DE L'ÉCONOMIE RURALE AU DROIT
Les premières formes de l'économie considérée comme science propre aux hommes d'Etat : préoccupations financières, influence des humanistes, équité naturelle. — Théories ricardiennes tendant à la mathématique ; circonstances qui leur donnèrent naissance. — Efforts contemporains pour passer à une économie pratique : difficulté que présente l'intelligibilité de la nouvelle économie.
Je veux montrer ici combien il est essentiel de prendre pour base des recherches actuelles sur l'économie les phénomènes que présente la vie rurale et d'abandonner, par suite, la méthode suivie par presque tous les auteurs socialistes qui négligent l'agriculture pour s'occuper des grandes fabriques.
Mais je ne crois pas qu'il soit possible d'aborder ce problème difficile sans examiner tout d'abord quelles idées générales nous pouvons nous faire de l'économie
moderne et quels procédés il convient d'employer pour étudier les phénomènes que l'on observe dans les campagnes.
Pendant longtemps on a cru que l'économie politique a surtout pour but de fournir des conseils aux hommes d'Etat, de leur apprendre quelle est la meilleure méthode à suivre pour accroître la richesse, la puissance et la population du pays qu'ils ont à gouverner. Jusqu'à une époque très voisine de la nôtre, cette conception a survécu au moins partiellement. Michel Chevalier définissait la science économique « la ménagère des Etats » et lui assignait pour but « l'organisation de la puissance productive de l'homme et de la société et la répartition des produits entre les divers coopérateurs ». — lln'aurait guère parlé autrement s'il avait été question de la gestion d'un grand domaine.
A. 1 . — Historiquement la science économique est née de la nécessité où l'on s'est trouvé d'étudier de près les sources du revenu public et elle a formé la base de la science des finances. Pour que le gouvernement disposât de ressources abondantes et régulières, il fallait que la matière imposable fût considérable et variée; il fallait donc que toutes les branches de la production nationale fussent exploitées avec fruit. On éprouvait aussi le besoin d'avoir une armée solide et on se préoccupait de savoir quels sont les moyens d'entretenir une population saine et nombreuse (1). On a conservé l'habitude, jusqu'à l'heure
(l) On sait que les intérêts du recrutement semblent avoir joué un certain rôle dans la politique prussienne relative aux
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actuelle, de traiter dans les mêmes ouvrages les questions de production des richesses et de population, encore que ce soient deux genres de questions tout à fait distinctes; on ne s'expliquerait pas cette pratiquasi on ne se reportait à la tradition.
De même on consacre toujours quelques chapitres, dans les mêmes livres, à l'emploi que les hommes peuvent faire de leurs biens; cela est encore fort singulier; mais il ne faut pas oublier que jadis cette question de la consommation était capitale pour l'homme d'Etat. Celui-ci se demandait quelle part il faut laisser à la dépense individuelle, quelle part il fdinijjermeltre à l'Eglise de prélever et ce que le gouvernement peut réclamer pour lui sans craindre de tuer la poule aux œufs d'or : un reste de cette vieille économie étatiste se retrouve dans les ouvrages comtemporains. M. V. Pareto, qui se fait de la science une idée tout à fait moderne, trouve cette tradition fort ridicule et il critique avec raison M . P. Leroy-Beaulieu qui donne quantité de préceptes bizarres, rappelant les vieilles lois somptuaires (1) : « Il permet un
fabriques. Dans tous les anciens livres sur les fabriques, on fait ressortir qu'un travail excessif abaisse la taille des conscrits (Marx, Capital, trad. franc., p. 103, col. 1, note 1).
Il faut observer que l'abaissement de la taille légale n'est pas nécessairement parallèle à l'abaissement de la taille moj'enne : ainsi en France on a réduit la taille pour prendre plus de conscrits, encore que leur stature ait légèrement augmenté (Débats, 13 juillet 1897).
(1) V. Pareto. Cours d'économie politique, tome I. p. 419, note.
certain luxe et en défend un autre... Sa science économique approuve fort que les hommes procurent des rivières de diamants et des colliers de perles à leur femme ou à leur maîtresse. Ce dernier point reste cependant indécis. Ce sont là, sans doute, des questions extrêmement intéressantes; mais elles nous semblent un peu en dehors du domaine de l'économie politique. »
Notre civilisation moderne a débuté par de terribles besoins d'argent; on ne fut pas longtemps à s'apercevoir que les procédés féodaux ne pouvaient suffire pour la gestion du Trésor des grands princes et qu'il fallait leur procurer des ressources régulières. En France, le nouveau régime commence au xiv^ siècle; on fît appel aux lumières des hommes de banque et de commerce : « Les Italiens, dit M. Funk-Brentano (1), arrivaient armés de traditions financières, équipés de pied en cap pour la besogne qu'on leur demandait. C'était une véritable organisation bureaucratique qu'ils venaient installer, à l'appel d'un roi de France ou d'un comte de Flandre, en pleine société féodale. »
On sait quelle grande influence a exercée sur l'histoire des classes et par suite sur celle des idées en France, le développement des administrations royales:
(1) Funk-Brentano, Philippe le Bel en Flandre, p. 569 ; cf. p. 678. — Il ne semble pas que l'antiquité ait largement pratiqué cet appel aux hommes spéciaux et c'est une des raisons pour lesquelles il ne se créa pas une littérature quelque peu développée de l'économie et des finances.
dans ces administrations la bourgeoisie prit de bonne heure une grande place. Quand on parle du Tiers- Etat, il faut toujours penser, tout d'abord, à cette élite bourgeoise de fonctionnaires et d'avocats qui finit par gouverner presque complètement la France et qui lui a donné une si forte tradition étatiste. En même temps que ces corps se développaient et que leur fortune suivait le progrès de la richesse du Trésor, il se formait un courant idéologique ayant pour objet la science de l'économie; ce courant ne doit pas être étudié d'une manière abstraite, mais rattaché étroitement aux fonctions de ce Tiers-Etat officiel, voué à la mission d'assurer la richesse et la grandeur royales.
A. 2. — A ces préoccupations d'ordre matériel s'opposèrent, aux débuts de la Renaissance, celles des humanistes : ceux-ci vivaient en dehors de la pratique des affaires et ne connaissaient le Trésor royal que pour y puiser dans leur intérêt personnel — alors que les fonctionnaires royaux s'ingéniaient pour trouver des moyens de combler les vides que ne cessaient d'y pratiquer les gens de la cour: favoris, bouffons, maîtresses, artistes et gens de lettres. Ces deux catégories de personnes ne pouvaient pas considérer l'économie du même point de vue et encore aujourd'hui les groupes qui correspondent à celui des humanistes d'autrefois, ont une conception toute particulière de l'économie et ne songent qu'aux moyens de bien dépenser l'argent, sans trop se préoccuper des moyens de l'amasser.
Les humanistes lisaient dans les livres grecs que l'Etat a pour mission de réaliser — par des efforts raisonnés, directs et permanents — la vertu et le bon-
heur des citoyens (1) ; ils voyaient que les choses ne se passaient pas de cette manière autour d'eux et ils estimaient que, les livres nayanl pu se tromper^ il fallait que le monde se transformât de fond en comble, pour la plus grande gloire des philosophes. Ils écrivirent des utopies pour exhaler leur chagrin et exprimer leurs vœux; quelquefois toutleur semble mauvais dans le monde contemporain et Morus décrit une société idéale, en prenant, en toutes choses, le contrepied de l'Angleterre dont il était le premier magistrat (2).
Les hommes de la Renaissance étaient fort désorientés quand il leur fallait penser sans avoir recours aux grands auteurs classiques ; les recettes pratiques des hommes de commerce et d'administration ne pouvaient les intéresser parce qu'ils étaient persuadés de la nécessité de ramener toutes les actions humaines à des principes aussi généraux que possible et de
(1) (( L'Etat le plus parfait, dit Aristote, est évidemment celui où chaque citoyen peut, grâce aux lois, pratiquer le mieux la vertu et s'assurer le plus de bonheur » (Politique, livre IV, cliap. II, 3). — « Il suffit de quelques instants de réflexion pour trouver bien étrange qu'un homme d'Etat puisse méditer la conquête et la domination des peuples voisins... C'est renverser toutes les lois que de rechercher la puissance par tous les moyens, non pas seulement de justice, mais d'iniquité » (Loc. cit., 7). Aristote est, comme tout le monde le sait, l'écrivain le moins utopiste de l'antiquité ; Platon avait plus d'autorité que lui à la Renaissance ; mais la Cité d'Aristote est encore terriblement éloignée de l'Etat, tel que le créait la ro^'auté moderne.
(2) V. Pareto, Les systèmes socialistes, tome II, pp. 253-255.
subordonner tout aux règles d'une éthique rationaliste.
A l'heure actuelle on étudie l'antiquité à un point de vue plus réaliste qu'autrefois ; mais l'éducation classique engendre toujours des préoccupations fort voisines de celles de ces utopistes ; encore aujourd'hui les professeurs sont portés à admettre que l'économie politique des économistes classiques présente une grave lacune : elle ne donne pas la formule générale suivant laquelle les besognes doivent se partager entre les coopérateurs: quel effort doit donner chacun d'eux? quelle rémunération doit-il recevoir ? La libre concurrence abandonne la solution au hasard; un tel scandale ne saurait durer ; il faut trouver une règle satisfaisant pleinement la raison, imaginer une constitution permettant d'appliquer la règle en dépit des résistances, ce qui revient à supposer l'existence d'une force parfaitement intelligente et sage (que l'on nomme l'Etat) chargée d'exercer la justice distributive. Tout cela semble d'autant plus naturel aux idéologues qu'ils ne produisent rien et se croient certains d'avoir, grâce à leur éloquence, une large part dans la distribution des produits. Les économistes dits éthiques ne sont préoccupés que de trouver la manière la plus vertueuse de vider le Trésor public : aux gens qui ne savent pas le grec, le soin de le remplir.
A. 3. Le dix-huitième siècle a possédé une véritable virtuosité dans l'art d'embrouiller toutes les questions; ce prétendu temps des lumières fut surtout l'ère du galimatias. Tout le monde s'occupait de réformer l'Etat : on voulait soulager la misère des pauvres, enrichir le pays et développer la vertu qui seule per-
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met d'atteindre le vrai bonheur. Les charges publiques étaient très lourdes et elles aA^aient surtout paru écrasantes dans la première moitié de ce siècle;les impôtsétaientdoncrobjetde discussions passionnées dans les classes élevées de ja société; les ressources obtenues d'une manière si dure ne semblaient pas employées d'une manière parfaitement satisfaisante. Les discussions économiques sont alors dominées par les deux idées à' équitable répartition des charges ^i à" équitable distribution des fonctions^ auxquelles vient s'ajouter, par voie de conséquence, l'idée de Véquilable constitution des classes. Nous voyons ainsi les conceptions antérieures s'unir dans une sorte de synthèse :1a science financière prétend devenir morale et l'utopie des humanistes revêt des apparences pratiques. Le fameux article de J. -J.Rousseau dans r/s'^cyclopédie sur l'économie politique est conçu d'après les principes de cette synthèse : il traite des principes du gouvernement, des règles d'une bonne administration, des devoirs des citoyens et de leur éducation, de l'inégalité des fortunes et beaucoup des impôts.
En 1815, Dupont de Nemours, qui était avec Morellet le dernier représentant de l'école physiocratique, écrivait à J.-B. Say pour lui reprocher de trop restreindre la notion de l'économie politique : « Elle est, disait-il (1), la science du droit naturel appliqué,
(1) Dupont de Nemours. Lettre à J.-B. Say, dans la collection Daire : Les phijsiocrates, p. 397.
Cette lettre est écrite à bord du navire qui conduisait Dupont en Amérique pour un second exil; le vieux conseiller d'Etat des rois Louis XVI et Louis XVIII ne se croj'ait pas en
comme il doit l'être, aux nations civilisées. Elle est la science des constitutions qui apprend et qui apprendra non seulement ce que les gouvernements ne doivent pas faire pour leur propre intérêt et pour celui de leurs nations ou de leurs richesses, mais ce qu'ils ne doivent pas pouvoir faire devant Dieu, sous peine de mériter la haine et le mépris des hommes, le détrônement durant leur vie et le fouet sanglant de l'histoire après leur mort. Vous avez cru que notre manière large de considérer les gouvernements était la politique et non l'économie politique. L'économie est [la science] de \a justice éclairée dans toutes les relations sociales intérieures et extérieures ». Et à la fin de sa lettre il revenait encore sur la nécessité de ne pas se borner à l'étude des richesses (1) : « Sortez , du comptoir; promenez-vous dans les campagnes; c'est de toutes le^' volontés du Créateur par rapport à notre espèce qu'il s'agit. N'emprisonnez pas [votre génie] dans les idées et dans la langue des Anglais, peuple sordide qui croit qu'un homme ne vaut que par l'argent dont il dispose, qui désigne la chose publique par le mot : commune richesse (common wealth), comme s'il n'y avait riende telquela morale, la justice, le droit des gens dont le nom n'est pas encore entré dans leur langue. Ils parlent de leurs plaines, de
sûreté au moment du retour de Napoléon ; il avait déjà dû quitter la France après le 18 fructidor. Beaucoup des réflexions contenues dans cette lettre le rapportent à Napoléon; il prétend que sa chute tient à l'impopularité des impôts sur les boissons et que Louis XVllI vient de tomber parce qu'il n'a pas aboli ces droits (pp. 410-411).
(1) Loc. cit., p. 415.
leurs montagnes, de leurs rivières, de leurs ports, de leurs côtes, de leurs contrées ; ils n'ont pas encore dit qu'ils eussent une patrie. »
Rien ne peut mieux faire saisir que ce passage l'opposition qui existe entre l'état d'esprit des hommes du xviii^ siècle et celui des économistes modernes : trouver C équité dans V économie nationale^ voilà ce que réclame Dupont de Nemours ; et il n'est pas inutile d'observer que sur ce point les économistes allemands de l'école de Schmoller ne font que répéter de très vieux enseignements.
Mais il ne faut pas oublier le principe fiscal qui est à la base de toutes ces recherches sur le droit naturel. La plus grande partie de la lettre de Dupont est consacrée à raisonner sur les impôts; il critique vivement les droits sur la circulation des boissons, rappelle les anxiétés que lui causa, au temps de la Constituante, le projet de maintien des octrois, et expose le plan d'une constitution domaniale des finances^ conçue suivant les principes physiocratiques ; il regrette vivement que la Constituante n'ait pas déclaré les dîmes rachetables, un tiers aurait pu être affecté à la dotation du clergé et le reste aurait permis de couvrir le déficit. Sa science est bien dirigée vers la réforme fiscale. B. Un deuxième moment dans l'histoire des doctrines économiques commence lorsqu'au lieu de s'occuper des destinées de TEtat, on s'efforce de créer une science générale des affaires et qu'ainsi on ne raisonne plus sur la société, mais sur les individus. Quand le système est développé, on suppose que tous les hommes sont des producteurs et des échangistes, qui pensent constamment aux moyens de réaliser
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beaucoup de richesses et d'obtenir sur le marché les espèces de biens qui leur conviennent le mieux. Le commerce est par sa nature éminemment international et par suite très peu préoccupé des différences qui existent entre les diverses patries; il ne s'intéresse pas aux problèmes de justice politique que Dupont de Nemours regardait comme si importants. Les hommes ne sont que des porteurs de marchandises ; tout se dissout au contact du marché ; Vuniversalité des échanges conduit à ne plus envisager que des atonies producteurs-échangistes. C'est, en effet, l'atomisme social que les économistes dits éthiques dénoncent comme étant le caractère principal de cette doctrine fondée sur le commerce.
Cette doctrine devait, tout d'abord, atteindre sa perfection dans le pays où le rôle industriel de l'Etat était le moins bienfaisant et où le commerce international avait pris la plus grande extension. Al'époqueoù Ricardo commença à se faire une réputation, l'intervention de l'Etat dans la circulation fiduciaire avait été désastreuse en Angleterre ; toutes les vieilles lois sur le travail devenaient caduques et gênaient le mouvement industriel ; nulle part peut-être l'incapacité des administrations publiques n'est aussi grande que dans ce pays et leur ineptie contraste avec l'énergie des hommes d'afïaires. Ricardo avait été agent de change et toutes les questions devaient lui apparaître dominées par le concept de valeur échangeable ; cette préoccupation était encore fortifiée par la grande importance que prenaient de son temps les questions relatives au billet de banque. L'économie politique fut dès lors inspirée par l'idée que tout se ramène,
en dernière analyse, à établir des bilans commerciaux en valeurs qui soient susceptibles d'échapper aux fluctuations du marché monétaire. On crut y être parvenu par la théorie qui estimait toutes choses en travail ; cette doctrine fut reçue avec enthousiasme : la science semblait enfin posséder une base absolue.
L'économie politique de Ricardo est quantitative, à la fois commerciale dans sa forme et extra-commerciale dans ses principes de valutatiùn.
Des efforts n'ont pas cessé d'être faits pour perfectionner cette conception et pour réaliser une économie tout à faitmathématique ; on s'est aperçu que cela était possible et on a vu, alors clairement, que les anciens économistes avaient souvent mal posé les problèmes '• ils ne pouvaient raisonnerqu'en employant les formes arithmétiques simples et les formes logiques correspondantes, ce qui les amenait à simplifier les questionsd'une manière exagérée. Aujourd'hui on se rend mieux compte de ce que l'on peut demander à la science économique abstraite : il s'agit d'éclairer les concepts d'une lumière complète, en montrant comment ils se comportent quand ils fonctionnent d'une manière théorique, c'est-à-dire sans aucune complication étrangère. Aucune solution pratique ne pourra donc être demandée à l'économie pure, tandis que l'ancienne économie se croyait appelée à instruire les hommes d'Etat et leur dicter des règles de conduite.
« La science dont nous entreprenons l'étude, dit M. Pareto (1) au début de son cours, est une science naturelle. Gomme telle, elle n'a pas à donner de pré-
(1) V. Pareto, Cours etc., tome I, p. 2.
ceptes; elle étudie les propriétés de certaines choses et ensuite résout des problèmes qui consistent à se demander : « Etant donné certains principes, quelles en seront les conséquences?» L'auteur fait observer (i) que la chimie a éprouvé une transformation analogue ; longtemps elle a enseigné une foule de recettes de fabrication, tandis que maintenant elle se borne à décrire les propriétés chimiques des corps ; il pense que Ton peut assimiler les problèmes économiques à ceux de la physique ou de la chimie et qu'on peut atteindre la pratique (2) par une série d'approximations successives. Je me fais une idée tout àfait différente du passage d'une science abstraite à une connaissance de la vie sociale (3) .
G. Le passage à la pratique ne me semble pas être une complication des procédés employés dans le moment précédent, mais la négation même de ce moment. Il faut revenir vers la réalité, reprendre l'examen des faits et établir des classifications qui ne dépendent plus de quelque principe sur la nature des
(1) V. Pareto, Loc. cit., p. 13.
(2) V. Pareto, Loc. cit., p. 16.
(3) Pour que l'on puisse parler d'approximations successives, il faut admettre que toutes les causes soient commensurables entre elles ; c'est ce qui a lieu dans les problèmes astronomiques ; on suppose, dans la mécanique céleste, que la tormule newtonienne contient la totalité de la cause ou tout au moins que, s'il y a des forces perturbatrices, elles sont exprimables par des formules analogues. On ne saurait, au contraire, imaginer une méthode d'approximations successives pour résoudre la question de savoir s'il vaut mieux épouser une jeune fille intelligente et pauvre qu'une riche héritière dépourvue d'esprit.
choses, mais du but à atteindre. Tandis que l'économie pure est indépendante des fins que se propose chacun et que l'ancienne économie croyait pouvoir tout subordonner à une fin naturelle qu'elle prétendait connaître, nous sommes placés ici sur un terrain subjectif et, avant toutes choses, il faut définir le but. L'homme d'Etat sera, d'ordinaire, très peu sensible à la démonstration par laquelle on lui prouve que le protectionnisme détruit toujours de la richesse ; s'il croit que le protectionnisme est le moyen le moins coûteux pour acclimater l'industrie et l'esprit d'entreprise dans son pays, il n'hésitera point à établir des taxes douanières. Pour se décider, il fera une enquête sur les divers pays et verra quelles sont les méthodes qui ont le mieux réussi pour atteindre le but qu'il s'est proposé. Mais encore faut-il que pour faire cet examen, il ne se laisse pas tromper par de grossières apparences et qu'il ne soit pas dupe de sophismes tenant à une insuffisante intelligence des concepts (i).
(1) Il me semble que les protectionnistes ne tomberaient pas dans certaines contradictions bizarres s'ils avaient réfléchi davantage sur l'économie abstraite. Dans une conférence faite le 25 octobre 1901 devant la Chambre de commerce anglaise de Paris, M. E. Théry a pu soutenir que le but du protectionnisme est d'amener l'agriculture française à vendre son blé au prix de Liverpool ! ce qui aura lieu quand la production se sera encore un peu accru. M. Méline a déclaré que jamais on n'avait orésenté un tableau aussi complet et aussi saisissant de sa politique douanière. — Les économistes éthiques raisonnent de la même manière quand ils prétendent que la réduction de la journée forcerait les capitalistes à occuper plus de monde et que cependant elle ne réduit pas la productivité journalière de chaque ouvrier.
