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DEUXIÈME PARTIE

SOCIALISATION DANS LE IVIILiEU ÉCONOMIQUE

Collectivisme partiel. —Théories de Proudhon sur les réformes du milieu économique, — Distinction de la production et de l'échange dans Marx. — Contradiction existant entre l'ordre adopté dans les formules et l'ordre historique des changements. — Opposition entre la production et l'échange au point de vue des réformes. — Observations faites par M. de Rousiers sur les comptoirs de vente. — Nouveaux programmes socialistes.

Le socialisme s'est heurté à des difficultés presque insurmontables tant qu'il a voulu donner une description des effets que produirait une révolution unitaire de la société ; mais depuis quelques années il s'est produit une grande transformation dans les idées et on ne parle plus que d'un collectivisme partiel qu'il devient assez facile de se représenter : la masse des petits et moyens producteurs conservant la direction de leurs entreprises et les très grandes fabriques deve-

nant des régies administratives au lieu de continuer à être exploitées pour le compte d'actionnaires.

C'est surtout la propagande dans les campagnes qui a conduit les théoriciens à modifier leurs anciens points de vue. Kautsky, par exemple, prétend démontrer aux paysans allemands qu'ils auront tout à gagner à se trouver en rapport avec un Etat appliquant le collectivisme partiel : les hypothèques seraient nationalisées ; les sucreries et distilleries, qui leur achètent leurs produits, se montreraient moins rapaces; les impôts étant payés en nature, les paysans n'auraient plus à souffrir des marchands ; des mesures intelligentes seraient prises pour améliorer le sol, conserver les forêts et aménager les eaux ; un système perfectionné d'assurances serait établi. « Les paysans, dit-il (1), ont bien plus à attendre de l'avènement du socialisme que des réformes qui sont possibles dans la société actuelle. Le socialisme leur offre la possibilité de participer au progrès social sans être expropriés. Le socialisme ne se contente pas de ne pas les exproprier; il les protège efficacement contre Vexproprialion qui, dans la société actuelle, plane constamment sur leurs têtes. »

Ce sont là des solutions empiriques, que l'auteur semble n'accepter lui-même qu'à contre-cœur et qu'il ne cherche pas à rattacher à une doctrine ; il ne faut donc pas s'étonner si beaucoup de socialistes ne sont pas très enthousiastes du programme de Kautsky. Il y a dans ce programme une idée générale, qu'il est

(1) Kautsky, L(( j)oU!i(juc agraire du parti socialiste : trad, franc;., pp. 211-212.

essentiel de mettre en évidence : à côté de la propriété paysanne, qui a toujours été la propriété par excellence des juristes, il y a des entreprises dont elle dépend étroitement et qu'elle aurait intérêt à voir passer sous la direction de l'Etat.

11 y a une différence de nature entre ce que Ton propose de laisser sous le régime de la propriété privée et ce que Ton entend faire administrer par TEtat dans un but d'intérêt général. La différence ne porte pas seulement sur la grandeur des entreprises, sur le nombre des employés qu'elles occupent, sur le régime de la gestion (devenue anonyme au lieu d'être particulière). Pour satisfaire l'esprit, il faudrait trouver une définition de ces deux genres ; c'est ce qu'il est possible de faire en parlant d'une théorie sur laquelle Proudhon est souvent revenu : ce qu'il y a d'essentiel à mettre en opposition, c'est la production et le milieu économique.

En 1848 Proudhon disait (1) que, la propriété ayant été considérée comme responsable de la misère contemporaine, on avait cru devoir propager comme solution une forme de communisme défendue par L. Blanc et la plupart des républicains socialistes, mais qu'à son avis le monde ne devait aboutir ni à la propriété, ni au communisme. « Au lieu de prendre la société par la tête, comme faisait L. Blanc^ ou par la base, comme fait la propriété, il faut l'attaquer par son milieu, agir directement non point sur l'atelier, le travail, ce qui est toujours agir sur la liberté, la chose du monde qui souffre le moins qu'on y louche, mais sur

(1) Proudhon, Solution du problème social, pp. 170-172.

la circulalioli et les rapports d'échange, de manière à atteindre, indirectement et par voie d'influence, le travail et l'atelier. En un mot changer le milieu. »

Dans son dernier mémoire sur la propriété, Proudhon exprime des idées fort analogues à celles de 1848. Il propose une série de mesures qui doivent,, d'après lui, assurer le progrès (1). « Parmi les institutions déterminatives de liberté et d'égalité et dont l'existence, antérieure ou postérieure à l'établissement de la propriété est de droit, je compte : 1° la séparation des pouvoirs de l'Etat ; 2** la décentralisation ; 3° l'impôt ; 4° le régime des dettes publique, hypothécaire, commanditaire; 5° les banques de circulation et de crédit ; 6° l'organisation des services publics, postes, chemins de fer, canaux, ports, routes, entrepôts, bourses et marchés, assurances, travaux publics ; 7° les associations industrielles et agricoles ; 8° le commerce international. >> Il est clair, d'ailleurs, que ces garanties (comme il nomme ces institutions) seraient organisées conformément aux propositions qu'il a formulées dans ses divers ouvrages ; sans ce sous-entendu sa doctrine n'offrirait aucun sens. Ainsi pour l'impôt, il renvoie au livre présenté au concours de l'Etat de Vaud ; pour les banques il revient à son idée de prêt à 1 ou 1/2 pour cent. Il avertit le lecteur qu'il n'entend pas préconiser des associations analogues à celles de 18 i8, qui avaient pour objet v( de remplacer l'initiative individuelle par l'action sociétaire » ; il trouve absurde de « combattre l'individualisme comme l'ennemi de la liberté et de l'égalité ; [ce serait] retourner au communisme bar-

(1) Prondhon, Théorie de la propriété, pp. 179-184.

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bare et au servage féodal, luer à la fois la société et les personnes » . Par l'association il voudrait mettre les petits et moyens entrepreneurs en état de profiter des découvertes modernes. Quant au commerce international^ il soutient, une fois de plus, que le libreéchange ne saurait être accepté, s'il n'y a pas égalité entre les pays producteurs.

Ces réformes n'attaquent pas la propriété ; elles la garantissent et celle-ci leur sert de pivot (1). « La propriété existe au milieu de ces créations de la société, de même que l'homme au milieu des créations de la nature ; elles ne lui font rien^ s'il ne lui plaît pas d'en user; comme aussi, elle y puise de nouvelles forces, des moyens d'action plus puissants, dès que toutes les propriétés se mettent en exercice, chacune commence à éprouver l'effet de la concurrence. »

Ainsi les institutions préconisées par Proudhon, en perfectionnant l'échange et la production, constituent une sauvegarde pour le particularisme. Cela paraissait être une véritable trahison aux anciens socialistes ; ils s'imaginaient volontiers qu'ils avaient fait un efïort énorme d'intelligence pour arrivera nier la propriété et ils regardaient avec pitié un philosophe qui, après

(1) Proudhon, Op. cit., p. IDO. — Proudlion cherche à démontrer, par un calcul aritiimétique^ que les garanties ajoutant une même grandeur aux forces individuelles, les rapports entre celles-ci tendent à devenir moins inégaux (p. 191). On pourrait soutenir aussi que les forces individuelles sont augmentées proportionnellement et qu'ainsi, leurs ditférences absolues augmeutanl, on s'éloigne de l'égalité. Tous les raisonnements de ce genre ne prouvent pas grand'chose ; l'économie politique ancienne en a cependant beaucoup abusé.

avoir attaqué la propriété, rétrogradait jusqu'à s'en constituer le défenseur! Cependant l'expérience nous montre que la négation de la propriété est à la portée de cervelles bien peu solides; et l'on a grand tort de donner au socialisme moderne comme précurseurs les innombrables hérétiques du Moyen-Age qui prétendirent supprimer la propriété.

Dans ses premiers écrits, Marx ne semble pas avoir songé qu'il eût autre chose à faire qu'à réclamer l'appropriation collective des moyens de production; plus tard, il modifia sa formule et la compliqua, sans que Ion sache très bien à quels mobiles il a obéi. Engels nous donne à ce sujet quelques renseignements dans la préface écrite en 1895 pour les articles de Marx, réunis sous le titre : Lutte des classes en France, 1 848-1 SoO\ (1) « C'est ici que, pour la première fois, était formulée la phrase [appropriation des moyens de production^ par laquelle le socialisme moderne se distingue nettement, aussi bien de toutes les nuances du socialisme féodal, bourgeois, petit bourgeois, etc., que de la vague communauté de biens du communisme utopique. Lorsque, plus tard, Marx étendit la formule à l'appropriation des moyens d'échange, cette extension, qui, d'ailleurs, s'imposait

(1) Jeunesse socialiste, août 1895, p, 355, — Cette préface célèbre manque clans la traduction de l'opuscule de Marx, éditée chez MM. Schleicher.

Engels se moque des gens sages d'Angleterre, qui ont cru qu'il serait bon de compléter la formule de Marx en ajoutant qu'il fallait attribuer à la société les luoifcns de rcparliiion. Le socialisme philanthropique et bourgeois pense toujours» au i^remier abortl, à la répartition.

après le Manifeste des communistes, n'était qu'un corollaire de la proposition fondamentale. »

On ne comprend pas, tout d'abord, pour quelle raison Marx aurait éprouvé le besoin de formuler un corollaire d'une proposition principale et de l'énoncer sur le même plan que cette proposition. Je crois qu'il a, au contraire, voulu considérer la socialisation des moyens de production et celle de l'échange comme deux moments distincts dans la réalisation du socialisme. Il n'établit entre eux aucun lien de dépendance . Il serait absurde de supposer que l'échange individuel subsistât quand la production serait totalement socialisée, alors qu'on ne produirait plus de marchandises ; mais on peut supposer que la production individuelle existe encore partiellement, alors que la nation est acheteur universel; c'est ainsi que Kautsky admet que les paysans peuvent continuer à cultiver leurs betteraves pour les vendre aux sucreries et distilleries de l'Etat. Ce n'est qu'à la longue que la pleine transformation socialiste pourrait s'opérer et que l'économie deviendrait vraiment homogène.

En général, Marx considère l'ordre historique comme étant opposé à l'ordre idéologique. Dans une société où tout est arrangé d'une manière à peu près stable, on peut dire que le mode de production constitue la base de toute la vie et considérer l'échange comme une dépendance de la production; mais quand on étudie les changements, les choses se présentent autrement et c'est la partie la plus basse qui sera ébranlée, sans doute, la dernière. Nous pouvons signaler quelques exemples de ces interversions dans le Capital.

L'appropriation dépend aussi de la production (1); mais, à l'origine des temps modernes, le capitalisme n'aurait pu se développer s'il ne s'était rencontré des conditions historiques qui amenèrent un complet bouleversement dans la vie des paysans. « La base de toute cette évolution, dit Marx (2j, est l'expropriation des cultivateurs. « — « (3) La première condition de la production capitaliste est que la propriété du sol soit déjà arrachée des mains de la masse ». — « (4) La séparation radicale du producteur d'avec les moyens de production se reproduit sur une échelle progressive dès que le système capitaliste s'est une fois établi ; mais comme celle-là forme la base de celui-ci, il ne saurait s'établir sans elle. » Ainsi, historiquement, c'est la conséquence idéologique qui est l'antécédent.

On peut faire des observations du même genre à propos des conditions dans lesquelles se trouve l'échange aux commencements du capitalisme ; l'abondance des métaux précieux transforma les relations économiques résultant des anciens contrats et des règlements; le système des dettes publiques donna à l'argent, jusque-là improductif, une productivité normale; les grandes banques modernes développèrent l'escompte; enfin, ce furent les hommes qui disposaient de grands moyens d'échange qui prirent la

(1) Par exemple : « Die ans das kapitalistischen Produktionsweise hervorgehende Aneignuugsweise » {Das Kapilal, I, 4e édition, p. 728). La traduction française (p. 342, vol. 2) est loin de donner nn sens aussi net que le texte allemand.

(2) Marx, Capital, trad. franc., p. 315, col. 2.

(3) Loc. cit., p. 344, col. 1.

(4) Loc. cit., p. 315, col. 1.

tête du mouvement. Ainsi, l'industrie se trouva déterminée par une révolution dans l'échange, — alors que le mode d'échange peut être considéré comme une conséquence du mode de production dans une économie toute faite (i).

Nous pouvons signaler dans l'histoire économique du xix'^ siècle des phénomènes au moins aussi remarquables que ceux dont Marx a donné la description pour l'origine de l'ère capitaliste.

Le second Empire présente un caractère qui peut sembler, tout d'abord, paradoxal : d'un côté, le capitalisme industriel a une hardiesse qu'on ne lui connaissait pas antérieurement; il se sent assez fort pour être libre et il aspire à la libre initiative ; — d'autre part, le gouvernement a la prétention d'être une providence capable de résoudre toutes les questions, ce qui semble peu compatible avec un puissant individualisme industriel. Ce paradoxe est facile à expliquer : le second Empire s'est occupé surtout de perfectionner les transports, d'encourager les institutions de crédit et de donner son appui aux hommes qui avaient conçu de grands plans d'affaires; il a agi comme une sorte d'exhausteur plutôt que comme un

(1) « En général, la forme de l'échange correspond à la forme ^e production. Changez la dernière, la première se trouve changée en conséquence. Aussi, voyons-nous dans l'histoire de la société le mode d'échanger les produits se régler sur le mode de les produire. » (Marx, Misère de la philosophie, 2« édition, pp. 105-106). Cela est vrai quand on considère les phénomènes achevés et qu'on compare ce qu'on peut appeler leurs noyaux; mais cela n'est plus vrai quand on considère les devenirs et les moyens de passage.

créateur. La troisième République n'a fait que continuer ses traditions.

a On vit alors pratiquement, ai-je écrit dans la préface d'un livre de Pelloutier (1), qu'il faut dans la science sociale séparer la production et tout ce qui se rapporte à l'échange : jadis on voulait briser l'ordre capitaliste et on n'avait rien produit ; maintenant on se bornait à réformer la circulation, la rendre plus économique pour les entrepreneurs et on obtenait des résultats inattendus; — au lieu de changer l'organisme vivant, on se bornait à améliorer Vappareil mécanique dont il se sert; — on passait de la transformation par le changementdu principe fondamental au perfectionnement empirique de ce qui est étranger au principe la société. »

Ce n'est donc pas une différence de degré qu'il faut signaler entre la production et l'échange; il y a une opposition de natures, qui se manifeste dès que l'on aborde la question des réformes. L'expérimentation est beaucoup plus facile sur l'échange que sur la production; elle peut se poursuivre par tâtonnements, par essais de faible portée et chaque réforme comporte les corrections que l'expérience suggère. L'Etat est beaucoup plus apte à agir dans le domaine de l'échange, qui est un milieu, une nature inorganique, un arrangement de possibilités offertes aux activités individuelles, — que dans le domaine de la production.

Kautsky soutient (2) que la socialisation d'une bran-

(1) Pelloutier, Histoire des Bourses du travail, p. 12.

(2) Mouvement socialiste, 15 septembre 1902, p. 1638.

che de la production est impossible par voie progressive ; qu'elle exige une transmutation absolue; qu'elle ressemble à la naissance conservant les organes, mais changeanttoutesles fonctions.il affirmela même chose que moi ; en appelant la production un organisme vivant, j'ai mis en évidence le rôle décisif du principe intérieur^ qui ne peut être changé par des additions successives de petits éléments venant du dehors . Dans l'échange, au contraire, l'addition est possible, parce qu'il s'agit d'un appareil mécanique. Dans la production, les parties n'existent que par le tout ; dans l'échange, le tout est une addition mathématique des parties séparables.

Les phénomènes récents des cartels et des trusts ont conduit M. P. de Rousiers à mettre en lumière la grande différence qui existe entre l'échange et la production ; il s'attache longuement à montrer que les comptoirs de vente manifestent le besoin d'une concentration commerciale qui peut exister sans concentration industrielle ; il oppose même les deux faits avec une grande force; mais il ne semble pas que cette partie de son livre sur les syndicats industriels ait été bien comprise.

L'exemple du comptoir de Longwy permet de mettre cette distinction en bonne lumière. Il a été créé pour faciliter l'écoulement des fontes de Lorraine, qui, durant longtemps, furent peu appréciées à cause de leur composition phosphoreuse. Ce comptoir arriva à grouper onze sociétés d'importance souvent assez médiocre, possédant vingt-huit hauts-fourneaux, dont le plus grand produit 180 tonnes par jour. On ne voit point ici de ces grandes ambitions américaines, des

constructions gigantesques, des capitaines d'industrie cherchant à tout réunir sous leur commandement ; les associés veulent vivre sans se gêner (1).

« Du moment, dit M. P. de Rousiers (2), que la [concentration commerciale! était possible, à cause de l'uniformité du produit, avantageuse à cause de l'économie Fà réaliser sur les transports et les frais généraux de la vente], nécessaire à cause de la mauvaise réputation des fontes et du grand effort qu'il fallait faire pour les faire accepter ; du moment que le dilemme se posait entre la concentration commerciale avec chances de grand succès et l'isolement avec la médiocrité d'autre part, il y avait gros à parier que cette concentration s'opérerait, qu'il se trouverait quelqu'un pour la réaliser. Mais elle aurait pu se réaliser par un rachat en masse qui aurait ajouté la concentration industrielle à la concentration commerciale... Le comptoir de Longwy a constitué une sauvegarde pour les industries métallurgiques, d'abord modestes, qui ont grandi grâce à lui et dont quelquesunes restent encore d'importance secondaire... lia mis à leur portée les avantages de la concentration commerciale et leur a permis d'aborder la lutte contre des concurrents de plus grande taille. Il ne faut pas reprocher au comptoir de Longwy d'avoir diminué l'initiative de ses adhérents; il l'a armée au contraire ; il Ta empêchée de succomber sous la concentration industrielle. »

(1) De Rousiers, Les syndicats industriels de producteurs en France et à l'étranger, p. 245.

(2) Op. cit., pp. 247-249. — Cf. p. 270 et p. 284.

On croirait lire une illustration d'une page de Proudhon.

Dans les cartels allemands, M. de Rousiers a relevé beaucoup de traits qui les rapprochent plutôt d'institutions destinées à améliorer rechange que de transformations de la production; et c'est un des caractères qui les distinguent des trusts américains. En Amérique (1) (( les ententes industrielles sont presque toujours dominées par un homme puissant qui s'en fait un marchepied. Carnegie avait établi des pools successifs pour les rails d'acier avant de se faire acheter par le grand trust de l'acier. En Allemagne, les cartels sont sincères, ils ne servent pas un but caché ; ils satisfont pleinement les désirs modérés de leurs fondateurs » ; ils ne sont point (2 ) << un pur accident dans l'histoire de la concentration industrielle actuelle, une combinaison éphémère imaginée par un capitaine d'industrie » pour préparer un trust. Et plus loin, M. de Rousiers observe (3) que si la concentration industrielle est aujourd'hui forte, la concentration commerciale a atteint un degré encore plus élevé.

On peut regretter que l'habile observateur se soit servi d'expressions qui conduisent l'esprit à établir trop d'analogies entre les deux phénomènes qu'il décrit et qu'il entend séparer. J'ai pu m'assurer que beaucoup de ses lecteurs n'avaient pas compris et avaient trouvé ses distinctions subtiles.

Depuis que l'agriculture occupe une si grande place

(1) De Rousiers^ Op. cit., p. 156.

(2) De Rousiers, Op. cit., p. 160.

(3) De Rousiers, Op. cit., p. 276.

140 liNTRODUCTlON A L'ÉCONOMIE MODERNE

dans les préoccupations des hommes politiques et qu'il n'est plus possible de la traiter comme un art arriéré, les problèmes de socialisation de l'échange se posent avec une force nouvelle. Les agrariens demandent que l'Etat leur fournisse des transports à prix de revient, du crédit à bon marché. Ils dénoncent la tyrannie des magnats des Bourses de commerce ; ils s'efforcent de créer des organisations permettant d'atteindre directement le consommateur sans passer par l'intermédiaire du négociant. 11 se trouve donc que si les socialistes poursuivaient la socialisation dePéchange, sans inquiéter les producteurs, ils trouveraient dans les assemblées délibérantes quantité de gens disposés à les aider. Les réformes des transports et du crédit peuvent se réaliser sans révolution.

Beaucoup de socialistes semblent revenir aujourd'hui vers des conceptions prudhoniennes ; je suis persuadé que ce retour n'a rien de raisonné ; qu'il résulte seulement de l'influence de causes générales, de préoccupations politiques et de ce grossier empirisme qui pousse tant d'hommes d'État à trouver que les meilleures réformes sont celles qui se font le plus facilement. Plus ce retour est inconscient, plus il est intéressant pour nous, car il est de nature à montrer que la doctrine de Proudhon a dans la pensée populaire des racines plus profondes qu'on ne le croit d'ordinaire.

P. Brousse, qui, depuis vingt ans, préconise la transformation de toutes les industries en régies administratives (qu'il nomme services publics) et prétend qu'il n'y a pas d'autre moyen de réaliser le communisme, écrivait dernièrement : « Les services publics

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que le développementéconomique arrache maintenant au gouvernement capitaliste, ne sont pas ceux dont l'établissement serait le plus urgent pour l'ouvrier ; ce sont les postes, les télégraphes, les banques, les che" mins de fer, le gaz » . Ces services sont ceux qui se rapportent à la circulation (1) et au crédit ; Fauteur ne s'apercevait pas de ce caractère spécial et il ajoutait : « Patience ! que le parti socialiste fasse la conquête des pouvoirs publics, l'évolution continuera; mais on essaiera de ne point mettre, comme aujourd'hui, la charrue devant les bœufs. « (Petite République, 22décembre 1902). Ainsi P. Brousse ne comprend rien à ce qu'il voit ; il ne se doute pas que c'est en vertu de lois économiques que la socialisation pénètre si facilement dans l'échange; pour lui, il n'y a là qu'un accident, — dû sans doute, à la perversion capitaliste — que le parti socialiste corrigera, au nom de la Science, quand il aura la force.

