IV AVANT-PROPOS
Mais la scission qui s'est trop souvent établie entre ces trois manières de voir est profondément regrettable. Les spécialistes qui ont adopté chacune d'elles s'ignorent beaucoup trop entre eux, ce qui nuit à tous, et à leur public. ^
Cette méconnaissance mutuelle tient peutêtre surtout à une survivance de la diversité et de la médiocrité des origines. L'histoire de la littérature jusqu'à La Harpe, celle de la plastique jusqu'à Lanzi, celle de la musique jusqu'à Fétis, n'ont guère été que des recueils de biographies, d'anecdotes et de « morceaux de bravoure » sans lien sérieux. Les origines de la critique sont encore moins glorieuses. La critique littéraire moderne est née des jalousies et des vanités d'auteurs, des adulations et — surtout — des injures familières aux humanistes du xv* siècle, combinées avec leur tâche didactique. La critique d'art plastique naquit des satires personnelles et des libelles déchaînés par les premiers Salons du xvm' siècle, et que Diderot et La Font de Saint- Yenne prirent les premiers au sérieux. La critique musicale enfin eut pour source les rivalités chauvines et les igno-
PHILOSOPHIE DE LA CRITIQUE d'aRT V
rances voulues des écoles italienne, française et allemande.
Ainsi les deux sœurs cadettes ont des origines modestes. Seule, l'esthétique, issue de Pythagore et de Platon , dès l'origine apparentée à la philosophie, et par elle à la métaphysique et à la morale, éprouve quelque répugnance à reconnaître dans sa famille ces parvenues , ces parentes autrefois pauvres , aujourd'hui beaucoup plus riches qu'elle. Et depuis leur naissance , cette grande dame \égète, toujours pauvre, mais toujours fîère.
Son orgueil fera-t-il plus longtemps sa médiocrité ? De même que la philosophie contemporaine n'a repris quelque vitalité et quelque valeur positive qu'en revenant à son rôle normal de réflexion désintéressée sur les sciences, et en adoptant leurs résultats pour ses seules bases solides, qu'elle emprunte ainsi aux savants spécialisés, — de même l'esthétique ne peut prendre pour fondements scientifiques que les faits, les lois, les méthodes, bref les résultats de toute sorte acquis par l'expérience encore récente, mais déjà éprouvée, des disciplines spécialisées, authentiquement positives,