On peut comparer, dans une certaine mesure, l'économiste moderne à Fartiste qui connaît la perspective; il a fallu des siècles pour que les dessinateurs parviennent à comprendre qu'un dessin ne doit pas être formé de parties rassemblées d'une manière quelconque et qu'il y a certaines règles géométriques dont il ne faut pas trop s'écarter si l'on veut satisfaire un esprit raisonnable. Les plans égyptiens devaient paraître fort naturels aux gens du temps; — j'ai lu quelque part qu'un peintre russe ayant fait le portrait d'un haut mandarin, celui-ci lui reprocha de ne pas avoir fait figurer sur le tableau (qui le représentait de face) la plume de paon (insigne de sa dignité), qui lui pendait dans le dos ; — les sculpteurs du Moyen Age n'étaient pas choqués par l'idée de reproduire à la fois sur un bas-relief l'intérieur et l'extérieur d'un monument; il semble même que plus d'une de ces erreurs d'architecture figurée a ensuite inspiré des artistes qui ne comprenaient plus ce qu'on avait voulu faire, et qui ont trouvé là des combinaisons heureuses de décoration .
Grande influence de Téconomie du coton; déspécialisation; les ouvriers sont considérés du point de vue quantitatif. — Physique sociale. — Confiance absolue dans la rationalité croissante du monde. — Importance de l'agriculture scientifique. — L'économie concrète recherche les phénomènes qui présentent les différences les plus accusées. — Exemple donné par Marx.
Je propose de nommer économie concrète la science moderne qui se fonde, à la fois sur Tobservation directe des faits et sur la connaissance des théories abstraites qui lui permettent de comprendre l'emploi que Ton peut faire des concepts. A Torigine de ces recherches il faut se demander sur quelle partie des phénomènes sociaux il faudra faire porter l'investigation. Au début du xix^ siècle on n'éprouvait guère de doute sur ce point; on pensait qu'il fallait prendre pour base de la science l'industrie du coton, qui se présentait comme étant la plus avancée, la plus puissante et la plus capable de progrès. On croyait y remarquer un caractère particulier qui la séparait nettement de toute l'ancienne manufacture : l'ouvrier y était déspécialisé (suivant l'expression de M. de
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Rousiers) et Ure faisait observer, il y a environ soixantedix ans (1), que les fabriques anglaises étaient fondées sur un principe tout différent de celui qu'A. Smith avait décrit dans ses études sur la division du travail; il opposait ce qu'il appelait « le principe d'égalisation », qui n'exige pas un long apprentissage et permet de faire passer l'ouvrier d'un travail à un autre, — à (d'ancienne routine qui assigne à un ouvrier la tâche de façonner la tête d'une épingle et à un autre celle d'en aiguiser la pointe, travail dont l'uniformité les énerve ».
On arriva ainsi à penser que, dans l'industrie la plus avancée, il devenait inutile de tenir compte des qualités propres des hommes et qu'on pouvait considérer les travailleurs comme des atomes de qualité moyenne, susceptibles d'être seulement distingués par des grandeurs mathématiques, en sorte que toute l'économie devînt une science des quantités de travail mises en jeu par les capitalistes.
D'autre part les afïaires prenaient une telle extension que toutes les anciennes roueries commerciales paraissaient bien archaïques (2) ; la multiplicité et l'enchevêtrement des opérations devenaient telles que les influences dues aux caractères individuels tendaient à s'efïacer; le monde social prenait ainsi
(1) Ure, Philosophie des manufactures, trad. franc., tom. I, pp. 31-33. On sait que Marx a beaucoup utilisé cet ouvrage dans le Capital.
(2) Le commerce de détail contemporain ne connaît plus guère que la vente à prix fixe; rien n'est plus éloigné des anciennes habitudes^ et la transformation a été difficile.
l'aspect d'un monde physique 1 s au milieu duquel il n'était pas téméraire de concevoir l'existence de lois aussi certaines que peuvent l'être des lois naturelles. En idéalisant la grande industrie, on aboutissait à la notion d'une physique sociale et on pensait que la science ainsi créée non seulement pouvait éclairer la pratique, mais encore devait s'imposer à celle-ci comme une théorie s'impose à une application.
On fut ainsi conduit à attribuer à l'économie abstraite une valeur expérimentale qu'elle n'a pas et qui a engendré beaucoup d'erreurs. On a cru souvent que les différences constatées entre les conclusions de la théorie et les faits devaient s'atténuer dans l'avenir et que le monde était appelé à ressembler, d'une manière toujours plus parfaite, à cette économie idéalisée du coton. Certains socialistes tombèrent dans cetteerreur plus facilement encore que les économistes, parce qu'ils ne considéraient le mouvement social qu'au point de vue d'un avenir lointain ; ils devaient donc se croire autorisés à négliger des différences que l'on jugeait n'être que transitoires; il leur est arrivé, plus d'une fois, de parler de la réalité avec un profond mépris elde {ràiter les phénomènes que la science doit saisir, comme des apparences qu'un esprit élevé sait écarter pour atteindre la réalité profonde des choses : cette prétendue réalité profonde semblait
(1) Sur l'influence du mélange des causes, cf. ce que j'ai dit dans un livre antérieur : Saggi di crilica del marxismo, pp. 7fi-83.
seule intéressaQte pour qui s'occupait de penser à la société future.
Cette manière de raisonner constitue une exagération de la philosophie intellectualiste qui a dominé une très grande partie du xix^ siècle et qui est une des formes les plus graves de la superstition scientifique. On admettait que l'humanité devait, pour des raisons de logique, se décider enfin à réaliser ce que l'esprit reconnaissait comme étant l'essentiel dans la science.
Cette illusion plaisait fort aux économistes, parce qu'on put croire, durant assez longtemps, que tous les grands pays allaient adopter le libre -échange et parce qu'on se figurait qu'en Angleterre la réforme douanière avait été faite sous l'intluence des arguments théoriques des freetraders. Les libre-échangistes continentaux s'appuyaient sur l'exemple de l'Angleterre et ils remplaçaient les raisons toutes contingentes qui avaient déterminé les hommes d'Etat de ce pays, par des raisons générales, capables de justifier l'imitation qu'ils préconisaient. Cette attitude correspondait trop bien aux tendances rationalistes du temps pour que le sophisme blessât beaucoup de personnes : les progrès du libre-échange étaient donc considérés comme une preuve de l'influence croissante de l'économie abstraite sur la pratique (1). Les socialistes étaient parfaitement excusables de croire, eux aussi, que l'avenir du monde serait caractérisé
(1) M. Pareto fait observer qu'à l'heure actuelle le libreéchange règne en Angleterre, « parce qu'il est favorable aux intérêts de certains entrepreneurs ». (T. II, p. 319.)
par une subordination croissante des rapports sociaux à l'abstraction.
La fin du xix^ siècle a été marquée par des découvertes dont l'importance technologique ne le cède pas à celle de la machine à filer le coton ; il n'y a pas de science qui préoccupe davantage l'attention de nos contemporains que la microbiologie; les anciennes explications de la physiologie ont été, presque toutes, renouvelées et, en même temps, les procédés de culture sont devenus beaucoup mieux raisonnes, tant sous l'influence des découvertes de laboratoire que sous celle des expériences poursuivies avec persévérance par les praticiens. L'agriculture cesse d'être une routine; elle est rattachée étroitement à la science dont notre époque est la plus fîère; elle a ainsi acquis un prestige qui lui permet d'exercer une action sur le courant des idées économiques contemporaines.
On avait cru que le progrès de l'agriculture dépendait de l'emploi de machines; c'était l'époque où la mécanique était la science par excellence de l'industrie. On ne s'attachait pas beaucoup à chercher quelles sont les grandes différences qui existent entre les machines agricoles et celles des filatures; on croyait que les premières étaient aux secondes comme des formes imparfaitement développées encore sont aux formes plus parfaites ; cette imperfection n'avait qu'une importance transitoire aux yeux des savants, puisque, suivant l'axiome du rationalisme social, l'avenir devait réaliser la même perfection partout. Un peu plus tard, on vit dans la chimie le grand moteur de la production agricole; on se figura, encore
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une fois, que la culture se modèlerait sur les grandes fabriques. Mais aujourd'hui, quand on parle d'agriculture intensive, il faut penser surtout à une industrie biologique et les analogies avec les fabriques deviennent lointaines (1).
Il y a entre les principaux procédés mécaniques employés dans les fabriques, entre les différents procédés chimiques, des analogies assez grandes, au point de vue des conséquences économiques, pour qu'on ait pu longtemps parler de la production moderne d'une manière abstraite, sans entrer dans les détails. Aujourd'hui , la question paraît beaucoup plus complexe qu'on ne le croyait autrefois ; et c'est ainsi que la petite industrie persiste dans certains pays avec une force étonnante. Il est évident que la production biologique
(l) Sans vouloir entrer ici dans des détails que ne comporte pas ce livre, il faut faire observer que le machinisme agricole est surtout requis par l'agriculture extensive, et cela pour deux raisons principales : 1" Cette agriculture exige de très longues marches et il est, par suite, important de lui fournir des procédés perfectionnés de parcours (par les faucheuses, moissonneuses, etc.); 2'^ Elle a besoin d'un travail énorme concentré sur quelques jours et, si elle ne peut avoir recours aux gangs ou bandes de nomades, il faut qu'elle ait des machines.
Je recommande la lecture des observations faites par M. de Rousiers sur les grandes fermes de l'Ouest américain; les très grandes fermes (dites mammouths) sont rares et appartiennent à des capitalistes qui cherchent à attirer des colons pour les lotir et cjui font de la réclame. (De Rousiers, La vie américaine. Ranches, fermes et usines, pp. 102-110). 11 faut beaucoup se défier du document yankee.
présente une extrême variété et qu'elle échappe à toute loi générale. Jadis, on avait eu le sentiment de cette difficulté, et c'est pour cela que l'on avait laissé de côté l'agriculture dès que le progrès des fabriques avait fourni une abondante matière pour les recherches de la science économique : c'est dans ce qui se présentait avec l'allure la plus complètementhomogène qu'on avait, tout d'abord, cherché les faits susceptibles de permettre la construction d'une économie abstraite.
Pour étudier l'économie concrète, il y a lieu de procéder d'une manière opposée et de se tourner vers ce qui est le plus complexe, vers cette agriculture longtemps négligée : c'est à ce qui est plein de variété qu'il faut demander le tableau des différences que renferme la réalité. Il serait dangereux, certainement, d'affirmer a priori que l'agriculture contient tout ce dont a besoin l'économie concrète; on s'exposerait à retomber ainsi dans l'ancienne erreur sur la parfaite homogénéité de la production, qui faisait assimiler tous les phénomènes sociaux à ceux que présente la grande industrie; mais il faut commencer les recherches par l'agriculture, quitte à compléter le tableau en cherchant si la fabrique ne présente pas quelques différences spécifiques.
Cette méthode, qui consiste à aller, tout d'abord, à ce qui est le plus complexe, semble contraire aux habitudes scientifiques; elle serait dangereuse si on n'avait, d'avance, élaboré les concepts; elle est celle que Marx a suivie dans le premier volume du Capital. Voulant nous donner un tableau complet de la production capitaliste et noter toutes ses particularités,
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il transporte le lecteur en Angleterre; c'est là que l'industrie moderne avait réalisé, à la fois, ses merveilles les plus étonnantes et ses résultats les plus douloureux; — à l'époque où se passaient les faits recueillis par iMarx, l'Angleterre était regardée comme un pays monstrueux, oii les moindres accidents prenaient une allure gigantesque. Mais ces monstruosités n'étaient que des exagérations de phénomènes qui, dans d'autres régions, passaient inaperçus à cause de leur faiblesse relative; en s'attacbant à ces exagérations, il devenait possible de tout montrer, de fournir un tableau vraiment classique de la production moderne.
Dans la préface., Marx dit qu'il procède comme le physicien qui « étudie les phénomènes lorsqu'ils se présentent sous la forme la plus accusée ». Il estime qu'il ne faut pas s'arrêter à cette objection vulgaire que certaines particularités prennent, en Angleterre, un aspect tout particulier et acquièrent une importance hors de proportion avec celle qu'elles ont ailleurs; «ilne s'agit pas dudéveloppementplusou moins complet des antagonismes sociaux qu'engendrent les lois naturelles de la production capitaliste, mais de ces lois elles-mêmes, des tendances qui se manifestent et se réalisent avec une nécessité de fer. »
Ces remarques s'appliquent très bien à toutes les recherches de l'économie concrète; — le Capital n est lui-même, pour une très grande partie, qu'un essai de ce genre. Les questions quantitatives sont tout à fait secondaires ; ce que l'on veut atteindre, c'est une connaissance qualitative complète des phénomènes; pour y parvenir, il faut, très souvent, passer par une
investigation de quantités, mais ce n'est qu'un intermédiaire qui disparaîtra quand on arrivera aux conclusions; celles-ci seront purement qualitatives.
Quand on lit le Capital, il ne faut jamais oublier que c'est un livre d'histoire philosophique et ne pas le prendre pour un traité d'économie, illustré par des exemples fournis par l'histoire. Trop souvent on n'a pas bien compris ce caractère et on n'a pas saisi la vraie portée de l'œuvre de Marx ; on s'est, pour cette raison, beaucoup exagéré les défauts de composition qu'elle présente (1).
(1) Il me semble que la partie consacrée à l'économie abstraite est de beaucoup la moins satisfaisante du Capital; on peut remarquer, d'aiileurs, que Marx ne la dévelopi^e que dans la mesure où elle lui semble nécessaire pour jeter de la clarté sur son exposé bistorique. Par suite d'une erreur étrange, cette partie est devenue, pour le plus grand nombre des marxistes,-la partie principale — probablement en raison du prestige que possèdent toujours les cboses très obscures, qui tendent à devenir des dogmes.
Changement de point de vue des socialistes parlementaires ; causes politiques de ce changement. — Théories exposées par Jaurès en 1897 et sa polémique avec M. Leroy-Beaulieu. — 11 découvre les paysans en 1900. — Recherches de Vandervelde sur la Belgique. — Classification des divers genres de domaines ; méthodes de Roscher et de Vandervelde ; celui-ci défigure les conceptions de Roscher et n'aboutit à rien, faute de pénétrer ce qu'est le fond de la vie rurale.
Les socialistes bourgeois ont peine à se rendre compte du rôle nouveau qui appartient à l'agriculture ; cela tient à ce que pendant très longtemps ils ont cru que, pour réaliser leurs projets, ils n'avaient besoin que de conquérir le peuple des grandes villes ; ils aimaient à croire que les travailleurs des métropoles avaient une sorte de mission historico-économique et notamment le devoir d'initier les travailleurs ruraux aux mystères de Thumanité intégrale. Des désillusions récentes ont enseigné aux chefs du. socialisme français qu'il ne fallait pas tant compter sur les électeurs urbains.
Il y a quelques années, Jaurès cherchait à donner une forme philosophique à ses espérances et invoquait une prétendue loi de V histoire^ dont il trouvait la vérification à toutes les époques. « Dans les his-
toires à demi légendaires des premières populations iraniennes, s'écriait-il dans un discours du 3 juillet 1897 à la Chambre des députés, c'était autour du forgeron — comme plus tard en Angleterre (1) aux XIV® et XV® siècles — c'était autour du forgeron, c'est-àdire de l'artisan qui^ au foyer de sa forge, fondait en un seul bloc toutes ces forces paysannes dispersées, que ces forces se groupaient nécessairemeni pour les revendications et le combat. » De là il passe à Gaïus Gracchus qui sut intéresser les chevaliers à sa politique ; — aux Jacques qui essayèrent de donner la main à Etienne Marcel; — à la bourgeoisie de 1789 qui « émancipait les paysans parce qu'elle ne pouvait pas s'émanciper elle-même sans briser les chaînes qui les rattachaient les uns et les autres au même régime féodal. » Enfin il conclut que, les ouvriers ruraux s'organisant en syndicats comme font les urbains, il y aura « entre ces deux groupes une rencontre durablC; une rencontre éternelle, puisque c'est la souveraineté du même droit, la supériorité de la même force, la force du travail, qui sera proclamé par l'union des uns et des autres. »
Dans ce discours Jaurès atténuait la doctrine ordinaire, puisqu'il ne parlait pas de la dictature des villes ; mais il n'admettait aucune atténuation à la
(1) Sans doute l'auteur fait allusion ici à Wat Tyler, qui fut chef d'insurrection du 7 au 15 juin 1381 et dont le rôle paraît avoir été assez médiocre dans la grande révolte des paj'sans. D'ailleurs des recherches récentes montrent que ce forgeron était tuilier. (A. Réville, Le soulèvement des travailleurs d'Angleterre en 1381, p. xli).
loi de prolétarisation croissante ; il se moquait d'un député qui l'avait interrompu pour lui faire observer que la petite propriété lui survivrait. Il prétendait s'appuyer sur une vaste enquête faite par ses amis {i) et sur des constatations faites par M. P. Leroy-Beaulieu qui aurait déclaré qu'il était nécessaire de faire disparaître la petite propriété. Cette dernière affirmation donna lieu à une polémique très aigre, au cours de laquelle Jaurès reprocha à son adversaire d'avoir souvent hésité (2) « entre les dogmes de l'économie politique, les intérêts de sa clientèle capitaliste et ses ambitions électorales » . Reprocher à M . Leroy-Beaulieu une superstition dogmatique, c'était avouer qu'on n'avait jamais lu ses livres ! et de fait Jaurès ne connaissait les opinions de cet auteur que de seconde main et fort inexactement (3) .
(1) Cette enquête paraît n'avoir appris à Jaurès que des détails bien médiocres de la vie paysanne. Dans la séance du 19 juin il révéla à la Chambre que les fermiers ne laissent à leurs valets « de la viande que les os^ du beurre que le petit lait, de la volaille que la plume et qu'au sortir des vignes remuées par eux ils ne buvaient que de l'eau. »
Des courtisans de Jaurès ont osé cependant écrire qu'il était regrettable que Gatti eût composé son livre Agricoltùra e Socialismo sans avoir eu à sa disposition « une de ces enquêtes vastes que le socialisme français, à l'état d'ébauche tout au moins, a mises au service de Jaurès en 1897. » {Notes critiques, 25 août 1900, p. 126). Bien des faits nous permettent de voir que la Nouvelle méthode s'inspire des plus tristes traditions de l'Ancien Régime et que Vidéalisme social est une assez sale chose !
(2) Petite République, 11 septembre 1897 ; voir la lettre de M. Leroy-Beaulieu dans les Débats du 26 août.
(3) « Un certain équilibre entre les trois modes de propriété
Les succès des nationalistes en 1900 et les embarras que lui causait l'opposition des guesdistes, amenèrent Jaurès à regarder^ d'un peu plus près, ce qui se passe dans les campagnes et il découvrit dans le département qu'il habite depuis son enfance, des choses qu'il n'avait pas soupçonnées jusque-là. « Marx s'est trompé quand il a cru que la concentration de la propriété se produirait aussi sûrement et aussi rapidement dans l'ordre agricole que dans l'ordre industriel ». On lui apprit qu'un grand domaine venait d'être divisé et vendu à des paysans ; il vit que le machinisme ne donne pas « un avantage marqué à la grande propriété..., qu'il respecte le petit propriétaire et élimine le prolétaire proprement dit » . {Petite République, 9 août 1900). Ainsi le machinisme agirait ici d'une manière opposée à ce que Jaurès avait cru autrefois être une nécessité inéluctable.
L'année suivante, les préoccupations électorales devenant plus vives, Jaurès fit de nouvelles découvertes dans son propre département. Les paysans d'un canton voisin du sien lui apprirent que « dans le vignoble la grande propriété tend à diminuer... Il y a environ un [tiers de non-possédants] ; mais ce tiers a plutôt une tendance à décroître. » Et encore
est la condition la plus favorable au progrès agricole et à l'aisance de la population rurale. » Voilà la thèse de M. Leroj-- Beaulieu [Traité théorique et pratique d'économie politique, tome II, p. 18). Ce texte est d'une clarté parfaite et les arguties de Jaurès ressemblent trop à celles des inquisiteurs; il déclare qu'en maintenant ses thèses, son adversaire avait renié « l'essentiel de sa pensée » et s'était « disqualifié » 1
faut-il ajouter que dans cette catégorie il rangeait les paysans qui possèdent une petite parcelle et doivent aller travailler chez autrui. « Ce tiers est surtout préoccupé de devenir possédant à son tour et cette prétention n'est pas absolument chimérique » {Petite République, 21 juillet 1901). C'était juste le contraire de ce qu'il affirmait en 1897 sur la foi de ses correspondants, et comme résultat de sa grande enquête.
Personne n'a songé à accuser Jaurès d'avoir sacrifié les dogmes du socialisme à ses intérêts électoraux ; mais il est évident qu'il a mieux compris les choses quand il a eu un intérêt pressant à les voir comme elles sont, quand il lui a fallu prendre un contact plus intime avec les paysans, quand il a cherché à connaître leurs aspirations. Alors la question agraire ne lui a plus semblé être un problème de statistique, mais une question multiforme et humaine. Dansfarticle du 9 août 1900 il avouait qu'on ne pouvait tirer de conclusions utiles des recensements généraux et qu'il fallait procéder à des études de détail sur le monde rural.
Les députés socialistes belges avaient devancé leurs confrères français sur ce terrain et on cite souvent l'avis de Vandervelde comme faisant autorité en matière de questions rurale§. Je ne crois pas que les conditions dans lesquellesfonctionnent les institutions ouvrières belges soient de nature à amener leurs chefs à parfaitement comprendre les problèmes agricoles(l) : ils voient surtout dans la coopération des campa-
(1) Introduction à la traductionfrançaise du livre de G. Gatti, Le socialisme et l'agriculture, pp. 32-33.
gnards un moyen de mieux faire marcher leurs magasins urbains et il est « impossible d'en méconnaître davantage le vrai caractère » — à moins qu'ils n'en fassent simplement une boutique électorale (l). Quoi qu'il en soit, je vais examiner, d'une manière sommaire, les résultats auxquels est arrivé Vandervelde dans son principal ouvrage : La propriété foncière en Belgique (2).