Dans une circulaire adressée aux électeurs sénatoriaux du Gard, Fournière disait : « Sauf pour les grands services publics de la circulation et du crédit^ c'est surtout des mouvements spontanés du monde du travail, de l'association volontaire, de l'initiative individuelle, que [le socialisme] attend ses solutions capitales. » (Petite République, 30 décembre 1902).

Il ne serait pos impossible que Fournière (qui étudie

(1^ Je range le gaz dans la circulation, parce que la production du gaz n'est vraiment que l'accessoire de la distribution; c'est à cause des conditi#ns particulières dans lesquelles se fait celle-ci— en empruntant les voies publiques— que les villes dirigent, directement ou indirectement, l'industrie gaziére.

en ce moment l'histoire du socialisme sous la monarchie de juillet) ait eu une réminiscence proudhonienne ; mais il me semble bien plus vraisemblable de penser que sa proclamation a été commandée par la nécessité de parler à des vignerons le langage qui leur convenait. Des coopérateurs ont profité de la circonstance pour féliciter Fournière d'être venu à eux et d'avoir abandonné ses anciennes préventions contre les coopératives (Association coopéralive y 10 janvier 1903); ces bonnes gens n'avaient vu dans le programme que les mois associations volontaii^es et avaient complètement négligé ce qui est essentiel, ce qui est proudhonien : la distinction faite entre le milieu où s'opère la production et la production elle-même.

Théorie proudhonieune de la propriété et influence des goûts paysans de Proudhon. — Tliéorie de la possession. — Son idéal de la propriété, issu en partie d'idées romaines, et son analogie avec celui de Le Play. — Le fédéralisme et son interprétation. — La propriété n'a pas réalisé le mouvement prévu par Proudhon.

Je consacrerai aux questions qui touchent à l'échange, toute la troisième partie de ce livre ; mais ce n'est pas seulement en matière d'échange que la transformation du milieu économique est une condition excellente pour le progrès; nous allons examiner ici quels sont les autres cas où la production gagne à être débarrassée des entraves que lui apportent des maîtres qui cherchent à commander le milieu ; c'est cette dissolution des volontés particulières, que l'on peut nommer la socialisation du milieu économique. Pour bien faire comprendre l'opposition fondamentale qui existe entre le milieu et la production, je dirai tout d'abord quelques mots de la théorie proudhonienne de la propriété.

Ouand on étudie une théorie de la propriété, il faut toujours se demander quelles étaient les tendances esthétiques de l'auteur ; dans ces discussions chacun de nous apporte, en effet, quelque chose de la partie

la plus profonde de son âme. Un homme de la ville, financier ou politicien, savant ou littérateur, ne comprend pas la propriété comme un homme de la campagne; — dans le premier cas la propriété est surtout représentée par la maison, c'est-à-dire par un immeuble qui ressemble presque à un titre de rente ; dans le second elle évoque l'idée de la culture ; nous passons ainsi de la jouissance au travail.

Proudhon n'a jamais été un vrai citadin ; il était un paysan et son âme se reportait toujours loin de Paris. Dans les écrits de son âge mûr, il aimait à revenir à ses souvenirs d'enfance et, suivant l'usage général, il transportait dans sa jeunesse les réflexions qu'il avait faites durant toute sa vie. Nous ne pouvons, en effet, échapper aune loi de mirage qui nous trompe constamment sur l'origine de nos idées : quand des sentiments sont très fortement ancrés dans notre âme, nous nous imaginons qu'ils ont toujours existé avec cette force et souvent même nous croyons qu'ils proviennent de causes héréditaires. C'est dans les souvenirs d'enfance que les hommes supérieurs trahissent le secret de leur âme ; ils ne pourraient analyser leur état actuel ; mais ils le décrivent admirablement dès qu'ils peuvent se dédoubler en créant un passé fictif avec tout ce qui domine leur cœur. Il est assez singulier que dans son livre si étudié sur Proudhon, A. Desjardins n'ait pas vu (Ij que les prétendus souvenirs d'enfance sont les pensées intimes de Proudhon, instruit par une longue expérience de la vie et éprouvant le besoin de mettre à nu le fond même

(1) A. Desjardins, Proudhon, tome I, pp. 7-11.

de son être, sous Tintluence de fortes émotions actuelles.

Aucun poète bucolique n'a parlé de la nature avec plus d'enthousiasme, u Jusqu'à douze ans, ma vie, écrivait-il vers 1856 (1), s'est passée presque toute aux champs, occupée tantôt à de petits travaux rustiques, tantôt à garder les vaches... A la ville, je me sentais dépaysé. L'ouvrier n'a rien du campagnard ; patois à part, il ne parle pas la même langue, il n'adore pas les mêmes dieux. Quel exil pour moi quand il me fallut suivre les classes du collège, où je ne vivais plus que par le cerveau^ où, entre autres simplicités, on prétendait m'initier à la nature que je quittais, par des narrations et des thèmes. »

Il ne faut donc pas s'étonner si, au fur et à mesure qu'il vieillissait, une idée plus précise de la propriété paysanne se formait dans son esprit. Longtemps il accusa la législation moderne d'avoir ruiné la terre ; user des revenus sans aucune responsabilité lui paraissait être une monstruosité. Rome avait péri de ce (2) « droit quiritaire de la propriété poursuivi jusque dans ses dernières conséquences et indépendamment de toute possession effective » ; aujourd'hui ce même droit produit « la désertion de la terre et la désolation sociale. La métaphysique de la propriété a dévasté le

(1) Proudhon, De la justice dans la Révolution et dans VEglise, tome II, p. 208. Dans toute la fin de ce chapitre, on sent un souffle virgilien. On sait quelle admiration Proudhon avait pour Virgile (Op. cit., tome III, pp. 354-377) ; il considérait les Géorgiques comme « le chef-d'œuvre de l'antiquité et peut-être de l'humanité poétique ». (p. 370)

(2) Proudhon, Op. cit., tome II, pp. 202-204.

sol français, découronné les montagnes, tari les sources, changé les rivières en torrents, empierré les vallées : le tout avec autorisation du gouvernement. Elle a rendu l'agriculture odieuse aux paysans, plus odieuse encore la patrie ; elle pousse à la dépopulation... U homme n aime plus la terre: propriétaire, il la vend, il la loue, il la divise par actions, il la prostitue, il en trafique, il en fait Fobjet de spéculations ; cultivateur, il la tourmente, il l'épuisé, il la sacrifie à son impatiente cupidité ; il ne s'y unit jamais. »

Je crois que X ow'pow.vvdiiinoxiim.Qv propriété abstraite ce système qui se traduit par une si profonde séparation de l'homme et de la terre ; ce terme correspondrait bien à l'expression de « métaphysique de la propriété » que nous avons trouvée chez Proudhon. Pendant longtemps celui-ci avait cru devoir proposer une solution qui aurait été comme la contradiction de ce régime ; il empruntait à la langue latine le mot possession (i), pour indiquer que l'homme ne devrait avoir que la jouissance de la terre, qu'il devrait en user en bon père de famille, sans pouvoir la vendre, ni la partager. « L'hérédité s'en suit, non point comme une prérogative, mais plutôt comme une obligation de plus imposée au possesseur. On comprend que le partage du sol étant fait surtout en vue des familles, ce n'est pas parce que le droit du détenteur est absolu qu'il transmet la possession ; c'est au contraire parce que ce droit est restreint que la possession est héréditaire (2) . ))

(1) Proudhon, Théorie de la propriété^ pp. 88-89.

(2) En 1846, il répondait à L. Blanc : « L'hérédité est l'espoir

LMRODUCTION A L'ÉCOiNOMIfc: MODERNE 147

La possession a existé beaucoup plus que la propriété ; étaient possesseurs, le censitaire féodal et Temphytéote (1). « Le très petit nombre est arrivé à la propriété. Puis quand la classe propriétaire s'est multipliée, tout aussitôt la propriété, accablée d'impôts et de servitudes. . , s'est trouvée en dessous de l'ancienne possession... Nous voyons une foule de propriétaires, grands et petits, fatigués et déçus, faire argent de leur patrimoine et se réfugier, qui dans le trafic, qui dans les emplois publics, qui dans le salariat». Il lui semble qu'en 1789 on aurait pu se borner à mieux régler la possession, u Le sens commun n'indiquait rien de plus ; les masses n'eussent pas demandé davantage. Il n'en a rien été cependant ; la déclaration des droits de 1789, en même temps qu'elle a aboli le vieux régime féodal, a affirmé la propriété ; et la vente des biens nationaux a été faite en exécution. »

Réfléchissant au rôle historique de la propriété et à la place qu'elle occupe dans la philosophie du droit, Proudhon arriva à penser que la possession ne suffisait point. A côté de la propriété abstraite et à côté des formes si variées de la possession, on peut concevoir un autre type : c'est celui qui, d'après les jurisconsultes romains, aurait existé dans l'ancienne Rome et c'est celui que Le Play rêvait de voir renaître dans la France contemporaine.

du ménage, le contrefort de la famille, la raison dernière de la propriété. Sans l'hérédité, la propriété n'est qu'un mot, le rôle de la femme devient une énigme. » (Contradictions économiques, tome II, p. 201).

(1) Proudhon, Théorie de la propriété, pp. 91-92.

Dans le domaine aggloméré, sur lequel vit une famille-souche de propriétaires-cultivateurs, la propriété revient, en quelque sorte, sur elle-même, pour acquérir toute sa vertu et se serrer autour de la famille. Cette famille n'est en contact avec le dehors que pour remplir un double devoir civique : participer aux dépenses publiques et fournir au pays une jeunesse saine et nombreuse ; ce sont là les deux seules formes d'émigration de ses forces ; tout le reste revient à la terre : le principe est bien ici à ^intérieur. Je crois que Ton pourrait donner le nom de propriété concrète à ce système, qui a tout l'aspect d'un organisme vivant dominé par le principe intérieur.

Proudhon observait (1) que le régime de la possession n'avait pas produit les résultats que les théoriciens auraient pu attendre de lui; au Moyen-Age, il avait engendré tyrannie et misère. Il pensait que le progrès des mœurs permettrait de réaliser la propriété concrète, malgré les excessives difficultés que cela présente; c'est que « la propriété moderne, constituée en apparence contre toute raison de droit et tout bon sens, peut être considérée comme le triomphe de la Liberté. C'est la Liberté qui Ta faite, non pas, comme il semble au premier abord, contre le droit, mais par une intelligence supérieure du droit. » — Ici, nous voyons reparaître l'idéaliste, qui croit qu'une institution doit se produire parce que l'esprit la juge plus parfaite que celles qui existent. De même, Le Play croyait qu'il aurait suffi de donner aux pères de famille la liberté testamentaire pour que le régime

(1, Proudhon, Op. cil. y pp. 143-114.

ancien des familles-souches se reconstitiuiL de luimême !

C'est bien un idéal dont il parle (1) : « La propriété n'a pas encore existé dans les conditions où se place la théorie; aucune nation n'a été à la hauteur de cette institution » ; — la plèbe romaine se montra t2) incapable de comprendre les devoirs attachés à la propriété foncière; — on peut se demander (3) si, en 1789, les Français étaient mûrs pour la liberté et la propriété ; — « la Révolution (4) a créé une nouvelle classe de propriétaires; elle a cru les intéresser à la liberté : elle les a intéressés à ce que les émigrés et les Bourbons ne revinssent pas, voilà tout; les propriétaires nouveaux, acquéreurs de biens nationaux, ont manqué de caractère et d'esprit public, disant à Napoléon P^ : Règne et gouverne, pourvu que nous jouissions, o

La propriété est toujours alliée à la liberté politique aux yeux de Proudhon; c'est pourquoi il ne peut admettre qu'elle n'arrivera pas à se réaliser, ne voulant pas désespérer de la liberté. Et puis, sans qu'il l'avoue toujours d'une manière expresse, la propriété concrète doit se produire dans l'avenir parce qu'elle est l'idéal romain, que Rome est la mère du droit et que Proudhon soumet, de plus en plus, toutes ses espérances historiques à ce postulat : le monde doit réaliser un état social juridique. Il ne faut donc pas

(1) Prondhon, Op. cit., p. 231.

(2; Proudlion, Op. cit., p. 120.

(3) Proudhon, Op. cit., p. 175.

(4) Proudhon, Op. cit., pp. 234-235.

s'étonner s'il parle de l'économie romaine avec l'enthousiasme qu'elle excitait chez les anciens philosophes du droit, qui prenaient cette vie (toute mythique, semble-t-il) pour la première de toutes les réalités. La maison est à ses yeux, comme aux leurs, un véritable Etat domestique, gouverné par un chef digne de commander ; la propriété n'est possible que si cette dignité et cette capacité existent en toute vérité. Proudhon s'imagine le pouvoir absolu du pater familias à peu près comme le fait lehring (1). « A Rome, où le divorce était la prérogative du mari, il s'écoula plus de cinq siècles sans qu'il y en eût un seul exemple ; je n'ai lu nulle part que, pendant le même laps de temps, les pères se soient donné le plaisir de déshériter leurs enfants ou de dévorer en débauche leur héritage. »

Il faut un contrepoids à l'Etat, même quand il est (2) « constitué de la manière la plus rationnelle, la plus libérale, animé des intentions les plus justes... Louis XIV niait la propriété absolue; il n'admettait de souveraineté que dans l'Etat représenté par le roi. . . Pour que le citoyen soit quelque chose dans l'Etat, il ne suffit pas qu'il soit libre de sa personne ; il faut que sa personnalité s'appuie, comme celle de l'Etat, sur une portion de matière qu'il possède en toute souveraineté [S).

(1, Proudhon, Op. cit., p. 112. — Cf. lehring, Esprit du droit romain, liv. II, chap. 3.

,2; Proudhon, Op. cit., pp. 137-138.

(3) « Tout gouvernement, toute utopie, toute Église se méfient de la propriété. » [Op. cit., p. 135). — « On réduit peu à peu la propriété à n'être plus qu'un privilège d'oisif; arrivée

Cette condition est remplie par la propriété... Otez à la propriété le caractère absolutiste qui la distingue, à l'instant elle perd sa force, elle ne pèse plus rien; c'est une mouvance du gouvernement, sans action contre lui. »

Dans le résumé de son livre, Proudhon dit encore (1) : « La justification de la propriété, que nous avons vainement demandée à ses origines, nous la trouvons dans ses tins : elle est essentiellement politique... C'est pour rompre le faisceau de la. souveraineté collective, si exorbitant, si redoutable, que l'on a érigé contre lui le domaine de la propriété, véritable insigne de la souveraineté du citoyen. .. La propriété allodiale est un démembrement de la souveraineté; à ce titre, elle est particulièrement odieuse au pouvoir et à la démocratie. Elle est odieuse au premier en raison de son omnipotence ; elle ne plaît point aux démocrates, enfiévrés d'unité, de centralisation, d'absolutisme. » Et il ajoute avec tristesse : « Le peuple est gai quand il voit faire la guerre aux propriétaires (2). »

Le droit de propriété se rattache ainsi étroitement

là, la propriété est domptée ; le propriétaire, de guerrier ou baron, s'est fait péquin, il tremble, il n'est plus rien. » (p. 136).

(1) Proudhon, Op. cit., pp. 225-226.

[2} Cette remarque a une très grande importance ; pour ceux qui pensent qu'au fond de l'âme humaine sont déposés les principes de toute justice, un sentiment si instinctif condamne la propriété sans appel; pour ceux qui se défient des instincts et qui croient que la raison domine péniblement et lentement les tendances naturelles, la propriété est une précieuse acqui-

au principe fédératif. « Le citoyen, dit Proudhon (1), par le pacte fédératif qui lui confère la propriété, réunit deux attributions contradictoires : il doit suivre, d'un côté, la loi de son intérêt et il doit veiller, comme membre du corps social, à ce que sa propriété ne fasse pas détriment à la chose publique. En un mot, il est constitué agent de police et voyer sur luimême. Cette double qualité est essentielle à la constitution de la liberté : sans elle, tout Tédifice social s'écroule; il faut revenir au principe policier et autoritaire. »

Il n'est pas vraisemblable que les idées fédéralistes de Proudhon se réalisent de notre temps ; ces idées ne semblent avoir eu de popularité que dans les petites vallées manufacturières (^) ; les ouvriers des grandes villes ne les comprennent pas facilement. Mais autre chose est la réalisation d'un plan fédératif et autre chose est le système des conceptions juridiques auquel il correspondrait parfaitement ; le gouvernement fédératif peut n'être qu'un mythe^ servant à donner un corps à certains principes très

sition de la civilisation, qui ne doit être sacrifiée que devant quelques principes plus élevés dans l'ordre de la production scientifique.

;i) Proudhon, Op. cit., pp. 235-236.

(2) C'est ainsi qu'en France le fédéralisme n'a guère d'adhérents socialistes que dans les montagnes du Jura; on explique quelquefois ce fait d'une manière idéologique par l'influence que Bakounine aurait exercée en Suisse il y a trente ans ; mais encore faudrait-il savoir pourquoi Bakounine a eu cette influence dans les vallées du Jura bernois.

INTRODUCTION A L ÉCONOMIE MODERNE i 53

essentiels. Je crois que Ton pourrait ramener la théorie proudhonienne du fédéralisme aux termes suivants :

1" Responsabilité des administrateurs, placés tout près de ceux qui ont intérêt à contrôler leur manière de procéder, et très faible séparation du groupe accidentellement au pouvoir d'avec la masse gouvernée ;

S*" Possibilité d'expérimenter facilement des solutions pour les problèmes, moraux ou économiques, soit que cette expérimentation soit poursuivie individuellement, soit qu'elle le soit collectivement ;

3° Nécessité de régler tous les rapports sociaux par le droit et d'écarter, aussi complètement que possible, l'arbitraire administratif et la domination des partis.

L'hypothèse d'un régime fédéraliste parfait constitue un moyen commode pour se représenter mythiquement la réalisation de ce programme de droit public ; mais celui-ci est indépendant de la représentation et il peut atteindre la pratique de plusieurs manières fort dissemblables. La réalité du fédéralisme n'est pas absolument nécessaire pour la réalisation des tendances fédéralistes. Cette difïérence entre un système idéal et tout fait, qui est le modèle de l'Idée politique, et le devenir historique se retrouve, à chaque pas, dans les études sociales. Bien que la propriété concrète n'ait jamais existé complètement, elle ajoué un rôle prépondérant dans l'histoire des institutions, et Proudhon n'est pas loin de la regarder comme le dieu caché qui gouverne le développement des Etats; « elle régit positivement l'histoire, écrit-il

dans sa langue idéaliste (1), quoique absente, et elle précipite les nations à la reconnaître, les punissant de la trahir. »

A l'heure actuelle, il ne semble pas que la propriété se préoccupe du tout du rôle politique que Proudhon lui attribuait ; elle se soucie fort peu de cet avenir juridique en vue duquel le grand socialiste français écrivait ses théories. Le protectionnisme exerce, à ce point de vue, un rôle néfaste : le propriétaire ne demande aux gouvernements qu'une aide pour accroître ses revenus; il raisonne comme le spéculateur et n'a plus de vues d'avenir ; les idées de droit et de liberté ne sont pas en honneur en ce moment dans l'Europe; on se montre disposé à accepter tout gouvernement qui donne satisfaction aux besoins du jour et du lendemain. Il faudrait savoir s'il n'y a pas une relation d'effet à cause entre l'affaiblissement du génie jjropriétaire et la soumission de plus en plus servile à Tarbitraire des pouvoirs corrompus.

Nous avons ici la preuve expérimentale que le monde marche rarement dans le sens que lui assignent les idéalistes et que les plus beaux discours sur la liberté et le droit n'ont pas d'efficacité sérieuse sur l'histoire. On pourrait même se demander s'il ne sont pas d'autant plus nombreux et plus éloquents que leur action est devenue plus nulle. Ce sont des oraisons funèbres par lesquelles on célèbre la mort de vertus passées, et non des moyens d'engendrer ces vertus dans l'avenir.

(1) Proudhon, Op. cit., p. 231.

L'histoire de l'école de Le Play illustre bien cette doctrine relative à l'interprétation de l'idéalisme. Après 1871, les Unions de paix sociale, fondées par ses amis, s'occupèrent avec zèle de vulgariser ses recettes; mais quelques-uns de ses disciples finirent par s'apercevoir que le monde ne suivait pas du tout la voie qu'il avait tracée. « Aux heures de confidence, écrit M. P. Bureau (1), Le Play lui-même^ qui ne cessait de recommander l'exemple de l'Angleterre, ne disait-il pas que ce pays modèle commençait aussi à s'engager dans une voie dangereuse et qu'il fallait se hâter de le citer pendant quii en était temps encore? Etait-il donc vrai que toute l'humanité progressive marchât vers l'abîme et que les sociétés d'avantgarde eussent pour premier devoir d'imiter la plupart des pratiques des peuples qu'elles avaient distancés ? »

Le Play avait surtout fait l'oraison funèbre du passé.

L'esprit actuel de la propriété n'étant pas celui de la concentration des efforts vers un but intérieur, la différence entre la production et le milieu n'apparaît plus avec la même clarté qu'elle apparaissait à Proudhon. Raison de plus pour examiner de plus près ces différences et montrer comment, avec une production particulière^ il y a int''rêt à débarrasser le milieu de la domination des maîtres particuliers.

(1) P. Bureau, L'œuvre d'Henri de Toiirville, p. 15.

