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III. —L'esthétique doit-elle être intégrale, ou partielle

Des Conclusions générales sur le beau et sur l'art peuvent-elles ou doivent-elles être tirées de certains arts pris comme type, ou de certaines parties de ces arts, ou de certains points de vue privilégiés sur la beauté? La spécialisation est-elle requise actuellement de l'esthéticien ? En d'autres termes, l'esthétique doit-elle être intégrale, ou fragmentaire ?

Il peut sembler qu'il n'y a là qu'une question de pratique. Comme le domaine de l'esthétique est immense, et qu'on ne saurait guère le connaître également tout entier, ni l'étudier tout à la fois, il faut bien commencer par quelqu'une de ses parties, quitte à ne formuler d'abord que des conclusions provisoires, que les autres études vérifieront

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OU infirmeront : ce qui est le sort accoutumé de toute hypothèse, suggérée par certains faits, et vérifiée par d'autres.

Toutefois, il est important de constater que ce détail pratique rejaillit forcément sur la théorie. Il n'est pas indifférent, pour juger leurs propres jugements, de savoir que Ruskin, très versé dans les arts plastiques, n'a presque rien connu de la musique ; qu'au contraire un grand nombre d'esthéticiens allemands ont goûté ou même pratiqué l'art musical ; et que, s'ils ne s*y adonnent pas par eux-mêmes, comme Kant, Fochner, Lipps ou Volkelt, du moins ils le trouvent très répandu autour d'eux; que les esthéticiens français au contraire ont reçu une éducation avant tout littéraire, même quand ils s'occupent surtout des arts plastiques, depuis le Père André, l'abbé Du Bos, le peintre Le Brun ou le « salonnier » Diderot, jusqu'à Taine.

On ne saurait nier que toute spécialisation excessive, dans l'esthétique comme partout, a ses inconvénients : un théoricien de la musique n'aura pas sur la valeur artistique de l'imitation et de la beauté naturelle, ou sur le rôle de l'intelligence dans Tart, les mêmes idées qu'un technicien de la poésie ou de la peinture, dont la nature et la pensée verbale sont les objets normaux. L'orientation de ces diverses sortes d'esprits sera spontanément fort différente.

Toutefois la méthode qu'on peut appeler frag-

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mentaire a ses avantages. Mieux vaut connaître clairement un groupe de faits spéciaux, que confusément des généralités mal formées , qui sont à peine des faits. Si la compétence exige normalement une spécialisation, mieux vaut cette partialité nécessaire et qui du moins peut se connaître comme telle, que le vague discernement d'une technique ignorée, au nom d'un « goût », d'un « instinct », d*un « bon sens » ou d'une « intuition » qui ne sont que le caprice individuel érigé en dogme absolu : double et redoutable danger !

Si le « culte de Fincompétence » doit être banni de quelque domaine, c'est bien de l'esthétique, cette république aristocratique par destination. Il n'y produit que le despotisme odieux de l'amateur sur l'artiste, et des sentiments « anesthétiques » sur la « conscience esthétique » proprement dite.

D'autre part, le « culte de la compétence » ne signifie pas que les artistes soient les meilleurs juges et les seuls bons théoriciens de Tart. La pratique exige d'autres facultés que la théorie. Pour le dire brièvement, l'artiste créateur a normalement besoin de ne connaître qu'une technique, celle qui lui est personnelle, pour la connaître bien. Le critique, au contraire, doit être capable d'en juger, d'en connaître à fond, au besoin d'en manier plusieurs. L'histoire comparée de l'art et des arts, indispensable à l'esthéticien, peut être nuisible à l'artiste : la familiarité avec tous les stvles, si elle

aboutit à leur confusion dans la réalisation de l'œuvre, c'est Fabsence de style, c'est la médiocrité stérile et sans caractère. On peut dire, sans paradoxe, que la partialité est une qualité chez le créateur, qui est et doit être plein de soi ; un défaut chez Tappréciateur, pour qui, tout étant relatif dans la pensée, la plus grande vérité consiste à pouvoir penser le plus grand nombre possible de relations entre les faits les plus riches et les plus divers.

Bref, le juge idéal sera celui qui possède assez intelligemment diverses techniques, et qui se trouve ainsi à égale distance de Tamateur, qui n'en possède aucune, et de lartiste, qui en possède une seule.

Mais existe-t-il un juge idéal ? Au point de vue d'une esthétique relativiste bien comprise, cela n'est ni indispensable, ni même souhaitable : comme l'effet change avec ses conditions, pourquoi n'y aurait-il pas, et ne devrait-il pas y avoir une esthétique de l'amateur, une esthétique de l'artiste, une de l'historien de l'art et du critique compétent ? A la limite, il faut bien que chacun de nous ait personnellement la sienne : le dogmatisme le plus intransigeant professe que nos convictions esthétiques se posent dans notre conscience comme éminemment personnelles, quelle que soit leur généralité, qui est, du moins à nos propres yeux, extrinsèque et, pour ainsi dire, postérieure. L'esthétique peut donc et doit être partielle pour

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être compétente ; mais elle doit se donner pour telle, c'est-à-dire pour incomplète et provisoire. Sans vouloir diminuer le rôle très important des grandes hypothèses directrices, on ne saurait douter que pour elle, comme pour la plupart des sciences morales et sociales, la besogne la plus urgente, à Theure actuelle, c'est l'établissement de monogra* phies très fragmentaires, mais très solidement et très méthodiquement fondées.

