiquité des alphabets et à plusieurs points obscurs de l'histoire des nations les plus célèbres de l'Asie et de l'Afrique. C'est aux travaux de ces savans infatigables que la religion est redevable de la réfutation de ces systèmes exagérés de chronologie, enfantés par la vanité ou les spéculations sacerdotales des nations de l'Orient, et que certains ])hilosophes s'empres.«aient d'admettre ,- peut-être parce qu'ils paraissaient contraires aux récits de Moïse. C'est à la vaste érudition d'un des orientalistes français les plus distingués , et à celle non moins grande d'un orientaliste allemand , que la géographie doit la connaissance des deux archipels Bonin et Potocki dans les parages du Japon et de la Chine, échappés aux recherches multipliées de tant de navigateurs européens , celle de quelques volcans actifs dans l'intérieur de l'Asie, et une foule de détails précieux sur les régions non encore explorées du centre de celte partie du monde. C'est aussi aux persévérantes lecheiches d'un savant français, qu'est due ce qu'on pourrait nommer la découverte de l'antique Egypte , puisque ses raonumens , muets jusqu'en 1822, ne nous ont enseigné (|uc des cette époque, qui est celle de l'invention de l'alphabet des hiéroglyphes, rhistoire , les doctrines religieuses, les faits militaires , les usiigcs ri les coutumes, dont ces monumcns sont
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les témoins et comme les archives écrites. L'histoire générale y a non moins gagné que celle des Pharaons : une échelle des temps solidement établie , régulièrement divisée a mis chaque monument à sa place ;, et les ministres de la religion chrétienne et ses nombreux croyans n'ont plus eu à s'effrayer de l'anti- <juité présumée des pyramides, des obéhsques et des zodiaques.
Les gouvernemens de l'Europe, convaincus de l'utilité de ces études , les ont puissamment encouragées dans ces derniers temps. On vit créer à Vienne l'École Spéciale des Langues Orientales, qui a produit tant d'utiles interprètes et des savans distingués; quelque temps après on créa à Paris un semblable institut, qui a donné déjà les plus utiles résultats; et tout récemment le roi de Prusse a fondé une université à Bonne pour l'étude de ces langues pour lesquelles l'empereur de Russie avait créé un superbe établissement dans sa capitale , où il a appelé trois orientalistes français, élèves des grands maîtres que nous avons déjà nommés. En France, le roi Louis XVIII, d'immortelle mémoire , compléta le haut enseignement de son Collège Royal en y ajoutant deux chaires nouvelles, celles de sanskrit et de chinois; et son illustre successeur a continué son règne protecteur des lettres et des arts , en créant un Musée égyptien au Louvre, et en établissant le cours public et gratuit d'archéologie égyptienne. Ason exemple, un jeune prince, aussi savant par lui-même qu'ami zélé et protecteur généreux de toutes les connaissances utiles , a fondé le même enseignement dans la plus célèbre des universités de son grand-duché , celle de Pise; et à Turin, la munificence royale a livré au zèle des savans académiciens, l'une des plus belles collections l'ormée des dépouilles de l'antique Egypte. Cette ardeur unanime, qui se manifesta dans le lô*' siècle à l'époque de la renaissance des lettres dans l'Occident, paraît s'emparera présent de tous les esprits et se propager dans toutes les classes. Une foule de savans distingues s'adonne déjà à l'étude des langues
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et de la littérature de l'Orient. Les monarques et leurs ministres les plus éclairés créent d'importans établisseraens , achètent les collections les plus précieuses, envoient à leurs frais des voyageurs instruits^ rassembler dans les contrées les plus éloignées les manuscrits et les monumens les plus rares; étal)lisi)ent à grands frais des typographies, qui reproduisent dans les capitales de l'Europe les chefs-d'œuvre des antiques nations de l'Asie, et prodiguent les grâces et les honneurs aux Orientalistes qui parcourent avec le plus de succès cette carrière nouvelle. Les savans mémoires des Sociétés de Calcutta, de Madras , de Bombay , de Colombo et de Tranquebar , dans l'Inde, et ceux de la Société de Batavia, dans l'Océanie, ont déjà fait connaître une foule de faits ignorés jusqu'à présent, et rectifié de vieilles erreurs soutenues par des noms imposans. La Société Asiatique, formée naguère à Paris sous les auspices de S. A. R. le duc d'Orléans, et celle de Londres, formée à son exemple, dans la même année, sous ceux de S. M. Britannique , en réunissant dans leurs centres respectifs tous les savans qui s'occupent des langue^ et des antiquités de l'Orient, promettent une moisson encore plus abondante, résultat naturel de la réunion des efforts et des lumières de tant de savans distingués répandus sur toute la surface du Globe.
Mais l'étude comparée des langues offre la perspective de résultats non moins importans. C'est un moyen précieux que cette branche nouvelle de la linguistique offre à la sagacité de tous les savans qui la cultivent pour les aider à suivre à travers la série des siècles les migrations des peuples et leurs établissemens ignorés dans les différentes parties de la terre , pour éclairer la géographie ancienne et moderne et pour répandre beaucoup de lumière sur l'histoire primitive de l'homme et sur le développement successif de ses facultés intellectuelles. Les nombicux matériaux, dont la réunion forme la base de cette branche importante de la linguistique , ont été rassemblés à différentes époques et pendant les trois derniers siècles. Ici, tomme
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en beaucoup d'autres choses utiles, les ministres delà religion chrétienne se présentent au premier rang; c'est au zèle infatigable des nombreux et modestes missionnaires catholiques , pour convertir les idolâtres de l'Ancien et du Nouveau-Monde, que nous devons cette foule de vocabulaires et de grammaires dans tant d'idiomes de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique. C'est aussi au zèle non moins ardent des missionnaires moraves , baptistes et des principales églises protestantes , ainsi qu'aux membres des Sociétés-Bibliques de toutes les confessions chrétiennes , que l'ethnographie doit de nos jours la connaissance de tant de langues jusqu'à présent ignorées dans l'Inde et autres contrées de l'Asie, et de plusieurs autres dans quelques régions de l'Amérique et de l'Océanie , comme aussi la traduction entière ou d'une partie de la Bible en plus de cent langues différentes. Depuis que l'italien Pigafetta eut l'heureuse idée de recueillir les vocabulaires des principales tribus qu'il eut occasion d'observer dans son mémorable voyage autour du monde en compagnie de Magellan, plusieurs navigateurs et plusieurs voyageurs imitèrent son exemple, et augmentèrent par là considérablement les matériaux de la linguistique. C'est dans cette classe d'hommes courageux et éclairés, qui ont tant mérité de l'ethnographie , de la géographie et des sciences naturelles , que l'on rencontre les Cook , les Humboldt (i), les Burckhard, les Seetzen , les Sait, les Bowdich, les Lyon, les prince de Neuwied, les Rossel, les Freycinet, les Duperrey, les Chamisso, les Spix, les Martius, les Baffles, les Crawfurd , les Klaproth, les Lesson, les Denham , les
(i) Quoique cet illustre voyageur n'ait pas publié des vocabulaires dans ses savans ouvrages, il en a cependant rapportd en Europe un grand nombre, ainsi qu'une grande collection de grammaires, matériaux précieux qu'il a généreusement communiqués à M.Vater, et qui ont été d'un immense secours à ce savant philologue , pour la rédaction de la partie du Mithridates , relative aux langues de l'Amérique,
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Parry, les Long, et tant d'autres qu'il serait trop long de nommer.
Mais ce qui est peu connu , et ce qui est sans doute nouveau dans les annales des gouvernans , c'est devoir l'immortelle Catherine II consacrer ses momens de loisir à comparer entre plies ; non-seulement toutes les langues parlées dans son vaste empire , mais aussi avec tous les idiomes connus des autres parties du Globe. Le Linguarum totius orbis vocabularla comparatwa , publié en 1786 et 1791 à Pétersbourg, par Pallas et Jankiewitsch f ut le résultat des importantes recherches de ces deux savans et de celles que cette grande souveraine fît faire dans ses états et ailleurs. Mais , tandis que l'auguste autocrate des Russies s'occupait de La comparaison des langues , le savant Chr. Adelung, en Allemagne , et l'infatigable Hervas, en Italie, conçurent, chacun de leur côté, le projet gigantesque et utile de classer toutes les langues connues d'après leur affinité, et de faire connaître les traits principaux de leurs grammaires. Le savant et modeste jésuite espagnol publia dans l'espace de quelques années, en italien, le Catalogo délie lingue, le Kocaholario poliglotto , le Trattato délie grammatiche et X Aritmetica délie nazioni conosciute, ouvrages qui, malgré beaucoup de défauts et d'erreurs , dûs en partie à l'époque où ils furent rédigés et en partie au manque d'une saine critique dans le choix des matériaux , n'en contiennent pas moins des trésors précieux pour l'histoire et la science des langues, surtout à l'égard de celles du Nouveau-Monde. Quelques années après, et au commencement du siècle actuel, le célèbre Chr. Adelung publia en Allemagne le premier volume de son Mithi'idates , ouvrage qui après sa mort fut continué par le savant Vater. De beaucoup supérieur à tout ce qui avait paru dans ce genre , quoique parsemé d'erreurs graves et imparfait dans plusieurs de ses parties , défauts inévitables dans l'état où se trouvait l'ethnographie lors de sa publication , le Mithridates n'en est pas moins pour cela un des i)uvrages les plus
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savans et un de ceux qui honorent le plus le siècle qui Ta vu naître.
Le vocabulaire de Pallas , les immenses collections de Hervas et le Mithridates d'Adelung et Vater doivent être considérés comme les ouvrages qui ont posé les véritables fondemens de celte branche importante de la linguistique. C'est dans ces dépôts précieux des connaissances ethnographiques que le littérateur étonné apprend à connaître le nombre prodigieux de langues différentes dans lequel l'homme exprime sa pensée et communique ses sentimens. C'est dans le Mithridates et dans les collections de Hervas qu'il apprend avec surprise, qu'une foule d'autres langues différentes de celles de Moïse, d'Homère, de Virgile, de Racine, du Dante, ont les beautés et la richesse des formes verbales de l'hébreu et de l'arabe , possèdent la faculté illimitée du grec et de l'allemand pour former des mots nouveaux simples et composés , ont la force et la concision du latin et de l'anglais, l'harmonie et la douceur de l'italien et de l'espagnol, et la précision du français. C'est aussi dans ces mêmes ouvrages que, contre son attente, il apprend l'existence de subtilités grammaticales inconnues aux grammairiens, nonseulementdans les langues des nations policées ou demi-policées de l'Ancien et du Nouveau-Monde, mais aussi dans celles des tribus abruties qui errent dans les brùlans déserts de la zone torride et dans les solitudes glacées des régions boréales. C'est à la masse étonnante des faits rassemblés dans les vocabulaires de Pallas , dans les collections de Hervas et dans le Mithridates , que la linguistique doit l'avantage inappréciable d'avoir banni de son domaine ces systèmes enfantés avec tant d'inutile érudition par les Debrosse, les Gebelin et tous les savans de leur école , et de voir enfin les philologues de nos jours abandonner les chimères des étymologies forcées pour consacrer leurs veilles à la recherche des analogies plus ou moins apparentes dans les^mots et dans la grammaire qu'offrent entr'elles les innombrables langues connues ; analogies , qui donnent le seul
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et véritable moyen à l'aide duquel on puisse raisonnablement espérer de voir enfin l'idéologue parvenir à la résolution de quelques-unes de ces énigmes, contre lesquelles toute la pénétration des plus grands méthaphysiciens anciens et modernes a complètement échoué jusqu'à nos jours.
L'étude comparée des langues , si intéressante par ellemême et si féconde en résultats importans , est bien loin d'obtenir l'estime qu'elle mérite. Un petit nombre de savans véritables savent seuls l'apprécier dignement; presque tous les autres ne la considèrent que comme une étude inutile , ou tout au plus d'une utilité extrêmement bornée. C'est dans la vue de redresser ces erreurs de jugement et pour faire sentir du moins en partie les utiles résultats de l'étude de cette science, encore presque entièrement ignorée par la grande majorité des littérateurs, qui ne se doutent seulement pas de son importance, que nous allons indiquer brièvement quelques-unes des nombreuses applications dont elle est susceptible. Nous commencerons par celle qu'on peut regarder comme la base de l'histoire et de l'ethnographie.
Qu'est-ce que nation ? On ne peut tépondre convenablement à cette question, si intéressante pour le géographe, le philologue et l'historien , qu'avec le secours de la linguistique , puisque c'est la seule science qui fournit les élémens à l'aide desquels on détermine le caractère le plus constant qui distingue une nation d'une autre. Généralement parlant, on peut prendre en trois acceptions différentes ce mot de nation, selon qu'on le considère sous le rapport historique ou politique, géographique, et ethnographique ou génethlétique.
Sous le premier rapport, on donne le nom de nation à tous les peuples, quelque différens qu'ils puissent être relativement à la rehgion qu'ils professent , à la langue qu'ils parlent et au degré de civilisation auquel ils se sont élevés , lorsqu'ils sont soumis au même pouvoir suprême , ou en d'autres mots, lorsqu'ils forment dans leur ensemble un corps politique indépen-'
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dant de tout autre, sous quelque titre que ce soit. C'est ainsi qu'on appelle Russes j Auiricliiens et Anglo-Américains t»us les nombreux peuples diffcrens, dont la réuiiion forme ks empires Rusj^^e et Aulricliien et la confédération Anglo- Américaine. C'est ainsi qu'on donne le nom de Français à tous les babitans de la raonarcbie Française, quoiqu'il y en ait un grand nombre qui sont Celles, Allemands, Basques et Ttaliens. C'est ainsi qu'on appelle Anglais tous les babilans de l'archipel Britannique, malgré la différence de leur origine, plusieurs étant Irish ou Irlandais, Caldonacli ou Ecossais , Welches ou Gallois.
Sous le rapport géographique, on donne le nom de nation à tous les babitans d'une région , qui a des confins géograpbi»ques, c'est-à-dire des confins naturels, indépendamment de» divisions politiques auxquelles ils appartiennent et des langues différentes qu'ils parlent. C'est ainsi qu'on appelle Indiens tous les babitans de la Yaste région comprise entre l'IIimmalaya et la mer des Indes, l'Indus et le Gange. C'est ainsi qu'on nomme Italiens tous les babitans de la fertile péninsule qui s<e développe à l'est et au sud des Alpes entre l'Adriatique et la Méditerranée. C^est ainsi qu'on appelle Surnatriens et Javanais les peuples qui habitent les grandes îles de Sumatra et de Java.
Enfin, on donne le nom de nation aux babitans d'une contrée quelconque qui parlent une même langue et sqs divers dialectes, indépendamment des grandes distances qui les séparent, de la différence des corps politiques dont ils font partie, de celle de la religion qu'ils professent, et de Vétat différent decivilisalion où ils se trouvent. C'est ainsi qu'on nomme Espa-gnols^Portugais , Anglais et Français tous les nombreux descendans des colons, que depuis trois siècles l'Europe a envoyés dans les différentes parties du Globe. C'est ainsi qu'on appelle CJiinois tous ces milliers d'individus, sortis primitivement de la Chine, que le commerce et l'industrie ont fait établir à
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Java , à Bornéo , dans les Philippines et en d'autres îles de rAicliipel Indien, ainsi que dans la presqu'île de Malacca et sur plusieurs points de l'Indo-Chine. C'est ainsi qu'on appelle Crrecs et Arméniens tous les nombreux Grecs et Arméniens , qui demeurent dans différentes parties des empires Russe, Autrichien et Ottoman.
Le nom de nation , dans le sens politique ou historique, est aussi variable que le sont les évènemens qui changent si souvent la face de la Terre. Sans parler des grandes révolutions qui sont le sujet de l'histoire ancienne et moderne, n'avonslîous pas vu de nos jours de grandes contrées changer quatre ou cinq fois de domination, et par conséquent figurer sous autant de noms différens dans la liste des nations? Une division des peuples, fondée sur cette base, est donc la moins propre de toutes , étant la plus inconstante et la moins durable. Celle qui classerait toutes les nations de la Terre, en prenant cette appellation dans le sens géographique , quoique moins variable que la précédente, n'en serait pas moins impropre, puisqu'cn offrant des divisions qui ne correspondent pas à celles de l'ethnographie, elles sont en outre presque toujours en opposition avec les divisions politiques , sans avoir pour cela Tavantagc d'être invariables. Celte dernière qualité ne se retrouve que dans la division ethnograj hique.
La langue est le véritable trait caractéristique qui distingue une nation d'une autre; quelquefois même elle en est le seul, puisque toutes les autres différences produites par la diversité de race, de gouvernement, des usages, des mœurs, de la religion et de la culture, ou n'existent pas, ou bien offrent des nuances presque imperceptibles. Quelle différence essentielle présentent maintenant cutr'elles les principales nations de l'Europe, si ce n'est celle de la langue? Les progrès de la civilisation, la succession des thaugemens politiques si fréqucns de oos jours, et la multiplicité des rappoits produits par le commerce et l'industrie, ont, pour ainsi dire, entièrement ef-
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face ce qui constituait les nuances principales du caractère individuel de chaque nation européenne. Quelle différence essentielle offrent entr'elles les nations policées de l'Inde, de l'Indo- Chine et de l'Archipel Indien et la plupart des innombrables peuplades de l'Amérique , si ce n'est aussi celle de la langue différente que chacune d'elles parle, et qui fait qu'un Malabar (Gi) diffère d'un ïelinga (66), d'un Bengali (68) et d'un Maharatte (jy), un Siamois (g4) d'un Peguan (98), d'un Birman (91) et d'un Tonquinois (96), un Malais (328) d'un Javanais (322), d'un Bugis (354) et d'un ïagale (364) , un Mexicain (701) d'un Tarasquc(7o8), d'un lluasteque (704) et d'un Totonaque (699), un Huron (8o3) d'un Sawanou (8o5) et un Guarani (490) d'un Péruvien (469).
Mais, outre que la langue est ordinairement le seul ou le principal trait caractéristique d'une nation, ce trait a l'avantage d'être presque toujours inaltérable, se conservant à travers la série des siècles; car, ni le laps de temps, ni les variations des gouvernemens, ni les cbangcmens de religion et des institu-^ lions sociales et politiques , ne sa'araicnt, généralement parlant, le détruire. Ne voyons-nous pas les Croates (i83) de Feldsberg dans la Basse -Autriche et ceux des villages de Frôllersdorf, de Grittenfeld et de Prezau dans la Moravie, conserver leur langue au milieu des peuplades allemandes qui les environnent? Ne voyons-nous pas quatre autres peuples slaves, les Seelen (191), les Kures , les Wendcn et les Scnjgallen conserver aussi depuis tant de siècles , chacun leur dialecte letton différent, malgré les nations finnoises qui les enviion-r nent, malgré les longues et intimes relations avec les Aile* mands qui les pressent de tous côtés, et malgré l'influance toîi» jours croissante de la domination russe? C'est ainsi que les Indiens, les Chinois, les Juifs^ les Arméniens, les Basques, les Caldonach, et une foule d'autres nations se sont conser-r vées à travers la série des siècles, malgré les révolutions qu'elles ont subies, et malgré la domination et le contact
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de tant de peu[)lcs élrangeri» avec lesquels elles se sont trouvées.
Le mélange àes races, lorsqu'il est fait dans des proportions convenables, peut à la vérité altérer beaucoup la langue d'une nation quelconque, donnant naissance à un idiome nouveau, prod'iil du mélange des langues entrées dans sa composition. Mais cet idiome nouveau même n'eu conserve pas moins des traces ineffaçables de ses élémcns primitifs, de manière que l'ethnographe instruit peut toujours les reconnaître plus oii moins facilement, et en déterminer jusqu'aux proportions avec lesquelles s'est fait ce nouveau produit. Les Anglais, les Ita-' liens , les Français, les Espagnols et autres nations modernes formées de l'amalgame de plusieurs peuples diff^érens, offrent dans les mots , dans la grammaire et dans la prononciation de Icuis langues respeclives les traces évidentes des peuples qui ont contribué le plus à leur formation.
A ce propos, nour observerons même que la prononciation , et encore plus l'intonation ou l'accent, nous paraissent être le caractère le plus durable des idiomes, puisqu'elles se conservent quelquefois même après leur entière extinction. Aussi peuvent-elles aider l'ethnographe à découvrir l'existence de» mélanges des peuples, là même où l'histoire et les traditions manqueraient entièrement. Pour peu qu'on veuille réfléchir à la manière avec laquelle une nation change de langue , on verra que celte permanence de prononciation et d'accent est un effet naturel, qui n'a rien d'extraordinaire. Un peuple qui renonce à sa langue maternelle pour en adopter une autre, ne commence pas par parler cette dernière toul-à-coup, en apprenant tout à-la-fois ses paroles et son artifice grammatical; mais d'abord il reçoit les mots étrangers et il en fait usage, en les prononçant avec l'accent vocal propre de son ancien idiome , et parfois en les soumettjint à l'artifice et à l'ordre grammatical de ce dernier; il poursuit ainsi au furet à mesure jusqu'à ce qu'il parvienne à abandonner cutièremcnl sa langue primitive, dont
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il conserve cependant presque toujours l'accent. La Patagonic nous offre clans quelques tribus d'Araucans (442) un exemple frappant de la manière successive avec laquelle un peuple peut cbanger de langue; la France et les péninsules Italique et Ibérienne nous montrent, dans l'intonation différente de leurs trois principaux idiomes, un autre exemple frappant de l'étonnante permanence de leur euphonie primitive.
C'est donc par le seul examen des langues que parlent les divers peuples de la Terre , qu'on peut remonter à l'origine primitive des nations qui l'habitent. L'histoire ne peut nous guider dans cette investigation, que jusqu'aux temps auxquels elle remonte ; encore cela n'est-il possible qu'à l'égard du petit nombre de nations qui possèdent des annales, ou de celles dont quelques souvrenirs ont été conservés par des historiens étran-" gers. Le plus grand nombre des nations du monde est hors de son domaine; et là oii l'histoire se tait, et oh les traditions populaires même nous manquent, là se présente l'ethnographie pour nous aider, par le sage emploi des faits qu'elle a recueillis, à remonter jusqu'à l'origine primitive des différentes nations. Si Von a dit avec raison que la géographie et la chronologie sont les deux yeux de l'histoire , il nous semble que l'ellinographie est pour toutes les deux ce que la chronologie est à l'histoire. Sans une division bien distincte des dates et des époques, tout est confusion dans celte dernière; sans la dislinction bien précise des peuples, l'histoire et la géographie deviennent un véritable chaos, un labyrinthe, où se perdent les esprits les plus supérieurs, les savans doués de la plus vaste érudition.