L'auteur s'est proposé de savoir comment les étendues des biens ruraux s'étaient modifiées de 1835 jusqu'à nos jours ; il a fait relever sur les livres cadastraux les cotes de plus de cent hectares. Il a trouvé qu'elles représentaient autrefois 392.253 hectares et qu'elles représentent aujourd'hui 397.130; l'accroissement est de 4,877 hectares et cette différence est tout à fait négligeable. Ce calcul est très contestable parce que la grande propriété belge renferme beaucoup de bois et de landes, en sorte qu'il faut prendre des cotes bien supérieures de 100 hectares pour avoir une idée exacte de son évolution ; si on considère comme minimum 500 hectares, on trouve
(1) C'est ce qui permet de comprendre pourquoi ces farouches libres-penseurs débitent des chapelets dans certaines de leurs coopératives socialistes. (Cf. Vandervelde, L'ea-orfe ruraZ et le retour aux champs, p. 67). Il s'agit de duper des paysans catholiques.
(2) Je suppose que l'auteur attache, en effet, une importance particulière à ce livre, car avant de le faire éditer en France, il lui a donné une grande publicité : le publiant d'abord dans les Annales de l'Institut des Sciences sociales (dirigé par le grand industriel Solvay), et ensuite dans je ne sais combien de revues socialistes.
que la surface de la grande propriété s'est abaissée de 86,931 hectares à 82.198. Ainsi se manifeste un régime de compensation entre les causes légales (lois sur l'héritage) qui tendraient à morceler les domaines et des causes historico-économiques qui tendraient à les accroître.
L'auteur nous montre que Feffet des lois successorales a été compensé : par l'influence des mœurs, les grandes familles parvenant à maintenir leurs fortunes au moyen de la richesse urbaine, — par l'aliénation des communaux et des forêts domaniales, — par le reboisement de terres jadis défrichées, rapidement épuisées et abandonnées à bas prix par les moyens possesseurs. Dans les régions de culture riche, il est fort rare qu'il se produise une concentration (1).
La partie vraiment intéressante de ce livre est ce qui nous est présenté comme l'accessoire de la partie scientifique, l'histoire de quelques grands domaines ;
(1) Vandervelde, Op. cit., p. 303. — Eu France, la statistique décennale de 1892 montre que le nombre des exploitations ayant plus de 40 hectares (que notre administration nomme grandes bien à tort) est tombé de 142 à 139 mille en dix ans et que leur surface a passé de 22,296 à 22,493 mille hectares. Ces différences rentrent dans les limites des erreurs d'une statistique. Cette stabilité est d'autant plus remarquable que de 1882 à 1892 il y a eu une forte crise dans le pays. Il y a eu compensation : dans la région du nord de la Loire, la petite et la moyenne culture s'étaient étendues; dans les pays vignobles le contraire s'était produit parce que beaucoup de propriétaires avaient renoncé à reconstituer leurs vignes en cépages américains et avaient vendu leurs terres. (Statistique agricole de la France. Résultats généraux de l'enquête décennale de 1892, p. 368).
l'auteur, se proposant de dénoncer aux haines populaires les familles conservatrices, a recueilli tout ce qu'il a trouvé de peu recommandable sur les origines de leur fortune. Par suite de l'étroitesse de ses préoccupations de politicien, Vandervelde n'a pu donner un tableau vraiment complet de la famille belge ; mais il y a là cependant quelques renseignements utiles à consulter. En général, toute statistique agricole est sans portée, quand elle ne se rattache pas très étroitement à une histoire de la famille.
Vandervelde a établi aussi de longues comparaisons entre les résultats fournis par les enquêtes agricoles de 1846, 1880, 1895, pour savoir si le nombre des grandes exploitations agricoles est en progrès. Les chiffres qu'il emploie ne méritent pas tous une grande confiance, mais il est essentiel de s'arrêter sur le principe de la classification qu'il adopte. « Il faut, dit-il (l), suivant l'expression de von Philippowich, se placer au point de vue économique et non au point de vue géométrique » ; cela veut dire que les statistiques fondées sur la surface ne doivent pas servir de base ; mais il y a plusieurs manières d'entendre cette formule.
Rau avait proposé jadis de classer les cultures en : petite, avec unattelage; moyenne, avec deux; grande, avec trois; cette règle ne permettrait de comparer que des terres produisant les mêmes choses et elle a été faite pour les terres à blé. Le professeur Souchon prend pour base la constitution de l'atelierfamilial (2) :
(1) Vandervelde, Op. cit., p. 277.1
(2) Souchon^ La propriété paysanne, p. 10.
la grande propriété exige du travail salarié ; — la moyenne peut nourrir la famille si elle n'est pas exceptionnellement nombreuse et si elle travaille tout entière ; — la petite ne nourrit la famille que si elle reçoit un salaire auxiliaire. Cette méthode définit la grande propriété par le système de production, la petite par l'origine des revenus et la moyenne par un procédé mixte ; elle a de plus l'inconvénient de confondre la petite propriété avec la propriété de la parcelle la plus minime, d'un jardin attenant à une maison ouvrière.
Cet auteur critique une autre classification adoptée par les socialistes français en 1892 (1) : la grande propriété est afi'ermée ; — la moyenne exige des salariés; — la petite est cultivée par la famille ; — mais, dans ce système, on appellera grande propriété une parcelle que son possesseur ne peut cultiver lui-même, soit qu'il habite la ville, soit qu'il ait une profession l'empêchant de diriger le travail rural. Vandervelde commet une erreur au moins aussi singulière, en nommant capitaliste (2) « toute propriété qui n'appartient pas à celui ou à ceux qui la cultivent ; » il multiplie ainsi les capitalistes dans un but électoral.
C'est au système de Roscher que Vandervelde donne la préférence, sans chercher, d'ailleurs, à le justifier. La grande propriété est celle que peut diriger un homme de la classe supérieure, qui y consacre tout son temps. Dans la moyenne, le chef de famille participe à certaines parties du travail « que sa condition
(1) Souchon, Op. cit., pp. 6-7.
(2) Vandervelde, Op. cit., p. 272.
46 INTRODUCTION A l'ÉGONOMIE MODERNE
sociale et son éducation ne doivent pas lui faire dédaigner. » La petite est cultivée par toute la famille qui a recours exceptionnellement à des salariés. Enfin, sur la parcelle, la famille ne peut trouver assez de ressources pour son complet entretien.
Cette classification a été faite pour l'Allemagne où le faire-valoir direct a encore une importance exceptionnelle ; on ne saurait confondre une exploitation gérée par le propriétaire avec une exploitation quelconque, quand on se place sur le terrain économique ; mais Vandervelde ne se préoccupera pas de ce détail. L'Allemagne est aussi un pays oii la question des rangs joue un grand rôle dans la vie ; en est-il de même en Belgique? Enfin, dans ce dernier pays se trouvent beaucoup de domaines qui ne rentrent pas dans le système de Roscher et qui ont cependant une grande importance : les forêts, les parcs et autres possessions de luxe (i), très appréciés dans un pays où existent tant de colossales fortunes urbaines; — les terres acquises par les capitalistes en vue de les vendre plus tard par petits lots (2) quand des chemins de fer amèneront un flot de population urbaine dans la région. Les propriétés sompiuaires et celles qui fonctionnent comme trésors mis en réserve pour l'avenir, forment en Belgique une fraction notable des grands domaines.
D'autre part le lopin de terre se multiplie d'une manière extraordinaire dans ce pays et Vandervelde distingue cinq espèces de possesseurs de lopins (3) :
(1) Vandervelde, Op. cit., p. 33, p, 79, etc.
(2) Vandervelde, Op. cit, p. 270.
(3) Vandervelde, Op. cit., pp. 281-282.
domestiques et journaliers sédentaires ; nomades qui vont faire la moisson en France ; paysans qui deviennent industriels d'hiver dans les sucreries et les mines; paysans travaillant pour des fabricants; urbains prenant tous les jours le chemin de fer pour se rendre de leur maison à leur travail. Cette classification n'est pas conforme aux principes de Roscher ; pour suivre ses principes il faudrait distinguer : les parcelles qui exigent l'appui d'une industrie domestique auxiliaire pratiquée durant la mauvaise saison ; celles qui fournissent la partie principale de l'entretien delà famille, le surplus étant demandé à des travaux industriels ou agricoles exécutés plus ou moins loin de la demeure; celles qui ne servent qu'à améliorer l'alimentation et dont la culture retombe en grande partie sur les femmes qui, en Belgique (1)^ sont trop souvent transformées en animaux de labour.
Dans le système de Roscher la production n'est pas considérée du dehors; elle n'est pas jugée par rapport au marché ; bien que beaucoup de produits soient destinés à devenir marchandises, l'auteur allemand peut cependant se placer au point de vue d'une économie en nature, parce qu'il se demande comment la famille organise sa vie sur la terre, au moyen des ressources que celle-ci lui procure, soit directement, soit indirectement à la suite de ventes et d'achats. On peut dire que le point de vue de Roscher est inté' rieur (2); cependant il ne néglige pas complètement
(1) Vandervelde, Op. cit., p. 282 et p. 67.
(2) Quand on distingue l'économie naturelle et réconomie monétaire, on distingue, d'une manière plus ou moins incon-
les relations extérieures ; il s'occupe en effet de savoir comment la famille, considérée en bloc, se place dans la société, quel rang elle occupe et quelles obligations résultent de là pour sa manière de vivre.
Non seulement notre auteur n'a point pris garde à tout cela, mais, après avoir exposé la classification de Roscher, il la modifie d'une manière profonde, sans avoir l'air de comprendre ce qu'il fait : « On peut, dit-il, considérer comme grandes exploitations celles qui sont assez étendues pour que l'exploitant ne participe pas au travail agricole proprement dit et se borne à diriger l'entreprise. » Il supprime ainsi deux des éléments essentiels de la définition de Roscher : que la culture est dirigée par un homme de la classe supérieure et qu'elle peut l'occuper entièrement : ainsi disparaît la notion du rang social et en même temps on oublie que le propriétaire est complètement absorbé par sa propriété. Grâce à ce véritable contre-sens, il devient possible de revenir à une pure classification géométrique. Vandervelde applique d'ailleurs la classification par surfaces d'une manière bizarre ; au lieu de prendre pour chaque région agricole les chiffres spéciaux qui correspondent au genre de culture local, il prend des chiffres moyens ; la grande culture sera partout celle qui comprend plus de 50 hectares, alors que, d'après les agronomes du gouvernement, le minimum varierait de 16 à 60 hectares (1).
sciente, et souvent assez maladroitement, le côté intérieur et le côté extérieur ; il est évident que la première de ces économies est vue uniquement par l'intérieur et rapportée au centre familial.
(1) Il dit n'adopter les chiflres moyens que « sous les plus
J'ai insisté sur ces détails pour montrer combien l'habitude de raisonner sur les questions urbaines empêche certains auteurs de se placer sur le terrain qu'il convient d'adopter pour approfondir les problèmes ruraux.
On pourra trouver que j'ai donné un développement excessif à la critique d'un livre de politicien ; mais Vandervelde est parvenu à faire croire à nos universitaires qu'il est le chef d'une école. Il était donc nécessaire de montrer qu'il était dépourvu d'idées personnelles : l'étude de son livre récent sur L exode rural et le retour aux champs conduirait aux mêmes conclusions. On se demande pourquoi Vandervelde, reprenant, dans cet ouvrage, des idées de Le Play sur l'union de l'agriculture et de l'industrie, a cru devoir ne pas faire connaître la source de ses solutions ! Il suppose, sans doute, que les admirateurs sont bien aveugles ou bien peu renseignés.
expresses réserves ». (Op. cit., p. 279); voilà un singulier procédé scientifique! — M. Lero3'^-Beaulieu estime que dans les pays pauvres la grande propriété comprend de 4 à 500 hectares, que dans les pays riches elle a 80 hectares et exceptionnellement 60 (Loc. cit., p. 18). Les chiffres belges paraissent bien faibles.
Recherches de Le Play et de M. Demolins. — Effort tenté par H. de Tourville pour donner une base à la science sociale. — Pourquoi l'étude de la famille ouvrière est-elle fondamentale? — La psychologie des peuples : tout ce qui est de nature bourgeoise est superficiel. — F'amilles rivées au travail. — Divers aspects sous lesquels se présente l'étude des classes ouvrières. — Sentiment juridique du peuple; cas où il est rattaché au travail et cas où il est importé par des bourgeois. — Chez les paysans il se manifeste surtout dans les coutumes successorales.
Les auteurs qui ont vraiment compris la nature de Téconoraie rurale, ont attaché une très grande importance aux sentiments des producteurs; ils ont soutenu, souvent, que les économistes classiques avaient fait des recherches trop superficielles, parce qu'ils avaient négligé cette partie de la science. Le Play, qui était cependant un métallurgiste très distingué, semble avoir été, au cours de ses voyages, encore plus frappé par les particularités de la vie ouvrière que par les conditions techniques des professions; mais il ne faut pas oublier que les deux tiers des monographies des Ouvriers européens (1) se rapportent à l'agriculture
(1) Je citerai souvent ce grand ouvrage; mes références se rapportent toutes à la première édition in-folio.
et que, par suite, l'attention de l'auteur devait être attirée sur les questions relatives à l'organisation de la famille et à la hiérarchie.
Le Play nous apprend, lui-même, qu'il regardait l'agriculture comme la première des professions (1). « Plus que toute autre branche d'activité, elle caractérise la vie nationale. Au reste^ la prééminence de l'agriculture sur les autres arts a été si souvent proclamée chez les anciens et les modernes qu'elle peut être érigée en axiome ». Il est manifeste que, le plus souvent, il a écrit sur l'industrie sous l'influence des préoccupations qui lui venaient de l'agriculture : par exemple il a peut-être attribué à la petite industrie des vertus moralisatrices qu'il avait constatées dans la petite propriété ; les conseils qu'il donnait aux chefs des grandes fabriques étaient inspirés par une imitation de ce qui peut se pratiquer assez facilement sur les grandes exploitations rurales; etc.
Il me parait nécessaire de discuter de près un certain nombre de conceptions de Le Play, parce que les monographies de cet auteur constituent un des plus remarquables recueils que possède l'économie concrète, et parce qu'en examinant ses théories, nous aurons l'occasion de préciser bien des points d'une importance majeure. Cette étude aura d'autant plus d'intérêt pour nous que Le Play, n'ayant aucune idée du droit, est passé à côté des problèmes qui nous préoccupent ici.
Je laisserai de côté tout ce qu'a produit l'école qui
(1) Le Play, La réforme sociale en France, 5« édition, tome II, p. 43. - Cf. tomel, p. 82.
se rattache le plus étroitement à Le Play et qui n'a fait que développer la partie purement subjective de son œuvre (1). Après sa mort il se produisit une scission parmi ses disciples : quelques-uns d'entre eux, frappés d'admiration pour la minutie des observations contenues dans les œuvres de leur maître, crurent qu'ils étaient appelés à renouveler l'étude des sociétés, en appliquant plus méthodiquement les principes que Le Play a suivis d'instinct; ils prétendirent fonder la Science sociale, qui leur permettrait de trouver dans les pays les plus prospères les pratiques les plus recommandables et de les introduire en France. Henri de Tourville (2) a été considéré comme étant le chef de cette école; mais c'est M. Demolins qui la représente aux yeux du grand public.
Cet auteur est loin d'avoir réussi à constituer des théories vraiment scientifiques; très souvent il se borne à faire des rapprochements ingénieux, mais
(l)Donnat,qui admire beaucoup les monographies de Le Pla^^ dit que les cléricaux ont exploité sa doctrine et fait de lui « un Père de l'Eglise » (La politique expérimentale, p. 346). Quand il mourut l'évêque de Limoges écrivit une lettre publique où il disait : « Dans les temps actuels un Père de l'Eglise n'aurait pas rendu un plus éminent service à la cause religieuse » (De Gurzon, F. Le Play. Sa méthode, sa doctrine, son œuvre, son esprit, p. 265).
Au tur et à mesure que Le Plaj^ vieillissait, il subissait davantage l'influence de ses disciples les plus enthousiastes. Il y a une dégénérescence des chefs d'école.
(2' Il est mort le 5 mars 1903; M. P. Bureau lui a consacré une notice très élogieuse [L'œuvre d'Henri de TonrvilleK- il me semble que ce disciple de Le Plaj' a été plus remarquable par la noblesse de son caractère que par ses idées.
superficiels ; parfois il semble renverser l'œuvre de Le Play et considérer la vie des familles comme une conséquence de l'habitat, rattachant les trois types familiaux créés par Le Play (patriarcat, famille souche et famille instable) aux steppes, aux rivages maritimes et aux forêts.
Dans un livre retentissant, plein d'obsers^ations exactes et d'explications paradoxales, M. Demolins (1) a prétendu expliquer quantité de faits économiques contemporains par le passé le plus reculé : les habitudes des cultivateurs dejardins maraîchers dans la vallée de la Loire (2) manifesteraient une forte influence celtique; dans l'Armagnac on retrouverait des traditions berbères (3) qu'on doit expliquer en se rappe-
(1) Demolins, Les Français d'aujourd'hui. Le mérite très réel de ce livre est de remplacer l'ancienne division orographique d'un pays (en vallées, coteaux, plateaux, etc.) par une division en cultures principales (p. 266).
(2) Demolins, Op. cit., p. 242.
(3) Demolins, Op. cit., pp. 154-155. La coutume de laisser le bien aux filles lui paraît motiver ce rapprochement et indiquer que la race a habité un désert. Chez les Touaregs^ la règle de l'hérédité féminine semble fondée sur le désir de conserver la pureté du sang dans les grandes familles : il est facile de forcer la sœur d'un chef à épouser un noble; mais, comment empêcher un chef de bandes pillardes de vouloir transmettre ses richesses et sa puissance à l'enfant qu'il aura eu d'une esclave favorite ? (Cours de Flach au Collège de France, 15 mai 1895). Il faut noter que chez les Touaregs, seuls les biens acquis à la guerre sont dévolus au neveu; les autres sont partagés également entre les enfants. Enfin, tous les Touaregs ne suivent pas cette loi ; le désert n'a donc rien à faire ici.
lant que les Berbères ont habité les déserts de l'Afrique; etc.
Entre les mains d'un écrivain si ingénieux, la Science sociale n'a plus connu de difficultés; il n'y a pas de phénomène pour lequel il ne puisse construire une théorie séduisante par son originalité. M. Demolins a cru (comme le croit Jaurès aussi) que la souplesse et la largeur des conceptions constituent une grande supériorité. H. Heine se moquait des anciens professeurs allemands qui mettaient leur bonnet de coton sur les trous que présente le tableau du monde donné par la philosophie hégélienne ; — il y a trop de bonnets de coton dans les grandes théories sociales d'aujourd'hui. La vraie science sait se borner et avouer son ignorance; elle ne recherche pas la somplesse des à peu près, mais la rigidité du vrai. La science, de même que le droit, ne comportent pas de souplesse.
H. de Tourville a essayé de donner un tableau des recherches à faire pour embrasser tous les éléments intéressants à connaître (1). Il commence par étudier les moyens (inexistence qui comprennent six sujets : le lieu, le travail, la propriété, les biens mobiliers, le salaire et Vépargne. La propriété foncière est « la propriété par excellence, celle qui est la plus caractéristique de tout état social » ; ce détail très important nous montre que l'auteur, tout comme Le Play, pense surtout aux classes rurales; il ne faut pas oublier ce fait pour comprendre correctement le système.
Dans Idi famille, il considère surtout l'autorité. « Qui
(1) Science sociale, 1886, 2'^ semestre^ pp. 503-515.
commande? Qui obéit? se demande-t-il. Quels rapports personnels a-t-on les uns avec les autres? » D'après cette règle, on examine la puissance paternelle, l'influence de la femme, l'éducation des enfants. La hiérarchie familiale reçoit l'influence des conditions du lieu et du travail .
C'est dans la famille que se fait la consommation des produits et nous sommes amenés à nous occuper des modes d'existence (nourriture, vêtement, logement). 11 y a des époques de gêne, des phases de V existence, durant lesquelles la famille ouvrière se trouve en déficit; le besoin d'une protection se fait alors sentir et on est amené à étudier la famille patronale. Les patrons exercent leur influence sociale et économique par le moyen du commerce, de la culture intellectuelle et de la religion (celle-ci étant considérée comme une administration de l'enseignement et du culte) ; dans les grandes usines, les chefs d'industrie ont sous leur direction des agents commerciaux, des ingénieurs et des prêtres: ce dernier détail nous ramène encore aux champs, car il n'y a guère que dans les usines situées à la campagne que l'on trouve ce patronage religieux.
Enfin se forment des groupements d'ordre plus élevé : d'abord les rapports de voisinage où les Autorités sociales exercent leur influence, puis Iol corporation et enfin les groupements politiques.
Cette nomenclature célèbre ne me semble pas avoir exercé une grande influence sur les amis de H. de TourviUe. Celui-ci n'est point parvenu, d'ailleurs, à justifier l'ordre dans lequel il énumère les éléments de la science sociale. 11 n'est point même parvenu à expliquer, d'une manière satisfaisante, la raison pour
laquelle il faut partir de rexamen de la famille ouvrière : cependant il attache une grande importance à ce principe dont la découverte constituerait une des gloires de Le Play. Il prétend •[) que la vie ouvrière fait connaître toutes les habitudes essentielles d'un pays, parce qu'elle est « la formule la plus élémentaire et la plus simplifiée de l'existence dans une société » ; mais les formes simplifiées ne sont-elles pas, souvent aussi, les moins propres à l'observation, parce que les particularités s'y effacent? Presque tous les anciens auteurs avaient cru que la psychologie d'un peuple doit être étudiée dans les classes élevées. Il est essentiel d'approfondir la question et de rechercher si vraiment il faut suivre cette méthode traditionnelle ou celle de Le Play.
