‹ Introduction à l'esthétique: les méthodes de l'esthétique, beauté naturelleChapitre 20 sur 97 · V. Hugo, Préfdcè de Cromwell · texte numérisé non relu

V. Hugo, Préfdcè de Cromwell

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de Tari qu'il la transforme à deux degrés au moins : dabord en la choisissant belle, ensuite en idéalisant encore cette nature déjà belle. On peut croire qu'après ces deux opérations elle sera en définitive suffisamment méconnaissable? Il n'en est rien : c'est elle qui reste encore le principe de l'art. « Puisque Vessence de l'art est l'interprétation de la belle nature, l'art est d'autant plus excellent, d'autant plus beau, d'autant plus art, que la nature qu'il interprète est plus belle, et qu'il l'interprète avec plus de puissance idéale^ ». Par une grâce d'état, l'heureux non-sens des derniers mots vient neutraliser le remarquable contre-sens des premiers, et « la face est sauve », comme disent les Chinois. On ne jongle pas impunément avec des entités, à moins que ces entités ne soient que des mots. Malheureusement^ nature, belle nature, art, idéal même (s'il est réellement senti) : ce sont là des faits, et qui résistent opiniâtrement à la con tradiction. Aussi tous les écrivains n'ont-ils pas la contradiction aussi heureuse. Tel Quatremère de Quincy, lorsqu'il part de cette conception générale, qui évoque avant la lettre celle de Tarde : « on pourrait expliquer presque tout l'homme naturel et social par l'imitation » ; et en particulier il explique les beaux-arts par l'imitation de la nature. Mais d'autre part, dit-il, « il faut reconnaître dans chaque

i. Ch. Lévèqne, La science du beau, t. II, p. 14.

art quelque chose de fictif quant à la vérité, et quelque chose d'incomplet quant à la ressemblance » ; et cela même « est précisément ce qui le constitue art, et devient le ressort même du plaisir de l'imitation ».

Ne croyez point que ces déviations par rapport à la réalité constituent ce qu'on appelle l'idéal dans l'art. Bien au contraire : l'idéal n'est qu'une des espèces de l'imitation : « l'imitation dont on ne peut pas montrer le modèle » (!) Mais (ce n'est pas nous qui le faisons dire à l'auteur) : « le plaisir que nous donne l'imitation est en rapport de la distance qui la sépare de la réalité * » !

Quelle manière galante d'assurer que le plus grand plaisir de l'imitateur consiste à ne pas imiter, de même que la meilleure copie est celle qui n'a pas de modèle! Si l'on ne trouvait que de pareils traits dans son œuvre, Quatremère de Quincy aurait quelque droit au titre de « Jocrisse de Testhétique », 11 existe aussi un certain sabre de M. Prudhomme qui servait à deux fins au moins, et qui trouverait certainement une place utile parmi les accessoires de cette conception de l'art. On ne réfute pas M. Prudhomme, même en esthétique, où tout se discute. On énonce simplement les applications magistrales de ses principes, et

1. Quatremère de Quincy, Essai sw* la nature, le but et les moyens de limitation dans les Beaux- Arts, 1823, partie V, p. 95 ; 103 ; 176.

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cela suffit. En voici de pompeuses. Si Ton habille parfois, ou du moins si Ton habillait vers 1820 les personnages contemporains « à Tantique », c'est simplement, dit Quatremère, « pour mieux imiter la nature » ; et si Ton coiffait les statues modernes « à la romaine », c'est uniquertfent pour les coiffer « plus naturellement » *. Les conventions de Fécole de David, alors régnante, se trouvent donc comme par hasard représenter fort exactement la véritable imitation de la véritable nature : « véritable », puisqu'il y en a, paraît-il, une autre.

Quatremère empruntait d'ailleurs ce pavé monumental à un ours animé d'intentions non moins spiritualistes. <c II faut, concluait déjà l'abbé Du Bos de son jugement sévère sur la peinture hollandaise, il faut pour ainsi dire savoir copier la nature saîis la voir! »* Et cet ours a tenu école...

Ainsi appliqué, le naturalisme esthétique n'est qu'une duperie : illusion ou hypocrisie selon les cas; contradiction avec soi-même toujours.

Bref, idéalistes ou naturalistes, rationalistes, empiristes ou sentimentalistes, tout le monde accorde et même professe plus ou moins sincèrement ce même principe magnifiquement formulé par Bacon pour tous les produits volontaires de l'activité humaine, même lorsqu'ils sont méca-

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