Les opinions les plus absurdes ont été émises par des auteurs anciens et modernes, d'ailleurs très estimables, pour avoir méconnu les véritables principes de la science étymologique, et pour avoir négligé d'employer les bases presque toujours infaillibles que leur offrait la comparaison des langues dans toutes les questions rclaliyes à la classificatioti et à l'origine des peu-
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pies. Nous emprunterons au savant ouvrage Je M. Salverte sur les noms cVlioimnes , de peuples et de lieux j quelques exemples des méprises ducs à la fausse manière d'appliquer la science étymologique à l'explication des noms propres, et nous en signalerons quelques autres relatifs à la classification des peuples, puises à dilTcrenles sources, pour faire voir l'importance que doit avoir pour le géographe et pour l'historien une science trop peu cultivée jusqu'à présent, malgré les graves inconvéniens qui en résultent pour tous ceux qui la négligent. L'explication du nom de Rome , en le dérivant d'un mot grec qui significyb/re^ quoique les Piomains ne parlassent point cette langue; ou bien, comme vient de le faire M. GalifTe , d'un mot russe grom ( tonnerre ) ; celle de MediolaiiuTTi, tirée de l'apparition d'un pourceau â demi couvert de laine j celle de Virunum , ville de la Norique, dérivée selon Suidas, des mots latins vir unus ; et celle des Alpes Pennines , provenant du nom d'un monument imaginaire, que , contre toute probabilité , les Carthaginois auraient élevé à Jupiter sur le sommet du Grand-Saint-Beruard, pour perpétuer le souvenir du passage d'Annibal, sont on ne peut plus absurdes, (c Apres de semblables traits, clit le savant M. Salverte , on n'est plus surpris des étymologies de noms étrangers que les anciens nous ont transmises , et qu'ils puisaient toutes dans le grec ou dans le latin; on n'est plus surpris de >oir Pline faire remonter l'origine du nom Rhône à une ville fondée par les Rhodiens. Mais on peut l'être de voir avec quelle constance les modernes, entraînés dans la fausse route, ont demandé à la langue des Grecs et surtout à celle des Romains, l'étymologic de presque tous les noms de lieux de l'Europe; tant a conservé d'influence la longue habitude d'écrire les actes en latin, et d'y défigurer les noms de lieux par des traductions où l'on ne cherchait jamais à leur conserver leur sens véritable, mais à leur donner une significatioTi et une physionomie taliues. )x
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tt Bans le voisinage de la colonie phocéenne établie à Marseille, on doit retrouver des noms grecs; on doit en trouver de latins dans la région que les Romains ont occupée ]e plus anciennement, la Provence, et sur quelques points où les fixaient particulièrement la politique, le charme du climat, la recherche des sources médicinales. Mais, avant de connaître les commercans delà Grèce, et les conquérans d'Italie, les Teutons, les Bretons, les Gaulois, parlaient des idiomes qui leur étaient propres : dans ces idiomes seuls, et non dans une langue c^u'ils ignoraient profondément, on doit donc chercher Torigine du plus grand nombre des noms de leurs montagnes, de leurs rivières, de leurs habitations. ))
Quant aux méprises relatives à la classification des nations , nous ne parlerons pas des fautes grossières des auteurs grecs et romains, parce qu'elles étaient la conséquence nécessaire et inévitable de l'orgueil de leurs nations respectives , chez lesquelles tout ce qui n'était pas grec ou romain était censé être barbare, et ne pas mériter la peine d'cfre le sujet des recherches des savons. Nous ne parlerons pas non plus des méprises non moins grandes, communes à presque tous les auteurs européens du moyen âge, parce que l'on ne peut s'attendre qu'à des erreurs ethnographiques les plus graves, dans des siècles d'ignorance et dé ténèbres. Nous nous bornerons seulement à signaler quelques-unes de celles qui , propagées à différentes époques dans les trois derniers siècles, ont passé, à l'aide de la réputation imposante de leurs auteurs, dans tous les livres d'histoire et de géographie , et de ceux-ci dans tous les ouvrages on, d'une manière quelconque, il est question des langues. On ne saurait trop relever des erreurs qui, tant qu'elles ne seront entièrement détruites, occasioneront toujours de graves méprises dans les recherches ethnographiques, et retarderont par là les progrès de cette importante partie des sciences géographirjues. Il est vraiment fâcheux de voir les erreurs les plus grossières déparer encore de nos jours des ouvrages recom-
XXIV DISCOURS PRELIMINAIRE
mandaLlcs sous tant d'autres rapports, et servir encore a ctayer des systèmes qui sont aussi erronés que les bases sur lesquelles ils ont été élevés.
Bibliandro, dans son ouvrage De ratione coTumuni omnluTïi linguarum ^ publié vers le milieu du XYi® siècle, citant Postel et autres savans, trouve une grande afllnité entre le grec et le welche , entre le persan , le syriaque et l'hébreu , et fait descendre les Turks des Arméniens; il dit que l'arménien diffère peu du chaldécn, et il est d'avis que les langues et les alphabets géorgiens et serviens dérivent de la langue grecque , et que l'idiome vulgaire des Géorgiens tient le mibeu entre le turk et l'arménien ! Toutes ces erreurs ont été reproduites par le savant Claude Duret, dans son Très^or de l'histoire des langues de cet uniçers^ publié vers le commencement du XVII® siècle.
Malgré l'opinion du savant Scaliger et de Merula , qui regardaient le basque comme une langue essentiellement différente du celtique, le savant géographe Cluverius, dans sa Germania antiqua , pnbliée en 1616, s'efforça de prouver, avec l'étalage d'une immense érudition, que les Illyricns, les Germains, les -Gaulois, les anciens Espagnols ou Basques, et les anciens Bretons, parlaient des dialectes d'une même langue, qui était la celtique. Pezron, dans son Antiquité de la nation et de la langue celtique j ouvrage publié à Paris en i7o4, non-seulement adopta les erreurs de Cluverius, mais il recula les bornes de la langue celtique jusqu'à l'Euphrate. Bruzen de la Martinicre, dans l'article Celtes de son dictionnaire géographique , dit positivement que les langues de la Basse-Bretagne en France, de la principauté de Galles en Angleterre, et de la Biscaye en Espagne, sont trois dialectes d'une même langue, «a ajoutant pour preuve , que les gens de ces trois contrées peuvent facilement se comprendre parlant ensemble! Son opijoion a été suivie par Court de Gebclin dans son Monde -primitif , ainsi que par les savans auteurs anglais de \ Histoire
DISCOURS PRELIMINAIRE. XXV
Uniperselle j qui soutinrent que le celte était la langue commune aux hal)itans de toute l'Europe , et que rallcmand était oriuinairement un dialecte du celte ! Ces mêmes erreurs furent suivies en tout ou en partie par Caraden, Ortclius, Lcibnilz, Edouardt, Pelloutier, et plusieurs autres moins marquans.
Le profond Leibnitz , qui a dit des choses si justes en parlant des langues, se trompait sûrement lorsqu'il prétendait prouver (jue le copte dérive de l'éthiopien ; que du mélange des langues japhétiques et araméennes proviennent les idiomes persan , arménien et géorgien ; et lorsqu'il paraît confondre les Esclavons avec les Huns.
Le savant Court de Gebelin ne commet pas de moins graves erreurs dans son Monde primitif j ouvrage qui est le plus grand exemple que l'on puisse citer pour prouver, qu'une longue étude et un travail opiniâtre ne suffisent pas toujours pour réussir dans la carrière de l'érudition , lorsqu'on les emploie à soutenir des systèmes réprouvés par la saine critique. Parmi les fautes grossières dont il fourmille, et que ses partisans ont répandues dans un grand nombre d'ouvrages, on y Ut, entre autres, que le persan, l'arménien, le malais et l'égyptien sont des dialectes de l'hébreu ! ! !
J. Fréd. Schultze, dans son Orientalisch und Occidentalisch Spraclimei%ter j publié vers le milieu du dernier siècle, dit positivement , que le formosan (397) ressemble au ja'ponais (117), dont il ne diffère que par les accens vocaux, qui servent à distinguer les temps de ^ç.% verbes; et le savant Antequil, dans ses mémoires sur les langues de la Perse , prétend prouver que le géorgien (17 ; 18) est un dialecte du zend (33) !
Le célèbre Aboul-ghazi, qui a servi de guide jusqu'à nos jours .'» tous les savans qui ont écrit sur l'histoire des peuples de l'Europe Orientale et de l'Asie , fait sortir les Mongols de la même souche que les Turks : et selon l'observation judicieuse de M. Abel Remusat, partant de celte base erronée, tous les rapprochemens que fait cet historien, sont autant d'er-
XXVJ î)ÏSCÔtJ!lS fRÉUMlNAIRÉ.
reurs. C'est ainsi qu'il met les Oiiïgours an nombre des dcscendaus de Mongol-Khan , fondateur fabuleux de la nation mongole; rju'il place les Telengouts, qui sont les Kalmouhs Blancs (i24) des Russes, et dont le langage est un dialecte turk , parmi les branches de la tribu des Ouirats; qu'il sépare les Tatars, les Naïmans, les Keraïts, les Oungouts, de la nation mongole proprement dite, a laquelle on ne peut douter qu'ils appariiennent, pour les rapprocher des Kirghis, des Ouïgours, des Ouriangkit, avec lesquels ils n'avaient aucun rapport ethnographique. Ses erreurs ont été aussi partagées en partie par le savant auteur du premier volume du Mithridates.
Paw, que M. Abel Rcmusat appelle ju^.temetit le plus audacieux et le plus superficiel de tous les dissertateurs, fait des Chinois une colonie de Mongols ou Tatars, et regarde leur langue comme un dialecte de l'idiomo de ces derniers. De Guignes ne commet pas une moindre faute en regardant tous les nombreux habiîans de la Chine comme une colonie sortie de l'antique Egypte.
Nous nous arrêterons ici pour ne blesser personne, en signalant les fautes les plus grossières et les méprises les plus ridicules que l'on rencontre eu lisant lès livres de géographie , d'histoire et même de sciences naturelles, publiés par àçs, auteurs vivans ou morts depuis peu ; livres , où l'on n'apprend pas sans surprise, qu'on ne parle que i5 langues générales ou tolères sur tout le Globe ; que la langue nègre est parlée dans toute la Nigrilie et la Guinée ; et où l'on trouve classés parmi les tribus esclavonnes les Ostrogoths , les Bulgares , les Avares, les Madjars ou Hongrois, les Finlandais, les Lapons, les Samoyèdes et jusqu'aux Grocnlandais ! ! ! Nous épargnons à nos lecteurs la peine de lire la réfutation de toutes ces absurdités; ils la trouveront dans la place que l'ethnographie assigne aux langues dés peuples susmentionnés dans les tableaux de notre Allas , et ils achèveront de s'en convaincre par la simple inspection de leurs vocabulaires respectif"» dans nos tableaux poly-
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glottes. Des milliers de citations, d'ctymologics , d'autorités les plus imposautcs ne peuvent détruire les conséquences bien déduites d'une seule preuve de fait. C'est sur ces dernières qu'est Lasé tout noire ouvrage , surtout la classification des langues qui en forme la partie essentielle.
Parmi les sources d'où dérive un grand nomLre de méprises géograplii(jucs et historiques, il faut compter aussi la plupart de ces dénominations collectives employées pour désigner plusieurs nations dififérentes et beaucoup d'autres qui ne désignent pas des peuples, mais de simples classes d'indiA'^idus appartenant à-la-fois à plusieurs nations distinctes. Les premières tirent ordinairement leur origine de ce qu'on ignore les véritables noms des peuples qu'elles comprennent, et de ce qu'on a des notions imparfaites sur ce qui les distingue les uns des autres: les méprises produites par les secondes sont dues en grande partie à l'ignorance de leur véritable signification, dans laquelle étaient ceux qui les premiers nous les ont fut connaître.
Depuis un temps immémorial l'usage a fait donner le nom d'Indiens o\\ Hindous ix toutes les nombreuses nations qui demeurent dans la vaste et riche presqu'île en-derà du Gange ; par un abus inconcevable, cette même dénomination a été appliquée, après l'erreur de Colomb qui produisit la découverte du Nouveau-Monde, à tous les habiîans de l'Amérique et quelquefois on l'a étendue même v\ ceux qui vivent dans l'Océanie Occidentale et jusque aux nombreuses tribus de la Polynésie. Depuis le moyen âge on comprend sous la dénomination vague de Tartares les Turks, les Mongols et les Tongouscs, nations appartenant à trois souches tout-à-fait distinctes. Dans toute l'Asie Occidentale, l'Afrique Septentrionale et la Turquie d'Europe on appelle Franc tout chrétien européen, quelle que soit la nation différente à laquelle il appartient.
Tous les Asiatiques et les Africains, qui professent Fislamisme, donnent aussi le nom de Cafre, qui veut dire infidèle^ atout peuple idolâtre; cette dénomination vague a été appli-
XXVllj DISCOURS PRELIMINAIRE.
quée par les premiers géographes européens à àes régions et a des peuples entièrement diffcreus , et qui n'ont aucun rapport cnlr'eux soit topograpliiquc soit ethnographique (voj. à la page 221.) Les Arabes donnent le nom de Berbery et au pluriel Berahera aux nombreuses tribus de la Région de l'Atlas, qui parlent des idiomes que nous avons compris dans la famille atlantique; cette dénomination arabe est inconnue aux nations mêmes qu'elle désigne, et a été improprement étendue à d'autres peuples, qui demeurent dans la région du Nil, et qui n'ont rien de commun avec les Berbers de l'Atlas et du Sahara (voy. à la page 212).
Les Arabes d'Afrique appellent Fakys tous ceux qui savent lire et écrire, Tohruri ou Tehayrne tous les musulmans qui ont accompli le pèlerinage de la Mecque, Gihherti ou vrais croyans les individus de leur nation établis dans le pays des Daukali, où ils font tout le commerce d'échange entre l'Abyssinie, la Haute-Nubie et l'Arabie, et, selon Volney, Gellâh , les Ethyopiens ou Abyssins, qui vendent au Caire les esclaves nègres.
La dénomination àe Bédouin , qui ne devrait être donnée qu'aux Arabes nomades des déserts d'Asie et d'Afrique , a été étendue à plusieurs tribus nomades qui en diffèrent entièrement sous bien des rapports, et particuhèrement sous le rapport ethnographique. Pour n'en citer qu'un seul exemple, nous parlerons des Bishariyc (211) , qui selon Burckhard sont compris parmi les Bédouins, tandis que le vocabulaire, que cet infatigable et savant voyageur en a recueilli , démontre à n'en pouvoir douter, que ce peuple n'a aucune affinité avec les Arabes.
Selon AVinterbottom les Européens appellent indistinctement, le long de toute la côte de Sierra-Lcone , Mandingo , tout homme qui professe l'islamisme ; les naturels l'appellent /tomme livre, parce qu'il sait lire. L'expression de Marabui n est pas prise dans un scn^ moins vague par plusieurs voyageurs et par des géographes qui ont eu occasion de l'employer.
BtàCOtRS PRÉMMIMIRÈ. XXlX
M. Crawfiird oLserve que les Indiens de la côte de Coromandel , qui s'établissent à Sumatra et dans la péninsule de Malacca , sont appelés communément CJiulia par Ict» Européens, et Kaling par les indigènes. Les descendans de leur union avec les peuples Malais s'appellent Paranakan , qui veut dire deml-cnste. Une grande partie de la belle race des Paolisles est le produit du mélange des Portugais avec les Guayanas (488) ou Guayanhas; on les appelle Mmnelucos. A ces dénominations on doit ajouter celles de zambos , bas ter y morisques j zarnbuigi j chinos ^ tehos et plusieurs autres cm* ployées dans les différens pays pour exprimer les résultats des divers mélanges des variétés humaines, et qui parfois figurent dans les géograpliies et dans les relations des voyages comme noms de peuples.
Aux Philippines , les Chinois sont connus sous le nom de Sangleyes ou marchands errans > dénomination qui leur convient parfaitement, étant dans ces îles comme dans tout le reste de l'Archipel Indien ce que sont les Juifs chez nous, et ayant de commun avec ce peuple l'industriepour le commerce, les persécutions et les encouragemens, que tour-à-tour ils ont éprouvés de la part des gouvernemens de ces contrées éloignées.
Plusieurs dénominations collectives en usage dans l'Inde y désignent tantôt des associations de divers peuples, tantôt des sectaires, tantôt des castes et tantôt des nations entièrement différentes de celles auxquelles ces dénominations appartiennent. C'est ainsi que les Pindarries , qui depuis 1761 jusqu'à J817 y ont joué un rôle malheureusement si important, et qui viennent d'être détruits par la bravoure des Anglais, n'étaient qu'une tribu originaire du Malwah, qui s'était associé tous les mauvais sujets des différentes sectes hindoues et mahomctcines pour exercer impunément toute sorte de brigandages et de cruautés. C'est ainsi que les Jutes ou Youtes répandus dans le Pendjab et dans une partie du Guzcrate, ne sont que des
XXX DISCOURS PRELIMINAIRE
Hindous qui ont embrassé l'islamisme , et que les DJaïnas du Decan sont des adorateurs de Bouddah. C'est ainsi que les Jautes ou Djates sont d'aulres Hindous de différentes nations > qui appartiennent à la quatrième caste, à celle des Sudra , et sont en partie raalioraélans, et en partie brahmaniques. C'est ainsi enfin que dans toute l'Inde on appelle Mongols les dcscendans des conqucrans lurks (i24) conduits par Baber, nation qui n'a rien de commun avec les véritables Tatars ou Mongols (121),
Dans cette même catégorie on doit placer aussi les Do-^ lopes , qui, selon M. Malte-Brun , n'étaient qu'une association de marchands brigands plutôt qu'une tribu; les l'eptyares du gouvernement d'Orenbourg, et autres semblables réunions de peuples différons. Ces derniers ne sont pas une nation proprement dite, mais un mélange de plusieurs peuplades ouraliennes et turques, surtout de Tcheremisses (196), de Wotièques (199) et de Tchouwaclies (126), qui, lors de la conquête des khanats de Kasan et d'Astrakhan faite par les Russes, se réfugièrent dans l'Oural, pour ne pas embrasser le christianisme, s'y réunirent en nation sous le nom de Teptyarcs et conservèrent chacun leurs mœurs, leurs usages, leur religion et leur langue.
Pans la région du Caucase le nom de LesgJii qu'on y donne à tous les peuples montagnards, y est aussi vague relativement aux nations différentes qu'il désigne, que l'étaient anciennepient ceux des Hyperboréens y des Sarmates et des Scythea chez les Grecs et les Romains, ceux de Tha-tche et de Pe-ti chez les Chinois, et que l'e^t encore parmi nous celui de Tar~ tares ou Tataies depuis le moyeu âge.
Les expressions Maures el Maliomètans , qui furent employées sans aucune critique par les auteurs portugais et espagnols en parlant de leurs guerres contre les peuples Asiatiques et Africains, ont été la source d'un grand nombre de méprises. Plus lard et encore aujourd'hui ces deux nations appellent indistinctement Maures et Ma/wmètans plusieurs nations dilll-
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rentes de l'Asie cl de l'Afrique, et étendent ces deux noms et celui de Malais à toutes les nombreuses nations comprises dans la race ou variété Malaise du savant Blumenbacb. Nous observerons à celte occasion, que dans rEstlionic,la Livonie et la Courlande depuis la domination des Chevaliers Teutouiques tous les individus libres , de quelque nation qu'ils soient , sont a[>pclcs Deutsche on allemands pour les distinguer des autres babilans naguère les serfs, qu'on nomment Uii-deutsche y c'est-à-dire jion-allemaïuts.
Les Portugais, les Espagnols, les Anglais et les Français d'Amérique donnent aussi des noms collectifs à des nations en-» tièrement différentes. C'est ainsi que les premiers étendirent auxTupinambas(492), aux Mammay3nas,auxGuayanas (488), aux Juruunas, aux Pacayas et aux peuplades du Brésil, le nom à! Igai'uanas , qui veut dire nation qui va toujours en canot, dénomination empruntée primitivement aux Nliengahybas, qui dominaient sur une grande partie de l'île Marajo , et connus pour être d'excellens matelots et pour posséder un grand nombre de canots, nommés igarès dans leur langue. C'est ainsi que les Espagnols nommèrent Eacahelladon [Chevelus , parce qu'ils laissaient croître leurs cheveux); Pe^ lados [Pelés, parce qu'ils se rasaient entièrement); Barbudos [Barbus, parce qu'ils laissaient croître leur barbe contre l'usage général des autres Américains); et Coronados , (parce que le père Coronado les avait conquis à la foi chrétienne et soumis aux Espagnols), des peuples qui, parlant des langues différentes , appartenaient à des souches distinctes. Les dénominations de Siiake-Iiidians [Indiens-Serpent) , de Flat- Heads [Têtes-Plates), Bald-IJeads [ Té tes- Chauves ) , et plusieurs autres données par. les Anglais à une foule donations entièrement différentes, ne sont pas moins vagues et inexactes que celles de Grcs-V entre (Big-Belly), do-Nez-Percê (Pierced-Nose) , de Souliers- Noirs (Black-Shocs) , de Bas-Blancs ( Calzas-Blancas), Couronnes (Coroados), et plusieurs autres
XXX\] DlSCOtfRS PRÉLIMINAIRE.
dotmccs parles Anglo-Améiicaihs, les Français, les Anglais, les Espagnols et les Portugais, il d'autres peuplades indigènes du Nouveau-Monde.
Ces exemples, et beaucoup d'autres que nous pourrions ajouter, démontrent la nécessité de bannir de la géographie toutes ces dénominations, ou bien de ne les admettre qu'accompagnées de leur définition , afin d'éviter toutes les méprises auxquelles elle^ donnent lieu. Nous croyons même nécessaire, avant de quitter ce sujet très important, d'ajouter d'autres faits , après avoir emprunté au savant ouvrage de M. Salverte les règles que l'on doit suivre dans l'interprétation des noms des peuples. Nous le croyons d'autant plus nécessaire, que nous aurons ainsi occasion de signaler les lacunes immenses de l'ethnographie dans un de ses élémens principaux, et que nous indiquerons en même temps à nos lecteurs les imperfections de la géographie et de l'histoire , dans cette branche importante de la science de l'ethnographe.
« 1® Jamais peuple, dit M. Salverte, ne s'est donné a lui-même un nom peu honorable ; tant d'humilité ou de sottise n'est pas dans la nature. Un nom offensant pour la nation qu'il désigne, lui a été imposé par un autre peuph, et non accepté par elle , ou bien il ne nous est parvenu que traduit inexactement.
(( 2° Ce n'est que dans la langue d'un peuple qu'il faut chercher l'interprétation de son nom national.
îc 3° Certains noms primitifs fixent sur une seule nation l'idée du genre humain tout entier; d'autres rappellent la valeur guerrière, la force, l'habileté, la puissance supérieure.
« 4" Quelques noms indiquent le mode d'existence des castes ou de la nation entière.
(( 5** Quelques-uns sont dérivés des localités; mais ceux qui expriment une position relatipe à un autre pays ne sont presque jamais nationaux ; ils ont été imposés par un peuple
DISCOURS PRELIMINAIRE. XXIIJ
voisiu, ou ce ne sout que des sitmoins adoptés par les diverses tribus d'uue même nation.
<( 6° Une peuplade adopte volontiers le nom de son chef ou de sa divinité ; mais souvent le prétendu fondateur de la nation n'est que le pays ouïe peuple même personnifié ou divinisé.
« 7° Les noms enfin ont souvent reproduit les emLlcmes que les peuplades avaient choisis , ou que leur croyance religieuse leur avait fait adopter. )>
Les faits que nous allons citer, d'après M. Salverte et autres savans auteurs que nous avons eu occasion de consulter , serviront en partie d'application aux principes que nous venons d'exj)Oser,
Los noms des Longo-hardi (Longnes-Barbes), des Picti (Peints), des Amazones (mamelle brCdée ou atrophiée), et une foule d'autres, ne sont dérivés, comme l'observe savamment M. Salverte , que de l'explication qu'on en a voulu donner, en traduisant en grec ou en latin des noms qui, dans la langue des peuples qui les portaient, avaient une tout autre signification. C'est ainsi que les Romains transformèrent en coqs ( gai i ) les Puissans j les Forts ( Gallu ) , qui, des bords, de la Seine et de la Loire, vinrent plus d'une fois porter la terreur au centre de l'Italie. C'est ainsi que les Scots furent des bannis, les Parthes àds fugitifs j les Caels des étrangers et les Slaves des serfs.
« Successivement établie, dit M. Salverte, aux bords du Volga et sur les rives des Palus-Mœotides, une horde slave, les Serbif pénètrent en Dacie et s'emparent d'une province qui, de leur nom, est appelée Serbie. Serbi, prononcé Servi par les Occidentaux, devient le pluriel du mot seruus, qui en latin désigne l'état de servitude. On adopte cette traduction; on en applique le sens à toute la nation conquérante, les Slaves ou Esclavons, et leur nom fournit le mot d'esclave à nos principaux idiomes, Uue pareille interprétation a pu prévaloir
XXXIV DISCOURS PREtlMÏNAtRE.
parmi des vaincus, à qui la nialiguilé offrait une consolation^ mais ne saYOns-nouspas que slaf.'a signifie ^/(uVe (i) ? Et pour éloigner du nom national toute interprétation humiliante, ne suffit-il pas de celte foule de rois, de princes, de guerriers, dont les noms propres le reproduisent? En des temps où une princesse rejetait la main d'un descendant de Rourik, et le traitait de fils à'esclaue , parce qu'il était né d'une mcre d'un raiïg inférieur, tant de souverains et de guerriers, si fiers de leur naissance illustre, auraient-ils imposé à leurs fils des noms qui auraient rappelé l'idée de la servitude ? Reléguons cette fable avec celle des patriciens romains donnant à leurs fils des prénoms qui signifiaient hâlard Qlfds d'esclcwe , Spurius et Seff-'lus. ))
Hommes, telle est la signification du nom des Mardes, des Illinois (808), des Guanclies (228), des Guègues et des Mirditcs (167), des Samoyèdes ou Kliassowo [iij) , de la plupart des Tongouses, Boic, Boïa ou Bye (120), des Pcle ou Lule (456), et d'une foule d'autres nations anciennes et modernes. Parmi les sauvages, il est rare de trouver, comme chez nous , une identité de nom entre le peu})le et le territoire qu'il possède. Cependant on en trouve quelques exemples : entre autres nous-citerons, sur l'autorité de M. de Humholdt, la Carihana , ainsi nommée des Caribes (576), qui en étaient les habilans.