La coopération comme auxiliaire du capitalisme. — Coopératives d'achat et de vente. — Analogie de la coopérative et de l'économat. — Alimentation administrative. — Rapprochements établis entre les coopératives et les institutions démocratiques. — Doutes sur la manière dont fonctionnent ces sociétés. — Ancien système de la boulangerie parisienne ; assurances contre la hausse des denrées proposée par M. Ch. Guiej^esse.

Le capitalisme cherche à réduire toujours davantage les prix de revient et on fait les plus grands efforts pour abaisser les frais de transport; cependant le consommateur ne se trouve pas toujours en position de profiter de ces avantages et le producteur ne peut développer son industrie dans la mesure que sembleraient devoir comporter les progrès qu'il a effectués dans la voie du bon marché. Les consommateurs se plaignent d'être volés par les intermédiaires; les producteurs font entendre exactement les mêmes plaintes ; il y a entre eux une masse qui ne participe en rien aux travaux des inventeurs et qui semble opposer une résistance d'autant plas acharnée au bon marché que les producteurs sont amenés à se montrer moins exigeants; cette masse de gens de commerce s'efforce d'absorber tout le profit venant du progrès, de telle sorte que les producteurs ne puissent plus

retrouver dans le développement des affaires une compensation à la réduction des prix.

Les agriculteurs surtout se plaignent beaucoup des marchands ; la viande semble donner lieu à un nombre absurde de prélèvements ; tandis que le paysan vend en France le porc très mal, les charcutiers se sont multipliés au fur et à mesure que leurs bénéfices devenaient plus grands, et le consommateur ne profite pas du bas prix auquel sont vendus les animaux vivants. Dans quelques parties du commerce de détail, les grands fabricants sont parvenus à réduire à presque rien la part de l'épicier ; c'est le cas pour le sucre et le pétrole ; il y aurait grand avantagea ce qu'un pareil régime pût se généraliser, demanière à faire disparaître les parlicularités qui gênent la circulation. Dans ce but on a créé les sociétés dites coopératives de consommation, qui sont d'excellents auxiliaires du capitalisme, puisqu'elles permettent à celui-ci d'atteindre directement la clientèle et de pouvoir profiter de tout l'accroissement de consommalion qui correspond normalement à une réduction de prix .

Les coopératives de consommation jouent un rôle fort analogue à celui qui est dévolu à ces coopératives paysannes, qui recueillent le lait de leurs adhérents pour le transformer en beurre ou en fromage et l'expédier dans les grandes villes. Que la farine soit achetée à la halle, transfca-mée en pain et distribuée aux adhérents, au lieu que les produits alimentaires de ceux-ci soient groupés, manipulés et envoyés à la clientèle, c'est exactement la même chose qui se passe dans les deux cas : on supprime des rouages

inuliles de transmission qui existaient dans le milieu, pour rendre la circulation plus économique. 11 est d'ailleurs remarquable que les deux espèces de sociétés fonctionnent également bien, encore que les laiteries demandent probablement un peu plus de probité dans leur gestion que les boulangeries coopératives.

On a voulu établir une grande différence entre les coopératives, suivant qu'elles achètent pour répartir, ou qu'elles groupent pour vendre ; cette distinction ayant été faite en Allemagne, a été déclarée fondamentale et profonde par nombre de coopérateurs français ; elle me paraît superficielle et niaise.

L'expérience a montré que l'achat n'est pas sans donner lieu à autant d'abus que peut en donner la vente ; des personnes bien informées pensent que les coopérateurs seraient bien inspirés en cessant d'acheter eux-mêmes, pour confier les relations avec les producteurs (1) « à des professionnels ayant des aptitudes spéciales et convenablement payés. '•>

Les véritables difïérences doivent être établies de la manière suivante :

1^ Les coopératives d'achat ou de consommation peuvent prospérer alors même que l'administration en est vicieuse, parce que leurs adhérents consentent souvent à recevoir des marchandises de mauvaise qualité ; c'est ce qui se passe au Vooniit pour certaines parties du commerce coopératif ; le gérant assure que le principe sauve la mauvaise qualité des produits (2);

(1) Mouvement socialiste, 15 janvier 1903, p. 108.

(2) Les épiceries du Vooniit étaient mal tenues lors de l'en-

2° Les coopératives de consommation sont les auxiliaires directs du capitalisme, puisqu'elles lui permettent d'atteindre plus directement la clientèle, de lui assurer le bon marché et d'exciter ainsi la consommation ; — les laiteries coopératives profitent plutôt du capitalisme qu'elles ne l'aident; elles réussissent, en effet, parce que le capitalisme leur a préparé une clientèle dans les agglomérations urbaines, leur aprocuré des voies rapides de transport et a mis à leur disposition des moyens commodes de paiement à distance ;

3° La société de consommation est surtout urbaine, l'autre est surtout rurale ; il y a peu de cas où l'on ait l'occasion de grouper des produits d'artisans pour les expédier à leur clientèle dispersée ; la première a pour but immédiat d'améliorer le sort des familles, la seconde de tirer meilleur parti des forces productives ; on peut dire que Tune se rapporte aux personnes et l'autre aux choses ; ~ cette distinction se

quête que fit, en 1897, M.Victor Muller (Musée social, décembre 1897, p. 452, col. 1). Le magasin d'habillement était encore moins satisfaisant ; mais « il y a le principe », disait Anseelc à son visiteur (Loc. cit., p. 458, col 1.) Dans une conférence donnée le 2 juin 1903, à Paris, Anseele revient sur cette idée et dit qu'il est plus facile de contenter des coopérateurs que des clients ordinaires qui « ont tant d'occasions d'acheter ailleurs » (Mouvement socialiste, 15 août 1903, p. 580.)

Aux yeux du parfait théoricien de la coopération le péché irrémissible contre le Saint-Esprit est d'exiger qu'on vous en donne pour votre argent ; pareille prétention mercantile est contraire à la solidarité ; si jamais les amis de M. Gide arrivaient au pouvoir, ce péché serait, sûrement, considéré comme un crime contre l'Union morale.

retrouve, d'ailleurs, dans presque toutes les affaires dont les types parfaits se distinguent en types de la ville et en types de la campagne.

Dans le plus grand nombre des cas la notion d'association est presque totalement absente des coopératives dont je parle ici ; les adhérents d'un grand magasin coopératif sont simplement des clients que Ton retient au moyen d'un nombre plus ou moins grand de ruses; l'appel au principe, dont les Belges font un si grand étalage, doit être donc considéré — quand on s'occupe des résultats — comme un système de réclame ingénieux et puissant.

Beaucoup de marchands ont imaginé de donner à leurs clients des bons leur permettant de rentrer en possession de leur argent au bout de longs délais etau moyen de loteries ; quelques autres leur délivrent des timbres permettant d'acheter de menus objets dans des magasins spéciaux ; on pourrait multiplier ces exemples et montrer que le commerce pratique la ristourne coopérative dans beaucoup de cas. A Gand, le Vooruit est concurrencé par la Volksbelang, qui est une entreprise purementcapitaliste, qui reproduit exactement ses procédés et qui a plus de clientèle que lui (1). A la fin d'une année ou d'un trimestre les femmes sont heureuses de pouvoir toucher une somme qu'elles n'auraient pu économiser journellement. I.a femme est le p:rand moteur de la coopération ; c'est, d'ailleurs, elle qui subit les inconvénients de la coopération, — étant obligée d'abandonner le magasin voisin, pour faire de longues courses.

(1) Musée social, décembre 1897, p. 448, col. 2.

INTRODUCTION A l'ÉCONOMTE MODERNE 161

Les adhérents d'une grande coopérative peuvent être comparés encore aux propriétaires qui assurent leurs immeubles à une Mutuelle-incendie ; s'ils se sentent liés moralement, c'est par un contrat muUiellisle — pour employer la langue proudhonienne. Ils se font les acheteurs fidèles d'un grand magasin et celui-ci ayant peu de frais généraux, par suite de son gros débit, peut vendre bon marché. C'est à cause de cela que M. Ch. Guieysse estime (1) que les coopératives devraient se transformer, cesser de se donner pour des associations d'actionnaires, pour devenir « une sorte de services publics constitués hors de l'Etat et des municipalités » ; il voudrait que Fadministration pût être remise à des fonctionnaires soumis à un contrôle exercé par les intéressés ; il croit que ce contrôle pourrait être plus efficace que celui qui existe aujourd'hui. Il nous apprend, d'ailleurs, qu'en Belgique « les questions administratives sont résolues dans des assemblées générales où figurent presque seuls les employés » (2).

Un auteur belge, d'ailleurs fort sympathique au Vooruit, conclut ainsi une étude sur la fédération ouvrière gantoise (3) : « Le parti ouvrier a été dirigé par quelques hommes. Son organisation n'est pas du

(1) Mouvement socialiste, 15 janvier 1903, p. 102.

(2) Dans la Science sociale, M. Victor Muller montre que le gérant du Voornit opère là comme un véritable patron ; le Conseil est tout à sa discrétion, en sorte que le contrôle des adhérents est fictif; d'après lui on a écarté les cabaretiers du Conseil, parce qu'ils seraient trop indépendants (août 1898 pp. 162-167).

(3) Musée social, janvier 1899, p. 41, col. 2.

tout celle d'une démocratie. On est en présence d'une armée dont les chefs sont peu nombreux. Qu'arriverat-il quand ceux qui ont la responsabilité du pouvoir disparaîtront, quand le gouvernement deviendra républicain ? Assurément des transformations importantes devront s'accomplir dans l'esprit des institutions. »

Les prétendues coopératives belges sont, en fait, des économats installés par nn parti politique, en vue d'assurer sa puissance sur la population ouvrière du pays.

On arrive ainsi à se demander pour quelles raisons la coopérative de consommation ne pourrait pas être remplacée par une fourniture d'objets alimentaires faite par l'administration communale. Généralement les théoriciens do la coopération ferment les yeux à l'évidence et ne veulent pas voir que les institutions qui leur sont chères, constituent un acheminement vers des services communaux. Bernstein est de mon avis, car il écrit (1) : « Je signale un cas où la coopérative de consommation pourrait être regardée comme une institution d'une utilité douteuse; c'est le cas où elle empêcherait le progrès du service public d'approvisionnement. . . Pour s'appliquer à tous les membres d'une commune, l'association démocratique de consommation n'aura besoin que de s'agrandir, conformément à ses tendances naturelles. »

Il y a une quarantaine d'années, Paris a failli être pourvu de boulangeries municipales; à la suite d'expériences faites par l'administration de l'assistance publique. Napoléon III avait fait étudier un projet

(1) Mouvement soeiatiste, 4 septembre 1899, p. 259.

dans ce sens par le préfet de la Seine, Haussmann ; celui-ci détourna (1) finalement l'empereur de cette idée parce qu'il ne pensait pas qu'une municipalité pût gérer convenablement une affaire commerciale de cette envergure. Il me semble que, dans cette affaire, Haussmann se montra un peu timoré : la ville de Paris n'aurait pas éprouvé de difficultés inextricables à acheter des blés sur les grands marchés, par voie d'adjudication. Nous avons aujourd'hui l'expérience de nombreuses coopératives et nous voyons qu'elles ne sont pas gérées par des hommes d'un capacité remarquable, ni d'une probité extrêmement scrupuleuse.

Les coopératives sont des champs d'expériences très intéressants ; elles nous apprennent quels sont les services d'approvisionnement qu'il est possible de socialiser avec profit et comment cette socialisation peut être poursuivie. Plus on s'éloigne de la véritable association, moins de choses peuvent être embrassées. En Belgique, on ne trouve pas généralement avantageux de créer des boucheries coopératives ; les magasins de confections du Vooruit ne donnent pas de brillants résultats. Ce sont les objets de grosse vente, qui ne comportent pas de choix et dont l'acquisition ou la manipulation n'exigent pas d'aptitudes commerciales, qui conviennent à la socialisation ; leur nombre diminue d'autant plus que l'on se rapproche davantage du type des services communaux. M. Victor Muller tire de l'expérience du Vooruit cette conclusion qui

(1) Haussmann, Mémoires, tome II, p. 363.

me semble très juste (1) : « Le succès du Vooruil donne la mesure de la valeur de son patron et la question de la capacité du gérant est bien autrement importante que celle de son organisation » ; les services de la grande coopérative gantoise ont d'autant mieux réussi quils correspondaient mieux aux aptitudes personnelles d'Anseele.

Une très grande coopérative de consommation constitue, en réalité, une commune formée des petites gens qui peuvent acheté)^ leurs denrées au comptant. La question de savoir s'il y a avantage à lui laisser une administration complètement autonome, ou bien à la fusionner complètement avec la commune politique, ou bien à adopter un système mixte, est une question d'ordre tout pratique et dépend des circonstances. Le même problème se présente pour beaucoup d'autres intérêts collectifs : on peut donner d'excellents arguments en faveur de la concentration ou en faveur de ladéconcentration. Généralement l'assistance publique est confiée à des commissions dépendant partiellement de la municipalité; —jusqu'à ces derniers temps, en Angleterre il y avait des conseils scolaires nommés directement par les intéressés ; — en Suisseles usagers de VAllmend, qui descendent des anciens occupants de la Marche, ont une administration à eux, distincte de celle de la commune qui comprend aussi les simples résidants (2); — dans certains pays les canaux d'arrosage sont municipaux ; mais bien plus souvent ils sont

(1) Science sociale, août 1898, p. 167.

(2) De Lavelej'e, La propriété et ses formes primitives^ V^ édit., p. 279, p. 303-304, p, 309.

INTRODUCTION A l'ÉCONOMIE MODEKNE 165

administrés par des syndics nommés par les arrosants, etc.

Nous avons vu que Bernstein considère les coopératives de consommation comme étant démocratiques ; il nomme oligarchiques les coopératives de production, qui se caractérisent, en effet, par une sélection remarquable : quand elles réussissent, c'est qu'elles ont éliminé les non-valeurs et qu'elles ont constitué dans leur sein un groupe de gens capables qui dirigent patronalement les affaires. Ce sont de vraies associations de petits entrepreneurs.

Les grandes coopératives de consommation ont tous les vices des démocraties : improbité et incapacité fréquentes des administrateurs, — insouciance de la très grande masse des adhérents, — formation de partis qui poursuivent avec impudence leurs fins personnelles. En ce moment on fait les plus grands efforts pour constituer une fédération des coopératives parisiennes en vue de rendre les prévarications des administrateurs plus difficiles ; mais ceux-ci résistent pour des motifs, dit un rédacteur du Mouvement socialiste (1), qui sont « présents à Fesprit de tous les lecteurs un peu au courant de la vie des sociétés parisiennes.»

Il est fort difficile d'avoir des renseignements précis sur l'administration des coopératives ; les gens qui participent au mouvement coopératif, ont sur la valeur du silence des opinions tout à fait cléricales ; ils sont d'une discrétion incroyable et veulent éviter tout scandale qui pourrait ternir le prestige de la très sainte

(1) Mouvement socialiste 26 avril 1902, p. 782.

166 INTRODUCTION A l'ÉCOxNOMIE MODERNE

coopération ; ils aiment mieux être volés que de poursuivre les voleurs. J'ai entendu raconter qu'à la suite de graves malversations connues de tout le monde, des plaintes avaient été déposées contre des administrateurs de coopératives, puis retirées sur le conseil d'avocats — jeunes bourgeois — pleins d'amour pour le peuple. Il ne faut donc pas s'étonner si tant de chefs des coopératives importantes ont si mauvaise réputation ; dans le Parti ouvrier (journal du parti allemaniste) on pouvait lire, il y a quelques années : <( Les sociétés coopératives de consommation sont rongées plus ou moins par cette lèpre qui s'appelle le pot de vin. Ce qu'il faut empêcher à tout prix, c'est la prise de possession des fonctions par la catégorie des gens qui font de la coopération pour en vivre. ^ (27 avril 1899j.

Durant l'année 1902, V Association coopérative (qui était l'organe officiel de la Chambre consultative des associations de production et de l'Union coopérative des associations françaises de consommation) a parlé plusieurs fois des écumeurs et des apachesde la coopération (5, 12 juillet et 30 août); mais ce journal est toujours resté dans le vague, suivant les usages des vrais coopérateurs. Nous savons cependant par lui que l'une des plus grandes coopératives de l'Europe, la Moissonneuse de Paris, a été, pendant 13 ans, pillée par des administrateurs qui la conduisirent à deux doigts de sa perte ; et que la Belleoilloise n'a échappé que par miracle aux écumeurs : réduite à o.70U adhérents après sa réorganisation, elle a pu distribuer autant qu'à l'époque où elle en comptait 7000. (30 . août 1902).

Durant l'Expositon de 1900, des personnes qui se sont mis en lète de réformer la coopération et de lui donner un sens supérieur^ imaginèrent qu'il fallait construire un Palais du travail^ destiné à abriter les œuvres des coopératives ouvrières et leurs congrès. Ce monument fut établi en dehors des terrains de l'Exposition, et il était destiné à étonner le monde par la nouveauté des procédés employés pour le construire ; on devait démontrer expérimentalement que les méthodes de travail capitaliste avaient fait leur temps et que leurs méthodes socialistes donnaient des résultats beaucoup plus économiques, avec de courtes journées et de hauts salaires. On a employé 440.000 francs ; l'œuvre avait obtenu de très larges subventions (200.000 francs donnés par l'Etat, 200.000 francs par la ville de Paris, 20.000 francs par le Conseil général de la Seine, le reste provenant de diverses Bourses et municipalités de province) ; il faut encore 200.000 francs pour payer des dettes et autant pour achever. On demanda à l'Etat l'argent nécessaire; la Chambre des députés vola seulement 300.000 francs et le Sénat ajourna sa décision parce qu'on ne lui donnait pas de justifications suffisantes. La Chambre consultative des associations de production, qui renferme des hommes très capables, offrait de terminer les travaux ; mais comme elle avait considéré que les méthodes des premiers organisateurs devaient conduire à un échec fatal, elle demandait que ces personnes voulussent bien se retirer (Association coopérative, 19 juillet, 2 et 9 août 1902) ; — mais celles-ci ne veulent pas partir, et elles entendent continuer leurs expériences, qui d'après les politiciens dont Jaurès

est le chef, doivent couvrir de gloire le prolétariat français.

L'expérience montre que dans les questions qui ne soulèvent pas de fortes passions politiques^ les électeurs montrent la plus grande indifférence; c'est ainsi qu'à Paris les juges du tribunal de commerce ne sont nommés que par une infime minorité; on ne peut donc s'étonner de voir tant de coopérateurs se désintéresser des assemblées générales. D'ailleurs, quel contrôle pourraient exercer des assemblées générales? La seule chose qui puisse les émouvoir est la fixation de la ristourne. Quand il y a des polémiques entre administrateurs évincés et administrateurs nouveaux, il est généralement impossible de rien comprendre aux raisons données de part et d'autre (1).

De précieux renseignements sur les vices de la coopération se trouvent dans la Rivista popolare di poliiica, lettere e scienze sociali du 15 novembre 1902 ;

(1) A la fm de l'année 1900, il y eut une polémique très vive à propos des malversations constatées dans la grande coopérative L'Avenir de Plaisance (Paris). Le parti des administrateurs évincés accusa leurs adversaires de livrer l'association à la réaction (Petite République, 18 décembre 11)00) — leur principal adversaire était un guesdiste — et il réclama un jury d'honneur, ressource habituelle de gens qui n'ont pas de bonnes raisons à faire valoir.

Le comité de contrôle, dans une circulaire envoyée aux adhérents, accusait les administrateurs d'avoir été des pantins manœuvres par des acteurs cachés dans la coulisse. Le gouvernement occulte est un des dangers habituels de la démocratie.

(Cf. Coopération des idées 17 et 24 novembre, 1,8, 15 et 29 décembre 1900).

ils sont dus à un écrivain italien très perspicace, Giovanni Lerda. Il nous apprend qu'à Turin un parti socialiste s'était emp u'é de l'administration de deux grandes sociétés: de l'Association ouvrière, par SOOvoix sur 7.000 inscrits, et de la Coopérative des chemins de fer, par 250 voix sur o.OOO. Les administrateurs nommés étaient tous aux ordres des groupes politiques ; quelques-uns avaient trouvé avantageux de se faire nommer employés de l'association ; il existait u une sorte de maçonnerie ou de société secrète d'appui mutuel entre compagnons ». Tout cela reproduit les faits bien connus de la vie administrative des villes gouvernées par des comités disciplinés, qui imposent leur volonté à une population indifférente (1).

On peut dire que la coopération est un mensonge, tout comme la démocratie; elle prétend se donner comme une administration des intérêts locaux par les intéressés eux-mêmes ; elle ne réalise pas plus ce programme que la démocratie ne parvient à nous montrer une volonté générale conforme à la raison, suivant la théorie de Rousseau. Ce n'est pasà dire queles coopératives ne rendent des services; les institutions démocratiques en rendent aussi, malgré leurs vices

(1) Dans le numéro du 15 décembre se trouve une réplique qui me parait laisser debout les assertions du critique. Celui-ci nous apprend aussi qu'un médecin s'est fait inscrire à la société ouvrière, sans doute avec l'intention de prendre la place d'un confrère non socialiste; il prévoit que son exemple sera suivi par des camarades avocats; « la discipline du parti exige que l'on favorise les camarades au point de trouver naturel que des administrateurs puissent être en même temps fournisseurs ».

qui semblent incorrigibles; mais il faut regarder les choses comme elles sont, ne pas se laisser duper par les mots et ne pas attribuer aux formules une vertu qu'elles n'ont pas.

Puisque les grandes sociétés de consommation ne sont pas à Fabri des vices des corps politiques modernes, il n'y a pas de raison déterminante pour écarter a "priori les boulangeries communales; tout se réduit à une question de mesure et je crois que, dans bien des cas, les services municipaux remplaceront dans l'avenir les services coopératifs.

