‹ Introduction à l'esthétique: les méthodes de l'esthétique, beauté naturelleChapitre 22 sur 97 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

hK BEAUTÉ « ANESTHÉTIQUE ^ DE LA NATURE

Quel sens l'esthéticien doit-il prêter à ce mot si vague de « nature », dont le concept est profondément différent pour le savant, pour le religieux, pour Thomme d'action ou pour Tartiste, et même pour le peintre, le poète ou le musicien ?

Peut-être une définition très compréhensive concilierait-elle à peu près tous ces points de vue divergents. La nature c'est, subjectivement, la réceptivité des sensations ou des états effectifs, par opposition à l'activité de nos imaginations, de nos volontés ou de nos raisonnements ; -- objectivement, c'est ïensemble des êtres cosmiques, par opposition à notre propre personnalité ^

A cet ensemble parfois harmonieux, plus souvent cahotique, assurément très confus et très complexe, mais pris comme tel, peut-on attribuer une beauté propre, et pour ainsi dire inhérente à sa naturalité môme, nature naturante pour les mystiques.

1. Voir : Broder Ghrlstlansen, Philosophie der Kunst, Hanau, 1900, p. %U et suiv.

nature naturée pour les réalisteB, si nous empruntons le langage de Spînosa ?

Un certain naturalisme mystique ou réaliste, fort ignoré de la plupart des générations anciennes, etfortrépanducheznous depuis Rousseau, le romantisme et surtout le réalisme, estime en effet que dans la nature tout est beau : toute ta vie profonde et immatérielle qu'on trouvera partout si l'on sait l'y voir par l'intuition personnelle, disent les mystiques ; toutes les apparences même, et surtout peut-être les plus matérielles, disent les réalistes. Et dans les deux cas la conséquence est la même : quand on parle d'art, c'est pour distinguer des degrés de beauté et de laideur ; mais quand on parle de nature, c'estpour renoncer à distinguer quoi que ce soit, même le normal et l'anormal, la santé et la maladie : tout y est au même plan et tout y est beau, parce que tout y vit, et que toute vie est belle par elle-même, dès qu'elle est sentie ; bien plus : dbs qu'elle est vécue. C'est l'idée que nous constatons, à des titres fort divers, chez tous tes mystiques esthètes, depuis Plotin jusqu'à Novalis, Emerson ou Maeterlinck, ou chez le très peu mystique Zola.

et mysticisme : nous trouvons ces deux en apparence hostiles, fondues dans te ituralisme de Buskin : alliage quelque te, plutôt que synthèse vraiment harmomce touffue et très caractéristique de la

manière anglaise de penser et de sentir, comme celle de Hegel Test de la manière allemande.

Poussé, comme malgré lui, par la même illusion que Taine, Ruskin, si hostile pourtant à l'esprit et aux pratiques de la science moderne, professe qu'il faut être physicien et météorologiste pour comprendre et goûter les ciels de Turner, géologue pour sentir toute la véritable beauté d'une roche ou d'une montagne, puisqu'une partie de cette beauté réside dans Tintelligence des lois naturelles qui ont amené les convulsions brutales ou les lentes évolutions des forces cosmiques.

Parmi les « sept lampes de l'architecture » est la « lampe de force » : ce principe exprime Tautorité vivante et la majesté des puissances de la nature. Ruskin en pousse le respect jusqu'à la superstition la plus contestable. « Un architecte ne devrait pas plus vivre à la ville qu'un peintre. Envoyez-ie dans nos montagnes; qu'il apprenne là ce que la nature entend par un arc-boutant^ ce qu'elle entend par un dôme. Il y avait dans la force de l'architecture d'antan quelque chose qu'elle tenait du reclus plutôt que du citoyen ».

Le principe ou « lampe de beauté » est une affirmation encore plus nette de ce naturalisme étroit. L'artiste, répète Ruskin avec insistance, doit « dire la vérité, toute la vérité ». Tout choix, même intelligent, lui est interdit comme un sacrilège. « Que le jeune artiste se méfie de l'esprit de choix : c'est

IlVTROOUCTIOlf A L'ESTHiTIQUK. 5

Page 1