(1) Cette t'tymologle brillante est en effet celle que les Russes donnent au nom de Slavon , et pai" conséquent à leur origine. Mais , n'est-il pas plus probable que ce nom de Slai'on vient de iVot^o^ qui signiCc mo^^ parole, et qui, par extension , et applique^ comme qualificatif à un nom do peuple, veut dire , qui a la parole , qui est doué de laparole? N'est-il pas pi'obable que les nations du nord se seront attribue cette qualification, en opposition avec celle de KiMi , muets , qu'ils avaient donnée aux peuples voisins dont ils ne comprenaient pas le langage , et qui , modifii'e en celle de kemtsi , est encore aujourd'hui pour les Russes le nom collectif des diverses natious de l' Allemagne. (iVo/e communiquée i)ar M» Ilàreau. ]
DISCOURS PRELIMINAIRE'. XXXV
xc Des tribus, dit ce voyageur célèbre, qui, appartenant à uu même peuple, reconnaissent une origine commune, se désignent par un même nom. Généralement, le nom d'une seule horde c\«t donné à toutes les autres par les nations voisines; quelquefois aussi des noms de lieux deviennent des dénominations de peuples, ou ces derniers naissent d'une cpithcte dérisoire, de l'altération fortuite d'un mot mal prononcé. »
Les dénominations données aux peuples (44i , etc.) qui La»bitent le Chili et la partie du ci-devant royaume de lîuenos- Ayres, qui s'étend au sud de la Plala, dénominations qui ne sont qu€ purement géographiques, indiquant la position respective de CCS peuples les uns à l'égard des autres, embrouillent toute l'ethnographie de celte partie de l'Amérique, et ont fait commettre nombre d'erreurs.
La dénomination de Haraforas , donnée à plusieurs peuplades qu'on rencontre en état sauvage dans plusieurs îles de la partie orientale de l'Archipel Indien, ne nous paraît pas «loins vague, et a produit un graud nombre de méprises ethnographiques.
Le nom de Patagon fut donné à un naturel du détroit de Magellan, parce qu'il avait les pieds, cnvclopjîés d'une peau d'animal. Il demeura à toute la nation. M. de Humboldt observe que la dénomination de Gua^queries j d<i même «ue celle de Pérou et de Péruyien , doit son origine à uu simple malentendu.
fc Le nom de Chamorrey dit M. le capitaine Louis de Frclcynet dans une note qu'il a eu la bonté de nous communiquer, en réponse à difterentcs questions que nous lui avions adressées, le nom de Chamarre , que quelques personnes donnent au peuple et au langage parlé aux îles Mariannes, n'est point réellement celui que se donnaient les indigènes. Quand les premières pirogues inariannaiscs abordèrent aux vaisseaux de Magellan, ceux qui les commandaient s'écrièrent : Tchan.o ouliiie j ce qui signifie : Ne te sers plus du gouver^
XXXVJ DISCOURS PRÉLIMINAIRE
»ar7/ phrase relative à la manœuvre de leurs Larques. Ces deux mots réunis, tchainouilne , tchamoicrlne ou tchamorine, qu'ils durent prononcer tous, ont pu être pris pour le nom de leur nation; et celte expression, mal entendue peutêtre , peut-être aussi mal écrite, devenir par corruption chez les Espagnols, d'abord chamorris j comme l'emploie le père Le GoLien , puis chamorro , et enfin chamorre , qui n'est que le même mot francisé. Aimerait -on mieux supposer que le nom de chamorrOy qui en espagnol signifie tondu 3 ait été donné aux Mariannais , parce qu'en effet l'usage de se tondre la tête de diverses façons est très répandu, chez eux? Dans tous les cas , le nom de Mariannais me paraîtrait à-la-fois plus régulier et plus raisonnable/ à moins qu'on ne veuille aussi, comme le firent les indigènes de cet archipel, appeler les Espagnols eux-mêmes Ghilago y c'est-àdire venus de la mer. »
Le nom de Tupi est aujourd'hui inconnu aux Brésiliens; paraît n'avoir jamais été employé qu'en sobriquet injurieux donné aux Indiens de la côte par leurs ennemis de l'intérieur. De même, les Français ont appelé Renards (les Foxes des Anglais) les Onlhagamis ou Ottogamis ( 8o6), peuple compris dans la famille lennappe. Les Indiens convertis qui demeurent dans les provinces maritimes du Brésil donnent le nom de Caboclos ou Tapouyas aux autres Indiens qui parlent encore leur langue et qui mènent une vie sauvage. Nous voyons en Asie les habitans des bords de la Kouda recevoir des peuples turks leurs voisins le nom i^'Uschteks , qui veut dire bruts y saunages y dont nous avons fait Osiiaques ; et plus à l'ouest les Khassowo être appelés par les Russes et par tous les Européens Samoyèdes ( 127) , dénomination qui signifie hommes qui se mangent les uns les autres. Enfin nous voyons en Amérique, des tribus lennappes appeler Esquimaux ou mangeurs de poissons crus ^ les Karalits (856), qui regardent justement ce nom comme une injure , et en Asie les Kirghis
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. XXXVlj
ignorer ce nom qui leur a été imposé par les Baschkirs et sous lequel nous les connaissons, se donner eux-mêmes celui de Kosak , qui si^niÛQ guerriers ou cavaliers.
Par le fameux auto de Figueroa , que M. de Humboldt regarde justement comme un des monumens les plus curieux de la barbarie des premiers Conquistadores , sans faire attention à l'analogie des langues, on déclara arbitrairement de race caribe {^j^) toutes les bordes que l'on pouvait accuser d'avoir dévoré un prisonnier après le combat.
Les sauvages qui habitaient jadis les environs du Sault Sainte-Marie, entre le lac Supérieur et le lac Huron, ont été nommés Saulteurs , apparemment, dit Charlevoix, pour s'épargner la peine de prononcer celui qu'ils portaient, qui était Pauoirigoueiouhah , nom qu'on ne saurait prononcer sans reprendre deux ou trois fois haleine.
<c Les historiens de la conquête, dit M. de Humboldt, de même que les religieux qui ont décrit les progrès des missions, confondent sans cesse, à la manière des anciens, des dénominations géographiques avec des noms de races. Ils parlent d'Indiens de Cumaua et de la côte de Paria , comme si la proximité des demeures prouvait une identité d'origine. Le plus souvent même ils nomment des tribus d'après le nom do luurs chefs, d'après celui de la montagne et du vallon qu'elles habitent. Cette circonstance, en multipliant à l'infini le nombre des peuplades, rend incertain tout ce que les religieux rapportent sur les élémens hétérogènes dont se compose la population des missions. Gomment décider aujourd'hui si le Tomuza et le Piritu sont de race différente, lorsque tous les deux par^ lent la langue cumanogote (5/8) , qui est la langue dominante dans la partie occidentale du govierno de Cumana, comme le caribe (3 7 6) et le chaymas [Sjj le sont dans les parties méridionale et orientale ? »
Quelquefois des dénominations de peuples sont tout-à-fait contraires à ce qu'elles doivent désigner. Nous appelons, pac
XXXViij DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
exemple, Bohémiens et Egyptiens les Zingancs (67), qui sont originaires de VInde , et qui n'ont rien de commun ni avec l'Egypte, Tii avec la Bohême, que cependant leurs noms rappellent. De même on a appelé et on appelle encore Grecs\A\xsicurs milliers à' Albanais ou Shipitar ( 157) , étaLlis depuis long-tcïm3s dans le royaume de Naples et dans la Sicile.
Les Nogaïs , comme plusieurs tribus de l'Aracrique et de l'Océanie , adoptent le nom du chef qui les conduit; les Oushecks^ au commencement du siv** siècle, prirent le nom de leur prince, sixième descendant de Tchingliis-Khan , qu'ils ont depuis lors conservé , et, selon M. Malte-Brun, îe nombreux essaim de Comans qui s'établit entre les embouchures du Danube et du Dniester, prit dans le xiii* siècle le nom de Se.'ssarabenij de te]i}ï àe Bessejab , un de leurs princes. Ce même nom donna origine ici à celui de Bessarabie qui resta au pays, de même que la Tiansoxiane des Grecs et des Romains, appelée Mai^arahiayre par les Arabes, porta long-temps le nom de DJagataîj de celui de Dja^ataî , deuxième fils de Tchinghis-Khan , auquel cette vaste contrée échut en partage.
Plusieurs tribus de l'Amérique du Nord porteîit des noms d'animaux, comme autrefois les Nomes de l'Egypte.
Bien souvent un peuple a reçu un nom différent de cliacun de ses voisins. Ainsi les Samoyèdcs, qui s'appellent eux-mêmes Ncnetck {^GY)s>) ou Khassowo (XiommQs) , sont nommes, selon M. Klaproth , Jergan-Jach ou Jeruncho par les Ostiaqucs de l'Obi , et Djandal ou DJandal par les Tongouscs du Ienisseï. Les Wotièqucs, qui se nomment eux-mcmes Vhd~ niurdj sont appelés Tf^otitqiies par les peuples turks leurs voisins. Les Turks de K?.san et ceux de plusieurs parties de la Sibérie sont appelés, selon M. Klaproth, Siidss ( qui eu tchouwache veut dire trompeur) par les Tchouwaches, Byger par les Wotièques, Njiirma-Kum par les Vogoules, Katanjacli par les Assjach de l'Obi, Tyl-Kup par ceux du Narym, Pôi: par les Assanes. Kiini par les Arinzes, KangatscJien par
DISCOURS PRELIMINAIRE. XXXlX
les Koltcn et les Koïbalcs, Chaascli par les Kainaschcs. Quelle confusion ne doit pas produire celte mulliplicilé de noms dans la classificalion des peuples et dans les livres de géographie!
Quelquefois, confondant la nationalité avec la religion, on a noramé Grecs les Slowaques, les Rasciens, les Croates et les Rusniaques, qui sont des peuples Slaves tout purs, professant les dogmes de l'Église grecque.
On ne peut se former une idée de la multiplicité de noms qu'offrent les nations américaines, à cause de l'état d'isolement où elles vivent. La nation Guarani, par exemple, était, selon Azara, partagée en très petites divisions ou hordes indépendantes les unes des autres, et chacune portait différens noms, en le prenant de son capitaine ou cacique, ou de l'endroit oij elle hahitait. Quelquefois on embrassait sous un seul nom les différentes hordes qui vivaient le long d'une rivière ou dans quelque autre endroit ou district. Seulement, dans la partie décrite par Azara, les premiers conquérans donnèrent aux Guaranis les noms de MbguaSj CaracaraSj 2^ imbus ^ Tucagues j Calchaguis , Quiloazas , Carios y Mangolas j Itati-^ nés. Tarais y Bombois , Curupaitis ^ Curumais , Caaiguas , Garanys j Tapes ^ Chiriguanas , et encore d'autres. La petite nation des Guanas aussi (552) n'a pas moins de huit noms différens, selon ce savant voyageur; et cous pourrions citer un grand nombre d'autres nations aussi peu nombreuses qui nen ont pas moins. Cette multitude de noms aussi barbares qu'insignifians a créé sur nos cartes une foule de nations imaginaires qui figurent dans plusieurs ouvrages, et a été la cause de plusieurs méprises, même de la part de sa vans du plus grand mérite. Lorsque nous voyons le docteur Edwards , si instruit sur tout ce qui regarde les nations nomades de la région Alleghanique, faire deux peuples différens des TVinnehagoes et des Nipegons (770), qui ne sont que deux noms divers sous lesquels est connue la nation nommée Puants par Jes Français, nous avoqpus franchement que, malgré tout le
Xl DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
soin que nous avons mis pour éviter de pareilles fautes, nous n'osons pas assurer de n'en avoir pas commis nous-mêmes.
Malgré les grands progrès faits par la géographie et l'ethnographie depuis un demi-siècle, on peut poser en principe que la plupart des noms nationaux nous sont inconnus; on peut même dire qu'une grande partie de ceux des peuples de notre Europe n'ont pas franchi les limites de ses divers états. Le Some ou Saine (194), le Suvini ou Somolad&k [k^i) et le Khassowo (127) sont hors de leurs pays le Lapon, le Finnois et le Samoyède; les Shipatar {i5']) ou Sklpitar, les Escuaïdunac (i54) , les Boumouni {i6j), les Tchekkes ou Czechs (i85) , les Mari (196), les Komi ou Komi-Miirt (198), les Udi ou Uhd-Murd (199), les Magyaroch ou Madjan» (200), et les Mansl ou Mansch-Kum (201) sont aussi hors de leur pays les Hongrois, les Albanais, les Basques, les Vallaques, les Bohèmes, les Trheremisses, les Permiens , les Wotièques, les Hongrois et les Wogoules.
Enfin, l'ignorance dans les langues respectives a porté dans les noms propres des hommes , même les plus marquans de l'histoire ancienne et moderne, le vagyc et les erreurs que nous avons vus déformer et rendre méconnaissables les véritables noms des nations. Le plus souvent, on a pris un titre pour un nom. ce C'est ainsi, remarque le savant M. Salverte, que nous voyons les Grecs et les Romains appeler B?ennus le général qui, à la tête des Gaulois, saccagea Rome, et celui qui, 22 ans plus tard , tenta de s'emparer du temple de Delphes. Brennus signifie chef ou roi. L'annaliste byzantin Joël donne pour fils et petit-fils au premier roi d'Egypte, Sidl et Mekh, c'est-à-dire, littéralement , le seigneur et le roi. Les annalistes de France parlent de Cagan ou Cachan prince des Avares; Khakhan est un titre qui signifie chef des chef s , roi des rois. D'autres écrivains plus réceus, ignorant la signification populaire de Taïscho-Sama , qui veut dire seigneur géné?'al ou. général en chef, racontent qu'en i585 un guerrier nommé
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Tcdco-Sama ravit l'autorité civile et politique au daïri ou empereur pontife du Japon. ))
On trouvera peut-être ces détails trop longs; mais nous avons cru devoir les donner , non-seulement pour signaler à nos lecteurs ces différentes sources de méprises, afin qu'ils les évitent, mais aussi pour nous prémunir contre l'injuste critique de certains littérateurs , qui n'auraient pas manqué de nous accuser d'inexactitude ou d'ignorance, ne trouvant pas dans nos tableaux ethnographiques les langues que parlent les Sangleyes , les Gihberti,\es Teptyares ,\es DJaïnas e\ autres semblables nations imaginaires, et y cherchant en vain les prétendues langues nègre y runique^ et une foule d'autres, admises dans les livres par des auteurs ignorans ou ennemis des recherches.
Après avoir signalé les erreurs auxquelles on s'expose en négligeant la linguistique comparée, voyons maintenant les avantages qu'elle peut offrir aux savans, lorsque, renonçant à tout esprit de système et se bornant à l'examen des faits positifs , ils savent s'en servir convenablement dans leurs recherches pour suppléer au silence de l'histoire et des traditions, et aux lacunes de la géographie. Mais c'est surtout dans de semblables investigations qu'il est nécessaire d'être guidé toujours par la saine critique, et de se tenir en garde contre les systèmes et les hypothèses, qui doivent absolument en être bannis, si l'on veut parvenir à d'utiles résultats, et éviter le ridicule auquel on a justement livré l'inutile érudition de plusieurs savans des trois derniers siècles.
On sourit maintenant quand on lit les argumens à l'aide desquels Guicliard, Morino et Thomassino s'efforçaient de prouver que l'hébreu est la souche de toutes les langues du monde, et Gorop Becan, que c'est le flamand qui doit être regardé comme l'idiome primitif. Toute l'érudition du savant Ortclius n'est plus d'aucun poids pour cngngcr les ethnographes à classer ensemble le hongrois et l'hébreu, qui, selon ce
XÎij DISCOURS PRÉLIMINAIRE;
géograpLe, sont deux langues sœurs, non plus que celle dés savans auteurs anglais de l'Histoire Universelle, qui voyaient la plus intime affinité entre cette dernière langue et le celtique. Tous ces rêves étymologiques, ainsi que les systèmes de Court de Gebclin et des autres savans de son école , n'auraient pas vu le jour si, engagés dans une fausse route, ils n'avaient cherché à trouver des analogies là oi!i il ne pouvait y en avoir> ou Lien où ils ne pouvaient en trouver que d'illusoires.
L'identité ou la ressemLlauce de quelques terminaisons, l'idenlité ou la resscmLlance de quelques mots isolés, offertes par plusieurs langues séparées l'une de l'autre par des espaces immenses, et appartenant à des règnes ethnographiques diffcrens, ne sont (\ue l'effet du hasard, et ne sont d'aucun poids pour prouver l'affinité de deux langues. Ces analogies fortuites se rencontrent surtout parmi les monosyllabes et les dissyllabes des idiomes les plus distincts , vu le nombre borné de ces sons difîérens que nos organes sont capables de prononcer, (i)
(i) Voici de quelle manière s'exprime sur ce sujet un pliilologuc très distingué, auquel une vaste érudition et la connaissance pratique de plusieurs langues, donnent le droit d'être regardé comme juge très conjpétent dans ces sortes de questions. Nous tirons ce passage remai-quable du IIP volume de la Relation historique du Voyage aux Régions Equinoxiales.
ce Cependant il y a toujours , dans les simples noms de peuples , quelque chose de monumental qui , comme le prouvent les savantes recherches de MM. Abel Remusat , Guillaume de liumboldt , Klapi'oth, Marsden , llitter et Vater , peut devenir d'une haute importance pour l'histoire des migrations lontaines. L'analogie des racines et des artifices étymologiques ont sans doute , depuis des siècles , donné lieu à des rêveries absurdes , à de véritables romans historiques. Nous ne reconnaîtrons pas les Quaquas de la Kpuvelle Andalousie , dans une peuplade de ce nom qui habite les côtes de la Guinée , ou les Indiens de Caracas , de race caribe, habitans des liantes vallées , dans le nom d'un site i])érien cité par l'tolémée. Le vague des voyelles et la permutation des consonnes qui se font d'après des lois organiques, produisent , sans compter les »nots à son imitatif (onomatopées) dans
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La linguistique, élevée au rang des sciences, procède à la résolution de ces problèmes par des méthodes bien autrement pliilosophiqucs. Un philologue veut-il déterminer la parenté d'une nation avec une autre? il parcourt le vocabulaire des deux idiomes respectifs , et s'il trouve que des mots tels que ceux qui expriment les principales parties du corps humain , les premiers degrés de parenté, les astres, les principaux phénomènes de la nature, et les premiers noms de nombres sont identiques, ou sensiblement rcssemblans entre eux, il en déduira que les deux nations dérivent d'une même souche; s'ils sont «ntièrcraent différens, qu'elles appartiennent à deux familles ou souches différentes. Veut-il savoir de quel peuple telle ou telle nation a reçu sa civilisation? il examine ]cs mots de son vocabulaire qui expriment les animaux domestiques, les métaux, les fruits et les plantes économiques, les instrumcns aratoires et autres choses semblables, ceux qui désignent les idées morales et métaphysiques , ceux qui se rapportent aux
des inilliers de langues et de dialectes , des ressemblances fortuites , dont le nombre pomrait être soumis au calcul des probabilitt'i;. Si l'on compare une seule langue, non à celle d'im seul rameau , par exemple , au rameau si'mitiquc , indo-germanique ou gale ( kelte ) , mais à toute la masse des idiomes connus , la chance des analogies accidentelles devient la plus grande possible , et d'après cette apparence , la prodigieuse variété de langues qu'offrent les deux liémispliè)es paraît liée iiexu retiformi. Des analogies de son ne peuvent pas toujours être considérées comme des analogies de racines ; et quoique les savans qui ^ de préférence, s'occupent de ces analogies, méritent de l'encouragement et de la reconnaissance, parce qu'ils éveillent l'attention des linguistes , il n'en est pas moins si\r que 1 étude des mots doit toujours être accompagnée de celle de la structure des langues et de la connaissance intime des formes grammaticales. Ce serait ignorer l'état de la philologie moderne , que de méconnaître les services émincns , que par les soins d'un petit nombre de savans doués d'une érudition solide , les recherches étymologiques, ont rendu depuis un demi-siècle , en Hollande, en Allemagne, en Angleterre et en France , à l'étude philosophique des langues. »
Xliv DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
divinités, aux sacrifices, aux fêtes, aux dignités, au gouvernement, à la guerre, à la législation, au commerce, à la navigation, à la littérature et aux sciences; il les compare avec les mots correspondans dans d'autres langues, et s'ils sont identiques ou ressemblans, il en déduit que cette nation a reçu sa civilisation primitive, sa religion, son système politique ou sa littérature, de telle ou telle autre. C'est de cette manière, et pas autrement, que, passant d'un fait à l'autre, il peut, sans crainte de se tromper j remplir les lacunes des annales des nations , et remonter plus haut et quelquefois plus sûrement que les traditions les plus anciennes. Voici quelques exemples qui peuvent servir d'application et de preuve de la vérité des princi})es que nous venons de poser , d'après une grande autorité, d'après M. Abel Remusat.
« Les hommes passent, dit M. Salverte dans son savant Essai sur les noms propres , les fleuves, les montagnes, les vallées, les villes même, restent et conservent long-temps leurs noms. Les anciens noms de lieux sont autant de monuraens qui maintiennent le souvenir de la population primitive d'un pays, long-temps après qu'elle a disparu par l'extermination, la fuite, ou le mélange avec la race des vainqueurs. Après tant de siècles, de révolutions et de conquêtes, le pays des Tocarii est encore le Tokarestan , les rivières de Sogd et de Balhh portent encore les noms qu'elles communiquèrent jadis à la Sogdiane et à la capitale de la Bactriane. De Cadix au Fcrrol, de Lisbonne à Pampelune, on remarque combien de villes, de provinces, <le rivières , de montagnes, ont porté jadis , ont conservé encore des noms tirés de la langue basque. Leibnitz regardait avec raison les noms de lieux comme les plus propres de tous à conserver les restes des idiomes perdus et les traces de l'existence des nations détruites. Les objets qu'ils désignent subsistent, tandis que les hommes et les peuples périssent ou se dispersent. Une médaille, un édifice, ont suffi quelquefois pour autoriser l'antiquaire à admettre des
DISCOURS PRELIMINAIRE
règnes, des émigrations, des conquêtes qui n'avaient point laissé de souvenirs à l'histoire ; et pourtant on peut se mé-' prendre sur l'origine d'un monument, sur la date, l'explica-* tion, l'a utheu licite d'une médaille. Un lieu , un pays ne peut porter un nom emprunté d'une langue aujourd'hui étrangère , sans l'avoir reçu des hommes qui autrefois parlaient cette langue. Le patois des paysans du Bugey, et le français des environs de Paiis, offrent peu de traces apparentes de l'ancien idiome celtique. Cependant, au-dessus de Nogent-sur-Seine , dans une digue destinée à soutenir la rivière au niveau nécessaire pour le mouvement d'une grande usine , le passage ouvert au débordement des eaux superflues s'appelle le liuoii. Un habitant de l'Armorique , qui entendra ce nom, se rappellera que, dans sa langue niatcrnelle, il désigne un débordement, une inondation. Transporté près des ruines du temple antique d'Isaruore, en des lieux oii sont cachés au loin, sous les moissons et les pâturages, les débris d'une cité considérable, un Gallois sera moins frappé peut-être de l'aspect de ce monu-^ ment, que trop peu de curieux vont admirer, que d'un nom emprunté de sa propre langue ; et sur-le-champ il en rappor-^ tera la signification {le bord y le tranchant ds la faux y de la hache j signification du mot isarn) soit aux cultures et aux prairies qui remplissent la vallée, soit à la configuration des montagnes quilenvironnent, soit enfin aux faits d'armes exécutés sous les murs de la ville ancienne, que la tradition nous représente comme très forte, et qui était destinée sans doute à défendre de ce coté l'entrée des gorges du Jura. Lors donc que l'histoire garderait le silence, nous pourrions affirmer que, près du lac de Nantua et aux bords de la Seine, habita jadis im peuple qui parlait la langue dont le pays de Galles, la. Basse-Bretagne, l'Lcosse et l'Llande ont jusqu'à nos jours, conservé des dialectes. »
Plusieurs noms de fleuves et de montagnes du Brésil prou-« vent l'ancienne étendue de la nation Giuirani, rcdwite mainte-
Xlviij DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
tion de l'Egypte citer les noms coptes des lieux , c'est citer leurs noms égyptiens.
