‹ Introduction à l'atlas ethnographique du globeChapitre 52 sur 84 · ADDITIONS AU COUP-D'OEIL SUR LA' LITTÉRATURE RUSSE · texte numérisé non relu

ADDITIONS AU COUP-D'OEIL SUR LA' LITTÉRATURE RUSSE

Fragmens tirés de la vie d'alexandre i^^ par a. e. , relatifs a la litterature russe.

Les Russes sont entrés assez tard en partage de la civilisation moderne des Européens. Deux invasions de Tatares et de Lithuaniens avaient, plus encore que la rigueur du climat, arrêté l'essor de ce peuple naturellement gai, social et ingénieux. Mais ses progrès furent rapides dans touîes les conditions que lui offrit le règne de Pierre-lc-Grand ; la persévérance et l'habileté de son cabinet ont affermi son influence pohtique; l'histoire ne compte pas sans effroi ses triomphes et ses ressources militaires ; sa législation s'avance constamment vers un but de douceur et d'équité, tandis que les sciences s'cnrichis-

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sent des travaux de ses naturalistes et de ses hardis nâTigateiirs. Mais c'est surtout de sa fortune littéraire que je dois considérer les phases.

Pierre I*'^ , qui bâtissait sur un sol nouveau , dut s'occuper des fondations plus que des ornemens de l'édifice; ce fut véritablement sous les règnes de sa nièce et de sa fille, que là Russie vit poindre les premières lueurs d'une littérature. Comme toutes les autres nations , elle avait eu dans son moyen ûge des chroniques, des troubadours et des mystères, oubliés ensuite au milieu des ténèbres de la barbarie. Un pauvre pécheur, né près des glaces d'Arkhangel, avec une force merveilleuse de jugement et de génie, donna aux Russes, un peu avant le milieu du XVIIÏ® siècle, leur premier dictionnaire^ ainsi que des règles et des essais de poésie. Il est remarquable que lalangue allemande, dédaignée dans son propre pays pour la langue latine, ne reçut des lois qu'à la même époque. Au reste, jusqu'à l'avéneraent de Catherine II, on ne trouve guère sur le parnasse russe que des tentatives éparses et des imitations de l'étranger plus ou moins heureuses.

Le génie de celte grande souveraine, capable de tout concevoir et de tout entreprendre, sentit la nécessité de préparer pour la culture intellectuelle de sou peuple, un fond plus solide. D'une part, clic fit traduire tous les chefs-d'œuvre classiques français, italiens, anglais et allemands, véritable moyen de perfectionner la langue et de mûrir la raison d'un peuple nouveau; et d'autre part elle jeta les bases d'une instruction publique, et y appela de toutes les contrées d'habiles professeurs. Alexandre a développé l'ouvrage de son aïeule sur un plan vaste et régulier; et, à la voix du nouvel Osiris, l'empire des Tzars s'abreuve à toutes les sources de lumières , depuis l'enseignement primaire des hameaux jusqu'aux doctes leçons de six grandes universités.

Le mouvement général imprimé aux esprits par une main puissante, a des effets bien supérieurs à des protections isolées

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et passagères. Une Russie littéraire naît et croît réellement ; non-seulement la vie s'y manifeste par des productions originales et variées, mais des besoins nouveaux y ont fait établir pour chaque semaine, pour chaque mois, pour chaque année, des journaux et des recueils périodiques consacrés aux sciences, aux lettres et aux arts; des académies volontaires s'y forment en divers lieux pour le même dessein, et décèlent l'agitation de la pensée et l'impatience du savoir. Moscou possède une Société d'antiquaires qui promet de curieuses recherches dans des contrées peu connues. Les vérités , les découvertes utiles n'éprouvent pas le repoussement des vieilles sociétés. On favorise la méthode qui a , de nos jours, abrégé le temps et doublé l'étendue de l'instruction ; et le nom des deux impératrices décore la liste de ses protecteurs. On ne peut se dissimuler que désormais, en Russie, l'intérêt public s'attache aux succès littéraires. Déjà la mode, qui, sous des formes frivoles, n'en est pas moins (dans les sociétés polies) l'expression, l'interprète des goûts réels, promène sur des livres et sur des auteurs ses caprices et son engouraent. Le golfe de Finlande fournit aussi des partisans et des adeptes aux deux doctrines qui partagent en classiques et en romantiques le monde lettré, en attendant qu'un goût sage fasse des systèmes rivaux un ordre composite qui ravive les anciennes et régularise les nouvelles. Enfin, des femmes de rangs divers ont pris place entre les écrivains nationaux. Cette intervention des femmes dans les travaux des muses, soit qu'on la blâme, soit qu'on l'approuve, est le signe avéré que la littérature a pénétré dans les mœurs, et qu'elle ne saurait plus en être séparée.

L'amélioration progressive de tout langage a deux origines constantes, l'usage de la haute société et les travaux des gens de lettres. La langue slavo-russe se trouve sur ces deux points dans une situation particulière.

Saint-Pétersbourg, le siège du gouvernement, est autant une colonie d'Europe qu'une capitale de la Russie. Toutes les lau-

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gucs y scmhlcnt naturalisées. Soit par un don de la nature, soit par une habitude prise des le berceau , les Russes les parlent avec une égale facilité. Il ne faut donc point s'étonner qu'au moment de la révolution opérée dans les mœurs par Pierre P"", l'élite de la société ait préféré à la langue maternelle des langue» étrangères qui lui offraient une élocution choisie et une littérature toute faite. Il en est résulté que l'allemand, l'italien, et surtout le français, ont été employés dans les relations sociales, et que le slavo-russe a été réservé aux besoins vulgaires de la vie domestique, pendant que la même prédilection des hautesclasses pour les théâtres étrangers , privait l'art dramatique russe de ses tributaires et de ses guides naturels. Ce parfagg inégal, tout en retardant les progrès de la langue indigène en finesse et en élégance, a dii lui conserver sa franchise et sa naïveté. Ainsi, quoiqtjc le théâtre national des Russes, tel que nous le pouvons juger par les tiaduclions, laisse beaucoup ii désirer, on est généralement frappé du talent de vérité qui signale leurs comédies dans la peinture des mœurs.