La psychologie, telle qu'elle a été constituée par la pratique de la philosophie et de la littérature, a pour objet la description de caractères choisis dans les classes moyennes et supérieures de la société; elle est tout extérieure ; elle se préoccupe de mettre en évidence les côtés pittoresques que présente la con-
(1) Les explications que donne Le Play dans les Ouvriers européens (p. 21, col. 2) ne sont pas très claires; son ami de Curzon dit que les familles ouvrières sont à choisir, parce qu'elles sont les plus nombreuses, les plus stables phj-siquement et moralement; « elles constituent partout le fond, la base même de la nation » (Op. cit. pp. 33-35). — M. Vignes dit que la famille ouvrière fournit les conditions ordinaires de la région (La science sociale d'après les principes de Le Play, tome I, p. 46).
Il semble donc qu'on ait compris que le choix était fondé sur des raisons statistiques et en quelque sorte physiques.
duite, de faire ressortir les traits comiques ou tragiques que Von rencontre dans la vie, de montrer Toriginalité de certains types professionnels. Les habitudes de l'existence riche ou aisée ne marquent pas l'homme de stigmates profonds ; elles peuvent engendrer des ridicules et des gaucheries, un langage particulier, certaines manières banales de juger; mais tout cela est sans grand intérêt pour Thistoire sociale; ce sont des détails presque aussi superficiels que ceux qui se rapportent à la mode.
Quand on a voulu appliquer les procédés psychologiques à la criminologie, on n'a abouti qu'à décrire les procédés que le criminel emploie pour accomplir son acte, les ruses qu'il accumule pour détourner les soupçons et les maladresses par lesquelles il se dénonce. Ces choses sont celles qui intéressent au plus haut degré le journaliste et l'agent de la sûreté publique: elles dépendent beaucoup des pratiques professionnelles, des usages de la société que fréquente le délinquant, des habitudes qu'il a prises dans la vie courante; de là vient naturellement à l'esprit l'idée que la criminologie a pour base des distinctions professionnelles. Ces aspects extérieurs de l'acte ne nous apprennent, en réalité, rien du tout sur le crime et sont sans intérêt pour celui qui doit participer au jugement ou discuter les effets de la peine.
Pour ceux-ci. il faut débarrasser le crime de tout son appareil pittoresque et le considérer tout /h/, pour y voir une manifestation profonde de l'àme. Lorsque nous sommes parvenus à voir ainsi les choses, que nous avons pu écarter tous les accidents, nous pou-
vons juger le criminel d'une manière sûre, apprécier la vraie nature de l'acte et lui appliquer sans beaucoup d'hésitation les déterminations du Code pénal. Au contraire, lorsque les détails externes occupent la première place dans nos préoccupations — comme cela a lieu dans les affaires bourgeoises, compliquées et romanesques — le juge ne sait plus facilement trouver le droit et le jury se laisse égarer avec une extrême facilité.
On peut dire que la presse est responsable d'un grand nombre de mauvais verdicts, parce qu'elle est obligée^ pour plaire à ses lecteurs, d'envelopper l'acte d'un épais brouillard de détails pittoresques et d'empêcher ainsi l'opinion publique de voir le crime tel qu'il est ; or, un jury qui n'est pas soutenu par une opinion publique réclamant une complète satisfaction, devrait être doué d'une vertu bien héroïque pour juger sainement. Si l'avocat connaît bien son métier, il s'efforce d'aggraver le trouble qui existe dans les esprits, en appelant l'attention du jury sur les accessoires, sur les incidents, sur tout ce qui ne dépend pas directement du crime. Toute affaire pour laquelle il est possible de présenter d'abondants éclaircissements psychologiques, est gagnée d'avance pour le criminel. L'expérience des cours d'assises montre donc que la psychologie courante est incapable de nous faire pénétrer dans le fond de l'âme humaine.
Si tout ce qui se rapproche de la vie bourgeoise est superficiel et si les professions libérales n'exercent vraiment pas une action bien profonde sur l'homme, il est évident qu'on doit étendre les observations précédentes aux ouvriers qui, dans les grandes villes,
exercent les métiers les plus relevés. Nous avons sur ce point le témoignage d'un ancien travailleur qui a été mêlé toute sa vie aux tentatives faites pour émanciper le prolétariat ; voici comment, en 1865, Gorbon jugeait ses anciens camarades de Paris (1) : « 11 y a [dans l'ouvrier] une surabondance de sève et un besoin irrésistible de la dépenser d'une manière quelconque. Mais il ne la dépensera pas dans l'exercice quotidien de sa profession. La pratique d'un métier ordinaire n'a pas assez d'attraits pour absorber toutes les facultés d'un esprit toujours surexcité, et l'ouvrier de Paris ne s'y absorbe généralement pas. « — « (2) Le travail quotidien n'est pour notre ouvrier que la corvée de chaque jour ; et n'ayant généralement point d'amour sérieux et durable pour son travail, il n'y consacre que la moindre partie de sa valeur intellectuelle. » — (( (3) Les solutions qui lui vont le mieux sont celles qui semblent devoir le dispenser de se préoccuper incessamment de ce qu'il considère comme
(1) Corbon, Le secret du peuple de Paris, p. 176. Corbon, mort sénateur en 1889, avait été un des principaux collaborateurs du journal l'Atelier, au temps de Louis-Philippe et par suite un des disciples de Bûchez^ le propagandiste des coopératives de production. Il était de son métier sculpteur sur bois.
(2) Gorbon, Op. cit., p. 185,
(3) Corbon, Op. cit., pp. 186-187. Les observations de Gorbon nous permettent de comprendre ce passage de l'Avenir de la science, où l'on voit Renan se donner comme idéal une organisation de la vie, dans laquelle le savant pourrait se procurer les ressources nécessaires grâce à un travail manuel n'exigeant pas grande attention et considéré comme « un accessoire auquel on songerait à peine. » [Avenir de la science, pp. 395- 397. Ge livre a été écrit en 1848).
étant le côté inférieur, la corvée de la vie. » Gorbon attribuait l'insuccès des associations ouvrières formées en 1848 à la nature de l'esprit de l'ouvrier parisien, qui a une secrète conscience de son inaptitude aux affaires, qui répugne à « tout système qui tendrait à river à V atelier la personne tout entière ».
Il ne semble donc pas que le principe posé par H. de Tourvilie soit absolu : que la vie ouvrière présente, d'une manière concentrée, toutes les habitudes essentielles du pays et que dans son étude on puisse trouver tous les éléments sociaux liés de la manière qui répond aux besoins d'une science. Pour que celleci puisse être constituée, il faut, en effet, que toutes les activités de la classe considérée forment une masse solidement charpentée, de telle sorte que l'on puisse raisonner sur les déterminations des éléments les uns par les autres. Nous venons de voir que non seulement dans les liantes classes les diverses parties de la psychologie sont dissoutes, mais qu'il en est souvent ainsi dans ce qu'on nomme parfois les aristocraties du travail manuel. Il faut donc faire un choix entre les professions.
H. de Tourvilie remarque, d'autre part, que toute famille ouvrière n'est pas bonne pour l'observation ; il faut, à l'exemple de Le Play, ne s'occuper que de Vouvrier prospère. Le Play, dominé par des idées morales, prenait l'ouvrier prospère parce qu'il cherchait partout des modèles à imiter ; ses disciples ont compris qu'il faudrait justifier ce choix, si possible, par des motifs scientifiques (1). Ce type a été dési-
(1) H. de Tourvilie dit que dans les sciences naturelles on
gné par M. Denis Poulotsousle nom d' ouvrier vrai (i) ; c'est celui qui travaille régulièrement sans faire la noce dès qu'il a de Targent dans sa poche. Il s'agit de l'ouvrier qui est, très sérieusement, attaché à son métier, tout à fait absorbé par lui.
L'ouvrier prospère me parait donc bien moins caractérisé, au point de vue de la science économique, par sa moralité supérieure et par son caractère de type sain de l'espèce, que par cette absorption de toute sa personnalité dans le métier. L'expérience montre que — pour les sociétés modernes, tout au moins — cette catégorie de producteurs joue un rôle considérable, et souvent prépondérant.
Nous pourrons appliquer surtout la méthode de H. de Tourville aux populations rurales. Le paysan
prend pour étudier l'espèce les exemplaires chez lesquels se manifestent le bien-être et l'harmonie (Science sociale, 1886, ler semestre, p. 102).
(1) Denis Poulot, Le Sublime, pp. 29-42 : « Le véritable ouvrier est le travailleur qui fait au moins 300 jours de travail par année, qui ne fait jamais de dettes, qui a toujours une avance^ qui aime et respecte sa femme, qui ne s'enivre jamais^ se repose le dimanche et travaille le lundi... Dans le cas d'un travail pressé ou d'une réparation, il travaille la nuit et le dimanche aussi consciencieusement que sous la surveillance de ses chefs. Il ne travaille pas par saccade. »
Remarquons ici que ce type ne convient guère à la littérature, qui a besoin de personnages passionnés, agités ou même vicieux ; nous constatons, une fois de plus, l'opposition qui existe entre les principes que doit suivre l'observateur des faits sociaux et le romancier. J'ai eu l'occasion de signaler ailleurs l'erreur de ceux qui croient pouvoir utiliser les romans comme sources scientifiques. (Saggi di critica del marxismo, p. 123.)
a toutes ses pensées tournées du côté de la production et on peut dire qu'il est, en quelque sorle^rcsorbé par la terre quil cultive. Comme je l'ai dit plus haut, Le Play s'était beaucoup plus occupé des gens des champs que de ceux de la ville ; ses méthodes d'investigation et de raisonnement sont dominées par cette idée que l'industrie devrait imiter l'agriculture.
Considérons les cas où l'on peut appliquer avec quelque sûreté les procédés de l'école de la Science sociale, et où la vie ouvrière concentre vraiment ce qu'il y a d'essentiel dans un pays. Ce qui sera donné, d'une manière immédiate, ce seront les monographies de familles prospères. Nous aurons ainsi des descriptions typiques du mineur du Harz, du tisserand rhénan, du brassier de l'Armagnac, du blanchisseur de la banlieue de Paris (1), etc. Nous ne tardons pas à reconnaître qu'il faut procéder à une analyse : toute analyse suppose que l'on cherche à superposer à ce qui est mobile quelque chose de fixe, qui constitue une sorte de carcasse; on est ainsi conduit à faire porter l'étude sur les trois ordres suivants :
1° Voutillage, qui doit être examiné non seulement au point de vue de sa grandeur, mais surtout au point de vue de ses qualités ; et comme accessoires de l'outillage : les matières mises en œuvre et les conditions dans lesquelles s'opèrent la circulation des produits et l'échange ;
2° Les usages que l'on suit dans le travail, les règle-
Ci) J'emprunte ces titres aux Ouvriers européens de Le Play.
ments traditionnels ou imposés par le chef d'industrie;
3° Les dispositions légales qui gouvernent l'acquisition des forces productives: loi sur les partages entre héritiers ; lois sur les coopératives là où elles existent encore; lois sur les associations de toutes sortes; etc.
L'école de Marx s'est surtout occupée du premier ordre de recherches, qui sont technologiques ; l'école de Le Play (en raison de ses préoccupations rurales) a beaucoup écrit sur les réformes à apporter dans les lois successorales ; mais les trois parties ne sauraient être séparées dans une science sociale complète. On pourrait se demander si ce tableau s'applique à toute sorte de société ; mais il ne semble pas douteux qu'il ne soit particulièrement approprié à notre temps.
Cette analyse permettra d'écarter des monographies une masse de détails dont on les encombre et qui plaisent par leur pittoresque ; on saura ce qu'il faut chercher à mettre en évidence dans la vie ouvrière ; quels sont les sentiments dont il importe de noter les manifestations. Ce qu'il y a de plus essentiel me semble être la détermination de tout ce qui s'attache au point d'honneur du travailleur, c'est-à-dire : l'attention qu'il porte à son travail (1), l'amour qu'il a pour
(1) ^attention, voilà un grand point à déterminer dans toute étude sur le travail ; il semble que ce soit à cause de leur défaut d'attention que les femmes soient moins avantageuses que les hommes dans des métiers qui leur seraient appropriés (comme la typographie, la dactylographie). — G. Ferrero a cherché à expliquer l'infériorité des ouvriers italiens par leur caractère capricieux, qu'il rattache à leur caractère erotique, (\:Eiiropa giovane, p. 184).
la besogne bien faite, et le désir qu'il éprouve de devenir une force indépendante^ en se créant un foyer digne. Dans la vie paysanne nous trouvons ces trois ordres de sentiments d'une manière si évidente qu'on a pu les considérer parfois comme caractéristiques de l'homme des champs : le rural ne pense qu'à sa terre et est singulièrement fier d'avoir des récoltes ou des animaux plus beaux que ceux de ses voisins.
Il y a un siècle environ le point d'honneur n'existait presque pas dans la grande industrie naissante ; la division manufacturière du travail avait transformé l'homme en automate ; mais les progrès de la mécanique ont changé tout cela et les nouvelles machines ne peuvent donner toute leur mesure que dans les pays où le travailleur ne cesse de s'ingénier pour en tirer le meilleur parti possible. La supériorité des Américains sur les Anglais dérive, à l'heure actuelle en partie, de ce que les seconds montrent une grande mauvaise volonté contre toute nouveauté, ne cherchent pas à tourner les difficultés qui se présentent. 11 faut pour l'Anglais, que la machine réussisse du premier coup \^1).
La bonne marche des ateliers les plus perfectionnés est fondée, aujourd'hui, sur une active et intelligente collaboration de l'ouvrier qui ne se considère plus comme un manœuvre faisant des gestes fixés d'a-
(1) Cf. Bulletin de la Société d'encouragement, 31 août 1902. p. 320. Il s'agit dans cet article de la construction des ponts en fer. Un ouvrier américain fait quelquefois tout seul ce qui exigerait en Angleterre l'aide de 3 à 4 auxiliaires (p. 302).
IINTRODUCTION A L'ÉCONOMIE MODERNE 65
vance(l) mais comme ua producteur s' intéressant à la parfaite réussite de La fabrication . Ainsi il se trouve que rindustrie la plus avancée reproduit des phénomènes analogues à ceux que l'on constate dans l'agriculture des paysans-propriétaires. Cette analogie a une très grande importance pour le perfectionnement des théories socialistes.
Nous n'avons pas encore épuisé ce que peut fournir l'étude de la vie ouvrière; ni cette description méthodique et fortement liée à l'analyse des conditions abstraites, ni cette analyse ne nous donnent ce qui est vraiment fondamental. La description monographique ne dépasse pas l'état de Tàme excitée par les nécessités de la production ; elle nous montre Fhomme se manifestant au dehors et en raison de l'organisation extérieure de la vie. L'analyse abstraite est un travail tout scientifique, qui ne pénètre pas dans la vie même et nous représente la société sous une forme que l'on pourrait nommer anatomique — tandis que la monographie pourrait être comparée à la zoologie, décrivant les fonctions de chaque espèce, ses mœurs et son utilisation possible. Il y a évidemment autre chose à trouver ; pour connaître à fond une société, il faut la considérer de l'intérieur, savoir quel aspect elle revêt pour l'homme qui réfléchit sur les conditions de sa
(1) J'ai explique, plusieurs fois, que l'aneienne division du travail consistait à combiner une machine avec les membres des ouvriers et que ce genre de combinaison est devenu suranné lorsque la mécanique scientifique contemporaine a pu construire des mécanismes à mouvements précis. (Cf. notamment Saggi. di critica del marxismo, pp. 352-353).
vie. Lorsque le travailleur fait ainsi un retour sur luimême pour juger les relations essentielles de son mode d'existence, le sentiment juridique se formule ; il est en rapport étroit avec la division en classes et très pénétré de notions traditionnelles.
11 n'y arien de plus profond dans une science sociale que la connaissance de ce sentiment juridique populaire; il persiste, avec une force tout à fait remarquable, alors que les circonstances qui l'ont fait naître ont disparu ; il finit par devenir ce qu'il y a de plus caractéristique pour l'observateur, et souvent on dit qu'il est déterminé par la race. Il est clair que cette puissance n'existe pas dans toutes les classes de la même manière ; le sentiment juridique est d'autant plus rigide que la vie de Thomme est plus fortement ramassée autour de son travail : c'est ainsi que les classes bourgeoises passent, avec une étonnante facilité, d'une conception politique ou sociale à une autre ; elles sont victimes en droit, comme en littérature ou en musique, de Finconstance de la mode (1).
On peut se demander si les efforts tentés aujourd'hui pour civiliser les classes ouvrières produiront de bons résultats; j'ai grand peur qu'on ne les emboiir-
(1) Le Play note bien ce caractère (Ouvriers européens p. 21, col. 2). Cf. de Curzon (Op. cit., pp. 34-35). — Les paysans, restant soumis à la coutume, se trouvent avoir quelquefois une conscience juridique plus développée que les aristocraties chez lesquelles la préoccupation du droit n'est souvent qu'un caprice. Ainsi l'affaire Dreyfus a montre que la bouri*eoisie française a des accès cV ardeur justicière, comme elle a eu des passions romantiques et des engouements musicaux (pour et contre Wagner, par exemple).
geoise et j'entends par là qu'on ne diminue la puissance des liens qui rattachent les travailleurs à leur métier. Il n'est pas douteux que si ce phénomène se produit, il n'en résulte une notable diminution dans la valeur effective du sentiment juridique dans la vie. Il est désirable, en effet, que l'homme s'assimile si bien les notions du droit qu'elles deviennent comme des conséquences des activités normales de son existence, qu'elles soient soustraites, en majeure partie, aux caprices de l'imagination, qu'elles soient fortement concentrées dans le cercle des préoccupations professionnelles. Or, ce cercle se dissout dès que l'on s'élève aux régions aristocratiques. L'embourgeoisement de l'ouvrier anglais, qui imite tous les ridicules des classes supérieures de son pays, a été signalé avec raison par Kautsky (1) comme ayant entraîné « une décadence intellectuelle et morale de l'élite des ouvriers anglais », dont se plaignent les écrivains bourgeois.
On peut affirmer que la démocratie constitue un danger pour l'avenir du prolétariat,, dès qu'elle occupe le premier rang dans les préoccupations ouvrières ; car la démocratie mêle les classes et par suite tend à faire considérer les idées de métier comme étant indignes d'occuper l'homme éclairé. Corbon n'a peut-être pas, lui-même, évité ce défaut (2) qui était, d'ailleurs.
(1) Voir les conclusions de la brochure La Rcoohition sociale. (Mouvement socialiste. 15 octoln'c 1902, p. 1891).
(2) Il paraît considérer comme heureux que l'ouvrier parisien soit dévoré d'idéalisme quelque peu bourgeois (Op. cit., p. 184.)
général dans sa génération et dont nous ne comprenons bien Fimporlance que depuis Marx. Mais ceci demanderait d'amplesdéveloppementsqui ne peuvent trouver place ici.
Le Play avait été vivement frappé de l'influence des traditions sur le régime des exploitations rurales ; pour expliquer la répartition du sol en grandes et petites cultures, il faut, disait-il (1), considérer « l'état des mœurs et les tendances actuelles de la race, beaucoup plus que les convenances dérivant du climat, du sol, des productions et des méthodes de travail ; » au contraire, dans l'industrie les influences techniques sont prépondérantes. Gela revient à dire que les coutumes successorales dépendent surtout du sentiment juridique du peuple et que ce sentiment est très puissant dans les campagnes. Mais, chose étrange, Le Play croyait qu'il serait facile de changer les coutumes successorales dans les pays où le sentiment juridique populaire est hostile à ce changement ; nous savons que ses raisons pratiques n'ont pas vaincu, sur ce point, les théories qui viennent de la Révolution (2). Cette illusion est d'autant plus étrange chez lui qu'il ne cessait de signaler la force des coutumes, c'est-àdire du droit assimilé par le peuple : une nouvelle
(1) Le Play, Les ouvriers européens, p, 169, col. 2.
(2) Il est curieux que Donnât, qui juge généralement Le Play avec sévérité et qui était un républicain très ferme, ait cru que les idées de Le Play triompheraient sur ce point. « La réforme n'est pas venue, mais elle viendra ; beaucoup la désirent et Faltendent. » (Op. cit., p. 335). Le Play a pu changer l'opinion de savants et de gens du monde ; il n'a pas eu d'action sur les idées populaires.
conception populaire s'était formée et il s'obstinait à ne pas lui accorder la valeur d'une coutume; il se figurait qu'il suffirait de donner aux parents la liberté testamentaire et de leur adresser des discours montrant les inconvénients pratiques du morcellement, pour faire naître de nouvelles mœurs !
L'héritage est lié d'une manière si étroite aux sentiments juridiques d'un peuple, que l'on a pu considérer parfois les lois successorales comme fournissant un moyen excellent pour caractériser les diverses sociétés. En tout cas, c'est presque toujours sur cette question que le droit local livre sa dernière bataille contre les tendances uniformatrices des gouvernements centralisés et quelquefois il la gagne : c'est ainsi qu'après la conquête du Hanovre en 1866, la Prusse imposa son Landrecht, mais finit, après une lutte très vive, par reconnaître (1) aux gens du pays la faculté de constituer un héritier (anerbenrecht).
(1) Blondel, Etude sur les populations rurales de l'Allemagne, pp. 195-202.
But pratique poursuivi par Le Play : imitatiou des peuples prospères. — Influence saint-siinonienne. — Sa manière de diviser l'histoire de France et celle d'Angleterre. — Les postulats juridiques sur les((uels s'appuie la méthode suivie par Le Play. — Grande importance qu'il attache à la pureté des rapports sexuels. — Rôle de la famille. — Conclusion relative à la situation économique des ouvriers, déduite des observations de Le Play.