M. Burcbell , en parlant de la propriété singulière qu*a le cafTre occidental (285) d'employer comme préfixes des particules que d'autres idiomes emploient comme terminaisons, a signalé le parti qu'en peut tirer le géographe pour distinguer d'un coup-d'œil les tribus qui appartiennent à une nation de celles qui forment partie d'autres. Ainsi, selon ce savant voyageur, les noms de Bachapin , Bamahwin j Batammaka (quelquefois nommé Tammakd) et autres sont caffres, tandis que ceux de iVizma^Mû!, Briqua, Mokarraqua, I)ainina-^ raqua (pour Dammara) , Auteniqua j Gonaqua , etc. , etc., sont hottentots , les deux particules , ha caffre et qua Hotteutote, signifiant dans les deux langues homme. Les idiomes américains, asiatiques et même ceux d'Europe nous offrent de nombreux exemples de ce genre d'utiles applications de la linguistique à la géographie. Nous n'indiquerons que le mot heni qui précède très souvent les tribus des Arabes et qui peut servir tout de suite à les distinguer de celles appartenant à d'autres nations.
Un célèbre géographe , qui fait souvent servir ses vastes connaissances linguistiques à la résolution ou à l'éclaircissement de plusieurs points aussi douteux qu'importans de la géographie, de l'histoire et de l'ethnographie , vient de démontrer, dans son Précis, à l'aide de la langue albanaise (167) l'identité des Skipitar avec les anciens Illyriens, et, avec le secours de la langue slave , l'existence en Thrace , en Paunouie , en Garnie , etc., etc. des Proto-Slaves, rejctéc trop légèrement par l'auteur du Mithridates (voy. pages 191 et 192), taudis que le savant Dolce, tombant dans l'excès contraire, n'avait pas hésité à regarder l'IUyrie comme la métropole de celtç même nation, dont, à tort, il faisait descendre tous les nombreux peuj.lcs slaves. C'est encore par d'ingénieuses applications de la li:i§uisli<{ue à l'hisloire et à la géographie, que cç
ïîlSCOtRS PRÉLIMIXÀIRE. xîlX
MVatit nous paraît avoir iiîis hors de doute rii;d!gciiat ciiropccii des races Finnoise et Slave, leur grande étendue dam l'Europe orientale , jeté des rayons de lumière sur les grands traits de la ^co-gruphie physique des parties moins connues de l'Alhanie et des pays limitrophes, et rendu assez probable l'origine médo-p-crsauc i\cs Scythes Royaux.
La compaiaison faite par M. Klaproth de la langue des fameux Ouigours avec les idiomes àcs nations Tchoudcs ou Ouraliennes , combinée avec de savantes recherches sur la position que devaient occuper les Yougours des auteurs Bvsanlins et des chroniques russes, a prouve sacs réplique la différence essentielle de ces deux nations, qu'une ressemblance de Hom a fait confondre», et a clé jusqu'à présent la source d'un grand nombre de méprises historiques et géographiques. C'est ainsi que l'identité des Thoukhiou et des Hioungnou (124''') avec les Turks , démontrée par plusieurs argumens histonfjues dans ses ouvrages, vient d'éti'^ confirmée de la manière la plus satisfaisante par la com[>araison de plusieurs mots des langues des ïhoukhiou et des Turks. C'est encore en faisant la comparaison du vocabulaire ossele avec ceux des peuples persans que M. Klaproth obtint le résultat inattendu d'une peuplade persane étabbe depuis plusieurs siècles dans les hautes vallées du Caucase, au mibeu d'une foule de nations entièrement différentes.
Ce n'est qu'en comparant les vocabulaires respectifs des pe^ titcs nations de la Sibérie, du Caucase et du nord-est de l'Europe, que ce savant orientaliste a pu débrouiller ce chaos ethnographique, séparer les uns des autres et ranger dans un ordre entièrem.ent différent des peuples, qu'avant ses recherches on regardait à tort comme descendans de souches avec lesquelles ils n'avaient rien de commun. Nos lecteurs peuvent en voir de nombreux exemples dans les différens articles de notre Atlas qui traitent des langues de ces régions, et dans les observations respectives, aux chapitres m" et iv''.
l KISCOCRS PRÉLIMINAîREi
L'examen des langues, auxquelles appartiennent les noms des cataractes du Dnieper donnés par Constantin Porpbyrogéncte, amena LehrLcrg à la solution complète du fameux problème relatif à l'origine Scandinave des Waregues , déjà prouvée par Lcvesque par des rapproclicmens historiques et géographiques, et indiquée d'ailleurs par le nom Scandinave de leur premier chef, le fameux Rurik.
La découverte que M. Klaproth vient de faire du vocabulaire coman rédigé par les missionnaires en i3o3 et enseveli dans la InLliothèque de St.-Marc à Venise, en confirmant l'origine turque des Comans (i24 '^) , a jeté un nouveau jour sur l'origine également turque des Patsinaques ou Polovtses, des Ouzes , des Bersiliens , des Kaptchaks et d'autres peuples de la même souche.
Les raisonnemens des plus savans géographes , qui placent la Grande GroLa lie de Constantin Porphyrogenète dans la Galicic Orientale actuelle , acquièrent un nouveau poids par l'inlime affinité du langage des Rusniaques, ses habitans actuels, avec celui des Serviens d'aujourd'hui , qui^y demeuraient aussi à l'époque de l'auteur impérial.
Le savant M. Watson , par l'analyse des noms géographiques et de ceux des personnes, ainsi que par l'analyse des phrases de certaines chartes du xiii® siècle, démontre avec beaucoup de critique que les anciens Koures (191) étaient un peuple lette, malgré l'opinion dominante parmi plusieurs savans philologues, qui en font un peuple tchoude ou ouralien. Les conjectures faites par M. Gallatin, dans son mémoire manuscrit dont nous avons parlé à la page 279, sur les noms pro})res des chefs dos nations Renards et Sacs (806) qui sont des mots significatifs dans les idiomes de la famille lennappe , viennent d'être confirmées par les vocabulaires recueillis parmi ces peuples. C'est un exemple frappant des utiles résultats que peuvent avoir de semblables recherches pour rcthnographie. Le savant Antoine, dans son Essai sur Tonuinc des anciens
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. îj
Slaves, observe qu'il y a dans le russe des noms racines pour rélcplianl, le chameau et le singe, animaux qui n'existent pas en Europe; ce qui prouverait l'ancien séjour de ces peuples en Asie, oii ces animaux sont indigènes, et où ils portent dans leurs contrées natales des noms différens.
Selon llervas, dans Tancien calendrier irlandais le mois de février est appelé cednilos d'oii earrachj mots qui signifient premier mois de printemps , ce qui ne peut nullement convenir au climat de l'Irlande, où il fait encore très fioid à cette époque. On pourrait en déduire l'ancien séjour des Celtes dans des régions beaucoup plus méridionales que les contrées qu'ils occupent actuellement.
ce Ainsi , dit M. Abcl Remusat dans ses Reclierclies sur les langues tarîares, ainsi les mots chinois qu'on retrouve dans le dialecte de Constantinople (i24), et qu'on y reconnaîtrait sans doute en bien plus grand nombre si l'on était bien informé des altérations que ces mots ont éprouvées dans l'empire même par refTet du temps ou par la confusion des dialectes provinciaux , ces mots, malgré l'éloignement des lieux, ne sont pour l'homme qui connaît les révolutions de la ïartarie, qu\inc preuve de plus de l'origine orientale des ïurks, et du séjour prolongé des armées chinoises dans l'intérieur de l'Asie. L'Egypte obéit encore à Aqs chefs dont le titre est indubitablement chinois, et qui, plus ou moins altéré, se retrouve sur toute la route, comme pour nous conduire à son origine. On sait que la dignité àcpe ou prince (dans la langue vulgaire beg ou hek) fut souvent accordée à des princes tartares. Aujourd'hui les tributaires d'ïli, d'Aksou, de Khasigar, sont appelés hek par les empereurs mandchoux; et l'on ne peut presque douter que le nom de heg ou hey n'en soit dérivé. »
L'examen de la langue des Kouhiéschi ou Kouhascîies (28) fait rejeter entièrement au philologtic et au géographe, l'opinion avancée par quelque auteur qui regardait ce peuple du Cîiuçasc comme descendant Aoi nombreux Italiens qui fréquen-
lij DISCOTJKS PRÉLIMINAIRE.^
laient celte partie de l'Asie dans le moyen âge. Le nom ac l'renJc , que se donnent les Koubasclies, leurs traditions qui nous les représentent comme descendant à.QS Vénitiens et des Génois, et quelques traits de leur caractère et de leur manière de vivre, qui viendraient à l'appui de cette opinion, ne sont d'aucun poids contre l'argument positif de la langue qu'ils parlent, langnc entièrement asiatique, et qui n'a rien de commun avec l'harmonieux idiome du Dante et du Petrarca.
Selon un des voyageurs qui a su le mieux observer et décrire les pays et les peuples qu'il a visités, M. JauLert, les Kurdes, soit sédentaires soit nomades, se prétendent issus des Mongols et des Ousbecks; mais la grandeur et la beauté de leurs yeux , leur nez aquilin, la blancheur de leur teint, l'élévation de leur taille, et surtout leur langue, qui appartient incontestablement à la famille persanne, déposent contre leurs traditions, et leur otcnt toute croyance.
Si le père Le Gobien, est-il dit dans une note que nous devons à l'extrême obligeance de M. le capitaine Louis deFreycinet, si le père Le Gobien avait pris la peine d'examiner la langue du peuple dont il a entrepris de nous donner rhlstoire , il n'aurait sûrement pas dit d'une manière positive, ce qu'à l'époque où les îles Mariannes furent découvertes par les Espagnols, leurs habitans n'avaient jamais vu de feu, et que cet élément si nécessaire leui" était entièrement inconnu ». Gomment supposer c[u'un peuple n'ait aucune idée du feu, lorsque sa langue nous offre des mots qui lui sont propres , pour exprimer/é??^ (gouafi), brûle?' [sono^) j allnnier du bois (toutoung), charbon (doungdoung), braise (pinagan), ^r///er (tono), bouillir (lougloug) et une foule d'autres, et qu'on sait qu'il fabriquait des poteries lorsque les Européens le visitèrent pour la première fois ?
On a disputé longuement pour savoir si les Chinois adoraient Dieu ou seulement le ciel. Pour peu que l'on eut connu leur langue, on aurait vu que ces deux expressions, chez cette nation , sont synonymes de la même manière qu'el-
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. liij
ks l'étaient et le sont chez les Juifs, chez les nations modernes de l'Europe les plus policées, et chez un grand nombre d'autres peuples de la Terre.
Une erreur comique, dit M. Malte-Brun dans son Précis, attribue aux Liippons l'adoration d'une ou plusieurs idoles nommées Slor-Iunkare , mot suédois ou norvégien , qui signifie Jeune grand- seigneur, et {[uaV^wiiiois Jeune freluquet. Adam de Brème, ayant entendu de la bouche du roi Suénon , le nom Quén-Land ou Quénu-Land , c'est dire pays des Quaines , et sachant mal le danois, crut entendre Quùinaland , c'est-àdire, pays des Fenunes j des Amazones , et aussitôt il plaça dans le Nord sa prétendue Terra feminarum. De combien d'erreurs semblables ne pourrait-on pas débarrasser les livres d'histoire , de géographie et de voyages si tous les auteurs savaient ou voulaient appliquer convenablement la linguistique à leurs différentes investigations !
Les dénominations identiques ou très ressemblantes qu'a la divinité, et qui forment les titres de se^ prêtres chez les Tartarcs, au ïibct, à la Chine , au Japon, au Gamboge et autres régions, servirent à guider le savant philologue M. Abel Remusat dans ses recherches sur l'identité du culte de Bouddha , dominant chez tous ces peuples, qu'avant lui on prétendait professer des religions entièrement difTérentes.
Ainsi, dit M. Abel Rerausat dans ses Recherches sur les langues tartares, les mots per«ans et arabes qui abondent jusque dans l'ouigour (i24) de Kamoul et de ïouroufan, et dont le nombre va toujours croissante mesure qu'on revient vers l'occident, attesteraient, si le souvenir en était jamais perdu, les clTorls croisés des missionnaires musulmans et des nations con»quérantes du ïurkestan.
I.e grand nombre de noms de lieu qui depuis Ceylan jusqu'à l'Himmalaya rappellent le culte de Bouddha, et le petit nombre de ces mêmes noms qui se rapportent à celui de Brah" m.T, déposent contre les prétentions des Brames, qui nient
llv DlSCOUflS PRÉLIMINAIRE.
l'antériorité de la religion chiguémounique, et s'efTorccnt de faire passer pour des novateurs les prosélytes de Bouddha.
Les noms de mois et de lune , identiques dans toute l'Océanie Occidentale malaise et dans un grand nombre de langues d'Amérique et d'autres parties du monde, démontrent que les mois de toutes ces nations sont rc'glés d'après les phases lunaires.
M. ALcl Remusat, en examinant les noms des 366 constellations que les Mongols ont adoptées sur leurs planisphères, a démontré que cette nation , une des plus anciennement civilisées parmi les Tartares, en a emprunté une partie aux Chinois , et l'autre partie, ceux des 28 constellations lunaires, aux Hindous. Son travail , en remplissant la lacune signalée par Delamhre , dans l'histoire de l'astronomie indienne, fournit une preuve de plus de la futilité de ces hypothèses par lesquelles ou a voulu voir, dans on ne sait quel peuple primitif de la Haute-Asie, les inventeurs des sciences, et de l'astronomie en particulier.
Jummal, le dieu des Esthoniens, noir plus qu'aucune autre des divinités de ce peuple, n'avait point de temples, mais de simples places sans enceinte et sans toit lui étaient consacrées au milieu des forets. Aussi les langues csthonienne (193) et îettonienne (ijjj), observe un savant diplomate, M. le comte de Bray, ont-elles emprunté à l'allemand les expressions correspondantes aux mots temple ou église , qui jadis pour ces peuples , comme autrefois chez les Gaulois, étaient synonymes de bois sacré.
Le nom de bulgares, donné dans l'empire Ottoman aux maroquins du Levant, et en Boukharie aux cuirs de Russie, est, selon M. Karamsin, une forte présomption pour en conclure qu'autrefois l'Asie recevait celte marchandise des Bulgares (2o5). C'est, avec des ruines, quelques médailles et queu(ncs inscriptions, tout ce qui nous reste de cette nation , qui a joué un si grand rôle dans le moyen âge.
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Lorsque, selon cet éloquent écrivain, les Russes remplacèrent les peaux de martres par de petites monnaies d'argent et de cuivre, ils en empruntèrent le modèle et les noms aux Mongols, comme l'attestent encore les mots denga ctpoulij qui sont mongols.
Quand on voit un Letton nommer plinte un inûX, pulwei'% la poudre, speegelis un Diiroir, glalise une glace, ettikis le vinaigre, salpeelerls le nitre , bilde iwe image, li/uiielà colle, et une foule d'autres choses semblables , on peut dire avec assurance que la nation lettonne (191) a reçu sa civilisation des Allemands. Aussi l'histoire confîrme-t-elle ce qui est indiqué par le simple examen de la langue de ce peuple slave. C'est de même aux Arabes, peuple jadis si puissant et si policé, que ]es Amazigh (223) sont redevables de leur civilisation, comme l'atteste leur langue, qui signale en même temps dans celte nation autochtone des hautes vallées de l'Atlas, un peuple originairement montagnard, par le manque des mots correspondant à merj ondes ^ ville et autres semblables.
a D'après le nombre et la nature des mots arabes, dit M. le docteur Constancio (1), introduits par les Maures dans les dia-
(1) Ayant soumis à ce savant portugais, qui vient d'aiTivcr des Etats- Unis , où il a résidé assez long-temps comme chargé d'affaires du Portugal , ce que nos connaissances dans l'espagnol et dans le portugais nous avaient mis en état de rassembler sur les emprunts faits par crâ deux idiomes à celui des Arabes , M. Constancio a eu la bonté de suspendre pour quel([iies instans le savant travail qu'il prépare sur cette importante partie del' Amérique, pour nous fournir un article sur ce même sujet. L'ayant trouvé beaucoup plus riche de faits que celui que nous avions rédigé avec men de la peine , nous n'avons pas hésité à le mettre à la place du nôtre : la science et nos lecteurs y gagneront. Nous ajoutons ci-dessous les observations de ce savant pliilologue sur la prononciation et l'orthographe de ces deux idiomes, ainsi que ses remarques sur les mots dérivés du grec et des anciennes langues de la péninsule. Elles sont trop importantes poiu' les omettre ; d'ailleurs elles constatent et complètent ce que nous avons dit aux articles 160 et 16G de l'Atlas ,
îtj DISCOURS PnEtlMljS'Âir.É',
lectes du latin qu'on parlait dans la péninsule Hispanique avant l'invasion des peuples rcaliométans, il est aisé de se convaincre de la grande influence que les Arabes exercèrent sur la civilisation des nations Hispano-lusitaniennes, dont l'ignorance et la
et on d'autres endroits dé cet ouvrage. Qnatit à M. Constancio, vcyezà la page 221 de rii:»tvodiiction.
« Les langues espagnole et portugaise ont emprunté un grand nombre démets à l'arabe, dont la prononciation et l'ortliographo ont été plus ou moins altérées selon le caractère de chacun de ces idiomes. Les Espagnols ont conservé les aspirations et les sons gutturaux de l'araLe (le h, le X, îej), tandis que les Portugais les ont adoucis en cliangeant l'aspiration h en/", et le jota en Ih , qui équivaut k II dans maille.- Exemple : Agujcro csp. et Agulheiro port ( aiguillier ; Aguja esp;. Agullia port, (aiguille ) ; Alhaja csp. Alfaia port. ( meuble, bijou ) , et Alhajar esp. Alfaiar port, (meubler) ; Almohada csp. Alraofada portv (oreiller, coussin). Les Portugais ont aussi substitué le z français au ç espagnol , dont la prononciation ressemble à celle du theia giec ou du th anglais dans think. Ex. : Aceyte esp. Azeite port, (huile) ; Aiancel esp. Aranzel port, (tarif). Cependant la langue portugaise a admis et peut-être emprunté entièrement à l'arabe les voyelles nasjiîes et Ici; diplitîicngues de même nature, dont le son est si désagréable, et dont les dernières ne se trouvent , je crois, dans aucune autre langue d'Europe, Le caractère nommé til , qui marque le son nasal d'pne voyelle en portugais, semble n'être que le signe arabe du nasilîenicut or, simplifié et placé en travers , au lieu d'être pesé selon sa hauteur, '^ , Le .V espagnol , qui répond au son guttural arabe, a été remplacé eu portugais par le son ch (dans le mot français c/za^) , quoique la lettre x ait tté souvent conservée en portugais. Ex. : Oxalà esp. et port, (plùt à Dleu),seprononce OcJialà en portugais. Il est à propos de remarquer que la prononciation rude de larabe a surtout prévalu en Espagne, où elle «7 niodlfié la plupart des dialectes du latin , en les rendant gutturaux et pleins d'aspirations. Les Catalans, les Galliciens et les Poitugais , se sont au cor;traire rapprochés de la prononciation de la langue romane Qu provençale; les derniers seuls ont adi lis les diplithongues compcsécs d'un son nasyl suivi d'une voyelle î;ourdc , telles (|ue ^îHo (jtaln) , prononcé pan-o ow p:\-o , Vn ne formant point de syllabe aA ce l'o , et /«a/ (mère). L'orthographe paC) est donc vicieuse ; car il faudrait proj.}Pficcy pa-on ou pa-o , en détruisant la diphlhougue. Les anciens ont
ÈfSCOt'BS PRIÎLIMINAIRÊ. Ivij
grossièreté formaient un contraste frappant avec leurs confT"craiis policés, et aussi instruits dans les arts qu'haliilcs dans l'administration et la guerre. En effet, la plupart des mots arabes qui sont restes incorporés dans l'espagnol et le portugais, désignent des
souvent écrit /;a;>2 , en prononçant pî\.^o , Joam pour Joao , etc. Mais jamais ils n'écrivirent maim oti maeni pour /nûz.
« Nous nous bornerons à citer quelques mots dérivés (leTarahe, qui s'écrivent parles niénies lettres eu espagnol et eu portugais, cl se prononcent à-peu-près de même. Algalia (civette) ; Alcatila (tapis fin ) ; Alpiste ( alpiste, graine); Alquilar (louer, donner ou prendre à louage); Arrecife (écueil, chaussée) ; Arraoaldc (faubourg) ; Atalaya ( vigie ';. î3eaiic.oup d'autres s'écrivant par les mêmes lettres dans les deux lauyues , se prononcent toiitetois très diversement dans chacune, parla di{rércnte valeur de Vx, dujT, du 2, du ç , de Vh et du g- en espagnol et en portugais. L'ortliograplic de la plupart des mots araljcs dili'ère dans chacune des deux langues. Païmi quelques mots arabes privatifs de la langue portugaise, nous citerons les suivans : Alvicaras ( étrennes pour une bonne nouvelle; ; Alecrim (romarin) ; Abobia ou Abobcia (potiron); Zambujo ( olivier sauvage ) ; Azinhaga ( sentier, cavée ) ; Alface (laitue) ) Algoz (boutreau) ; Alcatra (hanche de bœuf) ; Ahnocrcve (muletier); Azinhavrc (vert de giis); Anafega (jujube) ; Giz (craie) ; Aliccrce (fondement d'édifice) ; Alqueive ( jaclière) ; Al- Var;i (édit, lettres-patentes du prince); Alavanca (levier) ; Chafariz [fontaine publique); Rosalgar (arser.ic); Fulano (un tel). L'article arabe al et el qui, en espagnol et en portugais précède la plupart des mots d'origine arabe, a aus'J été placé, en portugais, devant îc mot Hey (roi) , El rey, au lieu de l'article 0 , O rey.
« Il y a en poitugais, de méjuc qu'eu espagnol, bon nombre de mets tirée du grec , sans l'intermédiaire du latiu ; ce qui confirme l'arrivée de colonies grecques en Portugal , à des époques reculées et antérieures à la domination romaine. Tels sontles sxiivans : O écrit autrefois IIo (le), est l'article masculin grec; Mai (mère) àc Maia; Ccleuma,de Keleusma ( voix, cris des matelots) ; Maganâo (fourbe) , de Manganon ; Trigo (])léj de Tr/o/iè ; Tripeca (trépied , siège) de Trapetza (t.ible) ; Zizania (ivraie, zizanie) de Zizanion ; Roman (grenade) de Roà : (en copte clic porte lemcMiie nom de Jîo?nan). Cara (visage) de liara ou lîarè ; Ganu '.envie, désir) de Ganos (joie , plaisir) ; Lagc ou Lagca (dalle, carreau de pierre) de Laas pierre). La prépoilicn Para ( pour, à , vcvs^ paraît
Iviij DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
charges civiles, des emplois municipaux, des grades militaires, ou Lieu apparîicnueiit à la chimie, à la Ijotauicjue, 4 l'agviiculture, aux poids etmcsuj-es, à la médecine, à la uavigatiou, aux différentes machines, aux arts et métiers. »
Les mots suivans en sont la preuve incontestahle : almoxarife ( administrateur) ; almotacen esp., almotacel\iOï\.. ( inspecteur des poids et mesures); alcayde (châtelain , exempt de police); alferea ( enseigne , porte-drapeau ) ; aiTais ou arraes ( capitaine de navire, patron de barque); ahniranta (vaisseau amiral); alamhiqite[2>\aim\)\Q,);aimGfarlz port, (mortier de métal) ; elixir (élixir); idmara (datte); açucena (lys); alcanjor (camphre), a/z/zwcar port. , abnlscle esp. (musc) ; çdçaçuz port, (réglisse); alqneive port, (jachère); aJforra port, (nielle); noria esjl , nova port, (roue à chapelet); azenJia \iO\:X. (moulin à eau) ; açude port, (levée de moulin); alqueire (Loisseau portugais); arroha (poids de 32 livres port.); almud esp., almude port, (mesure de liquides); fanega esp. , fanga port. ( mesure de grains); almorreimas Y^ovl. (\iè\ïïOV\:6ià.Qs)', xaqueca ou euxaqueca (migraine); r<//a/ûfe port, (taiileur); alveilar port,
également venir du grec 'Para ^ en espagnol et en portugais. Ces deux langues ont également emprimtc , dès leur origine, beaucoup de mots , et même des locutions familières , aux langues française, italienne, allemande et anglaise.