Cet état de vassclage et d'infériorité de la langue du pays était décourageant pour les écrivains nationaux, condamnés chez eux à rindiflereucc, et chez l'étranger à être défigurés par le tâtonnement d'un petit nombre de traductions novices. Il leur fallait, en outre, résister aux séductions de la gloire qui les invitait à écrire dans une autre langue, presque commune à toute l'Europe , pour laquelle leur aptitude n'est pas douteuse, comme l'attestent les vers piquans du comte SchonvalofF, la prose spirituelle de M. le comte Golofkin, et la facile élégance de M. le comte Orloff. Honneur donc au zèle patriotique des auteurs russes ! Les efforts de leurs poètes ont été les premiers, mais ne sauraient être les plus décisifs pour atteindre le but proposé. La poésie n'est, en général, qu'un langage d'acception et de privilège, trop précieux pour le commerce des hommes. On peut poser comme une règle, que les qualités qui rendent une langue poétique ne sont nullement celles qui

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la rendent communicative. J'invite à rcflécliir sur cette vérité, dont la preuve exigerait des développemens que ne comporte pas cet écrit. De cetle manière s'expliquera le fait avéré en Europe, que la langue réputée assez généralement la moins poétique y est cependant la plus répandue. Tandis que les muses delà Tamise, du Rhin et du Tage ouvrent à leurs nourrissons de faciles sentiers, il est besoin d'un génie extraordinaire pour être poète en français, et soutenir dans les cieux un langage que son mécanisme tout humain ramène constamment vers la terre , et rend plus propre à la logique qu'à l'illusion. Aussi, voyez quelle horrible torture fait souffrir à notre langue, divinisée par quelques grands poètes, la foule de ces versificateurs ambitieux et impuissans qui manquent d'une véritable inspiration ! L'oreille de l'étranger, accoutumée à l'audace de ces divers idiomes, à leurs syncopes, à leurs inversions, à leur faculté de composer et de décomposer les mots , ne peut sentir dans la plupart de nos vers qu'une prose un peu pénible qu'interrompt çà là le tintement des rimes. Si j'en crois pet exemple, c'est donc moins de sc^ poètes que de ses prosateurs, que la langue russe doit attendre son perfectionnement, et, s'il est permis de le dire, sa sociabilité européenne. ]Déjà M. de Karamzine 3 su kater ce progrès, par sa grande histoire de Russie. Cette composition vaste et éloquente distri^ bue les rangs et fonde une espèce d'hiérarchie entre les tours et les expressions de la prose russe. L'historien a vu son style s'empreindre naturellement de fraîcheur et d'originalité; heureux privilège des écrivains qui s'avancent les premiers dans une langue dont la littérature naissante n'a pas encore fatigué les ressorts !

Depuis un siècle que l'étude àcs lettres s'est éveillée parpii \cs Russes , ils ont abordé tous les genres. Comme nous l'avons remarqué, la poésie a précédé la prose, et la biographie de leurs poètes serait déjà un livre considérable. De l'épopée à Vépigramme aucune place n'est restée entièrement vide. Je n'ai

pas dissimulé qu'ils out beaucoup imité, et cela devait être, puisqu'ils arrivaient les derniers, non-seulement après les classiques anciens, mais au milieu des sources nouvelles en pleine exploitation. Le même phénomène s'est reproduit partout. Quelle littérature moderne n'a pas été d'abord fondée sur les livres saints, ou sur les récits de l'antiquité? Ne se sontelles pas ensuite aidées mutuellement? N'a-t-on pas vu le Parnasse français, si ricbe de son propre fonds, être successive^ ment grec, latin, italien, espagnol? Et maintenant la Germanie ne couvre-t-elle pas les modèles anglais d'une draperie allemande? On a donc conclu trop légèrement des premiers efforts des Russes, qu'ils étaient une nation purement imitatrice. Toute jeune qu'est leur littérature, elle n'offre pas des productions originales en moindre proportion qu'aucune autre. Ce recueil de fables (i) en sera lui-même la preuve. Après avoir beaucoup traduit, les écrivains de la Neva ont mérité d'être traduits à leur tour. Des Allemands et des Français leur ont déjà rendu cet hommage. M. Jones Bowring a publié en deux volumes un choix de poésies russes traduites en vers anglais , et MM. Von der Borg et Dupré de St. -Maure deux anthologies russes. Tune en allemand, l'autre en français. On a pu juger par ces ouvrages de la richesse et de la variété des muses hyperboréennes. J'ai été principalement frappé de la verve et de l'enthousiasme qui signalent leurs chants guerriers. Je ne connais dans aucune langue rien de supérieur en ce genre au poème de Joukoffsky intitulé le Mènesireldans le camp des Russes,

(1) L'auteur parle ici des fables ileM.Kryloff, imitées en versfrançais et en vers italiens, et publiées ù Paris en 1826, par les soins de M. le comte Orloff. On peut consulter, dans le cahier de Juin 182.5 de la Jiei^'ue encyclopédique, l'analyse que M. HiREAU a faite de cet ouvrage, et qui a mérité d'être traduite eu entier dons un journal russe , le Télégraphe de Moscou , cahier <lç septembre de la même année. Note d& V auteur de rjtfla^.

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