La boulangerie nous donne un excellent exemple d'un système mixte qui a longtemps fonctionné à Paris; avant 1863, les boulangers possédaient ce que Haussmann nomme (1) « une sorte de charge industrielle privilégiée, dont la transmission était assujettie, comme celle des charges des officiers ministériels, à l'autorisation du pouvoir » ; leurs établissements avaient été disséminés pour la commodité de la consommation (2); ils étaient obligés d'avoir des approvisionnements importants; la ville fixait leur prix de vente. C'était une sorte de concession analogue à celle des chemins de fer, avec un contrôle très dur.

(1) Haussmann, Loc. cit.^ p. 342.

(2) Haussmann fait observer que ce sj'stéme tendait à augmenter les frais généraux et à accroître le prix du pain (Loc. cj7., p. 361); il dit qu'on aurait dû concentrer la fabrication du gros pain de quatre livres et laisser dispersée celle du pain de luxe(p 362); il pense que la ville pourrait subventionner des manutentions-meuneries établies par le S3'ndicat des patrons boulangers ou des sociétés sérieuses dans la périphérie de Paris pour fabriquer le pain d'usage courant (p. 365).

Nous trouvons encore dans l'histoire de la boulangerie parisienne une autre expérience très instructive. M. Ch. Guieyesse estime, avec beaucoup de raison (1), que les coopératives étant instituées pour l'avantage de salariés, devraient s'organiser pour mettre ceux-ci à l'abri des variations du cours des denrées et constituer par suite « une assurance contre la risque de hausse». De 1853 à 1873, la ville de Paris avait institué un système de compensation permettant de subventionner les boulangers en temps de cherté pour que le pain fût alors vendu au-dessous du cours; on prélevait sur eux une taxe pendant les années favorables. Cela fut d'un fonctionnement facile tant que la liberté de la boulangerie n'exista pas, mais devint plus difficile après. Du 1^"^ septembre 1853 au 16 juin 1856, la Caisse de la boulangerie^ créée par Haussmann, avança 53 millions et demi et put maintenir le pain à 0 fr. 40 le kilo, alors qu'il aurait atteint sans elle 0 fr. 60; il fallut six ans pour récupérer ces avances. Après 1863, le prix fut limité à 0 fr. 50 et durant la petite disette qui dura du 10 novembre 1867 au 31 mai 1868, il fallut avancer 3.300.000 francs aux boulangers (2j.

Il serait probablement assez difficile dans la plupart des cas de procéder à une assurance contre la hausse sans l'intervention municipale; cela serait possible au Vooruit^ parce que la ristourne est très forte et qu'elle permet, par suite, beaucoup de combinaisons; mais presque partout les coopératives doivent suivre les prix du commerce. Il y aurait donc intérêt, à ce point

(1) Mouvement socialiste, 15 janvier 1903, p. 107.

(2) Haussmann, Loc. cit., pp. 353-361.

e vue, à faire de la boulangerie un service public communal.

Lorsqu'une marchandise devient rare, les prix s'élèvent dans une rapide proportion, de manière à limiter la consommation. Si Ton suppose que la plus grande partie du commerce tombe sous le régime coopératif, comme le supposent tant de théoriciens, l'assurance contre la hausse aurait pour résultat de faire disparaître le moyen qui permet, actuellement, de réaliser l'équilibre économique ; il faudrait supposer que l'Etat établît un rationnement comme dans une ville assiégée. Il est très peu vraisemblable que la coopération prenne jamais une telle extension ; mais il n'est pas inutile de montrer quel correctif réglementaire est inclus dans les hypothèses que font les fanatiques de la coopération.

Pratiquement, la question ne se poserait probablement que pour le pain, et on a, en effet, déjà demandé, tant en France qu'en Allemagne, que l'Etat se chargeât du commerce des blés. Ces projets n'ont jamais été étudiés sérieusement ; mais il semble que les très grandes villes d'un pays pourraient appliquer le système d'Haussmann sans causer de perturbations au marché général.

Je me suis étendu un peu longuement sur ces questions, parce qu'à l'heure actuelle le charlatanisme coopératif prend une extension inquiétante pour le bon sens.

La coopération considérée comme un moyen d'entretien des forces de travail. — Autres institutions ayant le même but : construction des logements ouvriers et caisses de secours. — Assurances contre les cas fortuits : les diverses formes qu'elles revêtent. — Importance toujours croissante de l'assurance rurale. — Accidents du travail. — La houille comme source universelle de force et la nationalisation des mines.

A). Si nous cherchons à résumer les recherches faites sur la coopération, nous voyons qu'il est possible de l'étudier sans tenir compte du côté intérieur, sans se préoccuper du principe coopératif, et qu'on peut la considérer uniquement comme un moyen appartenant à un genre qui comprend aussi la municipalisation de l'alimentation : dans tous les cas, il s'agit de rendre meilleure et plus siire la vie populaire.

Un important résultat de l'expérience coopérative est celui-ci : au fur et à mesure que l'opération s'étend et qu'elle prend un caractère plus impersonnel, on est amené à restreindre le nombre d'articles dont le commerce peut être socialisé. Ce qui appartient en propre à ce genre, c'est ce qui correspond à la consommation commune, ce qui s'adresse aux masses populaires habituées à une vie frugale et peu

variée. Tandis que le négociant cherche à satisfaire la variété des goûts de sa clientèle et va mêaie audevant d'eux pour les stimuler, en lui offrant toujours des choses nouvelles, le commerce coopératif tire son principal avantage de l'uniformité. Au Vooruit, cela est remarquable au point de crever les yeux de l'observateur (1). Les bilans des Wholesale societies qui fabriquent pour les coopératives anglaises, laissent la même impression. Elles leur fournissent surtout : en Angleterre, de la farine, des chaussures, du savon, des confitures, du lard; en Ecosse, de la farine, des chaussures, du tabac, des biscuits, des vêtements. La coopération est donc un commerce d'une nature technique tout à fait spéciale.

La coopération, tout comme l'économat patronal, a pour objet la satisfaction des besoins les plus uniformes de la classe la plus uniforme du pays ; on peut dire qu'elle considère l'homme à l'état abstrait et qu'elle a pour objet de mai7ite7îir en bon état les forces de travail.

Les socialistes ont été frappés, depuis très longtemps, de ce caractère de la coopération et ils ont soutenu souvent que la coopération tourne tout à l'avantage du patronat, comme l'économat, ayant pour résultat de lui permettre de payer de moindres salaires. Le maître pourrait entretenir son outillage humain à moins de frais et gagnerait l'économie faite sur l'alimentation. Cette thèse est fausse dans le

(1) La clientèle du Vooniit est homogène et c'est à cette cause que l'on doit rapporter l'élément technique de son succès (Musée social, décembre 1897, p. 446, col. 1).

plus grand nombre de cas; l'économat lui-mêmeprofite souvent à l'ouvrier (1) ; les patrons ne pensent pas tous, en effet, comme les grands politiques du XVII® siècle, que la prospérité d'un pays dépend de l'excessive oppression économique des classes ouvrières (2). Les divers moyens que Ton peut employer pour faire que les travailleurs soient mieux nourris, mieux logés et plus à leur aise^ sont considérés aujourd'hui comme tendant tous au progrès de la production, par le perfectionnement de sa puissance active, de la masse ouvrière.

Ce ne sont pas là, comme on le dit souvent, des choses tout à fait nouvelles; la convenance de cet arrangement dans les conditions du travail avait été reconnue il y a longtemps ; mais autrefois elle donnait lieu à une intervention directe de certains patrons. Cette intervention a été mal comprise par le plus grand nombre des auteurs qui ont écrit sur ces questions ; ils n'ont pas vu que le patron était là faute de mieux. Un Etat qui poursuit le perfectionnement de l'industrie, peut, en s'inspirant de l'expérience acquise, s'occuper d'améliorer les conditions de vie de la classe ouvrière, pour accroître sa produc-

(1) Il est souvent fort difficile de distinguer dans la pratique les coopératives et les économats, depuis que certaines grandes compagnies (comme celle des chemins de fer de Paris-Lyon-Méditerranée) font gérer leurs économats par des délégués des intéressés.

(2) « La surcharge des taxes n'a pas été un incident, mais un principe. En Hollande, le grand patriote de Witt l'a exaltée comme le plus propre à rendre le salarié soumis, frugal^ industrieux ». (Marx^ Loc. cit., p. 338, col. 1.)

176 INTRODUCTION A l'kCONOMIE MODERNE

tivité, — comme il améliore les moyens de transport et encourage les nouvelles branches de production.

Prenant la forme accidentelle pour le fond même, on mettait en évidence la volonté du palron au lieu de s'attacher à étudier des résultats qui pouvaient être obtenus d'une manière toute différente. Ce fut Terreur fondamentale de Le Play, qui ne considéra pas les institutions qu'il rencontra dans les mines allemandes, par leur côté objectif. 11 fut très frappé de trouver, surtout dans le Ilarz, une administration cédant les céréales à prix réduit, assurant des secours et des retraites aux ouvriers, leur prêtant de l'argent pour acheter des maisons. Il aurait voulu que les grands patrons imitassent partout ce que faisaient les vieilles régies allrmandes; et il prônait sous le nom depafronales des institutions dont la vraie nature est d'être impersonnelles.

Depuis quelques années les gouvernements s'occupent d'améliorer les logements ouvriers ; en France une loi du 30 novembre 189 i a constitué des comités officiels chargés d'encourager la construction des logements à bon marché. Ces comités seront amenés, peu à peu, à prendre un rôle de contrôleurs et peutêtre même de directeurs. On a modifié assez profondément les lois successorales en faveur de ce genre d'immeubles ; on peut les maintenir dans l'indivision un certain temps après la mort du chef de famille ; la loi a permis à certains héritiers d'acheter l'immeuble au prix fixé par le comité local, pour diminuer les inconvénients des ventes. On a autorisé divers établissements placés sous le contrôle de l'Etat à prêter aux sociétés qui construisent des maisons à bon mar-

T>^THODUCTION A l'ÉCONOMTE MODERNE 177

ché ou même à en posséder eux-mêmes. En Angleterre les municipalités ont dépensé beaucoup d'argent pour refaire des quartiers pauvres ; mais il n'est pas très certain qu'elles aient amélioré le sort des travailleurs ; il semble que, plus d'une fois, ces travaux aient profité à une classe placée à un niveau un peu plus élevé (1).

Une très grande quantité de logements ouvriers a été édifiée par de puissantes entreprises capitalistes, en vue de faciliter le recrutement de leur personnel; assez généralement ces entreprises ne demandent qu'à trouver des moyens de se débarrasser de leurs immeubles, qu'elles ne peuvent pas facilement surveiller. Il y aurait lieu de faciliter le passage de ces maisons soit aux ouvriers, soit plutôt à des sociétés qui n'auraient pas à subir tous les inconvénients des ventes après décès. Rien ne s'opposerait même à ce que la commune, dans certains cas, se chargeât de l'ensemble des constructions et les livrât à ses habitants.

Il semble bien que sous le second Empire la question d'un contrôle à exercer sur les locations des immeubles ait été discutée pour Paris. « Le Constitu-

(1) ^'oir sur ce point de curieuses observations de M. A. PMlon, qui possède lui-même des maisons ouvrières, dans lesquelles il n'}- a pas d'ouvriers (Débats, 27 août 1902). — A Hambourg, M. de Rousiers a vu de grands logements municipaux construits au mo^en des legs d'un pliilantbrope ; mais la Ville les emploie surtout à y loger ses agents méritants, à des prix de faveur (Hambourg et V Allemagne contemporaine, p. 262). — La faveur est le grand danger de telles entreprises municipales ; il est bien difficile de refuser aux bons électeurs un bon logement et un bon prix.

178 INTRODUCTION A l'ÉCONOMTE MODERNE

tionnel, dit Prondhon, (1) après une sortie violente contre les propriétaires, annonça l'intention d'examiner le droit de l'Etat d'intervenir dans la fixation des loyers et une brochure a paru, il y a six mois, avec le laissez-passer de la police, sous ce titre: Pourquoi des propriétaires à Paris? »

Dans la Cajoacité politique des classes ouvrières^ Proudbon demandait (2} deux grandes réformes en vue de réduire le prix excessif des loyers parisiens : lo Que la location fût soumise, comme le prêt à intérêt, à une loi fixant le taux maximum des revenus par rapport au capital ; 2 ' Que la plus-value des terrains à bâtir appartint à la ville. Sur ce dernier point, beaucoup de bons esprits sont disposés à adhérer à une réforme du droit immobilier urbain. Mais il recommandait de plus la constitution de « Sociétés maçonniques pour l'achat des terrains, la construction, l'entretien et la location des maisons, en concurrence avec les anciens propriétaires et dans l'intérêt de tous ». Il est manifeste, en effet, qu'il pourrait suffire qu'une proportion notable des immeubles fût louée à un prix modéré pour faire bai er le prix général des locations. C'est de la même manière qu'il concevait l'utilité des coopératives de consommation, qui, d'après lui, devaient servir de (3j ^ régulateurs pour le commerce de détail ».

(1) Proudhon, De la justice, etc., tome I. p. 329. — La brochure dont il parle, est évidemment celle de Ch. Duve^-rier, saint-simonien rallié à l'Empire (Cf. G. Weill, Vécole saintsimonicnne, p. 251).

(2) Capacité politique des classes ouvrières, p. 110.

(3) Proudhon, Op. cit., p. 159.

INTRODUCTION A l'ÉCONOMIE MODEHNE 179

Je ne crois pas que ces deux genres d'institutions, qui ont pour objet de réduire la maîtrise des entrepreneurs particuliers sur les travailleurs, puissent être considérés isolément ; on doit les rapprocher de celles qui servent à mettre l'ouvrier à l'abri des malheurs provenant des maladies ou de la vieillesse. Suivant Le Play, c'est le patron qui devrait personnellement intervenir; mais on peut dire qu'à Theure actuelle cette manière de voir est généralement abandonnée ; l'opinion se prononce partout pour que des organisations sociales prennent la place du patron, dont la volonté dépend de trop de conditions subjectives. Dans l'établissement des caisses de secours, il ne faut pas nier qu'il n'y ait souvent une influence philanthropique ou un désir d'améliorer l'assistance ; mais il y a aussi autre chose : on sent le besoin de régulariser, en les objectivant^ les forces de travail.

Quelques auteurs ont été tellement frappés de cet aspect de la question qu'ils ont regardé cette socialisation comme étant de nature à abaisser le caractère des ouvriers, qui s'habituent à n'être plus que des morceaux d'un mécanisme social, sans réfléchir par eux-mêmes sur l'avenir, sans acquérir des qualités de prévoyance et sans tenir compte des rapports humains qui pourraient s'établir entre eux et les patrons. Les caisses de secours et de retraites font disparaître tout ce qui est vraiment personnel pour ne laisser subsister que des rapports mathématiques. On a tort de vouloir nier cela ; mais il s'agit de savoir si cette objectivité n'est pas une conséquence de l'organisation du travail dans la grande industrie. Ce n'est point pour les artisans que cette socialisation

180 liNTRODUCTlON A l'ÉCONOMIE MODERNE

est faite, mais pour les forces de travail, pour des abstractions d'hommes.

Ces considérations, qu'il me semble inutile de prolonger davantage, nous amènent a penser que les philanthropes ont fait fausse route quand ils ont discuté ces questions sous l'aspect du devoir social ; la science doit s'efforcer de mettre en pleine lumière le vrai caractère de ces institutions, en les plaçant dans un système qui aurait en vue la conservati m des forces abstraites de Vindustrie moderne. Je crois que cela est facile à faire : nous avons considéré ici la production sous le rapport seulement des hommes qui y participent; nous avons examiné, sous l'aspect de la socialisation, la consommation, le logement, les maladies et la vieillesse des ouvriers; il nous faut nous demander maintenant s'il n'y a pas à opérer, dans l'intérél des forces productives, des socialisations ayant de l'analogie avec celles-ci.

B). — Lorsque l'on étudie l'outillage sous le point de vue de la conservation des forces abstraites, on n'a plus à s'occuper des choses en elles-mêmes, de l'emploi qu'on en fait, de leur aspect technique ; il ne faut examiner que la valeur. La déperdition de l'outillage, par suite de son usure physique ou de son vieillissement, ne peut pas faire l'objet de notre étude présente, parce que cette déperdition dépend trop de la nature des insti'unients de travail et de la manière de s'en servir. Quand on examine la destruction par cas fortuit, l'objectivité atteint son plus grand effet et la perte peut donner lieu à des recherches d'ordre mathématique ; on peut faire intervenir l'idée d'assurance et transformer ta perle en un risque. Ce risque

n'est pas iadépendaiit complètement de la nature des choses ; mais il ne dépend d'elles que par l'intermédiaire du genre ; on classera les fabriques en catégories suivant le danger d'incendie, en partant de statistiques faites par genres, mais sans s'occuper de ce qu'est la fabrique à l'intérieur, au point de vue de la technique particulière adoptée par le chef d'industrie.

Le mot assurance donne lieu à certaines confusions qu'il importe de faire disparaître ici.

1° Dans le sens le plus ancien, on entend par assurance un contrat créé par les armateurs : le propriétaire d'une chose menacée de péril de mer passe à un spéculateur le dommiage éventuel moyennant un prix (1). Il y a ici une véritable abstraction, séparant comme dans les affaires de Bourse (2) « le bénéfice de la spéculation de celui du négoce ». Ici la socialisation n'est pas appelée à jouer un rôle ; il s'agit de spéculations dans lesquelles la particularité est mise en évidence d'une manière excessive.

2° Dans les assurances sur la vie, l'élément essentiel est l'opération de prêts à intérêts composés ; ce placement est subjectivisé par suite de l'introduction de considérations d'âge, de santé, de profession, de telle sorte que la durée du placement dépende de la mort, ou de la survie, d'un individu déterminé à une date prévue par le contrat. Ces opérations com-

(1) Les anciens juristes assimilaient l'assurance à une vente ; en parlant de l'assuré, on dit : « emere eventum periculi ». (Rotae gemme, déc. 39, n» 9 ; — d'après Dalloz, Répertoire, tome V, p. 323, col. 1.)

(2) Cf. Proudhon, Oj). cit., p. 101.

portent cependant des considérations mathématiques, parce que les conditions de mort ou de survie de gens valides sont susceptibles d'être soumises au calcul des probabilités. Si le contrat est passé entre deux particuliers, il comporte simplement un jeu, parce qu'il n'y a aucune raison sérieuse pour appliquer le calcul des probabilités ; mais il n'en est pas de même quand l'assureur est une compagnie faisant un très grand nombre d'opérations, entre lesquelles peuvent s'établir des moyennes.

A cause de cet aspect mathématique de l'assurance sur la vie, on a souvent pensé que l'Etat pourrait s'en charger et qu'il lui serait possible d'encaisser les gros bénéfices réalisés par les compagnies. La question a donc été examinée à un simple point de vue fiscal : si on en a parlé comme d'une socialisation, c'est par suite d'une analogie d'ordre purement formel. De même le monopole du tabac est une régie d'intérêt fiscal et non une entreprise socialisée.

L'assurance sur la vie n'offre qu'un intérêt médiocre au point de vue de la production ; elle a pour but immédiat d'agir sur les revenus et elle sert surtout pour les commerçants, les fonctionnaires, en général pour les urbains. Ce n'est que très accidentellement qu'elle peut intéresser la production, comme dans le cas où elle se combine avec des prêts hypothécaires (1).

(1) Notamment dans le projet de F. Heclit en Allemagne. La loi française sur les maisons à bon marché a prévu aussi une combinaison de ce genre destinée à faire que les héritiers soient déchargés de toute dette au cas où leur auteur meurt avant d'avoir acquitté toutes les annuités nécessaires pour payer son immeuble (Loi du 30 novembre 1894, art. 7).

3° L'assurance importante à considérer ici est celle qui permet au producteur de trouver, moyennant une priaie annuelle et modérée, le moyen de reconstituer une force productive détruite par l'incendie ou autre cas fortuit. Dans quelques départements français, l'assurance contre lincendie a été organisée par l'administration avant la Révolution, et ce régime dure encore ; à son imitation quelques caisses d'assurance départementales contre les accidents ruraux ont été créées. Je n'attache pas une très grande importance, je l'ai déjà dit, à la question de savoir si une commune spécialisée de ce genre est dirigée par les autorités publiques du lieu ou par des corps spéciaux ; ce sont là des détails administratifs sur lesquels il y a lieu de beaucoup insister quand il faut faire des applications dans un pays déterminé ; mais ils ne touchent pas à la question de la socialisation.

On ne saurait attacher trop d'importance aux progrès de l'assurance rurale. Ces progrès ont été vraiment extraordinaires à la fin du xix® siècle (1) et ils prouvent qu'il s'est produit une très grande transformation dans l'esprit des paysans. En général, le développement de l'assurance constitue un des traits les plus propres à caractériser le passage à une économie supérieure ; l'homme a besoin de beaucoup de réflexion, pour admettre qu'il a avantage à pren-

(1) Les premières compagnies d'assurance contre l'incendie furent créées en France en 1754 et 1786; la Mutuelle-Incendie de Paris date de 1816. La première tentative d'assurance mutuelle contre la grêle est de 1809.

Les assurances sur la vie ont été longtemps regardées comme illicites en France par beaucoup de juristes.

dre sa part moyenne des accidents pour éviter d'être lui-même écrasé, quelque jour, par un cas fortuit. Il faut qu'il abandonne cet esprit de jeu et d'imprévoyance que l'on trouve si développé chez les primitifs.

