‹ Introduction à l'esthétique: les méthodes de l'esthétique, beauté naturelleChapitre 41 sur 97 · I. — Les critiques français contemporains · texte numérisé non relu

I. — Les critiques français contemporains

Dans Técole contemporaine de la critique littéraire, déjà le maître du chœur, Sainte-Beuve, s'était proposé de « constituer l'histoire naturelle littéraire », « par des observations et des collections »j défaire de la critique d'art « l'histoire naturelle des esprits », ou « une physiologie morale ». Et dans les moments assez nombreux où, en son tempérament d'artiste, il eut des intentions scientifiques, l'auteur des Lundis se rangea toujours parmi les

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«c partisans de la méthode naturelle en littérature », chez lesquels il relevait avec plaisir les noms de M"* de Staël, Villemain, Michelet, Renan, Véron, Emile Deschanel, enfin et surtout Taine. Sainte- Beuve est la souplesse comme Taine est la rigidité même ; et néanmoins, après quelques réticences, il finit par se déclarer <c si entièrement d'accord avec M. Taine sur le fond et le principal, qu'il se sent vraiment embarrassé à marquer Fendroit précis où commence son doute et sa dissidence^ ». Et d'autre part, il s'est toujours préoccupé d'être « un assez bon juge », et même un juge ce qui a un Code » ; et sa conscience esthétique fut toute sa vie occupée à estimer, comparer et peser délicatement ses plaisirs d'art. N'est-ce pas là les deux points de vue essentiels de la méthode ?

Parmi les satellites de Taine, Zola, dans son audacieuse mais superficielle théorie du « Roman expérimental », s'est efforcé de maintenir à la critique le caractère de ce qu'il appelle « une enquête positiviste » : elle « explique et dresse un procèsverbal » ; elle « expose, elle n'enseigne pas » ; « elle a préféré jouer le beau rôle d'écrire l'histoire littéraire contemporaine, expliquée et commentée^ ». Il fait profession d'admettre toutes les personnalités,

1. Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, t. VIII (1864), p. 82 et suiv.; voir IX, 70, etc.

2. Ë. Zola, Roman expérimental» 1880, 2« éd. 1893, p. 223 et suiv. ; Documents littéraires, 1884, 2« éd. 1891, p. 285, 291, 334.

tous les « tempéraments », toutes les « rhétoriques », tous les « écrans » à travers lesquels Tœuvre d'art nous présente la nature ; il les admet tous « au même titre », c'est-à-dire sans les juger, parce qu'ils sont tous « presque aussi loin de leur idéal : la création* »• Et toutefois « Fart, dit-il, ne vit que de fanatisme » ; et Tun de ses recueils de critique s'intitule brutalement : Mes Haines. Zola s'est récusé hautement : pourtant il juge, puisqu'il condamne !

De même, Hennequin, dans son essai de Critique scientifique ou d'estho-psychologie, se refuse à juger les œuvres ; il les explique seulement en adoptant tour à tour trois points de vue : technique, psychologique et sociologique. Dans cette dernière analyse, il approfondit les conceptions de Taine sur deux points. D'abord un même milieu comporte toujours plusieurs courants simultanés, et de sens souvent contraires, qu'il importe essentiellement de distinguer avant de leur rattacher une œuvre. Aristophane et Euripide, les Pensées de Pascal et les Contes de Lafontaine, qui sont contemporains, sont sans doute les produits de leur milieu ; mais assurément de courants très différents dans le même milieu. Ensuite ces courants peuvent être souvent orientés par l'artiste, bien loin qu'ils façonnent toujours eux-mêmes l'artiste,

1. E. Zola, Lettre tY9XB.brègVie, 1S64 : Oorrespondaneey 1008, p. 11 et suiv.

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comme le croit Taine : c'est Voltaire et Wagner seuls qui ont groupé les Voltairiens et les Wagnériens ; on ne saurait dire que des groupements préexistants dans le public aient suscité ces grands hommes et leurs œuvres.