« Des langues primitives de la PAiinsule , antérieures à l'adoption générale du latin , il ne reste en Espagne que le basque. En Portugal , ce n'est guère que dans les noms de quelqncs villes , montagnes et rivières, qu'on peut se flatter de retrouver des traces des langues de la Lusitanie , antérieures à la conquête par les Romains. Les mots suivans paraissent appartenir à l'époque indiquée: Setuval ou Setubal, Lisboa ; Zezere , Mondego (rivières) 5 Evora , Braga , Lamcgo , J3erlengas. 11 en existe sans doute encore quelques mots dans la langue actuelle et surtout dans l'ancien portugais , de même qu'en espagnol, qui proviennent de la même source antique ; mais les étymologistes b'en ont encore déterminé qu'un assez petit nombre, de manière à ne laisser aucun doute sur leur oriaiuc. »
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. Hx
(maréchal ferrant); ahahll csp., ah'anel poit. (maçon); «zo«^M^ port. , (vif- argent); açougue t^oïI. (bouclicnc); bôhada esp. , ahùbeda port* ( Yoûte) ; seca esp. ( îlôlel des monnaies); àlçàzarcs\i,, alcùçar port. [\)d\d\^)', albaricoque esp. (abricot); rt//Ymc/e^a port, (douane) ; algicion esp., algoci/ixo port, (coton); arsenal ( arsenal ) ; gumena ( gumènc, cable); tafeian esp., taJfeLà port. (taiFcias), et une foule d'aulrcs, Naranja eu esp., et laranju en portugais (orange), viennent de l'arabe narlnge ; inasmorra (fosse ou cachot souterrain) vient de l'arabe matnioura. De même, inarfii en esp. et marjiiîi en port, (ivoire), viennent de la même langue. Un très grand nombre de villes, de villages, de hameaux, de rivières, portent encore des noms arabes dans presque toute l'Espagne et en Portugal. Tels sont entre autres : Guadalquivlr j Cjiiadlana , Alniadeii y Alcantara, en Espagne; et ^^Zinelivl, AU'erca, yÉlliandra, Almelrlm , Abrantes , Alinada, etc., en Portugal. »
, (( Quelques mots de plantes, d'animaux, d'cîofics, de meubles, ont été tirés des idiomes de l'Inde, de la Perse, de la Chine et de l'Amérique. Chocolaté (chocolat) est tiré du mexicain; tapioca (manioc), des langues brésiliennes, ainsi que Jacaré ( caïman ) , macaco ( macaque ) et ananaz (ananas). Tanque (bassin, réservoir d'eau), varaiidct (balcon), chita (indienne, étoffe), bazio (plongeur)^ cocc (coco), chaLinar (trafiquer), sont des mots asiatiques. Chà ( thé) , gaiiga ( nankin ), xarlw ou charïio ( vernis de la Chine, tôle vernie), leque (éventail), sont des mots chinois admis dans la langue portugaise. 'X.adrez en port., et axedrez en esp. (le jeu d'échecs), vient du persan. Feitiço , feUlceiro (sortilège, sorcier), cauri, zanga , londum , niissanga y sont des mots tirés des langues des peuplades noires de rAfri([uc. )) Les noms omaguas (493) pour exprimer cire j miel et abeille, évidemment d'origine quichua (^59) et entièrement dififérens (^as expressions correspondantes dans les autres idio-
\X DISCOURS PPxELIMlNAlRÊ.
mes guaranis, dcinontrcnt clairement que les Omaguas ont appris des Péruviens l'éducation de cet insecte utile.
Les Espagnols ont emprunté aux Mexicains non-seulement le nom de la Loi.sson aussi saine que nourrissante, du cliocolat (en espagnol chocolaté) , mais même celui du vase dans lequel on la prend, qu'ils appellent .v/cara du nom mexicain xicalli, d'où les Italiens en firent leur mot de chicc/iera.
M.iis si nous avons vu les idiomes européens emprunter plusieurs expressions à ceux de l'Asie et de l'Amérique, ceuxci en ont emprunté beaucoup aussi aux langues des nations maritimes de l'Europe, qui ont fondé des étaLlisseracns dans ces régions lointaines. Sans parler d'une foule de noms que le clnislianismc et la civilisation qui l'accompagne ont iiitroduit depuis trois siècles chez les nombreux peuples convertis à la foi par les missionnaires de toutes les communions; sans parler du grand nombre d'expressions qu'une longue domination a fait passer dans l'}s langues dcs]»euples soumis aux Européens, nous signalerons seulement celles beaucoup moins nombreuses, mais non moins importantes quelles relations commc-.'ciales ont fait adopter à plusieurs nations de l'Orient. Parmi CCS dernières nous nous bornerons à citer les suivantes dont nous devons la- communication à M. le capitaine de Freycmct; elles sont extraites du vocabulaire malais dans le dialecte de Coupang, qu'il a recueilli dans l'île de Timor. Ces Malais , nous dit ce savant navigateur, appellent comme les Hollandais hier la bierrc, carpourlo. bonnet, brou la culotte, cojp le café, cciT'louVx carte, botelldi bouteille, foroc la fourchette, clas le verre, kêlelXdi bouilloire ou le chauùron , clol; la cloche, COI' s le bas. D'un autre côté , nous observe un naturaliste très distingué, M. P. Lesson , dans une note qu'il a bien voulu nous doimer, (C les ïaïtiens ont donné des noms aux plantes qu'ils reçurent des Européens qui expriment leur qualité étrangère. Ainsi on sait que l'oranger leur fut porté par Bligh , et pour en désigner les fruits ils l'ont nommé ourou papaa, ce
Discours PRÉLiMiNAifiÊ/ Ixj
fjui vent à'vcQ fruit à pain étranger, parce qu'ils lui trouvèrent par la forme, de la ressemblance avec le fruit de l'arbre a pain de leur île. Ils ont désigné le tabac par i'épitliétc de avaava j, parce qu'il enivre comme leur breuvage d'ava. Celte plante est appelée paCrt par les Sandwicbiens , par traduction littérale du nom de lahaco. Ainsi ils ont donné des noms qui expriment une ressemblance plus ou moins sensible avec des productions de leur sol, aux fruits de courges (ccué), du maïs {tourina) , des pastèques {nierèmé). Enfin f ananas également; importé, par une comparaison aussi juste que rigoureuse, a été uommé fa /-a papaa , ou vaquais étranger j parce que son fruit ressemble paifailcment à la pomm.e du \-à(\uo\& {pauda:ius odoratissimiis) de leur île. »
On ne peut nier, dit M. Salverle, l'origine idolâtre des noms de jours j qui subsistent dans toutes les langues de l'Eu-^ rope. Non-seulement les jours sont partout dédiés aux planètes, mais leur ordre^ relativement à ces corps' célestes, est partout le même. Celte identité est trop remarquable pour qu'on l'at-' Iribue au hasard. Les anciens peuples, dont nous avons hérite' nos usages, avaient donc q\i , pour les premiers principes de la science, des communications, dont la trace subsiste , quoique depuis long-temps l'histoire ne les rappelle plus.
On voit par les rcciicrchcs de M. Abel Rcmusat sur les langues tartares, que le cycle des Kirghis a été primitivement composé de noms tujks ; mais que les Mongols, les Tibétains, les Japonais^ \cs Persane, les Mandchous, l'ont tiaduit dans leurs langues, en conj:ervant soigneusement l'ordre des animaux; de sorte que ce cycle, dont l'invention est duc à une nation si peu civilisée, forme une manière de dater commune à toutes ces nations, parmi lesquelles se trouvent justcmciil celles qui avec les Chinois passent pour les plus polies de toute TAsie. Ce savant cinologue regarde ce cycle comme un moyen sur pour vérifier les dates de l'hisîoirc des Mongols et des autres Tartarcs, qu'on trouve rapportées par les écrivains orien-
Ixij DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
taux et par ceux qui les ont suivis; et il signale la faute comrsise par Pctis de la Oo'ijl dans la vie de Tcliingliis , où il s'est toujours trompe d'une année, en rapportant aux années de rèrc vulgaire les dates marquées par le cycle des animaux.
La grande resscm])lance qu'a au norvégien le langage des habitons du Jamîland, de l'Herjedal et de THelsingland confirme ce que les historiens nous disent sur les colonies norvégiennes fondées par des mécontens dans cette partie de la Suède vers la moitié du ix® siècle; et l'analogie frappante dans le langage des liabitans du pays de Galles et de la Basse-Bretagne atteste encore aujourd'hui la catastrophe, qui obligea il y a i3 siècles les anciens Bretons à chercher un asile dans l'Armorique.
La langue russe constate l'usage singulier qu'avaient autrefois en Piussie les personnes qui, ne sachant pas écrire , au lieu de signer leur nom, se trempaient la main dans l'encre et la posaient sur le document en guise de signature. Au lieu de dire si.o-ncr , Ijs Russes disent encore quelquefois rouhkoii prilojitej qui veut dire littéralement y porter la main.
Les recherches faites par M. Klaproth sur les langues des Mongols et des K.ilmouks l'amenèrent à penser avec beaucoup de probabilité , que ces peuples nomades jusqu'au ix* siècle, n'avaient d'autre animal domestique que le cheval, et ne connaissaient d'autre métal que le cuivre, et qu'ils durent la demi-civilisation à laquelle ils se sont élevés aux Turks, à la langue desquels ils empruntèrent les noms des autres animaux domestiques , des autres métaux, ainsi que ceux des objets les plus nécessaires à la vie sociale. En parcourant les différens vocabulaires recueillis par les voyageurs, chez U)i gland nombre de nations, pour rédiger nos tableaux polyglottes, nous avons eu plus d'une fois occasion de faire des rapproclicmens curieux dans ce g.i'.re, et qui pourraient jeter quelque rayon de lumière sur l'état social primitif de plusieurs nations de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique. Mais la multitude des recherches qi:ç nous avions à faire pour tiécriic les
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. Ixilj
langues, pour les classer convenablement dans les tableaux et pour réfliger notre tableau physique, moral et politique des cinq parties du monde, nous a ôlé le loisir nécessaire pour mettre ces rnpprcclicmens en état d'être placés à cote de cc'ix qui ont été faits par les savans disli:igués que nous venons de nommer. Nous comptons cependant en tirer quelque parti dans une nouvelle édition, si notre ouvrage a le bonheur d'être accueilli iavorablement.
Aucun voyageur n'a employé avec plus de succès ce genre de rap})rochemens pour illustrer l'histoire priaiilivc des liations que l'a fait M. Crawfurd diins son History of the Indian Archipelago. Par la comparaison des diiïcrentcs laiigucs de rOcéanie Occidentale entr'elles et avec celles de l'Inde et de la Polynésie, ce saA^aîit [)hilGloguc a démontré, avec toute l'évidence dont de semblables sujets sont susceptibles, que le Monde Maritime a eu lui aussi un foyer indigène de civilisation, due à une nation inconnue, mais qui, d'après ses raisouncmcns extrêmement probables , paraît avoir été la souche de la javanaise. En examinant les mots javanais correspondans aux objets les plus indispensables à l'homme dans le premier état social d'une nation , il a trouvé que ce peuple inconnu avait fait d'assez grands progrès dans la navigation et dansl'agricul^ lure, puisque il a étendu rinfluence de sa langue au-delà des limites du Monde Maiitime depuis l'île de Pâques jusqu'à Mar dagascar, et puisqu'il cultivait le riz et autres végétaux et qu'il avait déjà rendu domestiques la vache et le buffle, le co-. chon, la poule et le canard , qui tous servaient à sa nourri-» ture, et dont les deux j)remiers l'aidaient même dans ses travaux ; que ce peuple était assez industrieux pour connaître et travailler Tor, l'étain et le fer et pour savoir tisser à(t^ étoffes; qu'il avait une semaine et \\\\ calendiier particuliers; que, dans certains jours de la première, il tenait régulièrement des marchés, et qu'il s'était peut-être élevé jusqu'à l'invention d'un système al^ihabétirpic. Comparant ensuite V langue de ce pcu^
Ixlv DISCOURS Préliminaire.
pie avec les idiomes de l'Inde Méridionale , M. Cra^vfurd dé-» montre j que ce peuple inconnu dut aux Indiens la connaissance du cuivre et de l'argent , et peut-être même celle du clieval et de l'clcphant, animaux, dont les noms commun-i dans presque tout le Grarid-Arcliipel , sont saUvskiits; qu'il lui dut aussi la connaissance eî la culture du coton, du poivre^ du mango et d'autres fiuits^ ainsi que l'ait de fabriquer l'indigo et le sucre , la j)êclie des perles et leur usage ; enfin, que Gc sont les liaLitans de l'Inde qui modifièrent son système d'écriture et d'arithmétique, lui apprirent un nouveau caleu-^ drier et une nouvelle semaine, et lui apportèrent la littérature e.î les dogmes religieux de leur pays. Procédant toujours de îa même manière^ il démontre le peu d'influence exercée par les Arabes sur la civilisation de ce pcu[)le, attestée par son vocabulaire, qui n'oiïie que peu de rr^ots arabes, et presque tous relatifs à la religion mahométane introduite postérieurement et à la législation qui va toujours à sa suite; et par le petit nombre de mots d'origine persane ou empruntes à la langue portugaise, il fait voir l'iiifluence encore moindre exercée par les Persans au moyen des liabitans de l'Inde Méridionale, et sans aucun intermédiaire parles Portugais.
Ces raisonnenieus de M. Cravs'furd acquièrent une nouvelle force par un fait aussi curieux qu'important qu'offrent les tioms de nombres supérieurs à mille dans les dilïcrentes langues de rOcéanic Occidentale; fait que ce savant à découvert en examinant l'arithmétique des nations de cette partie du Monde Maritime. Dans toutes ces langues les nombres supérieurs sont empruntés au sanskrit, mais toutes, à rexceplioii du lampong (332) elles emploient le terme qui en sanskrit signifie 100,000 pour 10,000 celuide 10,000,000 pour 100,000 ' et celui de" 10,000 pour un million. Quelle qu'ait été la source de cette erreur, son adoption générale dans tout l'Archipel Indien est une preuve évidente que c'est une même tribu qui l'a répauduc,
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. IxV
C'est aussi à cette occasion que M. Crav/furd observe, cjiic le jeu des dez, introduit dans l'Archipel Indien par les Portugais, y est connu presque partout sous le nom portugais <le dadii (i), et que celui des échecs, qu'on croit communément avoir été inventé par les Indiens , l'a éjé réellement par les Pcrsaus, comme le démontrent les noms des pièces principales, qui sont persans et non telinga (66). Le peuple qui parle cette dernière langue ayant conservé leurs dénominations primitives, celles-ci sont passées par son moyen dans l'idiome <les Malais, auxquels ils les apportèrent dans leurs fréquentes relations avec les peuples de l'Archipel Indien , après les avoir reçues eux-mêmes des Persans.
Un savant zoologue, M. Desmoulins, a senti tout le parti •que4'on pouvait tirer de la linguistique comparée appliquée à la zoologie, et en a obtenu les résultats suivans, qu'il a bien voulu nous communiquer, et dont les élémens se trouvent en partie annoncés dans difFcrens articles du Dictionnaire d'Ilis^ toire Naturelle et dans son Mémoire sur la patrie du chameau. M. Desmoulins réduit aux quatre principes suivans les applications principales de la linguistique , comparée à la science du zoologue.
« PLa comparaison des synonymies dans les langues des pays où les animaux sont indigènes, sert à rectifier les erreurs i^c?, nomenclatures classiques sur les espèces ou sur les patries ré lies des animaux. Voici quelques applications de ce principe :
(c a. Dans toutes les langues du Caucase le chamois et deux espèces de chèvres, l'œ^rto^re et le bouquetin du Caucase , \)oi'lent chacun des noms différens. OrBuffbn confondait encore le chamois avec la chèvre sauvage. Des naturalistes de profession
(i) Il nous semble plus probable d'altiibiicr ce nom aux Arabes qui doivent l'y avoir introduit long-temps auparavant , comme ils l'avaient fait en Espagne et en Portugal, pays où ce jeu a conservé encore sa dénomination primitive.
IxVJ DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
ont parcouru le Caucase , et ont constaté les caractères différentiels des trois ruminans distingués dans les langues de chacun de ces peuples. »
ce h. Les uojDs slaves de thur et de zubr distinguent dans les écrivains pokwiais du moyen âge deux espèces de tœufs sauvages, vivant alors dans l'est de l'Europe. Ceux de ces auteurs , qui ont écrit en latin , ont soin d'établir la synonymie de thuj^ avec le nom latin unis , et de zubr avec le nom latin bisons y dérivé, selon Albert-lc- Grand et autres, de wisem ou bisein j nom germain, qui signifie musc ; et les particularités, souvent opposées qu'ils en rapportent, étaient si vulgaires, que, dans un poème sur la Yistule, Conrad Celtis a peint les accideus dilTérens de la chasse du tJiur unis et de celle du zubr bisons. Cette synonymie de deux animaux sauvages qui paraissaient tellement diffcrcns à des peuples nomades ou chasseurs, si habiles à reconnaître les moindres dissemblances des ajjimaux qu'ils obscivent, aurait du révéler l'existence de deux espèces sauvages de bœuf à celte époque; et comme aujourd'hui une est exterminée et n'a laissé que des débris fossiles, pallas le premier, tout en reconnaissant le zubi'ow bisons dans Yaurochs, méconnut le thur ou urus , et le rapporta au buffle. Or le buffle n'a jamais vécu à l'état sauvage qu'en dedans des tropiques, et le pays le moins chaud où l'on suppose qu'il eu existe retournés à cet état, est le royaume de Naples ; et c'est dans la Lilhuanie que le savant Pallas le supposait vivant en cet état. Or , en comparant les synonymes de thur et de zubr avec les récits qu'en faisaient les auteurs, M. Desmoulins a reconnu le premier, que le thur existant encore sauvage dans les forets de la Massovie au temps d'Herbcrstein , de Martin Cromer, de Conrad Celtis, etc., ctc , était la même espèce dont on retrouve les grands crânes dans les tourbières de l'Ouest de TEnrope, contrées où Agathias paraît la désigner à l'occasion de la mort du roi ïhéodebert, lue à la chasse par un bœuf sauvage. Car il paraît que le zubr s'avançait moins dans l'ouest que le thur. »
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. . Ixvij
et c. D'après Erasme Stella , copié par Gesiicr, Aldrovandi, etc. , ou avait attribué des bisons et ài(ts unis à la Scandinavie. Mais Erasme Stella, qui écrivait en latic, dit que les animaux qu'il désigne par le nom à'urus se nomment elh dans la Scandinavie. Or elk ., dans les langues de celle région , est justement le nom de Xèlatij qui y habite encore aujourd'hui , tandis qu'il n'y existe pas de bœuf sauvage. C'est donc de Xélan que parlait Erasme sous ces noms d'urus et de bisons. ))
0. 11° Lorsqu'un animal est répandu sur un ou plusieurs continens, ou sur une zone très étendue d'un même continent, l'unité ou la pluralité de la racine des noms qu'il porte dans chaque contrée, indique s'il y est ou non indigène.
« Ainsi, le chameau aune bosse ^ dans toutes les contrées d'Asie, d'Europe et d'Afrique où il est connu, porte un nom où se retrouve le gamal ou gemel des Arabes. L'animal a donc porté partout où, soit son espèce, soit la notion de son existence s'est propagée, le nom que lui donna le peuple aborigène de sa contrée.
ce De même le tigre j le lion, j ont porté dans toutes les langues de l'Europe les noms que leur assignèrent dans leurs centrées, les peuples indigènes qui communiquèrent avec tous les occidentaux. Tigre j qui en arinénica veut dire flèc/ie , rapide ^ est passé homonyme chez les Grecs, d'eux chez les Romains, les Allemands et \t& autres Européens. C'est ainsi que leon , mot grec, est encore passé dans toutes les langues occidentales; car le lion était encore indigène dans la Grèce depuis la Péonie jusqu'à l'Achéloiis eu Acarnanie au temps d'Arisîoto. Or les Grecs, qui ne connurent le tigre que par communication, adoptèrent le nom d'un peuple indigène du même pays que cet animal, tandis qu'ils eurent un nom giec pour le lion, animal commun à leur pays et aux contrées plus orientales. Voilà donc pourquoi les peuples de l'Occident , qui ne connurent le lion et le tigre que p.ir tradition ou communication ,
îxviîj DISCOURS PRÉlI>riNAÏRE.
ont des uoms homonymes dans toutes leurs langues, pour désigner ces deux animaux, tandis que dans l'Orient ils ont chacun un nom spécifique dans la langue de chaque contrée oii ils sont indigènes.
ce Le radical Tenst retrouve dans toutes les langues européennes, moins le slave. Toutes les langues asiatiques de la Sibérie des contrées adjacentes au versant austral des monts Altaï, ont chacune un nom particulier pour cet animal, qui existe sauvage dans chacune de ces contrées. En hiver, il s'avance même jusqu'à la Kouma, 2 degrés plus au sud qu'Astrakhan. Le renne existe aussi à l'état sauvage en Amérique, et chaque peuple de ce continent a encore un nom particulier pour le désigner; et quand les Européens sont venus à désigner le renne américain, ils se sont servis du nom usité dans la contrée qu'ils occupaient. De là le nom de caribou,
(C De même le mot élan j dérivé du mot allemand elen , se retrouve dans tous les idiomes germaniques. Dans le danois et le suédois, oii il est un peu altéré, on trouve aussi elk et ely. Mais dans chacune de toutes les aulreS langues à l'est, il y a un nom particulier pour désigner l'élan, elen des Allemands; la même chose s'observe en Amérique^ où les Algonkins nomment musa cet animal. Et comme la confédération algonkine était sans doute en relation avec les Européens plus que les autres peuplades, lorsqu'on connut l'élan américain, on adopta ce nom iTidigcne. De là le moose-deer des Anglais.
ce Or le renne et l'élan sont indigènes dans tout le nord des deux continens jusqu'au 45® parallèle dans l'intérieur de chacun d'eux.
ce III'' Quand des peuples sont d'origine très différente, et n'ont eu que peu de relations entre eux, le même nom peut être fortuitement donné par eux a des animaux diff'érens.
ce Ainsi, chez les peuples slaves, loss est le nom de l'élan;, chez les Scandinaviens, c'est celui d'e/X- et lynx.
(C IV° Les roms qu'un peuple émigrant, quand il n'adopte
^ DISCOURS PRÉLIMINAIRE. . Ixix
pas ceux du nouveau pays, donne aux animaux de ce pays, indiquent, à défaut d'autres témoignages ou preuves, l'origine de ce peuple.
<c Ainsi les Européens , quand ils n'adoptèrent pas ou ne connurent pas les noms locaux des animaux de l'J^mérique, de l'yifrique, ou des pays qu'ils découvrirent, leur donnèrent les noms des animaux européens qui leur ressemblaient davantage. Ainsi le nom de Lchahul est donné au loup par les Cosaques de l'Ukraine. Or le tcbakal n'existe pas à l'ouest du Yaïk. Les Cosaques ont donc transporté au loup le nom de l'animal précédemment connu par eux, qui lui ressemblait le plus. »
Nous ajouterons à ces résultats obtenus par le docteur DeS" moulins, quelques autres faits aussi curieux qu'importans, pour démontrer l'indigénat du chien, du cochon et du chat dans plusieurs parties del'Océanie, tandis que ces animaux y sont étrangers en plusieurs autres. Nous faisons nos raisonnemens sur les dénominations que nous avons trouvées dans les vocabulaires recueillis par MM. Gaimard, Lesson , Blosseville , Chamisso et Rallies.
Nous avons vu, a la page 52 de l'Introduction, les noms difTérens qu'a le chien dans plusieurs idiomes malais, tels que le malais propre, le javanais, le basa-krama , etc., etc. Ce même animal se nomme poull dans un des idiomes de la Nouvelle-Irlande (42/), nafe dans un de ceux de la Nouvelle-Guinée (4i8), et porte une foule de noms difTérens dans les autres langues de l'Océanie. Mais dans la Nouvelle-Zélande cet animal est nommé pero, mot entièrement esprgnol, ce qui signale son origine étrangère. Dans le cbamorre ou mariannais (38i), le cbien est nommé ^a/^^oz^ij par abréviation des mots gaga (animal), et lagou (côté de la mer) , dont la traduction est animal du côté de la mer ^ ou animal venu, par la mer; ce qui démontre évidemment que cet animal y a «té introduit depuis le premier établissement des Chainorres dans ces îles.