L'économie concrète a pour objet la pratique ; elle se propose d'amener les esprits à adopter certaines solutions et à réclamer certaines réformes. Il y a un siècle, on ne possédait pas des informations bien étendues et on était obligé d'utiliser les faits observés en petit nombre pour illustrer des théories que l'on prétendait imposer comme rigoureusement démontrées. Lorsque l'on a voulu introduire le libre-échange, il a fallu construire un régime économique purement idéal et le présenter comme un modèle digne d'être imité. Aujourd'hui la situation est changée ; il a été fait des expériences sociales dans tous les pays et on peut apporter un grand nombre de raisons tirées de la pratique : dans les discussions actuelles on prend pour base ce qui se produit dans un pays dont la prospérité frappe tout le monde — l'Angleterre, l'Allemagne, l'Amérique — et on décrit un des aspects de
la vie de ces pays-modèles. Le talent du publiciste consiste à faire pénétrer dans l'esprit du lecteur l'idée que les mœurs ou les institutions qu'il vante, jouent un rôle essentiel dans la prospérité de ces pays; il est évident qu'aucune démonstration absolue n'est possible sur ce point.
Cette méthode suppose que la prospérité d'un peuple dépend d'une mosaïque de causes distinctes, dissociables et qui peuvent être transportées d'un pays dans un autre (1), en emportant avec elles leur vertu créatrice de bonheur ou de richesse. C'est là une conception parfaitement absurde ; mais elle correspond si parfaitement à notre pratique industrielle, que nous avons grand'peine à nous en débarrasser : dans une usine, la grande question n'est-elle pas de se tenir au courant des moindres progrès qui s'appliquent chez les concurrents? C'est que dans la fabrication, phénomène purement physique, toutes choses sont de même espèce ; il n'y a pas là un centre autour duquel se forme une construction juridique et qui est comme est l'âme de l'être vivant par rapport à la physiologie des organes. (2)
(1) Erreur tout à fait analogue à celle que commettent souvent les transformistes quand ils se figurent qu'un être vivant se compose de caractères acquis par additions successives. Que de discussions interminables et inintelligibles sur les caractères acquis!
(2) En 1870, Le Play est obligé de se défendre contre les prétendus patriotes qui prétendent que la France n'a rien à imiter et qu'elle doit servir de modèle à l'Europe ; il leur répond qu'ils raisonnent comme des Chinois. Il invoque l'autorité de Montesquieu, qui avait attribué les succès des
Le Play devait être d'autant plus facilement victime de cette illusion qu'il était professeur de métallurgie et qu il visitait l'Europe pour connaître les meilleures méthodes que la pratique eût sanctionnées ; il notait tout ce qui devait passer dans renseignement donné aux futurs ingénieurs ; mais, en même temps, il observait les détails de la vie ouvrière et appliquait aux questions sociales la même méthode qu'à la métallurgie; il se demandait quels étaient les meilleurs modèles à imiter en France. Dans l'introduction de sa Réforme sociale il a résumé les observations les plus remarquables qu'il fit durant ses voyages [i) : TAllemagne fournit « d'excellents modèles^ surtout en ce qui concerne la religion, le travail, l'enseignement et les autres détails de la vie privée... Les Etats Scandinaves m'ont offert la meilleure organisation de la famille. Les races établies dans les hautes montagnes qui s'étendent au midi de l'Europe ont été pour moi la source des enseignements les plus précieux. Ces régions de la Turquie, de la Grèce, de l'Autriche, de la Suisse, de l'Italie et de l'Espagne, offrent des modèles admirables touchant l'énergie des croyances, la frugalité des mœurs, le respect du pouvoir paternel, la fermeté de l'éducation domestique et surtout l'étendue des libertés locales. »
Romains à ce qu'ils « ont toujours renoncé à leurs usages sitôt qu'ils en ont trouvé de meilleurs » et fait observer que la France est occupée à regagner l'avance qu'ont prise sur elle des rivaux dans la fabrication des armes de guerre (Organisation du travail, pp. 385-387). Mais il n'aborde jamais la question de principe.
(1) Le Play, La réforme sociale, tome I, pp. 72-73.
LNTRODLCTIOiN A l'ÉCONÛMIK MODERNE 73
Il avait trop de bon sens pour croire que tous les beaux exemples peuvent se transporter en même temps; ainsi il semble admettre que le moment n'est peut-être pas encore venu d'imiter les montagnards du midi de l'Europe ; quant aux peuples slaves, « ils fournissent peu d'exemples que l'Europe doive imiter aujourd'hui ; mais leurs populations peuvent nous rendre l'intelligence des institutions sociales du Moyen-Age ». Il y a donc beaucoup de subjectivisme dans la méthode de Le Play (1), et il lui est arrivé, trop souvent, de ne voir dans le monde que juste ce qui lui plaisait ; en 1870, il croyait (2) que la France allait se réformer suivant ses désirs, et qu'elle entrerait dans une nouvelle période historique caractérisée de la manière suivante : « La prospérité, par l'émulation de tous les chrétiens, sous le régime représentatif ». Tous les promoteurs de réformes sociales sont victimes d'illusions du même genre.
Durant sa jeunesse. Le Play avait été extrêmement préoccupé par les idées saint-simoniennes qu'il voyait fort répandues parmi ses camarades ; ces idées lui paraissaient fausses ; mais il ne savait tout d'abord comment démontrer leur erreur ; il pensa qu'il n'y avait pas de meilleur moyen que de comparer les institutions rêvées par les saint-simoniens avec les institutions qui réalisaient le bonheur chez les peuples européens. ^ J'admis comme règle, dit-
(1) Donnât observe très justement que Le Play choisit fort arbitrairement ce qui lui convient. (Op. cit., p. 344).
(2) Le Play, Organisation du travail, 3' édition, p. 134.
il (1), que je devais demcinderV exemple du bien aux peuples libres et prospères, chez lesquels toutes les classes, unies par une solidarité intime, se montrent dévouées au maintien de la paix publique. i)
Quand on est si préoccupé de réfuter une doctrine, il est rare qu'il ne reste pas dans l'esprit beaucoup de souvenirs qui s'y rattachent; ainsi en fut-il de Le Play, qui ne me semble avoir jamais complètement oublié les principes saint-simoniens. On retrouve notamment ce souvenir de jeunesse dans le rôle qu'il attribue aux Autorités sociales; il voit en elles quelque chose comme un Sacerdoce industriel. 11 prenait partoutl'avis deschefs d'entreprises, surtout des grands agriculteurs, qui ont su devenir les chefs moraux des gens qui les entourent. Ces Autorités : 2) « sont la source vive du bien pour les hommes égarés, chez lesquels s'est éteinte la notion de Dieu et de sa loi... C'est auprès de ceshommesd'élite que les peuples souffrants, oublieux de leurs traditions, peuvent revenir à l'intelligence des principes sociaux... Ces Autorités sont les plus sûrs arbitres des intérêts moraux. »
Les événements de 1848 le frappèrent beaucoup (3), « ils se présentaient comme les conséquences des erreurs et des vices [dont ses amis et lui faisaient] depuis quinze ans l'inventaire méthodique ». Il jugea qu'il ne pouvait pas se taire plus longtemps et il publia en 1855 les monographies des Ouvriers euro-
(1) Le Play, La réforme sociale, tome I, p. G-t.
(2) Le Play, Op. cit., tome III, pp. 421-422
(3) Le Play, Op. cit., tome I, p. 84. Cf. Organisation du travail, p. 134.
péens, avec de nombreuses observations sur les réformes à apporter dans la société contemporaine ; il se proposait d'expliquer comment la France, en croyant suivre la voie du progrès, était au contraire sur la voie de la décadence.
C'est dans ses considérations historiques que l'esprit de la méthode de Le Play apparaît le plus clairement. Il se plaint (1) que les auteurs aient généralement traité ces questions sans une véritable préoccupation scientifique ; il se propose de résumer ce qui lui paraît être le plus essentiel dans les recherches faites par des esprits éminents, qui ont essayé d'imiter les savants qui cultivent les sciences exactes et ont compris que la science historique doit avoir pour but de faire connaître les causes qui conduisent les peuples à la pratique du bien ou à la prospérité, à la pratique du mal ou à la décadence. Grâce aux véritables historiens on pourrait ainsi découvrir quelles sont les bonnes institutions à adopter.
Voici comment, d'après ce principe, il divise l'histoire de France : jusqu'au troisième siècle avant Jésus-Christ, la prospérité des Gaules pastorales et agricoles ; — jusqu'à la chute de l'Empire romain, la décadence des Gaules, sous la domination des Cités et la centralisation des Romains; — de 496 à 1270, la prospérité par l'émulation des deux clergés chrétiens, séculier et régulier, sous les institutions féodales; — de 1270 à 1589, la décadence par la corruption des deux clergés et de la monarchie, sous les derniers Valois ; — de 1589 à 1661, laprospé-
(1) Le Play, Organisation du travail, pp. 52-53.
76 INTKODUCÏIOX A l'ÉCOXOMIE MODERNE
rite par l'émulation des Eglises chrétiennes, sous les deuK premiers Bourbons; — à partir du gouvernement personnel de Louis XIV, la décadence par le scepticisme, sous la corruption de la monarchie absolue (Ij et les violences delà Révolution. Dans toute cette histoire, il ne voit que les éléments qui correspondent à sa préoccupation de réforme : la vie agricole, l'esprit religieux, le règne des Autorités sociales et l'autonomie du gouvernement local ; — il s'agit de prouver que la prospérité du pays est étroitement liée avec l'action des principes qui lui sont chers.
L'histoire de l'Angleterre ne présente pas ce balancement régulier que Le Play trouvait dans l'histoire de France ; nous allons voir bientôt pour quelle raison. Il la divise en cinq périodes (2'i : jusqu'en 55 avant J.-C, la prospérité des Bretons indépendants ; — jusqu'en 596, les souffrances des Bretons sous la domination des Romains et les premières invasions des Saxons ; — jusqu'en 1-422, le retour des Anglais à la prospérité après la lente fusion des Anglo-Saxons, des Danois et des Normands; — de 1422 à 1783, la continuation de la prospérité sous la hiérarchie du travail et de la vertu, malgré la corruption des classes dirigeantes ; — à partir de 1783, l'accroissement de la
(1) Le Play attribue une influence décisive à l'influence des hautes classes ; il écrit, par exemple : « Les désordres actuels des ouvriers de Paris et de la banlieue proviennent, par une filiation directe, des désordres du roi, qui inaugura, en 1G61, l'ère actuelle de corruption. » {Op. cit. y p. 17G). Cela serait peut-être difficile à prouver.
(2) Le Pla}', La constitution de VAnyletcrrc, livre II.
prospérité par la réforme morale des classes dirigeantes.
Dans ce tableau, l'auteur veut montrer qu'il y a une force conservatrice de la prospérité qui peut lutter contre la perversion des hautes classes (1). « Il existe", dit-il, dans la constitution britannique un pouvoir qui est, à la fois, plus sage et plus stable que les trois principales autorités de son organisme politique, qui a fait grandir la nation plus régulièrement qu'aucun peuple connu. Ce pouvoir prépondérant dans la constitution sociale de l'Angleterre est la famille anglosaxonne. » C'est pour cette raison qu'aux yeux de Le Play la prospérité de cessera plus à partir du jour où les coutumes saxonnes se seront implantées en Angleterre, c'est-à-dire à partir de la troisième période. Toute l'histoire de l'Angleterre est donc destinée à montrer l'excellence d'une certaine constitution familiale.
Le Play procède, dans ses études sur ses contemporains, par la méthode historique ; il ne veut retenir que ce qui paraîtra essentiel à un historien futur se plaçant au même point de vue que lui et classant les époques en temps de prospérité et en temps de décadence ; tout le reste est frivole et bon à amuser les lecteurs, qui s'intéressent beaucoup plus aux catastrophes produites par la pratique du mal qu'aux faits peu saillants qui se rattachent à la pratique du bien. Son procédé est celui de presque tous les gens qui
d) Le Play, Op. cit.. tome I, pp. 99-100. « Les propriétaires résistaient à la corruption qui, aux mauvaises époques, envahissait la royauté, la noblesse et le clergé ce {Loc. cit., p. 83).
prétendent tirer des conclusions de l'histoire pour les sciences sociales. Il est très vraisemblable que Le Play a encore ici subi l'influence saint-siraonienne et a appris de ses anciens camarades Fart de fermer les yeux sur tout ce qui ne concorde pas avec les cijrands mouvements qu'imaginent les philosophes de l'histoire (1).
La méthode de Le Play n'a rien produit; on peut se demander s'il n'y aurait pas, cependant, quelque chose à tirer de la masse de faits qu'il avait amoncelés ; en procédant à cette révision, il deviendra
(1) Les saint- simoniens divisaient l'histoire en époques critiques et époques organiques qui alternent ; ils voyaient partout de grands mouvements historiques aboutissant à leurs doctrines.
Le Play divise l'histoire de la France, depuis 1789 jusqu'en 1869^ en périodes de liberté et j^ériodes de contrainte alternant : lutte de l'ancien régime et des assemblées : 1789-1791 ; — Terreur : 1791-1794 ; — Convention après le 9 thermidor et Directoire : 1794-1799; — Consulat et Empire : 1799-1814; — Restauration : 1814-1830 ; - Louis-Philippe : 1830-1848 ; — deuxième République : 1848-1851 ; — dictature de 1851 et second Empire. (Organisa lion du travail, pp. 40-41). La régularité des alternances exige que la Restauration soit un régime de liberté et le règne de Louis-Philippe un régime de contrainte. Je sais bien qu'il entend par régime de liberté un régime où Tordre est produit par « la contrainte morale qui vient de la conscience individuelle », tandis que dans l'autre régime il y a a contrainte légale exercée par les gouvernants et les Autorités sociales » (Op. cit., p. 35) ; il me paraît fort difficile de croire que sous la Restauration la contrainte ait été seulement celle qui vient de la conscience : les billets de confession ne correspondaient pas toujours à une foi chrétienne bien vive !
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possible de mieux voir pour quelles raisons cette école ne pouvait aboutir qu'au néant.
A. — Ce qui blessait Le Play dans ses voyages, c'était de trouver les anciennes relations sociales bouleversées et les hommes abandonnés au hasard des circonstances, sans qu'ils eussent quelques droits à faire valoir. Il était, comme beaucoup d'autres auteurs contemporains, choqué de voir disparaître des coutumes auxquelles les générations antérieures s'étaient soumises, et à l'ombre desquelles s'était écoulée une existence relativement prospère. Ce mépris pour les usages consacrés était odieux à Le Play: s'il avait été justifié, sa méthode historique eût été vaine ; il est d'ailleurs certain qu'il y avait vraiment trop de maux dans la première organisation de la grande industrie. Il est digne de remarquer qu'un autre ingénieur, allemand et contemporain de Le Play, fut comme lui amené à chercher les moyens de réformer la société, après avoir constaté la misère dans laquelle vivaient des ouvriers de fabrique (J). Beaucoup de gens de ce temps étaient blessés de voir la vie humaine dépendre du pur hasard des conditions commerciales, et le monde leur semblait menacé de ruine parce que le droit semblait s'en retirer.
Les vœux de Le Play, comme ceux de beaucoup de
(1) C'est en 1833 que Le Pla}' arrêta son programme d'études sociales ; c'est en 1845 que Mario (Karl Winkelblech) commença à réfléchir sur l'économie ; comme Le Play, l'auteur allemand attache une très grande importance au christianisme. Mais Mario n'a pas , comme l'ingénieur français, appuj'é ses théories sur de solides enquêtes, en sorte que de ses œuvres il ne ne reste que du papier noirci.
ses contemporains, pourraient se réduire à ceci : il est désirable que la conscience juridique du peuple ne soit pas froissée. Mais il est évident que ce résultat peut être atteint de deux manières : soit que les choses se passent de manière à satisfaire un sentiment juridique exercé — soit que ce sentiment soit peu développé, et que le peuple se trouve satisfait d'un régime que d'autres peuples pourraient trouver peu tolérable. Le Play ne s'arrête guère à cette distinction, qui a cependant son importance, car la vie des populations orientales ne saurait nous convenir, et il le reconnaît lui-même.
Le Play ne se préoccupait nullement des besoins que nos sociétés modernes éprouvent de tenter toujours du nouveau. L'idéal chinois d'un pays bien ordonné pour toujours nous est devenu peu intelligible : dès que l'on pose la liberté de la recherche, on pose aussi un principe de mouvement qui entraînera des souffrances inéluctables. Il faut donc consentir à ce que la coutume soit constamment en lutte avec des besoins nouveaux et que la conscience juridique du peuple soit froissée par les courants nouveaux qui engendrent le progrès. Nous avons donc à cherclier une formule susceptible de s'appliquer à des pays en voie de continuels perfectionnements et dans lesquels les situations soient instables.
Le postulat qui correspond aux aspirations de tous les hommes qui comprennent la valeur des notions morales et leur rôle dans le monde, même industriel (1),
(l)Dans de nombreux écrits, M. de Molinari a insisté sur l'utilité de développer les sentiments moraux des ouvriers.
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pourrait être exprimé de la manière suivante : il faut que le sentiment juridique soit développé dans le peuple. Peut-on prouver la vérité de ce principe au moyen des monographies des peuples prospères ? 11 me semble que pareille entreprise est vaine; on ne saurait davantage prouver que, pour l'individu, une haute éducation morale est la meilleure condition du bonheur et de la richesse; il n'a pas manqué de moralistes utilitaires pour tenter une pareille démonstration empirique des lois morales ; mais peu de gens sont, à l'heure actuelle, dupes de cette philosophie de l'intérêt futur bien compris.
B. — On peut demander à l'observation de résoudre un autre problème, de dire qu'elles sont les conditions qui favorisent le développement du sentiment juridique dans le peuple. Peut-être Le Play n'a-t-il pas été toujours heureux dans le choix de ses exemples et aurait-il obtenu des résultats beaucoup plus clairs en n'étudiant que les peuples où ce sentiment juridique a été exceptionnellement exercé. Cependant il est possible de tirer des conclusions de ses travaux.
1° J'ai déjà appelé l'attention sur le caractère sacerdotal des Autorités sociales ; mais il y a encore autre chose à dire de cet organe qui est essentiel dans le
« A mesure que l'industrie se perfectionne et que les entreprises s'agrandissent,, les manquements au devoir causent à la société un dommage croissant et la rendent de moins en moins capable de soutenir la concurrence des sociétés au sein desquelles le sentiment du devoir est plus fort et plus répandu » {Science et religion, p. 51).
système de Le Play; les Autorités sociales conservent les règles de la coutume, travaillent à la maintenir autour d'eux par les conseils donnés aux travailleurs et, aux bonnes époques, elles exercent une influence prépondérante dans le gouvernement local. Nous pouvons dire qu'elles servent à exprimer le sentiment juridique du peuple Qu'il soit très important qu'il existe ainsi une classe d'hommes ayant pour fonction de conseiller le droit, de raisonner sur les règles et de chercher à les adapter aux besoins de Téconomie, c'est ce que personne n'oserait sérieusement contester; l'histoire romaine pourrait servir à illustrer cette théorie et nous savons qu'en Angleterre et en Amérique les juristes, avocats ou magistrats, ont toujours été entourés du plus profond respect.
Le Play aurait dû arriver à poser comme principe fondamental: le respect qui doit entourer les représentants du droit ; mais il ne Ta pas fait, parce qu'il était toutpréoccupé (sous l'influence saint-simonienne) des caractères sacerdotaux et administratifs des Autorités sociales et parce qu'il n'a jamais pu se faire une idée claire du rôle de la jurisprudence.
2° La sixième pratique des nations prospères est ainsi formulée par Le Play : respect et protection accordés à la femme. Nous savons qu'il avait été amené à attacher une très grande importance à cette question à la suite de conversations avec des avocats américains (1), qui ne pouvaient se rendre compte des pratiques françaises. Je partage complètement l'opi-
(1) Le Play, La réforme sociale, tome I, p. 72. — Organisation du travail, p. 296 et p. 302.
nion de Le Play sur cette question ; je suis persuadé que la conscience juridique ne peut être affinée dans les pays où le respect de la chasteté n'est pas fortement entré dans les mœurs. J'ai écrit ailleurs, au grand étonnement des amis de Jaurès (i) : « Nous pouvons affirmer que le monde ne deviendra plus juste que dans la mesure où il deviendra plus chaste ; je ne crois pas qu'il y ait de vérité plus certaine ». Il est tout à fait curieux que les enquêtes de Le Play l'aient conduit à des conclusions si voisines de la pensée de Proudhon, dont il ne semble pas avoir lu grand chose.
Les projets que préconise Le Play ne sont pas très heureux ; il confond deux choses bien distinctes (2) : le délit que commet l'homme en séduisant une jeune fille et abandonnant l'enfant et la mère sans ressources, — le dommage, réparable en argent, que subit la femme abandonnée. Il y a bien moins d'ob-
(1) Préface à l'édition française du Socialisme de Colajanni (p. xxi), — Au congrès féministe de 1900, M. Lucien Le Foj^er, homme considérable parmi les bourgeois éducateurs du peuple, a soutenu, avec énergie, qu'il devrait être permis aux époux de s'accorder par contrat « la permission non seulement d'avoir un domicile séparé, mais encore de vivre chacun avec une autre personne)). (Congrès international de la condition et des droits des femmes, p. 244.) ^L Le Fo3'er s'est sans doute inspiré des usages des Arabes Hassanij'eh chez lesquels la femme est libre un certain nombre de jours par semaine (Giraud-Teulon, Les origines de la famille, p. 80). Attendons-nous à voir, quelque jour, des hommes de progrès demander qu'on ajoute au Code civil un chapitre sur les droits et devoirs des souteneurs et de leurs marmites.
