Ibid., t. I, p
tëre essentiel, et transformer cet objet réel conformément à cette idée : il est dit alors idéal. Or toutes ces idées ou tous ces caractères ne se valent-ils pas?
« Peut-on découvrir un principe de subordination qui assigne des rangs aux diverses œuvres d'art? Au premier regard, on est tenté de dire que non ; la définition que nous avons trouvée semble barrer la voie à cette recherche ; elle porte à croire que toutes les œuvres d'art sont de niveau et que le champ est ouvert à l'arbitraire. En effet, si l'objet devient idéal par cela seul qu'il est conforme à l'idée, peu importe l'idée ; elle est au choix de l'artiste, il prendra celle-ci ou celle-là, à son goût ; nous n'aurons point de réclamation à faire. Le même sujet pourra être irs^iié de telle façon, de la façon opposée et de toutes les façons intermédiaires. Bien mieux, il semble qu'ici l'histoire soit du même parti que la logique, et que la théorie soit confirmée par les faits*. »
L'esthétique de Taine paraît donc jusqu'ici n'être scientifique qu'à la condition de n'être jamais normative : d'expliquer des faits, de se refuser à juger des valeurs.
Mais cette tactique ou ce parti pris n'est nullement définitif. Il n'est guère qu'un moyen de po-
1. H. Taine, Philosophie de VArt (1865 et suiv.), t. II, p. 225.
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lémique. Dès que Taine se dégage de cet esprit de réaction exagérée, se reprend et domine son œuvre avec la sérénité du vrai savant, il n'échappe pas à la logique interne de sa propre pensée : après avoir constaté et expliqué, il juge ; et il tire son jugement de ses constatations, comme une conséquence complexe et indirecte, mais non moins logique et non moins nécessaire que toutes les autres.
c( £t cependant, dans le monde imaginaire comme dans le monde réel, il y a des rangs divers, parce qu'il y a des valeurs diverses. Le public et les connaisseurs assignent les uns et estiment les autres. Nous n'avons pas fait autre chose depuis trois ans en parcourant les cinq siècles de la peinture italienne. Nous avons toujours^ et à chaque pas y porté des jugements. Sans le savoir, nous avions en main un instrument de mesure. Les autres hommes font comme nous, et, en critique comme ailleurs, il y a des vérités acquises*. »
Il en est de même dans toutes les sciences morales. Taine écrivait lui-même : « Personnellement, dans les Origines de la France contemporaine , j'ai toujours accolé la qualiQcation morale à l'explication psychologique : dans le portrait des Jacobins t de Robespierre, de Bonaparte ; mon analyse préalable est toujours rigoureusement déterministe,
1. H. Taine. Philosophie de l'Art (1865 et suiv.) t. II, p. 234.
et ma conclusion terminale est rigoureusement jadiciaire* ».
Cette superposition méthodique d'une valeur à un fait n^est donc pas une exception propre à Testhétique de Taine ; c'est une vue systématique qui ne l'a guère quitté, depuis les premières années où la logique inflexible de Hegel lui enseigna que les choses et les idées les plus opposées ont chacune leur vérité et leur valeur, mais rationnellement hiérarchisées, et chacune à un niveau différent, jusqu'à la période de maturité où l'amour des faits a définitivement triomphé chez lui des aventures métaphysiques. C'est donc une exagération que de voir dans ces deux points de vue, dont l'un succède naturellement à l'autre dans chaque ordre de choses, une évolution progressive de son esprit, une nouvelle « manière » : ce sont deux phases nécessaires de sa pensée, et le développement en est plus logique que chronologique.
Pour constater méthodiquement les phénomènes, en effet, il faut les classer. Classification, c'est hiérarchie des caractères. Et hiérarchie, c'est différence de valeurs. Un jugement méthodique ou scientifique en art n'est que l'interprétation personnelle de la hiérarchie des caractères dominateurs et subordonnés. Celle-ci ayant une valeur objective, on comprend que celle-là soit toujours criti-
1. Lettre à Bourget sur le Disciple : Taine ^ sa vie et sa correspondance, 1902-7.
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quable^ étant plus ou moins bien fondée dans les faits : elle peut réellement devenir un objet de vérification scientifique.
On voit que la position du problème de la valeur d'art est, chez Taine^ inséparable de sa solution dogmatique. Nous le retrouverons ailleurs ace titre ; mais nous devons nous contenter ici de le poser. Il nous apparaît comme étroitement lié à V-explica^ tion théorique^ dont le jugement normatif n'est qu'une conséquence et une dépendance. Toute la force du système est dans cette liaison. Telle est la leçon que nous devons en tirer ici.
C'est en effet un grave contre-sens que de réduire l'originalité de cette méthode à une exclusion pure et simple du point de vue normatif dans l'esthétique, et à une adoption exclusive du point de vue explicatif ou historique. Elle réside bien au contraire dans l'affirmation simultanée des deux, comme inséparables et fondés l'un sur l'autre. Bien loin qu'elle en rejette la légitimité, la réforme naturaliste consiste à fonder solidement les jugements de valeur sur l'explication scientifique ; à cesser de croire, par gageure, que pour les rendre respectables il faut les rendre arbitraires ; et si en eux elle nie quelque chose, c'est uniquement ce caractère arbitraire; et c'est avec raison.
Un peu de science éloigne des idées de jugement et de valeur; beaucoup y ramène. Tel est le bilan du naturalisme esthétique, du moins en ce qui con-
cerne la notion de valeur. Car il est impossible de le dresser ici au complet, avant d'avoir examiné en même temps les deux autres ^ands problèmes de la méthode esthétique : celui de la généralité et celui de la spécificité de ces mêmes valeurs, dont nous nous sommes contentés jusqu'ici de poser l'existence légitime et nécessaire.