Kautsky ne semble pas avoir compris la haute portée de l'assurance quand il écrit que le groupement des petits propriétaires, en vue de parer aux: pertes de bétail, est (1) « un de ces essais par lesquels l'association tend à procurer à la petite exploitation les avantages de la grande [el que cet essai] n'est qu'un succédané insuffisant de la grande propriété » . Il faut qu'un propriétaire ait une bien grande exploitation pour qu'il trouve avantageux d'être son propre assureur! Le côté éducatif et la transformation que l'assurance produit dans l'esprit, au point de vue juridique, semblent lui avoir totalement échappé.

Ici nous pouvons saisir l'avantage que peut présenter une administration séparée sur les pouvoirs publics ordinaires. Kautsky signale les fraudes que commettent les paysans qui assurent le bétail à des capitalistes ; nul doute que l'assurance par l'Etat ne donnât lieu à beaucoup d'abus ; il y a ici intérêt à aider et subventionner des groupes locaux, dans lesquels les paysans peuvent exercer une surveillance les uns sur les autres (2). Les difficultés que pré-

Ci) Kautsky, La politique agraire, p. 144.

(2) Cf. .1/iisee socm/, juin 1898, p. 541, coL 2 et mai 1900. p. 153, col. 2. L'expérience française, comme celle de Belgique, montre qu'il faut partir de petites mutualités. La répartition des subventions de l'Etat présente même de grandes difficultés.

sentent les grandes laiteries fondées par des entrepreneurs, se retrouvent dans beaucoup de questions rurales (I) ; le paysan ne se fait nul scrupule de voler Thomme de la ville ; — VEtat est pour lui la ville personnifiée et il le vole tant qu'il peut.

L'assurance des récoltes contre la grêle et celle des maisons contre l'incendie peuvent se faire facilement par l'Etat ; il semble même que, dans le premier cas, l'Etat est seul suffisamment armé, parce que le propriétaire se montre d'ordinaire trop récalcitrant à l'application de l'assurance et on a dû se demander s'il ne conviendrait pas de le forcer à s'assurer. Kautskyme paraît pencher vers cette manière de voir.

C'est à cette place qu'il faut mettre l'assurance contre les accidents du travail qui offre surtout de l'intérêt quand on la considère en dehors de toute préoccupation philanthropique, quand on y voit un moyen imaginé pour permettre au chef d'industrie de se protéger contre les procès relatifs aux accidents. Elle produit trois résultats très dignes d'intérêt et qui justifient parfaitement l'intervention de la législation :

1° Permettre aux petits patrons de ne pas être ruinés par un cas fortuit les obligeant à payer une indemnité hors de proportion avec leurs ressources ;

2° Développer l'esprit de prévoyance du peuple en montrant que tout malheur prévisible peut être réparé par la voie d'une épargne mathématique ;

3° Affermir son esprit juridique en lui apprenant

(1) Vaiidervelde, Essai sur la question agraire en Belgique, p. 187.

186 INTRODUCTION A l'ÉGONOMIE MODERNE

que les réparations de dommages ne dépendent pas de la richesse ou de la pauvreté des parties, mais que le droit est un rapport vraiment objectif.

Il y a un si grand avantage, pour le progrès, à ce que l'assurance fonctionne régulièrement que l'Etat a pu souvent juger quMl était appelé à diriger ce service ; cependant bien des personnes pensent qu'il remplit mieux son rôle en contrôlant des caisses gérées par les intéressés qu'en exerçant une régie directe et complète.

G). Depuis un certain nombre d'années on parle beaucoup de la nationalisation des mines ; mais très souvent on en parle au point de vue fiscal ; on met en avant les énormes rentes foncières qui sont contenues dans les dividendes, et on voudrait que la plus grande partie de ces rentes revînt à l'Etat. Je ne m'occuperai pas de la question à ce point de vue qui me semble assez secondaire. Depuis la dernière crise, on se préoccupe en Allemagne de ce qu'il faut faire pour assurer le painnoir àTindustrie (1) et M. Sayous pense que l'avenir est aux mesures socialistes.

Quel est donc le rôle de la houille dans le monde moderne ? Le Play est probablement l'auteur qui a le plus profondément creusé cette question ; dans sa nomenclature de l'industrie manufacturière il distin-

(1) Sayous. La crise allemande de 1900-1902, p. 364 et p. 368. Les métaphores jouent un plus grand rôle qu'on ne croit dans les déterminations des hommes ; on a usé et abusé du pain de l'industrie ; maintenant les torrents des Alpes roulent de la houille blanche; la première image est moins fausse que la seconde, qui est stupide; celle-ci a été imaginée, je crois, par M. Hanotaux qui n'a jamais passé pour un aigle.

INTRODUCTIOxN A l'ÉGONOMTE MODERNE 187

guait : les usines rurales ou forestières, les usines hydrauliques, les usines à vapeur, les fabriques collectives ; c'est au progrès des usines à houille qu'il rattachait l'abandon de la coutume. Marxrappelle (1) que Watt avait montré une perspicacité extraordinaire dans les considérants de son brevet de 1784, puisque dans ce document il donnait sa machine comme « Tagent général de la grande industrie ».

Les transformations prodigieuses des industries chimiques ont donné une importance de plus en plus grande aux problèmes de production de la chaleur dans des foyers colossaux, — ce qui ne peut être obtenu que par la houille. Enfin, tous les transports modernes ne peuvent plus s'effectuer sans une énorme et toujours croissante consommation de combustible minéral. Une situation toute nouvelle s'est donc produite depuis que la chaleur est devenue l'élément capital de l'industrie.

J'ai souvent appelé l'attention sur les conséquences qui résultent du rôle de la chaleur dans la production moderne ; les appareils deviennent d'autant plus économiques qu'ils sont plus grands et que leur marche est plus rapide ; je ne reviens pas sur cette question (2).

Il faut aussi rappeler que les usines fondées sur la chaleur peuvent se détacher facilement du sol et qu'ainsi elles ne sont plus limitées aux conditions que leur imposait la géographie du pays ; il est donc souverainement absurde de prétendre étabUr un rap-

(1) Marx, Loc. cit., p. 164, col. 1.

(2) Par exemple dans : Saggi di critica del marxismo, p. 308 et p. 361.

prochement entre les forces hydrauliques des Alpes traûsportables à quelques myriamètres par l'électricité, et la houille qui va partout. Dans un très grand nombre de cas, il y a avantage à s'éloigner des centres miniers pour tirer parti d'autres circonstances; les chemins de fer, en abaissant leurs tarifs, favorisent cette indétermination géographique de la production.

Le Play, parlant des circonstances qui ont amené la création du capitalisme actuel, dit que (1) « des découvertes mémorables ont ouvert, dans les mines de houille, pour les manufactures, des sources indéfinies de chaleur et de force motrice ». La chaleur est devenue, sous forme de houille, une force générale et abstraite, mise à la disposition de tout le monde et appartenant au milieu économique. Quand les industriels eurent acquis cette manière de comprendre les choses, ils se demandèrent de quoi se compose le prix de revient de la houille et dès lors ils commencèrent à regarder comme prélevés sur leur production les bénéfices distribués aux actionnaires des mines. De plus en plus, les houillères sont assimilées aux chemins de fer, et on voudrait avoir la chaleur à prix de revient comme on voudrait avoir le transport à prix de revient.

Dans le passé, le travail des mines paraissait beaucoup plus mystérieux qu'il ne l'est réellement ; pour extraire la houille, on ne fait rien de plus que ce qui se fait journellement dans les grands chantiers de travaux publics. Depuis que l'on a percé les grands tunnels des Alpes et que l'on voit les entrepreneurs de chemins de fer improviser des ateliers colossaux pour

(1) Le Plajs Organisation du travail, p. 183.

INTRODL'CTIO.X A l'ÉCONOMIE MODERNE 189

déblayer les tranchées profondes, tout le merveilleux des mines tend à s'évanouir. On est amené à assimiler les compagnies non pas à des industriels qui produisent ce qu'ils inventent, mais plutôt à des tâcherons qui prennent à forfait le déblai et le transport des minéraux.

L'exploitation des grandes mines de houille par l'Etat semble d'autant plus facile à opérer que l'ouvrier mineur est, à peu près partout, resté un paysan ; il est habitué à faire des tâches régulières ; on n'a pas à lui demander d'exercer son esprit pour tirer toujours meilleur parti d'organes très délicats. Quand je parle d'une exploitation par l'Etat, je n'entends pas dire nécessairement que la houille serait extraite par des ouvriers placés directement sous la surveillance d'agents de l'Etat ; il semble que c'est bien le cas de dire avec Proudhon que « (1 ) l'Etat qui semble exécuter, par lui même, tant de choses, en réalité n'en fait presque aucune ». 11 pensait que la meilleure manière d'exploiter les chemins de fer serait (2; de constituer des associations chargées chacune d'une partie de l'exploitation, comme de son temps il y avait des entrepreneurs de traction. L'expérience ne semble pas très favorable à ce système d'entreprise sur les chemins de fer; mais des coopératives de mineurs pourraient se charger de l'extraction de la houille dans les domaines appartenant à l'Etat. C'est ainsi que Proudhon concevait l'exploitation des mines. (3)

(1) Proudhon, Des réformes à opérer dans l'exploitation des chemins de fer, p. 236.

(2) Proudhon, Op. cit. p. 237, pp. 329-330.

(3) Proudhon, Capacité politique, p. 100.

La partie spirituelle du milieu économique. — La technologie cesse d'être propriété ; le brevet d'invention. — L'apprentissage passe de l'atelier dans les écoles. — Conception démocratique de l'enseignement populaire. — Discipline des ateliers. — Comment elle s'est produite ; législation napoléonienne. — Les nouvelles conditions techniques et le nouveau régime des ateliers progressifs.

Dans ce qui précède nous avons considéré ce qui est susceptible d'être dépersonnalisé dans le milieu économique, en vue deconserver et d'entretenir ce que j'ai appelé les forces abstraites ; nous n'avons pris en considération que des forces matérielles dont la conservation et l'entretien importent à la production ; mais il y a aussi une partie spirituelle de l'économie dont il ne faut pas se désintéresser, si l'on veut comprendre quelle sont les vraies conditions du progrès moderne. On a cru souvent que sur ce point la démocratie s'identifie avec le socialisme ; cependant il y a quelques remarques utiles à présenter et peutêtre même, à cause du contact intime existant entre la démocratie et le socialisme, serait-il nécessaire d'approfondir davantage quelques questions qui, tout d'abord, paraissent très simples, et qui sont cependant fort obscures.

A). — Nous sommes tout d'abord frappés de ce fait que durant des siècles la technologie a été l'objet d'une appropriation privée; on ne pouvait acquérir les mystères du métier (1) qu'avec beaucoup de peine. Je ne crois pas qu'à Theure actuelle cette tradition soit complètement éteinte chez les hommes qui n'ont pas de propriété, c'est-à-dire chez les ouvriers et chez les littérateurs.

La ville de Paris a créé beaucoup d'écoles techniques pour permettre aux jeunes gens de s'instruire dans les principaux métiers qui assurent la prospérité de cette métropole. Les élèves de ces écoles, qui ont appris à travailler par principes et dont l'instruction scientifique est parfois remarquablement développée, sont très mal vus dans les ateliers, parce que les vieux ouvriers ne peuvent comprendre que l'on ait pu acquérir si facilement ce qu'ils ont eu tant de mal à s'approprier ; il leur semble qu'on leur vole quelque chose de leur bien par une concurrence déloyale.

Quant aux gens de lettres, ils croient qu'ils ont sur leurs œuvres des droits d'une espèce très supérieure à ceux qu'un propriétaire a sur sa maison. Sous le second Empire il fut fortement question de créer au profit des auteurs, inventeurs et artistes un monopole perpétuel ; Proudhon écrivit contre ce projet une brochure [Les majorais littéraires) dans laquelle il s'étonne que la démocratie ait généralement approuvé ce qu'il

(l)Marx regarde comme un des faits les plus caractéristiques de l'ancienne industrie, l'obligation imposée aux artisans de ne pas « divulguer volontairement les secrets du métier » {Loc. cit. p. 210, col. 1).

regardait comme une « création ultra-féodale (1) ». Je crois que cet attitude est parfaitement naturelle, la démocratie, étant essentiellementurbaine,a pour idéal du citoyen l'homme de lettres, l'orateur, le journaliste ; elle devait donc applaudir des mesures qui étaient tout à l'avantage de ces catégories. Il y eut une transaction ; la loi du 14juillet 1866 porta à cinquante ans après la mort de l'auteur la durée des droits sur la reproduction de ses œuvres.

Les droits des inventeurs ont eu un sort bien moins favorable ; Proudhon signale (2) même ce fait curieux que certaines personnes « au moment où elles réclament la propriété littéraire, demandent qu'on supprime le privilège de propriété industrielle par l'abolition des brevets d'invention ». L'inventeur ne jouit d'un privilège que durant quinze ans et encore est-il déchu s'il omet de payer un terme des redevances dues à l'Etat (art. 32 de la loi du 5 juillet 1844) ; ou s'il introduit en France des objets fabriqués à l'étranger et semblables à ceux qu'il a brevetés; enfin il faut mettre le brevet en exploitation en France dans un délai de deux ans et ne pas interrompre l'exploitation durant deux ans consécutives, à moins de justifier des causes de son inaction.

Cette différence de traitement est assez facile à comprendre ; les industriels n'ont pas un grand intérêt à ce que des livres ou des gravures puissent être librement reproduits ; mais ils ont un grand intérêt à pouvoir appliquer gratuitement des inventions

(1) Proudhon, Les majora/ s littéraires, p. 4.

(2) Proudhon, Op. cit, p. 115.

nouvelles. On comprend donc pourquoi Michel Chevalier pouvait combattre le privilège des brevets qui lui paraissait contraire aux intérêts du progrès économique ; nous avons là une remarquable manifestation de Topposition qui existe entre la production et l'appropriation technologique.

Au commencement du xix® siècle, quand on a rédigé le Code pénal français, on considérait la technologie comme fondée sur des secrets appartenant aux manufacturiers ; aussi l'article 418 a-t-il prononcé une peine de trois mois à deux ans de prison contre les directeurs, commis et ouvriers qui communiquent de tel secrets ; pour des raisons politiques la peine est beaucoup plus forte (deux à cinq ans de prison) quand le secret a été communiqué à des personnes résidant à l'étranger (1).

Marx a fort clairement montré (2) quelle grande distance sépare la technologie moderne de la routine

(1) L'article 298 du Code pénal italien a un peu modernise la règle française ; mais il a conservé la différence de traitement entre les cas où la divulgation est faite aux nationaux ou à des étrangers. Le terme secret de fabrique a disparu ; il a paru trop vieux. La durée de !a peine a été aussi réduite. Ce délit a une tendance manifeste à devenir une forme de l'abus de confiance.

(2) Marx, Loc. cit. p. 210, col. 2 et p. 211, col. 1. Marx ne paraît pas avoir observé le rôle considérale que jouèrent les ingénieurs militaires français dans la création de la science technologique moderne. Ils s'efforcèrent de ramener chaque partie de leur art à des principes simples permettant l'emploi de mathématiques. L'école de Monge eut une influence considérable sur la science des mécanismes, sur ce qu'on nomme aujourd'hui la cinématique.

traditionnelle u dont la théorie restait une énigme même pour les initiés ; » — la technologie est parvenue àréduire « les configurations de la vie industrielle, bigarrées, stéréotypées, et sans lien apparent, à des applications variées de la science naturelle, classifiées d'après leurs différents buts d'utilité. » Quand ce travail fut un peu avancé, il fut très facile de créer des écoles pour former les chefs de fabriques.

Dès que la technologie devint scientifique, tout le monde admit qu'on ne pouvait s'approprier la science ; la loi de 1844 sur les brevets soumet l'inventeur à l'obligation de laisser ses dessins et modèles à la disposition du public. On n'accorde un monopole temporaire, relatif à la manière d'appliquer le principe, qu'à la condition de livrer ce principe à tout le monde. Il ne manque pas de gens ingénieux qui s'emparent de l'idée scientifique nouvelle, pour créer des dispositifs nouveaux, souvent plus pratiques que ceux de l'inventeur. De très grosses fortunes industrielles se sont fondées sur l'emploi et la combinaison de brevets abandonnés par les inventeurs qui n'avaient pu parvenir à les appliquer dans les délais légaux. On peut donc dire que la loi sur le monopole des brevets socialise iessentiel de Vinvention. Le privilège accordé est parfois à peine suffisant pour permettre de récupérer les frais énormes que représentent les essais infructueux que Ton a dû poursuivre pendant de longues années; d'autres fois aussi il est excessif. La grande réforme à réaliser en cette matière serait de régler les droits de brevet de manière à ce que l'inventeur pût retirer deux ou trois fois la somme qu'il aurait déclaré avoir employée durant ses études

et qui aurait été jugée vraisemblable par l'Office des brevets.

B). — A cette question se rattache de très près celle de l'apprentissage ; l'industrie ne comporte pas seulement des appareils, mais aussi des hommes qu'il faut mettre en état de bien travailler. Quand la technologie était la propriété de maîtres, il était naturel que ceux-ci ne transmissent leurs connaissances que moyennant argent comptant ou services équivalant à un paiement. Depuis que l'aspect scientifique, objectif ou social, est surtout en évidence, l'ancien apprentissage parait contraire aux conditions de la société moderne et on se demande pourquoi il n'est pas un enseignement donné dans des écoles, comme est déjà donné l'enseignement aux futurs ingénieurs (1).

Ce qui a été fait dan^ cet esprit est assez médiocre généralement et la mise en pratique de l' apprentissage scolaire Sie trouve gênée par l'influence des idées démocratiques, toujours plutôt portées vers la culture de l'esprit que vers le travail.

L'enseignement primaire a été créé pour le bouti-

(1) M. Denis Poiilot est grand adversaire de l'apprentissage à l'atelier et même des écoles professionnelles pour externes, parce qu'il voudrait séparer l'enfant d'un milieu souvent influencé par les noceurs. (Le Sublime, 2^ édition, p. 267, p. 276). L'apprentissage disparaît de plus en plus des grands ateliers ; on veut aujourd'hui réglementer et inspecter l'apprentissage ; c'est un sûr moyen de l'achever; le petit atelier dans lequel se réfugie l'apprentissage, ne peut guère supporter les exigences des lois sociales, — même quand elles sont appliquées avec discernement; et elles ont été trop souvent appliquées à tort et à travers.

quier, le commis et le petit propriétaire, qui ont besoin de savoir faire des comptes et qui doivent lire le journal pour être au courant de la politique.

L'enseignement secondaire est destiné à entretenir une classe destinée à imiter l'ancien Tiers-Etat ; il doit former des bourgeois lettrés, familiers avec les bons auteurs des xvii^ et xviii® siècles. Il faut leur donner une teinture d'instruction humaniste, rappelant celle que donnaient les collèges de Jésuites autrefois. L'expérience montre que les résultats ne correspondent guère aux espérances que l'on avait formées ; il ne semble pas que les élèves de nos collèges ressemblent aux hommes du Tiers-Etat qui existait en 1789, qui a permis à la France de supporter sans grand dommage les orages de la Révolution et qui a fourni à Napoléon le moyen de refaire la France. C'est que l'éducation et l'instruction ne déterminent pas la conduite des classes ; ce qu'il faut examiner en premier lieu^ c'est la vie de ces classes ; or, rien ne rappelle aujourd'hui la vie du vieux Tiers-Etat, dont le noyau était constitué des hommes de loi, vivant autour de tribunaux fort peu semblables à ceux d'aujourd'hui.

La démocratie est jalouse des élèves deslycées; l'instruction classique donnée aux jeunes gens ne les met cependant pas à même de gagner beaucoup d'argent ; mais elle leur donne du prestige sur les masses ; elle en fait des écrivains et des orateurs. Il ne faut donc pas s'étonner si, à l'heure actuelle, on voit tant de démocrates demander la gratuité de l'enseignement secondaire : ils pensent que la France sera cent fois plus heureuse et plus forte quand elle aura un plus

grand nombre de candidats aux fonctions électives, capables d'éblouir les ouvriers par leur faconde.

Les écoles professionnelles sont beaucoup plutôt conçues sur les plans de la démocratie que sur ceux qui correspondent aux aspirations socialistes ; elles ne sont pas généralement mises à la portée des besoins des ouvriers ; on se préoccupe trop d'imiter ce qui se fait dans les écoles d'ingénieurs et on donne trop de temps à la pure culture de l'esprit.

Quoi qu'il en soit, il semble très vraisemblable que d'ici un certain nombre d'années l'apprentissage aura presque complètement passé dans les écoles. On a souvent émis le vœu que les syndicats professionnels s'occupassent de diriger ces établissements, qui pourraient être subventionnés par les villes et l'Etat ; on arriverait rapidement à des résultats plus pratiques et les dépenses seraient moindres que dans les systèmes suivis jusqu'ici. Mais la question d'application ne saurait donner lieu à aucune solution générale et nous ne pouvons prévoir comment la socialisation de l'apprentissage sera finalement réalisée.

Si l'apprentissage consistait seulement à apprendre des gestes et des formules, il n'y aurait aucune raison pour que l'Etat ne pût le diriger convenablement ; l'enseignement de l'Etat est bon quand il s'applique aux choses les plus abstraites ; mais dans l'apprentissage il y a à poursuivre une formation du caractère, qui ne peut guère être obtenue que par la fréquentation d'hommes de la même profession, ayant toutes les qualités de l'ouvrier accompli.

C) . — Le travail dépend, pour une très large mesure, des sentiments que les ouvriers ressentent devant

leur besogne ; mais comme ces sentiments ont été, au cours du développement capitaliste, développés sous l'influence de l'intimidation patronale, on a pris l'habitude de ne pas les rapporter à l'état moral de celui qui les éprouve, mais aux rapports qui existent entre le maître et le serviteur, à ce qu'on nomme la discipline.