IxX DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
Nous avons vu à la même page les noms difFérens qu'a le cochon dans plusieurs idiomes malais. Cet animal utile, qui est indigène dans une grande partie du Monde Maritime, a aussi A^s noms diffcrcns à Tembora dans l'île Sumbava (kiwu), à la Nouvelle-Irlande (bouré), à Dory dans la Nouvelle-Guinée (bène), à Tahiti (poua), etc., etc.; mais à la Nouvelle-Zélande, où il a été importé, il a le nom àc porha^ mot évidemment européen.
De même le chat, qni porte des noms assez différens dans plusieurs idiomes du Monde Maritime, reçoit dans presque toutes les langues policées de l'Océanie Occidentale, des noms identiques ou presque semblables , ce qui démontre que cet animal y a été propagé par un même peuple, celui auquel cette partie du monde paraît devoir sa civilisation primitive. Ce même animal se nomme /m/zodans l'idiome de Dory(4i8),ce qui est encore une racine entièrement différente de celle dont dérivent les mots kuçhing, utching y kocheng , hoching , etc. , etc. , exprimant chat dans les idiomes malais. Mais nous retrouvons le mot espagnol ^<2ifo donné, selon M. Chamisso, au cbat depuis l'archipel de Pelew jusqu'aux Carolin es Orientales; preuve incontestable que cet animal, introduit par les Espagnols à Mogcraug, s'est répandu de cette île dans toutes les autres, où il était auparavant inconnu.
Nous observerons enfin que les noms espagnols ou portugais donnés par les nations sauvages de l'Amérique Méridionale , telles que les Guaycurus (545) et plusieurs autres, aux chevaux, aux bœufs et aux brebis démontreraient incontestablement l'origine étrangère de ces animaux, et désigneraient les nations auxquelles les Américains les doivent, quand même l'histoire ne nous indiquerait pas l'époque de leur ii.troductiou dans cette partie du Nonvcau-Moiidc, et le peuple auquel ou doit l'attribuer.
Voyons maintenant quelques-unes des nombreuses et utiles applications que le botaniste peut faire de l'ethnographie com-
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. Ixxj
parée à l'étude de la science qu'il cultive. Les raisonnemcns sont les mêmes de larticle précédent, dont tous les principes trouvent leur application dans les faits observés par les botanistes. Nous les puisons presque tous dans le savant ouvrage de M. Crawfurd, Histoiy of the Indian Archipelago.
Le cocos est connu depuis Madagascar jusqu'à l'île de Pâques, c'est-à-dire sur presque deux tiers de la circonférence du globe, au milieu de cent nations si différentes dans le langage et la civilisation, sous les noms javanais (322) de Kalapa et Njor, et quelquefois sous tous les deux, parce que ce végétal utile y a été propagé primitivement par une nation qui parlait la langue javanaise.
Au contraire, Isl figue d'Inde (musa paradisiaca) , \c fruit à pain sans pépins (artocarpus incisa ), le bananier ^ le 5agou^ Xareky le bambou et autres plantes indigènes, ont des noms dilïcrens chez toutes les différentes tribus chez lesquelles elles croissent.
C'est ainsi, par exemple, que la variété de Vartocaipus incisa sans pépins, qui croît sauvage dans toute la partie orientale du Grand Archipel ou de l'Occanie Occidentale , se nomme kalawi en malais, tiinbul en bali, gomasi en macassar, amakir dans un dialecte d'Amboyna, et umare dans un autre, sukun-utan ou suhun-sauvage dans l'île de Banda; tandis que cette même plante, dans toute la partie occidentale de l'Arcliipel Indien, où elle n'est pas indigène, y est connue soit en malais, soit en bali, sunda, madura et lampong, sous le nom de sukun. De même Varek, qui croît sauvage dans plusieurs îles, y porte dans chaque idiome un nom particulier^ Le mot areky introduit par les Portugais dans les langues européennes, est originaire de l'idiome tclinga (66), auquel ils l'ont emprunté lors de leur arrivée dans l'Inde. Nous avons cité à la page 5i les noms différens que porte ce fruit en plusieurs langues malaises, ainsi que ceux du bananier et du palmier^
ÏXxij DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
Le sucre, le café, le coton, le quinquina, le cacao, \ajtanas, X orange ^ le tahac et une foule d'aulres végclaux, portent des noms identiques , sauf de petites altérations dans leur terminaison respective dans toutes les langues de l'Europe et dans celles des autres parties du monde, où ils sont exotiques. Mais la linguistique comparée n'a pas d'exemple plus frappant à citer de celui du talpac. Cette plante , qui ne sert nulle part d'aliment, qui n'est nulle part employée pour les arts, mais est seulement un végétal de fantaisie qu'on mâche, qu'on fume et qu'on prend en poudre, reçoit en Amérique, où elle est indigène, des centaines de noms différens dans les nombreux idiomes de cette partie du globe, tandis que dans tout le Monde Ancien et dans rOcéanie Occidentale, elle n'est connue que sous le nom haïtien (678) taniahu ou iamhaku, le tabaco des Espagnols et des Portugais. On explique ce pLénomène extraordinaire en songeant à l'étonnante rapidité avec laquelle, dans le court espace de deux sitvles et demi, la culture de ce végétal s'est , propagée chez tant de peuples divers, par ses qualités narcotiques, et par la facilité de son acclimatation dans tous les pays, et en pensant qu'elle y a été introduite par une même nation déjà civilisée. Son nom ne pouvait donc pas être altéré comme l'a été celui de plusieurs plantes beaucoup plus utiles, mais dont la propagation n'a eu lieu que pendant un laps de temps beaucoup plus long, et par l'intermédiaire de plusieurs peuples différens entre eux pour la langue et pour la civilisation.
L'existence d'un nom particulier pourTor, nommé carucuru en caribe (576), caricuri en taraanaque (582) et caviUa eu maypure (611), taudis que ces mêmes idiomes n'ont que le mot praLa, manifestement espagnol, mal prononcé [plata en castillan et prata en portugais ) pour exprimer l'argent , fait pencher M. de Humboldt à croire à l'existence du premier de ces métaux dans la Guyane, quoique dans son voyage, ni lui ni 5oa savant compagnon n'en aient pas vu aucun filon dans
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les montagnes primitives de cette vaste contrée. Cet exemple, auquel on pourrait en ajouter d'autres, sert à signaler les utiles résultats que la minéralogie peut attendre de la linguistique comparée.
Mais ces principes dont nous avons vu découler tant d'utiles applications, sont bien loin d'être absolus; ils sont tous plus ou moins sujets à des exceptions. L'ethnographe, l'historien, le naturaliste, le géographe et le philologue qui veulent en profiler, doivent par conséquent se tenir toujours en garde contre les méprises auxquelles ils sont exposés, vu la multiplicité des élémens qui compliquent de semblables recherches. L'ethnographie étant le sujet principal de cet ouvrage, nous nous bornerons à citer un seul exemple tiré de l'histoire naturelle, pour faire voir que, malgré la diversité du nom que porte une plante quelconque dans un ou plusieurs pays, cette plante peut ne pas y être indigène. Nous citerons à ce propos l'observation très juste qui nous a été faite par M. le baron de Ilumboldt, relativement au maïz,i[ne M. Crawfurd, contre son avis , prétend ctre indigène dans l'Archipel Indien , parce' qu'il y est connu dans tonte son étendue sous le nom de jagmig , dénomination qu'on ne retrouve dans aucune autre langue connue. Cette idenlitc de nom dans une si vaste région prouve bien que la culture de cette plante est due à un seul et même peuple, mais ne prouve aucunement dans ce cas qu'elle y soit indigène. En effet, dans une note manuscrite que M. de Humboldt a eu la bonté de nous communiquer à l'appui des observations verbales qu'il nous avait faites sur la patrie primitive du maïz, nous trouvons une foule de noms, tous entièrement differens, sous lesquels cette plante américaine est connue à la Chine, au Japon, dans la Mandchouric, dans la région du Caucase, en Russie, etc.; et cela malgré l'assertion positive des auteurs chinois, qui la disent introduite par l'Occident, et malgré son origine étrangère attestée par la traduction littérale de quelques-unes de ces dénominations, qui si-
Ixxiv DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
^inûcnt froment ou grain étrajjger (noinhan-kihi) en japonais, froment des pèlerins (badjglankej en akouschc, (badji~ra) en tchelcheuze et iiigouclii , t\ froment du prophète (peghambarboudasi) en îiisi.
Passons maintenant aux exceptions relatives à l'ethnographie, bien plus importantes, puisqu'elles se rapportent directement au sujet principal de cet ouvrage. \
Nous avons vu à la page 11 quels sont \ç.s mots qu'il faut choisir pour juger de l'affinité de plusieurs langues entre elles. Eu ne faisant pas attention aux principes savamment exposés aux pages suivantes, par M. Abel Remusat, on s'exposerait à classer ensemble des idiomes qui appartiennent nou-seulemcnt à des familJes, mais même à des règnes différens. En effet, quelle nffinité ont les idiomes européens avec l'hébraïque , auquel cependant ils ont emprunté une grande partie de noms de baptême, et de choses relatives à la religion ? Quelle connexion ont les indigènes du Bengile, avec les Arabes et avec les Anglais , aux langues desquels ils ont cependant emprunté la plupart de leurs termes de jurisprudence et d'administration? Il faut encore faire une autre observation. Il y a des milliers de noms, dans \ç.?> sciences et dans les arts, qui ont été inventés selon les progiès de ces deux branches de la civilisation , et dont ou a pris la racine dans la langue d'Homère. Celui qui , n'examinar-t que ces racines, voudrait attribuer l'invention et la dénomination de tous ces milliers d'objets, au peuple à la langue [duquel elles appartiennent, se tromperait grossièrement. D'un autre côté, ne voit-on pas quelquefois des peuples sauvages inventer tout exprès des mots pour exprimer des idées importées, plutôt que d'adopter \ç.^ mots étrangers qui les rendent. C'est ainsi qu'agissent plusieurs nations du Missouri, selon le savant rédacteur de la rehtion du voyage du major Long aux Rocky Mountains, pour exprimer des objets dont ils doivent la connaissance à leurs rapports avec les Européens. Nous avons signalé dans l'Atlas cette excessive jalousie de
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. IxXV
conserver la pureté de la langue matcrncUe cliez les Kolouches elles Ongalyakhnioutzi (85i ; 854). On pourrait citer d'autres exemples à l'appui de cette exception à un principe philologique trcs juste dans sa généralité, mais qui, comme les autres, exige l'examen des circonstances particulières au peuple auquel on l'applique, afin d'en pouvoir tirer des conscqueuccs qui ne soient pas erronées.
Outre les principes exposés aux pages 23, 24 et 25, auxquels appartiennent les faits indiqués, principes qui doivent être toujours présens à l'esprit de celui qui veut classer les peuples d'après la parenté qu'indique la comparaison de leurs langues respectives, nous croyons que l'ethnographe ne peut absolument négliger les trois autres que nous allons poser. Ils nous paraissent éîre de nature à faire voir dans quelles limites les recherches étymologiques conservent la valeur que de grands philologues semblent jusqu'à présent leur avoir accordée indéfiniment. Ces principes ne sont, à proprement parler, que des exceptions à la règle générale et absolue posée par les philologues sur la permanence des langues et sur la certitude des conséquences que l'ethnographe peut en tirer, d'après la comparaison des vocabulaires et des grammaires, et d'après celle des noms propres d'hommes et de lieux pour remonter à l'origine des peuples divers. Nous nous bornerons à leur simple exposition, accompagnée de quelques exemples, pour en faire sentir l'importance.
I" Nations qui changent de langue. Malgré la permanence des langues, permanence que nous avons vue former le caractère le plus constant , et sans lequel on ne peut entreprendre une classification de peuples, l'histoire nous montre une foule de nations qui ont oublié leur langue pour eu adopter une autre.
Les Grecs et les Romains ont fait disparaître tous les nombreux idiomes qu'on parlait dans l'Europe méridionale, et dans une partie de l'Europe moyenne, pour y rendre leur langue
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dominante, dans les temps de leur puissance politique et de leur splendeur littéraire.
Les Arabes ont fait disparaître d'une grande partie de l'Asie occidentale, de l'Afrique septentrionale et orientale, les idiomes des indigènes, qu'ils ont remplacés par leur langue maternelle. C'est ainsi que le vaste territoire occupé jadis par riiéLreu , le phénicien, le punique, le syriaque, le chaldcen, l'égyptien ancien , l'égyptien moderne et en partie le nubien, a été envahi par l'arabe, qui est devenu la langue naturelle des habitans des contrées où étaient parlés autrefois ces différens idiomes.
Les Espagnols et les Portugais ont donné leur langue à une foule de nations américaines qui , par ce changement, ont cessé d'exister; quelques autres aussi dans l'Amérique du Nord ont oublié la leur pour ne parler que le français ou l'anglais; et un court laps de temps suffit aux nombreux Africains que l'infâme commerce de chair humaine a transportés en Amérique pour les transformer ici en Anglais, en Français, et en Danois, là en Espagnols, en Portugais'^et en Hollandais. D'un autre côté, nous voyons selon Azara et des auteurs portygais , les patres espagnols du Paraguay et plusieurs Portugais de San Paulo oublier leur langue pour ne parler que le guarani.
Les Anglo-Saxons et les autres peuples conquérans qui ont envahi les îles Britanniques, ont fait disparaître de toute l'Angleterre, de la plus grande partie de l'Ecosse, et déplus d'un tiers de l'Irlande, la langue celtique, qui partout a été remplacée par la langue mélangée, formée })ar la fusion des peuples qui, à différentes époques, ont dominé ce superbe Archipel.
Les peuples germaniques, jamais entièrement domptés sur leur sol, sont sortis de leurs confins, et ont donné leur langue à une foule de nations slaves établies à l'est et au nord de l'Elbe, et ati sud du Danube; et l'on a vu, dans la seconde moitié du dernier siècle, des dragons hanovricns fo^'ccr les
DISCOURS PRELIMINAIRE. IXXVIJ
restes des Vendes du Luncbourg d'abandonner leur langue y pour adopter celle des Allemands.
L'histoire nous montre les Vislgoths et les >^/ûms perdant leur nom et leur langue en Espagne , les Osù-ogoi/is et les Hèrules ayant le même sort en Italie, tandis que les Francs ^ les Bourguignons f les Lombards et les Normands changent d'idiome en France et en Bourgogne , danî la Lombardie et cri Normandie, contrées qu'ils soumettent en leur imposant leur nom. Les /^i-n-^^«(?s, autre peuple gerra.'rnique, fondent Tcmpire Russe, et n'en perdent pas moins leur langue, en devenant des Slaves.
Elle nous montre encore les Mouromiens j, les Mêriens j les Vesses[\o^i '^) et autres peuples ouraliens , disparaissant de !a liste des nations comprises dans cette famille , en s^'^malga■^ niant avec les peuples slaves, et en adoptant leurs mœurs, leur religion et leur idiome.
Elle nous signale les Bulgares (2o5) , peuple qu'on suppose avoir parlé une langue ouralienne, qui, sur les bords du Da-» iîube deviennent des Slaves au milieu des peuples sîavons qui les environnent, et sur les rives du Volga et de ses affîuens, deviennent des Turks pendant la domination des Mongols et des nombreux Turks qui suivu'ent ces formidables conquérans dans leurs terribles invasions.
En-Hongrie, nous voyons ]es Koujuans ou Ccnians (i24''"), les Jazyges , et les Szeklers que M. Malte-Brun regarde comme les deycendans des Patzinahites^ oublier le turk, qui était leur langue maternelle , pour parler le hongrois (200); en Transylvanie, les Rusnlaques (i8i) adopter le valaque, langue qu'aujourd'hui parlent aussi les Slaves habitans du village de Szlatinadanslc Banal; et dans la Boakharie, les Arabes de Balk abandonner l'idiome des anciens conquérans dont ils descendent, pour ne parler qnel'ousbek, qui est la langue (i24) de la nation dominante de cette vaste contrée.
Les Flamands du Pembrokcshire sont depuis long-temps de-
Ixxviij DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
venus des Anglais, et Tidiome de ce peuple puissant qui est parvenu à éteindre entièrement le welslie (i56) dans le Cornouaillcs, menace de lui faire suLir le même sort dans toute la principauté de Galles, où déjà on ne le parle plus que dans les villages et dans les montagnes.
,Les Albanais claLlls dans le royaume de Naples et eu Sicile ne tarderont pas long-temps K oublier leur lanpue , à cause de leurs fréquentes communications avec les Italiens , auxquels ils empruntent continuellement de nouvelles expressions.
M. Gottard, inspecteur chargé des fonctions rectorales en Corse , nous observe dans une lettre par laquelle il nous a obligeamment envoyé le vocabulaire des luaïnottes ces environs de Carglièse que nous lui avions demandé, que cette langue se perd chaque jour par la fusion des Grecs avec les Corses.
Les Tuhlnzes, peuple d'origine samoyède, et les Teleutes ou TelengGutes f peuple d'origine mongole, ne parlent que turk. Au contraire, les desccndans des garnisons turques laissées par Selim-le-Graud, lors de la conquête de l'Egypte, à Souakin, à Assouan, à Ibrin etàSay, tout en conservant leur teint et les traits caractéristiques de leur nation, ont entièrement oublié leur langue, et ne parlent plus que l'arabe.
Les Mongols,(\cscQ,nàdiXis de Ïchinghis-Khau et de ses nombreux soldats dans le Turkestan Occidental ou Grande-Boukharie, sont depuis long-temps devenus des Turks (i24) ou des Boukhares (35); et ceux qui fondèrent plus à l'ouest le puissant khanat de Kaptchak se sont fondus également avec les peuples Turks et ont perdu tout-à-fait leur langue avec leur pom.
Selon M. Beauforl, les Grecs de Saîalia ou Adalia ont oublié leur langue et ne parlent que le turk, tandis que les Turks de 3cala INova et un grand nombre de ceux de Jauiua et de Siuyrnc, ne parlent plus que le grec. Beaucoup) d'Albanais de
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. Ixxîx
TEpirc, mcme mahométans, ne parlent que celte langue; et les Valaqucs du Pinde, et les Albanais de l'Epire , delà Livadie, de la Morce et d'autres parties de la Grèce, oublient de plus en plus leur langue, et sont sur le point de lui substituer le ronieïka (160).
Les Mongols, qui ont conquis la Chine dans le xiii® siècle, ont perdu leur langue pour adopter celle du peuple vaincu, et les MandclioMx , dont dépend cet empire , sont à la veille de perdre aussi la leur, malgré les soins que prennent les erape reurs niadchonx pour reculer cette époque.
Eijfin, ne voyons-nous pas en Russie les Permiens(i98) éti-e sur le point de perdre leur idiome à cause de leurs rapports multipliés avec les Russes, dont ils ont adoj;tc la religion , les mœurs et les usages, et les pécheurs Lappons se mêler tellement avec les Finnois-Quœnes , qu'ils vont avant peu devenir une Iribu distincte des véritables Lappons? Ne voyons-nous pas en Hongrie plusieurs villages allemands devenus en peu de temps esclavons, comme le démontrent la langue de leurs habitans actuels, qui, selon M. Schwartner, contraste singulièrement avec leurs noms de famille et ceux de ces mêmes villages, qui sont évidemment d'origine allemande? Ce judicieux auteur observe même , que dans tous les lieux où les Slowaques se trouvent établis parmi les Hongrois et les Allemands , ces derniers cessent bientôt de prospérer, perdent leur langue, 01^ s'éteignent entièrement. On peut faire la même rcmr.rque i\ l'égard des Valaques relativement aux Rusniaques et aux Ser-, viens, auxquels en peu de temps ils communiquent leur idiome.
Nous croyons inutile de multiplier ces exemples. Les faits que nous venons d'exposer nous semblent sufHsans pour le but que nous nous sommes proposé. Tout extraordinaire.-, tout contradictoires qu'ils paraisscut, ils n'en sont pas moins sus-» ceptibles d'explication pour le philologue qui veut réfléchir aux causes difterenles qui produisent ce phénomène clli-:
iXXX DISCOURS PRÉLIMlîîAIRFi
iiograpliiquc avec toutes les anomalies qui l'accompagneiiti
<c Lorsque deux peuples, et par couséauent deux idiomes^ <c se sont choqués, l'idiome le moins cultivé, le moins litté-^ <c raire, s'est perdu en grande partie ou entièrement; car ce « n'est pas la conquête, la domination, qui introduit et main-* ce tient tel idiome dans telle contrée : c'est presque toujours la ^c supcriorilc relative de l'idiome qui finit par le rendre dote minant, soit qu'il appartienne au vainqueur, soit qu'il apte partienne au vaincu. )>
En appliquant ce principe à plusieurs faits que nous venons d'eXpûser , on en trouvera très facilement l'explication. Les Romains soumettent les Gaules et en changent en grande partie les idiomes. Les peuples germains les soumettent aussi, et n'y changent presque rien. L'état respectif des idiomes difïérens mis en contact explique ce contraste.
Les HéLreux , nous dit l'histoire, quoique d'abord en petit nombre, restèrent plusieurs siècles en Egypte conserfant toute 3a pureté de leur langue ; ils l'oublièrent entièrement durant Ja courte période de leur captivité de îiabylone.
Les Hébreux entendant et parlant une langue entièrement flifférente de la leur (207) lorsqu'ils étaient en Egypte, ne pouvaient ni oublier, ni confondre les paroles pures de leur idiome^ tandis que pendant leur captivité dans la Caldée, entendant et parlant un langage (5) étranger, qui en plusieurs mots ressemblait au leur^ et qui dans un grand nombre n'en différait que dans la prononciation , commencèrent d'abord par confondre les paroles de leur langue, ensuite par se servir exclusivement de celles de la langue caldéenne. A cela il faut ajouter qu'en Egypte , ils vivaient réunis , tandis que pendant leur esclavage ils étaient dispersés dans les différentes parties de l'Empire Caldéeu,
11^ Natiojis qui parlant des langues analogues et qui appartiennent cependant à des variétés entière ment différentes. Sans adopter ou rejeter le
ïyiSCOURS PilÉLIMINAlRE. IxXXJ
:s;ystèine, que dans deux ouvrages (i) M. Dcsmoulins vient de jjroposer sur la multiplicité des espèces du genre humain , parce que ce sujet est étranger au plan de notre Atlas, dans lequel, d'après les célèbres naturalistes Blumenbach , Cuvier et Humboldt, on a considéré tous les hommes, comme provenant d'une seule souche, subdivisée seulement en variétés, nous ne pouvons cependant pas nous dispenser d'appeler l'attention de l'ethnographe sur ce nouvel élément, que ce savant physiologue vient de signaler. Il acquiert pour la linguistique une grande importance par la foule des faits aussi bien choisis qu'incontestables, à l'aide desquels M. Desmoulins nous paraît avoir démontré l'invariabilité de la couleur de la peau , de l'iris et des cheveux, et déterminé les grandes différences existantes entre la race mongole et la turque, entre celle-ci et la race hypcrboréenue , entre cette dernière et la finnoise , entre la race hottentote et la boschiraane. Ces grandes différences physiques une fois admises entre ces races diverses , il nous semble que l'ethnographe ne peut plus raisonnablement supposer qu'une grande analogie , où même l'identité de langue, chez deux ou plusieurs peuples appartenant à deux races différentes, prouve sans réphque leur dérivation d'une mcmô
(i) Dians la deuxième édition dé la Physiologie de M. Magendie ^ publiée en a8a5 , et dans son Histoire Naturelle des races humaines du nord-est de l'Europe , de l'Asie boréale et orientale , et de VA^ frique australe j publiée à Paris en 1826. Dans ce dernier ouvrage , en combinant les inductions de là physiologie et de la zoologie avec lies résultats directs de l'anatomie comparée , dans laquelle il s'est signalé par des découvertes aussi nombreuses qu'importantes sur le système nerveux, M. Desraoulins a démontré, d'après un grand nombre de faits incontestables , l'invariabilité de la couleur de la peau, de l'iris, des cheveux et la nature de ces derniers organes chez les races humaines non mélangées. On doit aussi regarder cet ouvrage Comme le premier , dans lequel on ait signalé aux cthnogTaphes la nécessité de modifier le principe admis jusqucs à présent d'une manière absolue, que l'identité de langue indique une identité d'origine.
