‹ Introduction à l'esthétique: les méthodes de l'esthétique, beauté naturelleChapitre 38 sur 97 · NATURALISTE DE TAINE · texte numérisé non relu

NATURALISTE DE TAINE

Le naturalisme de Taine passe vulgairement pour une négation pure et simple de toute idée de valeur : le beau et le laid, la vertu et le vice <c sont des produits , comme le sucre et le vitriol » : on les explique, on les fabrique ou on les supprime; 0^ ne les juge pas.

Toutefois cet aperçu n'est que superficiel. Môme pour Taine, aprës la constatation et, si possible, l'explication des faits, il reste à les juger, à estimer leurs valeurs. Après le moment spéculatifs vient le moment normatif, il importe de noter que la méthode naturaliste admet en cela deux points de vue logiquement sinon chronologiquement successifs, et dans tous les cas très dictincts Tun de l'autre .

Par réaction, sans doute, contre l'ancienne méthode, ou plutôt contre Tabsence de méthode de Testhétique traditionnelle, le premier mouvement de Taine a été d'exclure de l'esthétique nouvelle toute idée de valeur et de jugement.

« Supposez que, par l'eflet de toutes ces décou-

vertes, on parvienne à définir la nature et marquer les conditions d'existence de chaque art : nous aurions alors une explication complète des beaux-arts et de l'art en général, c'est-à-dire une philosophie des beaux-arts ; c'est là ce qu'on appelle une esthétique... La nôtre est moderne, et diffère de l'ancienne en ce qu'elle est historique et non dogmatique, c'est-à-dire en ce qu'elle n'impose pas de préceptes, mais qu'elle constate des lois^ ».

Taine se console aisément de cette exclusion des règles normatives, qui lui semble aller dans le sens général de toute l'évolution des méthodes modernes. « En fait de préceptes, on n'en a encore trouvé que deux : le premier qui conseille de naître avec du génie ; c'est l'affaire de vos parents, ce n'est pas la mienne ; le second qui conseille de travailler beaucoup, afin de bien posséder son art ; c'est votre affaire, ce n'est pas non plus la mienne. Mon seul devoir est de vous exposer des faits et de vous montrer comment ces faits se sont produits. La méthode moderne que je tâche de suivre, et qui commence à s'introduire dans toutes les sciences morales, consiste à considérer les œuvres humaines, et en particulier les œuvres d'art, comme des faits et des produits dont il faut marquer les caractères et chercher les causes ; rien

1. H. Taine, Philosophie de VArt (1865 etsuiv.), 1. 1, p. 11-12.

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de plus. Ainsi comprise^ la science ne proscrit ni ne pardonne; elle constate et explique ».

Ainsi, tous les faits enregistrés par la nouvelle esthétique seront au même plan, comme ils le sont dans les sciences théoriques ; c'est-à-dire tous de même valeur, ou tous sans valeur : ce qui revient au même ; et cela pour le plus grand bien de la méthode et de la science. « Elle fait comme la botanique, qui étudie, avec un intérêt égal, tantôt Toranger et le laurier, tantôt le sapin et le bouleau ; elle est elle-même une sorte de botanique, appliquée non aux plantes, mais aux œuvres humaines. A ce titre, elle suit le mouvement général qui rapproche aujourd'hui les sciences morales des sciences naturelles, et qui, donnant aux premières les principes, les précautions, les directions des secondes, leur communique la même solidité et leur assure le même progrès * ». Pour prendre à la lettre cette conception, supposons que le Cid soit Toranger, et Attila le laurier : malgré le « holà ! » de Boileau, ces deux œuvres auront un « intérêt égal » pour l'esthéticien naturaliste...

Cette absence, au moins apparente, de toute théorie de la valeur esthétique s'impose encore mieux, par paradoxe, du point de vue de l'idéal dans fart, qui semble lui être si contraire. Idéaliser un objet quelconque, c'est se faire une idée de son carac-

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