Kautsky paraît particulièrement embarrassé dans l'examen de cette question capitale ; il se demande (1) « comment intéresser l'ouvrier à son travail » ; et il se contente d'explications dignes des anciens utopistes : le capitalisme a vaincu l'ancienne paresse de l'homme et « quand la journée de travail sera raisonnablement réduite, la masse des ouvriers se livrera, par pure habitude^ à un travail régulier ; » — la discipline syndicale, qui est « assez forte pour arracher l'ouvrier à la fabrique [durant les grèves], le sera aussi pour l'y maintenir; » — enfin u on devra s'eff"orcer de faire un plaisir du travail ; si le travail devient agréable on s'y rendra gaiement. »

Tout cela ne nous instruit pas sur l'état réel des sentiments ; l'expérience des coopératives de production ne semble pas de nature à nous apprendre grand'chose non plus ; on a souvent signalé les difficultés qu'elles éprouvent pour amener leurs adhérents à travailler avec régularité ; un collaborateur de ï Association coopérative ayant proposé un plan de statuts d'après lequel le « directeur ne pourra rien faire sans être approuvé par tous les membres de la collectivité », un coopérateur pratique répondait qu'à

(1) Mouvement socialiste, 15 février 1903, pp. 309-312.

ce compte il n'y en avait pas pour trois mois et il rappelait le triste sort des Fondeurs de Grenelle, dont la déconfiture entraîna celle de la Banque du crédit ail travail ; ils étaient seize associés et chacun disait au directeur : « J'ai autant de droits que toi. » (Association coopérative, 13 décembre 1902). (1)

Aussi ne faut-il pas s'étonner si, dans un rapport du 15 novembre 1897, le directeur de l'Office du travail français signale « l'importance d'une forte discipline » ; et il émet à ce sujet une théorie quelque peu divertissante : (2) (' Notre élite ouvrière se convainc peu à peu qu'être libre, ce n'est pas repousser toute discipline, mais choisir une règle, et l'ayant adoptée, être assez maître de soi pour s'y plier ! » x\ ce compte le Jésuite serait l'homme le plus libre de la terre !

Il est nécessaire de laisser de côté toutes ces vues subjectives, pour examiner l'histoire même de cette discipline^ ou plutôt de l'état d'esprit des travailleurs.

Reportons-nous aux règlements minutieux et parfois si rigoureux imposés aux anciens chefs d'atelier artisans. L'autorité publique avait jugé nécessaire de

(1) D'après une publication de l'Office du travail (Les associations professionnelles ouvrières, tome 111, pp. 385-388) ce récit serait incomplet; mais les souvenirs de M. Noirot relatifs au fonctionnement de l'usine sont trop précis pour pouvoir être contestés ; il était membre du conseil de surveillance de la banque dont il parle.

(2) Office du travail. Les associations ouvrières de production, p. 9. — Kautsky veut que l'on maintienne « la discipline qui est indispensable » et qu'en même temps le travail soit organisé démocratiquement, avec « une sorte de parlement ayant pour mission de régler le travail et de surveiller l'administration bureaucratique. » (Loc. cit., p. 311.) Idéalisme ! !

déterminer, avec une extrême précision, la manière d'exécuter les façons, parce qu'elle croyait cette discipline nécessaire, tant pour protéger les acheteurs contre la fraude que pour améliorer les conditions générales du commerce ; on pensait que la prospérité du pays dépendait beaucoup d'une exacte police de la fabrication. Par routine, ces pratiques passèrent tout d'abord dans les manufactures ; mais elles ne purent durer parce que les relations anciennes du commerce avec la production se transformèrent complètement ; l'ancienne réglementation avait été faite surtout en faveur du commerce et il se trouvait que le commerçant était devenu le grand patron des nouvelles manufactures ; on jugea qu'il avait plus de sagesse que l'administration pour savoir ce qui convenait à son industrie, et on cessa de lui imposer les entraves que l'on avait jadis imposées aux petits patrons.

Les ouvriers accumulés dans ses ateliers avaient remplacé les artisans indépendants ; le manufacturier les avait d'abord groupés (1), puis avait changé leur manière de travailler et finalement les avait métamorphosés en pures forces de travail. L'ancienne réglementation de la production devait suivre le même processus et peu à peu devenir une réglementation de l'ouvrier. Puisque la sagesse du commerçantmanufacturier remplaçait celle de l'administration, il était naturel qu'elle s'appliquât aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur, qu'elle remplaçât la force publique en face des producteurs, comme elle rem-

(1) Marx, Loc. cit., p. 147. — Misère de la philosophie, p. 191.

plaçait la prévoyance administrative en face des consommateurs.

La police aurait pu intervenir dans la confection de ces règlements, tout au moins les homologuer et se charger de poursuivre pénalement les contraventions. Cela n'aurait sans doute pas été très avantageux pour les ouvriers ; car les ordonnances des préfets de police à Paris sont pleines de tracasseries qui nous étonnent aujourd'hui. Ces ordonnances ne s'immiscent pas dans ce qui se passe à Tintérieur des ateliers et des boutiques ; mais elles imposent aux ouvriers et employés des servitudes peu en rapport avec la notion de la liberté du travail si fortement proclamée par la Révolution.

Voici quelques exemples qui donneront une idée de cette réglementation (1) : un garçon boucher qui quitte son patron, ne peut, durant un an, s'embaucher que dans une boutique séparée par quatre boucheries de celle de son ancien maître (17 novembre 1803) ; — pour le garçon marchand de vin, il faut quinze boutiques d'intervalle (26 avril 1804) ; — défense aux propriétaires d'employer directement des ouvriers charpentiers pendant plus de deux jours sans prévenir la préfecture (7 décembre 1808) ; c'était rendre presque impossible le travail direct.

A cette époque, les gens éclairés croyaient que la prospérité des manufactures devait être un objet constant de préoccupations pour l'homme d'Etat ; aussi l'administration n'hésitait-elle jamais à intervenir

(1) Office du travail. Les associations ouvrières professionnelles, tome I, pp. 17, 21, 24..

quand elle voyait les ouvriers troubler le bon ordre industriel.

On eut cependant sous Napoléon quelques doutes sur la sagesse des patrons ; et ces doutes donnèrent lieu à la célèbre législation sur les Conseils de prud'hommes, établis d'abord à Lyon et ensuite généralisés, au fur et à mesure des besoins.

L'empereur commença parfaire des règlementspour mettre un terme à ce que les rapports officiels du temps signalent comme des licences coupables, destinées à tromper les acheteurs ; ainsi on rétablit des lisières caractéristiques des principaux tissus de Lyon. Le conseiller d'Etat, Regnault de Saint-Jean-d'Angély, disait que la loi projetée avait pour but de procurer « des règles au commerce, des chaînes à la mauvaise foi, de l'activité à la police, des lumières à l'économie politique, de la fidélité au fabricant, des garanties au consommateur » et de ramener la loyauté ancienne.

La loi du 18 mars 1806, faite en vue de Lyon, où existait le régime de la fabrique collective, ne s'occupe pas de la discipline des ateliers ; elle vise par contre les soustractions des matières faites par les artisans et les teinturiers (art. 12 et 13). Mais bientôt des mesures nouvelles intervinrent ; le décret du 3 août 1810 s'occupe de discipline et d'une manière singulièrement dure : u Tout délit tendant à troubler l'ordre et la discipline de l'atelier, tout manquement grave des apprentis envers leurs maîtres, pourront être punis, par les prud'hommes, d'un emprisonnement qui n'excédera pas trois jours » (article 4). Suivant Dalloz, il ne s'agit là que d'une action discipli-

naire, qui ne ferait pas obstacle à ce qu'une vraie action criminelle fût intentée contre lesauteurs de délits prévus au Gode pénal (1) : d'après ce Réperloire, le décret a visé les disputes, le manque de respect, l'insubordination, les paroles grossières ; il n'est pas nécessaire qu'il s'agisse d'actes délictueux, au sens du Code pénal, pour que les prud'hommes puissent condamner.

Ainsi à côté des amendes que le patron peut infliger, l'empereur établissait l'emprisonnement : il remettait l'application de cette mesure à une autorité administrative; il aurait pu lui donner également le contrôle des amendes. Cette extension de la prud'hommie aurait été conforme aux idées qui avaient motivé la création des premiers conseils en 1806 : l'intention de l'empereur était évidemment d'empêcher tout abus qui aurait pu nuire à la prospérité de la fabrique, quelqu'en fût l'auteur.

Depuis quelques années on a fait beaucoup de projets sur la police des ateliers ; les auteurs ne se doutent pas toujours qu'ils ne font que développer la législation napoléonienne ; ils cherchent à l'adapter aux idées générales qui ont cours aujourd'hui sur l'autorité ; on a, de moins en moins, confiance dans la sagesse des chefs d'industrie ; on trouve qu'on leur a

(1) Dalloz, Répertoire, tome XXXVIII, p. 551, col. 2 (article Prud'hommes, § 130). La Cour de cassation a, en effet le 9 avril 1836, décidé que les prud'hommes pêcheurs ne rendent pas de véritables jugements, quand ils imposent des amendes pour contravention à leurs règlements faits pour la conservation du bon ordre et la bonne pratique de la pêche.

abandonné, trop légèrement, une autorité qiii aurait dû être retenue par V administration publique ; cette idée devient, naturellement, plus populaire depuis que le protectionnisme gagne du terrain, l'Etat reprenant leur ancien rôle de grand maître des fabriques.

Je ne vois pas que l'on se soit fort préoccupé, jusqu'ici, de rechercher quelles sont les transformations que l'industrie a subies depuis un siècle. Les anciennes idées sur la discipline deviennent surannées; il ne s'agit plus de savoir comment on imposera aux ouvriers une volonté extérieure (1), mais de savoir comment ils acquerront la conception de l'usage progressif à faire de la machine mise entre leurs mains. Le passage au socialisme ne peut se comprendre que si la volonté du maître se dissout dans le corps général des travailleurs ; alors on ne pourra plus dire que (2) « l'unité du corps collectif 'des travailleurs] leur apparaît comme l'autorité |du maîtrel, la puissance étrangère qui soumet leurs actes à son but ') ; — alors la coopération forcée sera remplacée par la coopération libre et raisonnée (3).

Les bases de cette nouvelle manière de produire se trouvent dans la société actuelle ; l'industrie la plus perfectionnée nous permet de formuler une loi qui, par son développement normal, conduit à l'organisa-

(1) La volonté d'une autorité élue est évidemment extérieure ; je ne suppose pas qu'il y ait des théoriciens de la démocratie assez enragés d'idéalisme pour croire que la police municipale exécute leurs volontés.

(2) Marx, Loc. cit. p. 144, col. 1.

(3) Cf. Saggi di critica del marxisnw, pp. 350-353.

tion socialiste : « Que tous les travailleurs aient une égale volonté : 1° d'employer leur temps aussi bien que possible ; 2° d'utiliser leurs outils avec toute l'attention dont ils soient susceptibles ; 3° de prendre pour modèles les meilleurs d'entre leurs camarades. »

Pour bien comprendre cette loi, il faut la considérer dans les cas où elle est presque réalisée, et lui opposer le régime le plus contraire , c'est-à-dire le régime des ateliers où règne la plus parfaite routine et où le travail est presque entièrement fait à la main. Dans tous les cas intermédiaires; les appréciations les plus diverses peuvent être formulées suivant les circonstances.

L'ancienne production suppose une addition de tâches qui sont comme des corps durs entre lesquels existent de petits intervalles ; le but poursuivi par le chef d'atelier est de rendre la journée moins poreuse, comme dit Marx (1) ; l'ouvrier résiste à cette prétention, parce qu'à ses yeux la journée normale comprend un nombre déterminé d'opérations, fixé par l'usage ; il entend se louer seulement pour ce nombre de tâches élémentaires ; et il lui semble que toute tentative, ayant pour but de le lui faire dépasser, constitue une spoliation. Dans les pays où l'esprit corporatif est resté puissant, l'ouvrier estime que la spoliation est double : d'une part on exige de lui plus que l'effort coutumier (2i, et de l'autre on réduit le tra-

(1) Marx, Loc. cit. p. 148, col. 2.

(2) C'est parce que l'ouvrier continue à raisonner sur les tâches coiitiimicrcs qu'il désire voir s'étendre lajuridiction des prud'hommes, qui est bonne pour apprécier l'importance

vail offert à la corporation (1). Si l'on introduit quelque progrès dans l'outillage, l'ouvrier de l'ancienne industrie demande qu'il n'en résulte pour lui aucune gêne et aucun ennui.

Les débuts de l'industrie moderne ont été marqués par des luttes très vives entre ouvriers et entrepreneurs ; les seconds cherchant à accélérer la fabrication, les premiers résistant par tous les moyens possibles. Proudhon a décrit, en termes très pittoresques, les effets de la résistance, dont il ne me semble pas avoir recherché les origines. Il ne paraît voir dans le système de la mauvaise mesure qu'une sorte d'affaiblissement de la moralité qui se traduit dans tous les rapports sociaux ; les vraies causes sont certainement économiques. C'est au resserrement général produit par les transformations de prix qu'il faut faire remonter l'explication des nouvelles mœurs : l'effort exercé par le patron pour abaisser le prix de revient, est l'origine de <( ce mesurage d'une désespérante exactitude » que l'ouvrier lui oppose (2) :

« Cette précison, impossible à réaliser, tourne au

de ces tâches ; c'est pour cela aussi que Tinstitution des prud'hommes est une vieillerie qu'il faudrait doucemeut conduire au tombeau. Elle tend à favoriser ce que Proudhon nomme la mauvaise mesure.

(1) David Schloss a donné beaucoup d'exemples pour montrer combien les ouvriers anglais sont convaincus que le travail offert forme une masse sur laquelle tous ont un droit égal : c'est ce qu'on nomme la théorie du lump of labour ; les Trade-unions s'efforcent de limiter le travail de leurs membres pour qu'il y ait de l'occupation pour tout le monde (Les modes de rémunération du travail, trad. franc., pp. 77-80).

(2) Proudhon, Op. cit., pp. 117-118.

détriment de celui qui paye... Les façons se ressentent de ce mauvais vouloir; le travail est négligé, mal fait. . . On fraude en sécurité de conscience sur la qualité et l'on s'enhardit de la sorte à frauder sur la quantité ; le déchet et la malfaçon sont rejetés de l'un sur l'autre ; tout le monde, avare de son service^ fait mauvais poids, mauvaise mesure.,.. L'homme employé en conscience, c'est-à-dire à la journée ou à la semaine, remplit mal ses heures. L'ouvrier aux pièces, pour en faire davantage, néglige l'exécution ; c'est, comme dit le peuple, un massacre. Toute cette malversation aboutit à un déficit général inaperçu d'abord, mais qui se traduit à la longue en cherté et en appauvrissement. »

Pour lutter contre cette tendance générale à produire le moins possible, les industriels s'ingénièrent à inventer des procédés de rémunération du travail que l'on peut considérer comme autant de ruses destinées à forcer l'ouvrier (1), « comme malgré lui, à fournir une certaine énergie » ; ces procédés sont très variés et ne semblent guère susceptibles d'être ramenés à des principes ; ce sont des stratagèmes dont la valeur dépend, pour une très grande partie, de circonstances locales. Quant à prétendre dégager des règles juridiques de tout cela, c'est une entreprise qui montre beaucoup de naïveté chez ceux qui la tentent (2).

(1) Cf. Rist dans l'introduction au livre de D. Schloss,

p. XLII.

(2) M. Rist raisonne comme si l'ouvrier était assimilé à un contribuable qui, pour se défendre contre le fisc, invoque la

Les directeurs des anciens ateliers étaient des gens qui cherchaient surtout à se faire craindre ; les patrons les choisissaient plutôt en raison de leur énergie et de leur dévouement qu'en raison de leurs connaissances techniques (1). « C'était l'époque où l'on voyait une grande usine [de produits chimiques! des environs de Lyon dirigée par un ancien gendarme ; telle autre, dans rOuest, par un marinier; telle autre, dans le Midi, par un tonnelier. Pendant ce temps, des progrès se réalisaient à l'étranger. La concurrence force les anciens maîtres du marché à prêter une attention anxieuse aux travaux de leurs confrères étrangers ou de simples chimistes. »

Les nouveaux directeurs apportent des habitudes d'esprit que ne soupçonnaient pas leurs devanciers ; ils se sont formés dans les laboratoires ; pour leurs recherches théoriques, ils ont eu besoin de l'aide d'ouvriers habiles, intelligents, désireux de voir réussir les expériences. Dans le laboratoire se réalise, avec toute sa plénitude, la loi que j'ai énoncée plus haut ; pour les nouveaux directeurs, l'usine tout entière n'est qu'un vaste laboratoire ; les procédés sont toujours provisoires et il est essentiel que tout le monde ait l'attention tendue vers les moindres particularités du travail. L'industrie progressive a pour type idéal

comparaison avec les taxes ]:)ayc'cs par les citoyens les plus favorisés. Que cette assimilation rende compte de beaucoup de réclamations formulées dans des grèves, cela prouve simplement que les anciens points de vue persistent toujours et sont très puissants chez les ouvriers.

(1) E. Sorel, La grande industrie chimique (Soufre, Azole, Phosphore), p. 2.

une combinaison parfaite de la science et de la production, — du laboratoire et de l'atelier, — des qualités de l'inventeur et de l'exécutant.

La discipline des routiniers suppose qu'il y ait à faire une manœuvre suivant un règlement, qui condense une science toute faite, placée au-dessus des intelligences. Le régime progressif suppose un deve)iii\ dans lequel existe une tension dépendant de la bonne mesure. On ne peut plus dire qu'il y ait des tâches déterminées à faire ; Vhomme ne produit plus, mais il s'ingénie à faire marcher un outillage dont l'utilisation est susceptible de fournir les résultats les plus divers. La fabrique livre à l'ouvrier un organisme impersonnel (1), qui est comme la « condition matérielle toute prête de son travail » ; plus l'outillage devient perfectionné, plus il faut le considérer comme étant l'essentiel de la production. L'homme lutte avec les difficultés que présente l'emploi des instruments de travail et cherche à s'élever jusqu'à eux ; et dès qu'il y est parvenu, tout le monde doit considérer les moyens de travail comme étant épuisés ; il faut alors trouver autre chose ; ouvriers et directeurs ne doivent avoir d'autres préoccupations que de faire dépasser à l'atelier la production courante.

Il est certain que l'une des causes de la supériorité incontestable de l'industrie américaine est que tous les hommes de valeur sont dans ce pays pénétrés de ces principes ; les patrons peuvent facilement surexciter l'ingéniosité de leurs travailleurs en adop-

(1) Marx, Loc. cit., p. 167, col. 2.

tant des modes de rémunération qui leur rendent très avantageux les efforts les plus originaux, les plus soutenus et plus puissants. Les modes de rémunération jouent, évidemment, un assez grand rôle dans cette question ; mais il ne semble pas que l'on puisse facilement faire travailler à l'américaine les ouvriers européens, parce que ceux-ci sont trop pleins de souvenirs corporatifs (1^.

Au point de vue de la formation éthique du prolétariat, le régime de l'atelier progressif est très important : le travailleur se regarde comme étant un mandataire, il fait usage de l'outillage comme s'il en était propriétaire et il se préoccupe d'améliorer l'emploi comme si l'avenir lui appartenait. L'idée d'avenir manquait totalement dans l'ancienne industrie ; nous retrouvons ainsi quelque chose des conclusions auxquelles conduisaient les observations de Le Play, quelque chose de l'esprit propriétaire. Qu'y a-t-il de plus essentiel, en effet, dans l'esprit propriétaire, si ce n'est la prééminence accordée à l'avenir des forces productives sur les considérations relatives au revenu immédiat ?

(1) Ajoutons que les philanthropes qui prétendent faire l'éducation juridique du peuple, raisonnent en partant de ces souvenirs, en sorte qu'ils sont un obstacle pour le progrés.

Dans la Politique agraire du parti socialiste, Kaatskj"^ s'élève avec force contre toute idée de « défendre les intérêts prolétariens qui entraveraient l'évolution sociale » (trad. franc, p. 24); c'est pourquoi il ne veut pas que le parti socialiste prenne la défense de ceux des intérêts ruraux qui lui semblent contraires au progrès (pp. 26-28).

Classement des institutions qui ont une influence indirecte sur l'économie. —Les deux aspects sous lesquels se présente l'Etat. — Les divers rôles de l'Etat. — La neutralité du milieu économique. — Confusion fréquente entre la loi du milieu économique et celles de l'atelier ou de l'Etat.

Il faut maintenant cherchera nous former des idées générales sur le milieu économique et bien voir comment il se rattache à l'ensemble des institutions du pays . Nous avons reconnu dans ce milieu trois parties distinctes :

lo Les forces matérielles abstraites, qui constituent comme le grand réservoir où puise la production et qu'il faut conserver et développer en vue de rendre le travail plus fécond (les forces humaines de travail, les valeurs menacées pour les cas fortuits, le moteur universel que représente la chaleur contenue en puissance dans les mines de houille) ;

2° Les forces spirituelles dont l'étude nous montre dans quelles conditions intellectuelles et morales se trouvent les producteurs ;

3° Les moyens de transport, de crédit et de vente que je groupe sous la rubrique de moyens d'échange et dont l'examen fera l'objet de la troisième partie de ce livre .