Ixxxij DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
souche. Dans ce cas il faut nécessairement qu'il admette un mélange entre les deux races , de même qu'il en admet, lorsque ce mélange lui est signale chez tant de peuples par les élémens hétérogènes qui forment leurs langues respectives. Quelques exemples rendront la chose plus claire et feront sentir toute la justesse de ce raisonnement.
Les vilains Nogaïs j avec des traits presque entièrement mongols, parlent la même langue des beaux Taries Osmanlis (i24j. Les Kirghis , dont les traits rappellent encore la belle race asiatique dont ils paraissent descendre , race remarquable par sa haute taille, par ses cheveux rouges et par ses yeux verts ou bleus, les Kirghis parlent aussi un autre dialecte turk aussi pur que le précédent. Sans supposer un mélange entre la race turque et mongole , entre la race blonde asiatique et la turque , on ne pourra jamais rendre raison d'un phénomène , qu'on ne saurait cependant révoquer Qn doute.
D'un autre côié nous trouvons les 2\ihinzes (i24), qui, avec diQS traits et la petite taille des Samoyèdes, parlent un dialecte turk, mélangé de quelques mots samoyèdes; les TeleiUes (ia4) ou Kalmouks Blancs des Russes qui, très peu difFérens des vilains Kalmouks, parlent un autre dialecte turk encore plus mélangé; et les Tcliouwaclies (126). qui, avec des traits presque mongols et les cheveux noirs, parlent un idiome turk , dont plus d'un tiers des mots sont d'origine finnoise; les traits et les langues de ces peuples attestent d'une manière incontestable le mélange qu'il y a eu entre la race samoyède ou hyperboréenne et la race turque, entre celle-ci et la race mongole, entre cette dernière et l'ouralienne.
Les Yahoutes (i25) à petite taille , avec les traits propres à la race hyperboréenne de M. Desmoulins, vivent au nord des montagnes Wiskhogonski etparlcLtla même langue que d'autres Yakoutes leurs voisins , qui demeurent au sud de ceJ mêmes montagnes et qui à leur égard sont de véritables géans , ayant selon Billings de 5 pieds 10 pouces jusqu'à 6 pieds 4 pouces
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. Ixxxiij
de haut. Celle langue yakoute , que parlent ces deux peuplades si différentes , est aussi 1res analogue à celle que parlent à des distances immenses les beaux Turks-Osmanlis (i24). Après les faits que M. Desraoulins vient de signaler dans sou Histoire des Races Humaines , eu ne peut plus raisonnablement attribuer au climat, à la nourriture ou au genre de vie les différences physiques offertes par ces trois peuples. Il faut nécessairement voir dans cette identité de langue d'un côté, et dans leur grande analogie de l'autre, le cLangement d'idiome opéré par une de ces nations quelconque sur les autres.
Un voyageur instruit, M. Clarke, a observé que depuis Tula jusqu'à Voronetz , les paysans ont des cheveux blonds et lisses comme ceux de la Finlande ; qu'ils ont aussi le teint blanc, et ne ressemblent ni aux Russes, ni aux Cosaques, ni aux Polonais. M, Malle-Brun explique ces différences physiques en regardant \qs habitans de ces campagnes comme les descendans d'une branche des Kiœtitches , peuple finnois, dont le principal étabhssement était dans le gouvernement de Koursk, mais s'étendait aussi à travers celui d'Orcl jusqu'à Toula. Peut-être, si l'on faisait des recherches sur la langue de ces paysans, des mots finnois plus ou moins purs ou altérés confirmeraient la supposition extrêmement probable de ce savant géographe.
(c Les Morlaques, qui demeurent sur les bords de la Kerka , dit M. Malte-Brun, ont le teint blanc, des yeux bleus, la chevelure blonde, mais le nez un peu aplati, la bouche large et un air de douceur; on les dirait un mélange de Goths et de Tatars ; ceux qui demeurent le long de la Ccltina et vers la Narenta ont le teint olivâtre , le visage long , les cheveux noirs et l'air menaçant )). Malgré ces grandes différences physiques, ces deux peuplades ne parlent qu'une même langue ou pour mieux dire un dialecte du slavon (181), mêlé de mots latins ou plutôt valaques.
Les montagnards de l'intérieur de la Dalmatie, à haute sta-
I^Xxiv DISCOURS PRÉLIMiNAÎRE.
ture, à cheveux et iris généralement noirs avec le regard assuré, et les Slaves de la Dalmatie insulaire et de sa partie maritime occidentale, à taille généralement presque au-dessous de la médiocre, avec l'iris presque toujours gris et les clieveux tantôt noirs, tantôt cMtaifis et parfois même blonds, parlent deux dialectes de la même langue (i8l), tandis que ceux du Frioul, à taille moyenne, à cheveux blonds et lisses, avec l'iris gris, parlent une langue (i 84) très rapprochée de celle de leurs voisins orientaux : langue que plusieurs philologues regardent comme un simple dialecte du slavon (18^1).
Mais les peuples compris dans îa famille persane n'offrent pas moins de différences physiques enti'e eux , malgré l'étonnante analogie qu'on observe entre leurs idiomes. Ici nous trouvons le Persan (35) a taille moyenne, à nez aquiîiu , à iris et cheveux noirs, à barbe touffue et de la même couleur; le Kurde (36) à membres forts, à iris et cheveux noirs; et Vuéfghan (38) à haute taille, à visage long, avec Te liez et les pommettes saillans, la barbe et les cheveux généralement noirs et roides, le teint brun dans les tribus orientales, et vert d'olive dans les occidentales. Là lîous voyons au-delà du Gange les Rohillas (38), qui ne parlent cependant qu'un dialecte afghan, avoir îa tctc sphérique, les cheveux soyeux , blonds et presque blancs, les yeux bleus très clairs, les pommettes peu apparentes, la peau très blanche et teinte de rouge; et du côté opposé, dans les hautes vallées du Caucase, les Ossèles (37) à taille moyenne mais forte, à iris bleu, avec les cheveux blonds, par fois rouges-bruns , mais jamais entièrement noirs.
Nous pourrions emprunter aux familles des idiomes samoyèdeSj esquimaux, malais et autres, une foule d'anomalies non moins remarquables, surtout relativement à la taille et à la couleur de la peau, si diffcrentcs chez les peuples qu'elles comprennent. Nous nous bornerons seulement à opposer entre elles les différences qu'offrent deux autres familles, Touralienne et l'hottentote.
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Les Lappons (194) , à taille en général tics petite, avec des traits presque mongoliques, des cheveux roides et noirs et la peau naturellement jaunâtre; les Finnois (192) proprement dits, à teint brun sale, à membres assez forts, mais à taille moyenne, avec des cheveux roux, jaunes-bruns et parfois presque blancs; les Esthoniens (igS), peu diflerens des précédens; les Tchereinisses (196), à taille généralement un peu plus haute que celle des peuples ouralicns, avec les cheveux blonds ou roux, et la figure presque blanche; les Mordouins (197;, à cheveux généralement roux ou jaunes -roux; les Jf^otièques (199), presque identiques aux Finnois proprement dits, quoique avec des membres moins forts; les Hon" grois (200), à taille moyenne, mais à constitution vigoureuse, à traits beaux et prononcés, à figure carrée, avec des cheveux généralement noirs et parfois brun-clairs; les Vogoules (201), presque aussi grands que les Tcheremisses, mais avec la physionomie presque kalmouque et des cheveux noirs et roides; et les Ostiaques (202), à petite taille, à membres grêles et traits effacés , mais avec les cheveux roussâtres. Tous ces peuples parlent des langues très analogues , non-seulement pour les mots, mais même pour l'artifice grammatical. Cette ressemblance de langues, qui est surtout très grande entre le Hongrois, le Vogoule, l'Ostiaquc et le Lappon, peuples qui offi'cnt entre eux des différences énormes d'organisation, signale à l'ethnographe un changement d'idiome qui a du nécessairement avoir lieu chez l'une ou chez l'autre de ces nations, et ne lui permettent pas de les faire descendre toutes d'une même souche.
Enfin, Vextrémité australe de l'Afrique nous montre dans les Ho Itentols et dans les Bosc/iimans, deux peuples qui , quoique voisins et parlant des langues très analogues , n'en diffèrent pas moins immensément sous le double rapport de leur organisation physique et de leur caractère itioral. Les Boschimans , que l'on peut regarder comme la race la plus petite
ÎXXXVJ DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
du genre humain, difTcrent, selon M. Dcsmoulins, des Hottentots, non-seulement par la petitesse de leur laille, par la gaîté de leur caractère et par leur étonnante activité, mais aussi par la singulière conformation des fesses et de la vulve de leurs femme?. Ces différences d'organisation, ces différences de caractère qu'on ne saurait attribuer au climat et au genre de vie, puisque ces circonstances sont communes aux deux peuples, supposent une différence d'origine, quelque grande que soit la ressemblance entre leurs langues, que le savant continuateur du Mithridates regarde même comme des dialectes d'un même idiome.
IIP Noms d hommes et de lieux qui j par les changemens auxquels ils sont sujets^ tendent à rétrécir la sphère des utiles applications que l'on a vu découler de leur comparaison. Les exemples suivans , que nous empruntons en grande partie au savant ouvrage de M. Salverte, démontreront les fautes grossières auxquelles s'exposerait l'ethnographe qui négligerait l'application de ce principe aux différentes recherches qu'il voudrait entreprendre.
En i568, Philippe II enjoignit aux Maures qui habitaient l'Espagne, de quitter, avec l'usage de leur idiome, leurs noms et surnoms nationaux, pour y substituer l'idiome et les noms espagnols. Les Maures obéirent, et n'en gardèrent pas moins leurs sentimens nationaux et religieux. Mais plus tard, Contraints d'opter entre l'exil et l'apostasie, ils retournèrent en ^^frique, et y portèrent des noms espagnols^ Ainsi, dans plusieurs familles de l'empire de Maroc ^ qui descendent de musulmans andalous, subsistent les noms de Ferez, Santiago, Valenciano, Aragon, etd. ; noms dont l'origine a induit en erreur quelques écrivains, et entre autres Voltaire, en leur faisant prendre pour des chrétiens renégats la postérité des martyrs de l'islamisme.
Comme, dans un pays subjugué, à la forme des noms étrau-
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. IxXXvij
gers se joint Vidée de puissance, et à celle des noms nationaux l'idée d'asservissement, plusieurs individus ont essayé de modifier ceux-ci , sans toutefois les rendre méconnaissables aux hommes, qui en font encore exclusivement usage, et en cherchant chez le peuple dominant les noms les plus rapprochés de ceux que l'on désire changer. Quand les Juifs furent soumis aux rois grecs de la Syrie , le grand-prétre Jésus se fit appeler parmi les Grecs Jason ; Theudas devint Théodore ., et Cleophas j Cléophile. L'aïeul d'Hérodc-le-Grand fit de son nom arabe Antipas j le nom grec Antipater. Six siècles plus tard, se présentant comme le prophète que Moïse promit aux Hébreux, le samaritain Dosthen se faisait appeler par ses disciples grecs, d'un nom conforme à ses prétentions, Dosithée , présent de Dieu. Plus tardj, nous voyons l'évêquc goth Jornandes prendre le nom de Jordanus , et le moine anglais Austin celui à' Augustin ; \q Culdée lûa^uàaÀs Aonghus "publier sa chronique en vers et en prose , sous le nom à'y^neas Colideus. C'est ainsi que le nom gallois ^/qy«^ (brillant, éclatant) a été traduit par le prénom chrétien Claudius ; que l'évêque d'Ely, Couchouard , est devenu saint Concors ; et le moine SaenSj saint Sldonius ; le Gaulois Cybctr , saint Eparchius^ l'Espagnol Galindo, saint Prudence ; et sainte Ysoiey sainte Eusébie.
L'admiration des littérateurs pour les écrivains de la Grèce et de Rome, en porta un grand nombre, à l'époque de la renaissance des lettres, à changer leurs noms, pour se parer de dénominations grecques ou romaines. Le napolitain Jean Paul Parasio se fit appeler A.ulus Janus Parrhasius ; l'allemand Reuchlin (fumée) s'appela Capnio; un autre allemand Gjvsîiuin (homme grand) Megander j et un troisième Schwarzerd (terre noire) MelanchtJion. C'est ainsi que nous trouvons GruccJiius^oxxi Grouchy j et Torreniius pour Vanderhehenk Ce même motif qui avait engagé tous les membres de l'Açadéniie de Rome à adopter des noms grecs et latins, pensa leur
IxXXviij DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
coûter la vie sous le règne de Paul II , qui accusa ce corpff savant d'hérésie et de conspiratiou. On avait vu la même chose six siècles auparavant, parmi les membres de l'académie fondée par Charlemagne, qui ne furent exposés à aucun danger sem~ Llable, ce grand monarque ayant pris lui-même un nom ancien.
Trompé par ces noms empruntés, combien de conséquences erronées n'en tirerait pas l'ethnographe qui voulût les prendre pour base de ses raisomiemens ! Que de Français, d'Allemands, d'Italiens et d'Anglais induits en erreur par ces noms empruntés, regardent comme étrangers des savans, des jurisconsultes et des médecins dont les travaux ont honoré cependant leurs patries respectives !
ce A la télé d'une armée conquérante, dit le savant M. Saî- Terte, quand Valarsag fonda en Arménie la dynastie âes Arsacides , non-seulement il ôta à la ville de JTan son nom, pour lui rendre celui ae Semù-amacerie (ville de Sémiramis), et rappeler le souvenir d'une héroïne guerrière dont il prétendait sans doute que les droits lui étaient transmis; mais, guidé par une politique profonde, il se hâta de diviser son empire en 28 préfectures héréditaires, et d'imposer à chacune un nom dérivé du nom du gouverneur qu'il lui donnait, ou au. titre de sa charge. Ainsi disparurent et l'ancienne division des provinces et leurs noms nationaux, et le souvenir de lois, de droits, de coutumes qui y restaient attachés , et qui portaient ombrage à un monarque étranger.
a II est curieux de voir dans un autre pays une mesure analogue , inspirée par des intentions bien opposées.
« Les noms anciens des provinces de la France rappelaient tous des origines, des affections, des institutions , des usages, des privilèges différens. Au jour oii tous les Français n'ont formé qu'un peuple sous une loi unique, le morcellement fortuit du territoire et les noms vieillis des fragmens dont il se composait, ont dû faire place à une division raisonnée en de-
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parleracus, et à une nomenclature uniforme empruntée des localités géographiques. C'était encore ici renouveler la face de rétat après une conquête; mais quelle conquête ! Celle de l'union et de l'ordre sur la discorde et le chaos.
« Plus facilement que les noms de contrées, les noms de villes se prêtent aux variations que commande la vanité des conquérans. Prusias s'empare de Kieros, ville appartenant à la cité d'Héracléc; au nom qu'elle avait emprunté du fleuve qui la traversait, il substitue le sien propre, et veut qu'on l'appelle Prusiade, Le roi de Bithynie ne fit que suivre un usage consacré par la plupart des chefs qui, depuis la mort d'Alexandre, se disputaient les lambeaux de l'Asie.
(( Les Romains non-seulement divisaient les états en de grandes provinces dont la circonscription et les noms changeaient quelquefois, moyen sur d'affuiblir chez un peuple les relations et les habitudes nationales; mais en quelque lieu que la force des armes ou l'adresse de la diplomatie fît pénétrer leur influence , ils surent avec eux établir leurs noms propres. Tous les rois alliés ou amis fondèrent, chacun dans son royaume, des villes de Césarée en l'honneur d'Auguste. Des villes libres , des colonies prirent le même nom , ou s'honorèrent de rappeler le nom de Julius^le titre ^Auguste , les surnoms introduits dans la famille impériale. C'est ainsi que Blhracte devint Augus todunujn (Autiin); Cularo se nomma G ratianopo lis (Gre~ noble) ; Andegapum s'appela Juliomagus (Angers); et Gebanum fut appelée Aurélia (Orléans). »
Ces changemens de noms géographiques n'ont, après le moyen âge , jamais été plus fréqucns que de nos jours. On a vu des noms grecs et romains renaître dans l'Ancien et le Nouveau Monde; des noms américains revivre après trois siècles de silence, et ce qui est encore plus extraordinaire, des Africains devenus et reconnus libres sur la colonie jadis la plus •florissante de l'archipel des Antilles, prendre le nom d'un peuple américain disparu comme tant d'autres, depuis deux siècles;
%e DISCOURS PRELIMINAIRE.
de la liste des nations. Que de méprises ne ferait, que dé fausses conséquences ne tirerait pas l'ethnographe qui, raisonnant sur les noms géographiques , voudrait, appuyé sur cette seule base, reconnaître la souche de laquelle descendent les peuples qui habitent ces villes, qui occupent ces contrées !
Dans l'empire de la Chine , à chaque nouvelle dynastie , on change la plupart des noms des provinces et des villes. Cet usage, auquel n'ont pas fait attention, ou que peut-être ont ignoré les savans commentateurs du voyage de Marco Polo ^ a fait échouer toute leur vaste érudition dans la tentative d'expliquer par nos connaissances géographiques actuelles les notions précieuses que nous a laissées le plus grand voyageur du moyen âge. Le profond savoir dans la langue et la littérature chinoises a mis à même M. Klaproth de résoudre tous les doutes, et de déterminer, par la connaissance des résultats de cet usage singulier, les véritables positions des villes de Cayngui , Zaithum, Gampu et autres, qui offraient jusqu'à présent des difficultés insurmontables aux savans étrangers à l'étude de cet idiome.
L'Afrique nous offre quelques exemples de cet usage. Plusieurs de ses villes changent de nom de temps en temps. Nous nous bornerons à observer qu'un lieu visité deux fois par le célèbre Mungo-Park s'appelait Kanipe la première fois qu'il le visita , et Slsekunde la seconde.
Mais il est temps que nous disions un mot sur la méthode que nous avons suivie dans la transcription des noms propres et des mots étrangers, dont notre ouvrage offre un si grand nombre. Nous parlerons d'abord des premiers ; nous dirons ensuite quelque chose des seconds, auxquels appartiennent tous nos vocabulaires polyglottes. Mais avant de rien dire, nous emprunterons au savant Essai sur les noms d'hommes , dépeuples et de lieux, de M. Salverte le passage suivant, dans lequel ce philologue, avec sa sagacité ordinaire , fait sentir les difficultés et les inconvénicns qu'offre leur ortliographe.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. XCJ
ce Les annalistes modernes ont plus d'une fois imité l'insouciance des romanciers en écrivant les noms propres. C'est de nos jours seulement. qu'on a résolu d'une façon plausible le problème lîistori(|ue, relatif au nom du chevalier qui vengea sur Otto de Wittelspach, le meurtre de l'empereur Philippe de Souabe. Ce fait en lui-même est d'une importance médiocre ; mais il sert à montrer quelle obscurité répand sur l'histoire l'altération d'un nom propre.
(c Les historiens du beau siècle de l'Italie n'ont pas assez senti cette vérité. Guichardin même défigure les noms français des guerriers et des négociateurs dont il éîait contemporain. Comment dans Corcû reconnaître de Gourgues? Avouons aussi que les Italiens pouvaient récriminer contrôles Français, et que les Allemands étaient dans le cas de faire et de recevoir de semblables reproches.
<( Si de nos jours un homme de génie , à qui on a injustement contesté l'exactitude historique, si Voltaire est tombé dans une faute pareille, en déligurant l'orthographe de la plupart des noms russes, il cherchait du moins à représenter, par la manière dont il les écrivait, leur prononciation véritable. C'était se proposer un problème difficile. Parmi les peuples qui se servent des mêmes caractères, il n'en est pas qui ne donnent souvent une valeur différente aux mêmes voyelles, aux mêmes consonnes , aux mêmes diphthongues. Conserver dans sa langue l'orthographe d'un nom étranger, c'est vouloir que mille fois il soit défiguré d'une manière ridicule par ceux qui le prononcent : en altérer l'orthographe , c'est le rendre méconnaissable pour les lecteurs habitués à le retrouver dans les écrits originaux du pays auquel il appartient; c'est exposer un copiste inattentif à introduire , sous ces noms défigurés , des personnages imaginaires, dans les récits de l'histoire et dans les relations de voyages. Zea-haen {le coq de mer) était le nom d'un des vaisseaux du navigateur Tasman j à qui l'un de nos plus savans géographes, M. Eyriès , a restitué la dé-
XClJ DISCOURS ï>R:éLIMINAIRE.
couverte de la Terre de Van Dlemen. Sous la plume d'hommes qui, sans doute, croyaient en exprimer la véritable pranonciation, ce mot devint zechaën et zéachen ; et sans remarquer que sous cette forme il était tout-à-fait étranger à la langue hollandaise et à tous les idiomes teutons , on en a fait le nom d'un prétendu navigateur, à qui jusqu'à présent a été attribuée la découverte de Tasman.
ce Conserver l'orthographe originale des noms, et indiquer en même temps leur prononciation exacte, ce ne serait pas une tâche trop épineuse pour un observateur attentif. La même précaution, un peu plus pénible peut-être, est plus nécessaire encore de la part d'un traducteur qui rapporte des noms étrangers tels que les a écrits, dans une autre langue, l'auteur de la relation qu'il veut faire passer dans la sienne. Comment , par exemple, si je ne suis prévenu, retrou verai-je dans le Mysoi^e des écrivains anglais le véritable nom du royaume de 3ïaïssour ? »
La linguistique, la géographie et l'histoire, considérées relativement à ce sujet, offrent une véritable anarchie. Chaque auteur suit une méthode différente et y ajoute les nuances qui résultent de l'imperfection plus ou moins grande de l'alphabet employé pour écrire sa langue maternelle. De ce manque de plan uniforme et de la manière diverse d'exprimer des sons simples par la réunion de plusieurs lettres différentes, il résulte des mots étrangers méconnaissables et inintelligibles au peuple à la langue duquel ils appratiennent, et auxquels une multitude de lettres disparates, accumulées sans raison et sans goût, donne l'aspect le plus bizarre.
On n'a pas encore déterminé avec certitude la manière de prononcer le latin; on n'a pas encore décidé la grande question sur Vétacisme et itacisme j c'est-à-dire sur la prononciation du grec telle qu'elle est adoptée aujourd'hui dans presque toutes les écoles de l'Europe Occidentale, et celle qui est eu usage partout où il reste encore des Grecs de nation ; et il n'y
ÊlSCOURS PRELIMINAIRE. XCIIJ
êi que quelques mois seulement qu'un savant helléniste, M. Miîias, vient de prouver dans sa Calliope par des argumens qui nous paraissent sans réplique , que ce sont ses compatriotes qui prononcent de la manière la plus régulière. Les plus yavans orientalistes sont encore divisés sur le système à suivre dans la transcription des nomâ propres; et particulièrement des mots des langues asiatiques. Aucune des méthodes proposées par de célèbres orientalistes n'a encore été généralement reçue, ce qui embarrasse continuellement ceux qui n'élatit pas versés dans les langues de l'Orient , n'ont aucun moyen d'y distinguer là faute typographique de la différente manière d'orthographier. Tant que l'on n'aUra pas résolu d'une manière satisfaisante le problème proposé par Yolney, celui des savàns (Jui ; plus que tout autre, a senti et signalé l'imperfection dé cette partie de la philologie, de l'histoire et dé la géographie, toute peine que se donnerait ùii auteur pour atteindre la perfection dans k transcription des noms et des mots étrangers serft à-peu-près perdue. C'est à une réunion d'orientalistes les plus savaus et de géographes les plus distingués, mais versés dans les principales langues connues, à tracer enfin un plan de transcription à suivre inaltérablement dans l'orthographe des noms propres et des mots étrangers. En attendant que Von fasse ce travail important, que les progrès rapides de la géographie et de la linguistique rendent déplus en plus pressant, le meilleur parti est de laisser les choses telles qu'elles sont , pour éviter d'augmenter ce chaos, déjà trop grand , par de nouvelles orthographes.