(2) Le Play, Organisation du travail, p. 306.
jeclions à faire au premier système qu'au second, qui peut favoriser par trop l'industrie des fausses ingénues qui pratiquent Fart de se faire séduire par des gens riches et inexpérimentés; on ne peut pas dire qu'une réforme réalisant cette fin puisse être regardée comme très favorable au progrès des bonnes mœurs et au respect dû à la femme.
C'est parce qu'il y avait eu beaucoup d'abus autrefois que le Code Napoléon n'a admis la recherche de la paternité que dans le seul cas d'enlèvement; il y a là un acte délictueux manifeste; — le Code italien, dans le même esprit, a ajouté le cas de viol. D'ailleurs, avant la Révolution, les Parlements se montraient de moins en moins disposés à accepter les plaintes des filles-mères contre leurs amants; il y avait longtemps que l'on n'admettait plus comme preuve le serment de la femme dénonçant le père de l'enfant au moment de l'accouchement.
Le Play se trompe gravement quand il s'élève (1) contre les auteurs du Code pénal de 1791 qui ne voulurent pas considérer la séduction comme un délit ; ils ne firent que consacrer la jurisprudence du Parlement de Paris, qui ne prononçait plus aucune peine pour le stujjreqne Muyart de Vouglans définit (2) : « la
(1) Le Play, Op. cit., p. 50(5.
(2) Min art de \'ouglans Instiiiites au droit criminel^ p. 485. Le stupre était puni dans quelques cas exceptionnels (jeune fille séduite par le valet de son père ou par son professeur de chant ou par son tuteur). Jusqu'en 1730, le Parlement de Bretagne donnait au séducteur le choix entre le mariage et la potence.
INTRODUCTIOxX A L'ÉCONOMIE MODERNE 85
défloration d'une vierge ou l'habitude avec une veuve qui vit honnêtement et que l'on a séduite vSOus l'espérance du mariage ». On accordait seulement à la mère de l'argent pour élever l'enfant et quelquefois une dot ; — mais la dot n'était pas allouée aux servantes.
llfaut être trèssceptique dans l'appréciation des lois ayant pour objet les mœurs ; les peines prononcées pour l'adultère sont devenues illusoires (1) — à Paris généralement vingt-cinq francs d'amende ; et on peut se demander si le jour n'est pas éloigné oi^i ce délit disparaîtra de notre Code. La loi française interdit à l'époux coupable d'épouser son complice, en cas de divorce prononcé pour cause d'adultère (art. 298 du Code Napoléon) ; dans la pratique cette règle n'est pas appliquée, le jugement de divorce omettant à dessein de nommer le complice ; aujourd'hui on demande l'abolition de cette interdiction.
Tout le monde convient que la législation est impuissante en ces matières quand elle n'est pas soutenue énergiquement par l'esprit public. Les idées de Le Play sont donc manifestement fausses; on aurait beau faire des lois contre les séducteurs, on ne moraliserait pas la France et on n'y développerait pas le respect pour la femme. Autre chose est de constater l'importance qu'un tel sentiment a pour le progrès
(1) A rapprocher de rindiilgence de plus en plus grande que montrent les tribunaux allemands dans l'application de l'article 175 du Code pénal (Moll. Les perversions de l'instinct génital ; trad. franc., p. 300.) Cet article punit la pédérastie, qui depuis la Révolution n'est plus un délit chez nous.
de la conscience juridique ; autre chose est de donner une recette pour le produire. Les règles pénales qui sont adaptées aux mœurs des pays où la femme est respectée, n'engendreront pas ces mœurs dans les pays oii elle l'est peu ; elles seront alors impuissantes ou seront détournées de leur but.
3° La quatrième et la cinquième pratique ont pour objet la prospérité de la famille ; ce sont : les habitudes d'épargne assurant la conservation de la famille et l'établissement de ses rejetons, — l'union indissoluble entre la famille et son foyer. Ces deux règles ont une très grande importance dans le système de Le Play ; elles doivent être interprétées de la manière suivante :
a) Le respect des traditions nationales se maintient surtout par l'intermédiaire de la famille ;
b) La prospérité matérielle de la famille est un élément prépondérant pour sa force morale ^1) ;
c) La propriété d'un foyer stable joue un grand rôle dans la vie de famille (2).
Ces principes ont des valeurs inégales ; Le Play a été surtout frappé par le troisième, parce qu'il admi-
(1) Cf. Saggi di critica ciel marxisnio, p, 126,
(2) On peut se demander pourquoi Le Pla}' n'a pas inscrit parmi ses règles l'usage d'inhumer les ancêtres dans la propriété, puisqu'il admire « ce pieux usage de toutes les sociétés stables » {La réforme sociale, tome I, p. 384. Cf. Organisation du travail p. 384). C'est incontestablement une pratique très importante au point de vue historique, mais impraticable aujourd'hui ; mais il y a bien d'autres choses impraticables dans les projets de Le Play.
rait la constitution des familles hanovriennes (1), et parce qu'il trouvait là une recette susceptible d'être traduite immédiatement dans les lois. Le premier principe n'a pas été formulé par lui d'une manière expresse et c'est pourtant le plus important pour le philosophe : c'est celui qui se relie directement au fond même de la conscience juridique du peuple. Les manières d'assurer l'influence de la famille peuvent varier suivant les civilisations ; mais il ne paraît pas douteux que sans cette influence les traditions juridiques sont sans grande efficacité. Il est à peine besoin d'insister sur cette théorie, que l'histoire romaine met pleinement en évidence ; cette histoire nous montre encore, d'une manière très claire, qu'un peuple n'est grand dans le droit que s'il a un profond respect des traditions.
Là encore les recettes de Le Play sont hors de proportion avec le résultat à atteindre ; il prétend (2) que les anciennes mœurs se rétabliront d'ellesmêmes quand on donnera aux pères une plus grande liberté testamentaire ; il est manifeste, cependant, que le testament peut être employé, suivant les circonstances, soit à consolider la famille, soit à la ruiner. On lui objectait (3) les captations qui dédépouillent les enfants « au profit du vice ou de la religion y^ ; il répondait qu'elle étaient sans danger sérieux
(1) On sait que l'observation des coutumes des familles de la plaine saxonne frappèrent beaucoup Le Play au début de ses voj'ages et exercèrent une influence décisive sur sa pensée.
(2) Le Play, Organisation du travail, § 35.
(3) LePlay, O/j. cit., § 45.
88 INTMODUCTION A l'ÉCONOMIE MODERNE
chez les peuples libres et prospères ; mais il aurait fallu prouver qu'il en sera de même chez un peuple que l'on déclare soi-même corrompu et que l'on veut guérir. Le Play se figurait que le sentiment juridique d'une nation se forme par le moyen de quelques lois et l'imitation de quelques hommes (1).
C. — Je groupe maintenant les trois premières pratiques que Le Play recommandait pour assurer la paix sociale : permanence des engagements réciproques du patron et de l'ouvrier; entente complète louchant la fixation des salaires; alliance des travaux de l'atelier et des industries domestiques, agricoles et manufacturières. Ces trois pratiques se rapportent surtout à une vie rurale ou demi-rurale.
La permanence des engagements réciproques constitue en faveur de l'ouvrier une sorte de droit sur les forces productives qui appartiennent au patron; il y a comme un démembrement de la propriété au profit des travailleurs; Le Play a signalé, lui-même, cet aspect de la vie ouvrière en disant ('2) que les mineurs
(1) « Cette réforme serait aussi prompte que celles de Louis XIII et de Georges III si les bons citoyens qui s'aperçoivent du mal se concertaient et se dévouaient pour ramener le règne du bien » (Op. cit., p. l'iô), et il ajoute en note : « Quelques hommes de talent, unis par l'amour de la vérité et préoccupés exclusivement du bien public, suffiraient à cette tâche ». J'ai eu l'occasion de dire plus haut que la psj'chologie des hommes des classes supérieures coustitue, d ordinaire, un ensemble de phénomènes tout à fait superficiel.
(2)LePlay, Lcsoiwricrs européens, p. 141, col. 2,p.2()ô,coI. 2. Cf. p. 145. — J'indique ici, en passant, que les coutumes des régions minières de l'Allemagne et particulièrement du Marz
du Harz et les sauniers de l'ouest de la France possèdent les premiers une sorte d'hypothèque légale, et les uns et les autres un droit au travail sur la propriété.
L'entente complète relative au salaire était conçue par Le Play comme un effet de Taction quasi-sacerdotale des Autorités sociales ; elles (1) « règlent les tarifs sans aucun débat et à la satisfaction de leurs ouvriers «. Mais on peut comprendre les choses autrement etassimilerla détermination du salaire à un arrangement qui se produit pour l'usage d'une servitude entre deux propriétaires. 11 faut noter, en effet, qu'aux yeux de Le Play la forme la plus recommandable du salaire est celle qui rend la rétribution « proportionnelle à la quantité de travail fait. L'ouvrier s'élève ainsi au rang d'entrepreneur en se chargeant, à prix fait, d'une subdivision du travail de l'atelier ».
Si l'ouvrier devient entrepreneur, il ne peut plus être considéré comme un simple subordonné du patron. Au commencement du xix^ siècle les entrepreneurs de travaux publics étaient regardés par le gouvernement comme étant des agents d'un certain ordre de l'administration ; mais aujourd'hui les entrepreneurs contractent avec l'Etat dans les mêmes conditions qu'avec les particuliers (2). De même l'idée
donnent la clef des théories sociales de Fichte. A. Menger n'a pas vn cette dépendance qniest cependant frappante. (Cf. Menger, Le droit au prodnil intégral du travail; trad. fran., pp. ôO-.Vi et la description du Harz dans les Ouvriers européens.)
(1) Le Fia}»-, Organisation du travail, p. 146.
(2) Il ne reste pins de trace de l'ancienne situation que pour
d'Autorité sociale finirait à la longue, par s'effacer • devant celle de contractant.
La troisième pratique nous ramène, encore plus directement, vers l'idée paysanne; il s'agit de mêler à la vie do salarié quelque chose de la vie du petit propriétaire ou du petit artisan. Le Play insiste sur ce que, durant les chômages de l'atelier patronal, les familles peuvent se procurer quelques réserves par ces industries domestiques ; ces occupations augmentent la sécurité de la famille. Il trouve très mauvais le préjugé qui a, plus d'une fois, fait regarder en Angleterre ce système comme contraire à la bonne marche des grands ateliers (i).
Ici encore nous ne nous arrêterons pas aux formules empiriques de Le Play, et nous tirerons de ces observations la règle suivante :
La conscience juridique populaire a pour base écorio-
les fournisseurs de l'armée, qui peuvent être poursuivis correctionnellement quand ils font « manquer le service dont ils sont chargés ». (Art. 430 du Code pénal.)
(1) « J'ai vu congédier, dit-il, un excellent ouvrier qui faisait son devoir à l'atelier avec une régularité exemplaire, mais qui avait commis la faute de créer au logis un petit commerce d'épicerie, exploité par sa femme et ses enfants. » (Le Plaj', Op. cit., p. 155. — Cf. La réforme sociale, t. II, p. 145).
Les patrons anglais n'admettaient pas davantage que les jeunes commis se livrassent à aucune étude étrangère à leur profession. « Ils tiennent même en suspicion fà Liverpool] un commis qui se récrée par des lectures instructives. » (Le Play, La réforme sociale, t. II, p. 164). Quand on parle de l'hostilité des anciens fabricants anglais contre les organisations syndicales, il faut largement tenir compte de cette ancienne préoccupation de ne permettre aucune occupation étrangère.
inique un ensemble de conditions mettant l'ouvrier en état de se juger chef d'entreprise
11 ne faut pas se dissimuler la très grande importance d'une formule fondée sur un si grand nombre d'observations; mais il ne faudrait pas non plus prétendre qu'elle résout complètement le problème de la formation juridique du peuple. Si nous n'avions eu connaissance que des sociétés de paysans et d'artisans, nous aurions trouvé une formule mettant beaucoup plus en évidence la propriété ; et souvent des auteurs ont, en effet, soutenu que sans propriété privée il ny a jt^c/s de droit. Il serait très utile de se livrer à des recherches sur les effets que produisent les institutions ouvrières actuelles, au point de vue qui nous occupe ici ; je ne crois pas que l'on ait fait d'études sérieuses dans ce sens. Quand on aurait dégagé une série de formules correspondant à des régimes de productions distincts, il y aurait à les grouper en systèmes et à voir ce qu'il est possible d'en tirer pour éclairer les théories socialistes.
YI
Attaques de Le Plaj' contre les juristes, — Le tutiorisme des juristes et leur défiance des nouvelles lois — Reproches injustes qu'on leur adresse à propos de leur travail normal. — L'opportunité et le droit. — Importance de l'idée d'opportunité dans la législation relative à l'agriculture. — Travaux d'amélioration collective; servitudes spéciales imposées aux forêts et aux mines. — Rcmemljrement et colonisation intérieure.
On sait avec quelle animosité Le Play parle des légistes, auxquels il attribue une responsabilité énorme dans les maux dont souffrait le pays ; il est vrai qu'il faut faire quelques distinctions, car il emploie ce mot pour désigner trois catégories bien distinctes.
1° Les anciens conseillers de la couronne aidèrent la royauté à ruiner les autonomies locales et furent les principaux soutiens de la monarchie absolue. Le Play félicite (1) Napoléon III d'avoir quelquefois échappé à l'influence des hauts fonctionnaires de l'Etat et des légistes pour réformer « le régime de
(1) Le Play, Op. cit., p. 127. Dans l'avertissement il dit que l'empereur s'intéressa à ses « efforts, malgré la résistance de
ses conseillers ».
contrainte légale en ce qui touche les coalitions, la presse et les réunions publiques ».
■^° Les avocats, avoués et notaires sont très souvent dénoncés par lui comme poussant les héritiers à contester en justice les dispositions testamentaires conformes aux vieilles coutumes. Il signale (1) la rapacité des hommes d'affaires qui ne cessent d'augmenter leur fortune au détriment des propriétaires.
3° Les théoriciens du droit étaient odieux à Le Play, parce qu'ils sont, avant tout, des logiciens, ramenant toute solution à un principe général. L'emploi de la déduction dans les questions sociales ne lui convenait guère (2) ; il était persuadé que les lettrés avaient fait beaucoup de mal en prétendant donner a jTriori des règles de réforme sociale en s'appuyant « sur la raison pure, guidée elle-même par la notion de justice » ; la répugnance qu'il éprouvait pour toutes ces théories creuses, le rendait injuste pour les légistes, qu'il met, presque toujours, sur le même rang que les littérateurs (^3).
Il ne semble pas que Le Play ait observé que les légistes ne sont vraiment forts que dans les cas où ils traduisent sous forme de thèses abstraites des sentiments populaires très puissants. Il critique fort l'abus que l'on a fait des mots de liberté, de progrès, d'égalité et de démocratie ; ses critiques sont parfois fondées, mais il ne se doute pas que derrière ces mots fatidiques il y a un vaste ensemble d'aspirations na-
(1) Le Play, Op. cit., p. 330.
(2) Le Play, La réforme sociale, tome I, p. 90.
(3) Par exemple : Loc. cit., p. 79.
tionales, que tout gouvernement est tenu de respecter (IV Son illusion est d'autant plus singulière qu'il a remarqué lui-même (2) que les philosophes rationalistes, quand ils sont embarrassés, « font appel aux préjugés et aux passions de leurs contemporains ; » cela est tout naturel puisque leur œuvre n'est qu'une exposition des sentiments populaires, mise, lorsque cela est possible^ sous la forme que les logiciens sont habitués à donner aux expositions scientifiques : la forme ne doit pas nous tromper ; l'essentiel est le fond populaire.
Nous pouvons encore remarquer que, comme la grande masse des anciens élèves de l'Ecole polytechnique, Le Play n'avait pas l'esprit tourné vers les considérations juridiques ; celles-ci lui paraissaient être une gène dont l'homme de science doit s'émanciper. On sait que l'école saint-simonienne n'avait aucune idée du droit. A. Comte ne parlait que de devoirs.
Il y a dans le raisonnement des juristes quelque chose qui choque beaucoup les personnes qui n'ont pas réfléchi sur les principes de la genèse du droit. Chaque fois que l'on propose une loi nouvelle, on voit les juristes s'ingénier à trouver des motifs subtils pour en montrer l'inutilité et le danger; l'expérience ne
(1) Il s'élève beaucoup contre Tocqueville qui regardait le mouvement démocratique comme irrésistible (Organisa lion du travail, p. 368). Il prétend que cet auteur n'a pas justifié les conclusions de son livre sur la Démocratie en Amérique. Il est difficile cependant de nier que Tocqueville avait parfaitement reconnu les forces dominantes actuelles, tandis que Le Play rêvait une restauration utopique des Autorités sociales.
(2) Le Play, La réforme sociale, tome I, p. 90.
leur donne pas toujours raison elles personnes étrangères à la science juridique finissent par se demander si toutes ces chicanes ne sont pas de purs jeux scolastiques. Le raisonnement ne peut indiquer quelle sera l'importance d'un danger que l'on aperçoit dans une réforme projetée: le raisonnement peut tout au plus servir à prévoir le fait et à le définir ; l'expérience seule permet de mesurer les conséquences quantitatives. Comme en matière sociale l'absolu n'existe pas et qu'on devra se contenter de prendre en considération ce qui arrive le plus souvent, les objections faites par les logiciens peuvent n'avoir, eu pratique, qu'une importance secondaire ; avant que l'expérience n'ait prononcé, il n'y a aucun moyen d'être fixé sur ce qu'ilimporte surtout de connaître, c'est-à-dire sur l'effet le plus ordinaire.
Il faut ajouter aussi qu'une loi dans la pratique se présente tout autrement qu'une loi en projet ; la jurisprudence a pour objet de faire disparaître ses oppositions trop saillantes avec le passé, de réduire ses effets paradoxaux, de l'atténuer parfois même à tel point que ses rédacteurs se plaignent de la méchanceté des tribunaux, qui ne respectent pas leurs intentions (1).
(1) Cela s'est produit surtout depuis que l'on fait beaucoup de lois sociales. Après que la Cour de Cassation eut interprété la loi de 1900 sur le travail des femmes autrement que Millerand, Jaurès et la Petite République l'avaient décidé, on ne lui ménagea pas les reproches ; on lui fit observer qu'elle ne respectait pas la pensée du rapporteur de la loi et celle du ministre socialiste.
La Petite République a expliqué aux ouvriers que le Parlement, en réduisant la durée de la journée du travail, avait eu
Ce travail de la jurisprudence a pour résultat, souvent, de rendre moins graves les inconvénients que les juristes avaient signalés durant la période de la discussion.
D'une manière générale, les juristes sont très opposés aux lois nouvelles, toutes les fois que celles-ci ne sont pas conformes aux tendances de leur science et par suite aux sentiments juridiques dont ils sont normalement les interprètes et les guides. Les bonnes lois devraient, suivant eux, se borner à consacrer les opinions des meilleurs auteurs et fixeraient les décisions des juges dans le sens tutioriste (pour parler comme les casuistes) ; les bonnes lois auraient ainsi pour résultat d'empêcher les écarts de tribunaux fantaisistes et de compléter les règles connues pour faire disparaître des anomalies fâcheuses.
Au fond, les juristes^ en dépit de leur réputation de logiciens pédants, sont très attentifs aux mouvements variables de l'opinion, dès que celle-ci est quelque peu éclairée ; ils travaillent à les rendre assimilables par la jurisprudence ; c'est donc la partie mobile et sentimentale du droit qui donne, en dernière analyse, la raison véritable de leur attitude.
Tandis que les propagateurs de réformes ont une confiance infinie dans des formules législatives, les
Vinlcnlion de leur conserver le même salaire et elle a accusé les patrons de s'insurger contre la loi. Les ouvriers, disait-elle le 12 avril 1902, « ignorent le premier mot de leurs droits. Mais où des syndicats existent, où les tra^•ailleu^s sont conscients et connaissent le sens exact et la portée de la loi nouvelle, les patrons capitulent. »
juristes estiment que les textes ne sont rien et que la pratique seule importe; or, la pratique dépend de tant de causes que la législation arrive parfois à réaliser tout autre chose que ce qu'elle cherchait. Ils savent que l'essentiel dans la législation est non pas la règle mais l'usage que Ton eu fera de manière à satisfaire le sentiment juridique. La logique des légistes est donc une savante adaptation de l'appareil rigide des raisonnements à un état mobile.
Il y avait encore entre Le Play et les juristes une opposition d'une autre nature, sur laquelle il est très essentiel d'insister parce qu'elle va nous amener à poser l'un des plus graves problèmes que l'on rencontre dans l'économie concrète. Le Play, étant un homme d'observation , apportait beaucoup de faits pour montrer qu'il y aurait avantage à adopter une autre manière de conduire le travail en France ; il prétendait que ses preuves étaient de nature à convaincre les gens sérieux, qu'elles étaient du même genre que celles qui sont jugées convaincantes parles hommes d'affaires pour les décisions à prendre dans les questions d'ordre personnel ; en un mot, il défendait l'opportunité de certaines pratiques. L'opposition qui existait entre lui et les juristes était, dans une certaine mesure, la contradiction qui existe entre y opportunité et le droit tout fait.
Il n'entre pas dans mon plan de traiter, sous son aspect philosophique, la question des rapports qui existent entre l'opportunité et le droit tout fait; je me borne à rappeler que lehring a très souvent insisté sur ces rapports, qu'il représente quelquefois comme ceux qui existent entre une matière flottante et
98 INTRODUCTION A l'ÉCONOMII: MODERNE
un précipité qui finit par se durcir. (1) «La formation de cette couche profonde a suivi la même marche que celle des plus récentes; c'est de l'opportunité déposée, consolidée par l'expérience et mise à l'abri de toute dispute. » Je chercherai à montrer seulement comment, dans les questions rurales, se manifeste la puissance de l'opportunité.