Nous n'avons jamais pénétré sur le terrain propre

de la production ; c'est ainsi qu'en parlant des forces spirituelles, je m'en suis tenu aux conditions générales sans entrer dans l'examen des relations qui peuvent s'établir entre les patrons et les ouvriers, à propos des prix. Les auteurs catholiques, beaucoup plus préoccupés que les socialistes de l'importance des moyens spirituels d'action, ont beaucoup écrit sur ce sujet ; ils ont recommandé la formation de syndicats mixtes; d'autrefois ils ont organisé des confréries dans l'usine et n'ont pas mêlé les ouvriers de divers établissements. Ces organisations ne sont pas toujours négligeables ; mais leur rôle ne rentre pas dans notre étude ; elles tendent toutes à une meilleure subordination de l'homme, auquel on donne ïillusion que la volonté étrangère du maître est sa propre volonté. Il s'agit toujours de ce qui se passe dans l'atelier et non des conditions générales de la production, de l'état dans lequel se trouve la classe ouvrière.

Ces recherches n'épuisent pas tout ce que Proudhon avait énuméré sous le nom de garanties ; mais il ne semble pas qu'il ait jamais fixé ses idées d'une manière parfaitement précise, ni qu'il ait construit un système. Dansia Capacité politique des classes ouvrières, il a donné une autre nomenclature des fonctions générales, en séparantleséconomiquesd'avec lespolitiques ; cesdeux nomenclatures ne sont pas, d'ailleurs, limitatives. Il range parmi les foutions économiques : l'assistance; l'assurance; le crédit; les transports; les entrepôts et marchés; les services de statistique ; les coopératives; les compagnies ouvrières entreprenant les travaux publics, l'exploitation des mines et des chemins de fer; les sociétés maçonniques pour la construction

des maisons à bon marché : l'instruction publique; la révision de la propriété et « la consolidation du système allodial » ; l'impôt.

Il serait impossible d'essayer de mettre de l'ordre dans une pareille énumération ; mais nous allons essayer de compléter ce qui a été dit précédemment sur le milieu économique en décrivant, d'une manière très sommaire, un domaine qui lui est contigu, sur lequel s'exerce l'action de l'Etat, de manière à agir indirectement sur l'économie ; nous serons ainsi conduits à mieux comprendre la nature du milieu économique.

1° Proudhon place l'impôt parmi les fonctions économiques, parce qu'il regardait l'impôt comme devant avoir pour principe un échange de services et parce qu'il accordait à l'Etat, à la manière des physiocrates, une dotation immobilière \i), qui devait être formée d'environ la moitié de la rente foncière. Aucune théorie vraiment économique de l'impôt n'est possible, parce qu'en fait les budgets de nos grands pays modernes sont dominés par les dépenses que les guerres anciennes ont occasionnées et par celles que l'on continue à faire pour des guerres éventuelles; de pareilles dépenses ne peuvent donner lieu à une notion d'échange de valeurs.

Quand on regarde comment l'impôt a fonctionné historiquement, on voit qu'il manifeste deux aspects radicalement différents de l'Etat : tantôt celui-ci semble prendre à tâche de ne pas apparaître comme une volonté ; la législation fiscale a pour but de cons-

(1) Proudhon, Théorie de l'impôt, p. 207 et p. 241,

tituer un mécanisme arithmétique qui opère sur les valeurs visibles et en prélève des fractions sans tenir compte des personnes auxquelles ces valeurs peuvent appartenir ; — tantôt l'Etat se donne comme un maître de morale qui distribue la récompense et l'intimidation suivant les mérites de ses disciples. Dans ce deuxième système on répartit l'impôt d'après les idées que le gouvernement se fait du meilleur emploi des richesses et du droit que chacun peut avoir à s'enrichir ; l'Etat apparaît très nettement alors comme étant une institution de classe.

C'est en Grèce que le deuxième système a été poussé jusqu'à ses dernières limites ; les Cités helléniques fournissent les exemples classiques de l'impôt employé comme moyen de transformation politique ; tandis que dans quelques républiques les démagogues ou les tyrans proscrivaient les riches pour s'emparer de leur fortune, à Athènes (1) on préférait dépouiller les riches en douceur pour améliorer les conditions de vie des pauvres.

Il semble que la démocratie n'ait jamais cessé de considérer l'impôt à ce point de v;io ; à chaque instant on propose des impôts sur le revenu, sous prétexte de modifier d'autorité l'assiette des fortunes dans un sens plus équitable. Je suppose que peu de députés peuvent penser que l'impôt progressif pourrait être assez progressif pour atteindre pleinement un tel but ; mais ils estiment que c'est déjà faire beaucoup que de donner une claire indication aux

(1) P. Guiraud, La main-d'œuvre industrielle dans l'ancienne Grèce, p. 211.

citoyens: TEtat avertit les riches qu'il n'estime pas convenable qu'il y ait de trop grandes inégalités dans une démocratie et il leur impose des amendes pour leur faire comprendre que leur fortune ne satisfait pas son idéal. C'est exactement pour le même motif que les agrariens demandent toujours des impôts nouveaux sur les valeurs mobilières ; l'Etat manquerait à son devoir social s'il n'avertissait les citoyens que ce ne sont pas des placements dignes d'éloges.

L'impôt progressif, alors même qu'il n'est pas employé comme moyen direct de spoliation (comme cela eut lieu souvent au Moyen-Age), constitue ce qu'on peut nommer un impôt idéaliste, puisqu'il est l'expression d'une volonté prétendant imposer à la société un certain idéal.

2*" Dans une deuxième catégorie, je placerai les institutions que l'on peut nommer intellectuelles et morales ; et tout d'abord il faut parler de la justice, qui exerce une influence si grande sur l'économie ; car il importe beaucoup, à la prospérité de la production, que les criminels soient punis, que les intérêts privés soient sauvegardés et qu'il y ait des tribunaux indépendants.

L'organisation de certaines cours de justice nous montre comment il est possible que l'Etat parvienne à tellement annihiler sa volonté que les débats judiciaires semblent se passer en dehors de lui ; c'est ainsi que tous les théoriciens de la politique considèrent comme un élément essentiel de la vie moderne, la séparation des pouvoirs ; — et cependant les magistrats sont nommés, comme les autres fonctionnaires, soit par le gouvernement, soit par l'élection.

Il est clair que, dans certains cas, cette séparation des pouvoirs, si savamment organisée qu'elle puisse l'être, fait défaut et qu'alors apparaît la volonté de l'Etat : on dit alors qu'il y a une justice politique à côté d'une justice ordinaire (1) .

L'assistance et l'instruction publique me paraissent pouvoir être rangées ici, au moins pour une très grande partie ; elles manifestent également les deux aspects de l'Etat ; tantôt ces services sont dirigés d'une manière objective ; tantôt ils sont dirigés suivant le caprice des hommes politiques. Les Cités antiques avaient poussé jusqu'aux dernières limites du possible ce détournement des institutions intellectuelles et morales, en affectant des sommes énormes aux plaisirs populaires, aux fêtes nationales, aux œuvres d'art ; l'Etat athénien avait fini par passer du régime de la guerre à celui du spectacle,

3o Les nations ne sont jamais isolées; l'Etat moderne est très porté à la conquête et il ne cesse de chercher despaysneufsàannexer sous leprétexte, plus oumoins véridique, d'accroître la prospérité économique de ses producteurs ; d'autre partit a continuellement des traités de commerce à négocier avec ses voisins. Cette politique se mêle avec bien d'autres préoccupations d'ordre plus individuel : les vieux instincts de piraterie se retrouvent dans plus d'une guerre coloniale contemporaine ; dans bien des cas des chefs militaires

(1) Suivant lehring, « le Conseil de guerre n'a d'un tribunal que le nom ; en réalité, il fonctionne comme une autorité administrative. Le Conseil de guerre, c'est l'Etat lui-même. » {L'évolution du droit, trad. franc. ^ p. 2()3.) p '

INTRODUCTION A l'ÉCONOMIE MODERxNE 217

ambitieux ont poussé à la conquête pour avoir une occasion de s'illustrer; enfin il y a tout un monde de fonctionnaires qui demandent toujours à voir s'agrandir le champ de leurs opérations. L'extension de la Russie dans l'extrême Orient serait difficile à comprendre sans ces raisons.

Ainsi nous trouvons partout deux formes de l'Etat qui se mêlent d'une manière si intime que le plus souvent les théoriciens ne semblent même pas soupçonner qu'il y ait lieu de les distinguer ; ces deux formes ne sont pas deux variétés, susceptibles d'être distinguées par les degrés d'une même qualité ; il y a entre elles contradiction absolue. Une faut donc pas s'étonner si, dans les discussions qui s'engagent sur le rôle de l'Etat, il est si difficile de pouvoir maintenir un peu de clarté ; on peut démontrer tout ce que l'on veut, suivant que l'on adopte un point de vue ou l'autre.

a) L'Etat idéaliste se donne comme la Volonté et l'Intelligence incarnées en quelque sorte, dans des pouvoirs publics; il est le maître, l'éducateur, le directeur des volontés et des intelligences particulières ; il apprend aux hommes ce qu'ils doivent faire et il prétend être organisé de manière à ce que sesdécisionsrenferment toujours le plus de raison possible. C'est à cette notion que les philosophes s'attachent presque toujours et Hegel nous représente (1) l'Etat comme « la réalisation de l'idée morale » ou « l'image et la réali-

(1) Engels, Origine de la famille, de la propriété privée cl de l'Etat, trad. franc , p. 274.

218 INTRODUCTION A l'ÉCONOMIE MOUEKNE

sation de la raison » ; mais Engels observe (1) très justement que cela n'est pas vrai ; en fait, il est « en règle générale TEtat de la classe la plus puissante, de celle qui règne économiquement et qui devient ainsi prépondérante au point de vue politique. » La théorie génétique d'Engels n'est pas toujours exacte non plus et il y aurait plusieurs types à distinguer; mais, dans tous les cas, l'Etat idéaliste manifeste tout autre chose que la raison objective ; il est l'expression de la domination d'un groupe d'hommes qui sont parvenus à s'emparer de la force concentrée et organisée. Pour nos études présentes nous n'avons pas besoin d'aller plus loin et d'en connaître la genèse.

b) L'Etat administratif cherche à constituer des mécanismes fonctionnant avec régularité et, à bien des points de vue, il paraît se modeler sur les institutions économiques ; il devrait être plutôt serviteur que maître dans la société; mais dans la pratique, il est continuellement détourné des fins qu'il devrait réaliser, par les détenteurs de la domination. Tandis que l'Etat idéaliste est exclusif et tend même à repousser tout contrôle sérieux, l'Etat administratif accepte le concours de corporations librement formées; par exemple il n'y a aucune bonne raison pour prétendre que l'Etat doit seul donner l'instruction ou pour refuser à des fondations charitables le droit d'aider la justice répressive en hospitalisant et en surveillant des gens condamnés pour légères fautes; etc.

c) Danslemilieuéconomique nousretrouvons encore une fois l'Etat, mais avec des caractères si singuliers

(1) Engels, Op. cit.. pp. 277-278.

INTRODUCTION A l'ÉGONOMIE MODEKNE 219

qu'il serait très utile d'avoir un terme spécial pour pouvoir le désigner : ici les corps locaux sont beaucoup plutôt appelés à agir que les pouvoirs centraux et les associations prennent une si grande importance qu'on a pu se demander parfois si tout ce champ ne devrait pas leur être abandonné. Il y a beaucoup de personnes qui ne parviennent pas à comprendre que les coopératives de consommation et les services communaux d'alimentation sont des équivalents ; c'est pourquoi je suis entré dans de si grands détails sur ce sujet.

Nous pouvons dire que l'Etat a subi ici une profonde diminution de tête, pour employer une expression romaine ; il ne réalise plus les fins qu'on lui demande de réaliser, qu'à la condition de devenir tout le contraire de ce qu'il était dans l'Etat idéaliste ; il faut qu'il descende sur le même niveau que des institutions d'initiative privée, qu'il se mêle à elles et s'efforce de faire mieux qu'elles.

Ce que Kautsky appelle (1) l'Etat civilisateur est une addition des deux formes que nous venons d'examiner en dernier lieu, combinée avec quelques fragments de la première ; il ne me semble pas qu'il ait été vraiment au fond des choses ; à mon avis il n'a pas séparé les divers aspects de l'Etat d'une manière conforme aux principes du matérialisme historique ; il y a toujours chez lui trop d'idéalisme.

Le mélange qui existe dans le milieu économique est indéterminable; j'entends parla qu'il serait impos-

(1) Kautsky, Politique agraire du parti socialiste, trad. franc, pp. 153-157.

220 INTRODUCTION A l'ÉCONOxMIE MODEBNE

sible de donner une loi quelconque pour fixer la répartition des fonctions entre les pouvoirs centraux, les communes, les fondations et les associations libres; il n'y a que des solutions d'espèce; on ne pourrait même pas construire un système embrassant dans une synthèse tout ce que renferme d'essentiel ce milieu.

On peut encore dire que ce milieu est ynatérialisé, car tout ce qui s'y passe a pour objet une meilleure utilisation des forces productives du pays et ces forces productives sont toujours mises en avant quand on veut opposer, d'une manière claire, le matérialisme de l'économie à l'idéalisme des philosophes. Les volontés sont ici tendues vers une politique de grandeur économique, de développement dans la production.

Le milieu parait être le mieux constitué quand il y a une telle combinaison de puissances diverses que nulle domination n'y peut plus apparaître; l'équilibre est alors assuré et la neutralisation réalisée. L'Etat ne doit pas intervenir pour poursuivre un idéal, ni pour se créer des prolits; il s'introduit pour faire disparaître des volontés qui gênaient le mouvement et non point pour substituer sa volonté à d'autres. La neutralisation du milieu économique peut être comparée à une suppression de frottement dans une machine. Les anarchistes n'ont pas été sans observer ces phénomènes de neutralisation et ils ont tiré de leurs observations. — d'ailleurs très exactes — des conclusions erronées, faute d'avoir pris garde aux distinctions que nous avons faites. Ils ont été frappés surtout du rôle si grand des associations libres et des coopératives de consommation notamment ; ils ont vu que,

dans le milieu économique, elles équivalaient à des communes et ils ont généralisé cette équivalence, se demandant pourquoi toutes les institutions actuelles ne seraient pas remplacées par des sociétés où l'on entre et d'où l'on sort suivant son gré.

Dans la Misère de ta philosophie, Marx a fait une observation dont la valeur ne peut être bien comprise qu'au moyen des explications précédentes. « La société tout entière, dit-il (1), a cela de commun avec l'intérieur d'un atelier qu'elle a aussi sa division du travail. Si l'on prenait pour modèle la division du travail dans l'atelier moderne, la société la mieux organisée serait celle qui n'aurait qu'un entrepreneur en chef... On peut poser en règle générale que moins l'autorité préside à la division du travail dans l'intérieur de la société, plus la division du travail se développe dans l'intérieur de l'atelier et y est soumise à l'autorité d'un seul. » Cette opposition est aisée à comprendre: dans l'atelier l'entrepreneur, obligé de vaincre les énormes résistances que lui opposait la routine, a eu besoin d'exercer une autorité absolue au début de la grande industrie, et il s'est trouvé qu'à la même époque les industriels ont lutté pour débarrasser le milieu économique des puissances qui gênaient le développement de la production; ce milieu s'est progressivement neutralisé.

La loi énoncée par Marx se trouve donc exacte, mais elle tient à la coexistance de deux causes entre lesquelles on n'aperçoit pas de liaison nécessaire pour tous les temps.

(1) Marx, Misère de la philosophie, pp. 187-188.

Difficultés que présentent les gestions par les pouvoirs publics — Expérience de l'antisémitisme viennois. — Les exploitations à but fiscal. — Fiscalité du Moyen-Age s'appliquaut surtout aux échanges. — Ancienne bureaucratie, sa décadence et sa prochaine disparition. — Contrôle des citoyens sur les fonctionnaires. — Différence des points de vue démocratiques et socialistes.

A. — Pour lenïlinerce sujet, il faut parler des difticultés que présentent les gestions des institutions publiques qui fonctionnent dans le milieu économique ; ces difficultés tiennent, pour une très grande partie, à la neutralité dont il a été question plus haut ; les citoyens ne s'intéressent pas beaucoup — et surtout d'une manière suivie — à l'administration de corps qui ne touchent pas de très près leurs passions. De temps à autre, les habitants honnêtes de New- York peuvent se révolter contre les gens du Tamman y-hall; mais ceux-ci finissent par prendre leur revanche quand la crise d'indignation est passée. Si la très grande majorité se désintéresse de la surveillance des adaiinistrations, il y a des hommes hardis et habiles qui s'organisent pour se partager les profits du pouvoir ; il semble que toutes les grandes villes doivent être finalement gouvernées par des

politiciens n'ayant pour industrie que de dépouiller leurs concitoyens.

Cette situation n'est évidemment pas nouvelle ; de tout temps, les communes et les fondations pieuses ont été mises au pillage par ceux qui les administraient ; le iMoyen-Age est tout plein de querelles suscitées par les abus de la gestion des villes riches ; la bourgeoisie se faisait des revenus avec les impôts qu'elle percevait sur la masse populaire, (l)

Les gestions municipales se lient, de la manière la plus étroite, avec l'organisation électorale que les partis peuvent constituer pour se maintenir au pouvoir : il est clair qu'un tribun hardi et peu scrupuleux est capable de tirer un singulier profit d'une grande extension des services municipaux. A Vienne, le fameux Lueger paraît s'être servi de ces moyens avec une remarquable adresse ; on a d'abord cru que son séjour à l'hôtel de ville n'était qu'un accident ; en 1899, Ellenbogen annonçait (2) la défaite prochaine du « Cléon viennois»; il signalait la corruption des meneurs de l'antisémitisme; mais Texpérience a démenti les prévisions optimistes des socialistes, et la puissance de Lueger est plus grande que jamais. Après les élections de 1900, Otto Pohl expliquait (3) le succès des « chrétiens sociaux » en faisant remar-

(1) Par exemple : Giiy, Histoire de la ville de Saint-Omer, pp. 160-161 ; Vanderkiudere, Le siècle des Artevelde, pp. 138-139 ; Funck-Brentano, Philippe le Bel en Flandre, pp. 71-

(2) Mouvement socialiste, 15 août 1899, p. 205 et p. 201.

(3) Mouvement socialiste, 15 juillet 1900, pp. 82-83.

224 INTRODUCTION A l'ÉCONOMTE MODERNE

quer que « ce parti flatte l'esprit populaire jusque dans ses faiblesses, excelle dans la pratique de l'agitation, dispose de toute la machinerie officielle et ne recule devant aucune illégalité». Vienne, disait-il encore, « contient un grand nombre d'individus occupés dans les entreprises municipales^ qui ne peuvent voter librement ».

Je sais bien que beaucoup de personnes diront que l'antisémitisme n'est qu'une caricature de la démocratie et qu'ainsi l'expérience des services municipaux de Vienne ne prouve rien. C'est là une très mauvaise défaite ; en 1900 en présence des succès nationalistes de Paris, la Petite République a cru écraser ses adversaires en les traitant de démagogues ; mais encore faudrait-il savoir s'il y a des démocraties sans démagogues ! L'expérience des municipalités antisémites est d'autant plus intéressante à étudier qu'ici nous ne risquons pas de confondre démocratie et socialisme, comme cela a lieu si souvent dans les discussions ; nous sommes sur un pur terrain démocratique.

Kautsky apprécie la politique antisémitique scientifiquement, quand il classe parmi les démocrates les petits bourgeois amis de Lueger (1). « La servilité, le besoin de réaction en font des suppôts volontaires et même les défenseurs les plus fanatiques de la monarchie de l'Eglise et de la noblesse. 'Ces catégories] n'en restent pas moins démocratiques; les formes démocratiques seules leur permettent d'exercer une influence politique. . . On a pu croire au début

(1) Mouvement socialiste, 15 octobre 1902, pp. 1847-1848.

INTRODUCTION A l'ÉCONOMIE MODFRNE 225

que [cette démocratie réactionnaire] ne formait qu'une transition particulière du libéralisme à la démocratie socialiste (1). Aujourd'hui, chacun peut voir combien cette doctrine est insoutenable ».

Souvent on se demande si, au lieu de gérer directement des services publics, les administrations n'auraient pas plus d'avantage à les contrôler. Il est probable qu'un tel système est beaucoup plus favorable à la liberté des ouvriers que le précédent ; ils ne sont plus obligés de devenir les hommes d'un parti pour pouvoir conserver leur place. D'autre part, un gouvernement trouvera, d'ordinaire, plus commode d'adresser des injonctions à une compagnie que de prendre lui-même les mesures d'exécution : cela est très visible, par exemple, pour les chemins de fer; s'ils sont exploités par l'Etat, toute réforme de tarifs fera courir les risques de pertes de revenu, et tout changement dans les règles de l'exploitation pourra engager la responsabilité pénale des hauts fonctionnaires ; mais s'ils sont exploités par des compagnies, sous le contrôle de l'Etat, le ministre pensera que les employés supérieurs des compagnies trouveront bien moyen de se débrouiller, qu'ils feront des économies sur des chapitres moins nécessaires de leur budget, et qu'ils sauront imposer à tous une discipline en rapport avec les difficultés nouvelles. Aussi les ministres ne sont-ils pas avares de prescriptions.

Dans les pays où la corruption administrative est excessive, les concessions d'eau, de gaz, de tramways,

(1) Ellenbogen, dans l'article cité plus haut, disait : « L'antisémitisme a été une ère de transition nécessaire, » (p. 206.)

ont donné lieu aux plus graves prévarications. Beaucoup de personnes raisonnables se demandent si, malgré les abus qui se produisent dans les régies municipales, ce dernier système ne vaut pas mieux cependant. On peut toujours espérer qu'au bout de quelques années il y aura un scandale public forçant à introduire des réformes partielles ; — les vols se comptent seulement par années avec la régie, tandis qu'avec les concessions leurs effets se prolongent sur un demisiècle. D'autre part, quand la conclusion et l'exécution des contrats municipaux dépendent de pots-de-vin importants remis aux fonctionnaires, les sociétés sérieuses se retirent et les villes ne trouvent plus comme concessionnaires que des aventuriers, quifont mal les travaux, exploitent chèrement, exigent des tarifs exorbitants, et souvent n'ont d'autre but que de se faire racheter dans des conditions scandaleuses.