Nous aurions voulu suivre provisoirement celle que M. Klaproth vientde proposer dans son Asia Polyglotla^ parce qu'elle nous paraît résoudre presque complètement (i) le problème
(i) Nous partageons eu cela l'opinion d'un de» plus célèbres philo- * logues vivans, d'un savant que sa vaste érudition et sa connaissance pratique et th(?orique de plusieurs langues, mettent en t'tat d'aborder et juger cette question de la manière la plus convenable. Voici sesproprcs
XCIV DISCOURS PRELIMINAIRE
en question ; mais trois motifs nous y ont fait renoncer. D'abord, il nous aurait fallu nous livrer à un travail immense , et pour lequel nous n'avions ni le goût, ni les connaissances nécessaires , ni le loisir : celui d'examiner et fixer préalablement la véritable orthograplie primitive de chaque mot. Sans ce travail préliminaire nous nous serions exposés à transcrire, d'après un plan juste et raisonné, des mots qui pourraient avoir déjà été transcrits d'après un plan erronné et capricieux. Quelquefois, cette transcription nous aurait été même impossible, a l'égard d'une foule de noms propres des langues vivantes de l'Inde , de la Cbine, de l'intérieur de l'Afrique et de plusieurs autres contrées du Globe, où ces mots sont différemment prononcés dans un même pays par les habitans de ses différentes provinces. Cette diversité de prononciation est même, selon nous, une des sources des nombreuses contradictions qu'on remarque dans les l'écits des voyageurs les plus exacts , qui
expressions , que nous tirons du Journal des Sai^'ans , cahier de novembre 1823.
« Comme on l'a déjà dit, Pallas avait adopté pour la transcription des difFérens vocabulaires l'alphabet russe , trop peu connu en Europe , et par cette raison peu approprié à un pareil usage. Les voyageurs allemands, français ou anglais qui ont rapporté des vocabulaires ont presque tous employé l'orthographe de leur nation. M. Klaproth n'a pas autant sacrifié qu'eux à la prévention nationale , par laquelle chacun est naturellement dirigé dans ces sortes de préférences. En tirant parti de tout ce qui lui a paru convenable dans le système de l'orthographe allemande , il n'a pas laissé d'en reconnaître les imperfections^ et il a cherché à y supplé/r par des signes tirés de l'alphabet des autres langues, du grec par exemple, et surtout du russe, et auasi , quoique plus rarement, par quelques signes de convention aisés 3 distinguer. Il résulte de ces divers emprunts un alphabet de ^2 lettres , dont sept seulement peuvent embarrasser le lecteur et l'obliger de recourir au tableau explicatif. C'est une solution approximative du fameux problème qui a si long-temps occupé M. de Voluey , et Ton peut dire qu'il serait bien peu iwantageux d'en trouver une solution plus rigoureuse. »
DISCOURS PRELIMINAIRE. XCV
ont pris trop souvent la prononciation locale pour l'unique et la véritaLlc. D'un autre côté, comment aurions-nous fait pour transcrire des mots anglais sur la prononciation desquels les auteurs de cette nation ne sont pas d'accord? Gomment donner une valeur déterminée à certains sons des noms propres et des vocabulaires écrits par des savans ou des voyageurs anglais au milieu de l'imperfection et du chaos qu'offre leur alphabet (voy. à la page 82)? Est-ce a un étranger à donner une valeur précise à ce qui es encore indéterminé et vague pour les nationaux? En second lieu, nous attendions pour adopter la méthode proposée par M. Klaproth de la voir sanctionner par les savans, qui plus que nous avaient le droit d'en faire sentir les avantages, en les signalant et en l'employant eux-mêmes dans leurs écrits. Enfin , notre ouvrage étant destiné à toute sorte de lecteurs, nous n'y pouvions admettre des caractères et des signes généralement inconnus , sans nous exposer à en voir* borner la lecture à certaines classes de savans,^ pour lesquelles il n'était nullement dans notre but de le rédiger.
D'ailleurs connaissant le désordre et le vague offerts par l'orthographe des noms propres et des mots étrangers que nous venons de signaler, quelle importance pouvions-nous mettre à réduire à l'orthographe française d'après des règles uniformes de transcription les innombrables noms barbares des peu-» pies de l'Asie, de l'Afrique, de l'Océanie et de l'Amérique, dont on peut dire hardiment, qu'on ignore la véritable orlho-' graphe de plus des trois-quarts? Les longues recherches, auxquelles il nous a fallu nous livrer depuis près de vingt-trois ans pour rédiger nos divers ouvrages de géographie et de statistique, et surtout celles que nous avons faites pour la rédaction de cet Atlas, nous avaient convaincus de cette vérité, que nous pourrions démontrer par une multitude d'exemples pris dans les ouvrages les plus célèbres et les plus généralement estimés, si nous en avions le loisir et si cela pouvait in-i téresser nos lecteurs.
^CVJ DISCOURS PRÉLIMÏNAIÎIÉ.
Quelle confiance peut-on avoir pour l'orthographe suivie dans les meilleurs livres de géographie et de voyages, lorsque nous voyons le diligent, le savant Azara, dire, en parlant desi lîoms des 19 tribus des Machicuys (447)« qu'il les écrira le mieux qu'il pourra , et tels que son oreille a pu en saisir les sons; et ajouter, qu'il ne doutait pas que si on les dictait à vingt personnes différentes , toutes conviendraient, qu'il est impossible de les écrire,- et que si elles voulaient le faire, chacune l'exécuterait d'une manière différente? )>
Le savant M. Crawfurd écrit clans le texte de son excellente Hvstory of the Indian Arcliipelago : Gelolo , Beuroe , IL'ùla €1 Amooyna et sur la carte qui accompagne l'ouvrage, Kjriloloy Booro , Zula et Amhoina : laquelle de ces différentes orthographes devra suivre l'écrivain qui aura besoin de citer un de ces noms ? Devra-t-il écrire archipel de Pelew , de Pellij, de Paleu , ou bien Pannong et Palaos ? Ecrira-t-it Léieukieu ou Lieu-Kieu avec les meilleurs géographes et graveurs français, ou bien Lieou-Kieou avec un célèbre orientaliste, ou Lieu-k' ieu et même Lieû-K'teû en suivant les traces d'un autre non moins célèbre , ou Likeio et Lekeo avec les plus savans géographes allemands, ou enfin devra-t-il adopter la nouvelle orthographe des navigateurs et géographes anglais, qui écrivent Loocha, nom qui deviendrait LoiUclwu écrit par un Français , et Lutschu par un Allemand ?
Faudra-t-il écrire BatJii avec Formaleoni et autres savans, Batou avec M. Abel Remusat et autres orientalistes, Batu avec MM. Jourdain et Friebe , Bâti avec l'historien de la Russie Levesque , BastJii avec Sowolop , ou Belu-Chan avec l'auteur de l'y/Zs^o/re de la Tauride? Un géographe, un historien, un ethnographe devra-t-il écrire Genglscan, Genghiscan ou Zingiscan comme la plupart des auteurs étrangers à l'étude des langues orientales, ou bien Vjenguyz- JK!/^â!/^avec feu M. Langlès, TcJiiuggis-Khan on Tchlngliiz- K/ian avec M. Klaproth , ou Te H in ggi s- Khan ayec M. Abel
DISCOURS PRliLIMINÀIRE. XCVlj
ïlcmusal? cl au milieu de tant d'autorités, cjuclle sera h décision de l'illustre orientaliste, JM. le baron Silvcstre de Sacy, dont l'Europe savante rechercîie si justement les conseils et les avis ?
Enfin, quelle ortliograplie faudra-l-il suivre, si nous voyons deux des })lus célèbres orientalistes, écrivant tous les deux en français, l'un écrire Koub/aï, Kalmuls, Kirghls et Kirghiz , Toungouses y Tubet et ^ruhêlains y etc., etc., et l'autre Khoiibilaï , Kalmouks ■, Kirgls , Tongouses , Tibet çX Ti-^ bétains ? Etait-ce à nous qui ne connaissons aucune langue asiatique , à nous qui ne sommes que des géographes , des mathématiciens et des physiciens à corriger l'orthographe de l'un d'après le système suivi par l'autre?
K 'étant pas â:ç:s juges compétens, nous avons pris le seul parti qui nous paraissait offrir le moins d'inconvénicns : nous avons suivi , autant que noire mémoire nous le permettait , l'orthographe la plus généralement reçue à l'égard des noms les plus connus ; quant aux autres , nous les avons écrits scrupuleusement tels que nous les trouvions dans les diflerens auteurs que dans nos récherches nous avions à consulter, oU tels que nous les trouvions dans les notes et îcs renséignemens que nous obtenions de la bienveillance des savans distingués qui voulaient bien noits aider dans la rédaction de notre Atlas. Seulement nous avons, autant que l'espace et le sujet nous le permettaient, ajouté les synonymes les plus dilïérens, afin que nos lecteurs pussent reconnaître facilement des noms d'hommes, de peuples et de pays, parfois rendus méconnaissables par les traducteurs et par les différentes manières de les orthographier. C'est tout ce que nous pouvions faire; c'est aussi tout ce que l'on peut raisonnablement exiger d'un homme, qui a à traiter un sujet aussi vaste que l'est celui de notre Atlas. Si nous avions voulu nous livrer aux longues recherches, parfois nécessaires pour connaître la véritable manière d'écrire un seul nom propre, nous aurions perdu un temps
XCVlij DISCOURS PRELIMINAIRE,
très considérable, sans avoir même la satisfaction d'obtenir des résultats d'une valeur non contestée.
Depuis Pigafetta, le célèbre compagnon de Magellan, jusqu'à Ross, Parry, Deuham et Clapperton , les hardis et habiles explorateurs de la région Arctique et de l'inaccessible Soudan , tous les voyageurs , qui ont donné à l'étude de l'homme l'importance qu'elle méritait, ont recueilli des vocabulaires pi us ou moins abondans, plus ou moins complets, chez les différentes peuplades qu'ils ont eu occasion de visiter. L'absence de cette pensée heureuse chez les Anciens, laisse tant de vague et tant d'incertitude sur l'origine , la parenté ou la différence de race d'un grand nombre dépeuples, dont ils nous ont donné la description ou dont ils nous ont même conservé les hauts-faits. Celte pensée heureuse, si elle avait été constamment suivie et exécutée par tous les voyageurs , d'après un plan uniforme et avec toutes les précautions qu'exigent les difficultés qui l'accompagnent, fournirait à l'ethnogiaphe le moyen le plus sur, même le seul de classer convenablement d'après leur parenté tous les peuples connus. Malheureusement poui^la scieuce , beaucoup de voyageurs l'ont entièrement négligée, et la plupart de ceux qui l'ont mise en pratique s'en sont acquitté avec une négligence, et avec des méthodes si différentes, soit pour le choix des mots, soit pour la manière de les écrire , que le plus grand désordre règne dans cette partie de la linguistique, a Que de malentendus, dit M. Abcl Remusat dans ses RecJierclies sur les Langues Tartares , que de malentendus entre l'Européen qui interroge et le naturel qui répond, que de méprises sur la ïiature des objets dont on demande les noms, sur la prononciation des mots, sur les formes dont ils peuvent être affectés ! et s'il s'agit d'idées abstraites ou de termes qui servent à désigner des choses qu'on n'a pas ?ous les yeux , que de chances d'erreurs viennent se joindre aux précédentes ! Aussi n'y a-t-il pas un vocabulaire, même dans les recueils les mieux soignés, cil ne se trouvent un grand nombre de mots tronqués, altérés,
DISCOURS PRELIMINAIRE. XCIX
déuaturés, quelquefois jusqu'à en êlrc méconnaissabics. » Il n'en pouvait pas être autrement vu les circonstances dans lesquelles se sont trouvés presque tous les voyageurs qui ont eu le bon espriî de recueillir des vocabulaires. Il est même étonnant que, malgré tant de causes d'erreurs, les vocabulaires , rassembles par difTcrcns voyageurs chez la même tribu a des époques très éloignées l'une de l'autre, n'offrent pas de plus grandes difTcrenccs. Que dirait-on, si deux voyageurs i l'insu l'un de l'autre arrivaient à Paris, et, s'adrcssant au hasard l'un à un académicien, l'autre à un fort de la lialle, demandaient, chacun de son côté par des signes ou même par le moyen d'un interprète, les mêmes mots pour rédiger un vocabulaire français? Certes, ces deux vocabulaires offriraient les plus grandes différences entr'eux, même dans la supposition où les deux voyageurs auraient réellement reçu la traduction exacte des mots demandés. Ces différences seraient encore plus grandes, si le hasard avait porté nos deux voyageurs, l'un à Paris chez l'académicien, l'autre chez un villageois picard ou normand. Cependant cette hypothèse , que nous venons de faire, est tout juste ce qui arrive journellement à presque tous les voyageurs qui recueillent des vocabulaires, soit chez les nations policées de rOc^auie Occidentale, où nous avons vu simultanément en usnge une langue vul'gaire et une langue de cérémonie (022 , 3^4, 326 et 323), soit parmi les peuples de la Polynésie, où les chefs et les personnes les plus distinguées de la nation parlent une langue qui s'éloigne d'une manière assez remarquable du langage du bas peuple (voy. à la page 261.) Quelques réflexions sur ce sujet aussi important que trop négligé jusqu'à présent, en signalant les sources de la confusion et du désordre où il se trouve , montreront le degré de confiance qu'on peut accorder à ces collections de mots, aux([uclles on donne parfois une valeur, qu'elles sont bieri loin de mériter dans l'état actuel de \a linguistique,
C* lilSCOÛRS PRÉLIMl^fAïRÈ.'
Parmi les différentes sources d'erreurs dans la rédaction à\jïi vocabulaire recueilli chez une nation barbare ou qui n'écrit pas sa langue, les suivantes nous paraissent être les principales:
1° L/ ignorance ou l'on se trouve de la langue, dont on 'Veut rédiger le vocabulaire , quelquefois même la négligence et le manque de critique de la part du rédacteur.
Le plus grand nombre des vocabulaires recueillis jusqu'àr nos jours ne l'a été qu'à l'aide du langage des signes. Cela seul suffit pour indiquer le grand nombre de méprises que 1 on doit trouver dans une collection faite par ce seul moyen. M. Marïner a signalé, dans le second volume de son Account of the natives of the Tonga Islajids\, les grandes méprises de Cook dans son vocabulaire tonga (892) , malgré les soins que ce grand navigateur prenait en faisant de semblables collections. C'est ainsi que, selon M. Crawfurd, François Drake donne dans son vocabulaire javanais pour soie le mot sahuck , qui veut dire ceinture, et pour toile bleue le mot doduc^ (sa véritable orlliograpbe est dodo t) , qui signifie la partie de l'habillement des naturels qui enveloppe les reins et qui ordinairement est de couleur bleue. C'est ainsi, que dans le vocabulaire malais de l'Asie d'Ogilbie on trouve nante (piège) pour l'un l'autre ou tous les deux j harmyn (se divertir, jouer) ])0uv simple , sot; ihou (mère) pour grand-père; anack (enfant, race, lignée) pour un veau . un faon j et dans le vocabulaire malais de Thomas Herbert, cambi qui devait être écrit hainbing (un bouc) pour un boeuf, et carbow , qui devrait être écrit karbao (un bouc) pour un buffle. Le vocabulaire malais de Labillardière offre aussi les méprises les plus singulières et celui même du savant Thunbcrg n'en est pas entièrement exempt. L'excellent observateur Vcnturc dit, que les vocabulaires bcrbeies ou anuizigh de Shav\' et de Iloëst sont pleins de fautes; ce dernier voyageur nomme, par exemple, aJour\:i lune , tandis que ce mot signifie 7^0/5 lunaire; il donne azal pouryo//r, tandis que ce mot exprime le point
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■qui partage le soleil levant du midi. Le savant marin Bougainville donne pour Jouî' le mot taliilien j)o , qui veut dire nuit. Le |)ère Charicvoix reproche à Sagard, à Cartier et à La Hontaîi d'avoir pris au hasard, pour la rédaction de leurs vocabulaires algonquins, tantôt des mots luirons (8o3), tantôt des mots algonquins (818), et de leur donner souvent des significations entièrement difTérentes de celles qu'ils devraient avoir. M. Noyer reproche de même à Bict d'avoir inséré dans son vocabulaire galibis (076) beaucoup de mots étrangers à cette langue, sans doute, parce qu'il aura consulté des indigènes appartenant à des nations différentes.
IP Le jjiiU d'aptitude des sens du rédacteur du vocabulaire pour saisir exactement des sons inconnus , très souvent difficiles et extraordinaires.
Nous pourrions citer à l'appui de cette assertion, une foule d'exemples tirés de la comparaison des vocabulaires recueillis chez la même peuplade par des voyageurs différens, mais parlant et écrivant dans la même langue. Nous nous bornerons seulement à quelques remarques. Si l'on compare, par exemple, les termes numériques de Noutka (846) , tels qu'ils sont écrits par Gook avec les mêmes termes , tels que les a écrits le rédacteur du voyage de Dixon, on se convaincra que deux Anglais n'entendent pas et n'écrivent pas de même les mots prononcés par un sauvage. La même remarque peut s'appliquer aux vocabulaires rassemblés par les français Roblet et Chanal et publiés avec le voyage de Marchand, Ces deux observateurs n'écrivent pas toujours de même les mêmes mots, parce que sans doute ils ont entendu dillércmment. Cook , qui était aussi grand marin qu'habile observateur, Cook remarque en parlant des insulaires de la Polynésie, que leur prononciation est en général si peu distincte , qu'il arrivait rarement à deux d'entre ses compagnons de voyage, écrivant le même mot prononcé par la même personne , de faire usage ài^s mêmes voyelles , pour le peindre; mais cç qui est encore plus étonnant , il ob-
Cij DISCOURS PJIELIMINAIRE.
serve qu'ils dc se trouvaient pas raérae d'accord, sur] les consonnes, dont les sons cependant prêtent moins à l'écjuiv^oqr.c. M. Cliamisso, le savant naturaliste qui accompagna M. KotzeLuc dans sa circumnavigation sur le Rurik , obicrve aussi qu'il était souvent en doute , lorsqu'il entendait parler le carolinieii Kadu, sur la prononciation du d, du th et de 1*5, ainsi que sur celle du ch, du h et du g.
IIP L^'incapacitê , V apathie et la négligence, quelquefois même la mauvaise volonté des naturels , chez lesquels on veut recueillir le vocabulaire.
Le savant rédacteur du voyage de Dentrecasteaux , M. de Rossel, observe que les naturels dc la Nouvelle-Hollande, encore pins que ceux àas îles des Amis, ont l'habitude de répéter les mots qu'ils entendent prononcer et de dire élo , c'està-dire, oui ; ce qui fait croire d'abord à celui qui veut rédiger le vocabulaire , que l'on s'est entendu de part et d'autre; « mais une plus longue expérience, dit ce savant navigateur, nous a appris, que l'on ne saurait être trop en garde sur les preriîiers renseignemens que l'on cioit tbnir d'eux. Cette habitude, qui est presque générale chez les peuples du Grand- Océan (et nous ajouterons, chez la plupart des sauvages des autres parties du monde), doit avoir donné lieu aux méprises et aux contradictions que l'on trouve dans les récits de plusieurs voyageurs qui, n'ayant fait qu'un très court séjour dans une même île, n'ont pas eu le temps de rectifier les notions fausses qu'ils avaient d'abord reçues. »
ht^ peuples sauvages, particulièrement ceux de l'Amérique, ayant l'habitude d'employer plus que les Européens les noms spécifiques, il eit très difficile d'obtenir d'eux des mots de leur langue ccrrcspondans à des noms génériques. Si vous leur demandez, par exemple, comment on nomme en alg^onquin un arbre j ils vous donneront le nom d'un chêne, d'un frêne , d'un érable j selon l'arbre différent que vous aurez indiqué avec votre doigt pour vous iaire comprendre. On peut en dire
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. Clij
autant des mots corrcspondans à poisson j oiseau, animal, etc.
D'autres fois, le naturel que vous interrogez vous donnera , pour les mots tête j œil j nez, ces mots réunis à un pronom possessif; par exemple, ma tête , mon œil , mon nez; parce que, ayant applique votre main sur ces trois parties de son corps pour vous faire mieux comprendre, il vous aura répondu c'est ma tête j c'est mon œil, c'est mon nez. Dans le grand nombre de mots que nous avons eu occasion de comparer pour rédiger nos vocabulaires polyglottes, nous avons eu très souvent occasion de remarquer de semblables méprises. Nous nous bornerons à signaler le vocabulaire iolof (235) de Barbot, où ces pronoms se trouvent évidemment réunis aux substantifs. Nous en avons signalé quelques autres dans nos tableaux polyglottes, en mettant ces mêmes pronoms entre parenthèse.
Cette difficulté est encore bien souvent augmentée par la nature de la langue que parlent les peuples sauvages , et particulièrement ceux de l'Amérique, dont les noms sont toujours joints à des suffixes et à àcs préfixes j qu'il faut toujours séparer pour avoir le mot correspondant dans une langue quelconque de l'Europe. Ainsi, par exemple, si vous demandez à un Mohegan comment il appelle main en sa langue, en lui montrant votre main, il vous répondra knisk , c'est-à-dire ta main. Une autre personne lui faisant la même demande, montrera peutvêtre au sauvage sa propre raaiu pour se faire mieux comprendre; dans ce cas, celui-ci lui répondra nniskj qui veut dire ma main. Si une troisième personne adresse au sauvage la même demande en indiquant la main d'un tiers y alors celui-ci répondra unisk , qui siguilie .ça main. Les mêmes méprises auront lieu s'il est question d'un verbe. Si vous demandez à ce même sauvage comment il dit en sa langue marcher, et que, pour vous faire mieux comprendre, vous montriez une personne qui marche, il vous répondra /?z/wussoo^ e'est-à-dire il marche. Si, pour lui fidrc mieux saisir votre
ClV DISCOURS J?RELIMr?îAlIlI?,
demande, vous marchez vous-mcmc, il vous répondra hpuiri" seh , qui signifie ta marches ; si enfin, profitant du mouvement que fait le sauvage lui-même , vous le lui indiquez pour l'aider à vous comprendre, alors vous aurez en réponse npurft-^ seh j je niarcJie.
Les méprises grossières et ridicules dont fourmille le' voca- Lulaire tonga de Labillardière, surtout dans les mots corres^ pondans aux nombres un inillioiij dix millions , cent mil" lions j mille millions ^ dix m,ille millions , et autres, qui, dans la langue tonga, selon Mariner, signifient -prépuce, pénis , et des injures aussi grossières qu'obscènes, peuvent être citées comme des preuves de la mauvaise volonté que mettent par^ fois les naturels à satisfaire la curiosité du voyageur qui les interroge. Malheureusement ce n'est pas le seul exemple offert par les vocabulaires recueillis jusqu'à présent chez les différons peuples de la Terre.
IV. Lé' incompatibilité des idiomec, européens avec ceux des naturels dont on veut rédii^er le vocabulaire.
les méprises que nous venons d(r signaler, et auxquelles serait exposée une personne qui, ne sachant pas la langue mohegane, voudrait en rédiger un vocabulaire, ainsi que les différens exemples que nous avons donnés dans l'Atlas en parlant de plusieurs langues américaines, entre autres du tamanaque (682), du checrake (791) et du huron (8o3), peuvent servir à démontrer la vérité de ce principe. Que de difficultés ne doit pas trouver un Européen à obtenir exactement les termes correspondant aux verbes manger, laver y boire j et tant d'autres dans des langues qui possèdent autant de verbes difTcrcns qu'il yft de choses différentes à manger, qu'il y a d'objets difféiens à laver ! Que de méi)riscs ne doit pas commettre le voyageur qui voudra savoir le terme correspondant diU fruit à pain j si la langue de Tahiti, selon Cook , n'a pas moins de 20 mots différenspour désigner ce fruit dans ses différens états? Comment fcra-l-il pour avoir les différens noms des choses ex-
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primes d'une manière al)Sokic, Sans article et sans pronom dans les langues où ces deux parties du discours sont incorporées au substantif? Un grand nombre d'idiomes américains jouissent de cette propriété, qui, relativement à l'article, se retrouve même en Europe, comme le basque (i54) nous en offre de nombreux exemples. Dans cette langue , observe le savant Hervas, on n'emploie que très rarement ou presque jamais les noms sans article; ain.si les Basques ne disent pas escii (main) , o^i^i (pain), argiii (lumière), mais esciià (maiu-la), vguia (pain-le), arguia (lumicre-la). Nous ne doutons pas qu'un très grand nombre de vocabulaires nous donnent les noms sous cette forme, au lieu de celle qui devrait correspondre à la forme qu'ont nos mots européens dont ils doivent donner la traduction.