Je crois qu'aucune raison juridique n'est capable d'arrêter des législateurs appartenant au monde agricole quand ils sont persuadés qu'une loi est capable d'augmenter la prospérité de la terre. On se trouve donc en présence d'un singulier paradoxe : tandis que le propriétaire ne cesse de réclamer le respect absolu de ses droits^ le même homme se montre très peu soucieux des principes quand l'utilité d'une mesure lui semble être certaine pour l'amélioration de l'agriculture. C'est en partie pour cette raison que Le Play n'a jamais pu dépasser la notion d'opportunité quand il a raisonné sur la société et qu'il était incapable de comprendre les objections que lui faisaient les juristes.
La théorie que je voudrais mettre ici en évidence peut être formulée ainsi : le domaine propre de Inopportunité est la création de nouvelles forces productives ; — le domaine propre du droit tout fait est la conservation des forces existantes. Dans le premier cas, il y a mobilité; dans le second, rigidité.
Une différence analogue existe dans l'économie industrielle; d'ordinaire, les protectionnistes soutiennent
(1) lehring. Vcvoliilion du droit (Zwcck iin Uccht), trad. franc., p. 291. - Cf. p. 349.
qu'ils ne demandent des droits de douane que pour permettre de créer des usines neuves exigeant de grands sacrifices; ils promettent souvent que la situation sera transitoire et que, dans un délai assez court, on pourra revenir au libre-échange : — celui-ci constituerait, d'après beaucoup de protectionnistes modérés, le régime normal d'un échange équitable ; mais l'opportunité exigerait un sacrifice temporaire.
Nos lois rurales prétendent concilier le progrès avec le respect dû à la propriété; cette formule signifie simplement : sortir du droit proprement dit pour faire de l'opportunité, mais en ayant l'air de faire du droit. Je vais donner quelques exemples pour faire mieux saisir l'importance de l'opportunité dans la pratique agricole.
Les terres humides ont toujours été considérées, en France, comme ne constituant pas une véritable propriété; les souvenirs féodaux exercent ici une action très visible comme pour les mines et pour les forêts. La loi des 26 déc.90 — 5 janv. 91, inspirée des traditions de l'Ancien Régime, permettait à l'administration d'entreprendre elle-même le dessèchement des marais en dépossédant les propriétaires. Ceux-ci devaient être indemnisés, à leur choix : soit par une somme d'argent, soit par la cession de surfaces assainies; le surplus des marais devait être vendu à des ouvriers capables d'en opérer le défrichement. Cette loi était d'une application à peu près impossible, comme beaucoup de lois faites à cette époque par des hommes qui ne tenaient pas compte des difficultés pratiques et notamment des questions d'argent ; l'idéalisme révolutionnaire trouvait facile tout ce qui avait été pensé, exagérant ainsi les illusions des rois, qui
voulaient que leurs courtisans les trompassent sur Tapplication de leurs idées (1).
En 1807, Montalivet, dans son exposé des motifs en faveur de la nouvelle loi sur les marais (7 septembre), disait qu'on « n'avait pas assez respecté la propriété » dans la législation antérieure et qu'on avait ainsi créé beaucoup de résistances. Le ministre observait que l'empereur tenait à ce que les propriétaires fussent parfaitement fixés d'avance sur la nature de leurs droits pour qu'il n'y eût aucune surprise à l'avenir: ft la possession des marais est trop intimement liée à l'intérêt général, à la santé, à la vie des hommes et à V accroissement des produits du territoire pour ne pas être immédiatement (2) sous l'autorité de l'administration. » En conséquence, l'article premier posait ce principe que a la propriété des marais est soumise à des règles particulières » et que « le gouvernement ordonnera les dessèchements qu'il jugera utiles [3) ou nécessaires. »
(1) On se rappelle le voyage de Catherine en Crimée, qui s^'mbolise parfaitement l'idéalisme de ce temps. — En 1849, le comte de Cliambord, recevant la visite de deux royalistes français, fut très mécontent d'entendre l'un d'entre eux lui prédire que le président se ferait proclamer empereur : en sortant de chez le prince, l'un des visiteurs dit à son ami trop franc : « Pourquoi l'avez-vous contrarié? Il aime tant qu'on lui dise que la France l'attend. »
(2) Il aurait fallu dire nicdialcmci^t, jîuisque le projet a pour objet de respecter la propriété; mais la langue des gens de ce temps est souvent incorrecte.
(3) Les constitutions républicaines avaient subordonné l'expropriation à la nécessité : le Code Napoléon, en 1804, la subordonna à Yiitilité ; je ne sais pas s'il y a une grande difîéroncc
Le dessèchement peut s'opérer de trois manières : 1° par les propriétaires qui s'unissent et prennent l'engagement d'exécuter les plans approuvés; 2° par des entrepreneurs qui sont rémunérés par la concession d'un droit sur une fraction de la plus-value résultant de leurs travaux (cette fraction, fixée par un décret, est payée soit au moyen d'annuités, soit au moyen de l'abandon d'une partie des terres par les propriétaires); 3° par des entrepreneurs qui exproprient les propriétaires. Ce troisième mode était considéré comme devant être tout à fait exceptionnel.
La nécessité des améliorations agricoles se faisant de plus en plus sentir, les lois du 21 juin 1865 et du 22 décembre 1888 ont permis de constituer des associations syndicales de propriétaires intéressés à certains travaux et de forcer la majorité à imposer ces travaux à la minorité. Tout d'abord, on n'avait prévu cette contrainte que pour la construction de digues contre la mer ou les fleuves, le curage des cours d'eau, le dessèchement des marais, l'assainissement des terres humides et les ouvrages nécessaires aux marais salants. Si les deux tiers des intéressés possédant la moitié de la surface ou la moitié des intéressés possésédant les deux tiers delà surface étaient consentants,
entre ces deux rédactions ; la langue de la Révolution française manque de précision quand elle ne se réfère pas à une terminologie de l'Ancien Régime. La langue des idéalistes ne doit pas être confondue avec celle de tout le monde : dans sa lettre à Andréa Costa (qui lui a valu tant d'attaques), Jaurès écrit que la Triple alliance est le conlrcpnids nécessaire de l'alliance franco-russe; il voulait dire le contrepoids exact.
l'administration pouvait contraindre la minorité à entrer dans l'association.
En 1888, on a été beaucoup plus loin ; on a admis la faculté de coercition pour Fassainissement et les travaux d'utilité publique dans les villes, l'irrigation, le drainage, l'ouverture de chemins et « toutes autres améliorations agricoles d'intérêt collectif » (1) ; maison demande une majorité plus forte que pour les cas prévus en 1865. Il faut « l'adhésion des trois quarts des intéressés, représentant plus des deux tiers de la superficie et payant plus des deux tiers de l'impôt foncier afférent aux immeubles, ou des deux tiers des intéressés, représentant plus des trois quarts de la superficie et payant plus des trois quarts de l'impôt foncier afférent aux immeubles ».
Les propriétaires de la minorité peuvent, par contre (sauf pour les cas de défense contre la mer ou les fleuves et le cas de curage), abandonner leurs terrains et se faire exproprier.
Après la loi de 1865 on justifiait le droit de contrainte admis en faveur de la majorité en disant que certains travaux (2)« ont pour objet de protéger les propriétéscontre des dommages auxquels elles sont exposées ; les autresn'ont pour objet que d'accoître la valeur d'une propriété déjà placée dans une condition nor-
(1) La rédaction du texte est mauvaise; car il résulte de l'article 3 de la loi que ces travaux d'amélioration agricole, d'intérêt collectif, devront avoir été déclarés d'utilité publique, tout comme les travaux édilitaires.
(2) Aucoc, Conférences snr l'administration et le droit administratif, tome II, p. 408. M. Aucoc a été président de section au Conseil d'Etat; son autorité est très iîrande.
maie »>; pour ceux-ci, il n'y aurait pas eu lieu à contrainte. Cette théorie n'était même pas exacte en 1865, car elle ne s'appliquait pas bien aux marais salants. Il faut reconnaître différents degrés d'opportunité : l'homme qui refuse de participer à la défense des terres contre la mer ou les fleuves est un homme dépourvu de tout jugement, si la très grande majorité de ses voisins reconnaît cette nécessité, — d'accord avec l'administration. L'irrigation présente un caractère d'utilité bien moins évident, car il est arrivé souvent qu'elle a coûté plus qu'elle n'a rapporté. 11 ne s'agit que d'opportunité ; c'est l'administration qui apprécie souverainement; mais elle s'entoure de garanties, d'autant plus sérieuses que l'opportunité est plus contestable ^1 ;.
Dans tous les pays du midi de l'Europe, la valeur des terres dépend, dans une très large mesure, des facilités de l'irrigation ; il y a des canaux très anciens et le droit à l'arrosage s'est, en quelque sorte, incorporé à la terre; le Code Napoléon a donné aux tribunaux un certain droit d'apprécier l'opportunité dans les procès relatifs à l'emploi que les riverains font de l'eau : de nouveaux riverains peuvent arroser et nuire aux anciens usagers. « Les tribunaux doivent concilier l'intérêt de l'agriculture avec le respect dû à la propriété ; et, dans tous les cas, les règlements
(1) Kautsk}- fait observer qu'au xviif siècle on a souvent en Allemagne fait de grandes entreprises de travaux d'amélioration du sol, qui ont été fort peu productives (La politique agraire du parti socialiste, trad. franc., pp. 137-138).
104 INTBODUGTION A l' ÉCONOMIE MODERNE
particuliers et usages locaux doivent être observés.» (art. 645 du Code Napoléon).
Mais l'administration a un pouvoir beaucoup plus étendu pour faire des partages de l'eau d'un territoire; il lui est arrivé, plus d'une fois, de permettre la constructioQ de nouveaux canaux qui avaient pour effet d'exproprier sans indemnité les anciens arrosants. La loi du <S août 1898 prescrit (art. 9) que les décrets réglementaires devront or concilier les intérêts de l'agriculture et de l'industrie avec le respect dû à la propriété et aux droits et usages antérieurement établis ». On n'a pas trouvé de formule plus claire pour définir l'opportunité ; on conçoit que c'est là un conseil dont l'administration tient le compte qu'elle juge convenable.
Rien n'est plus curieux que les efforts que firent les rapporteurs de la loi forestière de 1827 pour justifier les servitudes qu'elle imposait aux bois particuliers ; devant la Chambre des pairs on faisait valoir que « les bois sont des objets de première nécessité » et on invoquait des motifs d'ordre public. Si l'on acceptait assez facilement le droit que la Marine avait, depuis longtemps, de choisir des arbres propres à ses constructions de guerre, il n'en était pas de même du droit que l'administration revendiquait d'interdire les défrichements. Le gouvernement ne proposait que des mesures temporaires, et, dans son exposé du 29 décembre 182G, Martignac émettait l'espoir qu'au bout de 20 ans « la liberté pourra être rendue tout entière à la propriété ». En 1859, cette partie du Code forestier a été révisée; la liberté n'a pas été rendue tout entière; mais le contrôle de l'ad-
ministration a été tellement restreint qu'il ne gêne guère (soutien des terres sur les montagnes, protection contre les eaux des fleuves, maintien des sources, conservation des dunes, défense militaire dans la zone frontière et salubrité publique).
Jusqu'en 1866 il a existé une législation tout à fait singulière en France sur les fonderies de métaux : on ne pouvait établir un haut-fourneau sans une autorisation ; et le gouvernement s'assurait si une pareille entreprise avait des chances sérieuses de réussir, si elle pouvait prospérer sans nuire aux entreprises voisines. Le gouvernement, qui était au commencement du xix^ siècle le plus gros consommateur de fer du pays, veillait à ce que cette industrie put marcher d'une manière régulière, sans abus de concurrence pouvant déterminer des crises ; de plus, il donnait aux maîtres de forge des droits pour se procurer du minerai. Il est assez singulier qu'il n'ait pas songé à leur donner aussi des droits sur les forêts voisines (1).
Dans l'exposé des motifs de la loi sur les mines^ fait le 13 avril 1810, au Corps législatif, Regnault de Saint-Jean-d'Angely disait qu'on avait cherché à concilier les principes de la propriété avec les garanties nécessaires aux exploitations de mines. On croyait
(1) Le Plaj' estimait que la législation napoléonienne avait été nuisible aux industriels (La réforme sociale, tome II, p. 123) il regrette que les forêts soient séparées généralement des fonderies. Dans les Ouvriers européens (p. 132, col. 2) il avait dit que les exigences des propriétaires de bois avaient entraîné la décadence de la métallurgie du fer en France.
avoir trouvé un juste milieu, conciliant parfaitement les intérêts de l'Etat, ceux de l'exploitant et ceux des propriétaires du sol. Tandis que le conseiller d'Etat soutenait que l'on voulait faire des mines « des propriétés auxquelles toutes les définitions du Code Napoléon puissent s'appliquer », le rapporteur du Corps législatif disait : « Les mines n'étant pas et ne pouvant être considérées comme des propriétés ordinaires, doivent être assujetties à des règles spéciales et soumises à une surveillance de l'administration ». En fait, l'administration exerce une action assez étendue et la propriété de la mine peut être vendue d'autorité au cas oii « l'exploitation est restreinte ou suspendue de manière à inquiéter la sûreté publique ou les besoins des consommateurs ». Le gouvernement se trouve armé d'un pouvoir d'appréciation formidable qui rappelle celui dont il jouit envers les propriétaires de marais qui ne veulent pas transformer leurs terrains : c'est toujours le progrès des forces productives qui est en jeu.
En Allemagne la considération de l'opportunité a conduit à adopter une législation destinée à faciliter le remembrement dans les banlieues à parcelles morcelées ; cette législation semble bien contraire aux idées généralement reçues sur la propriété ; il faut, toutefois, observer que dans les régions où la terre est ainsi morcelée à l'infini, il n'existe pas un fort sentiment d'attachement pour une terre déterminée ; on est habitué à vendre et partager la terre comme de véritables meubles (1) I
(1)M. de la Bouillerie, qui liahitc une région où existent des
INTRODUCTION A L'ÉCONOMIE MODEKNE 107
Dans ses provinces orientales la Prusse cherche à créer une classe de petits propriétaires, en achetant de grands domaines et les vendant par parcelles ; en Pologne elle procède à une œuvre plus complexe, puisqu'elle essaie d'écarter l'élément polonais de la propriété pour remplacer l'ancienne noblesse par une paysannerie venant des autres régions de l'Allemagne. Jusqu'ici le gouvernement n'a pas manqué de terres ; il est probable que s'il était gêné à ce point de vue, il demanderait une loi pour pouvoir recourir à l'expropriation.
L'Angleterre a accepté le principe de l'expropriation pour la création de lots de terre destinés aux ouvriers ruraux ; mais, eu fait, les propriétaires sont généralement disposés à céder à l'amiable les surfaces nécessaires. Je cite cette application des idées d'opportunité pour pouvoir passer aux règles appliquées en Australasie.
Dans ces pays il existe une population urbaine tout à fait exagérée et la grande masse de la terre a été occupée autrefois par de puissants propriétaires de troupeaux. Il y aurait un intérêt évident pour l'avenir à coloniser au moyen des ouvriers qui encombrent les grandes villes. Les Etats ont acheté de grands domaines et les ont partagés entre des cultivateurs ;
parcelles très réduites, ne croit pas cependant que le paysan français acceptât facilement le remembrement suivant le système allemand {Etude sur la pciile propriété rurale, p. 79). Je reviendrai sur cette question dans la troisième partie, § I ; je n'apprécie pas le remembrement comme le fait Kautsky.
dans l'Australie méridionale et la Nouvelle-Zélande on a admis l'expropriation en cas de désaccord. On est allé plus loin encore en créant des colonies par voie administrative ; sur les bords de la rivière Murray ont été faites d'intéressantes organisations de colonisation par le travail collectif : on y a vu, bien à tort, des essais de communisme. Il y a eu de très grandes difficultés dans la gestion de ces sociétés d'urbains transformés en paysans ; il est probable que les meilleurs éléments de la population profitaient des facilités données aux acquéreurs de lots de ferme et que le gouvernement avait à faire l'éducation de médiocres travailleurs pour ses villages de colonisation (1).
(1) Consulter sur cette question le livre récent de M. Vigouroux : L'évolution sociale en Aiistralasie.
La colonisation requiert des formes spéciales et les forces productives ne se créent pas sous le régime de l'exploitation normale. — L'histoire des antiques monastères bénédictins. — Grandes analogies que présente cette histoire avec celle du capitalisme : facilité d'avoir de la main-d'œuvre ; accumulation primitive ; technique supérieure ; discipline. — Echec de la régie de saint Columban. — Décadence des sociétés qui ne s'occupent plus que de la consommation.
Les procédés de colonisation sont extrêmement variés : ils reposent tous, en effet, sur des circonstances psychologiques qui ne présentent aucune uniformité ; il s'agit de trouver des moyens d'intéresser des hommes à entreprendre une œuvre pénible, dont les résultats dépassent de beaucoup l'étendue des perspectives habituelles de leur pensée. On peut comparer ces phénomènes à ceux que l'on observe dans l'atelier capitaliste : les chefs d'industrie habiles s'ingénient à trouver des nioyens pour forcer l'ouvrier à prendre des habitudes nouvelles, capables de conduire à une production d'un ordre plus élevé : c'est un monde nouveau qui se crée grâce aux ruses du capitalisme, qui excite l'ouvrier par l'appât de hauts salaires, comme le gouvernement colonisateur attire le colon parle mirage d'une propriété facile à acquérir. Les procédés employés pour fixer le salaire varient
beaucoup et aucun d'eux ne présente des avantages incontestés sur les autres : ils ont été adoptés à la suite de tâtonnements, pour corriger, au fur et à mesure du besoin, des défauts qui se manifestaient danslaproduction : on peut aussi noter dans les diverses histoires de colonisation des tâtonnements et beaucoup de fautes que l'on s'efforce de réparer. En Australasie on a remanié, à plusieurs reprises, la législation agraire, en vue de la mieux adapter aux besoins que l'expérience seule permettait de reconnaître. Il serait donc absurde, dans un cas comme dans l'autre, de chercher à dégager des principes de droit : je sais que cela a été fait, mais par des auteurs qui n'entendaient rien soit à la marche des ateliers, soit à la colonisation,... ni même beaucoup au droit (1).
La colonisation constitue dans l'histoire économique un moment qui n'est pas régi par les mêmes lois que l'exploitation méthodique du sol; elle ressemble, dans une certaine mesure, à la création artificielle des grandes industries au début de l'ère moderne, alors que
(1) C'est ce qui explique pourquoi tant de personnes ont cru que FAustralasie était un pa^'s socialiste ; je m'étais élevé contre cette erreur dans un article des Sozialistische Monatshefte (février 1898) intitulé ; Ein sozialistischcr Staat ? Mes vues viennent d'être confirmées par un social démocrate allemand. Béer ; il a très bien observé que les législateurs de la Nouvelle-Zélande se proposent de créer une vaste classe moyenne et de réaliser le rêve qu'avaient formé les puritains de la Nouvelle Angleterre {Mouvement socialiste, 15 décembre 1902). M. Mgouroux ne croit pas non plus qu'il 3- ait un mouvement socialiste en Australasie et il nous apprend que c'est aussi l'avis de Ben Tillett qu'il a rencontré dans ce pays. (Op, cit. p. 321).
l'Etat cherchait à fabriquer des fahricanls (1). Aujourd'hui il ne viendrait à l'idée de personne en Europe de restaurer un pareil régime, qui a produit d'heureux effets mais qui deviendrait dangereux pour le progrès ultérieur de la production. On peut la rapprocher aussi de l'intervention exceptionnelle de l'Etat dans le dessèchement des marais : cette intervention, suivant Tesprit de la législation napoléonienne, est temporaire ; le but à atteindre est de restaurer la libre propriété après une période transitoire. La même conception se retrouve dans la loi de 1810 sur les mines: Napoléon entendait limiter à la période des tâtonnements préliminaires Taction directe de l'Etat : il avait hâte de constituer une propriété minière aussi libre qu'il était possible.
11 ne faut plus admettre qu'un même régime convient à la création et à la conservation des forces productives. Beaucoup d'inventeurs de réformes sociales ont tiré grand parti de cette considération ; si le capitalisme a été nécessaire pour créer la grande industrie, d'abord sous le contrôle de l'Etat et ensuite d'une manière à peu près indépendante, il n'est pas évident que la nécessité de son intervention existe encore dans l'état actuel. L'économie se trouve, en quelque sorte libi^e et nos inventeurs profitent de cette liberté pour la reconstruire suivant les caprices de leur imagination.
Bien de personnes ont observé déjà que dans certaines grandes entreprises on ne trouve plus les caractères qui étaient considérés comme essentiels à
(1) Marx, Loc. cit., p. 338, col. 2.
l'entreprise capitaliste : c'est ainsi que l'on a souvent soutenu que, — les mines, les chemins defer, les raffineries de sucre, certaines usines métallurgiques, étant dirigés d'une manière administrative, qui rappelle beaucoup les pratiques de l'Etat, — le rôle du capitalisme serait fini pour ces affaires, qui seraient mûres pour être transformées en régies fiscales. Les philosophes sont persuadés que nous ne resterons pas toujours dans cette ère fiévreuse d'inventions, et que nous entrerons bientôt dans une ère calme à laquelle conviendra un nouveau système de gestion (1). Chacun, suivant ses inclinations particulières, prétend prouver que nous marchons soit au socialisme d'Etat, soit à la rénovation des familles stables décrites par Le Play, soit aux coopératives des types variés.
Les marxistes ne voient pas les choses au même point de vue, parce qu'ils sont persuadés que le socialisme n'a point pour supposition fondamentale l'arrêt ou le ralentissement du mouvement révolutionnaire de l'économie moderne, mais qu'il doit supplanter le capitalisme quand celui-ci ne peut plus donner à ce mouvement une allure assez rapide.
