‹ Introduction à l'esthétiqueChapitre 4 sur 7 · SS · texte numérisé non relu

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II est absolument certain que la lourdeur graisseuse convient mal aux Bgures allégoriques. Il l'est aussi, que Goya nous intéresse à sa Maja par l'individualité des formes, et des relations visibles avec les Vénus du Titien.

On a dit à l'artiste que le rendu seul existait, et il s'est mis en devoir de peindre n'importe qui et tel quel persuadé que la vileté du sujet ajoutait^ à son mérite et à notre plaisir.

L'argot dès lors envahit la palette* Hercule devient le lutteur de foire au maillot sale; Atlas, un portefaix ; la nymphe, une pierreuse. Déjà Vel'asquez nous avait infligé ces mémorables pensums, les Forges, les Menïnes, les Buveurs, les Fileuses. Abusant de sa puissance picturale, il nous avait forcés à regarder des laideurs sans nous plaindre. Gageure que cela ! Rembrandt aussi, nous a servi un bœuf dépecé.

Sans être un sot, on peut préférer 'es Titans aux forgerons, les amours iux memnes, et l'ivresse de Dyonisos i celle de paysans espagnols.

De quelle impression mon âme •a-t-elle s'enrichir devant l'étal de Rembrandt? Je ne peux que juger et

non m'émouvoir. L'œuvre d'art s'adresse à mon sens esthétique.

Le jeu de l'approbation et du blâme est fort médiocre pour qui ne professe pas.

Une belle œuvre, comme un miroir enchanté, me fait voir ce que je ne verrais pas en dehors d'elle : or, un bœuf ne contient- rien qu'un motif d'imitation ou de trompe-l'œil. Troyon est ennuyeux comme Paul Potter, puisqu'il ne donne lieu qu'à une idée de vérification naturaliste.

Le lecteur, en entrant au Louvre, | où ira-t-il d'abord ? Aux peintres de la vie religieuse ou héroïque, ou indifféremment, vers Lenain comme vers Léonard ? Dans la Galerie Lacaze, que pensera-t-il de la Bethsabée, l'un des plus faux Rembrandt du monde, et de l'Idiot de Vêlas-

quez ?

Quelle sera sa méthode de jugement ?

Toute critique suppose un arcane, c'est-à-dire un principe à double face, qui désigne la chose admirable, et aussi l'exécrable.

Si vous admirez le portrait de Richelieu et celui de Bossuet qui résument vraiment la vie d'une épo~

que, que pensez-vous des portraits contemporains peints au balai et qui ne résument certes rien ? Si vous admirez ces deux maîtres, pardonnerez-vous l'insolente exécution, l'absence de dessin, l'espèce de néant qui est la manière actuelle.

Car l'esthétique a deux fins • apprendre la contemplation au grand nombre et la création à quelquesuns; former le goût public et accomplir la perception individuelle.

Pour cela il faut faire défiler, en une danse macabre, les chefs de file de diverses époques et les séparer en élus et en réprouvés.

Quels sont vos emparadisés et quels sont vos damnés ?... Quelques ; noms de ceux qui incarnent une doctrine suffisent à nous éclairer.

Mais l'art de M. Bonnat résume la vie officielle de ce temps et celui de M. Henner la vie plastique, et ce ne sont point des hommes d'art, mais des hommes de métier.

Le jeune artiste contemporain se perd s'il écoute l'enseignement officiel, quoique officiellement, il n'y ait pas d'enseignement. Il en faut un ■ cela ne fait point de doute, à moins Remployer cette détestable plaisan-

terie d'une école de la nature. Y envoyer quelqu'un, c'est l'envoyer faire lanlaire! A une époque rationnaliste et d'une grande activité vulgarisatrice, on ne peut faire fi des traditions sans se heurter à un petit morceau de carton qui a mis les plus beaux chefs-d'œuvre à un sou.

Le bourgeois, peut-être, se plaît aux niaiseries, mais le peuple qui a vu la Cène de Vinci sourit de celle de M. Dagnan et comprend sans le secours d'aucun, qu'il y a des règles pour œuvrer, et qu'en dehors de ces règles on ne fera rien. Le peuple ne veut pas se voir lui-même, ni le voisin, ni le marchand de vin. A un étalage de bazar, l'homme du commun achète surtout des Madones. Pour leur sainteté ? Non, pour leur beauté ; parce que la Madone ou l'Ange est l'être le plus éloigné de la vulgarité. De jour en jour, l'ouvrier collectionnera des Madones ou des Vertus, tandis qu'on continuera à peindre des blanchisseuses ou des pierreuses. Le peuple est idéaliste d'instinct. Il cherche le grand, le rare, le noble, et l'artiste élabore le petit, le commun et le vulgaire. Le peuple va au Louvre et le peintre au Moulin

Rouge *. j'ai vu la grimace d'un public populaire devant Y Enterrement d'Ornans. Cette caricature salissait le musée, à leur sens.

Bref, nous arrivons à la faillite du pittoresque.

Pittoresque tout ce qui n'est appréciable que pour l'amateur, la peinture pure, ce qui signifie rien moralement : les canaux de Venise ou de Bruges, les bretons et les espagnols, les vieux murs et les chaudrons.

Notez, je vous prie, que ces braves gens, quoique ingénus, ne réclament pas un tableau de cinquième acte, une illustration de drame.

Ils veulent du nu ou de beaux visages : rien de plus. Pour donner cela, il faut de fortes études qu'on ne fait plus.

En vain, vous leur parlerez de l'âme des sites, de l'atmosphère morale. Le paysage, ils l'aiment en décor et l'apprécient au théâtre. Dans un tableau, ils veulent de la beauté.

Je crois fort que le pathétique les prendrait autant et plus que la plastique : mais ils ne réclament pas de faits divers ni rien qui sente le tous les jours de la vie.

Le niveau de création s'abaisse,

tandis que celui de la contemplation s'élève, et l'œuvre d'aujourd'hui est au-dessous du public ?

Qui recherchera un point de contact entre les artistes et le public et rendra à l'art son rôle social?

Vous n'êtes point dupe des parades politiques et humanitaires qui encanailleraient la peinture au profit de certaines bandés.

Un tableau ne saurait être une illustration de propagande. Sa destination, de représenter plus que la vie, l'élève au-dessus des conflits temporaires (1).

Il s'agit de fomenter les pensées nobles, généreuses, ou mieux, de cultiver l'idée de perfection par des formes admirables. Un beau corps au repos ne manifestant que l'harmonie de ses proportions est un hymne à la paix.

Cl) Réfutation esthétique de Taine (Mercure de France), 1905.

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