Très fréquemment on vante lamunicipalisation des transports publics comme un moyen fiscal excellent ; il arrive parfois que les contrats sont rédigés de telle manière que la ville n'a à payer une indemnité que d'après les recettes passées, ce qui lui permet d'encaisser, comme produit net, toutes les améliorations de trafic. Le rachat peut être une excellente affaire quand une ville est en vue de très rapide accroissement : le profit est alors certain ; le public se trouve ainsi profiter d'une rente qui aurait été acquise aux entrepreneurs.

B. — Ici nous touchons à l'une des plus graves questions qui puissent se poser en matière d'administration : convient-il que le revenu net soit versé aux caisses publiques, ou bien faut-il en faire profiter les

INTRODUCTION A l' ECONOMIE MODERNR 557

clients et exploiter à prix de revient? Comme les besoins des Etats et des villes vont toujours en croissant, la première solution a le plus de chances d'être adoptée; elle correspond d'ailleurs à une tradition extrêmement ancienne; jadis les opérations d'échange étaient considérées comme une excellente matière imposable. Lorsque ce système fiscal est adopté, l'Etat fait valoir sa volonté comme le ferait un maître; il ne se neutralise pas dans le milieu économique ; il est alors tout à fait absurde de parler de socialisation du milieu économique. Il y a alors exploitation du milieu jjar rEtat et non gestion socialiste.

La situation de l'ancienne société avait conduit à demander beaucoup de ressources à l'échange; le numéraire était fort rare et les gouvernements employaient mille ruses pour pouvoir s'en procurer ; leurs besoins étaient alors hors de toute proportion avec les ressources de la circulation monétaire normale. Les villes étaient exploitées sans vergogne par les rois, parce que les villes étaient des lieux où le numéraire s'accumulait. Un auteur qui a étudié avec beaucoup de sagacité les institutions duRoussillon au Moyen-Age, voit dans les emprunts (1) « des réquisitions de numéraire » ; l'emprunt forcé était de règle ; le roi Pierre IV donne aux consuls de Perpignan l'autorisation de sévir contre les gens riches qui ne veulent pas acheter de rentes constituées; les chan-

(1) Desplanque, Recherches sur la dette et les emprunts de la ville de Perpignan (dans le Bulletin de la Société agricole^ scientifique et littéraire des Pyrénées-Orientales, 1891, pp. 297, 301,307, 309.

geurs doivent porter leur argent à la banque municipale (1); quand on est embarrassé, celle-ci émet du billon en place d'argent.

Dans ce système fiscal les Juifs jouèrent un très grand rôle, parce qu'ils étaient accumulateurs de numéraire ; le roi se réserve de les taxer à sa guise, il sont les pourvoyeurs officieux du Trésor. Les princes avisés les ménageaient et les considéraient comme une pièce essentielle de leur organisation financière (2). « On facilite rétablissement ^du Juif] ; on l'aide dans ses affaires ; on le protège dans les voyages qu'il entreprend pour en traiter. Si les agents administratifs serrent de trop près les règlements, le roi, c'est-à-dire le fisc, intervient en faveur de ces instruments de production que Ton risque de détériorer. » Le Juif est un immeuble par destination : il ne doit pas « se déplacer sans autorisation, assimilé à un article de commerce qui se fait rare ; et à l'occasion on prohibe son exportation conjointement à celle du cochon, du bois, du cuir, du poisson frais ou salé. »

Les voyageurs ayant toujours de fargent, sont naturellement des êtres corvéables, également viséspar les brigands et par les receveurs de péages ; autour des grandes villes de commerce, chacun veut tirer parti

(1) Cette banque (tabula en latin, taula en catalan) paraît dater de la fin du xiir siècle (Loc. cit., p. 291).

(2) Desplanque, Les infâmes dans l'ancien droit ronssillonnais; p. 36. Cajétan, dans son commentaire sur la Somme de saint Thomas (Secunda seciindae, qu. 78, art. 1), dit que les princes peuvent permettre l'usure, pour éviter des maux plus grands, mais il ne veut pas qu'ils le fassent pour en tirer revenu.

INTIÎODUCTTON A l'ÉCONOMIE MODERNE 229

de la richesse des marchands. Très souvent Texagération des redevances constitua une entrave si évidente pour le commerce que les royautés modernes entrèrent en lutte contre ces pratiques et s'efforcèrent de faire disparaître, par des moyens plus ou moins arbitraires, les charges imposées sur les routes. Il n'y a pas un très grand nombre d'années que les grandes puissances maritimes ont racheté le péage perçu par le Danemark pour l'entrée dans la Baltique.

Les octrois constituent une très remarquable survivance de l'ancienne fiscalité ; en 1860 la Belgique les a supprimés dans 78 villes oii ils existaient; l'Etat a abandonné aux communes une partie des revenus qu'il tirait des postes, du café, des accises sur les spiritueux et le sucre. L'expérience faite en France récemment montre qu'il n'est pas facile de trouver des taxes municipales de remplacement ; aussi beaucoup de personnes pensent-.lles qu'il aurait été convenable de faire concourir l'Etat à cette réforme; celle-ci était réclamée à grands cris par les viticulteurs qui espéraient trouver ainsi un moyen d'écouler leurs vins (1); il eût été assez naturel que l'ensemble du pays participât à ce rachat de péages municipaux ; le gouvernement n'a pas voulu admettre ce principe et n'a pas même permis aux communes de percevoir des taxes sur les ventes et héritages d'immeubles (2). L'opinion

(1) Haussmann aurait voulu diminuer l'octroi des vins à Paris et il s'appuj-ait sur l'exemple de Lj'on où la consommation était double de celle de Paris, à cause en partie de la modicité de l'octroi (Loc. cit., pp. 284-285),

(2) Cela s'est fait Leipzig d'après M. Y. Gu5"ot (La suppression des octrois, p. 50)

230 INTRODUCTION A l'ÉCONOMTE MODERNE

généralement reçue, à l'heure actuelle, est que toute taxe perçue sur la circulation est très dommageable pour l'ensemble du pays; c'est pourquoi le gouvernement aide les départements et communes à racheter les ponts à péage ; il n'y aurait aucune bonne raison pour ne pas appliquer les mêmes principes à l'octroi (1).

Nous verrons que Proudhon aurait voulu que les chemins de fer ne fissent pas payer les frais de premier établissement à ceux qui s'en servent, disant que (2) « la part de l'Etat, c'est-à-dire du pays, dans le produit des chemins de fer ne se traduit point en recette, mais en remise, c'est-à-dire en réduction de tarif » ; et il ajoute : « Un Etat qui, après avoir dépensé en travaux d'utilité publique 20 ou 30 milliards, voudrait en faire payer la rente aux particuliers, n'aboutirait qu'à arrêter, par ses taxes prohibitives, tout commerce et toute industrie ». Il y a dans ces paroles une certaine exagération ; mais l'idée semble juste.

C. — Le problème le plus grave que soulève la gestion par lEtat est celui du contrôle que les citoyens peuvent exercer sur les services publics. Le problème n*a guère été abordé jusqu'ici, parce que la démocratie a imposé son dogme de la souveraineté des majorités. Il y aurait lieu cependant de prendre des précautions contre les majorités.

(1) « Tout arrêt dans la circulation frappe, disait M. Menier, la production en raison géométrique, et il avait raison ». (Y. Guyot, L'économie de Vefjort, p. 290).

(2) Proudhon, Des réformes à opérer dans Vexploitation des chemins de fer, pp. 243-244.

INTRODUCTION A L'ÉCONOMIE MODEIiNE 231

La division des pouvoirs peut offrir ici quelques avantages; on peut, en effet, espérer qu'un même parti ne sera point parvenu à dominer à la fois dans toutes les élections, surtout si celles-ci ne se font pas simultanément ; on peut donc espérer que les diverses administrations pourraient se contrôler les unes les autres. Cela est vrai quelquefois ; mais d'autre part, la concentration est bonne quand elle permet de confier la gestion à une bureaucratie assez fortement constituée pour avoir une certaine indépendance; — l'indépendance des fonctionnaires a été jusqu'ici la meilleure garantie que l'on ait trouvée pour assurer leur probité.

Je regrette de constater que, sur cette question, Kautsky n'a que des idées de théoricien (1) ; il reconnaît la nécessité d'une bureaucratie, mais il s'empresse de lui enlever tout ce qui fait sa raison d'être, (c II faut lui retirer, dit-il, tous les caractères qui en font une classe spéciale placée au-dessus de la masse de la population. Il faut dépouiller ses membres de leurs privilèges, en faire en realité des serviteurs du peuple, auquel doit revenir le droit de choisir et de révoquer au moins les chefs ». Une pareille bureaucratie, réformée à la mode de Kautsky, serait une des organisations les plus vicieuses que l'on pût rêver ; d'ailleurs il ne s'agit pas d'une question purement théorique; nous avons l'expérience de la France qui peut nous instruire sur l'histoire de la bureaucratie.

L'œuvre essentielle de l'ancienne monarchie fran-

{\) Mouvement socialiste, 15 décembre 1902, pp. 2263-2264.

çaise fut la création d'une bureaucratie, qui servit de modèle à tous les pays de l'Europe continentale ; cette création fut le résultat d'une très longue évolution ; on a pu dire qu'elle fut le chef-d'œuvre de l'esprit des écoles de légistes; cependant il faut observer que dans d'autres pays, où les études juridiques étaient aussi fort en honneur, comme en Italie, il ne se produisit pas une administration bureaucratique. Les républiques italiennes se sont débattues durant des siècles dans des convulsions, à la recherche d'un gouvernement régulier ; elles ont essayé d'un grand nombre de procédés ingénieux pour assurer une bonne administration à leurs citoyens; elles ont combiné les plus étranges divisions de pouvoirs sans arriver à créer rien de solide. Nous avons ainsi une preuve expérimentale de cette loi fondamentale de l'histoire : que les institutions ne se produisent pas quand on en sent le besoin, mais qu'elles résultent de causes externes.

En France, la bureaucratie a pu se développer parce que, depuis le xii^ siècle, la royauté a été un pouvoir conquérant^ exerçant une action continue pour détruire les puissances locales. Unie à l'armée régulière et à la magistrature, l'administration royale conquérait peu à peu la France pour le roi; ainsi, la forte unité que la guerre introduit dans l'Etat, ne se manifestait pas seulement au dehors, mais aussi au dedans. La bureaucratie fut une sorte de milice civile, qui ne cessa de se perfectionner et qui représentait l'intérêt public, dans la limite oîi l'intérêt public dépendait de la ruine des particularités, maisquireprésentait aussi le despotisme. Gomme toute organisation asso-

INTRODUCTION A l'ÉCONOMTF: MODERNE 233

ciée à une conquête, elle cherchait à tirer profit de la guerre à laquelle on la faisait participer.

La bureaucratie française atteignit sa perfection sous Napoléon, qui parvint à lui imposer l'exacte discipline qu'il faisait régner dans ses armées. L'armée avec laquelle il triomphait des coalitions européennes avait une cohésion et une discipline que n'avait pas connues l'Ancien Régime ; le maître y faisait sentir une unité de direction qui avait jadis manqué aux armées aristocratiques. La bureaucratie fut rapidement admirable; la régularité et l'exactitude dépassèrent tout ce qu'on avait vu jusque-là; l'avancement y était déterminé par un examen attentif des services rendus.

La décadence de la bureaucratie française commença le jour où l'on prétendit la subordonner aux parlementaires: ceux-ci ne voulaient pas admettre que les pratiques bureaucratiques, les règles traditionnelles et la conscience de fonctionnaires indépendants pussent faire obstacle à leurs volontés ; tout devait s'incliner devant la majesté de la souveraineté nationale, dont ils étaient investis à titre de représentants du peuple. Les intérêts électoraux se trouvaient continuellement en lutte avec les décisions bureaucratiques, et les intérêts électoraux des députés sont des choses très saintes. Que parfois la routine et le formalisme fussent ennuyeux et même comiques, nul ne songe à le nier; mais cette routine et ce formalisme étaient des conditions de la conservation de l'indépendance.

Rien n'égale la naïveté des amis de Gambetta qui commencèrent par ruiner, autant qu'il fut en leur pou-

234 l^'TRODUCTION A l'écoxomie moderne

voir, la bureaucratie et qui, ensuite, poussèrent des gémissements quand ils s'aperçurent que l'administration ne marchait pas avec cette belle régularité qu'elle avait eue autrefois. Ils s'imaginaient qu'il est possible de démonter et de remonter une vieille machine qui vivait d'antiques traditions. La bureaucratie qui était, il y a une quarantaine d'années, éclairée, assez impartiale et honnête, est devenue, pour la très grande majorité, stupide, servile et amorale (quand elle n'est pas nettement malhonnête).

Le mouvement de décomposition ne s'arrête pas ; la démocratie continue à démolir ce qui reste de traditions ; il n'y aura plus de bureaucratie — au sens historique du mot — avant que le socialisme triomphe. Il a fallu un assemblage trop contingent de circonstances pour produire l'ancienne bureaucratie, qu'il n'est pas possible d'espérer qu'il puisse s'en reconstituer une nouvelle — sur commande.

Il me semble que Vandervelde fait preuve d'un esprit bien utopique lorsqu'il écrit (1) : « Partout on réclame ou on réalise une distinction plus ou moins nette entre la politique et l'administration ■» ; ou encore (2) : u En même temps grandira l'importance

(1) Vandervelde^ Le collectivisme et l'évolution industrielle p. 177.

(2) Vandervelde, Op. cit., p. 185. L'expérience montre que même les chaires des Universités ne sont pas toujours sauvegardées contre les influences des politiciens, même des hommes d'Etat socialistes. Il n'y a pas très longtemps une nomination passablement inattendue fut faite à l'Université de Genève, sur la recommandation, dit-on, de Jaurès, — le chef

des institutions administratives décentralisées et autonomes ». Une telle autonomie est en contradiction absolue avec le principe démocratique, qui soumet toutes choses à la discrétion des élus. Ce n'est point sur de pareils songes qu'il faut fonder les vues socialistes relatives à l'avenir ; il faut se préoccuper des moyens d'assurer la gestion des services publics sans le secours d'une véritable organisation bureaucratique, solidement hiérarchisée (1), ayant de l'honneur en raison de son indépendance même.

Nous avons va que le problème se pose exactement de la même manière dans les coopératives et dans les corps politiques ; les assemblées générales ne peuvent rien contrôler; le principe des majorités n'a de valeur que pour les groupes peu nombreux dans lesquels les intéressés peuvent suivre de près les opérations de leurs mandataires.

Il y a quelques années, Merlino appelait l'attention sur la nécessité d'organiser un contrôle sérieux des citoyens sur le pouvoir. « Ce qui frappe, disaitil (2), c'est l'irresponsabilité, surtout des fonctionnaires électifs. 11 faut changer cela et assurer cette justice dans l'administration, dont on a aujourd'hui une vague idée. » Sans doute, une telle réforme pré-

du département de l'instruction pubhque dans la ville de Calvin était un grand défenseur des maisons de jeu ! Idéalisme, voilà bien une de tes ironies.

(1) Marx, dans la circulaire de l'Internationale sur la Commune de Paris, dit que le principe hiérarchique était à abandonner. (L« Commune de Paris, trad. franc., p. 40.)

(2) Merlino, Formes et essence du socialisme, p. 198. Cf., p. 111 et p. 209.

sente les plus grandes difficultés. Il ne sera pas aisé de trouver des tribunaux assez indépendants des partis pour juger les élus du pPAiple et donner raison aux citoyens de la minorité contre ceux qui se targuent d'être les représentants de la majorité (1). Mais il n'y a rien de plus important qu'une telle réforme.

On a souvent fait observer que les Jacobins ont été les continuateurs de la politique des Bourbons et qu'ils ont poussé les principes de la tradition royale à l'extrême. La royauté n'admettait pas le contrôle, parce que son administration devait combattre les seigneurs féodaux par des moyens quelquefois assez contestables ; elle ne pouvait donc accepter que sa bureaucratie fût entravée dans cette guerre qu'elle menait pour le grand profit des maîtres. La démocratie se considère, aussi, comme étant en état de conflit avec d'autres forces constituées (la Réaction, l'Eglise, la Ploutocratie) et elle trouve bon d'appliquer les mêmes principes que la royauté ; elle ne conçoit donc pas, non plus, le contrôle des citoyens.

Nos hommes d'Etat sont si persuadés que les citoyens doivent rester étrangers à toute action de ce genre qu'ils n'ont pu encore consentir à admettre que les particuliers puissent se substituer au ministère public pour poursuivre la littérature et Tarlpornographiques; l'expérience a cependant montré que la répression actuelle manque d'énergie et

(1 ) Depuis que l'on a commencé à dissoudre les congrégations, la Petite République a demandé, plusieurs fois, que l'on suspendît l'inamovilsilité de la magistrature qui ne lui paraît pas assez docile.

INTRODUCTIOxN A l'ÉCONOMIE MODERNE 237

d'esprit de suite; mais on comprend quelle brèche serait faite dans le vieil édifice royal, si les actions populaires pouvaient se multiplier (1).

L'impuissance des citoyens a été surabondamment démontrée par un procès engagé par un contribuable parisien en vue de faire déclarer illégale l'indemnité de six mille francs par an que s'allouent les conseillers municipaux de Paris ; après des péripéties multiples, le plaideur a gagné son procès; il a obtenu une détaxe de quelques centimes sur ses impôts; mais rien n'a été changé.

Pour qu'il y ait un contrôle efficace, il faut que les questions administratives soient, dans la plus large mesure, placées sur le terrain du droit privé, de telle sorte que tout citoyen puisse obtenir le redressement de tout acte contraire aux lois, ou blessant les intérêts de la localité. C'est par l'organisation des actions jjopulaires largeraernent ouvertes, que l'on peut espérer réprimer les abus des administrations : il faut que tout le monde puisse facilement prendre connaissance des documents dont il a besoin d'avoir communication, en vue d'appuyer ses réclamations ; il faut qu'il y ait des tribunaux assez indépendants pour pouvoir prononcer contre les élus du suffrage universel; il faut aussi que leurs jugements puissent

(1) La loi municipale du 18 juillet 1837 a admis les contribuables à plaider eux-mêmes dans l'intérêt de la commune, quand le conseil municipal néglige ce soin ; mais il leur faut une autorisation du conseil de préfecture. Cette mesure a été une garantie donnée à la grande propriété au moment où l'on remettait le pouvoir local à des corps élus. La loi du G avril 1884 a conservé cette règle.

238 LXTHODUCTION A L ÉCONOMIE MODERNE

être exécutés, ce qui n'existe pas en France, mais ce qu'il serait facile d'obtenir, en accordant au tribunaux le pouvoir de lancer des injonctions pourvues de fortes sanctions pénales.

La différence qui existe entre la démocratie et le socialisme apparaît ici d'une manière particulièrement claire. Pour la démocratie, le fonctionnaire élu doit être contrôlé par le vote des électeurs; pour ceux-ci, la seule question qui se pose est celle d'apprécier si les tendances générales et grossièrement apparentes de l'administration sont conformes aux sentiments qui dominent l'opinion au moment des élections ; les actes du représentant soumis au scrutin sont appréciés d'après la raison d'Etat; il s'agit surtout de savoir s'il a fait bonne besogne comme militant contre les ennemis du parti, et si sa présence aux affaires sera favorable aux progrès du parti. Pour le socialisme il n'y a pas de sentiments de .parti et de raison d'Etat; le fonctionnaire est un mandataire chargé d'une gestion ; il s'agit de savoir s'il a bien conduit cette gestion et la question ne diffère pas de celles qui peuvent se débattre entre un négociant et son représentant. Nous sortons de l'idéalisme pour passer sur le terrain de la production.

Il est à remarquer que dans la circulaire de l'Internationale sur la Commune de Paris, Marx (1) a comparé les fonctionnaires aux contremaîtres des industriels ; il semble admettre que les employés resteront en place tant qu'ils n'auront pas démérité, au lieu d'être soumis à des élections périodiques ; « c'est un

(1) Marx, La Commune de Paris, trad. frauç. p. 40.

fait bien connu que les compagnies, ainsi que les particuliers, quand il s'agit vraiment d'affaires et de pratique, savent généralement mettre chacun à sa placeet que s'il leur arrive de se tromper, elles ont vite fait de réparer leur erreur » ; il pensait que le suffrage universel pourrait faire ce que font les patrons. Il est clair que Marx se trompait, et ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'il trouvait tout naturel que (1), « comme les autres serviteurs du public, les juges devaient être électifs, responsables et révocables ». On voit qu'il n'avait pas beaucoup réfléchi aux grandes difficultés que présente la réalisation de son programme d'assimilation des employés aux commis, des fonctions administratives aux fonctions commerciales (2).

Pour développer cette assimilation, il n'y a pas de meilleur moyen que d'entrer dans la voie que j'indique, en donnant aux citoyens des moyens d'action judiciaire contre les fonctionnaires. Il va sans dire que ces règles seraient analogues à celles qui devraient faciliter aux intéressés la possibilité de surveiller les administrateurs des fondations et des associations libres; — aujourd'hui la surveillance des administrateurs dans les sociétés et fort peu efficace et elle aurait grand besoin d'être renforcée.

(1) Marx, Op. cit. p. 39.

(2) Merlino dit que les idées des socialistes sur l'organisation politique sont encore vagues et incertaines. (Op. ciL. p. 199.)

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