Tl n'existe peut-être pas dans l'histoire de l'Occident
(1) « Nous approchons à grands pas du moment où l'outillage industriel sera achevé; aujourd'hui les paj-^s riches en sont pourvus à profusion et il est donné dans des limites raisonnables aux pays moins avancés. Nous atteignons pour ainsi dire une période organique définie » (H. Denis, La dépression économique et sociale et l'histoire des prix, p. 366). Cela était écrit en 1895, Dans le Devenir social (novembre 1896, p. 9Va), je protestais contre cette rêverie positiviste.
INTRODUCTION A L'ÉCONOMTE MODERNE 113
une expérience plus utile à étudier, au point de vue des questions traitées ici, que celle des monastères bénédictins. Après avoir rendu à l'Europe des services émiaents, que tout le monde reconnaît, ces institutions déclinèrent rapidement et les paysans n'eurent plus qu'un désir, celui de se débarrasser de la tutelle d'anciens maîtres devenus inutiles. Leur grandeur a de nombreux traits communs avec celle du capitalisme ; et celui-ci aurait déjà peut-être connu leur décadence s'il n'avait constamment rajeuni ses méthodes. Cette histoire est d'autant plus importante à faire connaître que Ton a très souvent expliqué la prospérité des anciens monastères par des raisons idéologiques ; nous allons voir qu'elle s'explique très bien par des conditions d'ordre économique, qui nous permettront d'établir un parallélisme remarquable entre les œuvres monastiques et le capitalisme moderne.
Nous examinerons d'abord les conditions générales dans lesquelles se faisait la production monastique : les Bénédictins créaient à leur usage un milieu artificiel privilégié, ayant de grandes analogies avec celui dans lequel s'est développée l'industrie moderne.
Aujourd'hui, nous ne réfléchissons pas assez à l'avantage énorme que procure la sécurité ; le capitalisme a eu grand besoin de cette condition pour pouvoir étendre ses entreprises. A une époque où les gouvernements ne pouvaient donner la sécurité aux citoyens, le prestige religieux des monastères protégeait de petites colonies pacifiques. Les légendes sont pleines d'histoires naïves sur les animaux féroces qui
se laissaient apprivoiser, sur les bandits qui se convertissaient, sur les nobles pillards que la vengeance céleste amenait à se repentir de leurs exactions ; toute cette littérature constitue une preuve indéniable de la force merveilleuse dont disposaient les monastères pour se protéger.
Depuis longtemps, les grands propriétaires ne trouvaient plus une main d'oeuvre suffisante ; la décadence de l'Empire romain tint surtout à cette cause. A l'origine des temps modernes, le capitalisme a eu beaucoup de mal à déplacer les travailleurs pour les accumuler autour des manufactures; en Angleterre, cette accumulation a été favorisée par un ensemble de circonstances sur lesquelles Marx s'est longuement étendu ; encore aujourd'hui, on hésite souvent à entreprendre certaines opérations dans des pays oii la main-d'œuvre est rare. Les monastères attirèrent des hommes en masse, parce qu'ils les protégeaient ; il n'était pas aisé aux anciens maîtres de reprendre leurs esclaves ou colons fugitifs, quand ceux-ci étaient passés sous l'autorité des instituts ecclésiastiques.
Trouver des capitaux était jadis un problème fort difficile à résoudre; pour les moines il était assez simple. Très rapidement les donations de riches familles leur prodiguèrent de grandes quantités de métaux précieux ; l'accumulation primitive était donc très aisée. D'autre part, les couvents dépensaient peu et la stricte économie que les règles imposaient, rappelle les habitudes parcimonieuses des capitalistes (1).
(1) Marx, Capital, Loc. cit., p. 2(î0, col. 2 (d'après Aikin) : « Dans les trente premières années du. wni*^ siècle, un fabricant
Pendant longtemps les moines furent en état de faire des opérations excellentes pour augmenter leur fortune (1) : « Aux XI® et xii® siècles, les moines étaient des banquiers [du Roussillon] comme de bien d'autres provinces... Les religieux puisaient dans le trésor de leurs églises ; ils livraient leurs encensoirs d'argent et jusqu'aux retables précieux de leurs autels. Ils prêtaient sur gages, achetaient les biens des gens dans la gêne ou bien rachetaient les immeubles engagés ». Ainsi nous trouvons ici: une accumulation primitive facile, Tépargne importante et l'usure largement pratiquée.
Pénétrons maintenant sur le domaine et voyons comment il était cultivé ; bien que nous n'ayons pas beaucoup de documents précis à ce sujet, nul doute que les Bénédictins n'aient apporté une technique supérieure à celles des peuples qu'ils colonisaient. Montalembert mentionne souvent des importations d'arbres fruitiers nouveaux et des plantations de grands vergers. Les efforts qui furent tentés pour acclimater la vigne dans des régions oii elle n'est plus cultivée aujourd'hui, nous montrent que les moines étaient des horticulteurs singulièrement habiles, sa-
de Manchester qui eût offert à ses convives une pinte de vin étranger, se serait exposé aux caquets et aux hochements de tête de tous ses voisins.,. C'est en 1758, et ceci fait époque, que l'on vit pour la première fois un homme engagé dans les affaires avoir un équipage à lui. » Marx cite cette phrase d'A. Smith: « La parcimonie, et non l'industrie, est la cause immédiate de l'augmentation du capital. »
(1) Brutails, Etude sur la condition des populations rurales du Roussillon au Moijen-Age, p. 7I}.
chant profiter de circonstances accidentelles heureuses et ne recukint pas devant des soins d'une extrême minutie. Il semble bien qu ils aient vulgarisé les méthodes italiennes d'apiculture.
Parmi les légendes monastiques, je signale celle de saint Théodulphe, sur laquelle Montalembert a écrit une page si éloquente (1) ; pourquoi aurait-on attaché tant d'importance à la charrue de cet infatigable travailleur, si l'emploi de cet instrument n'avait été une innovation importante? Il est d'autant plus vraisemblable que les Bénédictins introduisirent des labours profonds, que leurs établissements furent très souvent faits dans des régions humides que le travail soigné de la terre assainissait rapidement (2).
La valeur des connaissances techniques des moines se manifeste par l'importance de leurs travaux de dessèchement. Dans l'histoire de la technologie, il faut distinguer avec soin l'irrigation et le dessèchement ; la première de ces pratiques est, d'ordinaire, beaucoup plus ancienne que la seconde. Jusqu'à une époque très voisine de la nôtre, on considérait avec un respect superstitieux les œuvres hollandaises : tracer des canaux ayant une très faible pente, per-
(1) Montalembert, Les Moines d'occident, tome II, p. 455.
(2) La technique agricole des anciens présente de très grandes obscurités ; les auteurs décxivent des t3'pes très multiples de charrues et leurs descriptions sont toujours trop sommaires pour qu'on puisse sûrement tenter des reconstitutions ; mais il faut noter que Pline nous dit qu'en Italie huit bœufs sont parfois essoufilés en tirant la charrue {Hisloirc naturelle, XVIII, 47) ; ce texte prouve que des labours profonds étaient pratiqués de son temps.
mettant d'écouler des eaux stagnantes, paraît à la très grande masse des hommes bien plus difficile que de- faire aux eaux courantes des lits artificiels, à peu près parallèles au lit principal, en vue d'inonder ou d'arroser les terrains riverains. C'est ainsi que dans le Roussillon les canaux d'arrosage sont mentionnés dans les documents bien avant ceux de dessèchement et que dans cette province, si riche en œuvres hydrauliques anciennes, ce sont les Templiers qui prirent la plus grande part aux assainissements des marais (1).
L'étude des règles monastiques, faite au point de vue de la production, nous amène à des rapprochements féconds entre les institutions bénédictines et l'atelier capitaliste. Saint Benoît rencontra les difficultés contre lesquelles eurent à lutter les premiers créateurs de la grande industrie (2) : les anciens artisans, fiers de leur long apprentissage, prétendaient conserver leurs habitudes d'indépendance ; ils travaillaient aux pièces et ne voulaient pas se laisser imposer une discipline qu'ils jugeaient appropriée seulement aux ouvriers d'ordre inférieur ; ils vou" laient sortir quand il leur plaisait (3) et accélérer
(1) Briitails, Op. cit. pp. 3-5.
(2) Cf. Marx, Loc. cit., pp. 118-119, -p. 159, col, 2. - p. 183, col. 2. Quelques-uns soutenaient que sans une grande liberté les ouvriers anglais seraient tombés au niveau des Français ; d'autres reprochaient aux Anglais de ne pas suivre l'exemple des Hollandais qui travaillaient six jours par semaine (p. 118, col. 2 et p. 119, col. 1).
(3) Ure, Philosophie des manufactures, trad. franc., tome I, p. 269.
ensuite le métier quand il leur convenait de rattraper le temps perdu : Ure prétend (non sans quelque apparence de vérité) que ce genre de travail intermittent engendrait beaucoup d'abus et que les enfants étaient fort malmenés par les fileurs de laine rentrant du cabaret.
Ure disait (Ij que le grand mérite d'Arkwright avait consisté moins dans ses inventions mécaniques que dans son énergie; il était parvenu à vaincre « le naturel réfractaire des ouvriers iiabitués à expédier l'ouvrage par boutades » ; ses prédécesseurs avaient échoué dans cette entreprise. « Même aujourdliui, écrit cet auteur (2) vers 1830, que ce système est organisé dans toute sa perfection, et que le travail a subi tout l'adoucissement dont il est susceptible, il est presque impossible de trouver parmi les ouvriers, qui ont passé l'âge de la puberté, d'utiles auxiliaires pour le système automatique. Après s'être efforcés pendant quelque temps de vaincre leurs habitudes rétives et indolentes, ils renoncent volontairement à leur emploi ou sont congédiés à cause de leur inattention ». Il parle (3) d'un patron qui ne voulait plus employer d'ouvriers ayant fait leur apprentissage régulier et d'un constructeur qui avait interrompu l'exécution d'une nouvelle machine en attendant que le perfectionnement de son outillage lui permît de se passer des vieilles méthodes de travail.
Saint Benoît prit des précautions contre l'indiscipli-
(1) Ure, Loc. cit., p. 24.
(2) Ure, Loc. cit., p. 22.
(3) Ure, Loc. cit. y p. 31.
ne des ouvriers habiles ; « (1) ils ne pouvaient exercer leur métier qu'avec la permission de l'abbé et en toute humilité ; et si quelqu'un s'enorgueillissait de son talent et du profit qui pouvait en résulter pour la maison, on devait lui faire changer de métier jusqu'à ce qu'il se fût humilié. »
Il faut que tous deviennent des prolétaires : « (2) La règle dénonce la propriété comme le vice le plus essentiel à extirper de la communauté n; les parents doivent jurer qu'ils ne constitueront pas de pécule à leur fils; il est défendu de recevoir un présent sans la permission de l'abbé ; l'abbé remet à chaque moine en dépôt les instruments de travail, sur lesquels personne n'a de droit individuel.
On n'a généralement vu dans cette législation qu'un ensemble de règles ascétiques ; Montalembert estime; 3) que saint Benoît a dû s'inspirer des souvenirs de la discipline romaine; je crois cette hypothèse vraisemblable et les expressions de la règle semblent, plus d'une fois, la confirmer; mais j'estime qu'il faut surtout s'attacher — si l'on veut comprendre l'histoire bénédictine — aux questions qui intéressent le travail. Travail et obéissance sont les deux colonnes de l'édifice bénédictin comme de l'édifice capitaliste. Saint Benoît a toute la prévoyance d'un grand patron qui se préoccupe d'assurer la prospérité d'une vaste et durable entreprise : à la manière de Le Play, il veut
(1) Montalembert, Loc.cit., p. 51 (chap. 57 de la règle).
(2) Montalembert, Loc. cit., pp. 60-08.
(3) Montalembert, Loc. cit., p. 58.
120 INTRODUCTION A l'ÉCOVOMIE MODERNE
combiner les préoccupations morales avec celles de l'intérêt bien compris (1).
On apprécie mieux le caractère si fortement pratique de l'œuvre bénédictine quand on la compare à celle que saint Columban essaya de réaliser en Gaule un demi-siècle environ après le fondateur de Mont- Cassin (2). Le célèbre Irlandais échoua finalement; malgré l'extraordinaire prestige qui l'a entouré durant son apostolat et la célébrité de Luxeuil, sa règle est en décadence marquée cinquante ans après sa mort(3); Montalembert attribue ce fait singulier à deux causes: le pape Grégoire-le-Grand avait approuvé l'œuvre de saint Benoît et la papauté la protégeait; le système de saint Columban était beaucoup trop dur, au point de vue de la nourriture, de la discipline et du gouvernement.
Saint Benoît avait déclaré, au chapitre 73 de la règle, qu'il n'avait pas en vue la vie chrétienne parfaite, mais seulement une très minime introduction à ce régime idéal rêvé par tant d'anciens solitaires; il trouvait qu'il suffisait d'imposer à l'ensemble de ses
(1) Il est à remarquer que Ure signalait, à l'époque où Le Pla}'^ allait commencer ses études, l'importance de la moralisation des classes ouvrières et s'élevait contre les patrons qui n'adorent que Mammon. « Il est de l'avantage^ comme du devoir, de tout chef de fabrique d'observer à l'égard de ses ouvriers le précepte divin d'aimer son procliain comme soimême » (Op. cit., t. II. p. 213-215).
(2) Saint Columban naît en 043, quand saint Benoît meurt. Montalembert note ce fait curieux que le moine irlandais ne semble pas connaître son prédécesseur (Loc. cit., p. 546).
(3) Montalembert, Loc. cit., p. 656-6(32.
INTRODUCTION A l'ÉCONOMTE MODERNE 121
moines les conditions de vie habituelles des classes laborieuses d'Italie (1 ). Saint Columban veut ,au contraire, dompter la nature humaine : la nourriture est réduite au minimum et on n'en prend qu'une fois par jour; le silence est perpétuel (2); on emploie un temps énorme à psalmodier des offices d'une longueur interminable (75 psaumes dans les grandes fêtes) ; les pénitences sont féroces et vont jusqu'à deux cents coups de fouet (3).
Saint Benoit était opposé à un gouvernement capricieux; il avait recommandé de ne rien faire avec excès, de ménager les forces des faibles ; il avait prescrit à l'abbé de prendre l'avis de son chapitre dans les cas importants et des anciens dans les moins sérieux (4); Montalembert trouve dans la règle bénédictineles caractères de la sagesse romaine, ce bon sens, douceur,
(1) Montalembert observe que le costume est à peu près celui que portaient les esclaves d'après Columelle (Loc. cit. p. 67). Le régime bénédictin comportait une ration de vin (p. fifi); la durée du travail était de neuf heures, dont sept employées au travail manuel et deux à la lecture (p. 51). — Sur la règle de saint Columban, voir Montalembert, Loc. czï., pp. 547-549.
(2) Un silence moins rigoureux existe aussi dans la règle bénédictine ; mais n'est-il pas une nécessité dans tout grand atelier ?
(3) Deux cents coups de fouet pour avoir parlé à une femme sans témoins.
(4) Le Pla}' a souvent signalé l'importance pratique de conférences entre le patron et certains ouvriers. C'est sur cette idée que les comités d'usine ont été constitués en Belgique pour aider les patrons. — Voir Montalembert, Loc. cit., p. 51, pp. 55-56, p. 69.
122 INTRODUCTIOxN A l'ÉCONOMIE MODERNE
modération ». Chez saint Columban le pouvoir est rigoureusement despotique; la règle étant courte et vague, le despotisme n'était que plus facile. Je n'ai pas besoin de rappeler combien l'administration capricieuse de certains directeurs d'usines est pernicieuse pour les intérêts des capitalistes.
Il est évident que pour saint Columban les préoccupations économiques n'avaient qu'une très faible importance. A une époque oii les couvents avaient besoin d'être forts au point de vue de la production, les idées de saint Benoît devaient l'emporter.
Il ne faudrait pas croire que je veuille soutenir ce paradoxe que la règle bénédictine est, purement et simplement, un règlement rédigé par un patron ; je reconnais, très bien, que dans cette œuvre il y a plusieurs sources et que la notion d'humilité chrétienne n'en est pas du tout absente ; mais il s'est trouvé, par un heureux concours de circonstances, qu'en voulant faire de bons moines, saint Benoît s'est trouvé, grâce à son esprit pratique, faire de bons travailleurs; et c'est pour cela que son œuvre a été si florissante.
D'après ce que j'ai expliqué plus haut, je suis moins disposé que personne à négliger le côté intérieur ; ici le sentiment religieux absorbe toute la conscience et prend la place que des sentiments juridiques et moraux doivent occuper chez un bon travailleur moderne. Les abbés habiles devaient s'appliquer à cultiver ce sentiment, de telle sorte que leurs moines en vinssent à accepter la discipline comme une loi naturelle; cela n'était pas facile, caries Bénédictins formaient une exception dans la société de leur temps. — En nous plaçant au point de vue économique, nous voyons même que
INTOODUGTIOxN A l'ÉCONOMIE MODERNE 123
cette exception était plus forte et par suite la discipline plus difficile à maintenir que nous n'aurions pu le soupçonner tout d'abord. Le travail régulier est, aux yeux des populations aussi peu avancées que celles du haut Moyen-Age, le pire des esclavages. Ure signalait encore, il y a une soixantaine d'années, la répugnance invincible des paysans anglais pour les fabriques (1). Les monastères ne purent réussir que grâce à une sélection sévère ; de là résulte la très grande importance du noviciat dans les ordres religieux; sans doute les pratiques monastiques exercent une influence sur l'esprit, mais la sélection fut si bien ordonnée que les couvents nés ouvraient (aux époques prospères) qu'aux hommes prédisposés.
Ces couvents antiques ont de grandes analogies avec nos coopératives contemporaines de production ; celles-ci réussissent quand elles ont à leur tête un chef énergique capable d'imposer à tous les coopérateurs une discipline sévère et de fermer la porte à tous ceux qui ne sont pas aptes à suivre la règle. Comme les établissements monastiques, les coopératives ont largement recours à la bourse de généreux donateurs et quelques personnes pensent qu'elles tendent trop facilement la main pour pouvoir jouer un rôle sérieu^ dans l'éducation du prolétariat (2). De même que les couvents n'ont pas transformé le monde en une société parfaitement chrétienne, il serait puéril de sup-
(1) Ure, Op. cit., tome II, p. 85 et p. 120.
(2) Cf. ce que dit Marx dans la lettre sur le programme de Gotha (Marx, A Propos d'unité^ p. 34).
poser que les coopérati\'es puissent changer le monde capitaliste en un monde socialiste.
Lorsque les instituts bénédictins eurent accompli leur œuvre, arriva une époque de décadence ; quand on n'eut plus besoin de s'imposer la dure discipline du passé pour vivre et pour prospérer, on se relâcha beaucoup. « Le rôle civilisateur et agricole des moines, dit A. Maury (1), ne cessa que lorsque, enrichis par les efforts et les travaux de leurs devanciers, ils ne songèrent plus qu'à jouir paisiblement du sol dont ils consommaient les produits ». Ils cessèrent d'être des ouvriers groupés dans un atelier quasi-capitaliste, ils devinrent des bourgeois retirés des affaires^ ne songeant quà vivre dans une douce oisiveté à la campagne ; Tancien atelier de production perfectionné devint une résidence pour des consommateurs bien rentes; on passa de la coopération de production ouverte seulement aux sujets exceptionnels à la coopération de consommation qui convient à tout le monde.
Cette décadence s'observe sur une échelle très vaste chez les peuples qui vivent de rentes et non de production : la prépondérance passe au peuple qui travaille, alors même qu'il reste, plus ou moins longtemps, tributaire de celui qui lui prête des capitaux. Marx a décrit très bien ce mouvement dans le premier volume du Capital (2). Venise en décadence prête à la Hol-
(1). A. Mauiy, Les forêts de la Gaule, y). 13"). Il ajoute que les moines devinrent de grands destructeurs de forêts, sans agrandir le domaine agricole. — M. Demolins estime que les trappistes actuels sont peu aptes au travail et cfu'ils représentent un t^pe arriéré de cultivateurs (Op. cit., p. 285.)
(2) Marx, Loc. cit., p. 3:58, col. 2.
lande l'argent qu'elle a gagné jadis par son commerce et sa piraterie. « A son tour, la Hollande, déchue vers la fin du xvii^ siècle de sa suprématie industrielle et commerciale, se vit contrainte à faire valoir des capitaux énormes en les prêtant à l'étranger et de l'Ul à 1776 spécialement à l'Angleterre, sa rivale victorieuse ». A l'heure actuelle on se plaint vivement que la France cherche plutôt à faire des prêts à l'étranger qu'à entreprendre des affaires.
Cette perversion du capitalisme, qui d'industriel revient à ses origines usuraires, a une grande importance dans l'histoire, parce qu'il marque le moment où l'homme abandonne Vidée péniblement acquise qu'il est producteur pour revenir à l'idée des sauvages polynésiens qui voient surtout dans l'homme un consommateur, ne travaillant que d'une manière accidentelle.
Ce sera l'honneur du marxisme d'avoir fondé toutes ses investigations sociologiques sur la considération de la production et d'avoir ainsi fait comprendre quel abîme sépare le socialisme sérieux de toutes les caricatures bourgeoises qui prennent pour base de leurs théories la répartition des richesses et la consommation. Les philanthropes qui prônent la coopération, ne cessent de répéter qu'il faut renverser l'ordre établi par le capitalisme, qu'il faut rendre à la consommation son pouvoir directeur ; de pareils sentiments sont naturels chez ces personnes qui, recevant des rentes, des traitements ou des honoraires, vivent en dehors du pouvoir productif; elles ont pour idéal la vie de l'oisif lettré. Tout autre est l'idéal socialiste.