Ainsi Hennequin s'efforce de ne conserver, pour la perfectionner, que la moitié de la méthode de Taine. Mais il doit reconnaître qu'à cette explication dite scientifique se superpose légitimement toute l'esthétique proprement dite, chargée déjuger des valeurs ; au besoin même il croit devoir appeler à son aide pour cela l'hygiéniste, le sociologue ou le moraliste* : sans évaluation après l'explication, point d'esthétique.

La critique littéraire contemporaine a consacré par le fait le rôle de l'idée de valeur dans l'esthétique. Nous verrons qu'impressionnistes et dogmatiques se considèrent également comme des juges, bien qu'à des titres divers; et le parti intermédiaire, plus éclectique, et comme à l'ordinaire le plus nombreux, ne manque pas à la même tâche.

Pour prendre en exemple un représentant attitré du dogmatisme moderne, ce serait faire injure à Brunetière de supposer qu'il n'assigne pas des rangs de valeurs aux œuvres qu'il examine et explique.

1. E. Hennequin, La Critiqiie scientifique, 1888, p. 21, 59, 151,

A propos de V histoire comparée des littératureSy notamment, il montre que la comparaison la plus scientifique se mue naturellement en jugement, ou rhistoire pure en critique ; et cela dans la mesure même où elles sont plus complètement scientifiques : ce qui est parfaitement conforme aux vues de Taine. « Dans rhistoire comparée des littératures, quand on affecterait, de propos délibéré, la plus dédaigneuse indifférence et soi-disant la plus scientifique, pour la valeur esthétique des œuvres, on ne pourrait jamais faire qu'une tragédie ou un poème donnés fussent autrement définis que par rapport à ceux qui ont signalé dans Thistoire le point de perfection du genre; et, qii^on le voulût ou non, la définition serait en somme un jugement. Ajoutons que ce jugement serait préservé d'être absolu, par l'obligation qui s'imposerait de donner des définitions dont l'intelligente largeur ouvrît ou réservât toujours à l'avenir d'un genre la possibilité d'en perfectionner le passé *. »

Des écrivains de la même école ont cherché à transformer le problème de la valeur, ou du moins à l'exprimer plus ingénieusement.

« On va chercher bien loin une définition de la Critique, dit Doumic. Doit- elle expliquer, ou juger?... C'est mal poser la question. La critique est une force mise au service de l'Art contre toutes

1. F, Brnnetière, Variétés littéraires, p. 44 (La littérature européenne)»

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les sollicitations qui Tinvitent à s'abaisser ^ » C'est fort bien dit ; mais il faut s'entendre : considérer la critique comme une sorte de police de Tart, ce n'est pas atténuer, c'est renforcer le principe de la valeur,. Ce n'est pas renoncer à juger : bien plus^ c'est juger d'abord, et exécuter le jugement soi-même ensuite !

Dans une école tout opposée, on aime assez à traiter de « pédants » tous ceux qui ne sont pas des <c professionnels de la paresse », ou des « spécialistes de incompétence ». Dès lorsjuger les œuvres, ce n'est plus qu'une manie de professeurs attardés. « L'université, dit Mauclair dans un accès d'humeur, leur a inculqué indélébilement l'idée que la critique est faite pour juger les créations. Or, on ne juge pas : on comprend et on aime^ et tout le reste est pédanterie^. »

Mais comprendre, aimer (et, sans doute, haïr aussi) c'est choisir et exclure, préférer et dédaigner : les pires « professeurs » n'entendent pas autre chose par <c juger » ; et nous verrons l'un d'eux tout à l'heure se contenter de moins encore pour manifester son verdict : car, en matière de critique, ignorer ou se taire est le plus terrible des jugements ; comme le sommeil au théâtre, le silence du critique est une opinion ; et revenir souvent à

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