Ces monographies ont été entreprises à quatre points de vue principaux.

Beaucoup d'esthéticiens se bornent à étudier un seul art. La philosophie de fart de Taine a pour objet la seule plastique. Le nom de « critiques d'art » est souvent réservé aux écrivains qui ne s'occupent que d'elle. Cette exagération est devenue un préjugé. Il est souvent convenu que les « beauxarts » ne désignent ni la musique ni la littérature. Maintes encyclopédies intitulées Histoire de l'art n'en traitent aucunement, malgré la généralité de leur titre ; et les «t Écoles des Beaux-Arts » ne les enseignent pas. Il y a évidemment quelque abus dans ces tentatives d'accaparement, dont personne d'ailleurs n'est dupe.

D'autres théoriciens n'étudient, dans un art donné, que ses éléments abstraits ou ses conditions préalables. Encore aujourd'hui, l'école de Wronski par exemple fait volontiers, comme l^s anciens Pythagoriciens, de la théorie des éléments

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esthétiques une mathématique appliquée. Grant Allen a écrit une Esthétique physiologique, Hirth une Physiologie de l'art. La plupart des théoriciens élèvent Teathétique jusqu'au niveau de la psycho« logie individuelle, en négligeant ou rejetant la sociologie, que> toutefois, certains contemporains commencent à utiliser. Mais pourquoi toutes les sciences ne pourraientrelles successivement apporter leur aide à l'étude de ces faits, si éminemment complexes, que les analyses les plus multipliées et prises des points de vue les plus divers, n'en atteindront assurément jamais le terme?

Une partie de Técole contemporaine prétend d'autre part n'envisager que les faits objectifs : l'état des organes, les manifestations de tout ordre accessibles h l'observation, ou même aux appareils enregistreurs, et les conditions du milieu, en con-^ sidérant le moins possible l'état intérieur du sujet pensant : ainsi Yéron parmi les positivistes, ou Cobn dans l'école expérimentale. En revanche, les spiritualistes, comme M. Bergson, revendiquent hautement l'observation intérieure de la conscience pour la seule méthode légitime do l'esthétique. D'ailleurs ce point de vue remonte au moins à Kant, pour qui le problème essentiel de l'esthétique n'est plus comme autrefois : « Qu'est-ce que la beauté en soi ?» ou : « Quels sont les objets beaux ? » mais : « Comment les jugements esthétiques sontils possibles ?» « Quelles facultés mettent-ils en

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jeu dans le sujet pensant ?» En sorte que le beau n'est plus conçu comme une propriété des choses, mais comme une façon à nous de nous représenter les choses ; ce qui est, en tout domaine, l'attitude critique par excellence.

Mais la plupart des esthéticiens contemporains font d'eux-mêmes la synthèse indispensable de ces deux points de vue ; depuis Fechner, les principaux expérimentateurs attribuent de plus en plus d'importance au témoignage des sujets sur euxmêmes , et la doctrine de VEinfûhlung si chère à Lipps, et qui règne aujourd'hui en Allemagne presque sans contrepoids, en impliquant T « objectivation du moi » et la ce subjectivation des objets », suppose en principe à la fois les deux éléments, bien qu'en fait elle en réalise la combinaison au profit du premier*.

Enfin le plus grand nombre des esthéticiens, renonçant aux prétentions à l'universalité absolue, qui étaient celles de l'ancienne esthétique, font en somme, comme le professe explicitement Volkelt, la psychologie d'un amateur ou d'un créateur cultivés, et parvenus au degré normal de notre civilisation actuelle. Mais quelques autres, comme

1. La confusion de ce mot & tout faire est devenue telle, qu'un adversaire de VEinfûhlung appelle a objective » la méthode d'analyse c( intérieure » qui aboutit chez Hartmann à, la distinction idéaliste des « sentiments réels » et des « sentiments d'apparence » ! (Michal Sobeski, Fondement de la méthode objective dans l'Esthétique [en polonais], Krakow, 1910).

Grosse, Hirn ou Wallaschek, inclinent à chercher la vraie nature de l'art dans ses origines et ses formes intérieures ou même pathologiques : soit chez Tenfant, soit dans les peuples primitifs, soit chez les esprits anormaux ; les formes plus développées ou mieux organisées, étant trop complexes, leur semblent moins abordables et moins instructives. Est-il besoin de dire qu'une de ces deux recherches n'exclut pas l'autre? Ce n'est pas l'état primitif, ou l'état développé, c'est la synthèse des deux, c'est l'évolution tout entière qu'il importe d'étudier, avec ses formes normales et anormales, saines ou déviées, frustes, mûres ou même pourries.

L'esthétique se proposera-t-elle méthodiquement d'être partielle ? Étudiera-t-elle des monographies de spécialistes, ou bien des principes et des résultats généraux? des conditions ou des éléments plus ou moins abstraits, ou bien des formes et des œuvres concrètes dans toute leur complexité ? les faits objectifs, ou subjectifs? les origines individuelles et sociales, ou l'état de développement actuel, normal et même idéal ?

Il serait certainement fort arbitraire d'écarter a priori aucune de ces ressources. Nulle occasion de suggestion ou de vérification, nulle sorte d'hypothèse ne sauraient être interdites a priori à une recherche quelconque. Ces diverses méthodes doivent moins s'exclure que se compléter et collaborer :

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chacune est un moment nécessaire de Testhétique intégrale qui n'est évidemment qu'un idéal, mais un idéal qu'il est bon de tenir présent dans nos esprits pour éclairer leur route.

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